Les jeunes ruraux

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EAN13 : 9782296285408
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LES JEUNES RURAUX

Dans la collection" Alternatives rurales" Dirigée par Dominique Desjeux

Dernières parutions:
F. Beslay, Les Réguibats. De la paix française au front Polisario. A. Adams, Sénégal. La terre et les gens du t1euve. Jalons, balises. A.-M. Hochet, Afrique de l'Ouest. 'Les paysans, ces "ignorants efficaces". P. J ..;. Darré, La parole et la technique. L' univers de pensée des éleveurs . du Ternois. P. Vallin, Paysans rouges du Limousill. D. Desjeux (sous la direction de), L'Eau. Quels enjeux pour les sociétés

rurales?

.

J.-C. Guesdon, Parlons vaches... Lait et viande en France. Aspects économiques et régionaux. D. Sheridan, L 'irrigatioll. Promesses et dangers. L'eau contre la faim? N. Eimer, Les paradoxes de l'agriculturefrallçaise. L. Timberlake, L'Afrique ell crise. La banqueroute de l' environnement. A. Cadoret (sous la direction de), Protection de la lIature : histoire et idéologie. De la nature à l'environnement. E. Beaudoux, M. Nieuwerk, Groupeme1ltspaysallSd'Afrique. Dossier pour l'action. P. Madouf (textes réunis par), La pauvreté dalls le monde rural.

J.

Clément,

S. Strasfogel,

Di.rparitioll de la forêt. Quelles solutions à

la crise du bois de feu? R. Verdier, A. Rochegude (sous la direction de), Systèmesfollders à la ville et au village. Afrique noire francophone. H. Lamarche (Sous la coordination de), L'Agriculture fall/iliale T.I. Ulle réalité polymorphe. B. Rervieu (Etudes rassemblées par), Les agricultcllrs f";illçais aux urnes. B. Hervieu, R.-M. Lagrave (sous la direction de ), Les syndicats agricoles en Europe. B. Sali, Modernité paysanne cn Afi'ique noire. Le Sénégal. R. Carron (G.E.M, présidé par). Pour une politiquc d'aménagement des territoires ruraux. I. Albert, Desfemmes, une terre. Une nouvelle dynamique sociale au Bénin. @ L'HARMATTAN, ISBN 2-7384-2315-9

1993

Olivier GALLAND, Yves LAMBERT

LES JEUNES RURAUX

INRA
145, rue de 1Université 75341 Paris cedex 07

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de 1'Éco1e-Polytechnique

75005 Paris

Des mêmes auteurs

- GALLAND Olivier (avec LOUIS Marie-Louise), Jeunes en
transit. L'aventure ambigüe des foyers de jeunes travailleurs,
Paris, Economie et humanisme

- Les

éditions ouvrières, 1984.

- id., Les jeunes, Paris, Editions La Découverte, 1990. - id., Sociologie de la jeunesse. L'entrée dans la vie adulte, Paris, Armand Colin, 1991. - LAMBERT Yves, Dieu change en Bretagne, Paris, Editions du Cerf, 1985.

- id., (co-direction avec MICHELAT Guy), Crépuscule des
religions chez les jeunes? L'Harmattan, 1992. Jeunes et religions en France, Paris,

Introduction
Qui dit jeunes ruraux évoque encore souvent les jeunes agriculteurs. Pourtant les enfants d'agriculteurs ne représentaient plus que 17 % des jeunes ruraux de 19 ans en 1987 (enquête Emploi de l'INSEE) et les jeunes agriculteurs, 12 % des jeunes ruraux de 25 ans. Cela montre à quel point il est devenu erroné d'assimiler le rural à l'agriculture. Par jeunes ruraux nous entendons ceux qui habitent des communes rurales au sens INSEE (comptant moins de 2 000 h. agglomérés au chef-lieu et ne faisant pas partie d'une unité urbaine). Pourquoi un livre sur les jeunes ruraux? «1986, Année internationale de la jeunesse}) : à cette occasion, le Ministère de l'Agriculture et de la Forêt s'est aperçu qu'on ne disposait d'aucune grande enquête sur les jeunes ruraux français, alors que les jeunes urbains étaient beaucoup étudiés1. Plusieurs questions se posaient: comment se déroule l'insertion socio-professionnelle des jeunes ruraux? Présentent-ils encore des particularités? Quelle ruralité construisent-ils, l'exode rural se poursuit-il? De notre côté, nous souhaitions également tirer parti de l'enracinement local des jeunes ruraux pour analyser l'entrée dans la vie adulte en relation avec son contexte local et régional: offre scolaire, marché de l'emploi, palette de loisirs, réseaux de relation, colorations idéologiques. Deux fils directeurs principaux guideront l'ouvrage: d'une part l'identification des particularités mais aussi des différences internes aux jeunes ruraux, d'autre part, l'étude de leurs attitudes vis-à-vis de la ruralité. Nous faisions l'hypothèse que ces particularités étaient faibles et qu'ils regardaient la vie rurale d'une manière pragmatique, en fonction de ses avantages et
1- GALLAND Olivier, Sociologie de lajeunesse, Paris, A Colin (coll. U), 1991; (coll.) Les jeunes et les autres. Contributions des sciences de l'homme à la question des jeunes, 2 volumes (actes du colloque « Les jeunes et les autres », coordonné par François Proust), Vaucresson, CRlV, 1986.

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inconvénients par rapport à la ville. En outre, cette recherche présente l'originalité de s'intéresser à toutes les dimensions de la vie des jeunes: pas seulement la formation et l'insertion professionnelle, mais aussi les relations avec les parents, l'habitat, les loisirs, la sociabilité, la vie sentimentale, les attitudes sociales, religieuses, civiques et politiques, et en rapport avec le cadre local, alors que tous ces aspects n'ont encore jamais été saisis conjointement. Les jeunes, maillon faible de la « renaissance rurale» ? Ce projet est né après la prise de conscience du redéploiement de la société rurale, d'où l'importance de savoir dans quelle mesure les jeunes en étaient partie prenante ou non. Le recensement de 1982 avait surpris en montrant que, par rapport à 1975, la population rurale avait progressé plus vite que la population urbaine (de 6,2 % contre 2,2 %), ce qui constituait une inversion sans précédent d'une tendance séculaire, inversion apparue aux Etats-Unis avant de gagner l'Europe, et qualifiée de « renaissance rurale »2. Malgré tout, près des trois-quarts de cet accroissement de la population rurale se réalisaient dans les «zones de peuplement industriel et urbain» (ZPIU), c'est-à-dire dans les zones proches des villes, phénomène qualifié de «rurbanisation». Certes, le rural «hors-ZPIU» avait lui-même globalement progressé (de 2 %), mais pas le rural dit «profond», ces fameux 400 à 450 cantons menacés de dépérissement, comme en Lozère. Surtout, les jeunes paraissaient constituer le maillon faible de cette renaissance car la pyramide des âges de la population rurale trahissait un creux entre 20 et 30 ans. Le recensement de 1990 a confirmé la tendance à l'expansion de la population rurale (à nouveau 6 %) en montrant même qu'une partie du rural «profond» progressait à son tour, en particulier dans les départements du littoral atlantique et du sud de la France attractifs auprès des retraités, cependant que les villes d'au moins 200 000 h. retrouvaient une croissance modérreJ. Malgré tout, globalement, le fossé se creuse encore
2- KAYSER Bernard, La renaissance rurale, Paris. A Colin, 1989. 3- BONTRON Jean-Claude, « La reprise confirmée », et BRUN André, « Territoires et bassins de vie », in KAYSER Bernard (dir.), Naissance de nouvelles campagnes, La Tour d'Aigues, DAT AR-Ed. de l'Aube, 1992.

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INTRODUCTION

entre le rural péri-urbain et le rural délaissé, la concentration de la population rurale dans les ZPIU atteignant 84 % ; et les jeunes continuent de partir. Le taux de jeunes ruraux parmi les 15-24 ans a reculé de 24,5 % en 1982 à 23,4 % en 1990 :
Les 15-24 ans 1982 1990 Jeunes ruraux 2105240 (24,5%) 1 991 824 (23,4%) Jeunes urbains 6 488 280 6505311 Total 8 593 520 8 497 135

Ces départs sont-ils voulus ou forcés (recherche d'emploi) ? La dégradation de l'image des banlieues a-t-elle modifié les perceptions relatives de la ville et du rural? Ces questions sont d'autant plus d'actualité que la société rurale fait l'objet d'une attention nouvelle, attestée par la loi sur les communautés de communes (1992), par le moratoire sur la suppression des emplois publics ruraux (1993) et par la volonté proclamée de relancer l'aménagement du territoire et de renforcer le tissu rural dans les zones fragiles, sans oublier des signes tels que la naissance de la revue L'acteur rural. Le tout, sur fond de réorientation de la politique européenne dans le sens d'une limitation des dépenses agricoles au profit du développement rural, avec un doublement du budget quinquennal 1988-934. La ruralité serait -elle redécouverte, réinvestie, redéfinie ? Les particularités internes des jeunes ruraux et leurs différences

La question des particularités des jeunes ruraux est en partie liée à la précédente. Dans l'image du «rural», à côté de l'importance de l'agriculture et de l'interconnaissance, le poids de la tradition a souvent été mis en avant. Des années 1950 aux années 1970, la sociologie rurale a d'ailleurs été dominée par la problématique de la tradition et de la modernité. On le comprend, tellement la modernisation a entraîné de bouleversements dans l'agriculture et la vie rurale au long de cette période, depuis l'achèvement de l'électrification et du réseau routier jusqu'à la
4- BAILLET Claude, L'avenir du monde rural dans le contexte européen, Economie rurale, 202-203, mars-avrilI991, pp. 19-24. 7

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diffusion des tracteurs, des lave-linges, des voitures, des téléviseurs, du téléphone, des collèges et des lycées5, mais les jeunes ruraux actuels ont grandi au milieu de tout cela. Les analyses concernant ces jeunes - essentiellement, à travers les monographies de villages - mettaient alors l'accent sur l'exode, sur la généralisation de l'enseignement secondaire et sur la pénétration des cultures juvéniles, symbolisées par le rock et le blue-jean6. Longtemps pénalisés par la nécessité de partir en pensionnat pour aller au collège, les jeunes ruraux accédaient peu à peu à l'enseignement secondaire7. Conséquence d'un processus dominant de diffusion de la modernité allant des villes vers les campagnes, des bourgs vers les hameaux et des jeunes vers les plus âgés, des décalages typiques pouvaient s'observer, avec des conflits de générations parfois rudes. Malgré son poids décroissant, la jeunesse agricole marquait encore la jeunesse rurale de son empreinte. L'interconnaissance locale pouvait aussi bien ralentir la diffusion des innovations que l'accélérer: elle la freinait souvent au début car on avait peur du «qu'en dira-t-on », mais, à partir d'un certain seuil, elle pouvait aussi l'accélérer car on ne voulait pas, non plus, passer pour un « attardé» ! Aujourd'hui, on peut se demander si les jeunes ruraux présentent encore des particularités, face au déclin numérique de la jeunesse agricole, à la généralisation de l'enseignement secondaire, à l'omniprésence des médias et à l'éclatement de l'espace villageois. Au terme d'une intéressante série d'interviews auprès de 150 jeunes ruraux de six régions différentes, Nicole Eizner en arrivait à cette conclusion8: «Finalement, ce qui distingue au premier chef ces jeunes de leurs homologues urbains, ce ne sont plus ni des valeurs, ni des formes spécifiques d'interconnaissance, mais une volonté d'enracinement, un désir de
5- Nous ne reviendrons pas sur cet arrière-plan historique pour lequel nous renvoyons en particulier à: MENDRAS Henri, La fin des paysans, Paris, Sédéis, 1967; JOLLIVET Michel et MENDRAS Henri (dir.), Les collectivités rurales françaises, étude comparative de changement social, Paris, Armand Colin, 1971; GERVAIS Michel, JOLLIVET Marcel et TAVERNIER Yves., «La fm de la France paysanne », tome 4 de L 'Histoire de la France rurale (diT. DUBY Georges et WALLON Armand), Paris, Seuil, 1977. 6- En particulier, MORIN Edgar, Commune en France: La métamorphose de Plodémet, Paris, Fayard, 1967. 7- JEOOUZO Guénhaêl, BRANGEON Jean-Louis, Les paysans et l'école, Paris, Cujas, 1976. 8- EIZNER Nicole, Les modes de vie des jeunes ruraux, Futuribles, 109, avril 1987, p. 64.

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INTRODUCTION

vie plus calme, plus tranquille... à condition bien sûr de pouvoir aller en ville facilement pour les loisirs! ». Le village, constataitelle, n'est plus le cadre principal de la sociabilité, le groupe de copains inclut souvent des citadins, les musiques sont identiques «même si les modes pénètrent avec un petit peu de retard », le catholicisme reste surtout comme « une sorte d'imprégnation culturelle », le tabou de la virginité a largement disparu et la vie en couple précède le mariage qui demeure l'objectif de la plupart. Pour précieuses qu'elles soient, ces observations résultent d'interviews ne prétendant pas à la représentativité et ne comportent pas non plus de comparaison avec un échantillon urbain. Nous avons réalisé une enquête par questionnaire à domicile auprès de 2 400 jeunes ruraux de dix zones d'emploi (1987-88) puis 63 interviews d'approfondissement (1990) (la méthodologie est présentée en annexe)9. Pour chaque thème abordé, nous avons autant que possible ré-exploité des enquêtes permettant de comparer les jeunes ruraux aux autres jeunes, à niveau de formation ou à groupe socio-professionnel identiques, de manière à éliminer l'effet des différences de composition socio-professionnelle. Ont ainsi été utilisées les enquêtes Emploi (1987) et Loisirs (1987-88) de l'INSEE, ainsi que l'enquête de l'Observatoire Interrégional du Politique de 1987. Par contre, nous manquons d'enquêtes assez anciennes pour évaluer de façon précise dans quelle mesure les différences entre ruraux et citadins se sont réduites ou non. Des modes de vie aux systèmes de valeurs Après une présentation des trajectoires scolaires et professionnelles des jeunes ruraux (chapitre 1), sera dressé un bilan de l'exode rural et des termes de l'alternative « rester ou partir» (chapitre 2).Nous verrons alors comment se « marient» les nouvelles moeurs et les traditions dans les domaines de la famille, du couple et de la sexualité (chapitre 3) ; quelles sont les caractéristiques du style de vie rural en matière de sociabilité, de vie associative et de loisirs (chapitre 4). Les trois chapitres suivants seront davantage centrés sur les systèmes de valeurs. Abordant d'abord les problèmes de l'individualisme, du civisme
9- Un rapport a été publié sur les résultats de l'enquête par questionnaire: GALLAND Olivier, LAMBERT Yves, Les jeunes ruraux, Rapport de recherche, Rennes (INRA) Paris (CNRS), 1990, 246 p.

-

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et de l'engagement, dans ce contexte de crise propice au « chacun pour soi» comme à la solidarité (chapitre 5), ils donneront ensuite la mesure des désintérêts et des glissements politiques, y compris des tentations lepénistes (chapitre 6) puis de l'évolution des attitudes religieuses (chapitre 7). Sera enfin examiné ce défi agricole particulier que constitue le désintérêt relatif des filles pour l'agriculture (chapitre 8). Une conclusion pennettra de faire la synthèse des particularités des jeunes ruraux, de leurs différences internes et de leurs attitudes face à la ruralité, avant d'en tirer des enseignements. Il va de soi que nous ne pouvons pas être les spécialistes de tous ces domaines à la fois. Simplement, nous avons préféré courir les risques d'un « grand-angle» tant il nous paraît évident que la jeunesse et l'entrée dans la vie adulte fonnent un tout. Par ailleurs, nous avons rencontré un foisonnement très riche d'expériences locales d'insertion, de loisirs, de développement, etc., dont nous ne pouvons rendre compte car elles mériteraient un livre à elles seules: nous nous limiterons à nos enquêtes tout en souhaitant que les acteurs eux-mêmes prennent le relais. En lien avec la mise en évidence des caractéristiques des jeunes ruraux, un second fil directeur sous-tend donc l'ensemble de l'étude: la civilisation rurale traditionnelle s'en est allée avec la société paysanne et l'autarcie villageoise mais pourquoi ne se construirait-il pas une nouvelle ruralité? Une autre identité rurale ou simplement un style de vie particulier? Si les jeunes ne préfigurent pas nécessairement l'avenir, du moins nous forcentils à l'anticiper et, sans doute, nous en révèlent-ils déjà bien des traits, nous donnant à voir, déjà, ce que serait cette ruralité. Choisies sur des critères démographiques, économiques et idéologiques, ces zones d'emploi se répartissent entre six régions: Redon, Lannion (Bretagne), Yvetot (HauteNonnandie), Dreux (Centre), Molsheim, Neuf-Brisach (Alsace), Rochechouart, Brive (Limousin), Béziers, Montpellier-nord (Languedoc-Roussillon) (cf l'annexe 1). Nous n'avons retenu que les jeunes de 19 ans et de 25 ans pour avoir en quelque sorte les débutants et les engagés dans la vie adulte, et pour pouvoir rencontrer tous les jeunes de ces âges dans les communes retenues afin d'améliorer la représentativité.

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INTRODUCTION

Carte

des zones

d'emploi

retenues

Rochechouart

Brive

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LES JEUNES RURAUX

REMERCIEMENTS

Merci d'abord à Guy Lichtenberger (aujourd'hui directeur du CEREQ, Centre d'Etude et de Recherche sur les Qualifications) dont la confiance persévérante a été décisive, ainsi qu'à Emmanuelle Reynaud et Lucien Brams (Mission RechercheExpérimentation du Ministère des Affaires Sociales), Lucien Douroux et Claude Dubois (CNRS-PIRTTEM), et Claude Viau (INRA), qui ont assuré le co-financement de cette recherche. A Guy Barbichon, Lucien Godard (CNRS), Loeïz Laurent (INSEE Rennes), Henri Leridon (INED), Jean-Claude Passeron (EPHE), Claude Thélot (INSEE Paris) et Florence Weber (INRA), qui nous ont donné de précieux conseils pour définir le projet. Notre souvenir se joint à notre gratitude envers Annick Percheron, qui a mis à notre disposition l'enquête 1987 de l'Observatoire Interrégional du Politique, ré-exploitée par Bernard Bouhet; merci également à Irène Fournier (CNRS, LASMAS), qui nous a extrait les fichiers INSEE des enquêtes Emploi 1987 et Loisirs 1987-88, à Patrick Blanc et à Maryse Cadelanu (INSEE Rennes) pour la ré-exploitation du RGP de 1990. Nous remercions aussi: - Loïc Dutay et Alain Ernot, animateurs des missions locales de Redon et de Lannion, pour leur concours en conseils et au démarrage de l'enquête par questionnaire, - Les responsables régionaux de la passation de cette enquête: Yves Philippot (Redon), Bernadette Vallée (Lannion), Yvon et Marie-Laure Lamy (Limousin), Cyrille Megdiche (Languedoc-Roussillon), Josiane Ritz (Alsace), Michel Bouin (Dreux), Hélène Eudes et Bruno Delsalle (Yvetot). - Rose-Marie Painvin et ses étudiants de l'ENSA-INSF A de Rennes, pour leur collaboration à la réalisation des pré-enquêtes et des entretiens complémentaires, - Michèle Chevalier, pour la recherche documentaire, Bernard Roze, pour son aide à la mise au point du fichier informatique et de certains graphiques, Anne-Marie Cardou, pour la finition ultime des textes, - Guénhaël Jégouzo et Daniel Baron, pour les amples conseils qu'il nous ont dispensés après lecture du manuscrit final, et Yves Léon, pour l'appui du service des publications de l'INRA.
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1 Formation et entrée dans la vie professionnelle
Une jeunesse plus paysanne mais surtout plus ouvrière
La ré-exploitation de l'enquête Emploi de 1987 a pennis de comparer les jeunes ruraux et l'ensemble des jeunes (et non des jeunes citadins) pour chacune des deux classes d'âge retenues (19 et 25 ans) (tableau 1). Selon cette enquête, que ce soit en tennes d'origine sociale ou, dans le cas des actifs, de profession actuelle, la jeunesse rurale se définit comme une jeunesse plus populaire: plus paysanne, bien sûr, mais surtout plus ouvrière. Panni les jeunes ruraux de 19 ans, non encore filtrés par l'exode rural, 18 % sont d'origine paysanne contre 7 % panni l'ensemble des jeunes, mais le taux d'origine ouvrière est le même dans les deux cas: 42 %. Par contre, à 25 ans, après un premier exode rural, alors que presque tous les jeunes ont terminé leurs études, panni les jeunes ruraux, Il % sont agriculteurs (ou aides-familiaux) et 50 % sont ouvriers, contre, respectivement, 4 % et 35 % pour l'ensemble des jeunes; à l'inverse, sont sous-représentés les employés (23 % contre 35 % pour l'ensemble des jeunes) et les professions intennédiaires et supérieures (13 % contre 25,5 %) (les « professions supérieures)} désignent les professions libérales, ingénieurs, professeurs du secondaire et du supérieur, cadres supérieurs; les « professions intennédiaires»: les instituteurs, infinnières, agents de maîtrise, cadres moyens, etc.). Retenons donc ceci: plus d'agriculteurs et surtout d'ouvriers panni les jeunes ruraux, moins d'employés et de professions intennédiaires ou supérieures, l'écart global portant sur 22 points de pourcentage panni les jeunes actifs de 25 ans. Significativement, si l'on sélectionne, d'un côté, les jeunes des 13

LES JEUNES RURAUX Tableau 1. - Comparaison des jeunes ruraux et de l'ensemble des jeunes (enquête Emploi 1987, INSEE) ; des jeunes ruraux de l'enquête Emploi et de ceux de notre enquête (198788). L'âge est exprimé en année révolue (au 31/12/87).

(% calculés en colonne: chaque rubrique fait un total
colonne de 100)

INRACNRS jeunes ruraux 17.4 13.5 6.9 13.0 10.6 38.6 32.3 12.6 50.0 3.6 1.4

19 ans INSEE jeunes ruraux

INSEE tous les jeunes

INRACNRS jeunes ruraux 28.5 9.6 4.1 9.8 11.3 36.7 76.5 11.2 3.6 0.4 8.3
~""'....)

25ans INSEE jeunes ruraux

INSEE tous les jeunes

Origine sociale Agriculteurs
Artisans/corom. Profess. supér. Profess. interm.

Employés Ouvriers Situation En emploi Au chômage Scolaires, étud. Militaires Inactifs

17.7 11.1 6.3 14.4 8.7 41.7 23.8 13.8 56.0 4.8 1.6

6.7 9.9 12.5 16.6 13.4 41.9 21.8 12.3 59.7 3.8 2.4

24.8 9.3 1.8 11.9 7.9 44.4 69.5 16.3 1.2 0.4 12.7

9.7 10.8 8.6 15.3 12.6 43.1 71.6 13.6 5.0 0.4 9.5

F.......... ...... ......lm'EE, m 87-88 Techniquecourt (MI""'" 29.9 45.6 36.8 Entre deux 31.4 37.1 40.3
Etudes supér. Diplôme obtenu BEPC ou moins CAP, BEP BAC ou plus Emploi occupé
Indépendants

38.6 8.6 56.4 35.0 5.4 4.1 38.1 28.2 23.5 5.6 3.6 33.2 20.3 31.2 1.6 4.5 68.3 4.3 1.7 3.4 1.9 20.5

17.4 1.6 46.0 52.4 4.9 3.6 39.1 11.0 41.4 7.2 1.9 33.9 13.0 24.2 3.7 16.0 77.1 0.8 3.5 0.9 0.6 17.1 54.3 17.6 14

22.9 2.3 40.2 57.5 2.8 4.9 45.4 13.2 33.7 3.8 1.9 29.5 13.4 30.6 2.9 17.1 79.0 2.8 5.6 2.1 1.3 9.2 54.9 22.0

T
I

I

24.3 42.5 33.1 15.2 17.7 29.4 24.2 13.6 15.9 1.5 2.8 11.0 52.3 12.1 4.4 30.5 14.6 1.0 10.8 40.8 2.3

17.6 39.4 43.1 13.2 13.1 23.3 27.2 23.0 13.0 0.9 0.6 3.9 66.8 7.9 6.0 36.0 2.9 4.8 9.1 45.5 1.7 7.0 78.0

28.5 36.3 35.3 4.6 25.5 35.2 19.8 14.8 5.6 1.6 1.4 4.4 66.2 13.5 7.4 25.8 13.0 6.7 15.0 38.6 0.9 7.9 79.7

Prof sup.-inter. Employés Ouvriers qualif Ouvriers non aualif. Statut Non salariés Intérim Apprentis CDD* CD1*
Etat, titulaires Etat, non tituJ.

Modes de vie Chez les parents Seuls Avec des amis Concubins Mariés
Rattachés (armée...)

Salaires < 3 000 F > 4000 F

FORMATION

ET ENTREE

DANS LA VIE PROFESSIONNELLE

communes rurales .éloignées des villes (dans notre enquête), et de l'autre, les jeunes de la région parisienne (dans l'enquête Emploi), soit, les. deux extrêmes du continuum rural/urbain, on obtient une accentuation de cet écart: encore plus d'agriculteurs et d'ouvriers en rural dit «profond» (au total, les 3/4 des jeunes actifs de 25 ans), encore plus d'employés et de professions intermédiaires ou supérieures en région parisienne (les 4/5èmes). Cet écart de composition socio-professionnelle va expliquer une part importante des différences que nous allons observer, tant en ce qui concerne la formation que l'insertion socioprofessionnelle, les modes de vie, les valeurs ou les opinions. Un handicap scolaire pour les ruraux Selon l'enquête Emploi de 1987, les jeunes ruraux sont un peu moins nombreux que la moyenne à poursuivre des études à 19 ans (56 % contre 60 % en moyenne, 73 % dans la région parisienne), et, quand ils en poursuivent, ils le font plus souvent dans des filières techniques courtes (y compris agricoles) : 46 % contre 37 % en moyenne, à 19 ans (tableau 2). Finalement, parmi les jeunes de 25 ans, on trouve 43 % de jeunes ruraux sans qualification contre 35 % en moyenne, 39 % de jeunes ruraux ayant le CAP ou le BEP (36 % en moyenne) et 8 % ayant un diplôme d'études supérieures (contre 14 % en moyenne, 21 % dans la région parisienne). En revanche, parmi les jeunes de 19 ans qui ont terminé leurs études, les ruraux sont relativement moins mal formés: 52 % sont sans qualification contre 57,5 % de l'ensemble des jeunes (et 62 % des jeunes de la région parisienne). C'est que le modèle de l'acquisition précoce d'un métier, autrefois habituel en milieu populaire, est encore un peu plus prégnant en milieu rural où, d'ailleurs, l'apprentissage est un peu plus fréquent (34 % des actifs ruraux de 19 ans contre 29,5 % pour l'ensemble). Cette persistance d'un moindre niveau moyen de formation des jeunes ruraux ne tient pas seulement à l'effet de composition sociale du milieu d'origine. A origine sociale équivalente, on voit ressortir un handicap scolaire spécifiquement lié à la ruralité... équivalente mais pas identique. En effet, en toute rigueur, il faudrait comparer à groupe socio-professionnel identique (ouvriers, par exemple), voire, plus (ouvriers non qualifiés, ouvriers qualifiés). Pour limiter les erreurs aléatoires, nous avons 15

LES JEUNES RURAUX

dû regrouper les ouvriers et les employés, d'une part, les professions intennédiaires et les cadres supérieurs, de l'autre. Du fait que les ratios employés I ouvriers et cadres supérieurs I professions intennédiaires sont plus élevés en ville, la comparaison est un peu biaisée mais les écarts observés sont assez importants pour ne pas être simplement réductibles à ce biais. Les « indépendants» sont avant tout des agriculteurs en rural, et des artisans, commerçants, entrepreneurs en ville.
Tableau 2.
Situation d'activité des jeunes ruraux et des jeunes urbains de 19 ans à origine sociale donnée (Enquête Emploi 1987). Situation d'activité Origine Sociale ruraux urbains Cadres supérieurs et ruraux prof. intermédiaires urbains Employés et ouvriers ruraux urbains Toutes origines ruraux urbains Ensemble des jeunes de 19 ans
Indépendants

-

Travaille 22,2 19,2 17,9 10,7 27,5 27,1 24 20,9 21,7

Chômeur 9,8 7,3 8,8 4,5 17,8 16,5 13,6 11,5 12,1

Etudiant, élève 64,8 63,8 68,3 82,2 46,6 49,2 56,4 61,6 60,2

Inactif 3,2 9,7 5 2,6 8,1 7,1 6,1 6 6

Total

100 100 100 100 100 100 100 100

Si les jeunes ruraux dans leur ensemble commencent un peu plus précocement leur vie active que les jeunes urbains, ils le doivent en partie à la sur-représentation des enfants d'ouvriers parmi eux; mais ils le doivent aussi, semble-t-il, au fait que, contrairement à ce qu'on aurait pu attendre, les enfants des classes moyennes et supérieures vivant en zones rurales commencent à travailler un peu plus vite que les jeunes de même origine vivant en ville, mais le biais précédent ne pennet pas ici de conclure en toute certitude. En revanche, la présomption d'un effet propre de la ruralité se précise à propos des études poursuivies. Quelle que soit la classe sociale d'origine, les ruraux sont toujours sur-représentés panni les élèves qui suivent une formation d'un niveau au plus égal au second cycle du technique court et toujours sous-représentés en ce qui concerne les études supérieures (tableau 3).

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FORMATION

ET ENTREE

DANS LA VIE PROFESSIONNELLE

Tableau 3. - Fonnation actuellement suivie par les jeunes ruraux et l'ensemble des jeunes de 19 ans à origine sociale donnée (INSEE 87). Fonnation suivie Technique court ou moins 42 30,7 25,4 16,7 57,6 48,3 44,9 33,4 36,2 2è cycle général du secondaire 38,9 39,8 47,1 49,9 31,3 34,6 37,5 41,4 40,5 Etudes supérieures

Total

ruraux urbains Cadres supérieurs et ruraux prof. intennédiaires urbains Employés et ouvriers ruraux urbains ruraux Toutes origines urbains Ensemble des jeunes de 19 ans

Origine Sociale Indépendants

19,1 29,5 27,4 33,4 11,1 17,1 17,6 25,2 23,4

100 100 100 100 100 100 100 100 100

Toujours compte-tenu de ce biais, le désavantage scolaire relatif des ruraux devient incontestable à 25 ans, surtout pour les jeunes ruraux d'origine sociale moyenne ou supérieure puisque 30 points séparent le pourcentage de ces derniers ayant obtenu au moins le baccalauréat du pourcentage de jeunes de même origine ayant obtenu au moins le même diplôme et vivant en ville, (tableau 4). Or, on le verra, c'est dans ces classes sociales que la migration en ville de jeunes d'origine rurale ayant obtenu un diplôme supérieur est la plus fréquente, ce qui contribue à accroître l'écart de formation entre ruraux et jeunes urbains.
Tableau 4. - Diplôme le plus élevé obtenu par les jeunes ruraux et l'ensemble des jeunes de 25 ans à origine sociale donnée (INSEE 87). Diplôme Bac ou plus Origine Sociale ruraux urbains Cadres supérieurs et ruraux prof intennédiaires urbains Employés et ouvriers ruraux urbains ruraux Toutes origines urbains Ensemble des jeunes de 25 ans
Indépendants

CAP,BEP+ 41,8 31,6 36,3 22,2 38,1 40,5 39,1 34,6 35,6

BEPC ou moins 34,5 30,6 32,3 16,7 49,9 39,6 42,1 32,6 34,7

Total 100 100 100 100 100 100 100 100 100

23,8 37,8 31,4 61,1 12,1 19,9 18,8 32,8 29,8

17

LES JEUNES RURAUX

Une insertion professionnelle plus difficile, surtout pour les filles Cette moindre formation globale, ajoutée au moindre développement du secteur tertiaire, contribue à expliquer que les jeunes ruraux aient une insertion professionnelle un peu plus difficile, à en juger par leurs taux de chômage plus élevés que ceux que connaissent les jeunes urbains: 13,8 % contre II,8 % à 19 ans, 16,3 % contre 12,8 % à 25 ans, malgré l'exode. En fait, ces différences sont essentiellement dues aux difficultés rencontrées par les filles. Comme le montre le tableau 5, l'écart des taux de chômage entre ruraux et urbains est toujours plus élevé chez les filles que chez les garçons, et ce handicap des jeunes femmes rurales par rapport à leurs homologues citadines ne fait que s'accentuer à 25 ans. Cet écart est encore plus net si on y ajoute la proportion de jeunes femmes ayant renoncé à toute activité professionnelle pour se consacrer à leur foyer, c'est-àdire, à 25 ans, près d'un quart des femmes vivant en zone rurale.
Tableau 5. - Situations d'activité des jeunes ruraux et des jeunes urbains à 19 ans et à 25
ans selon le sexe (INSEE, 1987). Femme au foyer Autre inactif

Travaille 19 ANS SEXE ruraux H urbains ruraux F urbains ruraux H+F urbains 25 ANS H ruraux urbains ruraux F urbains H+F ruraux urbains

Chômeur

Etudiant élève

Militaire

Total

27,1 23,3 20,4 19,0 23,8 21,1 82,0 78,8 56,1 65,9 69,5 72,1

12,7 11,3 15,0 12,4 13,8 11,8 15,2 12,8 17,6 12,9 16,3 12,8

50,4 56,8 61,6 65,0 56,0 61,0 1,1 6,3 1,2 5,7 1,2 6,0

9,5 6,9 2,1 2,3 1,0 1,2

4,8 3,4 0,7 0,9

0,3 1,7 0,9 1,3 0,6 1,5 1,0 1,1 1,1 0,6 1,1 0,8

100 100 100 100 100

0,4 0,4

24,0 14,9 11,6 7,8

100 100 100 100 100 100

Ce handicap féminin en zone rurale ne s'explique pas véritablement par un déficit de formation par rapport aux hommes: à 19 ans, les jeunes femmes rurales sont plus 18

FORMATION

ET ENTREE

DANS LA VIE PROFESSIONNELLE

nombreuses que les jeunes hommes ruraux à suivre une formation supérieure et aussi nombreuses que ces derniers à se trouver dans le second cycle général du secondaire. Quant à celles qui ont déjà fini leurs études à cet âge, leur niveau de formation n'est que légèrement inférieur à celui des hommes. A 25 ans, les écarts de formation se sont certes accentués, mais pas de manière considérable (tableau 6) : les femmes, qu'elles soient rurales ou urbaines, poursuivent toujours en plus grand nombre des études au niveau ou au-delà du baccalauréat: l'écart de pourcentage est de 10 points en leur faveur, aussi bien en zone rurale qu'en zone urbaine. De ce point de vue, le fait de vivre en zone rurale ne semble pas constituer un handicap pour les jeunes femmes qui veulent poursuivre des études supérieures, par comparaison avec leurs homologues masculins; à l'inverse, il semble conduire plus souvent les femmes que les hommes, et de manière plus accentuée, à connaître l'échec scolaire ou à n'atteindre qu'un niveau égal au BEPC. Mais, au total, ces différences de niveau de formation ne semblent pas suffisantes pour expliquer à elles seules les difficultés particulières d'insertion professionnelle des jeunes femmes rurales. Il est probable que le déficit d'emplois tertiaires y contribue également.
Tableau 6. Diplôme le plus élevé obtenu à 25 ans selon le sexe, par les ruraux et les urbains (INSEE 1987).
Bac ou plus SEXE H F H+F ruraux urbains ruraux urbains ruraux urbains 13,7 27,6 23,7 36,6 18,5 32,4 CAP ou BEP 46,3 40,2 29,9 29,4 38,4 34,5 BEPC ou moins 40,0 32,2 46,4 34,0 43,1 33,2 Total 100 100 100 100 100

-

Nous l'avons dit plus haut, la jeunesse rurale présente trois caractéristiques majeures en ce qui concerne ses modes d'entrée dans la vie professionnelle: elle est moins bien formée que la jeunesse urbaine, elle se présente plus tôt sur le marché du travail et elle connaît plus de difficultés pour s'insérer de façon stable dans l'activité. Mais voyons maintenant plus précisément quelles sont les particularités des jeunes ruraux en termes de 19

LES JEUNES RURAUX

fonnation et de travail et surtout quelles sont les principales différences entre les catégories de jeunes ruraux. Les scolaires L'échantillon de l'enquête INRA-CNRS comprend 781 scolaires (dont 96 % ont 19 ans). Près de la moitié des jeunes ruraux interrogés (hors apprentis et stagiaires) qui poursuivent des études le font dans un cadre post-secondaire. Parmi les jeunes de 1ère, terminale ou parmi ceux qui ont déjà accédé au supérieur, les spécialités techniques, et en particulier celles ayant trait à la gestion, au commerce et à l'infonnatique, sont les plus fortement représentées. Ce relatif engouement pour les fonnations techniques est confinné par les niveaux de formation qu'ils veulent atteindre. Le niveau DUT ou BTS est choisi par près d'un tiers de l'échantillon et surtout bien sûr par les jeunes qui se préparent au bac technique. 59 % des jeunes scolaires ou étudiants déclarent avoir déjà une idée du métier qu'ils voudraient faire et panni ces derniers, 10,5 % pensent devenir travailleurs indépendants, 30 % devenir cadres ou exercer une profession libérale, 20 % devenir salariés des professions intennédiaires de la fonction publique, de la santé ou du travail social, 20 % salarié des professions intennédiaires d'entreprises, 13 % employés et seulement 7 % ouvriers (Q 51, Q 52). L'échantillon des scolaires est différent de celui des actifs non seulement parce qu'il est composé en moyenne d'individus plus jeunes mais aussi d'individus qui ont poursuivi plus loin des études. En effet, panni les actifs, une proportion non négligeable a arrêté ses études à la fin de la scolarité obligatoire. Les scolaires de l'enquête qui, par construction de l'échantillon, ont au moins dix neuf ans, représentent donc déjà une «élite» relative panni la population des jeunes ayant fréquenté le système scolaire. Ce fait est confinné lorsqu'on compare les niveaux de fonnation atteints au moment de l'enquête par les jeunes actifs et par les jeunes qui n'ont pas encore tenniné leurs études. Plus de la moitié des jeunes poursuivant des études (hors apprentissage ou stage) le font dans le supérieur alors que ce niveau n'a été atteint que par moins de 10 % des jeunes actifs qui sont restés en milieu rural. A l'inverse, 66 % des actifs n'ont pas 20

FORMATION

ET ENTREE

DANS LA VIE PROFESSIONNELLE

dépassé le niveau CAP ou BEP, alors que ce ne sera au plus le cas que de 15 % des jeunes encore scolarisés (Q 48, Q 55). Ces fortes différences s'expliquent en partie par le fait que les mieux formés des jeunes actifs ont souvent trouvé un emploi de bon niveau en ville et s'y sont installés. L'enquête Emploi de l'INSEE confirme bien qu'à 25 ans les jeunes ruraux non scolarisés ont un niveau moins élevé de formation que les jeunes urbains. Dans notre enquête, le pourcentage de jeunes de 19 ans fréquentant l'enseignement supérieur est plus de deux fois plus élevé que celui des jeunes de 25 ans qui ont atteint ce niveau. Il faut bien sûr faire la part dans ce résultat d'un probable effet de génération: les jeunes nés en 1968 (19 ans au moment de l'enquête) poursuivent plus longtemps des études que ceux nés en 1962 (25 ans). Mais cet effet ne peut expliquer à lui seul l'importance de l'écart. Il y a donc bien un effet de déperdition dû à une migration des jeunes ruraux diplômés vers le milieu urbain. Cet effet paraît particulièrement marqué chez les enfants d'ouvriers qualifiés qui ont connu une «promotion scolaire» puisque la proportion d'«universitaires» est quatre fois moins élevée à 25 ans qu'à 19 ans. La hiérarchie des niveaux scolaires correspond sans surprise à la hiérarchie des origines. Mais, par bien des aspects les enfants d'employés sont plus proches des enfants de cadres et de salariés des professions intermédiaires que des enfants d'ouvriers. A 19 ans, par exemple, ils sont beaucoup plus nombreux que ces derniers à suivre une formation relevant de l'enseignement supérieur. De même, à 25 ans, plus de 43 % d'entre eux ont atteint un niveau au moins égal à la seconde, alors que ce n'est le cas que de 20 % des enfants d'ouvriers qualifiés et de 16 % des enfants d'ouvriers non qualifiés. D'autre part, des différences importantes apparaissent entre ces deux catégories ouvrières: les premiers accèdent nettement plus souvent que les seconds à une formation qualifiante; par exemple, à 25 ans, 26 % des enfants d'ouvriers non qualifiés n'ont atteint qu'un niveau égal ou inférieur au brevet des collèges, contre 15 % des enfants d'ouvriers qualifiés. Ces derniers ont obtenu dans une proportion nettement majoritaire un diplôme technique de type CAP ou BEP (56 %) alors que ce n'est le cas que de 45 % des enfants d'ouvriers non qualifiés. La majorité des jeunes ruraux se déclare satisfaite de son orientation (68 %) (Q 41). Cette satisfaction n'est pas 21

LES JEUNES RURAUX

directement proportionnelle au niveau de formation. C'est plutôt le fait d'avoir réussi à un niveau donné et de posséder un diplôme qui procure cette satisfaction: ainsi, les titulaires de diplômes du technique court se déclarent presque aussi souvent satisfaits (70 %) que les jeunes ruraux qui ont atteint le niveau de l'enseignement supérieur (76 %). Deux catégories paraissent plus particulièrement insatisfaites (même si le pourcentage de «satisfaits» reste toujours supérieur à 50 %) : les jeunes qui ont arrêté l'école au niveau du second cycle général et ceux qui, dans le technique, ont choisi ou ont été orientés vers les filières tertiaires. Il s'agit de deux catégories qui risquent de connaître plus souvent une déqualification. Nous avions déjà constaté dans une enquête menée auprès de lycéens à Elbeuf! à quel point les élèves (majoritairement féminines) des sections tertiaires se démarquaient, dans leurs appréciations sur l'école, des autres élèves plus portés à afficher une satisfaction à l'égard de l'orientation et une conformité aux projets que prévoyaient pour eux l'école et leur famille. Parcours d'insertion 31,5 % des jeunes ruraux ayant terminé leurs études ont occupé un emploi moins d'un mois après la fin de leur scolarité (à l'exclusion des stages de formation stricto sensu; 33 % ont mis entre un mois et moins de 6 mois à trouver leur premier travail, tandis que 24 % mettaient 6 mois et plus, et que 9 % n'avaient, au moment de l'enquête, encore occupé aucun emploi.
L'entrée dans la vie professionnelle

Les premiers emplois (Q 60 à Q 64) sont surtout, comme le montre le tableau 7, des emplois d'ouvriers et d'employés. Notons, c'est sans doute une spécificité du milieu rural, la forte proportion de premiers emplois d'ouvriers qualifiés de type artisanal.

1- GALLAND Olivier, Représentations du devenir et reproduction sociale: le cas des lycéens d'Elbeuf, Sociologie du travail, 3, 1988. 22

FORMATION

ET ENTREE

DANS LA VIE PROFESSIONNELLE

Tableau 7. - Premier emploi occupé par les jeunes ruraux après la fm de leurs études: emploi au moment de l'enquête. 1er emploi 6,6 6,6 AericuJteurs 0,4 0,4 Artisans, commerçants, entrepreneurs 0,6 0,6 Cadres, professions libérales 1,9 Instituteurs, PEGC, assimilés 2,3 Professions intennédiaires santé, travail social 0,3 Professions intennédiaires administratives de la fonction publique 1,5 Professions intennédiaires administratives d'entreprise 1,7 Techniciens 0,1 Agents de maîtrise 7,8 Professions intennédiaires Employés de la fonction publique 8,3 0,3 Police, militaire Employés administratives d'entreprise 12,8 Employés de commerce 8,7 7,0 Personnels des services directs aux particuliers Employés 37,1 5,9 Ouvriers qualifiés industrie 14,2 Ouvriers qualifiés artisanat 1,6 Chauffeurs 3,6 Manutentionnaires 11,4 Ouvriers non qualifiés industrie 6,6 Ouvriers non qualifiés artisanat (1) 4,0 Ouvriers Agricoles 47,3 Ouvriers 100,0 100,0 Total (1) Ont été regroupés dans cette catégorie la plupart desjeunes apprentis. Emploi actuel 9,7 9,7 1,8 1,8 0,9 0,9 2,7 3,0 0,8 2,2 2,2 0,4 11,3 7,7 0,6 13,4 6,9 4,4 33,0 6,9 14,0 2,3 2,6 11,0 3,7 2,8 100 43,3 100

Seulement 32 % des jeunes actifs occupent directement un premier emploi stable; 34 % n'ont trouvé qu'un emploi précaire (contrat à durée détenninée, intérim); 6,5 % sont apprentis, 13 % commencent leur vie professionnelle par un SIVP (Stage d'Insertion dans la Vie Professionnelle) ou un TUC (Travail d'Utilité Publique) et 4 % sont aides-familiaux. Ces emplois précaires en début de vie active sont surtout fréquents dans les métiers ouvriers peu ou non qualifiés et dans les emplois tertiaires féminins; les jeunes ayant commencé leur vie professionnelle par un poste d'ouvrier qualifié de type industriel l'ont fait dans de meilleures conditions de stabilité que la moyenne de l'échantillon. Chez les ouvriers de type artisanal, l'apprentissage est plus fréquent. Les TUC ou les SIVP se 23

LES JEUNES RURAUX

rencontrent surtout chez les jeunes qui ont occupé un premier emploi d'employé soit dans la fonction publique, soit dans l'entreprise. Au total, la première insertion dans la catégorie « employé» est aussi précaire que celle de la catégorie « ouvrier non qualifié ». Les plus favorisés sur le plan de la stabilité sont bien sûr les jeunes ruraux - peu nombreux - qui commencent leur vie professionnelle par un emploi relevant des professions intermédiaires (et a fortiori des cadres, non représentés ici du fait d'effectifs insuffisants). De la même manière, mais pour des raisons bien différentes tenant à la transmission d'un patrimoine, les jeunes agriculteurs connaissent une insertion apparemment plus facile et plus sûre que la moyenne des jeunes ruraux. Si la structure des emplois en termes de qualification s'est relativement peu modifiée entre le premier emploi occupé par les jeunes de 25 ans et celui qu'ils occupaient au moment de l'enquête (tableau 2), il n'en va pas de même sur le plan du statut. La proportion de jeunes occupant un emploi stable est nettement majoritaire (76 %) parmi les jeunes de 25 ans qui occupaient un emploi au moment de l'enquête, alors que c'était loin d'être le cas au moment de leur premier emploi (45 %). La comparaison entre le premier emploi occupé par les jeunes de 19 ans et le premier emploi occupé par les jeunes de 25 ans est révélatrice de la dégradation du contexte d'entrée dans la vie active entre 1982 et 1988 : ceux-ci n'avaient été que 2,5 % à commencer leur vie professionnelle par un emploi relevant à un titre ou à un autre du dispositif public pour l'emploi des jeunes, contre 30 % des jeunes de 19 ans. D'autre part ce n'est qu'une faible minorité (22 %) de ces derniers qui commence directement sa vie professionnelle par un emploi stable. En fait, le tableau 8 montre que commencer sa vie professionnelle par une emploi précaire ne constitue pas un obstacle irrémédiable à la stabilité professionnelle: une grande majorité de jeunes finissent par y accéder. Cela semblerait moins vrai dans le cas du dispositif public mais le faible échantillon de jeunes de 25 ans ayant commencé sa vie professionnelle par un emploi de ce type ne permet pas de tirer de conclusion.

24

FORMATION

ET ENTREE

DANS LA VIE PROFESSIONNELLE

Tableau 8. Statut de l'emploi occupé par les jeunes de 25 ans au moment de l'enquête en fonction du statut du premier emploi

-

Enquête Premier

Emploi salarié

Apprenti

TUC, SIVP

Aide familial

Total

stable précaire Stable 84,7 12,4 0,3 1,6 1,0 100 Précaire 69,0 28,8 0,4 1,7 0 100 Apprenti 73,0 21,6 0 5,4 0 100 TUC, SIVP* 38,5 7,7 0 53,8 0 100 Aide F. 65,4 5,8 0 0 28,8 100 En colonne, emploi au moment de l'enquête; en ligne premier emploi. En gras souligné le % de jeunes ayant conservé le même statut depuis le premier emploi occupé. La rubrique TUC, SIVP comprend aussi les contrats de qualification et d'adaptation. * Effectifs faibles: Les TUC ayant été créés en 1984, peu de jeunes de 25 ans en 1987 ont connu ce dispositif

Tableau 9. - Statut de l'emploi exercé au moment de l'enquête selon le sexe et l'âge Aide fam.,
non salarié( e)

Emploi Précaire 28,8 17,0 28,0 16,8

Apprenti TUC,

stagiaire 23,3 2,0 44,4 3,9

Emploi stable 38,6 60,0 26,1 70,9

Total

Hommes 19 ans 25ans Femmes 19 ans 25ans

9,3 21,0 1,4 8,6

100 100 100 100

A 19 ans, les femmes connaissent plus souvent la précarité d'emploi que les garçons (tableau 9) ; si l'on regroupe celles qui occupent un emploi précaire, celles qui sont apprenties ou stagiaires, ce sont près des trois quarts des actives qui sont dans une situation professionnelle instable. Mais à 25 ans, le handicap féminin est totalement comblé. Tout se passe comme si les jeunes femmes qui, en début de vie active, ont rencontré le plus de difficultés à se stabiliser dans la vie professionnelle avaient, pour une partie d'entre elles, renoncé à cette insertion au profit du mariage, ne laissant en concurrence avec les hommes que les mieux pourvues en atouts scolaires.
Le chômage (Q 65 à Q 67, Q 86 à Q 88)

18 % des jeunes ayant terminé leurs études étaient à la recherche d'un emploi au moment de l'enquête. 24 % des jeunes avaient connu des périodes de chômage cumulées représentant 25

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