//img.uscri.be/pth/6dc3820e206e74df75a25585873eac69351ac334
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Les livres du "poteau" à Douala et Yaoundé

De
164 pages
La crise économique des années 1980 et le développement de la pauvreté donnent un autre visage au secteur informel en Afrique noire. C'est ainsi qu'au Cameroun, les livres du poteau qui étaient une activité réservée aux "sans importance" sont aujourd'hui monopolisés par les jeunes diplômés. Malgré un environnement politico-juridique défavorable, les intelligences développées dans cette activité prouvent que la prolifération des activités informelles est moins une affaire de moyens financiers que celle de volonté politique.
Voir plus Voir moins

Les livres du « poteau» à Douala et Yaoundé

if) L'Harmattan, 5-7, rue de l'Ecole

2009 75005 Paris

polytechnique,

http://www.librairieharmattan.com di ffus ion. harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-09816-9 EAN : 9782296098169

Médard Lieugomg

Les livres du « poteau

»

à Douala et Yaoundé
Stratégies des acteurs et impacts socio-économiques et culturels

L'Harmattan

Avant-propos
Quand nous voulions mener des études sur les livres du «poteau» au Cameroun, nous hésitions parce que, pensions-nous, il était difficile d'y arriver, compte tenu de la situation précaire des acteurs qui les rend apparemment hostiles aux enquêteurs. Heureusement, les discussions avec des amis et collègues, mais surtout avec quelques vendeurs que nous avons rencontrés, nous ont galvanisé. Les livres du «poteau» constituent un sujet riche et intéressant qui peut être abordé non seulement par les géographes, mais aussi par les chercheurs des autres sciences sociales (économistes, sociologues, juristes, etc.). De ce fait, ce travail n'en est qu'un aspect que nous ne prétendons pas avoir totalement épuisé. Nous tenons à remercier toutes celles et tous ceux qui nous ont, de près ou de loin, aidé dans sa réalisation. Nous exprimons notre gratitude à nos collègues et amis Jean-Marie Wounfa, Noé Nguefo et Gérard Marie Noumssi qui ont lu et relu nos manuscrits. Notre reconnaissance va également à l'endroit de ceux qui ont été avec nous sur le terrain. Il s'agit de Monsieur Devaloir Tchana, Mademoiselle Boum Obos qui nous ont aidé dans la collecte des données, et de « Super Makia », vendeur de livres d'occasion à «Acropole », qui nous a conduit auprès d'anciens vendeurs de Yaoundé. Nous ne pouvons terminer ce propos sans exprimer notre reconnaissance au Pr RJ. Assako Assako pour tout le soutien qu'il nous a toujours apporté.

Introduction
Le commerce des livres d'occasion, encore appelé livres du « poteau »1, est en expansion dans les villes du Cameroun et plus particulièrement à Douala et Yaoundé. Il a commencé il y a à peine trois décennies. En effet, après l'indépendance, les livres scolaires d'occasion ne se vendent pas partout. Les établissements en distribuent aux élèves (du primaire surtout), quand cela est possible. Au Nord Cameroun, jusque dans les années 1980, dans certains établissements comme le Lycée Classique et Moderne de Garoua, par exemple, les élèves et les professeurs en reçoivent. Au début, le nombre de livres est limité: un ou deux livres de français, un de sciences naturelles et/ou de mathématiques. Progressivement, les élèves vont obligatoirement se doter de livres inscrits aux programmes scolaires. Et comme les établissements scolaires commencent à exiger de plus en plus ces livres, les parents et les élèves vendent les anciens ouvrages pour pouvoir acheter ceux inscrits aux programmes des classes supérieures. C'est ainsi que commence, mais très timidement, le commerce des livres d'occasion, qui, au départ, est une affaire exclusive des élèves et très
1 Au Cameroun, Je « poteau» en général, désigne le marché des objets de seconde main. C'est aussi le commerce de la rue, un commerce à la sauvette. Parler du « poteau» ou de livres du « poteau» revient, dans le présent travail, à parler du marché ou du commerce des livres d'occasion. Nous utiliserons donc d'expression comme vendeurs de livres du «poteau» pour désigner les vendeurs de livres d'occasion. Dans leurs stratégies d'accumulation, les vendeurs vont progressivement se rapprocher des libraires pour leur approvisionnement. De sorte qu'aujourd'hui, le « poteau» ne propose plus seu]ement des livres d'occasion à sa clientèle, mais aussi des livres neufs.

rarement, sauf dans les grandes villes comme Douala, Yaoundé ou Nkongsamba, celle des personnes issues des milieux non scolaires. Dans les années 1980, la crise économique permet le développement de cette activité. En effet, face aux difficultés de la vie, le commerce des livres d'occasion devient un refuge pour les chômeurs et le lieu par excellence d'approvisionnement en manuels scolaires pour de nombreuses familles démunies. Quelques années plus tard, l'entrée dans ce secteur des vendeurs diplômés de l'enseignement supérieur donne une nouvelle dimension à cette activité. Au début, seuls les livres inscrits aux programmes scolaires avaient de la valeur. Ceux que les Camerounais appellent les «long crayons» arrivent et ciblent différentes catégories de clients et de livres dont certains n'ont aucun rapport avec les milieux scolaires. Certaines de leurs marchandises sont néanmoins d'une grande utilité et peuvent coûter deux à trois fois leur prix d'achat dans les librairies, parce qu'elles deviennent rares2. Les nouveaux vendeurs s'intéressent alors et de plus en plus aux étudiants des grandes écoles, des universités, et à ceux qui préparent des concours ou des examens officiels. Les vendeurs du « poteau », adultes et scolarisés pour la plupart, doivent fournir des efforts pour survivre dans des conditions économiques défavorables. Jetés dans la rue pour des raisons de conjoncture socio-économique, ils
2

C'est le cas de « Mamadou et Bineta sont devenus grands» dont le

prix varie entre 4 000 et 5 000 francs, selon son état; alors que lorsqu'il était au programme scolaire, il ne coûtait guère plus de 1 000 francs. Les parents recherchent ce livre qui leur permet de renforcer la compétence en français de leurs enfants à la maison. C'est aussi le cas de « C. Grill» ou de « Grill rouge» en arithmétique. 8

squattent les espaces publics pour exposer leurs marchandises et entrent souvent en conflit avec les pouvoirs publics. Le «poteau », en plus d'être un marché, est un espace de rivalités et de relations où s'observent des affrontements, des amitiés et/ou des complicités. A Douala, ville où la débrouillardise est le lot quotidien de nombreux citoyens, la vente des livres d'occasion est paradoxalement moins répandue et plus tolérée qu'à Yaoundé, où elle est mieux organisée et mobilise un nombre important d'acteurs opérant dans plusieurs points de vente. Pour conquérir la clientèle et faire face à un environnement défavorable, les vendeurs adoptent des stratégies diverses et plus ou moins efficaces: stratégies d'insertion dans le créneau, de conquête de l'espace de vente, de la clientèle et de contournement des pouvoirs publics (police et municipalités). Ces différentes stratégies leur permettent d'accumuler suffisamment d'argent (du moins pour un bon nombre d'entre eux) qu'ils réinvestissent par la suite dans d'autres secteurs d'activité. La vente des livres d'occasion est donc un secteur de transition vers le secteur formel des affaires auquel se livre la majorité des anciens vendeurs du « poteau », dont certains sont devenus des ingénieurs, médecins, avocats, enseignants, etc. Le «poteau» a également fourni aux jeunes vendeurs un capital culturel pour la vie. Mais seulement, les vendeurs du « poteau» ne connaissent pas que la réussite. Si certains ont pu se tailler une place dans le monde des affaires, parmi les cadres de l'Etat ou des entreprises privées, les autres connaissent l'insuccès. Le commerce des livres d'occasion activité de survie ou d'accumulation. 9 n'est pas qu'une Il est aussi un

vecteur de la culture qui, malheureusement, se déroule dans un environnement socio-économique et politicojuridique défavorable. Il nous intéresse pour plusieurs rmsons : sa dynamique; l'origine géographique et socio-économique acteurs; les enjeux socio-économiques et culturels; les stratégies de conquête et d'appropriation espaces de vente; la translation vers les activités formelles. des

des

Son étude mérite alors une méthodologie de recherche adéquate et fiable qu'il convient de présenter.

10

Méthode de recherche
Pour mener à bien ce travail, nous avons exploité les des analyses sur la question, mené des enquêtes par questionnaire, fait des observations et des prises de vue, organisé des entretiens directs avec les acteurs et les personnes ressources, ainsi que des levées au GPS. Les enquêtes systématiques ont été précédées d'enquêtes préliminaires sur deux marchés de Yaoundé (Acropole et Mokolo) dans le but de tester le questionnaire que nous devions administrer par la suite. Ce questionnaire était structuré de manière à nous permettre de faire la typologie des acteurs: âges, origine géographique, statut matrimonial, niveau d'études, charge familiales, etc. ; d'avoir leur capacité financière: chiffre d'affaires, bénéfices; de comprendre leurs différentes stratégies d'achat et de vente, leurs ambitions professionnelles, etc. Ce questionnaire devait également nous permettre d'obtenir le jugement que ces vendeurs portent sur leur métier et leur environnement socioéconomiques, ainsi que les retombées financières des livres du « poteau ». Les enquêtes systématiques ont été réalisées entre 2004 et 2006 dans les villes de Yaoundé et Douala, respectivement capitales politique et capitale économique du Cameroun. Nous avons ciblé quasiment toutes les grandes zones de vente des livres d'occasion dans ces villes, et interviewé presque tous les vendeurs installés aux différents points de vente. Seule l'absence des vendeurs temporaires (ceux qui pratiquent ce métier comme activité parallèle, parce qu'ils sont occupés ailleurs comme fonctionnaires ou comme hommes d'affaires) enlève à cette enquête son caractère d'exhaustivité. A Yaoundé,

nous avons interviewé 274 vendeurs sur environ 342 en période de pointe (rentrée scolaire) et 172 à Douala. A Douala, quelques élèves viennent se mêler aux vendeurs en période de pointe. Leur absence n'entame pas considérablement la qualité de nos enquêtes, étant donné que presque tous ces acteurs ont été interviewés (plus de 60% de vendeurs comme l'indiquent les tableaux 1 et 2 cidessous).
Tableau 1 : Points de vente et vendeurs Yaoundé3
Nombre total de vendeurs 20 39 33 25 52 92 13 40 28 342

enquêtés

à
% du total 85 79,5 51,5 100 92,3 94,6 100 20' 100 80,1

Points de vente Longkak Mokolo Marché central Cathédrale Crédit Lyonnais Acropole Mvog-Mbi Melen Biyem-Assi Total

Nombre de vendeurs interviewés 17 31 17 25 48 87 13 8 28 274

Tableau

2 : Points de vente et vendeurs
Nombre total des vendeurs 71 77 83 32 18 281

enquêtés

à Douala
% du total 56,3 57,1 57,8 87,5 66,6 61,2

Points de vente Ndokoti Marché Dakar Nkololoull Akwa Marché Central Total

Nombre de vendeurs interviewés 40 44 48 28 12 172

3

La faible présence des vendeursà Melentout comme à Ngoa-Ekelle,

s'explique par un facteur: Je type de livres demandés. En effet, Quartier Latin parce qu'abritant l'Université de Yaoundé l et les grandes écoles, les livres demandés sont essentiellement ceux des classes supérieures spécialisées (médecine, pharmacie, électronique, sociologie, etc.). Les vendeurs sont plus nombreux dans les quartiers où les livres scolaires (primaires et secondaires) sont très demandés. 12

Pourquoi avons-nous choisi d'étudier cette activité dans les villes de Douala et Yaoundé?
Comparativement aux autres villes du Cameroun où le commerce des livres d'occasion est très peu développé, en termes d'occupation de l'espace et du nombre de vendeurs impliqués à temps plein, à Douala et à Yaoundé, cette activité connaît une dynamique remarquable. Nous avons visité quelques grandes villes camerounaises suffisamment peuplées et dotées d'établissements scolaires où nous avons constaté que les vendeurs de livres d'occasion sont peu nombreux et n'occupent généralement qu'un seul point ou au trop deux. En dehors de Bafoussam qui comporte 02 points de vente (Marchés A et B avec 29 et 17 vendeurs respectivement en période de pointe) et de Ngaoundéré où 08 et 07 vendeurs occupent respectivement le Carrefour « l'An 2000» et le Carrefour « Tissus », les autres villes n'ont qu'un seul point de vente. Ainsi, à Garoua, en période de pointe, on compte 36 vendeurs installés sur l'axe qui va de la poste à la maison du parti RDPC, regroupés non loin du grand marché de cette ville. A Maroua, on dénombre 32 vendeurs installés au centre commercial, près du marché artisanal. A Nkongsamba, on en compte 43 installés non loin du Marché Central. Il est cependant important de noter que comparé à la population de ces différentes villes, ces chiffres sont importants. Leurs habitants ne dépassent pas le million, alors que d'après les estimations récentes, Douala a environ 02 millions d 'habitants et Yaoundé environ 1,5 million.

U~E":>;
~,,-~

.:'TI::1I \.1-'1'"

<J1I In'1:~r1:'=' ~~11I::

-Ch;"::

eV ~t?:t 0"""
1o,:>iI.\'''';::'UA J"~.'

:i!'J ~ t)(::r.!'\(e
r<JJI

:.;::.1"\:

R :;;,Ii.

~i!'rJO\.a

;.J'T

1~,li.e:rN

Structure du livre
Ce livre comprend trois parties: la première présente les acteurs et l'environnement des livres d'occasion; la deuxième analyse les stratégies d'insertion socioéconomique et spatiale des acteurs dans ce créneau et; la troisième, partie ultime, est consacrée aux impacts socio-économiques de cette activité.

15