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Avant-propos

LE « CHAMBORDISME », UN ROMANTISME DU DÉSESPOIR


S’il a été quelque chose, le comte de Chambord a d’abord été le prince de la jeunesse. C’est par là que j’aimerais commencer.

 

Alors qu’il cherchait à expliquer l’histoire de la Révolution et le combat pour les libertés au cours du XIXe siècle, François Guizot avait opté pour un modèle original et pertinent, celui des générations qui se succèdent et adoptent tour à tour des comportements et des attitudes différents au fil du temps. Il voyait ainsi trois générations de jeunes gens, à la fois semblables et différents, se succéder tout au long de son siècle. Cette jeunesse libérale, décrite par Guizot, a été aussi royaliste. C’est elle qui, en mars 1815, refusera de servir Napoléon brusquement sorti de son « carré de choux » de l’île d’Elbe et suivra le roi Louis XVIII sur des routes boueuses du Nord au nom de la liberté. Lamartine parle d’elle comme d’une « jeune France » partie à la conquête d’un avenir rêvé « de réconciliation et de liberté ». Plus tard, elle s’est divisée. Certains sont devenus républicains, d’autres sont restés fidèles à la monarchie. Mais peu importe.

Quelque chose leur ressemble et les rassemble, de 1815 aux années qui suivirent la guerre de 1870, dans l’ombre portée de la Révolution. Cela relève plus d’un climat, d’un univers sensible que d’un quelconque programme politique. Génération après génération, en 1815, en 1830, en 1870, la jeunesse s’est retrouvée brutalement confrontée à la paix et à l’ennui après le tumulte de la guerre et des révolutions. Elle a été dégoûtée de tout avant même d’avoir goûté à quelque chose. Elle a inventé le spleen bien avant Baudelaire, elle a cherché désespérément un héros qui puisse donner un sens aux hoquets de l’histoire, un enchanteur dans la vallée des larmes.

 

1815 marque la fin des guerres de la République et de l’Empire dans le ballet des compromis, voire des trahisons de 1814 et des Cent-Jours. 1830, ce sont les « trois Glorieuses », la chute de la branche aînée des Bourbons, la bourgeoisie régnante du juste milieu, l’émigration de l’intérieur et les rêves de revanche d’une « jeune France » contrainte à l’inutile. 1870, c’est, à nouveau, la guerre, Sedan, les incendies et les fusillades de la Commune, jusqu’au rêve d’un impossible sauveur. À chaque fois, une certaine jeunesse s’est sentie sacrifiée sur l’autel de la raison – « l’astre glacial de la raison », dit Musset – et des intérêts économiques, à chaque fois elle a cherché fébrilement, anxieusement, les voies de son salut. Elle en a éprouvé ce mélange d’utopie et de mélancolie, de guerre à mener et de bataille perdue, de croisade et de déroute, de paradis inventés et d’enfer à venir, qui est le propre des époques de grandes ruptures ou de grandes transitions. Ce sont ces mêmes jeunes, au fond, qui se révolteront en mai 1968 et que Paul Morand prenait pour de nouveaux croisés.

Alfred de Musset a compris cela : « Toute la maladie du siècle présent vient de deux causes ; le peuple qui a passé par 93 et par 1814 porte au cœur deux blessures. Tout ce qui était n’est plus ; tout ce qui sera n’est pas encore. Ne cherchez pas ailleurs le secret de nos maux. » De Chateaubriand à Huysmans, les héros qui ont fait rêver la jeunesse se suivent et se ressemblent. René, abandonné au vague de ses passions, ouvre le siècle, des Esseintes, enfermé dans son inutilité, le ferme. Entre les deux, le mal du siècle a pris tous les visages, celui de ce fou de chevalier des Touches qui n’en finit pas de chouanner pour le roi dans le bocage, du général de Montriveau dont Balzac a fait le parfait représentant de cette « jeunesse incertaine » de la Restauration marquée à jamais par les désillusions des Cent-Jours, celui du comte d’Athol que l’imagination fébrile de Villiers ligote dans les rets de la mort et les fantômes de l’amour. Ceux qui vont se reconnaître dans ces personnages ne sont pas seulement des hobereaux de province ou des élégants du noble faubourg, ils appartiennent à la « jeunesse des écoles », à la boutique, à la basoche. Ils sont multiples et ils se ressemblent.

 

Le comte de Chambord, denier héritier d’une interminable race de rois, né sous la Restauration et mort sous la IIIe République, n’aurait pas eu de véritable consistance historique et politique s’il n’avait été à la fois le catalyseur et le miroir – Stendhal aurait parlé de cristallisation à propos du sentiment amoureux – des aspirations contradictoires de cette jeunesse ennuyée et batailleuse qui a porté le romantisme à travers tout un siècle comme on porterait sa douleur en bandoulière.

Au début de cette histoire, on ne trouve que de la tristesse et des larmes. Pour une partie du peuple français bien au-delà de la noblesse et du clergé, la Révolution a été ressentie comme un traumatisme et une dépossession : celle d’un ordre social disloqué, de hiérarchies renversées, d’un temps qui ne sera plus jamais le même avant et après 1789. La guillotine, la terreur, l’émigration, l’exil, les confiscations bouleversent des vies et façonnent les imaginaires des victimes dans un crépuscule de fin du monde.

En 1814 et surtout en 1815, à la chute de l’Empire, en même temps qu’elle tente d’imposer le pardon et l’oubli, la Restauration incarnée par le frère de Louis XVI, le roi Louis XVIII, cherche à transformer cette histoire imposée et subie en action réparatrice. Au sacrifice des heures noires de la Révolution et de la Terreur doivent succéder l’expiation et la pénitence. D’un mal doit sortir un bien. Il n’y aura pas de salut, pas de réconciliation nationale sans l’apprentissage de cette douleur partagée consentie et collective. Toute la France, y compris la France révolutionnaire, ce qui évidemment n’ira pas de soi, est invitée sans rechigner à porter le deuil de la Révolution. Ce faisant, le régime, largement suivi et même dépassé en cela par le clergé catholique, s’engage dangereusement dans ce qu’Emmanuel Fureix appelle, à juste titre, une « politique des émotions », à travers une série de rites de commémoration, à commencer par celle de la mort de Louis XVI le 21 janvier 1793, de missions d’amende honorable et de monuments expiatoires destinés à célébrer les martyres d’un événement présenté comme la figure absolue du mal. Cette « France des larmes » est bien sûr une France catholique. « J’ai pleuré et j’ai cru », écrivait déjà Chateaubriand dans sa préface au Génie du christianisme. Le libéral Charles de Rémusat parle à ce propos d’un « nuage d’encens funéraire » et de la « lugubre auréole » dont s’entourent les Bourbons restaurés.

Ce romantisme des vaincus, cette France implorante des premières années de la Restauration forment la toile de fond et le décor sensible qui entoure la naissance de celui qu’on appellera d’abord le duc de Bordeaux, le 29 septembre 1820. Bordeaux, parce que, le 12 mars 1814, en pleine débâcle impériale, la ville avait été la première à se déclarer en faveur de la monarchie et du drapeau blanc. Bordeaux, mais aussi Henri, le prénom du grand ancêtre, Henri IV, le fondateur de la dynastie des Bourbons dont l’enfant sera le dernier représentant de la branche aînée. On se perd toujours un peu dans la généalogie de cette famille. Louis XVIII n’avait pas d’enfant et ne pouvait en avoir. Son frère Charles X, qui régnera à la mort de ce dernier en 1824, avait deux fils, le duc d’Angoulême et le duc de Berry. Là encore, seul le cadet aura une descendance par son mariage en 1816 avec une princesse napolitaine, Marie-Caroline, encore une Bourbon, mais italienne celle-là. Une fille d’abord et enfin un fils, le seul enfant mâle de la famille, naturellement destiné à recevoir la succession sur le trône, de ses oncles, de son grand-père et de son père. On le verra, la question de l’hérédité joue un rôle immense dans cette histoire.

 

Dès le départ, le duc de Bordeaux est unique, solitaire et fragile. Il est d’abord l’enfant du martyre, celui de son grand aïeul Henri IV assassiné par Ravaillac en 1610, celui de son oncle Louis XVI bien sûr, et enfin celui de son père également poignardé par le dernier régicide de l’histoire de France, le bonapartiste Louvel, quelques mois avant la naissance de l’enfant, le 13 février 1820, à Paris, au sortir de l’Opéra. Lourde hérédité, l’hérédité du malheur et de la tristesse. « Les Bourbons, écrit Chateaubriand toujours prêt au chant funèbre, […] ont vu, par une destinée extraordinaire, leur premier roi tomber sous le poignard fanatique, et leur dernier sous la hache de l’athée. »

Mais Bordeaux est aussi l’« enfant du miracle », c’est Lamartine qui trouve l’expression, l’enfant qu’on n’espérait plus sept mois après la mort de son père, le seul à pouvoir continuer la race et permettre à ses partisans de rester dans l’Histoire. Le martyre et le miracle, ces deux fées un peu insolites, vont l’accompagner tout au long de sa vie.

En août 1830, à la suite de la révolution des 28, 29 et 30 juillet, la couronne passe à la branche cadette des Bourbons, celle de Louis-Philippe d’Orléans, le fils du régicide, le « roi félon », qui régnera jusqu’en 1848. À dix ans, le jeune prince s’embarque à Cherbourg avec la famille royale pour un exil qui ne finira qu’à sa mort en 1883, d’abord en Écosse au château de Holyrood, puis à Prague, puis à Goritz le long de l’Adriatique et enfin à Frohsdorf près de Vienne. Son grand-père et son oncle ont abdiqué en sa faveur. Il était duc de Bordeaux en quittant la France, il devient en exil le comte de Chambord, en souvenir de la donation du domaine du même nom qui lui fut faite par souscription à sa naissance en 1820. Tous les espoirs des royalistes convergent vers lui et l’engouement de ses partisans prend des allures de vœu et de prière. On se battra pour lui et pour sa mère, la duchesse de Berry, en Vendée en 1832, on conserve la moindre de ses reliques – mèches de cheveux, morceau de tissu –, on pleure et on le pleure, on va le voir en exil comme on irait en pèlerinage. Le fétichisme et la mélancolie ont toujours fait bon ménage. Julien Gracq, après avoir visité à Nantes dans les années 1960 une exposition consacrée à sa mère, parle à ce sujet de « royalisme mystique de la légitimité ». En tuant le roi, la Révolution a eu cette conséquence paradoxale de lui donner une dimension sacrificielle et mystique qu’il n’avait pas jusqu’alors. « Fils de saint Louis, montez au ciel », murmure l’abbé Edgewood, le confesseur de Louis XVI, au pied de la guillotine le 21 janvier 1793. Le jeune duc de Bordeaux hérite en quelque sorte de la quasi-sainteté de son oncle. Dieu, dit Ballanche, un ami de Chateaubriand, a « condamné le juste pour le salut de la France qu’il aime ».

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