Les maladies de la mémoire

De
Publié par

Cet ouvrage, dont nous proposons ici la réédition fac simile de la version originale (1881), est l'explication "par le bas" des phénomènes et des fonctions psychiques, ramenés à leurs conditions physiologiques, à leurs formes élémentaires et simples. C'est cette méthode pathologique qui a fait la gloire de Ribot. Selon cette méthode, c'est sous l'angle de l'étude de la pathologie d'une fonction que nous pouvons appréhender son fonctionnement et sa structure. C'est par l'appel à la pathologie que Ribot veut percer le secret de la structure et du fonctionnement de la mémoire humaine.
Publié le : dimanche 1 mai 2005
Lecture(s) : 103
EAN13 : 9782296396203
Nombre de pages : 191
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LES MALADIES DE

LA MÉMOIRE

cg L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8276-0 EAN: 9782747582766

Théodule RIBOT

LES MALADIES DE

LA MÉMOIRE
1881 Avec une introduction de Serge NICOLAS

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10214 Torino ITALIE

Collection Encyclopédie Psychologique dirigée par Serge Nicolas
La psychologie est aujourd'hui la science fondamentale de l'homme moral. Son histoire a réellement commencé à être écrite au cours du XIXe siècle par des pionniers dont les œuvres sont encore souvent citées mais bien trop rarement lues et étudiées. L'objectif de cette encyclopédie est de rendre accessible au plus grand nombre ces écrits d'un autre siècle qui ont contribué à l'autonomie de la psychologie en tant que discipline scientifique. Cette collection, rassemblant les textes majeurs des plus grands psychologues, est orientée vers la réédition des ouvrages classiques de psychologie qu'il est difficile de se procurer aujourd'hui. Du même auteur & sur le même auteur Théodule RIBOT, La psychologie anglaise contemporaine (1870), 2002. Théodule RIBOT, La psychologie allemande contemporaine (1879), 2003. Théodule RIBOT, L'hérédité: Étude psychologique (1873), 2005. Serge NICOLAS, Théodule Ribot, philosophe breton, 2005. Dernières parutions A. BINET, & Th. SIMON, Le premier test d'intelligence (1905), 2004. A. BINET, L'étude expérimentale de l'intelligence (1903), 2004. A. BINET, & Th. SIMON, Le développement de l'intelligence (1908), 2004 A. BINET, La graphologie: Les révélations de l'écriture (1906), 2004. A. BINET & V. HENRI, la fatigue intellectuelle (1898), 2004. A. BINET, Psychologie des grands calculateurs et joueurs d'échecs (1894) A. BINET, La suggestibilité (1900), 2005. Pierre JANET, Leçons au Collège de France (1895-1934), 2004. Pierre JANET, La psychanalyse de Freud (1913), 2004. Pierre JANET, Contribution à l'étude des accidents mentaux (1893), 2004. Pierre JANET, Premiers écrits psychologiques (1885-1888), 2005. F. A. MESMER, Mémoire sur la découverte du magnétisme animal (1779) Serge NICOLAS, L'hypnose: Charcot face à Bernheim, 2004. H. BERNHEIM, De la suggestion dans l'état hypnotique (1884), 2004. Paul BROCA, Ecrits sur l'aphasie (1861-1869), 2004. Auguste A. LIEBEAULT, Du sommeil et des états analogues (1866), 2004 1. DELEUZE, Histoire critique du magnétisme animal (1813, 2 vol.), 2004 F.J. GALL, Sur les fonctions du cerveau (Vol. 1, 1822), 2004. J. BRAID, Hypnose ou traité du sommeil nerveux (1843), 2004 E. E. AZAM, Hypnotisme double conscience, le cas Félida (1887), 2004. A. DESTUTT DE TRACY, Projet d'éléments d'idéologie (1801), 2005. P. LAROMIGUIÈRE, Leçons de philosophie (1815,1818,2 voL), 2005.

INTRODUCTION DE L'ÉDITEUR

La méthode pathologique de Ribot C'est au début des années 1880 que Théodule Ribot (1839-1916) commence à écrire une série d'ouvrages qui donneront son orientation première à la psychologie française imprégnée de l'évolutionnisme spencérienl. Le premier d'entre eux est sa monographie sur Les maladies de la mémoire (1881), reproduite ici en édition fac simile, qui connut un succès considérable mais qui n'a pas été réédité depuis 1936, date de sa dernière édition2. Comme dans les autres ouvrages de la même période Les maladies de la volonté (1883)3, Les maladies de la personnalité (1885)4, La psychologie de l'attention (1889)5, il va utiliser comme sources les observations des médecins et des psychiatres. Si on jette un regard sur l'ensemble de ces ouvrages, on remarque qu'ils présentent tous,
1 Pour une biographie et une analyse de l' œuvre: cf. Nicolas, S. (2005). Théodule Ribot. Philosophe breton, fondateur de la psychologie française. Paris: L'Harmattan. Ribot n'a jamais été un expérimentateur au sens strict, il est tout de même considéré comme le père fondateur de la psychologie scientifique française. Il fut en effet un des premiers à rompre avec les méthodes introspectives encore à l'honneur dans le domaine de la psychologie (philosophique) et à appliquer une nouvelle méthode empirique pour l'étude des fonctions normales: la méthode pathologique. 2 Le lecteur intéressé par les influences de Ribot pour la rédaction de son ouvrage pourra se référer à l'ouvrage de Serge Nicolas (2002). La mémoire et ses maladies selon Théodule Ribot. Paris: L'Harmattan (Coll. Acteurs de la Science). 3 Ouvrage réédité chez L'Harmattan en 2002 dans la Collection Psychanalyse et Civilisations dirigée par Jacques Chazaud.

4

Ouvrage réédité chez L'Harmattan en 2001 dans la Collection Psychanalyse et
L'Harmattan dans la Collection Encyclopédie

Civilisations dirigée par Jacques Chazaud. S Ouvrage en cours de réédition chez Psychologique dirigée par Serge Nicolas.

outre l'intérêt propre qui s'attache à une étude approfondie et précise sur un sujet donné, ce caractère commun d'être traités dans le même esprit, du même point de vue et selon la même méthode. Ils sont l'explication "par en bas" des phénomènes et des fonctions psychiques, ramenés à leurs conditions physiologiques, à leurs formes élémentaires et simples. On peut suivre leur évolution complète (la loi de cette évolution étant ellemême cherchée dans l'analyse de ces phénomènes et de ces fonctions) à travers l'étude de la maladie, autrement dit dans leur dissolution, considérée comme une évolution à rebours (involution). En effet, dans les cas de maladie, suivie de guérison, la reconstitution ou synthèse a lieu en sens inverse de la dissolution. C'est ce que Ribot appelle la loi de régression. Toutes ces monographies sur la mémoire, la volonté, la personnalité et dans une moindre mesure l'attention tendent à établir cette loi, en sont l'illustration et la vérification. Elles acquièrent par là une certaine unité et apparaissent comme des chapitres d'une psychologie générale qui déjà se dégage et se dessinera de plus en plus dans les ouvrages ultérieurs de Ribot. Pour Ribot, la méthode pathologique tient à la fois de l'observation pure et de l'expérimentation. La maladie, en effet, est une expérimentation de l'ordre le plus subtil, instituée par la nature elle-même, dans des circonstances bien déterminées et avec des procédés dont l'art humain ne dispose pas: elle atteint l'inaccessible. D'ailleurs, si la maladie ne se chargeait pas de désorganiser pour nous le mécanisme de l'esprit et de nous faire mieux comprendre ainsi son fonctionnement normal, qui donc oserait risquer des expériences que la morale la plus vulgaire

réprouve? La physiologie et la pathologie - celles de l'esprit aussi bien
que celles du corps - ne s'opposent donc pas l'une à l'autre comme deux contraires, mais comme deux parties d'un même tout. Toutes les manifestations de l'activité mentale peuvent être étudiées sous une forme pathologique. Ribot a été fortement influencé par certains penseurs de son temps tels les philosophes Herbert Spencer et Hippolyte Taine et le neurologue Hughlings Jackson. C'est cette méthode pathologique qui a fait la gloire de Ribot. Selon cette méthode, c'est sous l'angle de l'étude de la pathologie d'une fonction que nous pouvons appréhender son fonctionnement et sa structure.

VI

Les maladies de la mémoire (1881) : Résumé d'une œuvre Dans le premier chapitre, Ribot traite de la mémoire comme un fait biologique (pp. 1-51), il en étudie la nature. La proposition fondamentale de Ribot est que la "mémoire est, par essence, un fait biologique; par accident un fait psychologique" (p. 1). En effet, la mémoire, telle qu'on l'entend couramment et que la psychologie ordinaire la décrit, loin d'être la mémoire tout entière, n'en est qu'un cas particulier, le plus élevé, le plus complexe; elle est le dernier terme d'une longue évolution. Il convient donc de distinguer la mémoire dans son sens large d'organique (la vraie mémoire) de la mémoire au sens strict de psychologique (qui implique une conscience épiphénomène). Ribot souligne que "dans l'acception courante du mot, la mémoire de l'avis de tout le monde, comprend trois choses: la conservation de certains états, leur reproduction, leur localisation dans le passé. Ce n'est là cependant qu'une certaine sorte de mémoire, celle qu'on peut appeler parfaite. Ces trois éléments sont de valeur inégale: Les deux premiers sont nécessaires, indispensables; le troisième, celui que dans le langage de l'école on appelle la "reconnaissance", achève la mémoire mais ne la constitue pas. Supprimez les deux premiers, la mémoire est anéantie; supprimez le troisième, la mémoire cesse d'exister pour elle-même, mais sans cesser d'exister en elle-même. Ce troisième élément, qui est exclusivement psychologique, se montre donc surajouté aux deux autres: ils sont stables; il est instable, il paraît et disparaît; ce qu'il représente, c'est l'apport de la conscience dans le fait de la mémoire; rien de plus." (p. 2) L'affirmation selon laquelle la mémoire n'est plus qu'un fait organique fut combattue par les philosophes contemporains de Ribot qui s'accordaient à maintenir les souvenirs oubliés dans la sphère des états psychiques. Il rappelle que dans l'étude de la mémoire "nous avons affaire à des lois vitales, non à des lois physiques". Par conséquent, la mémoire naturelle doit être cherchée dans les propriétés de la matière organisée et non pas ailleurs. La mémoire n'est plus une faculté, elle devient une fonction biologique inconsciente. Cette biologisation de la mémoire a deux conséquences: elle débouche sur une théorie de la trace mnésique et elle permet une nouvelle application de la théorie de Lamarck concernant la transmission des caractères acquis; l'hérédité étant considérée comme une mémoire spécifique. La mémoire organique doit d'abord être cherchée dans les automatismes. Ribot ne présente pas les réflexes comme le meilleur VII

exemple d'une mémoire organique telle qu'il l'entend, car ces actes automatiques primitifs sont le produit de l'hérédité (mémoire de l'espèce) et non d'un apprentissage. La mémoire primitive organique serait plutôt composée d'associations secondaires apprises auxquelles s'ajoutent les associations anatomiques originelles (réflexes). Par conséquent, la mémoire serait une fonction générale du système nerveux, qui a pour base la capacité qu'ont les éléments nerveux (cellules) de se modifier en fonction des impressions reçues et de former des associations entre un certain nombre de ces éléments, même s'il est difficile de savoir en quoi consiste exactement cette modification imprimée aux éléments nerveux. "La mémoire organique ne suppose pas seulement une modification des éléments nerveux, mais la formation entre eux d'associations déterminées pour chaque événement particulier, l'établissement de certaines associations dynamiques qui, par la répétition, deviennent aussi stables que les connexions anatomiques primitives" (p. 16). "La mémoire organique qui (...) sert de base (à la locomotion) consiste en une modification particulière d'un grand nombre d'éléments nerveux. Mais plusieurs de ces éléments ainsi modifiés peuvent servir à une autre fm, entrer dans d'autres combinaisons, faire partie d'une autre mémoire. Les mouvements secondaires automatiques qui constituent la natation ou la danse supposent certaines modifications des muscles, des articulations déjà usitées dans la locomotion, déjà enregistrées dans certains éléments nerveux: ils trouvent, en un mot, une mémoire déjà organisée, dont ils détournent plusieurs éléments à leur profit, pour les faire entrer dans une nouvelle combinaison et concourir à former une autre mémoire" (p. 18). Ribot pense que la mémoire d'un événement est donc distribuée (cf. les conceptions connexionnistes actuelles) mais il spécifie que cette délocalisation n'est pas globale puisqu'il existerait différentes formes de mémoires sensorielles (Ribot, 1881, p. Il) ayant des sièges anatomiques différents. La mémoire "n'est donc pas une collection d'empreintes, mais un ensemble d'associations dynamiques très stables et très promptes à s'éveiller" (Ribot, 1881, p. 20). En résumé, la conservation et la reproduction de la mémoire dépendent: 10 d'une certaine modification des cellules, 20 de la formation de groupes plus ou moins complexes d'associations dynamiques. Lorsqu'on aborde ensuite la question de la mémoire psychique, on passe du simple, de l'inférieur au supérieur, d'une forme stable à une forme instable de la mémoire. La mémoire psychique a inévitablement été VIII

considérée comme la mémoire tout entière par les philosophes parce qu'ils l'ont étudiée par une mauvaise méthode: l'introspection. Or, la mémoire psychique implique la conscience qui n'est qu'un accompagnement du processus nerveux car, privée d'intensité et de durée, elle disparaît. La conscience que l'on trouve dans la mémoire psychologique est un élément surajouté. Ribot démontre qu'en fait cette mémoire psychique qui correspond au plus haut degré de la mémoire n'est qu'une composante de la mémoire organique. Le caractère propre de la mémoire psychique est la conscience d'une reconnaissance (acte de souvenir). Pour le psychologue, la question de la mémoire est embarrassante, sans parler des difficultés secondaires, il en rencontre une capitale: comment expliquer qu'un fait de conscience actuel, présent, peut nous apparaître comme appartenant au passé? Pour Ribot, la reconnaissance n'est pas une "faculté" mais une opération qui résulte d'une somme de conditions. La reconnaissance varie, depuis la reconnaissance pleine et entière jusqu'à son absence qui peut créer des situations de réminiscence où le sujet, par suite d'une maladie ou de la vieillesse, ne reconnaît plus pour siens ses propres automatismes. Mais les souvenirs sont les éléments les plus instables de la mémoire. Ces souvenirs instables sont rattachés à la conscience personnelle avec plus ou moins de difficulté. Ils forment ce que nous appelons aujourd'hui la mémoire épisodique. Mais, à chaque retour volontaire ou involontaire, ils gagnent en stabilité; la tendance à l'organisation s'accentue. La localisation dans le temps disparaît parce qu'elle devient inutile. C'est le cas par exemple d'une langue que nous sommes en train d'apprendre, le souvenir des mots appris devient de plus en plus impersonnel; il s'objective. Cette connaissance d'une langue, d'une science ou d'un art va s'affermir progressivement en se retirant lentement de la sphère psychique pour se rapprocher de plus en plus de la mémoire organique. Telle est pour un adulte la mémoire de sa langue maternelle. Cette connaissance qui devient de plus en plus organisée avec la pratique est ce que nous appelons aujourd'hui la mémoire sémantique. Lorsque la mémoire est complètement organisée elle devient à peu près inconsciente: la mémoire d'un musicien habile, d'un ouvrier rompu à son métier, etc. et rentre dans le domaine de ce que nous appelons aujourd'hui la mémoire procédurale ou non déclarative. "En somme, on voit qu'il est impossible de dire où la mémoire - soit psychique, soit organique - fmit. Dans ce que nous désignons sous ce vocable de mémoire, il y a des séries ayant tous les degrés d'organisation, depuis l'état naissant jusqu'à l'état parfait. Il y a un IX

passage incessant de l'instable au stable; de l'état de conscience, acquisition mal assurée, à l'état organique, acquisition fixe. Grâce à cette marche continuelle vers l'organisation, une simplification, un ordre se fait dans les matériaux, qui rend possible une pensée plus haute. Réduite à elle seule et sans contrepoids, elle tendrait à l'anéantissement progressif de la conscience, elle ferait de l'homme un automate" (p. 49). Le second chapitre (pp. 52-105) traite des amnésies générales. En parlant de la mémoire, Ribot écrit: "Il n'y a pas de forme de l'activité mentale qui témoigne plus hautement en faveur de la théorie de l'évolution" (p. 47). De ce point de vue, on comprend la nature de la mémoire; on comprend que son étude ne doit pas être seulement une physiologie mais encore plus une histoire de ses transformations. Comprendre son mécanisme suppose de l'étudier dans ses formes anormales et surtout pathologiques qui en découvrent la genèse. Le but de l'ouvrage de Ribot était en effet de rechercher ce que la méthode pathologique pouvait nous apprendre sur la nature de la mémoire. Ribot va tenter une application des principes jacksoniens à la psychopathologie. Comme la conception de Jackson était d'origine spencérienne, il n'est pas étonnant qu'il ait accueilli avec enthousiasme une œuvre aussi originale. Cette démarche avait été profitable à la physiologie puisque Claude Bernard avait montré qu'il était possible de parler d'une fonction normale à partir de la pathologie (ces deux états sont en continuité). C'est à partir de cette perspective 'génétique', comparant aux lois de l'évolution normale d'une fonction celles de sa dissolution pathologique, qu'il allait édifier toute la partie psychopathologique de son œuvre. L'étude de la pathologie de la mémoire permettait ainsi de mieux comprendre son fonctionnement normal en complétant sa physiologie. Dans les amnésies générales périodiques, toutes les formes de mémoire sont suspendues sauf celles qui sont semi-organisées ou organiques. Ribot souligne cependant que l'étude des amnésies à forme périodique en apprend plus long sur la nature du moi que sur celle de la mémoire (pp. 89-90). Ce qu'elle met en lumière c'est l'existence de deux mémoires dans les cas "de double conscience" qui présentent néanmoins des bases communes. Dans les cas complets, les deux mémoires sont exclusives l'une de l'autre; quand l'une paraît l'autre disparaît. Le plus ancien de ces faits est celui rapporté par Mitchell et Nott publié en 1816 dans le Medical Repository de New York et qui a été reproduit par Macnish (1830, p. 215) puis par Taine (1870, p. 165) : "Une x

jeune dame américaine au bout d'un sommeil prolongé, perdit le souvenir de tout ce qu'elle avait appris. Sa mémoire était devenue une table rase. Il fallut tout lui rapprendre. Elle fut obligée d'acquérir de nouveau l'habitude d'épeler, de lire, d'écrire, de calculer, de connaître les objets et les personnes qui l'entouraient. Quelques mois après, elle fut reprise d'un profond sommeil, et, quand elle s'éveilla, elle se retrouva telle qu'elle avait été avant son premier sommeil, ayant toutes ses connaissances et tous les souvenirs de sa jeunesse, par contre ayant complètement oublié ce qui s'était passé entre les deux accès. Pendant quatre années et au-delà, elle a passé périodiquement d'un état à l'autre, toujours à la suite d'un long et profond sommeil... Elle a aussi peu conscience de son double personnage que deux personnes distinctes en ont de leurs natures respectives. Par exemple, dans l'ancien état, elle possède toutes ses connaissances primitives. Dans le nouvel état, elle a seulement celles qu'elle a pu acquérir depuis sa maladie. Dans l'ancien état, elle a une belle écriture, dans le nouveau, elle n'a qu'une pauvre écriture maladroite, ayant eu trop peu de temps pour s'exercer. Si des personnes lui sont présentées dans un des deux états, cela ne suffit pas; elle doit, pour les connaître d'une manière suffisante, les voir dans les deux états. Il en est de même des autres choses". L'observation de ce cas apprend à Ribot que cette scission de la mémoire s'est étendue jusqu'aux formes semi-organiques et semi-conscientes qui permettent de parler, de lire et d'écrire mais on ne sait pas si les formes purement organiques sont préservées. Dans les cas de scission incomplète, la mémoire normale alterne une mémoire partielle. C'est le célèbre cas de Félida x.. décrit par Étienne Eugène Azam (1876)6 que Ribot prendra pour exemple. "Une femme, hystérique, est atteinte depuis 1856 d'un singulier mal qui la fait vivre d'une double vie, passer alternativement par deux états que M. Azam désigne sous les noms de "condition première" et "condition seconde". Si nous prenons cette femme dans son état normal ou condition première, elle est sérieuse, grave, réservée, laborieuse. Subitement, elle paraît prise de sommeil, elle perd la conscience, et, quand elle revient à elle, nous la trouvons en condition seconde. Dans ce nouvel état, son caractère a changé: elle est devenue gaie, turbulente, imaginative, coquette. "Elle se souvient parfaitement de tout ce qui s'est passé pendant les autres états semblables
6

Pour une réédition de l'œuvre de ce médecin voir: Azam, E. E. (2005). Hypnotisme,
et altérations de la personnalité: le cas Félida (1887). Paris:

double conscience L'Harmattan.

XI

qui ont précédé et pendant sa vie normale". Puis après une période plus ou moins longue, elle est de nouveau prise de torpeur. Quand elle en sort, elle se retrouve dans sa condition première. Mais, dans cet état, elle a oublié tout ce qui s'est passé dans sa condition seconde; elle ne se souvient que des périodes normales antérieures. Ajoutons que, à mesure que la maladie avance en âge, les périodes d'état normal (condition première) deviennent de plus en plus courtes et rares et que la transition d'un état à l'autre qui durait autrefois dix minutes se fait maintenant avec une rapidité insaisissable". Dans cette forme d'amnésie périodique il y a une partie de la mémoire qui n'est jamais atteinte, qui subsiste dans un état comme dans l'autre, c'est la mémoire organique ou semi-organique. "Dans les deux états, dit le docteur Azam, la malade sait parfaitement lire, écrire, compter, tailler, coudre". On rencontre aussi dans les nombreux cas de somnambulisme naturel ou provoqué cette scission de la mémoire. Généralement, les somnambules, leur accès passé, ne gardent aucun souvenir de ce qu'ils ont dit ou fait; mais chaque crise ramène le souvenir des crises précédentes. Dans les amnésies temporaires et totales, l'abolition de la mémoire est quasiment complète, sauf en ce qui concerne les formes organiques. Comme cas d'amnésie temporaires, Ribot prend l'exemple le plus commun qui se rencontre dans l'épilepsie. L'accès épileptique est généralement suivi d'un désordre mental se traduisant par certains actes que Jackson désigne sous le nom d'automatisme mental. Ces actes ne laissent généralement aucun souvenir. Pour Ribot, les actes ne se fixent pas dans la mémoire parce qu'il n'ont pas les attributs d'intensité et de répétition nécessaires au souvenir. Pour Jackson "l'automatisme mental provient d'un excès d'action des centres nerveux inférieurs qui se substituent aux centres supérieurs ou dirigeants". Ainsi, certains états nerveux, suffisants pour déterminer certains actes, sont insuffisants pour éveiller la conscience, et ne peuvent donc conduire à un souvenir. Comme cas d'amnésie totale, Ribot prend l'exemple des amnésies que l'on qualifie aujourd'hui de rétrogrades (suspension de la mémoire des événements survenus avant la maladie) et antérogrades (suspension de la mémoire depuis le début de la maladie). En général, dans les cas d'amnésies temporaires dues à une commotion cérébrale, il se produit un effet rétroactif. Le malade, en reprenant conscience, n'a pas seulement perdu le souvenir de l'accident et de la période qui l'a suivi; il a aussi perdu le souvenir d'une période plus ou moins longue, antérieure à l'accident. Ce XII

qui caractérise la majorité des cas, c'est que l'amnésie porte sur les souvenirs et non pas sur les habitudes et les aptitudes. Même dans le cas où la mémoire organisée paraît anéantie, il reste cependant dans le cerveau quelques aptitudes latentes puisque la rééducation est extrêmement rapide. Les amnésies progressives sont celles qui, par un travail de dissolution lent et continu, conduisent à l'abolition complète de la mémoire. Selon Ribot, la marche de la maladie démentielle est très instructive parce qu'en nous montrant comment la mémoire se désorganise, elle nous apprend comment elle est organisée. Pendant la période initiale, il n'existe que des désordres partiels. Le malade est sujet à de fréquents oublis qui portent toujours sur les faits récents. S'il interrompt un travail, il est oublié. Les événements de la veille, de l'avantveille, un ordre reçu, une résolution prise, tout cela est aussitôt effacé. Cette amnésie partielle est caractéristique du début de la maladie. Il se produit ensuite un affaiblissement général et graduel de toutes les facultés, qui fmit par réduire l'individu à une vie toute végétative. Quelles que soient les causes de cette démence progressive, le travail de dissolution mentale reste le même. Dans cette dissolution, la perte de mémoire suit un ordre. On découvre que l'amnésie, après avoir été limitée d'abord aux faits récents, s'étend aux idées, puis aux sentiments et aux affections et fmalement aux actes. Ces observations vont constituer la base sur laquelle Ribot va fonder sa loi de régression. "La destruction progressive de la mémoire suit donc une marche logique, une loi. Elle descend progressivement de l'instable au stable. Elle commence par les souvenirs récents qui, mal fixés dans les éléments nerveux, rarement répétés et par conséquent faiblement associés avec les autres, représentent l'organisation à son degré le plus faible. Elle fmit par cette mémoire sensorielle, instinctive, qui, fixée dans l'organisme, devenue une partie de lui-même ou plutôt lui-même, représente l'organisation à son degré le plus fort. Du terme initial au terme fmal, la marche de l'amnésie, réglée par la nature des choses, suit la ligne de la moindre résistance, c'est-à-dire de la moindre organisation. La pathologie confmne ainsi pleinement ce que nous avons dit précédemment de la mémoire: "c'est un processus d'organisation à degrés variables compris entre deux limites extrêmes: l'état nouveau, l'enregistrement organique. Cette loi, que j'appellerai loi de régression ou de réversion, me paraît ressortir des faits, s'imposer comme une vérité objective" (Ribot, 1881, pp. 94-95). XIII

Le troisième chapitre (pp. 106-138) traite des amnésies partielles. Pour Ribot il n'existe pas une seule mémoire mais un ensemble de mémoires particulières. Ribot (p. 107) écrit à ce sujet: "L'histoire de la psychologie montre qu'on est trop porté à oublier que ce terme général, comme tout autre, n'a de réalité que dans les cas particuliers; que la mémoire se résout en des mémoires, tout comme la vie d'un organisme se résout dans la vie des organes, des tissus, des éléments anatomiques qui le composent". Pour appuyer ses propos il cite Lewes (1879, p. 119) : "L'ancienne erreur, encore admise, qui consiste à traiter la mémoire comme une faculté ou une fonction indépendante qui aurait un organe ou un siège distinct, vient (...) de l'incurable tendance à personnifier une abstraction. Au lieu de reconnaître que c'est une expression abréviative pour désigner ce qui est commun à tous les faits concrets de souvenir ou à la somme de ces faits, plusieurs auteurs lui supposent une existence indépendante". Il souligne que c'est Gall (1810, 1819, 1822) le premier qui a réagi contre cette tendance à ignorer ou à nier ce que l'expérience vulgaire a noté depuis longtemps sur l'inégalité naturelle des diverses formes de mémoire. Ribot rappelle que Taine (1870) a été un des premiers philosophes à donner de nombreux exemples sur l'inégalité naturelle des mémoires (visuelle et auditive). Ces mémoires partielles supposent le développement particulier d'un certain sens (visuel, auditif, gustatif, olfactif, tactile) avec les structures anatomiques qui en dépendent. On peut aussi supposer qu'à l'intérieur d'un type de mémoire (ex. la mémoire visuelle), il existe des sous-types de mémoires (ex. mémoire des formes, des couleurs, etc.). En résumé "chez le même homme, un développement inégal des divers sens et des divers organes produit des modifications inégales dans les parties appropriées du système nerveux, par suite des conditions inégales de souvenir, par suite des variétés de mémoire. Il est même vraisemblable que l'inégalité des mémoires, dans le même homme, est la règle, non l'exception" (p. 110). L'hypothèse de relative indépendance des mémoires spéciales ou "locales" conduit à admettre qu'à l'état morbide une des formes puisse disparaître tout en laissant les autres intactes. Ribot montre qu'il existe des amnésies partielles en citant quelques faits observés dans la littérature comme celui décrit par Carpenter (1874, p. 443) : "Un enfant, après s'être violemment heurté la tête, reste trois jours inconscient. En revenant à lui, il avait oublié tout ce qu'il savait de la musique. Rien d'autre n'avait été XIV

perdu". Ainsi, il semblerait que dans la plupart des amnésies partielles, ce qui est atteint, ce sont les formes les moins stables de la mémoire. Les formes organiques sont préservées alors que les formes supérieures sont suspendues ou abolies. Quant au mécanisme psychologique, Ribot suppose soit une désorganisation des éléments nerveux soit une isolation temporaire d'un certain groupe d'éléments qui restent en dehors du mécanisme d'association sans pouvoir décider entre ces deux hypothèses. Outre l'amnésie des noms propres et des visages, l'observation la plus curieuse concerne la reconnaissance des personnes qui peut s'effectuer lorsqu'ils sont rencontrés dans des endroits habituels. Pour Ribot, le souvenir de ces endroits, fixé par l'expérience, est stable parce qu'il est devenu presque organique. Ce souvenir des lieux va servir de point d'appui pour évoquer d'autres souvenirs. La reconnaissance des visages s'opère parce qu'elle dépend d'une forme d'association très stable: la contiguïté dans l'espace. Pour Ribot: "La seule catégorie de souvenirs qui ait survécu aide une autre catégorie à renaître, qui, d'elle-même et réduite à ses seules forces, n'y parvient pas". Par contre, le nom des lieux publics n'est pas ravivé car l'association entre l'objet et le signe est trop faible. Voilà une des premières formes d'explication de l'amnésie dans le cadre d'une théorie contextualiste. Une étude des amnésies partielles consisterait à prendre l'une après l'autre les diverses manifestations de l'activité psychique et à montrer par des exemples que chaque groupe de souvenirs peut disparaître, temporairement ou pour toujours. Mais Ribot manque de données, il ne peut pas dire si certaines formes ne sont jamais atteintes partiellement et ne disparaissent que dans des cas de dissolution complète de la mémoire. Il considère qu'il n'y a qu'une forme d'amnésie partielle qu'on puisse étudier à fond: celle des signes (signes parlés et écrits, interjections, gestes). Cette amnésie des signes est pour Ribot une maladie de la mémoire motrice car les mots subsistent dans l'esprit des patients mais ils ont oublié les mouvements nécessaires pour les prononcer ou les écrire. Dans son étude de la dissolution du langage et en s'appuyant sur les écrits de ses devanciers Ribot a montré qu'elle suivait un ordre inverse de celui de son évolution. Elle attaque d'abord le langage rationnel, descendant des noms propres aux noms communs, de là aux adjectifs et aux verbes, allant du particulier au général. Elle attaque ensuite le langage émotionnel, les phrases exclamatives, les interjections, les jurons, et Ribot rappelle ici les observations de Jackson: "Des aphasiques complètement XV

privés de la parole, incapables d'articuler un seul mot volontairement, peuvent proférer non seulement des interjections, mais des phrases toutes faites, de courtes locutions usuelles, propres à exprimer leur colère, leur dépit ou à déplorer leur infmnité" (p. 136). Elle attaque enfm le langage des gestes. "Hughlings Jackson qui a étudié ce point avec soin note que certains aphasiques ne peuvent ni rire, ni sourire, ni pleurer... Cette marche destructrice suit un ordre rigoureux, - du moins organisé au mieux organisé, du plus complexe au plus simple, du moins automatique au plus automatique (...). La loi générale de révision (peut) être répétée ici et ce n'est pas l'une des moindres preuves de son exactitude que de la voir se vérifier pour le cas d'amnésie partielle le plus important, le plus systématique, le mieux connu". La marche de l'amnésie suit la ligne de la moindre résistance, c'est à dire de la moindre organisation. Le quatrième et dernier chapitre (pp. 139-154) porte sur les exaltations de la mémoire ou hypermnésies. «Jusqu'ici, notre étude pathologique a été limitée aux formes destructives de la mémoire; nous l'avons vue s'anéantir ou diminuer. Mais il y a des cas tout contraires où ce qui paraissait anéanti ressuscite et où de pâles souvenirs reprennent leur intensité. » (p. 139) Ces exaltations de la mémoire sont des anomalies qui sont cependant moins instructives que les amnésies. Il décrit ainsi des excitations générales et des excitations partielles de la mémoire sans arriver à convaincre le lecteur de l'utilité d'une étude psychologique de ces formes d'anormalités de la mémoire. La conclusion (pp. 155-165) de ce travail retrace les points principaux de l'ouvrage. L'ouvrage de Ribot sur les maladies de la mémoire eut un très grand retentissement en France et à l'étranger. L'apport de Ribot dans le domaine de la mémoire ne se limite pas seulement à l'énoncé de la loi de régression, il a surtout permis d'abandonner l'étude de la mémoire comme "faculté de l'âme" et en a donné une défmition biologique qui sera reprise par de nombreux psycho-physiologistes après lui. Enfm, au point de vue méthodologique il a abordé l'étude de la mémoire par le biais de la pathologie en s'inspirant des conceptions évolutionnistes de Spencer et de Jackson.7
7 Pour une étude psychologique plus poussée de ce livre et des conceptions de Ribot sur la mémoire voir l'ouvrage de l'éditeur: Nicolas, S. (2002). La mémoire et ses maladies selon Théodule Ribot. Paris: L'Harmattan.

XVI

LES MALADIES DE

LA MÉMOIRE

()UVRAGES DU MÊME AUTEUR:

La psycl1ologie La psychologie

allglaiseO allemande

COlltemporaille, eOlltemporaine,

in-S, 2c édition. in-S. ses

L'hé.-édité, étude psychologique StIr ses phéll0mènes, lois, ses causes, ses conséquences, in-S. La philosophie de Schopenllaue.-, in-S.

Principes de psychologie (l'Herbert Spencer) en collaboration avec M. A. Espinas, 2 vol. in-So

traduits

CoULOMMIERS. -

Typ.

PAUL BRODARD.

LES

MALADIE.S
DE

LA MÉMOIRE
PAR

TH.

RIBOT

Directeur de la Revue philosophique.

~

PARIS
LIBRAIRIE GERMER BAILLIÈRE 1.08, BOULEVARD SAlNT-GERAfAIN,
Au coin de la rue Hautefeuille

ET Cie
1.08

1881

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.