Les Malinké du Konkodugu (Mali)

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Ecrit à partir des notes consignées pendant près de trente années par le père Gabriel Cuello, Les Malinké du Konkodugu cherche à présenter dans ses aspects les plus quotidiens la vie traditionnelle d'un groupe habitant la région sud-ouest du Mali. L'ouvrage aborde la vie communautaire des hommes (éducation, mariage, rituels...), leurs relations au monde et aux forces (génies, ancêtres...), leur religion et leurs croyances. Un témoignage précis sur une culture en voie de disparition.
Publié le : vendredi 1 avril 2005
Lecture(s) : 214
EAN13 : 9782336271576
Nombre de pages : 326
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LES MALINKÉ DU KONKODUGU

Les Tropiques entre mythe et réalité Collection dirigée par Yves Monnier
Dans le long face à face pays du nord / pays chauds, hommes de Dieu, hommes de sciences, hommes d'affaires, hommes de guerres décriront chacun à leur manière et selon une sensibilité qui leur est propre le milieu tropical. Terres d'abondance pour les uns, terre de désolation pour les autres, les Tropiques sont pour tous des lieux énigmatiques à décrypter. Sans formation particulière, sans méthodologie, bardés de préjugés, beaucoup de voyageurs renverront une image trop souvent déformée des sociétés et de l'environnement qu'ils découvrent. Parallèlement à ce foisonnement d'informations plus ou moins fantaisiste, un corpus de connaissances établi par des spécialistes des sciences de la Nature et des sciences de l'Homme révèle progressivement toute la complexité du monde des Tropiques. Lire ou relire les textes qui ont jalonné cette aventure, poser un regard nouveau sur les hommes qui ont participé à ce mouvement, donner la parole à tous les acteurs, mesurer l'apport positif de chacun à la connaissance des Tropiques, tels sont les objectifs de cette collection. Déjà parus Gabriel ROUGERIE, A l'aube de la géographie africaniste, 2004. Jacques DAGET, Des bords de Loire aux rives du Niger, 2003. Gabriel ROUGERIE, De rail en pistes, vers le tournant, ou comment un petit aquitain accéda au statut de« colonialiste », 2002. Sophie DULUCQ, Journal du Soudan, 1999. Martine BALARD, Dahomey 1930: mission catholique et culte vodoun, 1999. André MARCHAL, Souvenirs d'un Sahélien, 1999. C. CAUVIN, E. CORTIER, H. LAPERRINE, La pénétration saharienne (1906), 1999. Yves MONNIER, L'Afrique dans l'imaginaire français, 1999. Georges MAZENOT, Evaluer la colonisation, 1999. Victor ADOLPHE MAL TE-BRUN, Au lac Tchad entre 1851 et 1856, 1999.

Père Gabriel CUELLO Loïc ROBIN

LES MALINKÉ DU KONKODUGU

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

«;)L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8226-4 EAN : 9782747582261

Ce livre doit beaucoup à l'aide et la générosité de quelques personnes. Les auteurs tiennent donc à remercier vivement Franck Muller, initiateur et soutien technique du projet, Erwan Cheminel, pour ses corrections et ses remarques, Régis Groleau, pour la journée à la bibliothèque du musée de l'Homme, Guillain Radius, pour ses recherches éditoriales, Catherine Hoare, Rémi Jobard et Yves Monnier, pour leur minutieux et patient travail de relecture. Merci enfm à Sophie Robin-Revest, sans qui ce livre n'aurait pu être écrit.

Avant-propos

Les notes qui ont servi à écrire ces pages n'étaient pas destinées à être publiées. Arrivé à Guéné-Goré, un village du Konkodugu au Mali, en 1972, je rencontrai à Dombiya un homme d'une cinquantaine d'années qui m'affirma qu'il ne pouvait se convertir au christianisme puisqu'il devait faire des sacrifices à ses parents morts. Je décidai alors d'entreprendre une étude du sacrifice malinké sous toutes ses formes: saraxo, solo, jalanno, salami et sela, et me rendis compte qu'il s'agissait d'offrandes, comme il nous arrive d'offrir des fleurs à des parents morts
en signe d'amour filial. Je découvrais un
monde

à part. Il me passionna.

Je continuais donc mes recherches. Deux soucis m'animaient: connaître la mentalité de ces hommes et recueillir ce qui était en train de disparaître avec la mort des anciens. Aussi, pendant des années, ai-je vécu avec les vieux malinké nobles, forgerons et griots, enregistrant sur mon magnétophone les paroles et parfois les secrets de mes amis Bafamalé, Kanku Mady et Julaxe, aujourd'hui disparus. Pour tout ce qu'ils m'ont donné, qu'ils soient ici remerciés. En 1997, le conseiller régional de la Coopération Française à Kayes, Franck Muller, prit connaissance de mes notes lors de ses nombreux passages à la mission de Kassama (il finançait mes projets de pistes rurales). Ayant l'idée d'éditer ces recherches, il me demanda s'il pouvait envoyer quelqu'un afin d'évaluer et d'organiser le travail. En 1998, il rencontra Loïc Robin, qui, intéressé par mes notes, passa deux mois à Kassama pour lire l'ensemble des études et se familiariser aux divers aspects de la culture des Malinké. Nous discutâmes du projet et de l'orientation générale à donner au livre. Il nous fallut faire des choix: publier un travail anthropologique pour les chercheurs avec les formules en langue malinké ou s'adresser à un plus large public? Comment définir un plan d'ensemble tenant compte de la diversité des notes et des études que j'avais parfois commencé à composer? Et que faire du petit travail historico-légendaire qui s'appuyait sur des recherches faites aux Archives Nationales de Bamako, sur des lectures personnelles, sur des légendes et des traditions orales que j'avais moi-même recueillies?
Afin d'organiser notre travail, nous nous proposâmes de faire trois parties:

7

- Maningala, chez les Malinké; - Duniya, le monde; - Tuntigiya, la religion traditionnelle. Restait à écrire les études et à les ordonner selon le plan auquel elles devaient se soumettre, clarifier et réactualiser certaines analyses, traduire de nombreux passages et formules. Tout cela constituait comme un puzzle dont nous nous étions donné l'image générale. Loïc y travailla deux ans. L'intention de ce livre est de faire connaître ce qu'a pu être la culture traditionnelle des Malinké, aujourd'hui presque disparue. Un exemple: de plus en plus, aux moments des kun-Ii (cérémonies d'imposition du nom à l'enfant qui vient de naître) ou des enterrements, tout se fait en arabe par la récitation des sourates du Coran. Une fois, par curiosité, je récitai, lors d'un kun-Ii se déroulant dans un village complètement islamisé, les formules de bénédiction des anciens malinké. Tout le monde se mit à rire, car ces formules étaient devenues païennes! Père Gabriel CUELLO

8

Aperçu historique

1

Les Malinké constituent un groupe homogène de populations dans les régions est des Républiques de Guinée et de Gambie, forment des minorités importantes dans le sud de la République du Sénégal et le nord-ouest de la Côte d'Ivoire, et se regroupent en une grande communauté localisée au sud-est et au sud-ouest de la République du Mali, dans la région de Kayes, la « première région» du Mali, sans doute dénommée ainsi parce que c'est par là que commença la colonisation. TIsy

occupent les cercles

2

de Kangaba, Kita, Bafoulabé et Kéniéba, même s'ils ne

constituent pas à eux seuls l'ensemble des habitants de cette région. On y rencontre en effet des Peuls, des Diakanga, des Maninga-Moris, des Dialonké, quelques Bambara, des représentants des diverses ethnies du Mali (pour la plupart commerçants ou cadres de l'administration) et quelques ressortissants de pays voisins. Dans cette zone, pourtant, se trouve une forte densité de Malinké. C'est une population constituée en majeure partie d'agriculteurs sédentaires qui pratiquent l'élevage mais également la pêche, le commerce, l'artisanat et l' orpaillage. Le groupe particulier auquel s'intéresse notre recherche vit dans le cercle de Kéniéba. Si nous parlons du Konkodugu, c'est parce que c'est là que nous avons mené, pendant 41 ans, nos enquêtes et entretiens. Au nord-est du cercle, les falaises du Tambaoura, prolongements de la chaîne du Fouta-Djalon, forment un ensemble de petites montagnes, de collines et de plateaux qui surplombent les vastes plaines s'étendant vers le sud. C'est cet ensemble d'escarpements qui a donné le nom de Konkodugu (de « konko, montagne» et « dugu, terre, pays ») même si en réalité cet espace dépasse largement la frontière des montagnes. C'est pourquoi on distingue parfois le Konkodugu-Montagne du Konkodugu-Plaine.
1 Cette présentation n'est qu'un compendium de lectures personnelles sur le Mali et plus spécialement sur la région du Konkodugu. Même s'il nous a fallu simplifier, le but n'étant pas ici d'offiir au lecteur une histoire détaillée des événements, nous avons eu le souci de nous tenir au plus près de la vérité, autant qu'il est possible. 2 Les cercles sont des circonscriptions administratives. 9

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TI est communément admis que les Malinké, Mandika ou Mandingues, sont originaires du Mandé, c'est-à-dire de la région comprenant tout le bassin du fleuve Bakoye au sud de Kita et au sud-ouest de Bamako. Selon les traditions orales qu'on peut entendre au Konkodugu, les premiers habitants du Mandé seraient les Bassari et les Dialonké, ceux-là mêmes que les auteurs arabes désignaient autrefois par Lamlam ou Lemlem. Fuyant les chercheurs d'esclaves et les razzias, ils se seraient installés dans les montagnes, y auraient chassé et défriché de nouvelles terres pour cultiver. Mais un autre facteur a certainement influencé le peuplement du Mandé: c'est la recherche de l'or 3. Cet or, tant convoité, va nous permettre de découvrir, à travers les récits des historiens, des voyageurs et des commerçants, le pays et ses habitants. A propos de l'extraction de l'or en Afrique Occidentale, il faut fIxer son début à une date indéterminée du premier millénaire avant notre ère, époque des premières traversées du Sahara au moyen de chars. Les caravanes traversaient le désert pour échanger tissus, cuivre, verroterie et sel. L'or était très certainement un des éléments du trafIc. Outre les relations par voie terrestre que les Noirs entretenaient avec les Cyrénéens et les Egyptiens, ils commerçaient sans doute avec des marchands venus par les mers. Le grec Hérodote parle d'ailleurs des Carthaginois qui se rendaient par mer en un pays situé « au-delà des colonnes d'Hercule (Gibraltar) » pour y acheter de l'or aux indigènes. S'il est diffIcile de savoir jusqu'où ces navigateurs se sont avancés, il est vraisemblable qu'ils aient navigué le long des côtes du Maroc actuel, de la Mauritanie et du Sénégal, peut-être même jusqu'à l'embouchure du fleuve du même nom. La manière d'échanger les biens est par contre mieux connue, de nombreux témoignages décrivant le rituel du commerce dit « muet» ou « aveugle» :
« Il est peu probable, dit Delafosse dans sa monographie sur le Haut-Sénégal-Niger, que les Carthaginois aient jamais quitté leurs vaisseaux pour s'avancer dans l'intérieur des terres et qu'ils aient pénétré dans la région que nous appelons aujourd'hui le Soudan. D'ailleurs leurs procédés commerciaux, qu'a décrits Hérodote, ne permettent pas de supposer qu'ils aient eu un contact quelconque avec les indigènes, même avec ceux de la côte: dès leur arrivée, les Carthaginois tiraient de leurs vaisseaux les marchandises apportées de leur pays, les rangeaient le long du rivage, remontaient ensuite sur leurs navires et allumaient des feux dont la fumée servait à signaler leur présence aux naturels de la contrée; ceux-ci alors s'approchaient du bord de la mer et

3 Quand on voit actuellement l'afflux de Bambara, de Guinéens, de Sénégalais qui rejoignent les mines d'or et qui s'y installent, on peut se faire une idée de l'influence du commerce de l'or dans le peuplement de cette région. 11

disposaient des petits tas de poudre d'or à côté des paquets de marchandises, puis s'éloignaient 4. »

Delafosse poursuit en citant Hérodote:
« Les Carthaginois [...] sortent alors de leurs vaisseaux, examinent la quantité d'or que l'on a apportée, et, si elle leur paraît répondre au prix de leurs marchandises, ils l'emportent et s'en vont. Mais, s'il n'yen a pas pour leur valeur, ils s'en retournent sur leurs vaisseaux, où ils restent tranquilles. Les autres reviennent ensuite et ajoutent quelque chose, jusqu'à ce que les Carthaginois soient contents. Ils ne se font jamais tort les uns aux autres. Les Carthaginois ne touchent point à l'or, à moins qu'il y en ait pour la valeur de leurs marchandises; et ceux du pays n'emportent point les marchandises avant que les Carthaginois n'aient enlevé l'or 5. »

Les premières sources arabes 6 concernant le pays de l'or, « a/-dhahab », se
trouvent chez le géographe al-Fazari (deuxième partie du VIlle siècle) et chez l'historien al-Hakam (803-871). On y parle de l'Etat du Ghana, dont il est légitime de penser qu'il englobait toute les régions aurifères du pays Mandé. En 891, un autre historien, al Ya'Kubi, à propos des royaumes du Sudan, écrit ceci: «Ensuite vient le royaume du Ghana. Son roi est également puissant. Dans son pays il y a des mines d'or. Sous son autorité, il y a de nombreux rois, parmi lesquels les

royaumes de Am et de Sarna.Dans tous ces pays, il y a de l'or

7.

» Enfin, vers la

fin du IXe siècle, Ibn al-Fakih écrit, émerveillé, que « dans le pays de Ghana, l'or (dhahab) pousse comme des plantes dans le sable, comme poussent les carottes. On le cueille au lever du soleil. Les gens du pays se nourrissent de mil et de doliques. TIsappellent le mil dukhn. TIss'habillent de peaux de panthères qui sont,
en ce lieu, très nombreuses
8.

»

Du début du xe siècle au milieu du XIe siècle, plusieurs auteurs, géographes, astronomes ou simples voyageurs explorent le pays. Tous parlent de l'or du Ghana. En 956, Mas'udi décrit à son tour la manière d'échanger les biens:
« Fait également partie du Sudan le royaume de Ghana, dont le roi aussi est important. Ce royaume touche aux mines d'or. Il compte de grands peuples. Il y a chez eux une ligne de démarcation que ne ftanchit pas celui qui se rend dans leur pays. Les
4 5 6 M. Delafosse, Le Haut-Sénégal-Niger, Ibid., p. 5. Maisonneuve et Larose, Paris, 1912, tome II, p. 4.

Nous ne faisons ici que retranscrire les recherches de J. Cuoq. Tous les extraits cités par la suite sont tirés de son Recueil des sources arabes concernant l'Afrique Occidentale du VIlle au XVI" siècle, CNRS, Paris, 1975. 7 Ibid., p. 52. 8 Ibid., p. 54.

12

marchands qui viennent avec leurs marchandises chez eux arrivent à cette ligne, y déposent leurs marchandises et leurs vêtements et se retirent. Alors ces Sudan approchent avec leur or, qu'ils déposent auprès des marchandises et se retirent à leur tour. Les marchands s'approchent de nouveau s'ils sont d'accord. Sinon, ils s'en retournent. Alors les Sudan reviennent, augmentent la quantité d'or jusqu'à la conclusion de la vente, tout comme font les marchands des girofles avec les producteurs. Quelquefois les marchands, après s'en être allés, retournent en cachette. Ils allument alors des feux sur le sol, de sorte que l'or fonde. Les marchands s'en emparent et s'enfuient. Toute la terre, en effet, est remplie d'or et les mines sont facilement repérables chez eux. Quelquefois les Sudan s'aperçoivent de l'affaire. Ils se mettent alors sur la trace des marchands et, s'ils s'en saisissent, ils les tuent 9.»

C'est avec le géographe andalou el Bekri qu'une description plus détaillée du royaume de Ghana et du commerce de l'or nous est donnée:
«Le roi prélève un dinar d'or sur chaque âne chargé de sel qui entre dans le pays et deux dinars en cas d'exportation. [...] Le meilleur or local vient de Ghiyaru, qui est à 18 jours de marche de la capitale, à travers une région peuplée de nombreuses tribus de Sudan, avec des maisons tout le long de la route. Si l'on découvre, dans les mines du pays, de l'or en pépites (nadra min al-dhahab), le roi se le réserve; il abandonne alors à ses sujets la poudre d'or (al-tibr al-dakJk). Sans cette mesure, l'or deviendrait trop abondant et se déprécierait. Les pépites d'or peuvent peser d'une once à une livre. On raconte d'ailleurs que le roi possède une pépite semblable à une grosse pierre JO. »

El Bekri décrit le Ghana comme un pays « malsain et peu peuplé» et évoque probablement les fléaux du paludisme lorsqu'il déclare « qu'habituellement, à la saison des récoltes, une épidémie se déclare parmi les étrangers. » Plus loin, il ajoute que « les gens vont nus, sauf les femmes qui portent un cache-sexe de cuir dont elles tressent les lanières. Elles laissent pousser les poils du corps, ne rasant
que le crâne H. »

Au milieu du XIe siècle, au temps du roi Menin, on sait, d'après Delafosse, que des commerçants venaient du Maroc et du Sahara avec du cuivre, des cauris, des tissus, des figues, des dattes et du sel apporté par caravane des mines de Tatental, situées à quarante jours de marche du Ghana, ou de celles d'Aoulil, au nord de Saint Louis, et alors transporté par mer jusqu'à l'embouchure du Sénégal pour être acheminé ensuite par pirogue tout au long du fleuve, peut-être jusqu'à Kayes.

9
10 11

Ibid., pp. 60-6l.
Ibid., p. lOI. Ibid., pp. 101-103.

13

On peut penser que les régions qui produisaient l'or à cette époque étaient à peu près les mêmes qu'aujourd'hui. Dans son ouvrage intitulé Divertissement de celui qui désire parcourir le monde, le géographe al Idrissi, né à Ceuta en 1100 et décédé en 1154, relate que le pays de l'or est une île « entourée de tous les côtés par le Nil. » En dépit du fait qu'on confondait alors le fleuve Sénégal avec le Nil, cette description est exacte: le Sénégal au nord, la Falémé à l'ouest, le Bakoye à l'est, le Niger et le Tinkisso au sud, forment une ceinture fluviale presque continue autour de la région aurifère. Al Idrissi relate également que, vers le mois d'août, les eaux sortaient du lit des rivières et inondaient une partie des terres. On ramassait ensuite l'or au moment où les eaux se retiraient en procédant par lavage des sables d'alluvions. Enfm, au sujet de la pépite de roi dont nous avait déjà parlé el Bekri, al Idrissi ajoute:
« Le roi possède dans son château un bloc d'or pesant 30 livres; c'est une pépite d'or (!ibra), telle qu'elle a été créée par Dieu, ni fondue en lingot au feu ni travaillée avec un instrument; on y a cependant pratiqué un trou et on y attache le cheval du roi. C'est vraiment une des choses curieuses que l'on ne trouve pas ailleurs et dont il n'est permis à personne de faire usage à l'exception du roi, qui s'en glorifie auprès des autres rois des Sudan 12. »

Au début du XIIIe siècle, Yakut, un esclave affranchi, décrit très précisément dans son dictionnaire géographique les caravanes qui se rendent au pays des Sudan:
«Un des pays des Sudan est appelé Bi/ad al-tibr (le pays de l'or) pour l'or pur qu'on y trouve. Il se situe au sud du Maghrib. Les marchands, pour s'y rendre, partent de Sidjihnasa jusqu'à la ville appelée Ghana, sur les frontières des Sudan. Ils y portent du sel, des morceaux de bois de pin, qui est du genre du pin à goudron de bois, mais d'une odeur agréable, plus propre à la fabrique des aromates qu'à faire de la résine de pin (zift). Ils emportent aussi des perles de verre, des bracelets et des bagues en cuivre. Ils en chargent de nombreux chameaux assez forts pour porter un tel poids. Ils transportent avec eux, dans des outres, de l'eau du pays des Lamtuna. [...] Sur le trajet, ils ne trouvent en effet que de l'eau putride et dangereuse, qui n'a d'autre propriété commune avec l'eau que celle d'être un liquide. Ceux qui en boivent pour la première fois sont indisposés et tombent malades. Aussi n'est-ce qu'après des difficultés considérables que les marchands arrivent à Ghana. Là, ils s'arrêtent, réparent leurs forces, se font accompagner de guides, s'approvisionnent abondamment en eau et prennent avec eux des gens habiles à parler et à discuter d'affaires comme intermédiaires entre eux et les propriétaires de l'or. Ils partent donc ainsi à travers le Sahara où les vents du simoun tarissent l'eau dans les outres. Ils recourent alors au stratagème suivant pour apaiser leur soif: ils prennent avec eux des chameaux sans charges, les assoiffent d'abord puis les font boire une fois
12 Ibid., p. 133.

14

et une deuxième fois jusqu'à ce que leur panse soit pleine. Les chameliers les conduisent ainsi avec eux et s'il arrive que les outres se dessèchent et que le besoin d'eau se fasse sentir, alors on égorge le chameau et on se désaltère avec l'eau de sa panse. Il n'y a plus, en ce cas, qu'à se hâter jusqu'au prochain point d'eau pour y remplir les outres. Et c'est ainsi que, recrus de fatigue, les caravaniers avancent dans leur voyage jusqu'au lieu de rencontre avec les propriétaires de l'or. Arrivés près de ces derniers, ils frappent alors sur d'énormes tambours, apportés avec eux. Le bruit est entendu d'un point de l'horizon à l'autre dans ce coin des Sudan. On agit ainsi parce que, paraît-il, les gens du pays se terrent dans des lieux souterrains et dans des caves, tout nus, sans le moindre vêtement, comme des animaux. Bien plus, ils ne permettent pas aux marchands de les voir. Voici cependant leur comportement d'après ce que l'on rapporte. Quand les marchands se sont aperçus que le tambour a été entendu, ils sortent leurs marchandises mentionnées plus haut, chacun disposant les siennes, en mettant chaque catégorie en un lieu déterminé. Ils se retirent ensuite à leur campement. Les Sudan approchent avec leur or, en mettent à côté de chaque marchandise une certaine quantité et se retirent à leur tour. Les marchands reviennent, chacun prenant la quantité d'or trouvée à côté de la marchandise qu'ils laissent sur place. Ils se retirent ensuite après avoir battu de nouveau le tambour. On ne sait ce qu'il y a au-delà de ces régions 13. »

Ces Noirs qui se cachent nus dans des trous creusés dans la terre nous évoquent le travail des chercheurs d'or dans les placers, et cela même si Yakut, suivant Ibn al-Fakih, parle de l'or qui pousse dans le sable « comme poussent les carottes », et qui se récolte au lever du soleil: c'est celui qu'on trouve dans le sable après une pluie, phénomène que les femmes de Kéniéba connaissent bien. On place généralement en 1213 la fondation de l'empire du Mali, date qui aurait été conservée par les traditions musulmanes comme étant celle d'un pèlerinage accompli à La Mecque par l'empereur Allakoï Keita, et cela même s'il est probable que de nombreux souverains musulmans ou infidèles s'étaient déjà succédé sur le trône du Mandé. Quoi qu'il en soit, au début du xme siècle, les Malinké s'étaient déjà répandus en dehors du pays mandingue proprement dit, et ils avaient fondé quelques colonies, notamment dans la région de Kita et à l'ouest de Bamako, sur la rive droite du Niger. C'est avec le fameux Sundiyata Keita, connu des auteurs arabes sous le nom de Mari-Jata, que les Mandingues commencèrent à reculer considérablement les limites de leur territoire. A partir de 1230, avec l'aide de ses fils et de ses lieutenants, il étendit son autorité sur les royaumes avoisinant le sien et dirigea d'autres campagnes vers l'ouest afin d'annexer les grandes régions de l'or. Amari-Sonko, l'un de ses généraux, y imposa l'Islam.

13

Ibid., pp. 182-184.

15

C'est al'Umari qui, le premier, nous donne le nom de la capitale du Mali : Niani. TI signale que l'empire regroupe treize royaumes qui sont tous sous la dépendance du souverain. Parmi eux, le roi du Ghana jouit d'une large autonomie, le sultan du Mali se contentant de recevoir de sa part un tribut annuel fixe. Deux concessions importantes sont faites aux chercheurs d'or: leurs terres sont soustraites aux razzias et à la guerre sainte. Al 'Umari s'en explique:
« Soumis au sultan de ce royaume, il y a le pays du refuge de l'or (bilad mafazal al-tibr) d'où on lui porte de l'or (tibr) chaque année. Les habitants de ce pays sont des hamadj, des païens. Si le sultan le voulait, il les soumettrait. Mais les rois de ce royaume ont expérimenté que s'ils faisaient la conquête d'une des villes de l'or, et si l'on y diffusait l'Islam et y appelait à la prière, cela ne pouvait que raréfier l'or jusqu'à tomber à rien, alors qu'il augmentait à l'entour dans le pays des païens. Aussi, quand le fait leur fut confirmé par l'expérience, maintinrent-ils le pays de l'or dans les mains de ses habitants païens et se contentèrent-ils de la soumission de ces derniers et des charges d'or qu'ils leurs imposaient 14. »

Au XIVe siècle, l'empire mandingue, avec Kankan Musa, atteint son apogée, notamment avec la prise de Gao et de Tombouctou. Al Harrani, dans son Livre de la collection des sciences et de la consolation des tristes, décrit alors la ville de Ghana comme une ville considérable portant le nom de la région: « C'est, des villes des Sudan, la plus grande et la plus importante pour l'étendue et le commerce. Elle est au bord du fleuve. On s'y rend de partout. Sa terre est tout or à

l'extérieur

15.

»

C'est dans ce contexte historique d'hégémonie mandingue qu'Ibn Battuta entreprend, en 1352-1353, un voyage de Fès à Mali. TIen fait un compte rendu détaillé et vivant. Le livre de Battuta n'est cependant pas un livre d'histoire ni de géographie (il ne contient aucun renseignement sur la distribution des ethnies ni la localisation exacte des lieux), c'est un reportage sur le roi du Mali et les pratiques religieuses des Sudan islamisés. Avec Ibn Khaldun (1374-1382), nous avons par contre une véritable histoire de l'empire du Mali, comprenant la durée des règnes avec le nom des rois, la relation du passage de Mansa Musa au Caire lors de son pèlerinage à La Mecque, et, encore une fois, 1'histoire de la fameuse pépite:
« J'ai eu comme informateur un homme de confiance, le cadi Abu Abd Allah Muhammad b.Wansul, qui séjourna dans le territoire de Kawkaw, où il fut chargé des fonctions de cadi. [...] Il m'a rapporté que le sultan Djata II ruina leur royaume, dissipa leurs richesses, mettant l'empire au bord de son effondrement. Ce prince, d'après lui, poussa si loin ses gaspillages et ses dilapidations qu'il vendit la pépite d'or du trésor
14 15 Ibid., p. 264. Ibid., p. 249.

16

royal, héritée de son père; elle était telle qu'on l'avait trouvée à la mine, à l'état brut. On la considérait comme le plus précieux trésor, comme une merveille sans prix, à cause de sa rareté. Djata, ce roi dissipateur, l'offrit à des marchands d'Egypte qui fréquentaient son pays. IlIa leur vendit à vil prix 16.»

Au xve siècle, l'autorité du royaume du Mali commence à décliner. A l'est, l'empereur de Gao, Ali Ber, affranchit dès 1468 la majeure partie des Etats jusqu'alors sous domination mandingue, et Askia Mohamed, à partir de 1493, commence sa conquête de toutes les provinces nord-ouest: c'est le début de la dynastie des Askia et de l'empire songhay. Durant la seconde moitié du XVIe siècle, le Maroc s'empare des mines de sel de Teghazza, et Djouder Pacha, au nom du roi, prend possession de Tombouctou où il s'installe. La conquête marocaine contre les rois songhay finit par faire régner l'anarchie dans le pays. Le sultan du Maroc extorque l'or et les soldats marocains finissent par prendre femme et par se mélanger aux Noirs. TIsdeviendront les armas de Tombouctou. On sait que c'est à la faveur de ces troubles que la région du Mandé reconquit une relative indépendance. Celle-ci va durer jusqu'à la venue des Massassi. En 1670, Sunsan Kulubaly fonde l'empire du Kaarta, au nord du Mandé, et étend peu à peu son autorité vers l'ouest, ne tardant pas à soumettre les Mandingues, les Fulanké et les Soninké établis dans la région. S'ouvre alors une période d'instabilité: campagnes victorieuses et razzias, crise et anarchie dans la souveraineté, l'empire du Kaarta maintenant néanmoins sa domination jusqu'au milieu du XIXe siècle. A l'ouest, cela fait déjà longtemps que les Européens se sont avancés sur les côtes. Les Portugais, les Génois, les Vénitiens, les Français ont exploré les bords de l'Amque Noire, le cap Bojador a été atteint en 1434 et le cap Vert en 1444. En 1447, le Génois Malfante envoie une lettre donnant d'abondants détails sur le commerce avec le Soudan, et, en 1453, le Portugais Zuzara écrit une chronique sur la Guinée. Au XVIe siècle, la carte d'Abraham Cresques mentionne le voyage d'un nommé Jaime Ferrer à la recherche du Rio do Ouro, la rivière de l'or du fabuleux empire mandingue. Après les premiers contacts avec les Européens, vient le siècle du trafic négrier. Dès le début du XVII", l'or qui remontait traditionnellement vers le nord pour les échanges sahariens inonde les côtes du Sénégal et de la Gambie, lieux les plus disputés de l'implantation européenne pour la traite. Portugais, Hollandais, Français et Anglais s'y battent. En 1659, les Français s'installent sur l'île de Saint Louis. En 1677, ils enlèvent Arguin et Gorée aux Hollandais et en font les bases navales et commerciales des compagnies qui commencent à prospecter l'intérieur du pays. En 1697, trois compagnies françaises ont le monopole du commerce au
16

Ibid., pp. 348-349.

17

Sénégal malgré l'hostilité des commerçants maures et mandingues. Anglais et Portugais font de même en Gambie et en Guinée. Dès la fin du xvne siècle, une politique de pénétration dans l'intérieur des terres se met en place et tout au long du XVIIIe on assiste à des efforts désespérés des compagnies françaises pour s'implanter dans le Haut-Sénégal. Comptoirs et forts sont construits. Brüe, Agustin, Compagnon, Boucard, Saint Robert, Dubellay, Levens, Carpentier, Pelays, Desnaux, David, Aussenac remontent successivement le Sénégal et explorent les rives de la Falémé, évaluent les richesses et les possibilités d'exploitation. On projette d'occuper militairement les mines ou on

plaide pour une politique d'assistance

17.

En 1714, un nouveau fort est construit à

Kainoura, sur la rive droite de la basse Falémé, de façon à tenir en respect les Mandingues et faciliter l'exploration des mines d'or. En 1723, Levens fonde deux comptoirs: l'un, situé à Farabana, à l'est de la Falémé; l'autre, achevé en 1724, près des mines du Tambaoura. Mais à la suite de l'assassinat du minéralogiste Pelays, les deux postes sont évacués. En 1759, il en sera de même des comptoirs de Saint Pierre (plus haut sur la Falémé) et de Saint Joseph (sur le Sénégal), alors que, sur les côtes, une guerre éclate entre Français et Anglais. Ces derniers se rendent d'ailleurs maîtres de l'embouchure du Sénégal. Au XIXe siècle, Aubusson de la Feuillade, Schmaltz, Mollien, Roger, Duranton, Tourette poursuivent les explorations. En 1843, une commission est nommée pour étudier de manière approfondie les possibilités d'exploitation. Jamin fait alors le premier relevé hydrographique de la Falémé, et Huart et Raffenel examinent les

placers de Kéniéba. Leur rapport est très favorable

18.

Mais avec l'arrivée du

conquérant El Hadj Omar Tall, de nouvelles difficultés vont se présenter.

. Après son pèlerinage à La Mecque, Omar Tall s'installe en effet en Guinée et

commence sa guerre sainte. TI forme de nombreux disciples et, accompagné de guerriers, s'approvisionne en poudre et en fusils aux comptoirs de Sierra Leone. Rapidement, Omar Tall se trouve confronté à la présence française. L'hostilité des Malinké à cette présence lui permet d'ailleurs d'accroître son recrutement. Mais la confiscation des grains et du bétail des villages pour alimenter son armée, le pillage de l'or et de l'ivoire, la capture d'esclaves à des fms d'échange ainsi que les tentatives de contrôle de la production d'or lui font perdre cet avantage. TIse heurte bientôt, comme les Français, à une farouche résistance de la part des Malinké. Dans ce contexte, la première expédition, prévue par Faidherbe à l'hivernage 1857, est annulée. Faidherbe reste pourtant convaincu de la richesse des filons
Pour un historique détaillé de la pénétration française, cf. M.L. Tall, Le Haut Sénégal et le Haut Niger dans la politique française de lafin du XVIIe au milieu du XVIIIe siècle, Ifan, 1981, série B.1-l. 18 Pour de plus amples informations, cf. Y.-J Saint Martin, Le Sénégal sous le second empire, Karthala, Paris, 1989, chap. 17. 18 17

aurifères (les rapports de Raffenel l'attestent) et de la possibilité de pouvoir commencer assez vite leur exploitation. En 1858, le ministre de la Guerre met à sa disposition le capitaine du génie Alfred Maritz. Maritz arrive à Saint Louis en juin, et l'expédition se met en route le 4 juillet. Faidherbe en prend lui-même le commandement. Fin juillet, il arrive à Kéniéba. TIimpose alors un traité de paix aux chefs locaux et réussit à leur faire signer un droit exclusif d'établissement. Ces derniers lui cèdent la propriété du cours de la Falémé et l'autorisent à construire un autre poste sur la haute Falémé. L'exploitation peut débuter. Sur les quatre-vingts hommes dont dispose Maritz, deux tiers sont évacués à cause de la fièvre au moment de la décrue, et des quarante mulets amenés en juillet, il n'en reste rapidement plus qu'un. On les remplace par des voitures à bœufs. Le creusement des galeries ne commence qu'en janvier avec un personnel fatigué et sans machine. Faute d'étude géologique, on ne sait par où débuter. Après plusieurs tentatives infructueuses, Maritz fmit par acheter l'or aux orpailleurs traditionnels. Son rapport au ministre des Colonies indique un bénéfice de 10038 francs. TI se verra répondre qu'on n'a pas besoin pour cela d'un établissement coûtant 190000 francs par an, sans compter les pertes en vies humaines. Le bilan de la campagne 1860-1861 est encore plus décevant malgré le remplacement de Maritz par un ingénieur des mines, Braconnier, qui meurt sur place. Un dénommé Baur lui succède. Comprenant que le projet n'est pas réalisable, celui-ci rapatrie hommes et matériel. Dès le début de la colonisation, et avant même que la mainmise politique soit achevée, aventuriers et spéculateurs arrivent, attirés par la réputation des terrains aurifères. Leurs intérêts se portent naturellement vers les régions déjà exploitées par les orpailleurs africains. TI en résulte rapidement des conflits avec les populations locales dont les droits sont systématiquement ignorés. La législation minière, établie par décret du 6 juillet 1899, réserve ainsi aux orpailleurs traditionnels les « gîtes superficiels» dans le cadre des « périmètres coutumiers» ! Comme leurs prédécesseurs, aventuriers et gens de bourse, préoccupés par des gains rapides, ne prennent la peine ni d'investir ni d'effectuer des études. D'ailleurs, à de rares exceptions près, les gisements rentables dans le cadre d'un artisanat traditionnel ne le sont pas dans celui d'une exploitation capitaliste. En l'absence de toute prospection scientifique, les initiatives d'exploitation aboutissent donc à des échecs. Dès avant 1900, des traités avec les chefs locaux puis l'octroi de permis miniers par les autorités locales servent néanmoins de prétexte à la constitution de sociétés boursières. Ainsi, en 1896, à la suite d'un traité conclu par un aventurier avec le chef de village de Dioulafoundi, un groupe franco-anglais, présidé par le duc d'Essex assisté d'un général français, lance à grand bruit une société qui porte le titre prometteur The Faleme Golden Valley. Un grand banquet, dressé à Picadilly, 19

inaugure son activité... qui sur le terrain s'avère très réduite et est rapidement abandonnée. Le phénomène s'accentue après 1900. L'éphémère Compagnie minière du Soudan Français s'assure plus de 150000 hectares de permis, la Compagnie minière de Falémé-Gambie faisant quant à elle le trust des droits miniers sur la quasi-totalité des rives de la région. Mais, comme souvent, traités et permis ne sont qu'exceptionnellement suivis de travaux réels et sérieux. C'est pourquoi le commandant de Satadugu note, en 1908, que, « bien que presque tout le cercle soit distribué en permis de recherches et d'exploitations minières, aucune exploitation ne s'y est encore installée 19. » La poursuite de la mainmise politique se révèle par contre beaucoup plus efficace. Dès leur arrivée, les Français divisent le pays en circonscriptions administratives (les cercles) composées de subdivisions, chacune étant placée sous la responsabilité d'un administrateur. Comme il devient rapidement évident que celui-ci a besoin d'intermédiaires autochtones, l'administration coloniale fait jouer à la chefferie traditionnelle le rôle de relais local tout en la maintenant sous son autorité. Ainsi, en 1887, dans le rapport du commandant du cercle de Bafoulabé (dont le Konkodugu dépend), on signale que « le commandant de Bafoulabé a le droit et le devoir de s'immiscer dans les affaires politiques et civiles des pays qui se trouvent au sud », même si, précise-t-on, « il ressort des renseignements que l'arrivée d'un Blanc est toujours un sujet de crainte pour les habitants. » Le but des rapports est de fournir des renseignements généraux quant à la situation politique des différentes régions et leur chefferie. TIs sont également l'occasion de surveiller les chefs traditionnels et les interlocuteurs de l'administration. Le compte rendu de tournée que le commandant de Bafoulabé effectue en 1892 en fournit un exemple:
« Le Konkodugu se compose de trente-cinq villages dont quatorze habités par les Kani-sy et vingt-et-un par les Batasy. Les premiers sont les moins rebelles à notre influence, mais cette apparente bonne volonté a un but intéressé: ils comptent beaucoup sur nous pour établir leur autorité au Konkodugu. Quant aux Batasy, ils ne veulent à aucun prix entendre parler de la domination française qui s'accorde mal avec leurs instincts de pillards. J'ai d'ailleurs profité de ma tournée pour faire rendre gorge à plusieurs chefs de village qui avaient pillé des caravanes de Diula. Le chef le plus redouté et par conséquent le plus obéi dans la province se nomme Faly Kulubaly. Il est chef de village de Guéné-Goré et c'est un Kani-sy. Il est en apparence dévoué à la cause française, mais son soi-disant dévouement provient peut-être de ce que, étant toujours compromis dans les affaires de pillage, il a besoin de nous ménager. C'est un individu très intrigant qui promet beaucoup et tient peu. C'est le plus puissant de tous les
19 Rapport d'administration sur le cercle de Satadugu, 1908, archives de Koulouba, Mali. Les rapports cités par la suite proviennent de ces mêmes archives. 20

Kani-sy. C'est lui qui doit être rendu responsable de la non-rentrée de l'impôt dû par cette famille. Seule famille à punir, les Batasy, par un détachement à envoyer sur place. [...J J'ai été fort bien reçu dans tous les villages du Konkodugu, mais cette réception en apparence cordiale était due non pas à leur amitié pour nous mais bien à la crainte qu'ils

avaient de voir arriver une colonne chez eux 20. Le Konkodugu est depuis 1887 placé
sous notre protection par un traité signé par Mr. le lieutenant d'artillerie de marine Reichenberg et le chef de Tombe. Dans ce traité, il s'engage à cesser les pillages et à laisser les caravanes passer tranquillement chez eux. Inutile de dire qu'ils l'ont considéré comme non avenu et qu'ils continuent leurs brigandages. Depuis quelques temps cependant ils ne font plus parler d'eux, mais je crains que cela ne dure pas. En résumé, notre influence est peu rétablie dans le Konkodugu. Les Malinké de cette province, tout en nous redoutant, nous opposent la plus grande force d'inertie, et, s'ils ne nous font pas d'opposition ouverte, c'est qu'ils sont aussi lâches que pillards. Il serait temps, je crois, de montrer à ces gens que nous ne nous contentons pas d'une autorité nominale et que nous voulons être obéis. J'ai pu me convaincre sur place qu'il ne serait pas besoin de déployer de grandes forces pour en venir à bout, car avec une seule escorte de dix tirailleurs, sans tirer un coup de fusil et sans même discuter trop chaudement, j'ai fait rendre par le chef du Konkodugu les nombreuses marchandises qu'ils avaient volées aux Diula depuis deux ans. J'aurais pu même, à ce moment, réunir tout l'impôt sur place, et si je ne l'ai pas fait, c'est que je voulais qu'ils prennent l'habitude de venir le payer à Bafoulabé. La famille la plus opposée à notre influence a pour chef Sungulun Demba Keita, qui habite Dombia, village brûlé en 1889 par le capitaine Quiquandon. Le chef a peu d'autorité, mais le plus puissant et le plus animé des mauvais esprits est Getaba Mori Keita, ancien notable de Dombia qui a quitté son village pour habiter à Baguia (situé entre le Konkodugu et la Jalongala) pour fuir les Français et éviter toute relation avec eux. »

On trouve également dans ces rapports, soigneusement rédigés et richement documentés, des fiches de renseignements sur les chefs de canton et les principaux notables. A titre d'exemple, en voici deux. La première concerne Faly Kulubaly, chef de Guéné-Goré, évoqué en début de rapport :
« De la famille des Kani-sy. Il s'est rendu au capitaine Quiquandon qui l'a récompensé en lui laissant son sabre réglementaire d'officier. Très influent dans son village et dans certains autres. Orgueilleux, très autoritaire. Il ne pardonne jamais à quelqu'un avec lequel il s'est fâché. Très intelligent et vaniteux, il voudrait encore avoir le pays à sa guise, comme avant notre arrivée. A besoin d'être maté et surtout d'être surveillé dans ses relations avec ses voisins. Très dangereux. Il nous déteste sérieusement, quoiqu'il insiste à chaque instant sur son amitié avec Quiquandon. Doit être humilié à la première faute. »

20 Au mois de mai 1889, le capitaine Quiquandon, chargé de remettre de l'ordre dans la région, avait mis le feu à plusieurs villages déclarés hostiles à la présence française. 21

La seconde concerne Taky-Mady Keita, chef du Konkodugu-Montagne

21

:

«Né vers 1863 à Dioulafounduba. Fils de Baha-Mady Keita et de Tun-Sira Sakiliba. Cultivateur. Fils de chef, a succédé à son père. Favorablement connu dans le cercle. Est respecté et estimé par ses admirristrés. Chef de la province du Konkodugu-Montagne. A épousé six femmes du cercle et une de Bafoulabé. Sa situation est aisée. Il maintient de bons rapports avec l'admirristration et se recommande à la bienveillance de l'autorité supérieure par le dévouement dont il fait preuve, son bon esprit et la grande autorité qu'il apporte dans l'exécution des ordres qu'on lui donne. Grâce à l'autorité qu'il a dans sa province et à son désir de bien faire, Taky-Mady nous rend les meilleurs services. Très bon chef. Il y a quelques compétiteurs dans sa province soutenus par certains gardes cercles. Intelligent, dévoué, actif, mais il doit lutter contre les chefs et notables des villages de Dombiya, Tombe, Dianfi Musala, Samu, qui lui font opposition.»

En 1923, on note que « le seul grief contre Taky-Mady est qu'il refuse de dénoncer les chefs de village et les notables qui lui font de l'opposition et sont une entrave à l'exécution rapide des instructions qui lui sont données ». En 1924 : « Vieux chef que certains surnomment « le vieux renard », mais il réussit à remplir convenablement ses fonctions. TIa assez de fermeté. TIest intelligent et rusé, mais très superstitieux. » Par la suite (et ce jusqu'en 1951), voici ce qu'on peut lire au gré des fiches:
« Montre des signes de sénilité évidente. Sa tenue laisse de plus en plus à désirer et il demande honteusement des cadeaux. Il laisse dissimuler dans ses villages quantité de fusils non déclarés. En réalité, chacun fait à sa guise dans le canton qui est le lieu de passage de beaucoup d'étrangers indésirables. Chef vieilli et fatigué, aspire à la tranquillité; redoute les complications. A besoin d'être stimulé et soutenu. Est secondé par son fils Karanmokho, son successeur éventuel. Malgré son âge, est encore actif. Vieillard intelligent qui connaît bien les affaires et les hommes de son canton, mais qui abuse du vin. Beaucoup trop vieux pour participer activement à la direction du canton. Perd peu à peu son autorité, quoiqu'encore écouté. Ses facultés mentales diminuent, les boissons alcoolisées y aidant. Chef d'une grande sagesse. Il reste toujours dévoué, mais son âge ne lui permet plus de s'occuper activement de la direction de son canton. Il y aurait intérêt, tout en le laissant à son poste, à ce que son fils, qui doit le remplacer, soit investi effectivement du commandement. »

En 1939, on lui augmente sa solde, même si on souligne encore son penchant pour la boisson. Son autorité reste incontestée à cause du prestige dont il jouit, ses
21

Nous résumons, à la suite de la première fiche, les observations qu'il est possible de lire dans les rapports suivants. 22

administrés lui restant très dociles. On apprend également qu'il est très affecté par la mort de son fils, Karanmokho, en 1945. A la fin de sa vie, il a trente-deux villages sous son autorité et est très riche: 14 femmes, 32 bœufs, 9 fusils. On dit de lui que c'est un digne descendant des Massassi du Kaarta. TI décède le 15 décembre 1951. L'administration propose alors comme successeur du canton son fils Funéké. On le nomme à ce poste, malgré le vote de la population qui lui est nettement défavorable. Viendront alors sept années de succession contestée. En 1895 est créé, entre les cercles de Kayes et de Bafoulabé, le cercle indépendant de Satadugu, comprenant entre autres les cantons du Konkodugu-Montagne et du Konkodugu-Plaine. Plusieurs raisons à cela: outre l'éloignement de la région par rapport à Bafoulabé et les difficultés sans cesse rencontrées au Konkodugu, on espère ainsi surveiller les frontières avec la Guinée, contrôler l'entrée des Peuls venus du Sénégal et éviter les razzias qu'ils occasionnent dans les milieux malinké et jalonké. Un an plus tard, l'administrateur Lebrun se rend dans la région:
« Les gens du Konkodugu considèrent Tombe comme capitale de la région sans reconnaître l'autorité de son chef. En cas de guerre, le commandement des forces réunies lui revient. Les Batasy continuent à être hostiles. Les villages se volent réciproquement même s'il y a entre eux des relations commerciales. Le point faible du pays est le manque de grains, qui le rend tributaire à ce point de vue du Sulun, du Bafmg et du Bambugu. Le Konkodugu fait un grand commerce de l'or qu'il exporte lui-même par les grands centres commerciaux que sont Sogondo, Fambiné, Dabia et Tombe. Dabia est de beaucoup le village le plus commerçant de la région; ce village possède des maisons de commerce indigène ayant des agents, des chargés de commerce dans toutes les directions mais malheureusement communiquant peu avec nous. Presque toutes les caravanes du sud et du centre du Konkodugu (les parties les plus riches de la région) se rendent au Fouta Djalon et en Gambie. Les caravanes du Fouta Djalon sillonnent le pays, résidant pendant l'hivernage à Tombe et à Dabia où elles établissent de grands marchés de bestiaux. Elles apportent du sel, de la poudre, des armes, des colas, qu'elles échangent contre de l'or de qualité, de la gomme et du caoutchouc. La plaine du Konkodugu produit un peu de mil, de maïs et des arachides. On y trouve aussi du karité, de la gomme et du caoutchouc. L'or est source de la richesse du pays et le sol même sur lequel sont bâtis les villages fournit aux habitants de riches mines à exploiter.

La populationest d'environ 15000habitants 22. » Dans son rapport de l'année suivante, il est beaucoup moins optimiste:

22 Rapport d'administration sur le cercle de Satadugu, 1896, archives de Koulouba, Mali. 23

« Le village de Guéné-Goré, un des plus grands, qui a toujours bien payé l'impôt, est en retard dans son paiement cette année. Les habitants n'ont pas eu de succès dans les recherches qu'ils ont faites pour trouver de l'or, ayant beaucoup travaillé pour une quantité dérisoire. »

Entre 1900 et 1910, les administrateurs du cercle se succèdent assez rapidement. Les conflits semblent s'être apaisés. On souligne, au gré des rapports, disettes, mauvaises récoltes, incidents à la frontière guinéenne, forte immigration de Peuls, conflits de terre entre frères. Dans celui de 1914, on peut lire une courte étude sur l'islamisation du pays, confirmant que la région sud du cercle est restée en dehors des conquêtes musulmanes:
« La population autochtone est exclusivement composée de fétichistes appartenant à la race malinké en majeure partie et à la race jalonké. Les uns conune les autres habitent les massifs montagneux du cercle, et ce bien avant la venue, d'ailleurs toute récente, des populations islamisées. C'est à cause de leur situation excentrée par rapport à l'ensemble du pays soudanais qu'ils sont restés en dehors des grandes invasions; ils n'ont été unis que par de vagues liens de vassalité aux grands empires du Mali. [...] Si les Jalonké sont en réalité les premiers habitants de la région (les Malinké ayant conquis le pays depuis plus de sept siècles), Jalonké et Malinké se sont toujours conununément opposés aux étrangers islamisés: Foulbé, Diaxanké, Dialonké de Guinée. Foncièrement fétichistes, ils opposèrent aussi au conquérant musulman El Hadj Omar une résistance désespérée. Constanunent en guerre avec les Foutanké qui faisaient des incursions annuelles dans le Wontofa et les plaines environnant le Konkodugu dans le seul but de faire des captifs, les Foutanké emacinèrent la haine des islamisés chez les Malinké et les Jalonké. C'est grâce à cet état d'esprit que ces derniers durent de conserver intactes leurs croyances et leurs coutumes. »

La colonisationva durerjusqu'à la fin des années 50 23. En 1958,quand la toute
nouvelle République du Mali acquiert son indépendance, le ministre de l'Intérieur de Modibo Keita, Madera Keita, décide de supprimer les cantons et de créer des arrondissements. Au Konkodugu, 6 arrondissements sont créés: Faléa, Faraba, Dombiya, Kéniéba Central, Kassama et Dialafara, avec Aly Cissé comme premier commandant de cercle. Ces nouveaux découpages ne seront pas compris par la population locale. Elle les acceptera d'autant moins que la plupart des nouveaux chefs d'arrondissement appartenaient à l'USRDA, le parti de Modibo Keita, alors que les anciens chefs de cantons étaient presque tous au PSP, parti de Fili Dabo Sissoko, fils de la région et rival du nouveau chef d'Etat.
23 Pour se faire une idée précise du travail des administrateurs et des difficultés rencontrées par les autorités françaises à cette époque, nous avons choisi de reproduire en annexe le rapport de tournée dans le Konkodugu-Montagne que le chef de subdivision Henri Brun rédigea en 1953. Somme importante de renseignements par l'ampleur des thèmes que l'administrateur aborde, ce document dessine également un portrait détaillé de la mentalité coloniale en ce milieu du xxe siècle. 24

En 1968, un coup d'état amène Moussa Traoré au pouvoir. Le monopartisme dure jusqu'à ce que, en 1991, une révolte populaire conduite par Amadou Toumani Touré renverse le dictateur. Un gouvernement de transition voit alors le jour. Celui-ci organise la première élection présidentielle qui se tient en juin 1992 et qui investit démocratiquement Alpha Oumar Konaré président de la République du Mali pour cinq ans. Après deux mandats, Amadou Toumani Touré lui succédera. Depuis 1997, le gouvernement cherche à structurer les régions pour que chaque cercle puisse avoir une certaine autonomie régionale. En 1999, des élections ont été organisées. Au Konkodugu, douze communes furent créées comprenant chacune environ quinze villages: trois dans l'arrondissement de Faléa, quatre dans celui de Kéniéba, deux dans celui de Dombiya et une pour chacun des trois derniers arrondissements. A Kassama, village où nous avons résidé pendant longtemps, c'est l'instituteur Kumbuna Sissoko qui fut élu, cela malgré la protestation des habitants de l'ancien canton. « On nous dictera peut-être notre conduite mais nous n'obéirons jamais aux ordres de Kassama », protestèrent-ils. Attendons, le temps dira...

25

PREMIERE PARTIE

Maningala, chez les Malinké

LA PAUVRETÉ

« Dans ce monde, Dieu a donné le bonheur aux Blancs et la souffrance aux Noirs. » Un paysan malinké

Les Malinké appellent le mois d'août« le mois où tu ne parleras pas, i mé xuma ii nyé xaro », car, disent-ils, « les grains de l'année précédente sont finis, mais les nouveaux ne sont pas encore arrivés ». On doit donc cultiver la terre avec le ventre vide, et la moindre parole peut devenir motif de querelle. Depuis les années 70, les pluies sont irrégulières et insuffisantes. C'est, pour les paysans qui n'ont d'autres revenus que l'agriculture, un véritable drame. Pour ceux qui pratiquent l'orpaillage en complément de leur activité, il est vrai que les quelques grammes d'or qu'ils ont pu trouver durant les années les plus difficiles leur ont permis de s'acheter à manger et de payer l'impôt familial. Mais l'or n'a enrichi personne, sauf quelques commerçants, la majorité des Malinké continuant à vivre très pauvrement. Cela fait maintenant environ trente ans que les paysans ont du mal à faire la jonction entre deux récoltes, à la période dite de « soudure ». Des années 1970 à 1980, ils ont vécu grâce aux vivres arrivés d'Europe. A la fm de l'hivernage, certains, n'ayant rien récolté, abandonnent leurs champs pour s'installer près des placers et chercher un peu d'or. Les vieux et les enfants, eux, restent dans les villages où ils vivent misérablement faute d'eau et de nourriture en quantité suffisante. Des épidémies se déclarent. TInous est arrivé d'entrer dans des villages sans vieux et sans enfant. L'eau se fait de plus en plus rare et les puits continuent de baisser chaque année. Les anciens racontent pourtant que, dans le passé, les marigots ne tarissaient pas pendant la saison sèche, qui dure de mars à juin, l'hivernage ayant 29

lieu de la mi-juin à septembre. Aujourd'hui, ils commencent à s'assécher dès le mois de décembre, seulement deux mois après la saison des pluies, et les plus importants coulent jusqu'en février. Avoir de l'eau pour ses besoins domestiques est une tâche épuisante. En 1980, à Bouroudala, à côté de Dialafara, les femmes allaient encore quotidiennement chercher l'eau à sept kilomètres du village. A Guéné-Goré, elles allaient à Gotto-ji, marigot situé à trois kilomètres. il en était ainsi pour les villages de Toumbou, Sekotoba et bien d'autres en brousse. Depuis 1992, la situation s'est malgré tout améliorée puisqu'on fmit d'installer des pompes dans chacun des villages les plus importants de la région. Quant aux particuliers qui possèdent leur propre puits, ils s'arrangent parfois pour les fermer afm qu'il leur reste un peu d'eau. La terre, elle, devient stérile à force d'être cultivée. Comme les paysans cultivent à flanc de montagne, qu'ils défrichent et coupent tous les arbustes, les pluies drainent la mince croûte de terre, laissant apparaître parfois la couche rocheuse. Ce phénomène d'érosion est visible à la saison des pluies lorsque l'eau des marigots devient rouge et boueuse. Le sol ne contient donc plus d'humus et est de plus en plus latéritique. Les feux de brousse brûlent d'ailleurs le reste des matières organiques. On travaille donc des sols dégradés avec la petite houe. On sème et on désherbe plusieurs fois en surveillant les champs du matin au soir à cause des animaux sauvages et des oiseaux qui viennent déterrer les semences. Parfois, les champs sont malheureusement détruits par les singes ou le feu. Les animaux domestiques font eux aussi des ravages. Laissés en liberté, vaches, chèvres et moutons défoncent les clôtures des vergers et des jardins pendant la nuit... quand ils ne meurent pas par suite d'épizootie ou par manque de pâturage et d'eau. Si on sème du milou du fonio 1,la récolte est souvent insignifiante à cause d'une petite herbe acide, le sego, qui empêche le développement normal des plantes. Si les pluies ne sont pas régulières, le riz flétrit dans les mares desséchées. On a vu ainsi les paysans semer jusqu'à cinq fois le mil. Les femmes, quant à elles, cultivent quelques légumes, des oignons, des haricots (dont les feuilles servent à la préparation des sauces) et du tabac afin d'augmenter leurs revenus et améliorer la nourriture familiale. Mais dès que l'eau vient à manquer, elles n'arrivent plus à entretenir leurs jardins. Le mil, le maïs et l'arachide sont les nourritures de base. On consomme également des racines de plantes ou d'arbres, des tubercules (manioc, ignames, pommes de terre), des rhizomes (taro, jabero), des bulbes (oignons), des tiges comme la canne de mil, des bourgeons, des pousses de bambou, des feuilles pour
Fonio ou Jinda : plante herbacée de la famille des graminées. Il y en a une dizaine d'espèces comestibles. 1

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la sauce, des graines... A cela, il faut ajouter les condiments (piment, cola, tabac),

les boissons (thé, hydromel, vin de milou de palmier rônier 2) et quelques fruits.
Ces derniers ne sont pas très nombreux. Dans la région, les plus répandus des arbres fruitiers sont le manguier, qui donne ses fruits de mars à mai, et l'anacardier. Mais là encore, à cause de la sécheresse, beaucoup de ces arbres sont morts. Les agrumes ont subi le même sort, comme les arbres de brousse à fruit comestible tels le karité et le nerè 3. Comme on ne mange que très rarement de la viande, le manque de protéines d'origine animale est une carence courante qui peut devenir très grave lorsqu'elle atteint les femmes enceintes ou celles qui allaitent. Les nourrissons succombent alors à la première épidémie de rougeole. Néanmoins, grâce aux vaccinations, il y a aujourd'hui moins de décès parmi les enfants en bas âge. Mais cela ne règle pas le problème de la malnutrition. La thérapeutique est tout entière végétale. Feuilles et poudres ont un rôle prépondérant dans la fabrication des amulettes et des remèdes, ces derniers étant la plupart du temps préparés en décoctions qu'on boit ou qu'on utilise comme eau de lavement. Si certains de ces remèdes s'avèrent efficaces, le seul inconvénient, non des moindres, est le dosage des ingrédients servant à leur préparation. Le malade, quant à lui, absorbe trop ou trop peu de remède, et celui-ci devient nuisible ou sans effet. n y a aussi certaines mères qui, paniquées dès les premiers symptômes de maladie chez leurs enfants, demandent conseil à n'importe qui, donnant comme remède à peu près n'importe quoi. n faut dire que l'insalubrité du climat, le manque d'eau, les eaux polluées, augmentent les risques d'endémie. n suffit de citer quelques maladies spécifiques comme le paludisme, la lèpre, la bilharziose, l'onchocercose, la dysenterie et les vers intestinaux pour avoir une idée du travail sanitaire à accomplir ici. n faudrait encore décrire les habitats insalubres, les mouches, les moustiques, les animaux vivant dans les concessions, à quoi s'ajoutent l'inculture, l'analphabétisme, l'ignorance, le manque de routes et de moyens de transports...

2 On donnera le nom scientifique des plantes identifiées. Ici, il s'agit du Borassus flabellifer. 3 Mimosa pourpre ou Parkia biglobosa La pulpe jaune du fruit est riche en sucres et vitamines. Les noyaux cuits et fermentés sont utilisés pour la sauce. 31

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