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Les médias africains à l'heure du numérique

De
137 pages
Ce numéro contribue à mieux comprendre les conditions et formes d'usages des Technologies de l'Information et de la Communication (TIC) dans les médias d'Afrique subsaharienne, dans leurs manifestations les plus contemporaines. Ce dossier permet de mieux comprendre comment le fax d'abord puis, surtout, le numérique et le téléphone portable, ont modifié le paysage de la presse écrite ou du secteur de l'audiovisuel d'une Afrique qui veut rentrer de plain-pied dans la modernité sans renier ses traditions.
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Les cahiers de NETSUDS N° 5 – Septembre 2010

Les médias africains à l’heure du numérique
Sous la coordination de

Annie LENOBLE-BART
et de

Annie CHÉNEAU-LOQUAY
Auteurs Sidiki BAMBA Étienne L. DAMOME Moda GUEYE Cláudio JONES Mamadou NDIAYE Norbert N. OUENDJI Cyriaque PARÉ

CEAN – CNRS/AFRICANTI

L’HARMATTAN

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NETSUDS, n° 5, septembre 2010

Les cahiers de NETSUDS sont nés au sein du réseau de recherche AFRICA’NTI, du souhait de disposer d’un support pluridisciplinaire en français (sans exclure d’autres langues), sur les questions de technologies de communication et d’information, où puissent s’exprimer non seulement des chercheurs d’horizons scientifiques et géographiques différents, mais aussi des professionnels de la communication, des chefs d’entreprise, des agents d’ONG, des responsables administratifs ; il s’agit de porter témoignage de travaux de recherche empirique et de pratiques concrètes pour aider à comprendre la diversité et la complexité des problèmes liés aux modes d’insertion et d’appropriation des TIC dans les pays du Tiers Monde et particulièrement en Afrique et dans ses diasporas. Notre ambition est en fait de présenter un point de vue critique sur les enjeux multiples dont ces technologies sont porteuses. Que l’on rende compte en effet d’usages locaux, de politiques publiques nationales ou internationales, de logiques d’entreprises ou de discours englobants, prendre cette question des technologies modernes de la communication (NTIC) comme objet de recherche en sciences sociales, ne signifie pas se muer en technologues mais choisir une entrée pour analyser toute la complexité des transformations qui affectent notre monde globalisé et tout particulièrement aujourd’hui les pays des Suds dans leur diversité.

Comité scientifique pour ce numéro Annie Chéneau-Loquay – Aurélie Laborde – Philippe Loquay – Françoise MassitFollea Directrice de la publication Annie Chéneau-Loquay Secrétariat de rédaction Jacqueline Vives NETSUDS / Les cahiers de sciences sociales sur les enjeux des technologies de la communication dans les Suds CEAN UMR 1115 du CNRS Institut d’Etudes Politiques de Bordeaux 11 Allée Ausone 33607 Pessac cedex tel : 33 (0)5 56 84 68 32 http://www.africanti.org/netsuds http://www.gdri-netsuds.org

Les médias africains à l’heure du numérique
Sommaire

Introduction De la rotative au fax et du fax au web. La longue marche de la démocratisation de la presse au Mozambique Cláudio JONE Médias et société de l’information en Afrique.La difficile révolution du multimédia dans les médias ouest-africains Cyriaque PARÉ Le site portail seneweb.com, lieu de convergence de la diaspora sénégalaise Moda GUEYE La presse écrite ivoirienne en ligne. De l’offre informationnelle à l’émergence d’un forum de discussion Sidiki BAMBA Radios africaines et Internet. Usages, fonctions et défis Étienne L. DAMOME Formation en journalisme, Web 2.0 et pratiques citoyennes. L'exemple du Dakar blog du CESTI (Sénégal) Mamadou NDIAYE

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NETSUDS, n° 5, septembre 2010

Médias et TIC en Afrique.Les SMS au cœur de la pratique journalistique Norbert N. OUENDJI Résumés - Abstracts Recensions

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Introduction
Annie LENOBLE-BART EA 4426 MICA Université de Bordeaux

E

n janvier 2010 a eu lieu le 14e sommet ordinaire de l’Union Africaine, à Addis Abeba. Le thème en était « Technologies de l’Information et de la Communication en Afrique : Défis et Perspectives pour le Développement ». Une nouvelle fois cette question était abordée, revenant de façon lancinante dans les préoccupations officielles. Dans cette publication, nous avons choisi de la traiter dans un secteur particulier : celui des médias, et audelà des théories, des discours convenus, pour voir au plus près les réalités du terrain. Le Groupe de Recherche sur les Médias Africains (GREMA)1 travaille depuis de nombreuses années sur l’histoire et les trajectoires des mondes journalistiques, tant dans les États francophones qu’anglophones ou lusophones. Au fur et à mesure des évolutions technologiques, il a scruté les modifications adoptées dans les productions comme dans la diffusion et les appropriations des secteurs médiatiques. En dehors de publications spécifiques (RTP 2006 ; Lenoble-Bart & Tudesq 2008), le groupe a participé à des recherches plus générales en relation avec le réseau Netsuds en étudiant les conséquences des innovations pour les médias africains (Chéneau-Loquay 2000, 2004 par exemple). Les tendances spécifiques de chaque média ont, elles aussi, été suivies. Ainsi, pour la radio (Cheval & Antoine 2006, Cheval 2008, Damome 2008), la collaboration avec le GRER (Groupe de Recherches et d’Études sur la Radio, <www.grer.fr/>) a alimenté des thématiques transversales. Les « nouvelles » technologies renouvellent un certain nombre de questionnements. Leur apport aux débats démocratiques est indéniable, malgré d’évidentes limites : « Le Web s’impose aujourd’hui comme un espace majeur pour la presse. Les journalistes adaptent leurs façons de
1. Fondé par le professeur André-Jean Tudesq au sein du Centre d’Études des Médias devenu CÉMIC, il s’est fondu dans la nouvelle Équipe d’accueil 4426 de l’université de Bordeaux, MICA (Médiations, Information, Communication, Arts).

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travailler tandis que les citoyens modifient leurs usages de l’actualité. Mais la presse étant l’un des socles de nos sociétés démocratiques, quel rôle politique joue le journalisme en ligne ? Correspond-t-il à un élargissement ou à une restriction du débat démocratique ? »2. Il est indéniable que la parole se libère sous des formes traditionnelles voire réinventées mais plus encore s’exile sur internet pour s’affranchir de contraintes diverses, économiques comme politiques. Ainsi, peut-on trouver ce genre de profession de foi en ligne :
« Un problème qui tourmente souvent les intellectuels africains en général et les intellectuels congolais en particulier, c’est le nombre réduit d’organes de publication. Congo Vision veut aider à remédier à cette difficulté en offrant un cadre de publication électronique aux intellectuels et aux artistes congolais. Congo Vision est un site indépendant qui a pour objectif de contribuer à informer et à transformer les Congolais par le savoir scientifique et à faire connaître au monde tout ce qui est congolais »3.

Le directeur d’Africatime, Cheik Bamba, est plus explicite encore. Il voulait « offrir un lien d’expression démocratique où les internautes s’expriment sans aucune censure ». Certains sites d’opposants se sont dotés de noms transparents à l’image de <www.kabiladoitpartir.com>. Du côté des récepteurs, compte tenu des difficultés encore récurrentes de connexion dans beaucoup de régions africaines mais également de pratiques différentes, la fréquentation des médias en ligne est moins répandue qu’au Nord mais s’installe progressivement, y compris sur le téléphone portable compte tenu de son succès4. L’essentiel des articles présentés ici provient de membres du GREMA, ce groupe de recherches dont des membres ont soutenu des thèses en Sciences de l’Information et de la Communication mais ont continué, par la suite, à creuser leur champ d’investigation initial, d’autant qu’un certain nombre qui
2. 3. 4. La conférence organisée par le CEVIPOF à Paris le 30 juin 2010 a, en ces termes, bien posé le problème. Cf. aussi Réseaux, 2004, 2008a, 2008b. In <//www.congovision.com/>, 2 juillet 2009 Un sondage que nous avons réalisé en juillet 2009 auprès de 496 internautes de Durban montre que certains l’utilisent déjà régulièrement pour s’informer. Mais, par-delà des dénombrements à valeur simplement indicative, se dessinent des communautés diverses où chacun se « bricole » un univers médiatique personnel, que le « surf » en ligne, individuel, complexifie. Les expatriés sont à la fois branchés sur les médias « d’ici » et « d’ailleurs », soucieux d’avoir les nouvelles locales mais gardant en toile de fond leurs origines et une communauté de cœur se créant une culture hybride (Hall in Mattelart 2009). Dans leur connaissance des événements de leur environnement géographique immédiat, ils rejoignent les « natifs » : les francophones (venant du Rwanda, du Burundi, de RDC ou de plus loin encore) de cette ville d’Afrique du Sud utilisent bien plus qu’ailleurs les supports en anglais, accentuant la perte d’audience de titres en français pourtant renommés comme RFI. Internet ne permet simplement que de compléter ce butinage, encore marginal dans les pratiques médiatiques. Ainsi, à la différence de nombreux étudiants du Nord qui ne fréquentent plus les quotidiens ou la télévision qu’en ligne, ceux de Durban continuent à avoir une utilisation traditionnelle de ces supports, en général à la bibliothèque universitaire. Plus généralement, l’emploi généralisé d’internet restait encore majoritairement, en 2009, dans cette communauté africaine, celui du courrier électronique.

Introduction

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étaient déjà des professionnels de l’information et/ou de la communication dans leur pays, ont retrouvé des fonctions dans ce secteur. Souvent, aussi, ils font cours dans des instances universitaires locales. Ainsi, Cláudio Jone, aujourd’hui responsable du journal de 20 heures à la Télévision mozambicaine, nous fait revivre une expérience originale : celle de la transmission par fax de journaux qui ne pouvaient plus être distribués. Cyriaque Paré, au départ journaliste de presse écrite – bien connu par ailleurs pour son site d’actualités lefaso.net –, désormais responsable de la communication du Premier ministre du Burkina Faso analyse la difficile conversion des journaux et des journalistes de pays africains à l’internet. Il a eu le souci de voir si les enquêtes de sa thèse, qui remontaient pour l’essentiel à 2006, devaient être actualisées. Il a vérifié, par de nombreux sondages, qu’elles restaient encore d’actualité. Pourtant, deux études concrètes de sites portail (seneweb.com et abidjan.net, respectivement scrutés par Moda Gueye et Sidiki Bamba) montrent que, peu à peu, les Africains – en particulier ceux de la diaspora mais, de plus en plus, ceux de l’intérieur – ont pris l’habitude de fréquenter la Toile et de participer activement aux forums de discussions. À l’heure de « l’explosion de la communication » (Breton & Proulx 2006), ils élargissent significativement un espace public en quête de nouvelles frontières et créent de véritables espaces pionniers, avec toutes les limites que cela peut engendrer. Étienne Damome, lui, dans le cadre de son post-doc, continue à s’intéresser au secteur de la radio. Ce média reste de loin le plus répandu et le plus utilisé en Afrique, comme l’ont analysé les écrits d’A.-J. Tudesq (entre autres, Tudesq 1998, 2002). Après avoir consacré sa thèse à un aspect que la radio traite de façon de plus en plus abondante (les questions religieuses) et à un secteur géographique particulier (l’Afrique de l’Ouest), il a étendu ses recherches à d’autres pays et d’autres thèmes ; elles vont donner lieu à la publication d’un livre aux Presses Universitaires de Bordeaux. Ici, il s’attache à voir les rapports entre le média et internet. Un détour par une école de journalisme reconnue – le CESTI de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar – prouve que les formateurs (dont fait partie l’auteur, Mamadou N’Diaye, qui avait, lui aussi, soutenu sa thèse à Bordeaux) sont au fait des nouvelles technologies et initient leurs étudiants à leur maniement, en particulier pour un phénomène qui rencontre un succès grandissant : le blogging. L’extraordinaire déploiement du téléphone portable sur le continent ne pouvait pas manquer de bouleverser les méthodes d’investigations journalistiques. Quand on sait qu’il « enregistre la croissance la plus rapide au monde, plus de 50 % par an, selon une étude du cabinet Ernst & Young de juin 2009 » (Abbiateci & Sabot 2010), il était intéressant de voir comment les professionnels allaient modifier leur comportement, jusqu’à «bricoler» des méthodes originales. Norbert Ouendji, avec son expérience de

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rédactions françaises et camerounaises, a pu avoir un regard circonstancié sur la question, après avoir déjà consacré sa thèse à ce sujet. À travers ces cas bien ciblés, nous avons des témoignages divers mais significatifs des évolutions que connaît l’Afrique dans la production comme dans la réception des médias.

BIBLIOGRAPHIE
ABBIATECI, J. & SABOT, A. 2010, La vie sans fil, Le Monde, 26 février, p. 14. BRETON P. & PROULX, S. (éds) 2006, L’explosion de la communication, Paris, La Découverte. CHÉNEAU-LOQUAY, A. (éd.) 2000, Enjeux des technologies de la communication en Afrique : du téléphone à Internet, Paris, Karthala. ––––– 2004, Mondialisation et technologies de la communication en Afrique, Paris, Karthala. CHEVAL, J.-J. & ANTOINE, F. 2006, « Des voies pour la recherche sur la radio », Recherches en Communication, 26 : 7-11. CHEVAL, J.-J. (éd.) 2008, La radio : paroles données, paroles à prendre, Médiamorphoses, 23, Paris, Armand Colin. DAMOME E.L., 2008, « Une diversité paradoxale en Afrique », in J.-J. Cheval (ed.) La radio : paroles données, paroles à prendre, Médiamorphoses, 23, Paris, Armand Colin : 59-64. RTP 2006, « Réflexions sur les études de médias africains», panels sur les TIC, Rencontre du Réseau thématique prioritaire « Études africaines : état des lieux et des savoirs en France », Paris, CNRS, 29, 30 novembre et 1er décembre 2006, <www.etudes-africaines.cnrs.fr/ateliers.php>. [Une manifestation du même type se tient à Bordeaux les 6,7 et 8 septembre 2010. Un atelier est à nouveau consacré aux médias]. LENOBLE-BART, A. & TUDESQ, A.-J. 2008 (éd.) 2008, Connaître les médias d’Afrique subsaharienne. Problématiques, sources et ressources, Paris, Karthala. MATTELART T. 2009, « Les diasporas à l’heure des technologies de l’information et de la communication : petit état des savoirs », TIC et Sociétés, III (1-2), « TIC et diasporas », <http://ticetsociete.revue.org/600≠tocto1n2>. Réseaux 2004, n° 124, « Nouvelles réflexions sur l’Internet ». Réseaux 2008a, n° 152, « Réseaux sociaux de l’Internet ». Réseaux 2008b, n° 150, « Parler politique en ligne ». TUDESQ, A.-J. 1998, L’espoir et l’illusion : actions positives et effets pervers des médias en Afrique subsaharienne, Talence, MSHA. ––––– 2002, L’Afrique parle, l’Afrique écoute : les radios en Afrique subsaharienne, Paris, Karthala.

De la rotative au fax et du fax au web
La longue marche de la démocratisation de la presse au Mozambique
Cláudio JONE* EA 4426 CÉMIC-MICA, Université de Bordeaux

« Parce que nous considérons qu’il existe actuellement de graves problèmes qui constituent une contrainte à l’efficacité et à la crédibilité de l’information, nous proposons que soient appliquées d’ores et déjà certaines méthodes et règles qui assurent la Liberté de Presse » (Magaia 1994 : 136)1.

C

est par ces mots que plus de 150 journalistes mozambicains ont exprimé, en février 1990, leur mécontentement face au contrôle des médias par le pouvoir politique, le Frelimo, Front de libération du Mozambique. En fait, dès son accession au pouvoir en 1975, le nouveau pouvoir, guidé par son projet de société de modernisation à étapes forcées, prit le contrôle éditorial et usurpa la prérogative de nommer les directeurs des entreprises de communication sociale, bien au-delà de Radio Moçambique, seul organe de communication sociale officiellement nationalisé. Pour accomplir ce contrôle, l’État argua que les compagnies étatiques étaient des actionnaires majoritaires dans ces entreprises de presse. En effet, cette ingérence s’effectua sans aucune base juridique légale. Le Département de Travail Idéologique, héritier du département de l’information pendant la guerre de libération coloniale, vit le jour. Sa
* Journaliste à la Télévision du Mozambique. Docteur de l’Université Michel de Montaigne. « Presse et politique en Afrique australe depuis les années 1980 : de la transition au "socialisme" à la rediscussion des hégémonies internes au Mozambique et au Zimbabwe », thèse en Sciences de l’information et de la communication, décembre 2008, Centre d’études des médias, de l’information et de la communication de l’Université Michel de Montaigne Bordeaux 3, sous la direction de Mme Annie Lenoble-Bart. Traductions de l’auteur.

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mission était de produire et de diriger l’information et la propagande du parti ainsi que de contrôler l’information étatique. C’est ce Département qui assigna aux médias un rôle révolutionnaire de mobilisation du peuple au projet « socialiste » imaginé par le Frelimo. Comme dans la période de la guerre où l’information avait un caractère opératoire, militaire, politique et par conséquent fonctionnel dans un contexte de combat, après l’indépendance, le Frelimo imposa sa conception opératoire et militaire à l’information. Si, en général, ceci conduisit à des clivages avec les journalistes, le jeune pouvoir trouva un appui de la part des journalistes blancs de gauche, les « gauchistes », fascinés par son discours moderniste. L’agression de la Rhodésie du Sud, de l’Afrique du Sud ségrégationniste ainsi que l’éclosion d’une rébellion armée au pouvoir du Frelimo eurent l’effet de cristalliser l’alliance idéologique entre ce dernier et les « gauchistes ». Comme l’affirme le journaliste Albino Magaia (cité in Machiana 2002), « le journalisme comme information, commentaire, critique et suggestion était en train d’être trahi. Le "révolutionnarisme" s’accapara des rédactions de la presse mozambicaine ». Le journaliste était devenu, comme l’avait voulu le Frelimo, « le combattant de l’avant-garde dans le front idéologique, incarnant les vertus les plus sublimes du militant, de l’Homme Nouveau, de l’Homme forgé par la Révolution »2. Les médias eux, en général, devinrent des vecteurs de l’expression de l’imaginaire social, l’utopie du Frelimo. Et Mia Couto d’ajouter :
« Les journalistes étaient assiégés, amputés de leur capacité de prendre de la distance avec le pouvoir […] le journalisme mozambicain initiait alors une période d’appauvrissement… La guerre justifiait toujours des mesures d’exception et l’argument de la « sécurité nationale » favorisa qu’un climat de surveillance fut accepté par les journalistes eux-mêmes » (Couto 2006).

Désormais des commissaires politiques siégèrent dans les rédactions et un collège des rédacteurs en chef se réunissait chaque semaine au ministère de l’Information pour recevoir des directives du pouvoir. Cependant, c’est le changement des alliances internes reléguant et marginalisant les « gauchistes » dans leur rôle de guide idéologique de la ligne politique du Frelimo qui précipita le « réveil » des journalistes, surtout des « gauchistes » devenus une sorte d’opposition civile au pouvoir. Bien avant la chute de mur de Berlin, le Frelimo initia un virage idéologique, introduisit l’économie du marché, se désolidarisa du « marxisme-léninisme » et amorça des réformes politiques qui culminèrent avec l’introduction du multipartisme. Ce fut dans ce contexte que les journalistes exigèrent du Président de la République de l’époque, Joaquim Chissano, l’inclusion de la liberté d’expression et de la presse dans le projet de la nouvelle constitution.
2. Extrait du document du 1er Séminaire National de l’Information, Maputo, 12-15 septembre 1977.

De la rotative au fax et du fax au web

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Leur lettre ouverte, connue sous la désignation de « droit du peuple à l’information », dénonça « l’instrumentalisation des médias par le pouvoir et la transformation des journalistes en quasi-porte-parole officiels des institutions gouvernementales ». Les professionnels des médias se disaient « exténués des détentions injustifiées, des menaces, des humiliations publiques et des accusations gratuites de subversion, d’agitation et de banditisme ». La fraction la plus conservatrice du Frelimo considéra l’acte de « conspiration des Blancs » et la lettre de « subversion ». Les « gauchistes », à l’origine du document, se virent accusés de vouloir former un parti d’opposition. Le président Joaquim Chissano, qui accepta de rencontrer les journalistes le 29 mai 1990, se montra agacé par la méthode de confrontation utilisée par les professionnels des médias. Un échange vif dura jusqu’au milieu de la nuit. Les journalistes insistèrent sur la fin de l’interférence politique dans leur travail. Certains allèrent jusqu’à affirmer que s’ils ne pouvaient écrire dans la presse étatique à cause de la censure, alors qu’on leur laisse la liberté de créer leurs journaux. Le Président finit par céder à la pression. Le comité central du Frelimo prit en compte les revendications des journalistes dans la nouvelle constitution approuvée en novembre 1990. Elle consacra dans l’article 74 « le droit à la liberté d’expression et à la liberté de presse ainsi que le droit à l’information ». Désormais, la presse indépendante était admise. Les journalistes libéraux – parmi eux les anciens « gauchistes » qui se sentaient marginalisés – furent alors les premiers à se lancer dans la presse alternative.

Aux origines de la presse diffusée via fax et la découverte de l’édition web
Malgré l’ouverture politique, les clivages entre les journalistes qui avaient une conception libérale – au sens ancien du terme – de l’information et le pouvoir politique ont continué à se détériorer au point que le ministre de l’Information de l’époque a traité ces premiers « d’anarchistes libéraux de l’information ». Déçus par le système étatique de contrôle des médias, les journalistes libéraux vont matérialiser leur rêve ailleurs en fondant la coopérative Mediacoop-jornalistas associados, premier groupe de presse indépendante du pays. C’est lui qui est à l’origine de la diffusion faxée, avec le quotidien Mediafax. L’idée est née comme alternative pour combler l’insuffisance des finances nécessaires à l’impression d’un journal traditionnel. Un an après la constitution de la coopérative, les membres n’avaient pas réussi à rassembler les 200 000 dollars nécessaires pour le lancement d’un hebdomadaire, leur projet principal. Le retard de la sortie de la nouvelle publication laissait impatient l’un des journalistes charismatiques, Carlos Cardoso, ancien « gauchiste » et ancien

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rédacteur en chef de l’agence de presse mozambicaine, l’Agência de Informação de Moçambique, AIM. Les autres membres de la coopérative, craignant de le voir prendre seul une autre voie, décidèrent d’avancer avec une publication moins onéreuse. En effet, Carlos Cardoso avait déjà menacé de faire son propre titre même si ce n’était qu’un simple journal mural, un modèle chinois importé au Mozambique pendant l’époque « socialiste ». Le journal mural – comme son nom l’indique – constitue un ensemble d’informations écrites à la craie sur un mur noir destinées aux travailleurs d’une usine ou aux habitants d’un quartier. Cela ne représentait aucun coût, sinon le déplacement du « journaliste » et l’acquisition de la craie. Fernando Lima, ancien rédacteur en chef adjoint à l’AIM devenu administrateur du groupe Mediacoop, proposa alors à Carlos Cardoso une édition faxée à l’image du supplément économique du journal brésilien Folha de São Paulo, distribué exclusivement aux hommes d’affaires abonnés3. L’équipement nécessaire pour distribuer un tel titre était beaucoup moins onéreux que le recours à une rotative. Il suffisait d’un ordinateur, d’un téléfax et d’abonnés. L’ordinateur et le téléfax ont été financés à hauteur de 3 000 dollars par l’agence norvégienne de développement, NORAD. Le 25 mai 1992, Mediafax vit le jour. Pour séduire les abonnés, les trois premiers numéros furent gratuits. L’abonnement mensuel fut ensuite fixé à 21 dollars. Dès la première semaine, il enregistra déjà 20 abonnés, dont la Présidence de la République. Au bout de quelques mois, il avait 450 abonnés. La publication s’inscrit dans la continuité d’une contestation politique, dans la mise en garde du pouvoir face à ses responsabilités et dans la garantie de la liberté de la presse. Pour Fernando Lima, « le projet Mediafax n’est pas seulement une conquête de la pluralité d’opinions mais aussi une contribution à la démocratie au Mozambique du fait que, sans liberté de la presse, toutes les autres libertés ne sont qu’un leurre »4. Pour la première fois, la ligne éditoriale d’un titre ouvrait de larges espaces aux partis d’opposition émergents. Ce faisant, Mediafax contribuait à l’affirmation des partis d’opposition, l’une des conditions fondamentales pour l’avènement de la démocratie. Très rapidement, Mediafax s’est vu conférer par le petit cercle d’opinion la place du seul espace de vérité, car la langue de bois continuait à enfermer le discours de la presse publique et étatique. Ainsi, les gouvernants se sont vus contraints de tenir compte du discours de ce titre indépendant. Une dépêche AFP dit à juste titre : « le bulletin quotidien d’informations Mediafax est déjà considéré comme une source respectée d’information sur le Mozambique. Lu par le Président Joaquim Chissano, commenté en conseil
3. 4. Fernando Lima, entretien, Maputo, août 2003. D’autres sources considèrent l’édition du Mediafax comme une inspiration du modèle de l’agence d’information russe, Interfax. Ibid.

De la rotative au fax et du fax au web

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des ministres, Mediafax dénonce scandales et corruption, n’épargnant ni le gouvernement ni l’opposition, et détonne au milieu d’une presse officielle sclérosée »5. Bill Keller, directeur du New York Times, alors correspondant en Afrique australe, dit à son égard que « Mediafax est l’avant-garde de la presse libre au Mozambique et un modèle de liberté de la presse en Afrique »6.

Un modèle reproduit
Le succès de Mediafax inspira rapidement d’autres journalistes. La publication ne subissait pas les aléas de la variation de l’offre de la publicité, ne nécessitait pas d’imprimerie, ni le réseau de distribution des journaux traditionnels. Pour faire six pages de format A4, un ordinateur et trois à quatre journalistes avec deux lignes de fax étaient suffisants. Ainsi, Imparcial, Metical, Correio da Manhã, Diário de Negócios virent le jour. Un véritable marché, essentiellement composé des représentations diplomatiques, des ONG, des organismes publics, des cadres supérieurs fut conquis par les nouvelles publications. Ce marché trouva un double avantage : d’abord une opinion indépendante alors inexistante dans le seul quotidien pro-gouvernemental Notícias et ensuite les publications étaient disponibles dans les bureaux dès 5 heures du matin. L’originalité de Mediafax fut également reprise au Mozambique par l’AIM, par l’agence portugaise d’information, Lusa, et dépassa les frontières. Par ses écrits, Bill Keller attira l’intérêt des universités américaines sur cette expérience (Kirshenblatt-Gimblett 1996). De l’Angola, un journaliste, Ricardo de Mello fit le déplacement pour Maputo pour apprendre le fonctionnement de Mediafax. De retour en Angola, Ricardo de Mello créa Imparcial-Fax, inspiré du modèle mozambicain7. En dépit des inconvénients liés à ce type de journaux, exiguïté d’espace (entre 6 et 12 articles maximum) et facilité de reproduction par la voie de photocopie, la diffusion faxée est aujourd’hui l’une des spécificités de la presse mozambicaine. Plus d’une centaine de titres existent dans tout le pays et certains se sont déjà affirmés comme une sorte de presse régionale. Ainsi, Mediafax, Correio da Manhã, Canal de Moçambique à Maputo (au sud du pays), O Autarca à Beira et Diário da Zambézia à Quelimane (au centre), Wamphula Fax à Nampula, Horizonte à Pemba et Faísca à Lichinga (au nord) sont une référence locale. Désormais, avec l’évolution technologique, les bulletins fax allient de plus en plus l’édition électronique, ce qui leur permet de distribuer sans pour autant multiplier les coûts de production. Plus
5. « Mediafax, dernier-né turbulent de la presse mozambicaine », Dépêche AFP, Maputo, 5 mars 1993. 6. Bill Keller, « By Pluck and Fax, Tiny Free Press », New York Times, Business 6, 1er mars 1993. 7. Ricardo de Mello fut assassiné à Luanda, capitale d’Angola, en 1995, alors qu’il menait des recherches sur des affaires impliquant le pouvoir en place.