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Les médias et le pouvoir

De
75 pages
La concentration des médias atteint un point sans équivalent. Internet bouleverse le rapport des industries aux représentations. Mais si les populations profitent des opportunités de démocratisation médiatique, elles subissent aussi des effets de ré-instrumentalisation. Plus déroutant encore, une fraction importante de ces populations se tourne vers des formes de contestation qui débouchent sur la xénophobie et le racisme. Ce livre prend la mesure du télescopage entre épuisement des récits politiques classiques, prolifération des moyens de communication et développement des capitalismes globalisés, qui sapent les formes stables d'échange et de coopération.
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Couverture

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4e de couverture

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La Philosophie en commun

La Philosophie en commun

Collection dirigée par Stéphane Douailler,

Jacques Poulain, Patrice Vermeren

 

Nourrie trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée, l’exercice de la réflexion a souvent voué les philosophes à un individualisme forcené, renforcé par le culte de l’écriture. Les querelles engendrées par l’adulation de l’originalité y ont trop aisément supplanté tout débat politique théorique.

Notre siècle a découvert l’enracinement de la pensée dans le langage. S’invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage du jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y soustrayait royalement ses propres résultats. Condamnées également à l’éclatement, les diverses traditions philosophiques se voyaient contraintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les enserraient encore. La crise des fondements scientifiques, la falsification des divers régimes politiques, la neutralisation des sciences humaines et l’explosion technologique ont fait apparaître de leur côté leurs faillites, induisant à reporter leurs espoirs sur la philosophie, autorisant à attendre du partage critique de la vérité jusqu’à la satisfaction des exigences sociales de justice et de liberté. Le débat critique se reconnaissait être une forme de vie.

Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les philosophes à la pratique orale de l’argumentation, faisant surgir des institutions comme l’École de Korcula (Yougoslavie), le Collège de Philosophie (Paris) ou l’Institut de Philosophie (Madrid). L’objectif de cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce partage en commun du jugement de vérité. Il est d’affronter et de surmonter ce qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la dénégation et du refoulement de ce partage du jugement.

Dernières parutions

Cyrille G.B. KONÉ,Sur la maîtrise de la violence,2017

Serpil TUNÇ ÜTEBAY,Justice en tant que loi, justice au-delà de la loi. Hobbes, Derrida et lesCritical Legal Studies,2017.

Sergueï GACHKOV,La politique et l’histoire dans la philosophie française face au socialisme réel dans l’après-guerre, Jean-Paul Sartre, Cornelius Castoriadis et Claude Lefort,2017.

Ivan TRUJILLO,De la possibilité d’une fiction historique chez Jacques Derrida, Phénoménologie, grammatologie, poétique,2016.

Marcos AGUIRRE, Cécilia SANCHEZ,Réflexions sur la politique et la culture en Amérique latine. Marcos García de la Huerta, lectures et délectures, 2016.

Paolo QUINTILI, Carlo CAPPA et Donatella PALOMBA,Université ou antiuniversité. Les humanités dans l’idée de formation supérieure, 2016.

Titre

Ivan Schuliaquer

 

 

 

 

 

 

 

Les médias et le pouvoir

 

Six intellectuels en quête de définitions

 

Vattimo-G.Canclini-Negri-Laclau-Boczkowski-Vommaro

 

 

 

 

Préface d’Eric Maigret

 

 

 

 

 

 

 

 

images1

Copyright

 

 

 

Ouvrage édité dans le cadre du Programme “Sur” de Soutien aux Traductions du Ministère des Affaires étrangères et du Culte de la République Argentine.

Obra editada en el marco del Programa “Sur” de Apoyo a las Traducciones del Ministerio de Relaciones Exteriores y Culto de la República Argentina.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

El poder de los medios© Capital Intelectual, 2014 © Ivan Schuliaquer, 2014

Traduction de l’espagnol par Valentine de Boisriou

 

Image de couverture :

Darle Todo,Antonio Seguí, 2010.

Photo, © Béatrice Hatala, 2010.

 

 

 

© L’Harmattan, 2017

5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr

EAN Epub :978-2-336-79123-4

Préface
Le pouvoir des médias : un raccourci utile pour décrire un « objet ingérable »

Parler de pouvoir des médias n’a guère de sens si l’on se place du point de vue vaguement paranoïaque des effets qu’aurait le grand monstre électronique sur les comportements et la vie politique. La télévision n’est pas le Léviathan de la mythologie et de la Bible, un être protéiforme qui nous menacerait par son étrangeté, ni même celui de Thomas Hobbes, une autorité absolue devant laquelle tous devraient s’incliner pour constituer une volonté politique unique. Le cadre des « paniques morales » et celui du « contrat social » ne sont vraiment pas les plus appropriés pour débattre de la place des médias dans nos vies. Pour autant, puisqu’ils sont une extension de nos sens comme le disait McLuhan, puisqu’ils nourrissent nos discussions et nos actions comme le pensait Gabriel Tarde, les médias font profondément partie de l’espace social et politique. Ils s’inscrivent plus fondamentalement dans un processus continu de sélection et de constitution des enjeux rendus publics et participent de ce fait de la construction de la réalité individuellement et collectivement saisie. Evoquer le pouvoir des médias devient alors un raccourci très parlant pour nommer quelque chose de très complexe à décomposer : l’ensemble fluctuant des relations entre forces économiques, institutions, législateur, personnel politique, professionnels des médias (journalistes, annonceurs, directeurs de chaînes, etc.), représentations encodées (textes et sous-textes plus ou moins accentués), publics, mouvements sociaux… Quelle est la résultante, à tout moment, de l’interaction entre le système de propriété et de régulation des médias, là ou plutôt les cultures journalistiques, les stratégies des partis politiques, les revendications citoyennes et les jeux de symboles sur les scènes médiatiques ?

C’est à cette série de questions ramassées en une que tente de répondre ce livre en fournissant un instantané de la recherche, sur fond de montée des incertitudes. La concentration des médias atteint un point sans équivalent dans de nombreux pays, en particulier dans le secteur de l’information (le nombre d’agences de presse est devenu excessivement bas). Internet bouleverse le rapport des industries aux représentations, qu’elles qualifient de « contenus » pour tenter d’en restreindre la complexité et de les faire entrer de nouveau dans les circuits de distribution éprouvés, mais il semble qu’il n’y ait rien à faire : le Génie ne souhaite pas rentrer dans la bouteille. Les populations, constituées ou non en publics, profitent des opportunités de démocratisation médiatique sans éviter de subir des effets de ré-instrumentalisation, comme dans les émissions à sms de téléspectateurs où la participation n’est souvent qu’un prétexte au maintien des programmes traditionnels. Plus déroutant encore, alors qu’elles disposent de nouvelles opportunités d’expression, une fraction importante de ces populations se tourne vers des formes de contestation qui n’inspirent guère la confiance lorsqu’elles débouchent sur la xénophobie et le racisme, à travers ce que l’on nomme les nouveaux « populismes », pour la plupart sans potentiel démocratique manifeste, là où on attendait que se structure un grand mouvement progressiste après Seattle.

Ces mouvements en partie contradictoires, Ivan Schuliaquer a choisi de les mettre en perspective en s’adressant à six chercheurs, connus pour leurs publications de premier plan dans des domaines complémentaires : le philosophe Gianni Vattimo, penseur de la postmodernité et de la fin des grands récits ; le spécialiste des médias numériques Pablo Boczkowski ; le grand théoricien postmarxiste des populismes, le regretté Ernesto Laclau ; le sociologue de la communication et de la politique, Gabriel Vommaro ; le théoricien de la « multitude », Antonio Negri ; et l’anthropologue de la mondialisation, Néstor García Canclini. En fin connaisseur de la situation européenne et en spécialiste des médias et de la politique sur le continent sud-américain, Ivan Schuliaquer ne parle pas de n’importe où. Depuis son observatoire argentin, il mesure le rôle joué par les très sévères crises économiques, entretenues par le rigorisme des institutions financières internationales, dans la montée d’un sentiment d’impuissance. L’épuisement des récits politiques classiques, la désinstitutionnalisation continue et la prolifération des moyens de communication, qui ont permis de mettre fin à l’opposition trop violente entre experts et amateurs, rencontrent la trajectoire des capitalismes globalisés, qui sapent les formes stables d’échange et de coopération, accroissent les inégalités et les incertitudes existentielles, en induisant une peur des autres. L’impuissance laisse place à une défiance généralisée dans le contexte d’un néolibéralisme aggravé, qui provoque épuisement, rejet, absence de solution collective. La société est « assiégée », ainsi que le formule bien Zygmunt Bauman, obsédée par l’altérité, fascinée par l’idée de risque comme le sont les moustiques par la lumière des lampes.

Tout ceci explique l’importance conférée dans ce livre aux thématiques politiques, au sens large comme au sens restreint, notamment aux possibilités de subversion, au-delà des interrogations sur les médias eux-mêmes. Il ne faut pas être médiacentrique si l’on veut comprendre ce que font les médias et ce que les gens font ou ne font pas des médias. Il ne faut pas être déterministe non plus, ce que ne sont pas les auteurs interrogés. Quand Pablo Boczkowski observe qu’Internet a d’abord contribué à l’homogénéisation des contenus informatifs, ce n’est pas dans un but dénonciateur, ni pour nier le rôle émancipateur des médias numériques, c’est pour établir un paysage qui peut être modifié. De la même façon, Néstor García Canclini aborde-t-il la mondialisation comme un ensemble de processus disjoints, comme « un objet excessif et ingérable », à mettre en récit sous peine d’en limiter la saisie.

Les intellectuels réunis ici ne partagent pas pour autant les mêmes points de vue. Ce n’est pas la moindre des qualités de cet ouvrage que de réunir des voix discordantes, comme il se doit dans un forum. Le lecteur curieux fera la liste des accords et des désaccords au sein d’une mouvance de gauche très marquée par la sortie du marxisme, qu’elle soit influencée par l’herméneutique avec García Canclini et Vattimo (qui revendique aussi l’héritage catholique) ou par la linguistique post-structuraliste et le gramscisme avec Laclau. Je retiens pour ma part l’opposition entre une philosophie de l’immédiateté aux accents prophétiques, misant sur Internet et l’irruption des réseaux sociaux, celle de Negri, et une pensée de la construction politique purement contingente, celle de Laclau, qui ne rejette pas le populisme en soi. Le débat entre ces deux auteurs est récurrent et structurant, donc éclairant, pour la recherche mondiale.

En choisissant de réunir des auteurs issus de son continent et de l’Italie, Ivan Schuliaquer nous rappelle que l’Amérique du Nord et l’Europe du Nord ne détiennent pas le monopole de la pensée. Ce livre démontre s’il en est besoin la vitalité de la recherche latino-américaine et italienne, sur plusieurs générations, même s’il faut rappeler que nombre des auteurs présents ici ont choisi ou ont été contraints de travailler dans d’autres pays que celui dans lequel ils sont nés : la recherche mondialisée n’est pas exempte de rapports de force et de hiérarchies, certes en grande partie « ingérables ».

Eric Maigret

Professeur de sociologie des médias, Sorbonne Nouvelle

En quête de définitions

Il est difficile de compléter un puzzle tout en sachant qu’il en manque la plupart des pièces, tandis que certaines sont en cours de fabrication et qu’en plus, il ne se formera pas un dessin mais une superposition d’images multiples.

Compléter le puzzle du pouvoir des médias implique que l’on entre dans une énigme sans réponses totalisantes. Cependant, disposer de plusieurs pièces assemblées – bien qu’elles puissent être dispersées, se chevaucher et comporter de nombreuses lacunes – ne revient pas au même que de ne rien avoir du tout. En fait, nous avons tous des cartes qui relient dans nos esprits la politique aux médias, parce qu’elles constituent une manière de nous orienter dans un monde traversé par les outils de communication.

Le fait que l’on ne puisse plus penser la politique sans les médias, ni les médias sans la politique, n’est pas nouveau. Pourtant, depuis ces dernières années, comme jamais auparavant, le rôle des médias fait partie du débat social quotidien : on n’accepte plus l’existence d’un narrateur omniscient du roman de la réalité. Ainsi, l’idée que les médias puissent être objectifs et neutres est en crise. Cela dit, si l’on écarte l’idée que les médias ne provoquent rien, ou qu’ils ne font que « refléter la réalité », on peut tomber dans un autre extrême : celui de penser les sujets comme des marionnettes manipulées de façon univoque par les fils tissés par les médias. Il semble alors qu’il s’agisse de sortir des débats binaires et de permettre des discussions.

Au cours de cette époque de transition dans l’histoire de la communication, les médias ne sont ni tout-puissants, ni négligeables. Au sein de l’univers qui s’ouvre entre ces deux pôles, ce livre se propose de naviguer en quête de définitions pouvant mettre en perspective le pouvoir des médias. Sans réponses toutes faites, avec l’objectif de générer des questions et des réactions et en se concentrant sur la dimension informative de ces médias.

Nous vivons dans un monde plein d’images et de mots. Ces images et ces mots ne viennent pas d’une autre planète : ils forment, constituent, dessinent, construisent et reconfigurent l’univers que nous habitons. Dans ce cadre, les médias sont l’un des acteurs disposant du plus de poids pour faire circuler les images et les mots, et pour définir les sens sociaux d’un monde partagé.

Cependant, ce livre, pas plus que les médias, n’a été écrit sur une île déserte abstraite de son temps, de son histoire, de sa géographie. Il a été écrit en Amérique du Sud, alors que le rôle des médias, les intérêts de leurs propriétaires, et leur relation avec la politique sont remis en question. Ce débat est apparu au début du 21e siècle, avec l’arrivée des gouvernements de gauche et leur confrontation, plus ou moins frontale et dans un cadre démocratique, avec les grands groupes médiatiques commerciaux nationaux dans une bataille publique qui, selon les pays, a atteint des niveaux de débat inédits. Il y a donc une bataille quotidienne pour le sens commun et pour la définition de l’agenda public. Dans ce cadre, il existe des récits contradictoires et superposés de la réalité. Au milieu de ces accusations croisées et dont le volume ne cesse d’augmenter, l’écoute se fait difficile.

Ce livre a également été écrit dans le contexte d’une reconfiguration médiatique, qui voit les médias digitaux confluer avec les traditionnels – la radio, la télévision, les journaux – et ainsi affecter et transformer nos façons de communiquer. Tout est relié, converge, et nous nous faisons alors une idée du monde dans lequel le temps et l’espace se font toujours plus flexibles. L’information est l’un des domaines où cela est le plus visible. Le rôle de « phare du sens » joué par les grands groupes médiatiques, qui sélectionnent ce qui entre ou non dans l’agenda journalistique – et par conséquent, dans l’agenda public – et dictent quelles sont les questions importantes pour la société est plus que jamais un terrain disputé, sur les plans politique, symbolique et commercial.

Dans les pays démocratiques, les médias de masse restent les fournisseurs de la matière première de la plupart des questions dont parle la société et ils sont des amplificateurs de situations. Ils sont ainsi capables de mettre en évidence celles qui méritent, ou non, attention et existence publique. Cependant, dans un monde qui, au niveau commercial, est toujours plus dirigé vers les niches et la personnalisation des expériences de consommation, leur modèle répond moins aux désirs de l’usager. Ainsi, sur une planète où coexistent des cultures multiples, le devenir des médias traditionnels, pris dans la crise des grands récits, est une question ouverte.

Les messages des médias traditionnels peuvent aujourd’hui être débattus au travers des médias digitaux, qui, quant à eux, permettent à leurs usagers d’atteindre un cercle social beaucoup plus élargi que celui qu’ils partageaient dans leur salon ou autour de la table d’un bar. Au moins potentiellement. En effet, les dernières protestations sociales ayant eu un grand impact à différents points de la planète se sont articulées à l’aide des réseaux sociaux. Les griefs des mouvements étaient dirigés contre les gouvernements et le monde financier, mais également contre les groupes médiatiques. Pourtant, jusqu’à présent, personne n’a obtenu un changement politique grâce à un million de « J’aime » sur Facebook. Les mouvements qui définissent les mobilisations sociales se jouent encore dans la rue.