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LES MÈRES TROP BONNES

De
156 pages
Comment une mère peut-elle être trop bonne ? Il s'agit ici sous un angle psychanalytique de remettre en cause le mythe sacro-saint de la mère admirable.
En fait la relation mère/enfant résulte d'un apprentissage et si, faute de montrer peu à peu à son enfant que contrairement au don sans réciprocité de la relation mère/enfant, le mode de relation des adultes se fonde sur l'échange, une mère " admirable " ne devra pas s'étonner de voir ses enfants devenus grands ne lui manifester que peu d'attention alors que des mères exigeantes et peu affectueuses restent souvent passionnément aimées de leurs enfants.
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LES MÈRES

TROP
BONNES

DU MÊME AUTEUR

- Les sourc:es inc:onscientes la misogynie, Robert Laffont, de - Cannibalisme p!ychique et obésité, Delachaux

1977.

et Niestlé, 1997. 1998. 1999

- Travail du deui4 travail de vie, L'Harmattan,

Le sadomasochisme ordinaire, L'Harmattan,

Gabrielle RUBIN

LES MÈRES TROP BONNES

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection Études psychanalytiqlles dirigée par Alain Julien Brun et Joël Bernat

La collection Études Psychanalytiques veut proposer un pas de côté et non de plus, en invitant tous ceux que la praxis (théorie et pratique) pousse à écrire, ce, "hors chapelle", hors "école", dans la psychanalyse.

Déjà parus

Joël BERNAT, Le processus psychique et la théorie freudienne. Au-delà de la représentation, 1996. Martine DERZELLE, La pensée empêchée, Pour une conception psychosomatique de l'hypocondrie, 1997. Thémélis DIAMANTIS, Sens et connaissance dans le freudisme, 1997. Yves GERIN, Souffrance et psychose, 1997. Filip GEERARDYN, Gertrudis VAN DE VIJVER, (dir), Aux sources de la psychanalyse, 1997. Yves MA TISSON, Approche psychanalytique du trouble sensoriel des mots, 1998. Houriya ABDELOUAHED, La visualité du langage, 1998. Stéphane LELONG, Fantasme maternel etfoUe, 1998. Patrick DI MASCIO, Freud après Auschwitz, 1998. Gabrielle RUBIN, Travail du deuil, travail de vie, 1998. Franca MADIONI, Le temps et la psychose, 1998. Marie-Thérèse NEYRAUT-SUTTERMAN et collaborateurs, L'animal et le psychanalyste, 1998. Miguel Zapata GARCIA, Aux racines du religieux, 1999. Eliane AUBERT, Alzheimer au quotidien, 1999. Mohamed MESBAH, Le transfert dans le champ freudien, 1999. Gabrielle RUBIN, Le sadomasochisme ordinaire, 1999 Anne CADIER, L'écoute de l'analyste et la musique baroque, 1999. Maurice-David MATISSON, Les mises en scènes du théâtre et du psychodrame. L'injonction spectaculaire, 2000. René LALOUE, La psychose selon Freud, 2000. Roseline HURION, Les crépuscules de l'angoisse, 2000.

(Ç)L'Harmattan,

2000

ISBN: 2-7475-0042-X

INTRODUCTION

«( Quand on a vu l'enfant rassasié abandonner le sein, retomber dans les bras de sa 111ère t, lesJoues rouges, avec un sourire heureux e s'endormir, on ne peut n1anquer de dire que cette in1agereste le 1110dèle et l'expression de la satisfaction sexuelle )), écrit Freud, et plus loin il ajoute: « Ce n'est pas sails raison que l'etifant au sein de la mère est devenu le protorype de toute relation an10ureuse. Trouver l'o~jet sexuel n'est, en somme, que le retrouver)) 1. Il s'agit là de l'enfant, mais il n'est que d'observer une mère contemplant le nourrisson qu'elle tient dans ses bras pour découvrir sur son visage le même sourire de béatitude heureuse. Et on vérifie alors une fois de plus ce que l'on sait depuis toujours: les rapports mère/bébé sont des rapports passionnels. I...,enourrisson grandit cependant et ce rapport, que l'on peut nommer « normalement excessif », se modifie peu à peu dans le sens d'une plus grande modération jusqu'au moment où il se stabilise en une profonde affection qui durera toute la vie. 'Mais il arrive parfois que les c110ses se passent moins bien et que ces attitudes passionnelles perdurent, soit du côté de la mère, soit du côté de l'enfant, avec des conséquences à la fois semblables et opposées.
1 Sigmund Freud, Trois essais sur la théoriede la sexualité, Idées Galfunard, 1971.

Pour la mère, en effet, continuer à se comporter comme une mère de nourrisson va entraîner un excès de sacrifices, d'oubli de soi et d'attentions, qui [mit par ressembler à du masochisme et va pousser l'enfant à essayer d'éviter cet amour qui ne demande rien en retour mais qui, par là même, sera trop envahissant. Ce manque de réciprocité - dont elle est pourtant en grande partie responsable - est cause d'une profonde souffrance chez la mère, qui ne peut en comprendre la raison. On voit cependant aussi de nombreux enfants qui portent la même blessure, mais inversée comme le serait une image dans le miroir, et si la souffrance de la mère se traduit par cette plainte: « Pourquoi filon enfant m 'oublie-t-il ? ), celle de l'enfant s'exprime par cette question douloureuse: « j)otlrquoi fila mère fil 'a-t-ellesi peu aimé? ). Tous ces mal-aimés ont un autre point commun, c'est un grand désarroi qu'ils cachent de leur mieux: avouer leur détresse pourrait en effet apparaître comme une accusation portée contre leurs enfants pour les unes et contre leur mère pour les autres, et de cela ils ne veulent à aucun prix. Ce qui arrive à une mère qui est comme « oubliée» par ses enfants la désoriente et lui semble incompréhensible car elle ne trouve pas de raison à une telle attitude. Elle, elle aime ses enfants plus que tout au monde, et eux l'oublient. Elle fait pourtant tout son possible pour être légère, ne leur imposant rien, ne leur demandant ni de venir la voir souvent, ni de l'aider face aux difficultés de la vie, alors qu'elle-même est constamment prête à répondre aux moindres de leurs appels; ce qu'elle aimerait recevoir, c'est seulement une petite marque d'attention de temps en temps, un simple signe d'affection. Et pourtant, ajoute-t-elle aussitôt, ne vous y trompez pas, cc sont de bons petits: leurs amis, leurs conjoints, leurs

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collègues de travail les apprécient et parfois même vantent leur serviabilité. I-Ja mère seule semble donc être exclue de leur sollicitude. Cette interrogation provoque immanquablement un retour de toutes ces mères sur elles-mêmes, retour durant lequel elles se demandent quelles sont les fautes dont elles se sont rendues coupables pour qu'il en soit ainsi. Que tout cela soit de leur faute leur apparaît en effet comme une évidence et, bien naturellement, elles trouvent toute une série de maladresses et d'erreurs qu'elles ont commises dans l'éducation de leurs enfants: parce qu'elles sont des êtres humains elles se sont trompées, parce qu'elles ne possèdent pas tout le savoir elles n'ont pas pu répondre à toutes leurs questions, parce qu'elles ne sont pas toutespuissantes elles n'ont pas pu les protéger de tous les malheurs. Et, de tout cela, elles se culpabilisent. Or une analyse attentive prouve justement que, loin d'avoir été des mères « pas assez bonnes », de telles femmes ont été de trop bonnes mères. Cette façon de penser \Ta à l'encontre non seulement des idées cOlntnunément admises, mais même à l'encontre de toute logique: en bonne logique du conscient, en effet, plus une mère (ou toute autre personne) est attentive, affectueuse et généreuse vis-à-vis de son enfant et plus la réciproque doit être de règle. Aussi, elles se sentent toutes désorientées lorsque, soit par leurs propres moyens, soit avec 1non aide ou a,rec celle d'un proche, il leur faut pourtant bien constater qu'elles ont en somme été de bonnes mères, ou du moins qu'elles n'ont pas été pires que la plupart des autres et même bien souvent meilleures qu'elles. Alors elles s'étonnent que certaines mères peu attentives, dures ou imbues d'elles-mêmes, puissent avoir des enfants qui, attentifs à leur bien-être, les entourent

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affectueusement piètre résultat.

alors qu'elles-mêmes

ont obtenu

un aUSS1

Or, ainsi que le montrent la clinique et l'étude de nombreuses autobiographies, le comportement des enfants qui portent l'inguérissable blessure du manque d'amour maternel est tout à fait semblable. Eux non plus n'adressent pas de reproches à leur mère et ils ne l'accusent de rien; ils se permettent seulement de lui adresser cette question désolée: ((Maman, pourquoi ne m'aimes-tu pas? )). Et eux continuent, envers et contre tout, à l'aimer passionnément. La réponse qu'ils donnent, plus ou moins inconsciemment suivant les cas, à leur propre question, c'est que tout est évidemment de leur faute: si elle ne les a pas aimés, c'est qu'ils n'ont pas été comme ils auraient dû être: telle fille pense que pour être aimée de sa mère elle aurait dû naître garçon, tel garçon qu'il aurait dû ressembler à son frèrele-favori, un autre encore qu'il aurait mieux valu qu'il ne naisse pas du tout puisque sa présence fatiguait sa mère, etc. Puisque leur mère bien-aimée ne peut avoir tort, il faut nécessairement qu'ils se sentent coupables de n'avoir pas su la contenter. L'hypothèse que j'exposerai ci-après est une tentative de réponse à cette double interrogation: comment comprendre que des mères très attentives et très aimantes soient comme « oubliées» dans les démonstrations d'affection et d'intérêt de leurs enfants, alors que les enfants qui ont eu des mères égoïstes et dures sont aux petits soins pour elles? Je redis qu'en ce qui concerne les mères oubliées je crois, contrairelnent à l'opinion commune et à ce qu'elles pensent elles-mêmes, que cc ne sont pas des mères qui n'en ont pas fait assez pour leurs enfants, mais des mères qui en

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ont tràp fait et qui, si l'on ose dire, ont été de trop bonnes mères. Il est certain que pareille proposition apparaît comme absurde et choquante: comment peut-on être une trop bonne mère? Et comment trop de bonté pourrait-il aboutir à un mauvais résultat? Je pense quant à moi que, dans quelque domaine que ce soit, le « troP» conduit toujours au malheur, de la même façon et tout autant que le « pas assez» car seule la juste mesure peut mener au juste résultat. Qui plus est, il faut aller jusqu'à inclure, dans ce « trop », des actes aussi admirés que le sacrifice total de soimême ou le « furor sanandi» dont Freud nous a signalé les dangers. C'est une façon de voir, étrangère à notre culture, qui privilégie l'absolu et pour laquelle aller jusqu'au bout de son désir (car même se sacrifier pour les autres c'est en fait satisfaire son propre désir) est une preuve de grandeur. Pour la plupart d'entre nous, en effet, la capacité de mettre un frein et de contrôler ses propres pulsions n'est pas perçue COlnme une difficile conquête de la réflexion mais plutôt comme un signe de tiédeur, voire de médiocrité. C'est en utilisant une forme de relation de couple très 2 que j'ai pu mieux comprendre la relation répandue mère/ enfant particulière dont je traite ici. Cette forme de relation s'apparente de très près à ce que nous appelons, à la suite de Freud, « le sadomasochisfI?e moral» et concerne toutes les configurations que peuvent prendre des couples (par exemple les couples homme/ femme, directeur/ collaborateur, peuple dominant/peuple soumis, etc.) et elle s'applique naturellement
2 Relation que j'ai étudiée L'Harmattan, 1999. dans mon ouvrage Le sadolnasochisme ordinaire,

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aussi au couple dont il sera ici question de façon privilégiée: celui que forment une mère et son enfant. Comme dans Le sadomasochisme ordinaire je prendrai ici le mot « sadisme» dans son acception de « pulsion d'emprise », le masochiste étant celui qui accepte de se soumettre à l'emprise de l'autre. J'élargis ainsi le champ d'action du sadomasochisme aux rapports « dominant-dominé» et je l'éloigne donc de son appartenance à la perversion proprement dite, sans évidemment en exclure la composante sexuelle névrotique qui en fait partie. Je ne fais ainsi que suivre les indications de Freud lorsqu'il dit que, dans le cas de sadisme moral, celui-ci « se nommerait alors pulsion de destruction, pulsion d'enJjJriseou volonté de puissance )) 3. De son côté Daniel I.Jagache écrivait, dans son article « Situation de l'agressivité»: «En raison de l'inJjJortance {les relations intetpersonnelles, parce que les tendances agressives- comme les autres tendances - ne s'actualisent que dans Ufl contexte interp!Jchologique (relations d'individu à individu, d'individu à groupe, de groupe à groupe), une théorie de l'agressivité chez l'hon/me ne petit être qu'une théorie du sadomasochisme, ~ettant l'accent sur les relations de domination-sotllnission. La théorie peut mettre en œuvre non des tendances ou despulsions isolées, mais des positions, attitudes Otlintentions d'tln slfjet c01Télativesaux positions, attitudes ou intentions d'un autre stijet,. cOlTélatives,c'est-à-dire !)llnétriques ou complémentaires )). 4 Ces textes nous permettent de qualifier de sadisme moral toute attitude de domination exagérée, mais il me faut cependant préciser que, tout en étant similaires, les termes de « sadique moral» et de « dominant)} présentel1t une certaine différence d'intensité par rapport à l'excitation sexuelle qu'ils procurent: c'est en effet a,Tec une forte jouissance que le sadique utilise sa pulsion d'emprise pour ôter toute liberté à
3 Freud S., Le problème économique du masor:hislne, 1924, pe17Jersion,P.U.F., 1974.
ln Névrose, psychose et
.

4 Daniel Lagache, Œuvres IV, Bibliothèque de Psychanalyse, P.U.F., 1982. 12

son masochiste. Le «dominant », quant à lui, soumet .le « dominé» à sa loi presque naturellement et parce qu'il est ainsi fait. Une telle situation lui procure bien évidemment du plaisir, mais cette jouissance n'est pas la principale motivation de ses actes. Ma façon de voir le masochiste est, elle aussi, assez différente de ce que recouvre habituellement ce mot; il Y a en effet chez le masochiste, outre les caractéristiques de soumission et de passivité apparentes qu'on lui attribue à juste titre, des capacités affectives exceptionnelles. Je pense en effet que le masochiste se sacrifie, certes en partie pour son plaisir (puisque ce sacrifice le valorise narcissiquement à ses propres yeux comme à ceux des autres), mais aussi parce que c'est un altruiste, qui prête beaucoup d'attention à son partenaire, dont il fait passer les désirs et le bien-être avant les siens propres. D'un autre côté, je refuse absolument l'idée d'une passivité réelle qui, pour Freud comme pour beaucoup d'autres, est l'aspect distinctif du masochisme. Je pense en effet que non seulement le masoçhiste n'est pas passif mais, qui plus est, que c'est la pulsion masochiste de l'un des membres du couple qui induit souvent le sadisme de son partenaire. De même que je refuse de croire à la passivité du masochiste, je récuse aussi le «masochisme féminin» qui, à mon avis, n'existe pas et n'est qu'une idée reçue - une de plus. En effet, postuler l'existence d'un masochisme spécifiquement fémil1Ïn (ce qui, traduit en langage courant, revient à prétendre qu'au fond les femmes maltraitées, trompées, voire battues par leur partenaire « aiment ça ») conduit à méconnaître l'extrême complexité du masochisme et sa présence chez bien des hommes, comme l'avait d'ailleurs montré Freud. On ne peut cependant pas nier qu'il y ait bien davantage de femmes que d'hommes masochistes, qu'elles le

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soient de leur propre chef ou parce qu'elles sont opprimées, maltraitées, et infériorisées par d'autres sans se révolter. Cette plus grande quantité de femmes masochistes se comprend aisément si l'on accepte mon idée d'un masochisme maternel et non féminin; ce masochisme particulier étant lié à la fonction maternelle et non au sexe féminin. Il faut bien garder à l'esprit l'idée qu'il existe un masochisme maternel normal, et même indispensable, si l'on veut comprendre pourquoi il y a tant de « trop bonnes mères ».
Ce qui vient d'ailleurs renforcer cette proposition, c'est que le masochisme maternel n'est pas réservé aux femmes mais qu'il est commun aux mères de toutes les espèces, aussi bien humaines qu'animales. Et à certains pères également, du reste. Et, en effet, si le masochisme maternel n'existait pas, ni la vie animale, ni l'humanité n'existeraient car les petits ont impérativement besoin, pour vivre et pour se développer, de ces vertus majoritairement féminines que sont le dévouement, l'esprit de sacrifice, le don de soi, etc. Personne sauf une mère (parfois le père qui, après la naissance, devient alors une mère de substitution), n'est capable de la quantité et de la qualité de dévouement qui sont nécessaires aux enfatlts : cela commence par neuf mois de grossesse (pas toujours sans soucis), contitlue par l'accouchement (pas forcément facile), se poursuit par les nuits constamment troublées de la mère (des tétées toutes l~s quelques heures, puis la poussée dentaire, puis les petites maladies infantiles, les cauchemars, les pleurs). Or il faut constater qu'elles considèrent comme leurs plus grandes joies toutes ces tâches et qu'elles vont même jusqu'à accepter le sacrifice de leur propre existence pour sauver celle de leurs enfants, ce qui va à l'encontre de l'instinct de vie, si fort en n'importe quelle autre circonstance.

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Comme il s'agira uniquement, dans cet ouvrage, de masochisme moral, je traiterai donc, comme je l'ai déjà indiqué, du sadisme dans son acception de « pulsion d'emprise» ou de « volonté de puissance », à défaut d'un autre mot, plus adéquat et moins péjorativement marqué que le mot de « sadique ». Il y a en effet une difficulté à propos de ce mot: si son compagnon/ antagoniste, «masochiste », est désormais faci-

lement admis par le socius

-

le plus souvent sous son abré-

viation « maso» - et n'entraîne plus de réprobation exagérée, il n'en est pas de même pour la désignation de « sadique », qui a gardé une connotation fortement réprobatrice. Il me faut donc employer le terme «sadique », puisque nous n'avons pas de mot qui désignerait un sadisme atténué et plus facilement accepté, même s'il garde secrètement un lien avec le sadisme pervers d'où il est issu. Le sadisme aussi bien que le masochisme dont il sera ici question sont des mots qui désignent des sentiments qui nous sont bien familiers. En effet, si on taxe l'altruisme excessif de «masochisme» et l'égoïsme poussé trop loin de « sadisme », on se trouve devant la pulsion sadomasochiste ordinaire, c'est-à-dire celle dont sont dotés tous les êtres humains. L'indispensable masochisme maternel peut cependant se dévoyer et, d'admirable et nécessaire qu'il était, devenir un insupportable poids. Mais si les mères qui ont un excès de masochisme maternel envalussent trop fortement le psychisme de leur enfant, celles qui souffrent d'un lnanque de masochisme maternel laissent au contraire en eux un vide qu'ils essayeront de combler toute leur vie. En effet, les deux membres du couple mère/enfant (comme d'ailleurs de tout autre couple) ont é,ridemment chacun leur propre pulsion bicéphale sadomasochiste mais,

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en ce qui concerne leur relation en tant que couple, tout se passe comme s'ils ne disposaient que d'un même espace pour l'y développer. On comprend dès lors que, si la mère a envahi tout l'espace disponible pour l'altruisme avec son propre al-

truisme, il ne reste que la partie d'espace dévolue à l'égoïsme
pour permettre aux sentiments de l'enfant de se développer. À l'inverse mais de façon semblable, si la mère a occupé tout l'espace dévolu au « sadisme », l'enfant n'aura plus à sa disposition que l'espace réservé au «masochisme». Ce sera lui, dès lors, qui deviendra le protecteur de sa mère, veillant à son bien-être, assumant en somme le rôle de « bonne mère» qui devrait être celui de sa propre mère 'Tis-àvis de lui. Pour mieux expliciter le déséquilibre pulsionnel sadomasochiste qui peut survenir dans un couple, j'utiliserai une comparaison un peu triviale mais parlante: imaginons ce
couple

attablé devant un petit déjeuner pour lequel ils dispo-

sent de tranches de pain, de beurre et de confiture. Décidons que le beurre représentera le masoclusme ~t que la confiture représentera le sadisme. Si l'un des deux partenaires s'attribue toute la confiture/sadisme, il ne restera évidemment à l'autre que le beurre/masochisme et, inversement, il sufftra que l'un des deux décide que tout le masochisme/beurre est la part qui lui est dévolue pour qu'il ne reste à l'autre que du sadisme/confiture. Tout se passe ainsi dans les couples et c'est clans ce sens que je dis que le lnasochisme peut induire le sadisme tout comme le sadisme peut induire le masochisme. Pour comme dit s'amenuise appropriée qu'une mère soit et reste une mère «good enough », Winnicott, il faut que le masochisme maternel peu à peu cle telle sorte qu'il y en ait la quantité à chaque âge, y compris l'âge adulte: c'est cet

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5 de effacement qui permet aux capacités oblatives l'enfant de se développer, un peu comme s'il fallait que la pulsion d'amour de la mère s'affaiblisse pour ménager un espace où celle de l'enfant puisse se déployer. La mère qui manque de masochisme maternel n'est évidemment pas «good enough )). Et son enfant devenu adulte, habitué depuis l'enfance à être « une trop bonne mère» pour sa propre mère, sera une mère (ou un père) masochiste qui s'effacera entièrement devant ses enfants, et ainsi se perpétuera un sadomasocllisme transgénérationnel.

Je parle naturellement ici de sentiments excessifs; la plupart des mères donnent beaucoup d'amour à leur enfant, elles lui prodiguent leurs soins avec tendresse et veillent affectueusement sur lui sans être masochistes pour autant. Or ce ne sont que les mères masochistes qui produisent des enfants sadiques.
Les mères ne sont cependant pas les seules responsables de cette dérive car les pères sont aussi partie prenante, et si c'est bien la mère qui, la première, met l'enfant en position de « dominant» (potentiellement sadique en cas d'abus), une telle situation ne peut perdurer que si le père s'y associe. En effet le père, en tant que garant de la loi œdipienne, doit aider la mère à se reconnaître et à s'accepter en tant que

dominante par rapport à l'enfant:

si le père

-

par indiffé-

rence, par faiblesse ou par angoisse - est incapable d'imposer une différenciation générationnelle solide, l'enfant sera privé d'un repère et d'un espace de sécurité essentiels. Malgré une satisfactiol1 narcissique itnmédiate, le fait d'avoir été mis en position de dominant, alors qu'il n'a pas la capa5 I} oblativité, dans le sens que je lui donne ici, résulte d'un mélange de générosité, d'altrtÙsme et d'abnégation: l'altruisme, en effet, ne peut se concevoir sans générosité d'esprit et l'abnégation naît de la générosité combinée à l'altnùsme. 17