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Les minorités ethniques en Europe

De
382 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1993
Lecture(s) : 307
EAN13 : 9782296278424
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LES MINORITÉS ETHNIQUES EN EUROPE

Coordination de la rédaction: Colette FONTANEL, Ingénieur d'Etudes au CNRS, Laboratoire "Espace et Culture"

Photo de couverture: hnage emblématique de l'habitat et du paysage walser: Grossu Albezo/Alpenzu Grande (1779m), fraction de la commune de Gressoney Saint-Jean (Val Gressoney-Aoste). (Cliché Lino Guindani, Gressoney Saint-Jean)

Sous la direction de André-Louis SANGUIN

LES MINORITES ETHNIQUES EN EUROPE

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Ouvrage publié avec le concours de la Région Autonome Vallée d'Aoste (Assessorat de l'Instruction Publique) et le Laboratoire "Espace et Culture"

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75 005 Paris

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L'Hannattan, 1993

ISBN: 2-7384-1953-4

A V ANT -PROPOS

Ce livre provient en droite ligne du colloque international Les minorités ethniques en Europe, tenu à Aoste (Italie) les 25-26-27 mai 1992 au Palais du Gouvernement Régional. Placé sous le patronage de l'Assessorat de l'Instruction Publique de la Région Autonome Vallée d'Aoste, d'une pan, et de la Commission de Géographie Politique (Comité National Français de Géographie), d'autre pan, le colloque d'Aoste a pu se tenir grâce à l'appui de l'assesseur Pier Carlo Rusci. La publication des communications scientifiques dans ce livre a été rendue possible grâce au concours apprécié de son successeur Renato Faval. Pour toute la préparation et l'organisation matérielle de cette réunion valdôtaine, Anna Fosson, en charge des relations publiques à cet assessorat, a joué un rôle majeur. La centralisation de l'information pour le colloque et la publication de ce livre fut coordonnée à Paris par Colette Fontanel. Lors des trois journées du colloque, Augusta Cerutti, Henri Rougier et Bernard Janin apportèrent une contribution significative à l'organisation des excursions thématiques suivies avec grand intérêt par tous les participants. Nous sommes reconnaissants à beaucoup de personnes pour leur assistance ,et leur encouragement à mener ce livre vers sa parution. Premièrement, nous sommes redevables à tous les panicipants qui ont fait du colloque d'Aoste un succès. Deuxièmement, nous voudrions remercier tous ceux qui ont transformé en texte définitif leur communication. Cependant, toutes les communications présentées à Aoste ne figurent pas dans ce livre. Par contre, cenains auteurs qui n'avaient pu être présents au colloque nous ont transmis leurs textes que l'on retrouve ici. Pour la préparation du manuscrit final, Guy Chemla a surmonté l'impossible défi de démêler l'inextricable écheveau des différents logiciels des disquettes de textes. Colette Fontanel et Jacques Garnier en assuraient un traitement de texte uniforme tandis que Véronique Lahaye et Frédérique Guiraud confectionnaient la majorité des cartes. Afin de conférer au livre un unilinguisme français fonctionnel, les textes en italien ont été traduits par les soins d'Anna Fosson tandis qu'André-Louis Sanguin se chargeait de la traduction des textes anglais. Les minorités ethniques constituent un thème central en géographie politique et en géographie culturelle. En Communauté Européenne et, plus généralement, dans toute l'Europe occidentale d'économie libérale, le fédéralisme et le régionalisme ont remis sur le devant de la scène un certain nombre de minorités. En outre, la reprise des contacts territoriaux avec l'Europe ex-communiste, consécutive à la chute du Mur de Berlin, pousse fonement les géographes à redécouvrir la fascinante question des minorités 3

européo-orientales ponctuée par la scission pacifique de la Tchécoslovaquie, par les événements sanglants et tragiques en ex-Yougoslavie et par les soubresauts ethniques en Russie et dans les parties européennes de la C.E.I. La Vallée d'Aoste (3262 km2 et 116.000 habitants en 1993) est bien vite apparue comme le lieu idéal pour accueillir un colloque international sur les minorités ethniques en Europe. En effet, il s'agit d'une région historiquement francophone à bilinguisme institutionalisé et dotée d'un gouvernement régional au sein de l'Italie. Mais c'est aussi l'endroit de l'arc alpin où la langue allemande déborde le plus au Sud au point d'atteindre presque la plaine padane. A ces divers titres, la Vallée d'Aoste représente un magnifique observatoire et un vivant laboratoire des questions statominoritaires tout en étant localisée dans un environnement montagnard splendide. Le cadre géographique, l'histoire, le peuple, la langue confèrent à la Vallée d'Aoste une place tout à fait à part au sein de l'Etat italien. Le décret fasciste de novembre 1925 avait banni radicalement la langue française dans toutes les écoles de la région. Sous l'impulsion de l'abbé Joseph Trèves et du notaire Emile Chanoux s'organisa dès 1925 une résistance clandestine dont les hauts faits illuminèrent la nuit fasciste. Chanoux mourut sous la torture policière le jour de l'Ascension 1944. La grande place devant l'Hôtel de Ville d'Aoste porte son nom. Par la loi constitutionnelle de février 1948, la jeune République Italienne accorda à la Vallée d'Aoste le statut de région à autonomie spéciale. A partir de 1965 et de 1966, les tunnels routiers transalpins du Mont-Blanc ct du Grand Saint-Bernard ont transformé la Vallée d'Aoste en un grand carrefour européen. Depuis plus de 32 ans, la région valdôtaine joue la carte européenne en accueillant chaque été dans sa capitale une soixantaine d'étudiants avancés venus de toute l'Europe suivre les cours du Collège Universitaire d'Etudes Fédéralistes. Alors que nous sommes maintenant de plain pied dans l'Europe du grand marché intérieur et que nous avançons sur la route de l'Union Européenne à monnaie unique, la vitalité de la personnalité valdôtaine, constitue en soi un commentaire suffisant sur le dynamisme de l'Europe des Régions. L'ouvrage proposé ici se veut une tentative de dépassement de l'analyse des minorités ethniques en Europe sous le seul angle du droit, de la ~l:li.:llœpumiLJuc ct de la sociologie comme cela a souvent été de tradition jusqu'à présent. Cela explique pourquoi il est placé prioritairement sous l'éclairage de la dimension territoriale et géographique. Paw CLAVAL André-Louis SANGUIN Président (1984-1992) Président (1993-1996) Commission de Géographie Politique (Comité National Français de Géographie)
Avec la collaboration du Laboratoire Espace et Ctùture CNRS-Université de Paris-Sorbonne

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INTRODUCTION

QUELLES MINORITES POUR QUELS TERRITOIRES? André- Louis SANGUIN
UNIVERSITE D'ANGERS LABORATOIRE ESP ACE ET CULTURE

Au moment où j'écris ces lignes, nos frères et soeurs européens de Bosnie-Herzégovine et de Sarajevo la martyre agonisent. Le dépècement de la Bosnie a pris à peine huit mois. Les taches musulmanes sont devenues des îlots de plus en plus resserrés, noyés dans la marée territoriale serbe. La Grande Serbie a été reconstituée en dix-sept mois de campagne, d'abord au détriment de la Croatie (juillet 1991-février 1992) puis de la Bosnie (avril 1992- janvier 1993). Le tracé de cette Grande Serbie, telle qu'elle existait au XVe siècle, a été atteint par quatre moyens: le feu des canons (120.000 morts), les crimes contre l'humanité, le nettoyage ethnique et le plus grand exode ayant jamais eu lieu en Europe depuis 1945 (2 millions de réfugiés). Quelques réflexions yougoslaves préliminaires

Créée par Tito en 1946, la Bosnie-Herzégovine n'a jamais été, pour son malheur, une république homogène dans l'ex-fédération yougoslave: région montagneuse de 51.000km2 peuplée de 4,5 millions d'habitants avec 44% de Musulmans (Slaves islamisés sous l'occupation ottomane entre 1463 et 1878),32% de Serbes et 18% de Croates, elle est, pour ainsi dire, rayée de la carte de l'Europe et le génocide des Bosniaques musulmans est pratiquement achevé. Le Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes créé le 10 décembre 1918 sur les débris de l'Empire des Habsbourg et de l'Empire Ottoman puis frontièrisé par les traités de paix de 1919-1920 (Neuilly, SaintGermain et Trianon) était sensé regrouper les Slaves du Sud. Ce nouvel Etat se fit au profit de la couronne serbe bien qu'il soit, toutefois, abusif de mettre en parallèle l'Unité Yougoslave avec l'Unité Allemande et l'Unité Italienne. Jacques Ancel (1882-1943) comme le grand géographe yougoslave Jovan Cvijic (1865-1927) avaient fort bien compris que la relation montagne/population dans les Balkans faisait que des collectivités ethniques 5

se cloîtraient dans la montagne ou sortaient de la montagne pour s'associer ou se battre avec leurs voisines. L'un et l'autre avaient senti que ces peuples ne pouvaient cohabiter durablement. Avant sa création en 1918, la Yougoslavie (le nom s'imposa en 1929) fut le champ d'affrontement de trois religions (islam, orthodoxie, catholicisme), de deux empires (Habsbourg et Sublime Porte) et de deux alphabets (latin et cyrillique). L'incapacité de l'Empire des Habsbourg à traiter avec ses minorités, et notamment avec ses propres Serbes, fut un facteur majeur dans la tension croissante avec le jeune Etat de Serbie et fut, on le sait, la principale cause de la Première Guerre Mondiale. Le 28 juin 1914, le Bosniaque serbe Gavrilo Princip (1894-1918) assassinait à Sarajevo l'héritier des Habsbourg. Or, ironie de l'histoire, l'Archiduc François-Ferdinand était favorable à un Empire trinitaire où les Slaves du Sud auraient constitué le troisième élément d'importance avec les Autrichiens et les Hongrois. Pour n'avoir pas su virer à temps au fédéralisme, la Double Monarchie disparut en 1918. De 1918 à 1945, l'histoire de la nouvelle Yougoslavie unifiée par les Serbes ne fut qu'une histoire de larmes et de sang. A partir de la proclamation de la République le 29 novembre 1945, le Croate Tito (Josip Broz) tenta de limiter l'influence serbe sur le nouvel Etat communiste (en 1963, par exemple, le Kosovo et la Voïvodine étaient érigés en provinces autonomes au sein de la Serbie). Durant les décennies 1970 et 1980, les rancoeurs se sont accumulées entre Croates et Serbes. Lorsqu'en 1989-1990, le système communiste s'effondra, les dangereuses notions de Grande Croatie et de Grande Serbie firent leur réapparition. Le 26 juin 1991, la Slovénie et la Croatie proclamaient leur indépendance, reconnue par la Communauté Européenne en janvier 1992. Epargnée par l'irrédentisme serbe parce qu'ethniquement homogène et abritée derrière la Croatie, la Slovénie est passée à côté de la tragédie. De juillet 1991 à février 1992, la ruée victorieuse des Serbes leur permettait de mettre la main sur la Slavonie croate (Vukovar, Osijek, Vinkovci) et la Krajina croate (Knin). Le 10 mars 1992, les Bosniaques choisissaient l'indépendance par un référendum massif. Dès l'annonce des résultats, les Serbes attaquaient. Le 7 avril 1992, la Communauté Européenne et les Etats-Unis reconnaissaient le nouvel Etat. Le jour même, l'agression serbe s'étendait à toute la BosnieHerzégovine alors que, le 22 mai 1992, le jeune Etat était admis à l'O.N.U. En janvier 1993, après dix mois de guerre, les Serbes détenaient 70% du territoire bosniaque et tous les villages musulmans conquis avaient changé de toponymie. En vertu du principe édicté par le président serbe Slobodan Milosevic "là où il y a un Serbe, c'est la Serbie", l'irrédentisme serbe risque maintenant de s'étendre en Voïvodine (600.000 Hongrois), au Kosovo (1,7 millions d'Albanais), en Macédoine et au Montenegro où se localisent des populations serbes plus ou moins nombreuses selon les cas. En termes ethniques, nationalitaires, linguistiques et religieux, l'exYougoslavie était le pays le plus compliqué dEurope et elle devint encore plus complexe entre 1988 et 1991. En d'autres mots, il n'y avait pas en Yougoslavie de groupes ethniques majoritaires. Tous étaient des minorités ou plutôt la Yougoslavie était une addition de minorités terrifprialement 6

imbriquées. Lors de la Constitution du 31 janvier 1946, la République de Bosnie-Herzégovine avait été créée spécialement pour trouver une sorte de modus vivendi entre les Slaves musulmans, les Serbes et les Croates. Elle dépeignait particulièrement bien l'enchevêtrement ethnique de la Yougoslavie. Sarajevo, réussite du yougoslavisme, ville hôtesse des Jeux Olympiques d'hiver 1984 et centre intellectuel fécond, représentait jusqu'en 1990 le plus bel exemple de cohabitation ethnique et confessionnelle dans tous les Balkans. Rien ne laissait prévoir que la tragédie bosniaque allait s'y abattre et prendre le visage d'une guerre d'enclaves ethniques. fi n'y a pas d'avenir pour les peuples sans démocratie pluraliste, sans tolérance et sans respect des minorités ethniques à territoire historique. La vague déferlante des haines sur les débris des Etats communistes représente un grave échec en Europe et en c.E.I. La protection des minorités ethniques n'a de sens que si elle s'insère dans le respect des droits de la personne humaine. L'assassinat ou le viol des gens de l'ethnie d'en face, l'expulsion de villageois à enracinement historique, le bombardement des bourgs et villes placent leurs auteurs en dehors des standards de la démocratie européenne. Le morcellement territorial en cours dans certains anciens Etats communistes d'Europe n'est certainement pas la meilleure des solutions aux problèmes des minorités ethniques. Le contexte territorial des minorités ethniques

Jusqu'au milieu du XIXe siècle, la question des minorités en Europe était tenue pour mineure en ce sens que l'on entendait par minorités, les minorités religieuses. C'est la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen (1789) en France qui pose, pour la première fois, le principe de la souveraineté du peuple. Ce principe crée à lui seul le concept d'Etat national. A partir de là, la Révolution Française va pousser à son paroxysme l'idéologie nationaliste. Cela aboutit à l'exclusion du nationalisme d'autrui. Les traités de paix consécutifs à la Première Guerre Mondiale ont fait surgir la notion de droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, ce qui est l'affinnation de la légitimité des minorités ethniques. Les problèmes dont souffrent les minorités ethniques en Europe sont de plusieurs ordres selon leur situation politicoterritoriale. Ces problèmes se nomment en ordre croissant discrimination, oppression, génocide. La discrimination, c'est ce que connaissent les Romanches. L'oppression, c'est ce que subissent les Hongrois de Roumanie ou les Turcs de Bulgarie (300.000 des 900.000 Turcs de Bulgarie quittèrent le pays en mai 1989). Le génocide, c'est ce dont sont victimes les Bosniaques musulmans, les Ossètes du Sud en Géorgie ou les Annéniens en Azerbaïdjan. En très grande partie, la question des minorités ethniques en Europe découle de la non-superposition spatiale entre la Nation et l'Etat. Comme l'illustre le modèle présenté ici (Figure 1), on peut définir une minorité ethnique comme une entité sociétale de niveau sub-étatique vivant dans l'un des trois contextes spatiaux suivants: - aux marges frontalières de l'Etat;

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F. GUtRAUD ( Paris ()

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- en isolat rétracté à l'intérieur de l'Etat; - en parcours diffus de type nomade sur l'ensemble du territoire statonational. Toutefois, le terme de minorité ethnique n'est pas un concept monolithique. En effet, l'ethnopolitologie distingue ordinairement deux catégories de minorités ethniques: les minorités nationales et les ethnies sans Etat. Malheureusement, force est de constater que cette distinction est le plus souvent très floue voire carrément ignorée dans le discours public. La minorité nationale est une collectivité vivant dans la zone frontalière d'un Etat A mais dont l'ethnie, la langue, les coutumes et sympathies national.es relèvent de l'Etat voisin B. On peut en dresser pêlemêle, une liste succincte: Allemands du Schlesvig danois; Albanais du Kosovo serbe, du Monténégro et de Macédoine; Autrichiens du Sud-Tyrol italien; Croates et Hongrois du Burgenland autrichien; Hongrois de la Transylvanie roumaine, de la jeune Slovaquie et de la Voivodine serbe; Grecs d'Albanie; Turcs de Bulgarie et de Macédoine; Roumains de Moldova; Suédois de Finlande; Slovènes de Corinthie autrichienne et du Frioul~VénétieJulienne... L'ethnie sans Etat définit une petite collectivité en forme d'isolat devant défendre seule une langue parlée nulle part ailleurs. Sans statut d'Etat souverain et ne pouvant s'appuyer sur une nation mère voisine ou, à défaut, sur un hinterland linguistique, l'ethnie sans Etat évolue le plus souvent dans un contexte difficile, à moins de bénéficier d'une réelle autonomie politique ou d'une loi de protection linguistique. Appartiennent à la catégorie des ethnies sans Etat les peuples suivants: Lapons, Féroïens, Frisons, Ecossais, Gallois, Corses, Occitans, Bretons, Catalans, Basques, Ladins, Frioulans, Sardes, Romanches pour ne citer que les plus connus en Europe occidentale. On peut aussi y ajouter les Sorabes de la Spreewald allemande, les Kachoubes de Pologne, les Valaques (en Macédoine, Grèce et Albanie), les Tsiganes de Roumanie et de Bulgarie, les Pomaks du Rhodope bulgare, les Tchamidès de l'Epire grecque... La nouvelle Russie issue de la disparition de l'U.R.S.S les 8-21 décembre 1991 comporte dans sa partie européenne beaucoup d'ethnies sans Etat: sur le flanc Nord du Caucase, les Tchetchènes-Ingouches, les Ossètes, les Abkhazes, les Kabardino-Balkhars, les Dagestanis, les Karatchaï-Tcherkesses; entre Volga et Oural, les Mordves, les Tchouvaches, les Mariis, les Ourdmoutes, les Tatars et les Bachkirs; entre Don et Volga, les Kalmoukes; les Caréliens le long de la Finlande, les Komis entre Dvina, Oural et Mer de Barentzs... Qu'ils soient minorités nationales ou ethnies sans Etat, ces groupes caractérisés par la langue représentent, au sens large, de petits effectifs dans le cadre global d'un Etat. Face à des sociétés dominantes, la question centrale est de savoir quelles sont, chez ces minorités ethniques, les réactions de défense ou de repli dans l'espace. Très souvent, une minorité ethnique menacée se retrouve ou se fédére sur sa langue qui prend, dès lors, une connotation géographique tant il est vrai qu'une langue est unefaçon de penser et de sentir l'espace. L'espace ethno-minoritaire est un fait territorial et cartographique puisqu'on y rencontre des ruptures, des seuils, des avancées, des reculs', des 9

frontières, des enclaves, des têtes de pont et des. résidus. La fierté ethnolinguistique suppose une valorisation du patrimoine territorial dont a la charge. La géographie des aires ethno-minoritaires soulève immédiatement la double dimension du rapport dominant/dominé et du rapport centre/périphérie. Certaines minorités rejettent l'alliance historique tacite avec le gouvernement central et clament leur propre droit moral à l'autodétermination. On tend alors vers le séparatisme territorial. Les exemples des Corses, des Basques et des Hongrois de Transylvanie illustrent cette situation. Par contre, d'autres minorités ont contre elles un manque de pugnacité dans la défense de leur langue et de leur culture. C'est le cas des Romanches des Grisons, des Ladins des Dolomites, des Frisons des Pays-bas. Offensives ou défensives, les minorités ethniques sont toujours l'objet d'une sorte de colonialisme interne dans une relation majeure de type centre/périphérie. Aspirations ethniques et coexistences plurales

Plusieurs facteurs géographiques influencent la question des minorités ethniques: attitude de proximité de l'Etat voisin favorisant le séparatisme et l'irrédentisme, taille et localisation desdites minorités dans l'Etat d'appartenance légale, barrières physiques, niveau de l'économie... Quatre situations très différentes (Sud-Tyrol, Finlande, Suisse, Belgique) illustrent positivement le fait que les aspirations ethniques peuvent s'épanouir dans le cadre d'une coexistence plurale. En contrepoint absolu de la situation nordirlandaise, le Sud-Tyrol, région autonome en Italie, a été capable de développer des relations intercommunautaires pacifiques. Le gouvernement de la province de BolzanolBozen, aux mains du Südtiroler Volkspartei depuis l'octroi de l'autonomie en 1948, a su dynamiser son économie par la réception automatique d'un quota fixe du budget national italien. L'économie sudtyrolienne est ethniquement contrastée: agriculture, tourisme et commerce rural appartiennent aux germanophones et aux Ladins, industrie et commerce urbain sont aux mains des italophones. La fonction publique qui était un bastion italien est dorénavant répartie, en termes de postes, selon les règles de
la proportionnalité ethnique.

En Finlande, la langue suédoise n'est parlée que par 6% de la population (300.000 personnes). Néanmoins, la Constitution de 1919 et la loi sur les langues de 1922 garantissent aux citoyens suédophones l'emploi de leur langue dans leur rapport avec la justice et l'administration. La province d'Aland (95% de suédophones) bénéficie d'une autonomie attribuée en 1921 et garantie internationalement. Le traitement de la minorité suédoise de Finlande est généralement considéré comme le meilleur traitement au monde par une nation hôte. Les Finlandais suédophones sont considérés et se considèrent eux-mêmes non comme une minorité culturelle mais comme les
co-fondateurs de l'Etat finlandais. C'est la même attitude qui a été adoptée par les Chypriotes Turcs et par les Canadiens Français.

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De façon- à éviter les tensions interlinguistiques, un principe tout simple est depuis longtemps appliqué en Suisse et en Belgique: c'est la territorialité linguistique. On désigne par cette expression, le principe selon lequel toute commune ou toute région a le droit de défendre et de préserver son caractère linguistique contre tout élément extérieur qui tendrait à l'altérer ou à le mettre en danger. La souveraineté linguistique est donc le droit d'une région dont la langue peut être menacée de déterminer sur son propre territoire toute matière linguistique qui n'est pas régie par la constitution centrale. On comprend mieux que le principe spatial de territorialité linguistique évite que l'unité d'une région linguistique ne soit mise en danger par l'immigration d'allophones. En Suisse comme en Belgique, ce principe est admis comme un fait acquis sur lequel on ne peut revenir. Le résultat en est la remarquable stabilité des frontières linguistiques: aux immigrants allophones de s'assimiler à leur nouveau milieu et d'inscrire leurs enfants dans une école locale. Les lamentations exprimées par les minorités ethniques reflètent habituellement le désir rationnel de jouir des bénéfices d'une société nationale plus large ou d'en démissionner si ces bénéfices ne sont pas là. Dans le premier cas, les termes du diagnostic sont reconnaissance (R), accès (A), participation (P). Dans le second cas, les termes du diagnostic sont séparation (S), autonomie (A), indépendance (I). En prenant la première lettre de chacun d'entre eux, ces six termes donnent la formule suivante: RAP . SA! La reconnaissance d'une minorité ethnique par l'Etat ne signifie pas rejet, séparation, autonomie ou indépendance. Les Alsaciens, les Ladins, les Romanches et les Frisons recherchent d'abord et avant tout la reconnaissance. Le désir d'accès et de participation pour tirer pani des bénéfices de la société nationale peut amener à.1'autonomie. Les Catalans répondent à ce schéma. Quand la frustration est devenue aiguë, elle débouche sur des demandes d'indépendance. Ce stade est évident chez les Basques. TIa été atteint par les Slovènes et les Croates en 1991. Le système étatique moderne tire son origine des traités de Westphalie (1648). Chaque Etat souverain a le droit de contrôler le territoire à l'intérieur de ses frontières à travers une structure politique que son peuple et ses dirigeants jugent appropriée. Les demandes de séparation, d'autonomie et d'indépendance sont d'un registre différent des demandes de reconnaissance, d'accès et de participation tout simplement parce que les premières postulent la création d'unités territoriales défiant l'ordre territorial existant. Chaque minorité ethnique en Europe a sa formule RAPISA! différente d'une autre. Pour les Basques, la formule était SA au début de la Seconde République Espagnole (1931). Durant le franquisme, elle était passée à RIA. Dans les années 1980 de la nouvelle Espagne constitutionnelle, elle se présentait sous l'aspect)! . Pour les suédophones de Finlande, elle peut s'inscrire comme suit RAP+RIA, le deuxième membre de l'équation ne s'appliquant qu'aux îles Aland. Pour les Albanais du Kosovo, la formule s'écrit plutôt APIS. La dynamique des demandes ethno-minoritaires sur la formule RAPISAl évolue de gauche à droite et de haut en bas de la formule. Les préjudices affectant les minorités ethniques sont souvent le produit de l'ignorance. On dit souvent que 11

les minorités ne sont jamais contentes mais, poulTa-t-on rétorquer, sont-elles admirées? Le principal obstacle à la résolution des problèmes ethnominoritaires réside dans la répugnance des pouvoirs d'Etat à reconnaître l'existence de ces problèmes. La psychologie sociale des minorités

Etre membre d'une minorité ethnique oblige les individus concernés par ces exigences psychologiques à s'adapter à la situation ou à chercher à la changer. En termes psychologiques, toute minorité ethnique évolue dans un univers mental dont les principales balises se nomment systèmes de croyances, identifications, structures cognitives, sympathies et antipathies, comportements... Le sentiment d'être membre d'un groupe ethnique ne flotte pas dans une sorte de vide mental. En effet, les critères psychologiques suivants s'appliquent aux minorités ethniques: - Elles sont les segments de rang inférieur de sociétés étatiques plus complexes. - Elles disposent de traits physiques et culturels tenus en piètre estime par les segments dominants de la société. - Elles constituent des unités auto-conscientes liées par des traits spéciaux véhiculés par ses membres. - L'adhésion à la minorité est transmise par une règle de succession à laquelle s'affilient les générations successives. - Par choix ou par nécessité, les membres d'une minorité ethnique tendent à se marier à l'intérieur du groupe. Les minorités ethniques d'Europe sont placées souvent dans un jeu défavorable de localisation politique, de forme économique et d'accès aux lieux de prise de décision. Même si le centre majoritaire et la périphérie ethnominoritaire vivent en relative symbiose dans l'Etat, très fréquemment le centre contrôle la quasi totalité des transactions parmi.les dispensateurs de ressources sur le telTitoire national. Il domine les flux de communication à travers le langage standard de l'Etat. TIcontrôle une foule d'institutions représentatives ou consultatives. Par contraste, la périphérie est totalement dépendante, ne contrôlant même passes propres ressources. Elle est davantage exposée aux fluctuations des marchés à longue distance comme le tourisme en est l'archétype. Selon la théorie de Seymour Fisher, sur la perception des frontières corporelles, il y a corrélation entre l'équilibre mental et la perception de la frontière séparant le corps de son environnement physique. Plus les frontières corporelles sont perçues comme évidentes, solides, difficiles à pénétrer, plus l'individu est à même de s'autodéterminer et meilleure sera sa capacité à prendre des initiatives. Ce qui est vrai des individus l'est-il aussi des minorités ethniques? Les minorités sont des ethnies de tous les jours, de toutes les heures. Leur réseau de communication est extrêmement dense. Habituellement, elles ne sont pas des minorités du style photos des ancêtres. Toutefois, à ce stade de la réflexion, il est difficile de savoir si chaque

minorité en Europe, comme corps collectif, se perçoit de façon organique. Cette perception estforte chez les Corses et les Basques, les Albanais du Kosovo et les Hongrois de Transylvanie. Elle est moyenne, semble t-il, chez les Bretons et les Catalans du Roussillon. Elle est faible chez les Romanches et les Frisons. Parmi les minorités ethniques les plus fragmentées et les plus destructurées, une double question se pose nécessairement: - Devant une situation qui, à bien des égards, peut leur paraître irréversible, ces minorités perdront-elles le désir d'assurer leur avenir en faisant bon feu du bois qui leur reste? - Réagiront-elles en essayant de se donner ou de se redonner des frontières sécurisantes? A l'exception des cas les plus violents observables en Moldova, en Roumanie, en Bulgarie, en Croatie et en Bosnie, la situation pour le moins critique et alarmante des minorités ethniques en Europe n'est pas le résultat d'une volonté délibérée d'ethnocide de la part des nations enveloppantes. En réalité, le statut contemporain des minorités en Europe occidentale provient de la conjugaison de forces socio-politiques internes et externes à leur territoire traditionnel. Les minorités ethniques n'ont pas toujours eu le sentiment d'être pleinement associées au festin économique des Trente Glorieuses. En outre, l'opinion publique des Etats dominants n'a pas toujours prêté suffisamment attention à ces petits peuples ayant perdu dans le jeu de l'histoire. En ce sens, les minorités ethniques sont à redécouvrir. Dans le rapport légitimité d'Etat/ethnicité, la plupart d'entre elles ont toujours manifesté la plus remarquable loyauté. Quel que soit le résultat des essais pour placer ces petits peuples dans une perspective de réhabilitation, leur récente rentrée en scène est un rappel salutaire de la nature ténue, sinon artificielle, du concept d'Etat national. Les frontières politiques sont contingentes et non permanentes: le
remaniement de la carte politique éclatant rappel. de l'Europe centrale et orientale en est le plus

En cette fin du XXe siècle, les minorités ethniques se situent au carrefour de trois logiques spatio-politiques: dissymétrie, assimilation, autonomie. Dans la logique de dissymétrie, la minorité accepte en quelque sorte son statut de minorité par rapport à la majorité de l'Etat tout en cherchant à sauvegarder sa spécificité ethno-culturelle et à compenser par la politique son'infériorité sociétale. Dans la logique d'assimilation, la minorité joue la solution de la fusion dans la majorité en perdant son identité ethno-culturelle mais en y gagnant du même coup une ascension sociale. Dans la logique d'autonomie, la solution apparaît dans la mise en place d'un territoire linguistique protégé par la loi. Dans ce territoire, la minorité peut dès lors devenir la majorité pour mieux sauvegarder sa spécificité ethno-culturelle. Ces petits peuples (minorités nationales ou ethnies sans Etat) sont toujours l'objet d'un phénomène de recouvrement spatial par une population externe plus nombreuse. A terme, le risque est d'aboutir à une disparition de la mémoire collective par perte d'identité et dilution dans la culture majoritaire. Il est clair que l'abandon ou la dévalorisation des signes identitaires traduisent le déclin du sentiment minoritaire. L'intégration est toujours la dernière étape 13

avant l'assimilation complète. Certaines minorités ne veulent plus continuer d'exister, d'être reconnues comme minorités. Quitter le groupe minoritaire apparaît à beaucoup de ses membres comme la condition d'un mieux-vivre. On aboutit ainsi au paradoxe où les raisons de se saborder peuvent paraître plus convaincantes que les raisons de se maintenir! C'est ce que l'on peut observer à propos des Romanches, des Frisons, des Ladins, des Bretons et des Frioulans. Inversement, d'autres minorités réclament la reconnaissance de leurs droits et l'octroi d'une protection constitutionnelle. C'est la situation illustrée par les Basques, les Corses, les Albanais du Kosovo. Il arrive même qu'une minorité soit obligée de prendre les armes pour éviter le génocide comme le font les Bosniaques musulmans face aux Serbes. L'exception française

Durant les deux derniers siècles, l'Europe a connu la férocité linguicide et le zèle révolutionnaire du terrorisme culturel. L'interdiction linguistique a une date de naissance (1794) et un inventeur (Barère). Président de la Convention, Bertrand Barère De Vieuzac (1755-1841) dirigea le procès de Louis XVI. Membre du Comité de Salut Public, il fut l'un des organisateurs de la Terreur, d'où son surnom d'Anacréon de la guillotine. Il fut aussi le tombeur de Robespierre. Mais ce qui nous intéresse davantage, c'est qu'il fût celui qui organisa à partir de janvier 1794, le premier grand ravage linguistique en énonçant son postulat fameux: "Le français deviendra la langue universelle, étant la langue des peuples... Le fédéralisme et la superstition parlent breton; l'émigration et la haine de la République parlent allemand; la contre-révolution parle italien et le fanatisme parle basque". Il reste encore inconsciemment beaucoup de scories de cette attitude qui est la négation même de la liberté démocratique de la langue. La France posséde 7 langues minoritaires: néerlandais, allemand, corse, occitan, catalan, basque, breton. Et pourtant elle est le seul Etat européen à n'avoir jamais signé un texte émanant d'organismes internationaux à propos des langues minorisées. Le constat est grave en France: l'absence totale du concept de minorités dans les textes traduit l'impossibilité de penser juridiquement et de poser politiquement le fait ethno-minoritaire. Cela a pu se vérifier en juin 1992. Le 22 juin 1992, le Comité des Ministres du Conseil de l'Europe adoptait, sous forme de convention, la Charte Européenne des Langues Régionales ou Minoritaires. Le 23 juin 1992, réunies en Congrès à Versailles, les deux chambres du Parlement français amendaient l'article 2 de la Constitution par cet ajout: "Le français est la langue de la République". Ainsi, à vingt-quatre heures d'intervalle, l'Europe se dotait d'un texte normatif reconnaissant des droits aux populations s'exprimant dans une langue non officielle à l'intérieur d'un Etat tandis que la France institutionnalisait une discrimination linguistique séculaire. Dans les autres pays de la Communauté Européenne, il n'existe pas de formule comparable où la Constitution consacre la position privilégiée d'une seule langue officielle sans se référer au statut d'autres langues parlées dans le pays.

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A vrai dire, depuis l'ordonnance royale de Villers-Cotterêts en 1539, la discrimination linguistique est une donnée pennanente dans l'histoire de France. Les autres langues parlées dans des provinces traditionnelles ou encore par les Juifs et les Tsiganes ont toujours été niées ou tout juste tolérées dans l'espace privé. L'amendement à la Constitution faisant du français la langue de la République rend difficile la ratification par la France de la Charte Européenne des Langues Régionales ou Minoritaires, ouverte à la signature des Etats depuis le 2 octobre 1992. Il est temps que la France se mette à l'heure de l'Europe des cultures et des diversités reconnues. Les mécanismes de discrimination linguistique en France sont relativement simples à saisir. Devant le rayonnement conquérant de la culture française, le provincial ethno-minoritaire a toujours dû intérioriser la supériorité de cette culture et renoncer à la valeur de sa culture d'origine. Or, quand on est ethno-minoritaire, il n'est pas toujours aisé d'intérioriser tous les mythes fondateurs de la culture française qui n'a pas l'exclusivité mondiale des droits de la personne humaine et de l'universalité. On ne manquera pas de relever que les mythes nationaux ont souvent fécondé les rhétoriques nationalistes voire totalitaristes les plus virulentes: le mythe du Grand Reich tout comme celui de la Grande Serbie sont là pour nous le rappeler. En France, il n'existe aucun cadre pennettant aux minorités ethniques à territoire historique de gérer leur avenir. Le projet d'un département basque énoncé en 1981 est resté lettre morte de même qu'en 1991le Conseil Constitutionnel a refusé de reconnaître la notion de peuple corse. Le poids de la tradition jacobine rend impossible une lecture intelligente de la Constitution de même qu'il ne favorise pas l'éclosion de solutions communautaristes capables de relayer l'école dans la gestion des besoins culturels. La France est un pays fenné à la logique de la légitimité des droits culturels des minorités ethniques. La solution fédérale

Malgré toutes ses imperfections, une frontière lil1guistique fixe offre la sécurité à une minorité ethnique. Englobant un territoire unilingue, elle reste le meilleur et probablement le seul moyen efficace de protection d'une minorité à long tenne. On peut légitimement considérer la territorialité linguistique comme un fonnidable moyen d'atteindre ce but démocratique qu'est le pluralisme culturel. La territorialité linguistique est le concept avantgardiste de protection d'une minorité sur son territoire ancestral. Malgré toutes sortes de solutions (annexion, sécession, changements frontaliers, transferts, domination, assimilation, pluralisme culturel, arrangements constitutionnels), on ne rencontre pas en Europe d'exemples entièrement satisfaisants d'Etats plurilingues. Le problème rémanent dans tout Etat plurilingue, c'est la possibilité d'extrémisme politique de la part de certaines élites minoritaires recevant de leur base un appui. Trois cas illustrent très clairement ce constat: l'IRA en Ulster face au Royaume-Uni, le FLNC en Corse face à la France, l'ET A en Euzkadi face à l'Espagne. La solution adéquate pour vaincre la minorisation linguistique suppose l'abolition des

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causes de l'aliénation linguistique. Cette abolition réside dans la cohabitation pacifique de deux ou plusieurs langues dans une même entité politique. Il existe des solutions territoriales: un déplacement de frontière suffit à corriger une situation minoritaire ou encore l'octroi d'une autonomie donne des leviers de commande à un groupe minorisé. Il existe des solutions personnelles: les langues dispersées, les diasporas, les langues résiduelles, les villes bilingues ont souvent des limites impossibles à tracer. Bruxelles, Bienne, Aensbourg, Subotica, Tarvisio sont de véritables puzzles. En ce cas, la seule solution concevable est la personnalité des statuts: le droit linguistique de la personne prime le droit linguistique du territoire. Dans bien des situations, le fédéralisme dans ses multiples versions offre les solutions les plus porteuses d'espoir puisqu'il permet de maintenir l'intégrité de l'Etat tout en satisfaisant les intérêts et les aspirations des langues minoritaires. La Suisse, l'Italie, la Belgique et l'Espagne ont embrassé ces solutions. Le fédéralisme représente une sorte de réponse universelle pour résoudre la formidable dichotomie diversité/unité observable dans les affaires humaines. Chaque fois que des anxiétés se sont révélées pour préserver des différences ethniques, la meilleure réponse a toujours été une forme ou une autre de fédéralisme. Créée le 21 décembre 1991, la C.E.! a d'abord suscité scepticisme et ironie en Europe occidentale. Il n'empêche que, malgré certains échecs et reculs, elle a permis d'assurer une transition pacifique sur les ruines de l'empire soviétique. Pour ne pas avoir appliqué une solution fédéralisante de type C.E.!, l'ex-Yougoslavie a sombré dans la tragédie. Les revendications ethno-minoritaires sont une chance pour la nouvelle Europe car elles offrent des opportunités. Ces opportunités sont de deux ordres: - Transformer l'Etat dans le sens d'un changement de conception du pouvoir territorial absolu au service d'une nation mythique. - Dessiner le nouveau visage de l'Europe de demain où les sociétés ethno-minoritaires pourront se gérer démocratiquement en éloignant le spectre de Sarajevo et son cortège de férocités. Bibliographie
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CHAPITRE I

QUESTIONS THEORIQUES ET CONCEPTUELLES

AUTODETERMINATION

ET MINORITES

"PAR

LA FAUTE DES HOMMES" Contribution à la réunification des populations transfrontalières Guy HERAUD
UNIVERSITE DE PAU ET DES PAYS DE L'ADOUR COLLEGE UNIVERSITAIRE D'ETUDES FEDERALISTES (AOSTE)

Tout territoire coupé par une frontière d'Etats n'est pas une région "transfrontalière". L'existence d'une région "transfrontalière", suppose que des deux côtés de la frontière vivent des populations désireuses de se rapprocher ou, plus encore, des populations qui ressentent la frontière comme mutilante. Cohésion de la région transfrontalière

Il serait intéressant de classer les raisons de ce sentiment. L'impression de mutilation, de tronçonnement procède de causes diverses, te.lles: une appartenance historique commune, une commune identité ethnoculturelle, des intérêts économiques puissants. Rien n'empêche d'ailleurs ces causes différentes de se superposer, par exemple: appartenance historique commune et commune identité ethno-culturelle. Le cas est fréquent: Tyrol du Nord-Tyrol du Sud, Savoie-Val d'Aoste, les deux Limbourg, les deux Navarre, Albanie-Kosovo etc... Et l'unité économique s'additionne le plus souvent à l'unité historique et ethno-culturelle, par exemple: Euskaki-Nord et Sud, Roussillon-Généralité de Catalogne. Cela ne doit pas surprendre étant donné que les aspects économiques (autrefois réduits aux voies de communication et aux marchés), ont contribué à la fixation des ethnies dans leurs limites actuelles. L'autodétermination remembrante

Quoi qu'il en aille des raisons de sa cohésion, la région transfrontalière, parce qu'elle éprouve à la fois un sentiment d'homogénéité et de complémentarité, cherche à rendre la frontière diaphane et même à la supprimer. Le juriste doit l'aider dans cet effort de remembrement; et l'outil idéal qu'il lui offre est le droit d'autodétermination. Solidement ancré dans maint instrument juridique ( tels les art.l des pactes internationaux des Droits de l'Homme, O.N.V 1966), et en quantité de déclarations politiques 21

(Résolutions de l'Assemblée Générale des N. U, acte final de la CS CE etc...), le droit d'autodétermination des peuples n'a guère jusqu'à ce jour profité qu'aux populations coloniales; c'est aux peuples européens d'exiger d'en profiter eux aussi. Si les peuples morcelés par une frontière d'Etats pouvaient en bénéficier concrètement, il est clair que leurs problèmes seraient facilement réglés: soit que les parties morcelées se réunissent en un Etat nouveau, soit que l'une rejoigne l'autre dans l'Etat où elle se situe, soit qu'en conservant la frontière, les différentes parties créent d'elles-mêmes, sans besoin de la sanction des Etats, les organismes de coopération et les compétences nécessaires. Minorités hommes par la force des choses, minorités par la faute des

Cependant,"à l'impossible, nul n'est tenu"; et c'est ici qu'apparaît la distinction, bien à tort ignorée, entre minorités "par la force des choses" et minorités "par la faute des hommes". Les premières sont des peuples dispersés (situation de diaspora ou minorités résiduelles) ou des peuples vivant enclavés dans des enclaves de petite dimension, par exemple: les Walser du Piémont, les Albanais de Calabre, les peuples divers de Voïvodine, - à l'exception de la plupart des Serbes et des Hongrois, les Allemands du Banat roumain etc Il est clair que le droit d'autodétcnnination est inapplicable à ces situations. Ce sonl des populations "minoritaires par la force des choses". Des statuts personnels devront adoucir leur sort. Toutes différentes sont les minorités "par la faute des hommes"; ce sont là des populations devenues minoritaires du fait de mauvais traités (Tyrol du Sud, Hongrois de Slovaquie et de Voïvodine septentrionale, Italiens d'Istrie). S'il y a faute, elle doit être réparée (par l'octroi du droit d'autodétermination); et l'autodétermination est possible dès lors, qu'il s'agit de populations groupées. adossées à une frontière de l'Etat homo-ethnique ou vivant sur la côte ou dans des îles. Le sort des grandes enclaves (Bachkirs, Moraves, Tchouvaches, Tatars en Russie) pourrait leur être assimilé. L'autodétermination, bien sûr, n'est efficace que si la population minoritaire est demeurée majoritaire sur place. On voit là, le terrible effet des pratiques assimilatrices et de submersion ethnique: elles dépouillent les peuples de leur avenir.

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NATIONALISMES ET MOUVEMENTS
ETHNIQUES EN EUROPE
Herman VAN DER WU STEN
UNIVERSITE D'AMSTERDAM PRESIDENT DE LA COMMISSION CARTE POLITIQUE DU MONDE (UNION GEOGRAPHIQUE INTERNATIONALE)

Dans l'ancienne Europe de l'Est, la classe politique et l'opinion publique des entités politiques nouvelles ou reconstruites, se sont engagées dans les débats passionnés sur la fonnule correcte en ce qui concerne la définition de leur existence nationale dans les constitutions à rédiger. Quelles expressions en retenir: nous, la nation...(adjectif de nature ethnique); ou bien: nous les citoyens de...(nom du pays). A l'heure actuelle, il s'agit d'enjeux vitaux. Elles expriment des conceptions divergentes sur la légitimité principale d'un système politique: d'une part, l'idée primordiale d'une collection de gens définie une fois pour toutes, liée par des relations familiales de génération à génération; d'autre part, une relation contractuelle acceptée volontairement aux droits et obligations bien définies et toutes sortes de positions intennédiaires. Dans leurs extrêmes, ces constructions ne sont pas réalistes, mais les constitutions réelles se trouvent quelque part entre ces deux pôles avec des conséquences majeures sur le fonctionnement des systèmes politiques concernés (par exemple, l'accès au rôle de citoyen) (Amersfoort & Knipperberg, 1991). Beaucoup d'Européens de l'Ouest considèrent ces contreverses passionnées comme des résonances d'un passé révolu. Apparemment, ils ont tort. Dans plusieurs parties de l'Europe de l'Ouest, ces problèmes ont constamment été perçus par certains comme très importants (Catalans, Basques, Irlandais) (Rokkan & Urwin, 1983). En outre, une nouvelle vague d'approbations pour des sentiments d'extrême-droite dans les populations majoritaires, qui opposent une résistance considérable à une intégration européenne plus poussée, posent par leur attitude, la question de l'identité nationale en priorité sur le calendrier politique. Autant le nationalisme est-il utilisé comme une idéologie de mobilisation politique; autant il y a la tendance à souligner les attributs primordiaux partagés par la collection de gens qu'un nationalisme quelconque prend comme point de départ "naturel". Particulièrement dans les cas, où des caractéristiques primaires comme la langue, la religion ou des traits bien visibles "raciaux" diffèrent très clairement à l'intérieur d'une population coexistante sur le territoire d'un Etat (Nielsen,1985), la tendance à les considérer comme des traits ethniques et à en déduire des exigences nationalistes, apparaît à peu près irrésistible. Dans les Etats bien établis, le fait d'être citoyen peut être utilisé comme un attribut primordial et, par 23

conséquent, peut servir comme point d'attache à une mobilisation de fond. Considéré comme véhicule de mobilisation, il n'y a aucune différence de principe entre le nationalisme lié à un Etat et celui d'une population marginale à l'intérieur d'un Etat. C'est seulement la position stratégique qui diffère. Depuis son irruption, à la fin du XVIIIème siècle et pendant le XIXème siècle, le nationalisme est devenu l'inspiration la plus efficace pour mobiliser les masses dans le domaine politique, en liant des sentiments profonds souvent puisés dans le domaine religieux et des considérations de pouvoir, et d'influences primordialement situées dans le domaine politique. Les mouvements nationalistes ont deux objectifs simultanés: la formation/préservation d'un Etat - et la construction/préservation de la Nation (Van Der Wusten, 1988). En se référant au principe d'autodétermination, ils exigent une forme d'autonomie politique (quelque part entre une formule de "home rule"; et la souveraineté tout entière). En se référant à leur autoperception comme gardiens des trésors nationaux, ils s'efforcent de réveiller cette nation, ou au moins à prendre son existence pour acquis par le fait de leur existence même, qui par la suite doit être préservée. Le nationalisme peut se fonder sur un Etat déjà existant, sur une demande historique ou sur une population de culture homogène. Il est organisé par des artisans politiques (professionnels et amateurs doués). Dans le cas d'une relation entre Nations et Etats, le nationalisme peut être dangereux en facilitant pour les pays qui vont faire la guerre, la mobilisation effective sur le front interne. Dans le cas d'une incongruence (les Etats et les Nations ne se superposent pas) le risque d'une guerre civile ne peut être exclu. Le nationalisme a un pedigree affable, en démarrant de la philosophie romantique, mais il a très souvent été un guide d'action dangereux et erroné. Après 1945, la plupart des théories sur le nationalisme ont pris le système des Etats existants comme point de départ. Notamment, s'agissant de la perspective de développement de l'Etat modernisateur, de réaction ethnique par la superposition d'ethnicité et classe sociale et de la compétition entre groupes ethniques (Ragin,1987). Ces théories ont souligné les facteurs internes pour expliquer les degrés de mobilisation nationaliste et ont en premier lieu, porté attention aux conséquences internes des mobilisations nationalistes. Les empires coloniaux se sont décomposés, mais les nationalismes coloniaux ont dans la plupart des cas pris les "Etats coloniaux"c'est-à-dire, les entités administratives imposées par les colonisateurs- comme cadre de leurs efforts et désirs. Les frontières d'Etat ont dans la plupart des cas été considérées comme des constantes dans les modèles explicatifs. Avant 1945, la situation était différente. Des expressions comme "le syndrome de Sarajevo" ou "les Balkans comme baril de poudre", indiquent la façon dont les problèmes des nationalismes étaient conçus. Inévitablement, les problèmes nationaux internes s'étendraient à l'échelle internationale. L'incongruence entre Etats et Nations des deux côtés d'une frontière interétatique (irrédentisme) ou de plusieurs fragments d'une nation éparpillés dans le monde par une migration de longue distance (diasporas), ont engendré toutes sortes de problèmes entre Etats et se retrouvent par conséquent fortement dans le domaine des relations internationales. C'est dans cette

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perspective de rupture potentielle dans la stabilité du système étatique, qu'on considérait les problèmes des nationalismes dans l'entre deux guerres. Les deux guerres mondiales du XXème siècle fournissent en fait des exemples saisissants de la façon dont ces deux approches se joignent dans un conflit inextricable. Les problèmes d'incongruence (les Serbes en Bosnie, la population de souche allemande en Tchécoslovaquie) sont à l'origine d'une crise au cours de laquelle des Nations-Etats mobilisés jusqu'au bout (congruence) vont démarrer une guerre d'un degré de destruction inouï. Après la première guerre mondiale, des efforts internationaux pour contrôler les problèmes d'incongruence en Europe Centrale et Orientale par des statuts minoritaires au sein de la Société des Nations, ont finalement échoué après un début plein d'espoir. Après la deuxième guerre mondiale, des efforts internationaux pour contrôler les problèmes d'incongruence dans le sens de statuts protégeant les droits individuels ont été défaillants dans la résolution des problèmes de répression dirigée contre des populations ethniquement différentes. En fait, la tendance à l'intervention internationale pour mettre fin à de telles pratiques a encore diminué après 1945, par le principe de plus en plus hégémoniste de souveraineté nationale (Krasner, 1985). C'est seulement dans les années 1990 qu'un changement a pu se produire. En 1989, l'Europe est entrée dans une nouvelle phase dans laquelle selon toute probabilité, les conditions et les conséquences du nationalisme sous-étatique seront encore une fois dominantes dans le domaine des relations internationales. Le nationalisme d'inspiration ethnique redessine la carte politique de l'Europe de l'Est. La faiblesse des Etats post-communistes facilite l'émergence des sentiments nationalistes dans un système d'Etats fortement incongrus avec une distribution de groupements ethniques largement restée intacte. En Europe de l'Ouest, les nationalismes attachés aux Etats existants plus âgés se redressent, parfois orientés contre les populations récemment immigrées, parfois contre un pouvoir perçu comme de plus en plus contraignant (la chimère des bureaucrates de Bruxelles). Tous ces nationalismes nouveaux et renouvelés affectent et sont affectés par les relations internationales. En Europe de l'Est, ils changent la matrice étatique (Yougoslavie, U.R.S.S, Tchécoslovaquie) et transforment ainsi le réseau des relations internationales. Ou bien, ils perturbent les relations internationales (Hongrie/Roumanie; Bulgarie/furquie; tous les Etats des Balkans dans et autour du problème de la Macédoine). Alors que la température politique générale monte, les tendances aux alliances transfrontalières entre les parties d'une même Nation augmentent, impliquant les relations internationales entre Etats concernés. Le fonctionnement de la Communauté Européenne à l'heure actuelle et le forme future du processus d'intégration en Europe de l'Ouest enveloppant une Europe de plus en plus large reste déterminante pour l'avenir. De la sorte, ce processus transforme
graduellement la nature des relations internationales à l'intérieur des frontières de la Communauté Européenne (Siccama & Rood, 1992). En outre, la conception d'une représentation régionale se fait jour au sein de la Communauté Européenne, ce qui, à la longue, peut encore une fois affecter la nature des relations internationales entre les Etats membres.

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Pour expliquer les manifestations nationalistes actuelles et leurs conséquences, nous devons profiter des leçons découlant de la situation d'après 1945 aussi bien que des expériences datant des années entre les deux guerres. Nous avons encore besoin de modèles soulignant les facteurs internes pour expliquer le démaITage et la force des nationalismes. Des études sur la vague des nationalismes minoritaires en Europe de l'Ouest pendant les années 1970 (les Ecossais, les Gallois, les Corses, les Bretons, etc.) suggèrent que ces expressions de protestations ethniques n'ont guère mobilisé leur potentiel complet (Rokkan & Urwin, 1982). Ceux attirés par la perspective de retenir leurs avantages économiques régionaux étaient souvent plus forts que les représentations de populations ethniques démunies (Ragin, 1987). Dans les années 1970, les nationalistes soulignaient leur identité séparée plutôt par leur langue que par leur religion. En comparaison avec la situation actuelle en Europe de l'Est concernant les nationalismes minoritaires, les différences principales sont que les Etats anciennement dominés par le communisme sont plus faibles et leurs économies en plus sérieux désordre. Un résultat possible peut être une série de nationalismes alternatifs plus forts, plus inspirés par des caractéristiques majeures, moins orientés vers la mobilisation économique avec de plus sérieuses conséquences vers l'extérieur dans un cadre étatique moins assuré. En même temps, nous devons bien analyser les événements des années 1919-1939 pour nous éclairer sur la situation à venir. Le contexte international des éruptions nationalistes était plus clairement perçu pendant cette époque. Par conséquent, la possibilité d'intervenir dans les conflits ethniques était considérée beaucoup plus positivement. Une expérience valable a été acquise au sein de la Société des Nations pendant ces premières années. Au début, dans les années 1920, la prépondérance des Anglais et Français au sein de la Société des Nations facilitait l'émergence d'une procédure de plaintes assez avancée dans le domaine du traitement des minorités dans les Etats nouvellement formés en Europe Centrale et Orientale. Mais, il y avait pourtant peu d'enthousiasme pour s'engager à fond. Cette formule devenait tout à fait impuissante en face du renouvellement des rivalités entre les grands Etats (Siccama & Rood, 1992). Le HautCommissaire pour les minorités, récemment nommé par la C.S.C.E, peut bien profiter de cette expérience. D'autre part, l'expérience acquise après 1945 par les forces de l'O.N.V, engagées dans les théâtres de guerres civiles, peut servir comme un autre point de départ nouveau à cet égard. Depuis le milieu du XIXème siècle jusqu'à l'époque actuelle, la rivalité entre les grandes puissances a toujours miné les efforts concertés pour règler la situation interne des Etats faibles d'une façon pacifique. Des interventions à l'intérieur des grandes puissances elles-mêmes sont évidemment encore plus difficiles à réaliser. Cette compétition a peut-être un peu diminué après la fin de la gueITe froide et aussi après l'incorporation des puissances européennes dans un réseau dense de coopération (la communauté Européenne qui, même en tenant compte de ses faiblesses, a une capacité régulatrice unique. Les rivalités entre les grandes puissances pendant l'Entre Deux Guerres refusaient tous les efforts pour règler d'une façon satisfaisante 26

les questions minoritaires en Europe. Ils sont maintenant moins importants. Un nouveau mécanisme de type Sarajevo peut encore être créé en se rendant compte des difficultés actuelles. Mais un tel résultat n'est pas du tout assuré comme la triste expérience historique nous l'indique. Bibliographie
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LA TOUR DE BABEL, LE CANADA, LA SUISSE ET TALCOTT PARSONS Jean A. LAPONCE
UNIVERSITY OF BRITISH COLOMBIA VANCOUVER

Dieu aime-t-illes Suisses? Et aime-t-illes Canadiens? Mais n'aime-t-il pas plus les Suisses que les Canadiens? Si aimer signifie offrir sécurité et prospérité, alors oui, Dieu doit aimer la Suisse et il doit aimer aussi le Canada. Encore que la Bible, dans une lecture au premier degré, pourrait nous amener à penser autrement comme le montre fort bien la Genèse (11, 1-9) avec l'épisode de la Tour de Babel. Evidemment, Dieu n'a pas voulu que les Suisses construisent une grosse ville et que leurs langues s'éparpillent dans des vallées et dans les montagnes. Mais il se peut qu'il ait fait échouer le gros projet canadien, le projet de la grosse ville, symbole de l'identité nationale unique et suprême. Cependant, il se peut que le Dieu de la Genèse au chapitre onzième (qui apparaît si égoïstement avoir peur d'un rival humain) ait connu mieux et qu'il anticipe les conséquences de l'orgueil, de la puissance et de l'ethnicité surtout quand ils se mélangent. Dès lors, il a choisi de séparer ce qu'il aimait au moyen de la langue de façon que chacun soit occupé principalement à entretenir son jardin! Evidemment, les voies du Seigneur ne sont pas évidentes. Pour leur donner un sens, je me tournerai vers Talcott Parsons. Utiliser la théorie parsonnienne équivaut à regarder la Terre depuis le Cosmos. Seules les structures principales restent en relief. Les livres de mon enfance décrivaient la Terre comme une boule de feu recouverte d'une croûte solide. Elle n'est plus décrite comme cela. Nous savons maintenant qu'elle est recouverte de plaques tectoniques qui glissent, qui se déplacent, qui tirent, qui poussent dans toutes les directions. Si nous suivons Parsons, notre vue de la Société nous oblige à abandonner la notion d'un système solide et délimité. Le système social parsonnien glisse, se déplace et se désagrège. L'oeuvre de Parsons est une réflexion sur les fonctions que tous les systèmes vivants entretiennent de façon à ce que le système reste système pour demeurer autonome dans son environnement et pour demeurer autodirigé. Quatre fonctions majeures apparaissent essentielles. Parsons les dénomme adaptation, mise en place d'objectifs, intégration, maintenance. L'adaptation est la stratégie de survie de tout système entrant en contact avec un environnement incluant d'autres systèmes avec lesquels il faut bien coopérer, faire concurrence et être en désaccord. Dire que la capacité d'adaptation dépend de la validité de la bonne stratégie au bon moment est un truisme. Pire est de l'oublier! Une bonne voiture nous permet d'accélérer, de

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tourner, de faire marche avant ou arrière si nous en avons besoin. Combien d'idéologies politiques oublient la marche arrière? Certains systèmes sont condamnés à cause d'une incapacité à tourner, d'autres sont condamnés parce qu'ils ne peuvent pas accélérer. Parfois, un système adapte efficacement des besoins qui vont à l'encontre de ses propres objectifs. La mise en place d'objectifs est la seconde fonction parsonnienne. La feuille qui tombe à l'automne ne procède à aucun ajustement avec l'environnement, elle est dominée par des forces extérieures, elle n'est pas un système autonome. Mais l'arbre d'où elle est tombée continue à poursuivre sa destinée en s'adaptant aux vents et aux changements de température. Ces deux premières fonctions (adaptation et mise en place d'objectifs) sont typiquement localisés, le premier dans le domaine de l'économie, le second dans celui de la politique. La troisième fonction, celle de l'intégration, réfère au besoin constant de relier les composants d'un système à un autre. L'intégration prend place à travers une variété de mécanismes socio-culturels par le moyen des relations sociales. Reste la dernière fonction, celle de la maintenance. Un système doit s'adapter, encore qu'il puisse maintenir son cadre initial. Si nous volons une langue, le cadre classique de la langue n'a pas été altéré. Par contre, si le caissier pointe un revolver sur la tempe de son client, alors l'institution bancaire a radicalement changé! Le maintien des cadres initiaux, la transmission dans le temps des façons essentielles de faire les choses sont d'abord et avant tout une fonction culturelle requérant l'usage des symboles, langues et rituels par exemple. Les institutions de maintien des cadres sociaux sont essentiellement, les familles, les écoles, les idéologies, les églises et les musées. Le modèle de Parsons est tombé en désuétude à la fin des années soixante. Selon ses critiques, il était trop statique, trop conservateur, trop indifférent aux institutions et à leur personnel. Il oubliait les tensions, les conflits, les changements et les révolutions qui fonnent la substance principale de la politique. Cette critique poussa Parsons à écrire ses derniers ouvrages majeurs, Societies (1967) et The Evolution of Societies (1977), oeuvres centrales que je propose d'utiliser comme guides pour mieux comprendre les manières par lesquelles le Canada et la Suisse ont répondu à leur environnement. J'arriverai rapidement à cette comparaison entre les deux pays, comparaiSQnqui tourne à l'avantage de la Suisse mais il me faut d'abord résumer la grande théorie évolutionniste de Parsons. Durkheim (1902) avait remarqué que les sociétés, à travers le temps, tendaient à devenir économiquement plus diversifiées et socialement davantage désunies à cause de la division du travail. TInotait aussi que, pour ces raisons, elles faisaient face à de sérieux problèmes d'intégration requérant de nouvelles solutions. Parsons poursuit l'analyse durkheimienne au niveau des quatre fonctions de base de son propre modèle. Ce n'est pas seulement, dit-il, au moyen de la division du travail qu'un système raffine sa réponse face aux défis de l'environnement; il le fait aussi, sur une vaste échelle historique, en différenciant ses fonctions dans le temps et en leur donnant de plus en plus

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d'autonomie. La tribu primitive amalgame ses diverses fonctions au sein des mêmes frontières territoriales et sociales. La politique, l'économique, le culturel et le social sont étroitement liés. Le concepteur d'objectifs est aussi un organisateur économique et un intégrateur culturel. Selon Parsons, la première grande dissociation résulta de l'invention de l'écriture qui rendit possible l'extension du contrôle à travers des symboles dans le temps et dans l'espace. L'alphabétisation facilita la dissociation entre le système culturel et les autres systèmes. La culture donna la possibilité de passer du local à l'universel. Un autre mouvement dans la même direction résulta, toujours selon Parsons, de l'invention des lois universelles et de dieux universels. Ces inventions facilitèrent la dissociation entre le religieux et le politique. Nous n'avons pas besoin d'accepter la direction linéaire esquissée par Parsons. La principale leçon que je voudrais tirer de son analyse est la suivante: l'économie, la politique et la culture n'ont pas besoin de bouger dans la même direction. Par voie de conséquence, elles ne répondent pas nécessairement à la même logique. En effet, la logique de la politique peut très bien être l'égalité quand celle de l'économie se nomme profit. De même, la logique de la religion peut s'appeler autorité et tradition quand celle des arts s'intitule plaisir et innovation. Si ces différents systèmes, pour être effectifs, ont besoin de cadres et de structures spécifiques, alors les concepteurs d'objectifs, en particulier les décideurs politiques, devront aider la culture et l'économie à trouver leur propre niche. Jusqu'à récemment, on a toujours considéré que la Révolution Française et la Révolution Bolchévique avaient beaucoup de choses en commun, notamment par leur destruction du même ordre féodal (parsons était très impressionné par cette similitude). Aujourd'hui, nous savons mieux que ces deux révolutions furent fondamentalement antithétiques. La Révolution Française sépara davantage ce qui était dans le processus de dissociation: la politique, l'économique et le religieux. La Révolution Bolchévique fit le contraire: elle rassembla ce qui était séparé et elle fusionna le politique, l'économique et le culturel. Dire que 1917 fait entrer dans le totalitarisme, c'est décrire qu'une partie du tableau! Ce qui fut le plus terrible, ce fut de soumettre une société entière et toutes ses fonctions à la même rationalité. L'U.R.S.S commit la faute de se servir d'une stratégie appropriée à une petite tribu de l'âge d'avant l'alphabétisation. Or, cette stratégie était totalement inapte pour un Etat industriel moderne. Nous sommes arrivés plus près de notre sujet et nous pouvons dorénavant nous demander comment le Canada et la Suisse, relativement confrontés aux mêmes problèmes économiques et culturels, ont assuré la dissociation de leurs fonctions d'adaptation et de maintien. La comparaison nous amènera à conclure que le Canada, est en train de commettre, en plus petit, la faute russe.
Pour un analyste politique du XVIIIème siècle, comparer le Canada et la Suisse aurait semblé irraisonnable. Le régime républicain et le fédéralisme

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semblaient alors appropriés seulement aux petits Etats. Nous devons maintenant accorder davantage d'attention aux valeurs et clivages sociaux autant qu'à l'espace et à la taille démographique. Or, en termes de clivages et de valeurs, il y a beaucoup de ressemblances entre la Suisse et le Canada. Les deux pays ont expérimenté de profonds clivages religieux même s'ils ont perdu aujourd'hui de leur virulence ancienne. Les deux pays ont des fractures linguistiques ayant gagné en profondeur au moment où les antagonismes religieux reculaient. Les deux pays ont une culture politique valorisant très fortement les compromis même si le Canada a un système parlementaire majorité/opposition alors que la Suisse préfère les grandes coalitions et le gouvernement par consensus. Les deux pays ont eu leur guerre civile il y a un siècle et demi et, dans les deux cas, ce fut une affaire relativement tempérée. Toutefois, les deux pays deviennent semblables malgré ces facteurs distinctifs. La Suisse était un pays neutre entouré d'ennemis potentiels mais un pays neutre avec une remarquable capacité militaire (il est capable de jeter dans la bataille 500.000 soldats en 48 heures). Le Canada était et demeure un belligérant potentiel avec une. capacité militaire très limitée. Cependant, les changements récemment intervenus en Europe font que les deux pays sont partie prenante de la même"zone pacifique de sécurité régionale". Aucun des deux n'a besoin de garder ses frontières contre des soldats. S'ils les gardent, c'est contre un nombre croissant de clandestins en quête d'un travail. Le changement dans l'environnement externe de la Suisse se reflète dans le vote élevé en faveur de l'abolition de l'armée. A l'occasion du référendum de 1989 visant à amender la Constitution par l'introduction d'un article" la Suisse n'a pas d'armée", 38% des électeurs votèrent oui. Même avant la dissolution de l'Union Soviétique, une troisième guerre mondiale apparaissait aussi improbable en Suisse qu'au Canada. En 1984, 21% de Suisses et 16% de Canadiens estimaient qu'il y avait 0% de chance pour une telle guerre dans les dix ans à venir... mais 10% de Suisses et 20% de Canadiens pensaient que ces chances étaient au-dessus de 50%. Les mesures de modernisme et la qualité de la vie placent ces deux pays dans le groupe des sociétés d'abondance de cols blancs. L'agriculture emploie 4% des actifs au Canada et 6% en Suisse; pour l'industrie, c'est 25% au Canada et 36% en Suisse et pour les services, c'est 70% des actifs au Canada et 60% en Suisse. Les deux pays vivent près d'un géant économique avec lequel ils effectuent l'essentiel de leur commerce. Les deux pays ont, grosso modo, le même nombre de voitures et de médecins par habitant. Leur espérance de vie est la même, c'est-à-dire élevée. Toutefois, nous pouvons trouver des différences. L'un est un très vieux pays, l'autre est plutôt jeune; l'un est riche en ressources naturelles, l'autre non. La Suisse est un pays encerclé, le Canada a deux océans; l'un est constitué de 26 sociétés qui savent qu'elles sont distinctes, l'autre ne peut pas s'y décider. Mais, pour notre démonstration ici, les similitudes dans les clivages et valeurs que nous avons d'abord identifiées (société multiethnique tolérante valorisant la discussion et le compromis) sont les traits qui importent le plus. Elles rendent les comparaisons plus significatives. Alors, répétons-

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nous et aiguisons notre question: "Comment chaque pays a-t-il réagi aux
différentes demandes de ses systèmes économiques et culturels?" Du côté économique, les réponses ont été en gros similaires. Les deux pays ont, d'une façon interne, intégré leur économie et les ont relié étroitement au système capitaliste mondial. De la construction du chemin de fer à la création de la Banque du Canada en passant par les propositions de 1991 pour une union économique plus perfonnante, le gouvernement fédéral canadien a cherché à créer un seul marché intérieur où les capitaux, les biens et les personnes peuvent circuler librement. C'est vrai que les politiques de péréquation et de développement régional ont eu un effet opposé. C'est vrai que les gouvernements provinciaux ou les offices de mise en marché ont entravé la circulation de la bière, des oeufs, des procureurs ou des constructeurs. Mais, l'un dans l'autre, les distorsions à la liberté du marché n'ont pas été considérables selon Whalley (1986) que je prends comme guide. Depuis 1848, la Constitution Suisse a été plusieurs fois révisée, et beaucoup de ces révisions ont été promues dans le but de soutenir le marché commun intérieur. Comparés aux dix provinces canadiennes, les vingt-six cantons suisses ont un pouvoir moindre d'interférence économique. Berne, la capitale fédérale, a le contrôle sur le territoire et sur l'environnement et elle peut obliger les cantons et les communes à hannoniser leurs politiques fiscales avec elle. Les cantons et les communes sont même dans l'obligation d'avoir des budgets prenant en compte la situation conjoncturelle (Knapp, 1987). Je ne sais pas s'il existe l'équivalent helvétique de l'étude de Whalley meSurant le coût des obstacles posés par les divers ordres de gouvernements canadiens à la libre circulation des biens et des services. Ce qui est clair, c'est que la Suisse ne met pas plus d'obstacles au commerce intérieur que ne le fait le Canada. Selon toute vraisemblance, la Suisse est plus près de l'union parfaite même si elle n'en a pas toujours conscience (Senti et Baltensperger, 1991). Chose intéressante: dans les deux pays, le rôle accru du gouvernement central dans la conduite de l'économie nationale n'a pas donné lieu à une diminution de la proportion des recettes revenant aux gouvernements périphériques. Au Canada, la part des recettes du gouvernement fédéral est la même en 1926 qu'en 1978. Ainsi, au pire, les recettes des gouvernements provinciaux et municipaux sont restés les mêmes et, au mieux, surtout pour la périphérie, ils ont quelque peu augmenté. En Suisse, la périphérie a été loin de souffrir de coupures budgétaires: le pourcentage des revenus du gouvernement fédéral est passé de 45% en 1960 à 35% en 1985. Comparés à d'autres fédérations comme l'Australie, les Etats-Unis et l'Allemagne, le Canada et la Suisse se distinguent par la petite proportion de recettes gouvernementales tirées du niveau fédéral. Toutefois, cela ne veut pas dire que le système économique n'est pas, d'une façon croissante, placé sous les rênes du centre. L'interpénétration du centre et des unités dans le fédéralisme coopératif rend difficile la distinction entre le pilote et le navigateur mais, quels que soient les désagréments dans le cockpit, chacun semble tirer dans la même direction! Dans leur relation avec le système capitaliste global, les deux pays apparaissent, de nouveau, semblables. Tous deux ont suivi la même stratégie,

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celle d'un petit pays effrayé par la Grande Dépression et craignant l'isolement économique. Pour les deux, l'Argentine est un repoussoir. Tous deux sont membres du GATT et de l'OCDE. La Suisse rejoint l'AELE en 1972 et devient associée à la Communauté Européenne en 1991. Au Canada, un mouvement comparable a pris la forme d'Accord de Libre-Echange avec les Etats-Unis. Après la Seconde Guerre Mondiale, 15% de la demande totale dans l'économie suisse provenait de l'extérieur; dans les années 80, ce pourcentage est monté à 30%. Durant le même laps de temps, la demande suisse satisfaite à l'extérieur est grimpée de 14% en 1948 à 34% en 1985. Dans les années 80, la Communauté Européenne recevait 50% des exportations suisses (Union Bank, 1987; OECD 1990). Comme les Suisses, l'économie canadienne est liée à celle d'un puissant voisin. Le pourcentage des biens et services exportés du Canada, par rapport au P.N.B, est passé de 25% à 30% entre 1974 et 1984. En 1990, 64% des importations venaient des Etats-Unis et 75% des exportations canadiennes s'y dirigeaient. En bref, dans les deux pays, le système politique a poussé la fonction économique vers une intégration interne et internationale. La devise a été: large is beautiful et, peut-être à cause de la taille du pays, la grosseur est apparue encore plus belle en Suisse qu'au Canada. L'image change radicalement quand nous nous tournons vers le champ culturel. Il serait intéressant de comparer les politiques suisses et canadiennes des médias, leurs politiques de soutien aux arts, ou leurs manières spécifiques de lier religion et politique. Mais, ici, je vais me concentrer exclusivement sur le lien de la plus grande importance, celui affectant la langue. La stratégie suisse du compromis linguistique a été l'inverse de sa stratégie économique d'intégration. Alors que les obstacles à la libre circulation des biens et des personnes étaient levés, le même système politique qui les avaient levés s'employait à ériger et à renforcer les frontières linguistiques internes. Contrairement aux biens et aux personnes, les langues devinrent fixées au territoire. Inversement, la stratégie fédérale canadienne s'appuya sur l'hypothèse que le mélange des langues était une chose positive. La stratégie suisse de décentralisation ethnique a contribué à sculpter des cantons unilingues extraits de cantons bilingues. Vaud se sépara de Berne au XIXème siècle et le Jura se sépara de ce même canton dans les années 70 selon une procédure démocratique exemplaire incluant même une cascade de référenda. Le droit de légiférer sur l'usage de la langue dans les parlements cantonaux, dans les écoles, dans la signalétique routière, dans les magasins, dans les contrats a été donné aux cantons non par des moyens constitutionnels mais par des décisions de justice et des accords politiques. A l'exception des Grisons où le romanche continue à décliner, tous les cantons ont appliqué le principe de la stricte séparation territoriale. Les dispositions d'égalité et la liberté d'expression logées dans la constitution fédérale ont été interprétées par , le Tribunal Fédéral de Lausanne de façon à permettre aux cantons l'usage de leur propre langue. A titre d'exemple, voici un extrait d'un jugement de 1932 donnant à un canton le droit de restreindre la langue d'usage: "les frontières linguistiques de notre pays, une fois fixées, doivent être considérées comme 34

intangibles; la certitude pour chaque souche, de l'intégrité du territoire sur lequel sa langue est parlée, et auquel s'étend sa culture propre, constitue la sauvegarde de la bonne entente des diverses parties du pays; et il faut reconnaître à chacune de celles-ci le droit de prévenir tout empiétement (Héraud, 1974, p. 247). Cette stratégie de la division linguistique stricte supporte peu d'exceptions. Il n'y a pas d'écoles germanophones à Genève, ni d'écoles francophones à Zürich. Les seules exceptions sont une école francophone à Berne pour les enfants des fonctionnaires romands dans la capitale fédérale. La stratégie de juxtaposition d'aires unilingues a été adoptée non seulement par le cantons unilingues mais aussi par les cantons bilingues en divisant leur propre territoire en cloisons linguistiques. Quand on traverse la frontière linguistique en Valais, le contraste est aussi fort, si ce n'est plus, que lorsqu'on traverse la frontière France-Allemagne. La division du pays en zones unilingues est durement affectée par la fonction publique fédérale bilingue depuis que Berne administre ses règlements à travers des ministres correspondants dans les cantons. Berne assure que la meilleure voie pour la construction nationale est que le centre se fasse discret. On sent à Berne une modestie, une apparence d'effacement qu'on n'expérimente pas à Ottawa. Ottawa veut être Londres, elle a besoin de musées et de centres des congrès, elle veut être vue, elle aime intervenir. Par l'assimilation des immigrants et la réduction de sa population anglophone, le Québec et sa loi 101 cherche à rendre le Canada davantage semblable à la Suisse. La Cour Suprême, la Charte des Droits et Libertés de la Personne, la clause Canada, en bref un Ottawa qui ne veut pas renoncer à la culture ont fait chavirer cette tentative (Laponce, 1984). Quand Ottawa veut que ses enfants ethniques se mélangent et s'aiment, Berne les invite, comme dit le Seigneur, à se tenir séparés et, en plus, Berne n'accorde pas grande attention à leurs disputes! Les conséquences sociologiques du recul de la loi 101 sont, en ce moment, probablement minimales. En revanche, les conséquences psychologiques ont été considérables. L'absence d'une frontière linguistique rigide et d'un pouvoir exclusif de législation sur la langue crée un sentiment d'insécurité. Par crainte que la culture y laisse des plumes, cette insécurité rend difficile l'acceptation de l'intégration dans les domaines économiques et politiques. La Constitution Canadienne actuelle, pas plus que les révisions proposées par le gouvernement fédéral en 1991, ne donnent au Québec la sécurité linguistique dont il a besoin. Certes, la formule offrant une telle sécurité est à portée de main, elle réside dans la recommandation de la Commission Pépin-Robarts rejetée par le gouvernement Trudeau. Cette recommandation stipule qu'en matière linguistique et dans leurs champs de juridiction, les provinces détiennent l'autorité suprême. Ni au Canada ni en Suisse, la dissociation tectonique du politique, de l'économique et du culturel n'a signifié que le politique était devenu indifférent à ce qui se passait dans les deux autres domaines. Elle a signifié plutôt que le politique était appelé à arbitrer des tendances contradictoires. Ma ,1 35

lecture de l'état actuel des deux sociétés est que la Suisse a été soit plus heureuse, soit plus sage en aidant l'économie et la culture à répondre à différentes logiques. Mieux que le Canada, la Suisse a dissocié avec succès le culturel de l'économique. Cela a aidé chacun de ces deux domaines à trouver sa niche territoriale appropriée. Bibliographie
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