Les mondes de l'interprétation

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L'activité interprétative n'est pas secondaire dans le processus de la formation d'une oeuvre : elle est ce par quoi un "objet" acquiert effectivement (ou pas ?) ce statut... L'interprétation, toujours sociale, souvent collective, est une manière de (re)produire un monde commun. Quelques-unes de ces modalités de compréhension font l'objet de ce volume.
Publié le : mardi 15 septembre 2009
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EAN13 : 9782296229082
Nombre de pages : 172
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HO M M A G E
Jean-Paul Brun 1944-2008
ESTune situation étrange pour un directeur de recherche d’avoir à C écrire un texte d’hommage pour un doctorant, devenu docteur, sous sa « direction ». Certes, Jean-Paul Brun n’était pas un étudiant comme les autres, – en admettant d’ailleurs que cette formule ait un sens – puisqu’il était un peu plus âgé que son directeur de recherche, mais le rapport enseignant/étudiant est, sans doute inconsciemment, construit sur le modèle de la filiation, et s’il est un événement insolite, c’est bien que le second disparaisse avant le premier. J’ai connu Jean-Paul Brun lors de sa soutenance de mémoire de DHEPS (Diplôme des Hautes Études en Pratique Sociale) à Besançon en 1995. Par-delà les péripéties de l’épreuve, je pense que ce fut immé-diatement une rencontre, au sens fort du terme. Dans l’après-soutenance, Jean-Paul m’a appris qu’il était photographe et il m’a donné plus tard plusieurs volumes publiés, dont un magnifique sur les musiciens de jazz, que nous apprécions tous les deux, et dans la foulée il m’a demandé s’il pouvait suivre mon séminaire de sociologie des arts et s’il était possible pour lui de préparer un DEA de sociologie. Ma réponse, comme toujours, a été : faites moi une proposition de recherche, problématique, bibliographie, etc. et on verra. J’ai vu, avec étonnement, m’attendant non sans quelques appréhensions à un sujet sur la photographie, c’est-à-dire sur sa propre pratique, un projet déjà bien construit sur leLand Art.Mouvement que je ne connaissais que par la lecture du livre de Tiberghien, paru deux ans auparavant. J’ai accepté le projet, en lui disant ; d’une part, qu’il lui fallait lire beaucoup de sociologie et notamment des ouvrages de méthodologie et, d’autre part, qu’un des problèmes que posait son sujet, c’est que les œuvres étaient difficilement accessibles. Sa réponse, pratique, à ces deux objections est à l’image de sa personnalité rare : il a lu, presque tout et en tout cas bien plus que la plupart des autres étudiants du DEA et il est allé sur le terrain, aux USA, et a vu au cours des années de sa thèse toutes les œuvres accessibles, parfois dans des conditions un peu rocambolesques. Le « terrain », si souvent invoqué par les sociologues, n’est pas ici qu’une métaphore, il lui
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Sociologie de l’Art
a fallu parcourir, avec sa femme Huguette et son ami Bernard Bouteille, des kilomètres dans le désert notamment pour atteindre les sites de ce qu’il désignait de l’expression « œuvres-monuments ». Il fût de tous les doctorants qui m’ont fait confiance en me demandant de les accompagner dans leur travail de recherche, sans doute, l’un de ceux qui a le plus écouté mes conseils. Un exemple, si j’ose dire, « exemplaire » : comme à tous, je lui ai transmis le conseil que m’avait donné Louis-Vincent Thomas, mon directeur de thèse : faites un carnet ou un journal d’enquête. Conseil que je n’avais suivi que partiellement, mais dont, dans la phase finale de la rédaction, je m’étais rendu compte concrètement que j’aurais mieux fait de la suivre. Jean-Paul Brun, lui, l’a fait et de façon exceptionnellement précise et rigou-reuse, notant chaque jour ce qu’il avait fait, lu, noté, pensé, compris et qui, d’une manière ou d’une autre, pouvait lui servir pour sa thèse. À chaque fois qu’il m’a donné à lire ensuite un passage de sa thèse, il était accompagné de ce journal. La thèse terminée, je lui ai conseillé de reprendre son journal, d’en retirer le plus anecdotique voire personnel et de le mettre en annexe de sa thèse. Tous les membres de son jury : André Ducret, Jean-Paul Minary, Alain Pessin et, bien sûr, Gilles Tiberghien l’ont félicité pour la qualité de ce journal qui éclairait si bien cette excellente thèse, qui reçût le 02/12/02 (date anniversaire d’Austerlitz, déjà une victoire !) la meilleure mention à l’unanimité. Il avait 58 ans, et malgré le fait qu’il n’envisageait pas vraiment une carrière universitaire, il a tenu à aller jusqu’au bout de la procédure en présentant son dossier au CNU qui l’a qualifié en 2003 sans problème. Il faut ici e rappeler que Jean-Paul avait quitté l’école en 3 , qu’il avait d’abord été ouvrier, puis en développant ses activités de photographe et en enchaî-nant les formations continues, il était arrivé à devenir journaliste et cadre dans un service de communication. En 45 ans environ et par sa seule volonté et son travail, il était passé du BEPC au doctorat, on ne peut que saluer un tel parcours. Puis nous avons travaillé à la publication de cette somme considérable. D’abord, le journal de recherche, que mon ami Francis de Chassey a accueilli avec enthousiasme dans sa collectionErrances anthro-pologiques(L’Harmattan) :Un sociologue sur les terres duLand Art. Journal de voyage et de recherche. 1996-2002, publié en 2004, pour lequel il m’avait demandé une préface. Puis ce fut la thèse elle-même qui fut remise sur l’établi de ce sociologue rigoureux. Le premier tome parut en 2005 : Nature, Art contemporain et société : leLand Artcomme analyseur social. (coll. « Logiques Sociales », Série Sociologie de Arts, L’Harmattan), puis le
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Hommage
deuxième en 2006 et le troisième en 2007. Chacun est distingué par un sous-titre spécifique, qui sonne comme un programme : Volume 1 : Nature sauvage, Contre Culture etLand Art ; Volume 2 :New York, déserts du Sud-ouest et cosmos, l’itinéraire desLand Artists ; Volume 3 :Réseaux sociotech-niques, monde de l’art etLand Art. suivi deSix monographies d’artistes/œuvres. Parallèlement à ce travail de mise en forme ou en livre de sa thèse, Jean-Paul Brun a poursuivi son travail de photographe qui va se concrétiser par la publication de plusieurs coffrets de photographies (Monaco, Berlin, New York) sur ce thème, devenu essentiel dans son œuvre photographique, des paysages urbains. Ce fut l’occasion de plusieurs expositions. Ses photographies ont aussi été utilisées pour des pochettes de disques de jazz et de musique contemporaine. Et il ne faut pas oublier que dès la deuxième année de sa thèse et jusqu’à sa mort, il a enseigné à l’université de Franche-Comté dans différents cycles, dont celui de sociologie. Dans ma préface au premier volume de son livre issu de la thèse, j’écrivais : « LeLand Art, courant contemporain en arts plastiques essentiellement représenté aux USA, fait partie, comme de nombreux courants artistiques, de ces objets qui exigent pour être appréhendés de mobiliser un ensemble considérable de données et de connaissances. Le livre que Jean-Paul Brun nous propose est, de ce point de vue, une somme considérable par son ampleur, sa précision et sa rigueur, qui représente une sorte d’œuvre-monument, pour reprendre une expression, qu’il a forgée pour décrire les œuvres, dont il parle, dans la sociologie des arts. Les artistes duLand Artfouillent la terre, déplacent des quantités de matériaux, redessinent les espaces, réorganisent notre vision de la nature, en un mot ils bouleversent notre planète et on peut, par métaphore, dire que le travail de recherche de Jean-Paul Brun est homologue : il mobilise toutes les ressources disponibles : catalogues, entretiens, bibliothèques et bien sûr enquête de terrain – et pour leLand Artil ne s’agit pas d’une métaphore, les œuvres majeures se situant au cœur des déserts nord amé-ricains – il recompose, restructure, redessine une histoire de la culture et des arts, mais aussi de la politique et de la vie sociale ». Je ne peux mieux dire aujourd’hui, il faisait tout avec minutie, rigueur et passion, cette passion sans laquelle rien d’important ne peut se faire dans la recherche et dans l’art, ces deux domaines où il laisse une œuvre essentielle. La sociologie des arts a perdu un chercheur enthousiaste et de qualité, nous sommes nombreux à avoir aussi perdu un ami.
Bruno PÉQUIGNOT
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