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Les Mots empêchés

De
217 pages
Quelles souffrances sans nom cet enfant, si jeune encore, a-t-il fuies sur les routes de l'errance qui, un jour, le conduisent aux portes de ce Foyer d'accueil crépitant de vie ? L'auteure, à partir de son expérience confirmée de psychologue veut, à travers ce récit, privilégier l'importance de la parole "disparue", de ces non-dits laissés dans l'ombre et qui, pourtant, permettent de donner sens aux brisures de l'histoire de chacun.
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Odile Boudjelloul

Les mots empêchés

L'Harmattan

2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattan 1 @wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-03768-7 EAN : 9782296037687

Si, d'aventure, il vous semblait cheminer
en terre de ressemblance,

alors, ça ne serait pas une vue de votre esprit!

« Pleure tout ce que tu as dans le ventre Pleure mon petit Sinon, parfois, on peut mourir
De ne pas avoir pleuré à temps »

S.Frydman

1 Ils l'avaient trouvé endormi, un matin mouillé de novembre, recroquevillé sous un manteau de feuillages, un peu à l'écart de ces chemins forestiers où Gabriel venait courir chaque matin avec son chien. Il était encore très tôt, la forêt s'éveillait juste, les arbres s'étiraient et les oiseaux n'en finissaient pas de se préparer. Gabriel adorait être le premier à pénétrer ces moments encore neufs de toute intrusion! Légers, ils foulaient le sol simplement, harmonieusement, quand soudain le chien s'était arrêté net, la truffe en alerte, avant d'obliquer brusquement. . . Il s'était approché de cette présence qu'il avait repérée et, déjà, dégageant les feuilles de ses pattes, avait entrepris de lui manifester une sympathie très démonstrative! L'enfant, sursautant dans son sommeil, s'était dressé sans avoir le temps de masquer sa peur, puis, fixant sans bien comprendre 1'homme et le chien qui le regardaient et qui attendaient, il avait demandé: « T'es qui toi? » Et l'homme avait expliqué doucement qu'il s'appelait Gabriel, que son chien c'était Fouillis, puis qu'il travaillait auprès d'enfants dans un foyer, pas loin; et ensuite, il s'était inquiété de ce qu'il faisait là tout seul? L'enfant qui s'était levé, après avoir ramassé un sac usagé qu'il serrait fort contre lui, avait haussé les épaules d'un air las, puis murmuré: «Ton foyer, j'veux le voir» avant d'ajouter d'une voix presque inaudible: «J' suis là, c'est pour ça... » et enfin, caressant le chien comme pour s'encourager, il avait annoncé clairement: « Moi, c'est Manu! ». Gabriel avait regardé avec stupeur ce petit garçon transi de froid, manifestement épuisé mais en même temps si fier, si

déterminé... Il l'avait regardé, submergé par une émotion qui remontait du plus profond de son être où il l'avait enterrée, il y avait longtemps. Puis comme s'il n'y avait rien de plus naturel, de plus évident, il s'était entendu lui dire: « Viens, suis-nous! » Et l'homme, l'enfant et le chien s'étaient mis en route, froissant de concert le tapis de feuilles qui crissaient sous leurs pas, accompagnés des vocalises des oiseaux et des bruissements de la forêt maintenant bien réveillée!

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2 On ne savait rien de cet enfant, on ne savait ni qui il était, ni d'où il venait... Apparemment personne n'avait signalé ni ne s'était inquiété de sa disparition, comme le confirmaient les résultats des premiers avis de recherche. C'était un enfant errant, anonyme, oublié et perdu dans le monde des hommes, qui semblait déjà avoir appris à survIvre.. . Il avait seulement consenti à dire, à tous ces adultes qui l'interrogeaient, qu'il s'appelait Manu, simplement Manu, qu'il avait dix ans et qu'il vivait dehors, depuis quand il ne savait plus, avec des gens qui comme lui n'avaient ni maison ni famille... Cet enfant, pas très grand pour l'âge qu'il disait avoir, plutôt maigre mais musclé et visiblement en bonne santé, attirait d'emblée par son regard. Un regard qui devait son intensité à de grands yeux noirs et pénétrants qui brillaient dans un visage particulièrement mobile, aux traits fins, et bordé d'une tignasse de jais aux mèches bouclées et rebelles. Il paraissait doué d'une intelligence vive mais ne s'exprimait guère, gardant le silence la plupart du temps. Le jour même de sa découverte, il avait été décidé, parallèlement à la poursuite des recherches engagées, de le laisser confié à « l'Escale », ce foyer qui l'avait recueilli et dont c'était effectivement la mission. L'enfant, accompagné de Gabriel, avait alors pris connaissance de cette décision avec toute la réserve qui s'imposait, mais il n'avait pu empêcher ses yeux de renvoyer un éclat inhabituel qui aurait presque pu ressembler à un sourire... Il

3 La nuit était déjà bien avancée et Nathan ne pouvait pas trouver le sommeil... Il faut dire que la journée avait été particulièrement dense! Il se leva et gagna la terrasse de sa maison, son observatoire favori. Il aimait rester là, seul, et profiter de la quiétude que lui procurait le partage de ces moments privilégiés avec la nature. Il ne se lassait pas d'admirer la situation unique de ce domaine qu'il avait eu la chance de pouvoir acquérir et qu'il avait ensuite pris le temps de penser et d'organiser, en accord avec ses convictions et ses projets! Il Y avait neuf ans maintenant que cet homme de terrain dirigeait l'Escale. Educateur de formation, riche de ses investissements nombreux et variés dans ce secteur professionnel qu'il avait découvert très jeune, il était dans la pleine forme sereine d'une quarantaine bientôt dépassée de six ans. Il avait dû lutter beaucoup et sans relâche pour convaincre, défendre, prouver, continuer envers et contre tout et tous au cours de ces années et il avait usé une énergie considérable! Mais maintenant, et même si les occasions ne manquaient pas de se battre encore et toujours, il était fier du travail qui se réalisait ici autour de ces enfants! Ces derniers, dont le nombre oscillait entre vingt-cinq et trente au plus, âgés de six à treize ans, étaient accueillis ici au titre de la Protection de l'Enfance, et se répartissaient généralement de manière assez homogène entre filles et garçons.

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La plupart étaient scolarisés dans les écoles alentour, mais quelques-uns, pas encore prêts ou nécessitant une aide personnalisée, bénéficiaient d'une classe intégrée à l'Etablissement. La situation de cette classe, un peu en retrait du Foyer, permettait aux enfants concernés de vivre plus confortablement leur statut particulier. Autour de lui, Nathan avait mis progressivement en place une équipe solide et stable dont il avait choisi chaque membre avec beaucoup de soin, misant sur ce qu'il avait ressenti de leurs capacités à entendre, à écouter, à construire, à créer aussi. Car cet homme dont l'adolescence avait sangloté d'injustice - une injustice qui avait fini par détruire son père emprisonné et foudroyer sa mère avant la révision réhabilitante de leur procès - cet homme voulait être entouré de «battants », si chaotique qu'ait pu être leur histoire personnelle! L'important pour lui résidait dans ce qu'ils en avaient fait comme dans ce qu'ils avaient encore envie d'en faire. En même temps, il les aidait, chacun dans leur fonction, à organiser des liens consistants avec le « Savoir». Mais s'il accordait une grande importance à la maîtrise des connaissances nécessaires, il tenait à ce que le projet institutionnel, leur projet institutionnel, ne dépende d'aucune idéologie, d'aucune doctrine, d'aucune croyance, d'aucun système d'aucun ordre! Il voulait, fondamentalement, que ce travail auprès des enfants reste le plus libre comme le plus ouvert possible. Pour Nathan, l'objectif avait toujours été clair: puisque c'est de « réparation» qu'il était question d'abord, l'essentiel relevait avant tout du choix des « bons outils» et du savoir-faire de leur utilisation! 13

Il fallait donc commencer par évaluer au mieux les « dommages» avant d'entreprendre les «réparations» indispensables, vitales, qui permettraient d'espérer pour ces enfants en détresse, ces «déglingués de la vie» comme eux-mêmes disaient souvent - un re-démarrage, plus tard. .. Et dans cette nuit qui finirait bientôt, le visage de ce gosse étonnant, arrivé aujourd'hui de nulle part, et qui disait s'appeler Manu, s'imposa de nouveau à Nathan. Il avait tenté en vain de savoir, de comprendre ce qui, aux limites de son errance, avait poussé cet enfant à interrompre son énigmatique voyage, ici, aux portes de cette maison... Il revoyait la lueur de défi, mais empreinte des appels silencieux de toute son espérance, qui avait alors traversé son regard grave. . . Il sentait encore dans la sienne la main fragile qu'il avait prise et serrée, simplement, quelques instants, comme pour sceller un accompagnement qui ferait l'impossible pour le faire triompher de ces chemins accidentés qui, déjà, se lisaient à l'horizon... comme pour sceller un engagement qui ferait l'impossible pour que naissent en lui des certitudes!

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4 C'était à la sortie d'Entremont, un village de HauteSavoie, dans la région d'Annecy, au détour d'un chemin ombragé bordé d'arbres et de mûriers, qu'on découvrait l'Escale! Quand on franchissait l'entrée de ce foyer, ce qui frappait en premier lieu, c'étaient le bruit et l'odeur de la vie qui jaillissaient de partout et vous emportaient d'emblée dans un élan d'abord un peu étourdissant, mais auquel on prenait vite goût! C'étaient d'abord les enfants avec leurs cris, leurs rires, leurs jeux et puis les adultes qui allaient et venaient et vous interpellaient sans cérémonie. C'étaient aussi les chiens, les chats qui semblaient foisonner! C'étaient encore les parfums insistants des fleurs aux variétés multiples, les effluves échappées des CUISInes, d'un feu de bois... Quand on franchissait l'entrée de l'Escale, on était aussi très vite frappé par l'étendue et la beauté de l'espace qui s'offraient au regard! Une fois la grande cour d'entrée traversée, et le Foyer contourné, c'était un pré, large mais peu profond, piqué d'arbres fruitiers, de fleurs sauvages et de coquelicots, le moment venu, qui à droite et à gauche, ouvrait les chemins des ateliers, des remises, du potager, du chenil, des terrains de sport avant de descendre en courant vers une forêt, assez dense mais bien délimitée, où se mêlaient d'innombrables sentiers.

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Et, enfin, au loin, surplombant ce vaste horizon, c'étaient des sommets grandioses, rivalisant de majesté et d'insolence! Tous ceux, petits ou grands, qui arrivaient ici, tombaient sous le charme irrésistible de ce lieu riche de ses multiples facettes. Mais c'étaient d'abord la présence et l'emplacement de cette forêt qui avaient séduit Nathan, immédiatement, et il avait bâti son projet en lui réservant une part de choix! Il avait décidé de privilégier cet espace protégé qui pourrait permettre à chacun d'évoluer là, à l'abri des oreilles et des regards indiscrets, de libérer là secrets, souffrances, joies, de défouler là colère, agressivité, révolte, de construire là refuges et rêves! Et au fil des mois et des années, cette forêt avait répondu à ses attentes au-delà de ses espérances. Les moments parfois intenses qui se jouaient ou se rejouaient à l'ombre de ces conifères ou de leurs congénères tout aussi respectables, agissaient comme soupapes de sécurité, et souvent, par la suite, généraient des énergies nouvelles. Mais il arrivait aussi que ces moments accentuent chez certains des tendances au retrait et au repli sur soi. Dans tous les cas, ce qui était observé par les adultes ou retransmis par les enfants, au cours de leurs thérapies ou autres, devait être pris en compte et entendu comme un langage dont il fallait apprendre à décoder les richesses, les nuances, les cris et les silences. Chaque enfant avait toute liberté de se rendre, dans la journée, lors de ses temps libres, dans cette forêt que parcouraient régulièrement des adultes et où les chiens étaient accoutumés à passer de longs moments.

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Ces allées et venues d'adultes, pour raisons éducatives ou pour raisons de travaux forestiers, avaient une fonction de vigilance et de sécurisation qui restait indispensable et qui était renforcée par les parcours des chiens dressés à cet effet. Durant leurs temps libres, les enfants avaient à leur disposition un choix assez vaste d'activités qui s'organisaient à l'intérieur comme à l'extérieur de l'Escale. Il était aussi demandé à chacun d'eux une

participation, de leur choix toujours, régulière - à raison
d'une à deux heures au plus par semaine - à une tâche d'intérêt collectif Gardinage, cuisine, soins des animaux, réparations, aména-gements, travaux forestiers...). Ces temps de responsabilité soigneusement mis en place, organisés et suivis par les adultes concernés, visaient à permettre à chaque enfant d'y trouver des possibilités de valorisation et de reconnaissance par tous de ses capacités à être et à faire. Ce climat faisait de l'Escale un lieu de vie favorisant au maximum tous les possible mais exigeait, en parallèle, de la part de chacun, adulte ou enfant, le respect de l'Autre, qu'il s'agisse de son histoire, de son jardin secret ou de son territoire personnel à tous niveaux. C'était une règle basique sur laquelle Nathan ne transigeait jamais, et tous en admettaient tôt ou tard le bien-fondé inestimable!

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5 Chaque nouvelle arrivée au Foyer faisait donc l'objet, de la part des adultes, d'observations et d'attentions particulièrement minutieuses qui autorisaient, dans les tourbillons de cette phase d'adaptation, des répits inespérés laissant du temps au temps! La qualité de cet accueil faisait ainsi de cette étape, que chacun avait appris à considérer comme primordiale, un moment décisif au seuil des nouveaux départs proposés à ceux-là que la vie avait fait chavirer... Et, dans ce contexte, ces réserves de temps permettaient à cet enfant nouvellement admis de faire une halte indispensable entre deux mondes: celui qu'il avait laissé et celui où il était en train de faire son entrée, où il ne retrouvait plus ses repères habituels, comme s'il avait réellement changé de planète... Cette désorientation brutale le terrifiait: car soudain délivré de tous les soucis de survie qui avaient empli son quotidien depuis trop longtemps déjà (?), il était confronté sans transition à l'immensité de sa solitude et plongé dans un désarroi confus, sans pouvoir les confier à des mots et encore moins à des mots partagés. .. C'est pourquoi, au cours des premières semaines de son arrivée, il fuyait la compagnie des autres enfants, et, la plupart du temps, restait en retrait, observant avec curiosité toutefois l'agencement des nombreux découpages que constituait le déroulement de chaque journée. Avec les adultes, il communiquait très rarement, se réservant pour l' indispensable. Par contre, il semblait s'attacher à maintenir avec Gabriel, «son» éducateur depuis le premier jour - son

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éducateur «référent» avait-il appris à préciser - ce
contact tacite qui s'était instauré entre eux, d'emblée. De son côté, Gabriel mesurait combien l'enfant se montrait attentif à ses gestes et à ses interventions, comme aux mots qu'il choisissait avec précaution pour le détendre, le rassurer ou l'apprivoiser, même s'il n'obtenait guère de réponses à ses questionnements discrets. L'enfant recherchait souvent sa présence, sans se l'avouer mais aussi sans avoir conscience de l'importance qu'il était venu prendre dans son existence. A travers la sollicitude de cet homme, sans doute cet enfant percevait-il déjà, à son insu, l'écho d'une détresse familière.. . Et puis il y avait ce chien, Fouillis! indissociable pour lui de Gabriel, et avec lequel une sorte d'extraordinaire complicité s'était également installée, immédiatement! Fouillis! cette grosse boule de poils dont les couleurs épousaient toutes les nuances de beige, toujours prête à courir et à jouer! Cette tête ronde où, à travers une crinière désordonnée et invariablement emmêlée, pétillaient des yeux malicieux, et dont la gueule se fendait par moments d'un large sourire de côté. Tel était ce chien, encore jeune, démonstratif, fougueux, incroyablement maladroit mais séducteur-né indéniable, bénéficiant de toutes les indulgences et vouant à son maître un véritable culte! Et cet enfant qui tentait toujours d'éviter tout contact physique rapproché, se prêtait, avec un plaisir tout à fait paradoxal, aux coups de langue répétés de son compagnon, comme aux jeux et aux bousculades qui les faisaient tomber et rouler ensemble dans des concerts joyeux de cris et d'aboiements, mais... à l'abri des regards!
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Un matin où l'enfant venait, comme chaque jour, le retrouver, Fouillis fonça vers lui puis stoppa net en exhibant fièrement l'os qu'il tenait dans sa gueule avant de le laisser tomber à ses pieds en aboyant joyeusement! Pendant de longues minutes, le regard oscillant entre cet os et Fouillis qui aussi le regardait et semblait en attente, l'enfant resta pétrifié de stupeur: un cadeau, c'était un cadeau? pour lui? Et, tandis qu'il tentait de se persuader de cette réalité invraisemblable, il sentait monter en lui une tempête qu'il n'identifiait pas mais qui s'était déchaînée soudainement et le terrassait d'émotion... Il s'agrippa au cou de Fouillis et le chien se mit à lécher doucement le visage inondé de larmes de cet enfant déchiré de sanglots. C'est alerté par ces pleurs que Gabriel, à leur recherche, les trouva tous les deux! Il s'approcha et, sans chercher à comprendre, prit et serra contre lui ce petit corps qui, abandonné dans ses bras, semblait maintenant tellement fragile! Ill' accompagna en silence, longtemps, dans ses sanglots interminables et venus de si loin, jusqu'à ce qu'épuisé l'enfant se laisse emmener dans sa chambre où, enfin, il s'endormit... Le lendemain, il se comporta avec Gabriel comme si rien de particulier ne s'était passé, et lui ne changea rien non plus à sa façon d'être. Mais, dans le rempart affectif que l'enfant avait dû construire et entretenir pour se protéger des maux de toutes ces années, une brèche avait été ouverte, c'était une évidence! Cette brèche, toutefois, n'était encore qu'à l'aube d'un devenir, et l'aube se levait à peine...

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6 Durant les semaines qui suivirent, l'enfant se renferma encore davantage sur lui-même et sur son mal-être; il mangeait peu, dormait mal à en juger par les cernes qui creusaient ses yeux et passait le plus clair de son temps dans la cabane qu'il s'était aménagée dans la forêt. Gabriel et les autres adultes restaient vigilants mais comprenaient bien en même temps qu'il fallait le laisser avancer seul et à son rythme en direction du chemin que la brèche avait commencé d'ouvrir. Avec Fouillis aussi les choses étaient différentes; si l'enfant n'avait plus vraiment envie de jouer, par contre, il attendait avec impatience les moments où il viendrait le rejoindre dans la forêt. Au début, le chien semblait désorienté par cet enfant qui ne jouait plus mais passait son temps à le caresser, le visage couché sur son pelage touffu. Puis, il prit l'habitude de rester de longs moments immobile près de lui, balayant de sa langue, quand elles débordaient, les larmes nées d'une détresse qu'à sa façon il sentait bien. Et un jour, enfoui dans sa chaleur, l'enfant murmura des mots! Et ces mots, d'abord murmurés, prirent de l'assurance, puis, les uns derrière les autres, se comportèrent peu à peu en confidences. .. Mais c'étaient des confidences désordonnées, embrouillées, qui racontaient aussi bien des images floues, des souvenirs informes que des quotidiens à l'Escale. En même temps, si la libération anarchique de ces mots apportait à l'enfant un soulagement étonné, elle le laissait très désemparé et perdu. .. car sans pouvoir encore le nommer et encore moins en mesurer l'ampleur, il commençait à 21

se cogner au vide qui régnait à l'intérieur de son rempart.. . Il avait repris ses jeux avec Fouillis mais n'y mettait plus la même insouciance! Souvent, maintenant, il s'arrêtait brusquement, retenant contre lui ce compagnon conciliant pour que le son familier de sa voix lui porte ses murmures urgents. . .

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7 Il y avait maintenant deux mois que l'enfant se trouvait à l'Escale quand, un matin, Gabriel lui rappela qu'ils allaient bientôt rencontrer Nathan, comme prévu, pour faire le point de sa situation au Foyer. L'enfant ne répondit pas mais s'enfuit en courant... Gabriel, le voyant dévaler le pré, le rejoignit un peu plus tard à sa cabane où il était sûr de le trouver! Déjà en approchant, il l'entendait crier, pleurer, s'insulter, déjà il entendait monter une colère insondable... Lorsque l'enfant l'aperçut, il se mit à hurler: Va-t'en! laisse-moi tranquille, j'veux voir personne... fallait pas venir ici... ça sert à rien d'vous occuper de moi... j'ai rien à dire, j' suis qui? j' suis rien! j'ai même pas de famille, j'ai même pas de nom, j'suis rien, t'entends? J'SUIS RIEN! Et tout en hurlant sa souffrance, il défiait du regard cet homme qui, stupéfait, recevait ce déluge inattendu de mots! Soudain, il se laissa tomber sur le sol et le silence s'installa, comme une trêve, enveloppant l'homme ébranlé et l'enfant naufragé. .. Puis, l'homme, d'une voix que l'émotion rendait plus sourde assura: Tu sais, Bonhomme, avec des « rien» on peut faire des « tout» ! Il vit alors l'enfant relever la tête, le regard interloqué et, très lentement, glisser vers lui. .. Tout près, il s'arrêta. L'homme se pencha et rencontra, enfin, un regard d'enfant où, timides, tremblaient des lueurs mouillées de confiance et d'espoir; il lui sourit, se redressa et allait s'éloigner lorsque, interpellé gravement par son prénom, il attendit: 23

Gabriel, écoute, j'm'appelle Mariano, juste Mariano! Pendant quelques instants, ce fut comme si le temps s'était arrêté... L'homme restait figé dans la résonance de ces quelques mots qui marquaient, il le mesurait pleinement, l'ébauche d'un lien. Car, bien qu'il soit encore frêle et prêt à se rompre à la moindre maladresse, c'était un lien qui se tissait là ! Il sourit à nouveau à l'enfant qui s'était accroché à son regard et les mots lui vinrent, sobres et lumineux tout à la fois: Mariano. .. c'est un prénom qui sent bon le soleil! Et pour la première fois, c'est un sourire inimaginable qui lui répondit. ..

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8 Le lendemain matin, aussitôt prêt, l'enfant se mit à attendre son référent. Mais il dut patienter encore un long moment, incapable de fixer son attention sur quoi que ce soit dans cette attente!

Gabriel, de son côté, observait sa fébrilité inhabituelle du moins qu'il ne s'autorisait pas jusque-là. Quand il fut disponible, il lui proposa de partager son parcours en forêt, et ils se mirent en route, Fouillis sur leurs talons! L'enfant avançait vite, silencieux et concentré, puis il ralentit son allure, se rapprocha de Gabriel et expliqua: Tu sais, j'ai réfléchi beaucoup... quand on va parler avec Nathan, j'veux lui dire comment j'm'appelle en vrai; j'veux lui dire aussi qu'y faut me garder ici, même si vous trouvez des choses sur ma vie avant! Il se fit suppliant: Tu m'aideras à lui dire, tu m'aideras Gabriel? c'est dur à espliquer tout ça ! pour dire, j' sais pas les mots qu'y faut, j'sais mieux dans ma tête... Il se tut puis reprit: Ici, j' suis bien, on m'écoute, on m' esplique, j' suis pas habitué, tu comprends? Et aussi j'ai un ami! Fouillis tu sais, c'est mon premier ami! Et l'enfant sourit fièrement en caressant la tête du chien qui, entendant son nom, avait bondi vers lui; puis, le visage caché dans sa crinière, il chuchota: Et y a toi! avant de déclarer d'une voix plus distincte: et j'aime bien qu't'es mon référent... Il se tut à nouveau avant de continuer:

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