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Les mouvements coopératifs en Afrique de l'Ouest

270 pages
L'auteur, à partir de l'étude de cinq pays (Bénin, Haute-Volta, Mali, Niger, Sénégal), essaie de dégager les lois d'apparition et d'évolution des organisations paysannes dans l'Afrique de l'Ouest francophone, entre 1960 et 1980. Il cherche notamment à expliquer la régularité et la diversité des phénomènes, l'emprise de l'Etat et la faible autonomie paysanne, la domination des notables, les conditions d'émergence et les limites des organisations non étatiques. Il analyse la logique des pratiques des agents de "promotion" coopérative et des paysans et émet un certain nombre de propositions pour un meilleur ajustement entre ces pratiques et leur objectif officiel : "la coopérative doit être l'affaire des coopérateurs".
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LES MOUVEMENTS COOPÉRATIFS EN AFRIQUE DE L'OUEST

COLLECTION

ALTERNATIVES

PAYSANNES

dirigée par Dominique Desjeux Sociologue à l'Ecole Supérieure d'Agriculture d'Angers

Collection Alternatives

paysannes

A. ADAMS,La terre et les gens du fleuve, 243 p. B. BARTHÉLÉMY, Chipko, sauver lesforêts de l'Himalaya, 160 p. E. BEAUDoux-M. NIEUWKERK, Groupements paysans d'Afrique, dossier sur l'action, 243 p. Ph. BERNARDET, Association agriculture-élevage, les Peuls semitranshumants de Côted'!voire, 235 p. F. BESLA Les Réguibats, de la paix française au Front Polisario, Y, 200 p. J.-P. BILLAUD,Marais poitevin, rencontres de la terre et de l'eau, 265 p. A. CADORET, (textes réunis et présentés par), Protection de la nature: histoire et idéologie, de la nature à l'environnement, 245 p. D. CUCHE, Pérou nègre, 192 p. J.-P. DARRÉ, La parole et la technique chez les éleveurs du Ternois, 198 p. D. DESJEUX(sous la direction de), L'eau, quels enjeux pour les sociétés rurales? 220 p. N. EIZNER, Les paradoxes de l'agriculture française, 159 p. J.-C. GUESDON,Parlons vaches... lait et viande en France, 150 p. A.-M. HOCHET, Afrique de l'Ouest, les paysans ces ignorants efficaces, 171 p. P. MACLOUF (textes réunis et présentés par), La pauvreté en milieu rural (A paraître).
INST. PANAFRICAIN POUR LE DÉVELOPPEMENT (sous la direc-

tion de B. Lizet et F. de Ravignan), Comprendre une économie rurale, 152 p. R. MANGEART,Les paysans africains s'unissent au Togo, 301 p. J. PAVAGEAU, eunes paysans sans terres, l'exemple malgache, J 206 p. B. N'KALOULOU,Dynamique paysanne et développement rural au Congo, 260 p. J.-L. POGET, Le beefsteack de soja: solution au problème alimentaire mondial? 168 p. D. SHERIDAN,L'irrigation, promesses et dangers, l'eau contre la faim? 155 p. L. TIMBERLAKE, L'Afrique en crise, la banqueroute de l'environnement, 292 p. F. de RAVIGNAN-J.BERTHELOT (sous la direction de), Les sillons de la faim, 225 p. P. VALIN, Paysans rouges du Limousin (1870-1914), 362 p.

Dominique

GENTIL

LES MOUVEMENTS COOPÉRA TIFS EN AFRIQUE DE L'OUEST
Interventions de l'Etat ou organisations paysannes?

Editions L'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique
75005 Paris

Du même auteur

Les pratiques

coopératives en milieu rural africain, L'Harmattan, 1984.

@ L'Harmattan, 1986 ISBN: 2-85802-644-0 ISSN : 0757-8091

Avant-propos

Ce livre correspond, pour l'essentiel, à une thèse d'Etat soutenue en février 1985. Le problème, toujours difficile, est de passer d'un texte de mille cent pages ayant sa cohérence et son équilibre, mais difficilement lisible - du fait de son volume - par un public élargi ::., à un nouveau texte, beaucoup plus ramassé, mais ayant perdu son éclairage théorique et la plupart de ses cas concrets. Comme m'en a averti gentiment mon éditeur, « on ne fait pas un bon livre avec des morceaux de thèse, sauf rares exceptions ». Prenons le pari d'être une exception et espérons que le lecteur chercheur ou praticien, intéressé par les problèmes des organisations paysannes de type coopératif en Afrique, et plus généralement, par les rapports Etats/paysans au cours

des diverses interventions de « développement », y trouvera
une source d'information et matière à réflexion.

::- Pour« les liseurs de fond », cette thèse est consultable à l'IRAM : 49, rue de la Glacière (XIIIe arr.) ; ou au Collège coopératif: 7, avenue Franco-Russe (VIle arr.)" Paris.

Introduction

Les interventions de « développement» dans le milieu rural en Afrique ont connu depuis l'Indépendance des formes multiples. Au début, il existe une certaine continuité avec les structures administratives héritées de la colonisation (services de l'agriculture, de l'élevage, du génie rural, des eaux et forêts...), même si dans certains pays on observe des innovations importantes (création de l'animation rurale, de structures de promotion coopérative, de planification nationale et régionale...). Devant des résultats .jugés insuffisants, apparaît bientôt la notion de «projet», qui peut être caractérisé comme une concentration de moyens pour atteindre des objectifs précis dans un temps et un espace bien définis. L'opération arachide au Sénégal en est un bon exemple, qui se proposait d'augmenter, en quatre ans (1964-1968), la production de 25 0/0.Au départ, ces projets touchaient une seule culture, d'exportation le plus souvent (arachide, coton, café, cacao, palmier...). Puis vint la vague des projets de « développement rural intégré », associant progressivement les cultures vivrières puis l'élevage, le reboisement, les pistes rurales, l'alphabétisation,l'artisanat, la santé... Dans certains cas, il ne s'agi~sait que d'un simple habillage pour poursuivre les projets antérieurs, mais dans d'autres il se manifestait une réelle volonté de répondre aux multiples besoins du paysan. Malheureusement, ces projets, très complexes et très

coûteux, difficiles à gérer, ne répondirent pas non plus aux esp.érances de leur promoteur. Il faut noter, toutefois, qu'une autre forme d'intégration verticale, celle de la filière, où tous les éléments d'un produit sont maîtrisés, depuis la fourniture des semences jusqu'à la vente du produit transformé sur le marché international (cas du coton), donnaient et continuent de donner des résultats économiques satisfaisants. Progressivement, de nouvelles approches se sont mises en place, certaines ont persisté, d'autres ont déjà été abandonnées: l'attention aux «pauvres ruraux» (FIDA 1, FAO 2), les micro-projets des ONG3, la recherchedéveloppement, la coopération décentralisée, la coopération par organisations professionnelles... Les dernières en date, soutenues notamment par la Banque Mondiale, portent sur la nécessité de définir des politiques agricoles et d'apporter un appui à des services nationaux (recherche, vulgarisation, semences sélectionnées...), remettant en cause la notion de projet qui avait été soutenue précédemment. Il s'agit là d'une vue rapide et un peu cavalière car à propos de sujets graves, mais elle exprime une irritation devant le manque de continuité et de sérieux (on brûle deux ans après ce qui avait été proposé comme solution miracle deux ans avant), les effets de mode, les discours qUI couvrent l'absence de politique, les fausses exclusives (grands projets contre micro-projets, politiques nationales contre projets...), là où il faudrait chercher bien évidemment des complémentarités et des articulations.

Il est possible de faire une lecture du

« développement»

4

à partir d'une explication de l'apparition et du fonctionnement des formes diverses d'intervention. Une autre clef, beaucoup plus intéressante, est de voir quel a été le rôle réservé, en principe et en pratique, aux paysanneries. On observerait alors beaucoup plus de continuité. Si, bien sûr,

dans le discours, le développement rural est toujours
1.
FIDA : Fonds international pour le développement agricole.

«

pour

2.FAO: Food and Agriculture Organization (Organisation pour l'alimentation et l' agriculture). 3. ONG : Organisation non gouvernementale. 4. Le terme « développement» est un concept flou, dans leque~ chacu~ . projette ses propres conceptions. Une étude récente a montré qU'Il y avaIt plus de 3 000 définitions du développement. D'où les guillemets. 10

les paysans », ceux-ci restent, en schématisant, avant tout des objets, qui doivent répondre aux incitations de l'Etat et non de véritables partenaires qui participent à la conception et à l'exécution d'une politique. Vision, là encore, rapide et simplificatrice, qui présente l'Etat et les paysans comme deux blocs homogènes et distincts, alors qu'il faudrait analyser concrètement la nature de l'Etat et des groupes sociaux associés au pouvoir, la différenciation à l'intérieur de la paysannerie, les .différents types d'articulation et d'alliances. Mais, à ce niveau de généralité, on peut cependant affirmer que l'explication centrale de l'écart entre les objectifs et les réalisations, observé sous la multiplicité des interventions, reste la non prise en compte des logiques, intérêts et dynamiques paysannes, alors que les réussites partielles - et elles existent - trouvent leur fondement dans cette convergence. A l'intérieur des diverses formes d'intervention, les coopératives, par nature, apparaissent comme des révélateurs privilégiés pour observer les interactions Etat/paysanneries, puisqu'elles sont, en principe, des organisations créées et gérées par les paysans, mais qu'elles sont, le plus souvent, suscitées par l'Etat pour répondre avant tout à ses propres intérêts. Les coopératives se situent donc au cœur de la problématique Etat/paysans et ce qui se passe ici peut fournir des clefs pour tous les autres types d'intervention. L'Etat peut-il s'adresser individuellement à des paysans isolés? Doit-on attendre l'émergence de dynamiques spontanées et laisser, selon l'idéologie coopérative classique ou la tendance libérale actuelle, s'épanouir les initiatives paysannes et le secteur privé, ou l'Etat, représentant de l'intérêt général, doit-il susciter, canaliser, orienter ces mouvements et, grâce à la « participation provoquée »'. avoir en face de lui des partenaires organisés.? Ou encore, la participation provoquée est-elle un leurre, une contradiction en soi? Et derrière toutes ces interrogations, Etat et paysans ont-ils nécessairement des intérêts contradictoires ou y a-t-il souvent convergences, compromis possibles, voire même alliances? On le voit, les questions posées par l'évolution des coopératives dépassent largement celles-ci et devraient

concerner tous ceux qui s'intéressent au
rural» .

«

développement
11

Interroger le champ coopératif paraît donc un axe non spécifique mais privilégié, pour comprendre les dynamiques sociales et éventuellement les influencer. L'objectif de cette réflexion est de comprendre les mécanismes qui expliquent l'apparition et l'évolution de ces coopératives ou groupements divers dans l'Afrique « francophone» depuis l'Indépendance, d'expliquer uncertain nombre de phénomènes communs, tels la trop grande influence de l'Etat, la domination des notables, l'exclusion des femmes et des jeunes, l'imposition de formes d'organisation occidentales, l'obscurité et les malversations de gestion... mais aussi les variations dans le temps de ces phénomènes et la spécificité de chaque expérience nationale. Objectifs De manière plus précise, ce texte vise à apporter des réponses, au moins partielles, aux interrogations et insatisfactions suivantes: - les principes de Rochdale sont-ils l'imposition d'un modèle occidental ou ont-ils une valeur universelle?

-

comment expliquer autant de ressemblances entre les mouvements coopératifs mais aussi autant de différences? comment expliquer lès évolutions constatées l'intérieur de chaque mouvement national? à

- comment expliquer la continuité dans des «er-

reurs» bien connues (rôle trop important des appareils d'Etat, pratiques autoritaires, mainmise des notables ruraux...) et la non généralisation des pratiques novatrices qui ont été eXpérimentées avec succès? est-ce que les pratiques des appareils de promotion jouent un rôle important par rapport aux autres facteurs explicatifs (système mondial, nature de l'Etat, structures agraires,...) ?

-

12

si oui, quelles pratiques peuvent favoriser une autre organisation paysanne?

D'une manière plus générale, la question fondamentale est de savoir. si, dans les circonstances actuelles, la coopérative est un moyen de mieux exploiter la majorité des paysans (par l'intégration progressive au marché mondial, l'aggravation de la domination de l'Etat, le renforcement des notables...) ou, au contraire, une institution efficace qui leur offre l'opportunité de s'organiser et de se défendre par rapport au marché, à l'Etat et aux « chefferies» diverses. Méthodologie Pour répondre à ces questions, il a paru préférable de limiter le champ d'observation. Celui-ci est sectorialisé (les coopératives agricoles), localisé (quelques pays d'Afrique « francophone» 5),daté (1960-1980) ce qui définit un espace de validité. Bien sûr cela n'interdit pas d'éclairer cette période par son passé colonial et la situation actuelle (1984), ni d'ouvrir la perspective des cinq pays retenus prioritairement sur d'autres expériences. Les conclusions auxquelles j'aboutis ont, sans doute, une portée plus générale 6 ; mais du point de vue méthodologique, il est préférable de se concentrer sur un espace restreint et une période de deux décennies, pour lesquels j'ai pu bénéficier d'observations directes. Quatre pays sahéliens (Sénégal, Mali, Niger, HauteVolta) et un pays côtier (le Bénin) ont donc été choisis. Outre le fait que j'y ai vécu ou effectué de nombreuses missions, et que j'ai été amené à coordonner récemment la recherche du COPAC 7 sur les politiques et structures de promotion coopérative, l'étude comparative des pays sahéliens permet d'analyser des politiques coopératives différentes, situées dans un contexte géographique et socio5. Cette appellation est commode mâis bien largement erronée, puisque l'immense majorité des habitants de ces pays ne parlent pas le français. 6. Par exemple, je ne me suis pas senti réellement dépaysé devant les problèmes des coopératives de production en Amérique centrale, en octobre 1983. 7. COPAC: Commitee for the Promotion of Aid to Cooperatives (Comité pour la promotion de l'aide aux coopératives) - Gentil (D.), Belloncle (G.), étude COPAc/gouvernement hollandais, « Politiques et structures de promotion coopérative dans l'Afrique sahélienne (HauteVolta, Mali, Niger, Sénégal) », rapport de synthèse, version finale, Paris, mars 1983, 90 p. 13

économique présentant de nombreux points communs, ce qui élimine comme cause de variabilité certains facteurs liés à l'environnement des coopératives. Le Bénin m'est apparu intéressant. comme contrepoint: côtier, marxiste et orienté vers les coopératives de production. De plus, par rapport à ma thèse, j'ai supprimé dans le texte présent, pour des problèmes de dimension, l'essentiel des débats théoriques (qui figuraient dans la première partie intitulée «Imiter Rochdale ou inventer une coopérative africaine») et les hypothèses de pratiques alternatives

(« Vers l'autonomie paysanne, des pratiques directives aux
pratiques catalysatrices », des chapitres 9 à 13), l'essentiel des idées émises, bien que réactualisées et complétées, étant réunies dans un livre déjà ancien et réédité récemment 8. Je n'ai pas non plus retenu l'ensemble des études de cas du tome 2, qui permettaient d'élargir le champ géographique, de mener des analyses à plusieurs niveaux (local, régional et national), d'approfondir certains points spécifiques (les coopératives d'épargne et de crédit, les unions coopératives)

et surtout, de mieux faire entendre

«

le discours paysan ».

Je me suis donc concentré sur l'histoire coopérative au niveau national, pour suivre l'apparition et l'évolution des diverses formes d'organisations paysannes depuis l'Indépendance. Cependant, en réfléchissant à la situation différente des coopératives en zone anglophone et francophone, et en

observant la permanence d'un certain nombre de « déformations», j'ai été amené tout naturellement à en chercher l'explication dans l'histoire coloniale. Le plan adopté sera donc, après une brève définition du champ coopératif, d'expliciter le poids du passé colonial, de décrire les conditions d'apparition et d'évolution des

coopératives officielles 9, ainsi que les nouvelles émergences
de groupements non promus pàr l'Etat. Un dernier chapitre s'intéressera au problème de la régularité et de la diversité

8. Gentil D., Les pratiques coopératîves en milieu TitraI africain, Sherbrooke (Canada) CEDEC, 1979 ; réédition à Paris, L'Harmattan, 1984. 9. Les pratiques alternatives dans un cadre étatique, à partir .d~ l'expérience de la relance coopérative à Gao, n'ont pas été retenues ICI, faute de place. Elles figurent partiellement dans le chapitre présenté par 14

des expériences,- la conclusion s'efforçant de reprendre les principales interrogations initiales. Peut-être faut-il aussi avertir le lecteur sur la motivation de l'auteur? Après vingt ans de pratique, sous forme de missions longues ou courtes, cycles de formation ou recherche appliquée, il m'a paru utile de faire le point. Ce texte représente donc une synthèse provisoire, à soumettre à la critique. Il se veut une contribution à une théorie des coopératives africaines, afin d'en tirer des conséquences pratiques pour leur promotion ou leur amélioration. Contribution parce que comme tout acteur social, je ne peux avoir qu'une vision limitée, celle d'un observateur extérieur, qui a certes participé de près (Sabon Tsari au Niger et «relance» de Gao au Mali) ou de loin à plusieurs expériences coopératives, mais qui a le privilège de pouvoir prendre du recul, de comparer de multiples situations, de ne pas subir les conséquences politiques directes de ses paroles ou de ses pratiques; et aussi l'inconvénient de rester étranger, de ne pas comprendre de l'intérieur les situations, de voir des pans entiers du domaine culturel rester inconnus, de manquer de temps tO,d'être toujours obligé de passer par le filtre biaisé des traductions, de ne pas exercer de responsabili tés directes. Vision partiale également du conseiller auprès des appareils de promotion, ce qui, de fait, oriente les réflexions vers les problèmes de ceux-ci au détriment de ceux des paysans et fausse les rapports avec les coopérateurs. Elle rend donc d'autant plus nécessaire d'autres versions, celles de responsables africains, de leaders paysans, mais aussi de simples coopérateurs. Elle appelle des études plus détaillées et notamment le recueil et l'a.nalyse du « discours paysan », dans l'esprit initié par O. Lewis pour le Mexique ou les émigrés portoricains. Tout en comprenant la réaction

!'IRAM (pp. 185 à 204) de l'ouvrage de Rouille d'Orfeuil H., Coopérer autrement. L'engagement des organisations non gouvernementales aujourd'hui, Paris, L'Harmattan, 1984, 301 p. 10. Comme le disaient les paysans haoussas, il y a « la vérité du jour» (celle qu'on donne au visiteur pressé) et « la vérité de la nuit» (celle qu'on donne à celui qui prend le temps de passer la nuit au village). 15

nationaliste de mes amis ou lecteurs africains, saturés d'assistance technique et de bons conseil~, de plus en plus réticents à voir un étranger se pencher avec sollicitude sur leurs problèmes, j'espère qu'ils sauront dépasser ce premier mouvement. Si l'analyse d'une société doit être essentiellement endogène et doit créer ses propres concepts et sa propre problématique, un regard extérieur s'il ignore

certains points peut en éclairer d'autres

Il.

Mon cosmopolitisme naturel me pousse du reste à dépasser les cadres nationaux et à voir l'étroite imbrication des phénomènes à l'échelle mondiale. Puisque le «sousdéveloppement» est lié à un type de rapports nord-sud, nous sommes tous concernés, dans l'exploitation mais aussi dans les tentatives de solution. Pour moi, un groupe à taille humaine, ce n'est pas le face à face d'un nombre limité de personnes qui peuvent se rencontrer mais l'ensemble des nations. Et si je comprends la réaction, devant tant d'agressions externes, de défendre un territoire réservé, elle me semble partiellement inappropriée. Le développement endogène passe aussi par des solidarités internationales. S'il faut d'abord compter sur sa propre classe, comme le soulignait déjà l'ouvrier anglais Benbow en 1832 dans un écrit qui, transposé dans un autre contexte, garde toute son

actualité, cela ne doit pas interdire des alliances de « classe».
« De toutes les folies dont la nature humaine peut se rendre coupable, il n'yen a pas de plus grande que de croire que les autres feront pour nous ce que nous devrions faire pour nous-mêmes. Si les autres ne sentent pas comme nous, si les autres ne sont pas opprimés, volés, pillés et dégradés comment peuvent-ils entrer dans nos, sentiments? Attendre l'aide des tories, des whigs, des libéraux, attendre l'aide des classes moyennes ou de toute autre classe que celle qui

souffre, c'est une pure folie 12. »
11. Personnellement, je trouve important d'analyser la France avec un regard italien (cf. par exemple M.A. Macchiocchi, De la France, Paris, Le Seuil, 1977) ou américain (cf. L. Wyllie, Un village dans la Vaucluse, Paris, Gallimard, 1979, 432 p.) et de lire régulièrement des journaux étrangers. 12. Benbow, « Grand National Holiday and Congress of the Productive Classes», janvier 1832, cité par M. Rubel (p. xc) dans Œuvres philosophiques de Marx, Paris, NRF La Pleïade, 1982. 16

Contribution donc, vision partielle qu'il faut compléter et dépasser et non bien sûr vérité. Du reste, il faut bien être conscient que toute théorie scientifique n'est qu'une représentation de la réalité et non la réalité elle-même. Elle doit respecter deux principes de base: rendre compte scrupuleusement des faits et observer une cohérence interne dans l'explication, soit apporter la preuve empirique et la preuve

logique;

«

Nous reconnaissons la vérité non seulement à la
13. »

vérification empirique mais aussi à la simplicité, la clarté, la

cohérence que la théorie apporte dans les phénomènes
mortelles et
«

Comme l'a montré Popper, les théories scientifiques sont
elles sont mortelles parce que scientifiques».

Une théorie, par rapport à une doctrine ou un dogme, est scientifique lorsqu'elle accepte que sa fausseté puisse être éventuellement démontrée. Elle doit donc être remplacée par une autre théorie quand des faits nouveaux apparaissent qui ne rentrent plus dans la théorie ou quand une nouvelle explication, une nouvelle vision cohérente se fait jour. Un dernier mot sur la méthode. Dans la mesure du possible, j'ai dépouillé l'essentiel de la documentation écrite existant sur la question, celle qui fournit les précieuses références en bas de page, si chères aux universitaires. Mais, en définitive, l'essentiel de mes sources vient d'ailleurs, de la participation à quelques centaines de réunions paysannes, des réflexions collectives avec des cadres, en France ou en Afrique, pendant des séances de formation, des discussions informelles le soir autour d'une boisson ou d'un repas, ou au cours de longs trajets en Land Rover qui délient les langues. Souvent, l'expression d'un visage, la sonorité d'un rire, la densité d'un silence en apprennent davantage sur la qualité d'une hypothèse ou la véracité d'un fait que de belles enquêtes par questionnaire ou l'enregistrement au magnétophone qui rendent artificielles les relations sociales. Si l'écriture est un effort éminemment personnel, elle n'est en réalité qu='une mIse en torme de multiples interférences, de réactions partagées à plusieurs, de discussions avec de nombreux interlocuteurs. Toute œuvre intellectuelle, même .$ignée par un individu, représente une création collective.

13. E.Morin, La méthode, T. 1, p. 378. 17

CHAPITRE PRÉLIMINAIRE

LE CHAMP COOPÉRATIF

Comme nous le rappelle F. Braudel, la notion de champ

n'est pas aussi innocente qu'elle le paraît:
définir, analyser, reconstruire

«

Délimiter, c'est
choisir,
t ».

et, en l'occurrence,

voire adopter une philosophie de l'histoire

La première

tâche va donc être de définir les critères pertinents qui permettront de déterminer s'il s'agit bien de coopératives ou d'autres types d'institutions. A priori la méthode la plus simple est de se référer aux normes couramment admises. Il existe une organisation, l'Alliance coopérative internationale (ACI), institution vénérable créée en 1895, regroupant 370 millions de coopérateurs, de l'Est et de l'Ouest, du Nord et du Sud. Celle-ci définit des critères d'adhésion et réactualise périodiquement porte ouverte, la démocratie (un homme = une voix), l'intérêt limité au capital, "la répartition des surplus au
1. Braudel (F.) La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe I l, Paris, A. Colin, 1966 (2eédition) ; tome 1 589 p., tome 2 629 p. 2. Du nom de cette petite ville anglaise près de Manchester, où, en 1844, les « équitables pionniers» ont écrit les premiers statuts coopératifs.
"

une charte de base, inspirée des principes de Rochdale 2 : la

19

prorata des activités, la nécessité de l'éducation coopérative et l'entraide entre les coopératives. Malheureusement l'immense majorité des «coopératives » dont nous allons parler ne sont pas membres de l'AcI (la raison principale de leur non reconnaissance étant l'emprise trop forte de l'Etat sur les mouvements coopératifs) et l'interrogation demeure pour savoir si ces principes ont une valeur universelle ou s'il ne faut pas, au contraire, définir une coopération africaine. Une autre app'roche serait de prendre en compte toutes les organisations qui se disent coopératives, ou qui ont un statut juridique officiel de ce type. Mais ces critères apparaissent, eux aussi, insuffisants. Des coopératives qui n'existent que sur le papier et n'ont .pas d'activités doivent être écartées de notre champ. de recherche. Mais, d'autre part, des organisations qui refusent le terme de coopérative parce qu'il est trop dévalorisé ou qu'il risque d'entraînerun~ sujétion par rapport à l'Etat, doivent être considérées comme telles. C'est le cas de nombreuses associations ou d'organisations n'ayant pas de statut juridique reconnu. Mais, dans ce cas, ne va-t-on pas trop loin, risquant de tout englober dans le domaine coopératif? Il me semble utile de revenir à l'esprit des théories classiques de la coopération: la coopérative est à la fois une entreprise économique et une association démocratique. Le premier critère nous permet d'écarter du champ des coopératives toute organisation qui n'a pas d'activité économique ou qui n'a que des activités économiques annexes 3. Ainsi, les associations culturelles, sportives ou éducatives, les syndicats, même s'ils ont occasionnellement ou régulièrement des activités économiques (collecte des cotisations, représentations théâtrales, construction ou location d'infrastructures...) visent d'autres objectifs plus généraux. Il faut cependant reconnaître que si, dans certains cas, il

est 3. Notre premier critère - avoir des activités économiques beaucoup plus large que le concept d'entreprise. Celui-ci - combinaison de facteurs de productions marchands en vue de la vente sur le marché ne nous paraît pas tout à fait adapté aux paysanneries du Tiers-Monde non encore entièrement insérées dans les rapports marchands. 20

n'y a pas d'ambiguïté (par exemple une association bénévole pour l'?-lphabétisation), dans d'autres, la frontière reste floue et peut évoluer. Telle association partie sur des bases éducatives ou spor~ives se complexifie et assure de nouvelles activités (caisse de secours, champs collectifs puis greniers collectifs, puis infrastructures sociales comme la mosquée ou

l'école, puis magasin de consommation...). Le « social»

et

l'économique s'interpénètrent. De même, dans les opérations de soins de santé primaire, il y a à la fois des conseils d'hygiène préventive mais aussi tous les problèmes de

gestion des « pharmacies villageoises» ou autres stocks de médicaments. Nous réserverons le terme de « péricoopératives » à toutes ces formes d'organisation où les activités
économiques ne figurent pas parmi les objectifs principaux mais existent cependant d'une manière non négligeable. Quant au deuxième critère (association démocratique), il est encore plus difficile à utiliser. Les règles de Rochdale concernant l'adhésion, les prises de décision, la répartition des bénéfices..., bases du mouvement coopératif international et de l'adhésion à l'AcI, sont-elles des formes universelles ou des formes occidentales liées à des contextes historiques ou socio-économiques particuliers? Personnellement, nous penchons pour la deuxième hypothèse et nous considérons comme association démocratique toute organisation paysanne dont les règles de fonctionnement (modalités d'adhésion, d'organisation du travail, de prise de décisions, de contrôle, de répartition des résultats) sont définies et/ou acceptées par les membres, quelles que soient ces règles. Ces règles peuvent être écrites (statuts, règlements intérieurs) mais peuvent faire aussi l'objet d'un simple accord verbal qui, en milieu paysan africain, peut avoir autant de valeur. Ce deuxième critère permet de distinguer des coopératives purement formelles où les règles de fonctionnement sont imposées de l'extérieur ou par un membre influent de la communauté paysanne (marabout, chef, « intellectuel») et des coopératives réelles où les règles sont vraiment discutées et intériorisées par les membres. Là aussi, la frontière n'est pas toujours nette. S'il est clair que les premières coopératives de République Centrafricaine, où les représentants de l'Etat lisent en français et font signer le texte des statuts de la coopérative à des coopérateurs dont aucun ne parle le 21

français '\ sont purement formelles, le doute est possible quand les statuts sont expliqués en langue nationale, discutés et acceptés apparemment librement par les paysans. A partir de ces deux critères, nous voyons donc apparaître des organisations vraiment coopératives (quel que soit par ailleurs leur statut ou leur absence de statut juridique), c'est-à-dire ayant des activités principalement économiques et un fonctionnement démocratique, et une nébuleuse d'organisations péricoopératives ou plus ou moins formellement coopératives. Il nous reste à analyser une autre strate de 'la nébuleuse, c'est-à-dire tous les types d'associationisme ou de solidarité dits traditionnels. En effet, plusieurs organisations de ce type, par exemple les équipes de travail ou les tontines de crédit, correspondent tout à fait aux deux critères donnés. L' activité principale est, sans conteste" économique: travailler ou" épargner ensemble, et les règles de fonctionnement réellement démocratiques: les membres se choisissent, fixent des cotisations, organisent le travail sous forme de réciprocité régulière, nomment des responsables, partagent à tour de rôle le montant de l'épargne par tirage au sort, prennent des sanctions ou lèvent des amendes en cas de non respect par un membre des règles non écrites mais acceptées par tous. Alors s'agit-il bien de coopératives? La réponse ordinaire est de parler de pré-coopératives. Discours officiels et thèses dissertent longuement sur leur aspect propédeutique, préparatoire, et sur la nécessité de partir des solidarités traditionnelles pour déboucher sur de vraies coopératives, modernes, organisées rationnellement et scientifiquement. On souligne volontiers leurs différences par rapport aux coopératives 5 : les organisations « traditionnelles» ont une taille en général limitée (quelques personnes d'un même village, d'une même classe d'âge, se connaissant bien), une durée restreinte (souvent un mois ou une campagne agricole), des règles de fonctionnement « rudimentaires» et non écrites, un' type de solidarité particulier, la réciprocité,
4. Cf. les diplômes du Collège coopératif de F. Ato ou de M. Mandaba, «Participation sociale et développement coopératif en Basse Koto (RCA) », Diplôme EHESS, Paris, 1977, 2.25p. 5. Cf. D. Gentil, Les pratiques coopératives, op. cit., ici Chapitre 1.
.

22

où chacun à tour de rôle jouit du fruit de l'organisation, ce qui s'oppose à une solidarité plus générale où il existe des objectifs communs partagés par tous 6.

~

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1__/

\
SOLIDARITÉ

RÉCIPROCITÉ

Le débat est loin d'être tranché. Soulignons que, soit par erreur d'analyse (par exemple idéalisation des formes de solidarité ou de démocratie traditionnelle), soit du fait de l'utilisation de pratiques inadaptées, lè passage de ces formes pré-coopératives à ce qui est appelé ordinairement coopérative ne s'est pratiquement jamais fait. Quand il a été tenté, par exemple, passage d'une tontine à une coopérative d'épargne et de crédit, la nouvelle coopérative a échoué et l'ancienne tontine qui fonctionnait correctement dans le passé ne s'en est pas relevée 7. Il semble donc préférable d'appeler paracoopérative plutôt que précoopérative ce type d'organisation puisque le passage à l'organisation coopérative classique ne semble pas se faire. Au-delà des questions de terminologie, le problème reste entier. Pourquoi ces formes traditionnelles d'organisation
6. Il faut remarquer que celle-ci existe aussi. Par exemple, tout un village est solidaire vis-à-vis d'une calamité naturelle ou d'une attaque extérieure, ou pour réaliser un investissement collectif (pont, mosquée...). Mais cette solidarité est exceptionnelle (contre les catastrophes) ou pour un objectif bien défini et limité dans le temps. 7. Le contre-exemple, souvent cité, des groupements naam au Yatenga (Haute- Volta) ne nous paraît pas probant. Il y a, en effet, utilisation d'un nom et de titres anciens pour désigner les responsables mais la réalité s'apparente à un groupement villageois moderne et a peu de choses à voir avec le fonctionnement des anciens N aam. 23

qui répondent aux deux critères déjà cités ne sont pas vraiment assimilables aux coopératives? Au lieu de prendre un critère juridique comme l'existence d'un statut écrit, ce qui nous paraît secondaire et ce qui convient mal à une culture où l'écrit n'est pas encore fondamental, nous proposons un troisième critère. Pour nous, une organisation paysanne devient coopérative quand elle rentre en interaction avec d'autres forces ou avec d'autres institutions, quand elle apparaît en public, quand elle a besoin d'être reconnue, de droit ou de fait, pour exister vraiment et développer ses activités. Cela va bien du reste dans l'esprit d'un statut, qui n'est pas simple règle de fonctionnement interne mais manifestation d'existence par rapport aux tiers. Ces trois critères (activité économique, association démocratique, interaction avec «l'extérieur») définissent donc un champ relativement précis, un noyau dur, autour duquel gravitent des formes voisines (péricoopératives, coopératives formelles, paracoopératives). A l'intérieur de ce champ coopératif, il est possible d'inventorier un certain nombre de phénomènes particulièrement marquants, souvent soulignés par les divers analystes et qui vont nous permettre de fournir une définition provisoire des « coopératives» africaines actuelles. L'immense majorité des coopératives créées depuis les indépendances sont des organisations paysannes promues par l'Etat, téléguidées diront certains, résultantes d'une intervention de l'Etat et des réactions paysannes à cette intervention. On voit cependant apparaître, de plus en plus, des coopératives promues par des organismes extérieurs à l'Etat et à la paysannerie. Ce sont, par exemple, les Eglises (cas du Centre-Sud au Cameroun ou du Zaïre) ou des organismes de formation (CESAO en Haute-Volta), ou encore des ONG étrangères. La participation paysanne y est généralement plus forte mais la reconnaissance officielle de ces organisations, leur extension dépendent de l'attitude de

l'Etat à leur égard 8. Ceci est encore plus vrai pour le
troisième type de coopérative, qui sont créées par les paysans eux-mêmes ou avec l'appui de personnalités proches de la
8. Dans certains cas aussi, du refus de certaines ()NG de travailler avec l'Etat, considéré comme ennemi et exploiteur de la paysannerie. 24

paysannerie (travailleurs émigrés ou « intellectuels»

orIgI-

naires des villages) 9. Dans la plupart des cas, ces organisations préfèrent, du reste, utiliser le terme d'association pour éviter d'être confondues avec les coopératives officielles ou de tomber sous la coupe de leurs appareils d'encadrement. Dans ces trois modalités, les coopératives en milieu rural apparaissent donc comme le résultat d'une interaction complexe entre l'Etat, les paysanneries et d'autres acteurs SOCIaux. Deux autres phénomènes importants doivent encore être pris en compte: la coopérative, en principe ouverte à tous, ne va intéresser directement que certains groupes de paysans: elle va presque toujours exclure les «minoritaires» 10, c'est-à-dire les femmes, les jeunes, les anciens esclaves, les paysans sans terre, les exodants, ... ; ses services économiques, l'information, le pouvoir vont revenir en

priorité à une petite « élite », la coopérative passant ainsi progressivement sous le contrôle de quelques notables Il.
Par ailleurs, la coopérative va s'inscrire dans une problématique beaucoup plus générale qui est l'intégration progressive (ou la résistance) de la paysannerie au système économique mondial, l'adaptation en douceur à son environnement. Y. Goussault a souligné, à juste titre, la plasticité

du modèle coopératif, sa capacité
idéologiques

«

à capter les motivations
12.

les plus diverses», à se transformer en coopératives « attrape tout», tout en remarquant qu'elles

reproduisaient toujours le mode de production dominant le rôle réel des coopératives:
«

De même G. Gagnon, en analysant les expériences coopératives du Sénégal, de Cuba et de Tunisie, décrit ainsi

Le système coopératif est

alors apparu (...) comme le meilleur moyen pour la classe politique dominante de faire passer la masse paysanne au
9. Foyer de Rhonk, associations des villages sur le fleuve Sénégal, les Naam en Haute-Volta... 10. «Minoritaires» dans le sens où ils ne sont pas reconnus comme socialement majeurs, même s'ils constituent la majorité démographique. Il. Cf. les analyses classiques de l'UNRISD, « Le rôle des coopératives dans le changement », rapport sur une recherche et discussion, Genève, 1976, 137 p. 12. Y. Goussault, «L'Etat et le développement de l'agriculture. Le concept d'intervention », in Tiers-Monde (PUF) n()67, juillet-août 1976, pp.615-633. 25

mode de production capitaliste, de façon à lui soutirer le surplus nécessaire à l'entre~ien d'une administration de plus

en plus coûteuse

13

». Ou, plus généralement, « le système

coopératif, même lorsqu'il s'est .développé dans un contexte favorable, n'a pas présidé à la naissance d'un nouveau type de société mais a plutôt servi à"faciliter le passage de classes encore marginales au mode de production dominant, qu'il soit capitaliste ou socialiste. Au-delà des idéologies exprimées, ce sont les intérêts de la classe politique au pouvoir et les impératifs du système économique mondial qui l'ont emporté sur la participation populaire. La sociologie de la coopération débouche ainsi sur une sociologie plus large des conflits, des classes sociales et du développement mondial14 ». A partir de ces différents phénomènes - prépondérance de l'Etat, variété des articulations entre Etat et paysanneries, domination des notables, rôle déterminant de l'environnement - il est possible de proposer la définition suivante: La coopérative rurale est une organisation paysanne spécifique, qui est le résultat, dans un environnement et une histoire donnés, d'une interaction entre plusieurs forces et principalement entre l'Etat et certaines couches de la paysannerie. Bien sûr, chacun des termes utilisés - et notamment organisation, Etat, paysanneries, environnement, règles

d'interaction - nécessiteraient d'assez longs commentaires

15

qui ne

peuvent s'insérer dans le présent ouvrage, mais qui, nous l'espérons, se préciseront au fur et à mesure des analyses concrètes.

13. G. Gagnon, Coopératives ou autogestion, Sénégal, Cuba, Tunisie, Montréal, Presse de l'université de Montréal, 1976, p. 449. 14. Id., p. 451. 15. Cf. thèse, tome 1, pages 86 à 116. 26

1

LA PÉRIODE COLONIALE

Analyser les organisations paysannes de la période coloniale peut apparaître tout à fait hors sujet. Chacun sait bien que les SIP, SP, SMPR,SMDR1 sont pas de véritables ne coopératives et qu'elles restent de simples créations de l'administration. Cependant, elles se sont toujours présentées comme des expériences précoopératives, devant évoluer à terme vers d'authentiques coopératives gérées par les paysans; elles méritent donc, à ce titre, notre attention. Toutefois, la raison essentielle réside dans la prégnancé de ces. expériences, tant au niveau des cadres de l'Etat que des paysans, sur les caractéristiques et les limites des nouvelles coopératives de l'Indépendance. Sans doute, les différences actuelles entre coopératives «francophones» et «anglophones» trouvent-elles leurs racines dans cette époque : l'indirect rule et un Etat moins centralisé et moins omniprésent favorisant, dans les anciennes colonies anglaises, une tradition d'autonomie beaucoup plus grande vis-à-vis de l'administration.
1. SIP, Sociétés indigènes de prévoyance; SP, Sociétés de prévoyance; SMPR,Sociétés mutuelles de production rurale, SMDR,Sociétés mutuelles de développement rural. 27

La prise de conscience de cette « continuité» a été pour moi relativement récente et s'est cristallisée lors d'une mission à l'Office du Niger au Mali en 1981 avec la découverte des textes coloniaux sur les stratégies coopératives et la progressivité prévue au niveau de la prise en charge de la plupart des fonctions économiques par les paysans. Si certains passages restent très marqués par l'époque (par exemple ceux concernant la façon de manipuler les élections pour qu'il n'y ait pas trop de militants RDA2 dans les conseils
d'administration), plusieurs recommandations représenteraient un réel progrès pour les paysans si elles étaient appliquées... en 1984. Ceci oblige à un peu d'humilité et à ne pas considérer comme nouveau ce qui a déjà été proposé et eXpérimenté il y a plus de trente ans. Outre la lecture des textes et des analyses antérieurs, notamment P. Laville pour le Sénégal3 et W. Jones pour le Mali \ ce chapitre est redevable à de nombreux entretiens informels avec des cadres africains qui ont vécu cette période, particulièrement le Docteur Mariko (Niger) et des responsables maliens (M. Fofana, Z. Traoré, S. Ouologuem et cadres de l'Office du Niger).

I-LES SOCIÉTÉS INDIGÈNES

DE PRÉVOYANCE

(SIP)

Les SIPconstituent la première organisation précoopérative de cette époque, le point de départ d'où sortiront de nombreux avatars, le premier objet de controverses et d'expérimentations.

1 - Les origines
La création des premières SIP (Sociétés indigènes de

2. RDA: Rassemblement démocratique africain, principal parti politique d'opposition à la colonisation. 3. P. Laville, Associations rurales et socialisme contractuel en Afrique noire, Paris, Cujas, 1972, 371 p. 4. W. Jones,Planning and Economic Policy: socialist Mali and her neighbors, Washington DC, Three Continents Press, 1976, 422 p.
28

prévoyance, de secours et de prêts mutuels agricoles) au Sénégal, en 1910, semble avoir une triple origine:

- D'une part, l'imitation d'un modèle déjà existant dans d'autres colonies: en Algérie (loi du 14.4.1894) et en Tunisie (décret du 20.5.1907). Cette filiation est explicitement reconnue dans le rapport de présentation du décret du 29.6.1910 qui énumère, entre Afrique du Nord et Afrique de l'Ouest, des similitudes supposées dans les conditions
d'implantation et les objectifs à poursuivre:
«

présence de

l'Islam qui favoriserait des entreprises de type communautaire; imprévoyance du paysannat en matière de semences; endettement des producteurs ruraux et crédits usuraires; disettes et déséquilibres vivriers, etc. 5 ». - D'autre part, une référence à des formes communautaires paysannes préexistantes, les greniers de réserve.
«

Au Sénégal, il existait des greniers de réserve collectifs

chez les Sérères de la côte atlantique, au sud du Cap Vert où chaque famille élargie constituait des réserves de semences. En outre, les Diolas en Casamance réunissaient dans les silos individuels le riz qui leur permettait de subsister jusqu'à la récolte suivante. Les greniers de réserve s'étaient multipliés pendant les guerres de conquête et à la suite de la nouvelle organisation de l'économie sénégalaise, à la fin de celles-ci. Les guerres de conquête avaient désorganisé les eXploitations rurales et décimé la classe d'âge la plus active à l'occasion des affrontements armés; les greniers de réserve permettaient la subsistance des familles privées de travailleurs masculins et à la charge de la collectivité, ainsi que l'ensemencement des champs qui n'avaient pas été dévastés. En outre, les paysans, progressivement contraints à la monoculture de l'arachide, ont été amenés à mettre en réserve des vivres (mil, riz, sorgho) pour faire face aux famines, qui étaient encore fréquentes à la fin du XIXesièclè et..à la période de soudure artificiellement créée, parallèlement à l'introduction de

cultures industrielles.

»

6

5. P. Laville, op. cit., p. 22. 6. I d., p. 28. 29