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Les mutations de l'économie mondiale

De
272 pages

Des fiches claires, synthétiques et pertinentes pour comprendre les enjeux contemporains.

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1
Le tableau de l’économie mondiale e au début duXXsiècle
1
La population mondiale autour de 1900 : l’essor des producteurs et des consommateurs
1 Le nombre des hommes
A. Essor global et poids relatif de l’Europe
Entre 1800 et 1914, la population mondiale a doublé, En millions d’habitants passant de 875 millions à près de 1,7 milliard d’habitants. 1 000 e Au début duXXsiècle, l’Asie, avec environ 900 millions 900 d’habitants, représentait déjà un peu plus de la moitié 800 des humains. Dans l’ensemble du continent américain on 700 600dénombrait 175 millions de personnes, dont 100 millions 500aux États-Unis plus le Canada et 75 millions en Amérique 400latine. Les estimations concernant l’Afrique indiquent un 300peuplement de 125 millions d’hommes. 200 L’évolution de l’Europe fut cependant la plus remarquable 100 pendant cette période. Sa population (Russie comprise) fit 0 bien plus que doubler, passant de 180 millions en 1800 à 460 millions en 1914.Elle atteignit entre 1900 et 1914 Japonlatine Japon Europe Afrique États-Unisl’apogée de son poids relatif dans la population Asie sauf et Canada Améirique mondiale : plus de 27 % contre 20 % en 1800. Si on Population en 1800 Population en 1914 tenait compte des intenses courants migratoires condui-sant des Européens vers les autres continents et bien sûr comptabilisés dans la population de ces derniers, ce serait près du tiers de la population mondiale qui, autour de 1900, aurait été d’origine et de culture européenne. Les densités demeuraient très faibles. L’Europe du Nord-Ouest, les deltas rizicoles de l’Asie des Moussons, la vallée du Nil, quelques zones côtières de l’Amérique du Nord-Est et du Japon 2 représentaient l’essentiel des « agglomérations » humaines de plus de 60 habitants par km . 2 Globalement, avec 40 habitants par km , l’Europe était le continent le plus densément peuplé, tout en demeurant affectée de grandes inégalités intérieures, comme les autres continents d’ailleurs.
B. La transition démographique européenne Le nouveau régime démographique européen vit fortement chuter la mortalité alors que la natalité connaissait un infléchissement plus progressif. Il en résultait une hausse importante de l’accroissement naturel, expliquant le quasi triplement des Européens au cours du siècle. Le recul de la mortalité ne fut uniforme ni dans le temps ni dans l’espace. On enregistrait un certain retard pour l’Europe du Sud et de l’Est : en Scandinavie, le taux de mortalité atteignait 13 ‰ en 1913 quand il était de 16 ‰ en Grande-Bretagne, de 20 ‰ en Italie, de 28 ‰ en Russie. e Les progrès furent significatifs au début duXIXsiècle, mais connurent une certaine stagnation en milieu de période pour devenir beaucoup plus importants entre 1880 et 1914.L’espérance de vie à la naissance, en France, gagna dix ans dans le demi-siècle précédant la Première Guerre mondiale(de 41 à 52 ans pour les femmes, de 38 à 48 ans pour les hommes). Mais la mortalité infantile se caractérisait par une certaine résistance : de 187 ‰ en France en 1810, elle était encore de 126 ‰ en 1906.
e 10Partie 1 - Le tableau de l’économie mondiale au début duXXsiècle )
Bien sûrles progrès de la médecine, en particulier les victoires contre les maladies infectieuses, mais surtout le recul des famines grâce aux transports et à l’agriculture, l’amélioration de l’hygiène (équipements sanitaires, installation d’égouts, surveillance et distribution de l’eau potable…), la hausse du niveau de vie et de l’instruction expliquent ces résultats. La natalité se maintenait à un niveau relativement élevé et ne connaissait qu’une érosion modeste dans les décennies précédant la guerre: elle était encore de 38 ‰ en Allemagne en 1880, ne fléchissant qu’à 33 ‰ en 1910. L’évolution des mentalités, des modes de vie, des struc-tures sociales influençant la natalité était progressive, alors que les facteurs jouant sur la morta-lité avaient parfois des incidences immédiates. Il faut souligner cependant « l’exception française » : en 1910, la natalité n’était plus que de 19 ‰, et certaines années, l’accroissement naturel était négatif alors qu’ailleurs en Europe il était très important. L’incidence démographique des inégalités sociales restait considérable. À Paris, les taux de mortalité selon le degré d’aisance des quartiers variaient du simple au double. La fécondité aussi demeurait plus forte en général dans les milieux populaires (à l’exception notable des campagnes françaises).
C. L’évolution des autres continents La population de l’Amérique et de l’Océanie évolua très fortement en fonction de l’émigration européenne (voir ci-dessous). Ailleurs, l’apport européen fut beaucoup plus ponctuel. Les données statistiques dont nous disposons sont extrêmement imprécises et aléatoires. L’Afrique était beaucoup moins peuplée qu’on ne le pensait (alors qu’une des motivations de la colonisation fut le fort potentiel de consommateurs qu’on lui attribuait…). En outre, c’est le e continent dont la population avait le moins progressé, passant sur l’ensemble duXIXsiècle de 95 à 125 millions d’habitants. Tout comme en Asie, les populations étaient dans cet équilibre précaire caractérisant l’ancien régime démographique, associant une natalité aux limites des possibilités biologiques, et une mortalité importanteaccidentée de « clochers » brutaux en rapport avec les famines, les accidents climatiques, et les épidémies qui y étaient liées. Le taux de mortalité générale était supérieur à 40 ‰ en Inde en 1913. La peste et la lèpre sévis-saient encore à l’état endémique en Extrême-Orient. La mortalité infantile, tant en Asie qu’en Afrique, dépassait 300 ‰ (360 ‰ au Cameroun d’après une enquête réalisée au début des années 1900). En Inde, l’espérance de vie à la naissance était de 25 ans en 1900. Il faut signaler en outre une succession d’événements graves affectant l’Asie à la fin du e XIXsiècle, entraînant des dizaines de millions de victimes, et liés à des sécheresses exception-nelles. Certains auteurs évoquent l’hypothèse d’une recrudescence du phénomène El Niño affectant toute la circulation atmosphérique intertropicale et perturbant le mécanisme vital de la mousson ; d’autres ajoutent que l’ouverture des marchés et le chemin de fer étendent alors la cherté des grains, et la famine, en dehors des zones touchées par les accidents climatiques.
2 Les grandes migrations internationales
A. Les données générales e LeXIXsiècle, particulièrement dans son dernier tiers, fut une des quelques grandes périodes de brassage humain et de migrations, même si ces dernières sont souvent difficiles à chiffrer. Un des « épicentres » fut sans doute en Asie, avec une émigration chinoise importante à desti-nation de l’Asie centrale, du Pacifique et surtout de l’Asie du Sud-Est, constituant l’amorce d’une «diaspora chinoise» économiquement importante jusqu’à nos jours. Cependant le flux principal était constitué del’émigration européenne, entraînant, du milieu e duXIXsiècle jusqu’en 1913, 40 millions d’Européens (60 millions entre 1800 et 1925) vers les autres continents: la Sibérie, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Afrique sur ses extrêmes Nord et Sud, et surtout, pour 75 % vers les Amériques, principalement les États-Unis.
Chapitre 1 - Conjoncture et structures
11 (
B. L’émigration européenne Elle était nourrie par les excédents naturels de la transition démographique, l’exode rural, les crises conjoncturelles, les persécutions politiques et religieuses, le goût de l’aventure parfois. De 1871 à 1921, ce sont près de 25 millions d’Européens qui se sont installés aux États-e Unis, avec une accélération du phénomène dans les premières années duXXsiècle, où le flux annuel dépassait souvent le million de personnes. Accueillis et « triés » à Ellis Island, beaucoup se fixaient dans le Nord-Est, certains repartant, attirés par les mirages de l’Ouest. Jusqu’en 1880 encore, la majorité d’entre eux étaient originaires du nord de l’Europe (Britanniques, Scandi-naves, Allemands…). Mais en 1900, les proportions s’étaient inversées et75 % des flux étaient constitués de Slaves et de Latins. L’immigration massive, combinée avec une très forte natalité et à un excédent naturel important (proche de 2 %), fit passer la population des États-Unis de 50 millions à 100 millions d’habitants entre 1880 et 1914. Mais le pays, s’inventant une origine ethnique (et idéologique) commençait à se fermer de manière sélective, interdisant par exemple l’accès aux immigrants chinois dès 1882.
120
100
80
60
Population 40
20
0
1790
1800
L'évolution de la population des État-Unis : le rôle grandissant de l'immigration
Taux de natalité pour mille
Population totale en millions
1810
1820
1830
1840
1850
1860
1870
1880
1890
1900
1910
1914
60
50
40
30
20
10
0
Taux de natalité
Les autres destinations comptaient bien sûr beaucoup moins. Le Canada reçut cependant plus de 2,5 millions d’immigrants entre 1903 et 1914. L’Argentine en accueillit un nombre à peu près e semblable et passa de 1 à 7 millions d’habitants dans la seconde moitié duXIXsiècle. De même e le Brésil bénéficia-t-il de plus de 4 millions d’immigrés auXIXsiècle et sa population décuplait pendant cette période (30 millions d’habitants en 1913).
C. Le cas particulier de la France e AuXIXsiècle, 17 millions de Britanniques, 10 millions d’Allemands ont migré vers les autres continents. 9 millions d’Italiens ont fait de même alors que 9 autres millions migraient au sein de l’Europe. Dans le même temps, l’émigration française peinait à atteindre un demi-million. Elle ne dépassa guère 100 000 personnes dans les deux dernières décennies du siècle, et moins de 50 000 Français s’installèrent aux États-Unis contre 5 millions d’Italiens. En revanche, la France fut lors de la Belle Époque le seul pays européen accueillant des immi-grants de manière significative, essentiellement depuis les pays frontaliers, l’Italie en particulier.
e 12Partie 1 - Le tableau de l’économie mondiale au début duXXsiècle )
3 Villes et campagnes La poussée démographique et les transformations économiques ne conduisirent pas seulement à l’émigration. Elles entraînèrent aussi une puissante redistribution de la population au sein même des pays qu’elles touchaient.
A. Le déclin des campagnes
En Grande-Bretagne, la population rurale est devenue minoritaire dès le milieu du e XIXsiècle. Dans tout le monde industrialisé, les progrès de la productivité agricole et la concur-rence des pays neufs commençaient, à des rythmes divers, à vider les campagnes. Les chemins de fer facilitaient l’exode. La seconde révolution industrielle ruinait aussi tout un artisanat et une industrie implantés en milieu rural. En France, le département de l’Ariège perdit un quart de ses habitants entre 1872 et 1911.Il ne faut pas négliger l’attrait des villes et l’aspiration à un autre mode de vie: ce n’est pas toujours la modernisation qui entraînait l’exode, c’est parfois l’exode qui empêchait la modernisation des campagnes.
Grande-Bretagne France Allemagne États-Unis
Proportion de la population rurale dans la population totale
1851 48 % 75 % 64 % 89 %
1911 27 % 56 % 40 % 54 %
B. La croissance des villes En 1911, les trois quarts des Britanniques, les deux tiers des Allemands, près de la moitié (44 %) des Français et des Américains résidaient en ville. Le nombre de grandes villes de plus de 100 000 habitants progressait plus vite que la moyenne de la population urbaine. On en comptait 23 en Europe en 1800, rassemblant 3 % de la population totale. Elles étaient 135 en 1900, réunissant 11 % des habitants du continent. La progression des villes industrielles fut particulièrement spectaculaire: Essen, dans la Ruhr, ou Pittsburgh aux États-unis n’étaient que des bourgs de 2 000 habitants en 1800 et étaient devenues des villes « demi-millionnaires » un siècle plus tard. L’apparition de «capitales mondiales» était tout aussi spectaculaire. Les agglomérations de Londres et de Paris comptaient chacune 1 million d’habitants en 1800 pour dépasser les 4 millions en 1911. New York atteignait presque ce chiffre en partant de 80 000 habitants en 1800.
Les mutations démographiques et la révolution industrielle sont liées par des rapports complexes, dans les deux sens. Les mouvements de population, liés à l’urbanisation ou aux migrations internationales, produit des mutations économiques, ont aussi d’incalculables consé-quences sur la répartition des forces de production, le potentiel de consommation, l’internatio-nalisation des économies. Le basculement, sur un demi-siècle, de grandes masses humaines de l’Europe vers les États-Unis assorti de la mise en valeur de ce territoire atteint le niveau d’une mutation géopolitique capitale.
Chapitre 1 - Conjoncture et structures13 (
2
La révolution industrielle en 1900 : une mise en perspective
1Une mutation séculaire
A. Les difficultés d’une définition La révolution industrielle futun bouleversement général des économies et des sociétés, facteur de croissance, de mutations structurelles et spatiales et dont l’industrie proprement dite fut le ferment et l’accélérateur. Il était souvent admis que la Révolution industrielle s’était e brutalement déclenchée en Angleterre à la fin duXVIIIsiècle pour s’étendre, en un siècle, à l’Europe du Nord-Ouest et à l’Amérique du Nord essentiellement La réalité apparaît désormais beaucoup plus complexe : l’expression de « révolution » indus-trielle, utilisée dès les années 1820 en Grande-Bretagne, suppose une rupture, un changement brutal. Or, on insiste de plus en plus surl’importance des continuités, c’est-à-dire sur le rôle e e des mutations qui se sont produites dans les sociétés occidentales dès lesXVIetXVIIsiècles, voire au Moyen Âge. Il faut se garder d’étendre à l’ensemble du phénomène les caractères qui furent essentiellement ceux de l’industrialisation britannique.
B. « Décollage » brutal ou mutation progressive L’économiste américainRostow(Étapes de la croissance économique, 1960) insiste surl’appa-rition soudaine du décollage industriel, le take-offqui s’insère dans un processus en cinq phases : – l’ère de la tradition, où le respect des savoir-faire anciens semble le garant d’un équilibre certes précaire mais sécurisant, – la transition où se mettent en place les conditions socio-économiques et culturelles de la rupture, – le démarrage industriel proprement dit, ou take-off, – enfin les deux phases de la « maturité » puis de la « consommation de masse ». La notion de décollage assez soudain, résultant d’une phase lente de mutations profondes aux interactions multiples, un peu comme une réaction nucléaire qui « diverge » et crée brutalement plus de puissance, semble bien s’être vérifiée dans le cas de la Grande-Bretagne de la fin du e e XVIIIsiècle. Dès le milieu duXIXsiècle, la moitié de la population active était employée dans l’industrie, la part de l’agriculture se réduisant à 20 %, les deux tiers de la population résidant e déjà dans des villes de plus de 5 000 habitants. À la fin duXIXsiècle, l’économie et la société britanniques avaient indéniablement atteint une certaine maturité. L’intensité des rapports commerciaux et financiers, mais aussil’abondance des ressources énergétiques, de charbon en particulier, expliquent pour une part le démarrage industriel e précoce, au tout début duXIXsiècle, en Belgique, aux États-Unis. La Suisse en connaissait des prémices à la même époque. On cite le plus souvent la France comme un des pays ayant précocement connu l’industrialisa-tion. Le cas français est en réalité complexe, certains évoquant à son proposl’amorce d’un e take-off à la fin duXVIIIsiècle, interrompu par les troubles de la Révolution, les guerres de l’Empire et le blocus continental. Cette interprétation est discutée, mais, lorsque l’industriali-sation reprend de manière significative à partir des années 1830, il s’agit alors d’un processus progressif. Certains historiens américains de l’économie situent un take-off français vers 1950 ! L’industrialisation allemande fut plus tardive. La première voie ferrée allemande fut ouverte en 1840, contre 1825 en Grande-Bretagne ou 1828 en France. Rostow situe le démarrage allemand autour de 1850, époque à laquelle la Suède connaissait une mutation semblable.
e 14Partie 1 - Le tableau de l’économie mondiale au début duXXsiècle )
2Les origines de la révolution industrielle
A. Le rôle de la « révolution agricole » : un mythe ? Rostow lui-même insiste sur l’importance d’une « révolution agricole », améliorant les rende-ments, augmentant les quantités produites, diversifiant les denrées, comme préalable à la révo-e lution industrielle.Les progrès agricoles duXVIIIsiècle auraient permis une certaine accumulation des capitaux, dégageant par là les moyens de l’investissement; ils ont entraîné aussi une aisance plus grande de la population,d’où un essor de la consommation; enfin la réduction de la population active agricole autorisée par l’amélioration de la productivité a dégagé desressources en main-d’œuvrepour l’industrie naissante. Une analyse fine montre cependant que l’exode rural a souvent été engendré par l’industrialisa-tion. Par ailleurs le marché du travail n’avait que peu de souplesse, géographique ou sectorielle. En Allemagne, en France, voire en Grande-Bretagne, les grands progrès de la productivité agri-cole furent postérieurs à l’industrialisation. Plutôt que de financer l’industrialisation, la propriété foncière a souvent « détourné » des profits industriels, ou préindustriels, vers la terre ou la construction de châteaux par exemple, comme l’exigeait le prestige social.
Dès lors, comme le remarque l’historien Crouzet,les mutations agricoles apparaissaient souvent comme des conséquences, plutôt que comme des causes majeures de l’industriali-sation. En Suisse, l’industrialisation, assez précoce, peut être vue comme une conséquence de la pauvreté agricole, et non comme le produit de sa prospérité.
B. Révolution industrielle et révolution démographique Les liens de la révolution démographique avec la révolution industrielle semblent évidents : cette dernière trouvait làles « renforts » de main-d’œuvre et de consommateursdont elle avait besoin. Mais la notion de « révolution » démographique est remise en cause au profit d’une vision plus évolutive de la population et par bien des aspects, dans bien des pays, elle apparaît autant comme une conséquence qu’une cause de la révolution industrielle. Même en Angleterre, et pour la période du take-off, la notion de révolution démogra-phique vue comme un préalable à l’industrialisation ne semble plus pertinente. Jusqu’au e premier quart duXIXsiècle, l’industrie fut une réponse à la rareté de la main-d’œuvre et non une utilisation de son excédent. Et s’il est vrai qu’à ce moment-là l’industrialisation profita de l’essor de la consommation, celui-ci fut largement lié à la montée en puissance des classes moyennes plutôt qu’à une variation des « fondamentaux » de la démographie.
C. Le jeu de facteurs multiples La précocité de la révolution industrielle en Grande-Bretagne, voire en France, devait sans doute beaucoup à l’existence ancienned’un État reconnu favorisant et sécurisant les marchés, arbitrant les conflits d’intérêt, développant les infrastructures indispensablesA contrario, le décollage industriel assez tardif de l’Allemagne fut sans doute lié à l’unité poli-tique elle-même tardive, l’union douanière (Zollverein, 1834) et l’unité politique (1871) favori-sant par la suite le rattrapage rapide. De manière plus générale, la réflexion sur les origines de la révolution industrielle se confond souvent avec celle portant sur les origines du capitalisme industriel. On a émis l’idée que l’industrialisation fut favorablement influencée dans les zones où se développa, dès le Haut Moyen Âge, la féodalité, celle-ci préparant les mentalités à la notion juridique du « contrat » et à un certain type de rapports « d’homme à homme » auxquels le capitalisme industriel serait très redevable. Hors du champ occidental, l’exemple de l’industrialisation du Japon conforterait cette thèse. On a souvent mis en avant le jeu defacteurs religieuxfacilitant l’éclosion de struc-tures mentales favorables L’ouvrage de l’économiste et sociologue allemand Max Weber L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, 1901, est à cet égard un « classique ».
Chapitre 1 - Conjoncture et structures15 (
Les racines sociales et idéologiques de l’industrialisation constituent un vaste champ de réflexion… et d’affrontement. Pour Karl Marx, le mouvement des enclosures, l’appropriation des communaux et de la rente foncière constituèrent des causes puissantes de l’accumulation du capital nécessaire à l’industrialisation. Celle-ci s’inscrit aussi, selon lui, dans une stratégie de e classe dominante. D’autres insistent sur l’émergence du libéralisme, auXVIIIsiècle, en tant que mouvement intellectuel, défaisant l’individu de ses multiples entraves et favorisant ainsi l’initia-tive, la créativité et le sens du profit nécessaires à l’aventure industrielle.
3Mutations technologiques et révolutions industrielles
L'évolution de la production de charbon
Production en millions de tonnes 600
500
400
300
200
100
0
1860
1880
États-Unis Grande-Bretagne
1900
Allemagne France
1913
Le règne de l’acier en 1900
Production mondiale en milliers de tonnes 3 500
3 000
2 500
2 000
1 500
1 000
500
0 1862
Acier
1869 Fer
1896
1913
Source : Fourastié (prix de revient).
A. Première et seconde révolutions industrielles La première révolution industrielle, symboliquement datée par la mise au point de la machine à vapeur par James Watt en Angleterre en 1782, reposait largement sur la trilogie charbon-acier-textile.Le charbon, source d’énergie quasi unique, devint « le pain noir de l’industrie ». Produit pondéreux par excellence, il tendait à concentrer l’activité industrielle sur les bassins miniers : le Pays de Galles ou le nord de l’Angleterre, la Ruhr, le Nord de la France ou la Lorraine… Le phénomène était cumulatif, et l’abondance de la main-d’œuvre, des consomma-teurs, la densité des infrastructures caractérisant les pays noirs attiraient les entreprises en dehors du contexte énergétique. Dans les cas les plus favorables ce facteur joue aujourd’hui encore. La production d’acier était largement « tirée » par la construction ferroviaire, le chemin de fer bouleversant d’ailleurs les conditions économiques, mais aussi spatiales et mentales de la période. Braudel relie la cristallisation du sentiment national en France à la généralisation des chemins de fer. La production d’acier déterminait ou reflétait la hiérarchie des puissances.Mais le rapport de la production d’acier à celle de la fonte, le prix de l’acier sont tout aussi carac-téristiques des évolutions de la première révolution industrielle. Dans des sociétés encore largement rurales, aux disponibilités monétaires réduites et au niveau de vie encore faible, le textile représentait le produit majeur de très grande consommation.
e 16Partie 1 - Le tableau de l’économie mondiale au début duXXsiècle )
L’historien François Caron observe une poussée accrue des inventions et des innovations e autour des années 1880 et jusqu’au début duXXsiècle, donnant naissance à une industrie de l’électricité, de la chimie de synthèse, de l’automobile déjà. Les États-Unis et l’Allemagne y réus-sirent tout spécialement. Les investissements étaient coûteux, les mutations furent rapides et, pour y faire face, de nouvelles formes d’entreprises, des modes nouveaux de financement émer-gèrent. L’espace économique lui-même évoluait : par exemple le transport facile de l’énergie électrique favorisait l’implantation des entreprises dans les grands centres urbains. L’industrie recherchait désormais d’autres proximités que celle des matières premières. Cependant, les deux révolutions industrielles se chevauchent très largement, la seconde n’estompant que très progressivement la première, ce qui tend à conforter le caractère quelque e peu artificiel de la distinction de deux révolutions industrielles vers la fin duXIXsiècle. Ainsi l’électricité est elle encore assez peu utilisée par l’industrie avant 1914. Pour beaucoup d’histo-riens, les rapports de la technologie et de l’industrie s’inscrivent dans une dialectique complexe, le progrès technologique répondant à des situations de blocage économique, dans une évolu-tion continue dont les rythmes varient selon les secteurs. Dès lors, certains auteurs ne voient e e qu’une seule « révolution industrielle », allant de la fin duXVIIIsiècle au début duXXsiècle, et caractérisée par trois poussées d’industrialisation : jusqu’aux années 1830, de 1848 à la fin des e années 1860, de l’extrême fin duXIXsiècle à la veille de la Première Guerre mondiale.
e B. Un bilan à la fin duXIXsiècle e À l’extrême fin duXIXsiècle, dans une douzaine de pays d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord le processus industriel avait déjà un demi-siècle, voire un siècle d’âge.Le mouvement s’était diffusé à partir de la Grande-Bretagne vers les États-Unis d’une part, vers l’Europe continentale de l’autre surtout le long de certains axes majeurs de communication, indé-pendamment des frontières : régions du nord-ouest, Europe rhénane, Suisse…Les grandes capitales : New York, Londres, Paris, Berlin, Vienne, Saint-Pétersbourg jouaient un rôle écono-mique grandissant. Des pôles industriels apparaissaient en dehors des foyers originels : Italie du Nord, Catalogne, Bohême… Les cas de la Russie et du Japon étaient emblématiques du volontarisme industriel, mais aussi de l’absence de « déterminisme » industriel occidental voire « blanc ». À ce moment cependant l’Europe occidentale assurait encore plus de la moitié de la production industrielle mondiale, et les États-Unis déjà plus du quart.
Chapitre 1 - Conjoncture et structures17 (