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Les notables de l'Ouest-Cameroun : rôle et organisation dans les institutions traditionnelles

De
175 pages
La capacité du système des chefferies bamiléké à s'adapter à toutes les situations et à travers des siècles en fait une institution souple et solide. L'ordre des notables y forme un contrepoids au pouvoir du chef. Quelles sont les évolutions de ce système de chefferies, quels dangers les guettent ? Comment gérer l'ingérence de certaines élites, ou de l'Administration ? Ce livre tente de pénétrer dans le quotidien et l'univers de cette société traditionnelle représentée par les Chefs et les notables.
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Les Notables Bamiléké de l'Ouest-Cameroun: rôle et organisation dans les institutions traditionnelles

Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus Axel Eric AUGÉ, Le recrutement Afrique subsaharienne, 2005. des élites politiques en

Albert KALONJI, Congo 1960 - La sécession du Sud-Kasaï,
2005. J.-M.K. MUTAMBA MAKOMBO, Patrice Lumumba correspondant de presse (1948-1956),2005. J.-R. MAZANZA KINDULU, J.-C. NLANDU-TSASA, Les nouveaux cadres congolais, 2005. Liliane PREVOST, Isabelle de COURTILLES, Guide des croyances et symboles, 2005. Georges TOUAL Y, Réflexion sur la crise ivoirienne, 2005. Thierry de SAMIE, Essais d'Afrique en Sciences du Langage, 2004. Philippe AMPION, Négociant, des oléagineux africains, 2004. Lancine Gon COULIBALY, Côte-d'Ivoire 1975-1993,2004. André-Hubert ONANA MFEGE, Le Cameroun et ses frontières. Une dynamique géopolitique complexe,' 2004. Michel NKA Y A (coord. par), Le Congo-Brazzaville à l'aube du xxr siècle. Plaidoyer pour l'avenir, 2004. Côme KINA TA, La formation du clergé indigène au Congo français, 2004. Julien MBAMBI, Expériences féminines à Brazzaville: Fécondité, identités sexuelles et modernité en Afrique subsaharienne, 2004. Maurice JEANJEAN, Sékou Touré. Un totalitarisme africain, 2004 William De GASTON, Atumpani.le tam-tam parlant. Anthropologie de la communication, 2004. Maligui SOUMAH, Guinée de Sékou Touré à Lansana Conté, 2004.

Joseph KAMANDA KlMONA-MBINGA, La stabilité du Congo-Kinshasa. Enjeux et perspectives, 2004. Thierry VIRCOULON, L'Afrique du Sud ou la réinvention d'une nation, 2004. Jean FONKOUE, Cheikh Anta Diop au carrefour des historiographies,2004.

Gabriel Hamani

Les Notables Bamiléké de l'Ouest-Cameroun: rôle et organisation dans les institutions traditionnelles

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie 1053 Budapest Kossuth L.u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan ItaIia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@L'Hannatlan,2005 ISBN: 2-7475-8291-4 EAN: 9782747582919

AVANT-PROPOS

Ce n'est pas I'histoire de la société bamiléké, ni celle d'un Chef bamiléké, c'est une étude (ethnologique) sur les notables à l'Ouest en général et à Bana en particulier. Une étude sur les titres de notabilité à l'Ouest en général serait considérée par certaines personnes comme une banalité puisqu'on parle des notables dans toutes les sociétés camerounaises. À l'Ouest leur organisation est tellement hiérarchisée qu'elle ne peut manquer susciter la curiosité de tout homme de culture. Nous avons voulu mieux faire connaître un des aspects les plus importants de la société traditionnelle bamiléké. L'origine des titres de notabilité remonte à la naissance des populations Grassfield, c'est-à-dire à plusieurs siècles. Il existe de nombreuses études sur les populations bamiléké de l'Ouest-Cameroun, mais peu traitent essentiellement de l'ordre des notables. Nous pensons que ce thème offre un champ assez vaste pour tous ceux qui seraient tentés d'entreprendre d'autres études, afin de mieux faire ressortir des différences d'une région à l'autre de l'espace Grassfield, que ce soit sur les notables ou concernant d'autres chantiers encore non explorés. Les institutions politiques (les sociétés secrètes par exemple), qui ont connu une certaine évolution, seraient parmi les plus vieilles du monde bien qu'elles ne soient pas écrites. Toutes les chefferies bamiléké en ont conservé le même canevas depuis des siècles. Pour quelles raisons les Bamilékés manifestent-ils encore une ferveur particulière pour tout ce qui touche leurs traditions? Ces populations se sont tout simplement ressaisies après une longue période d'inertie et de négligence ayant caractérisé les années d'avant 60. Il faudrait avoir une autre vision de l'univers des notables qui, loin d'être un ordre folklorique tourné vers le passé, continue d'assurer un rôle important dans la stabilité sociale. L'idée de cette étude, qui a germé dans la tête de son auteur il y a plus d'une quinzaine d'années, s'est concrétisée grâce d'abord

au Professeur Mohamadou ELDRIGE(l), qui nous avait encouragé à entreprendre ce projet. C'est également sur l'insistance constante de mon épouse Bernadette HAMANI, Professeur de son état, que j'ai pu me mettre résolument au travail. Enfin nous ne saurions manquer de remercier particulièrement tous ceux qui nous ont aidés par leurs connaissances à rassembler les documents pour cette étude. Il s'agit ici de Monsieur Samuel KOUEKE (Tiee), des notables Ta'Wtta Sa'Nga'ndé (Dakyak), de Ta' Wtta Za' lieu (Tencheu), de Ta' Wtta Za' Tchokokam (Vu'u), dont l'éclairage a été d'un concours précieux pour nous. Nos remerciements vont également au Dr TIANI Kéou François qui, comme homme de culture, n'a pas ménagé son temps pour nous aider à revoir certains passages du livre, ainsi qu'à Monsieur TCHAUKOSSA, Inspecteur de français, qui a bien voulu relire minitieusement ce texte.

L'auteur

1) Inspecteur Général de Recherche, Directeur en 1989 du Centre de Recherches Historiques de Garoua.

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INTRODUCTION

L'ethnie bamiléké se compose d'un ensemble de populations habitant les cinq départements de l'actuelle Province de l'Ouest, le sixième département, le Noun, étant peuplé essentiellement des Bamoun, cousins des Bamilékés. Les colonisateurs anglo-saxons avaient appelé "Grassfields" les populations du Haut-Plateau de l'Ouest, les Bamilékés et les habitants de la Province anglophone du Nord-Ouest. Ces Grassfields que les deux administrations coloniales (l'anglaise et la française) avaient séparés pendant plus de quarante ans, ont une même civilisation(l), même si les deux systèmes coloniaux ont altéré un peu, chacun à sa manière, les mentalités et les comportements de ces deux groupes, avec une meilleure conservation du système des chefferies dans la Province du NordOuest. D'autre part le dynamisme de ces populations étant universellement connu, les Bamilékés ont essaimé à travers tout le Cameroun des colonies où presque chaque chefferie supérieure de l'Ouest a des ressortissants. Ainsi toute évolution dans une chefferie de l'Ouest intéresse sa population de l'intérieur et celle de la diaspora. On pourrait même affirmer que l'importance et le dynamisme des Bamilékés de l'extérieur ont influé d'une certaine manière sur ces chefferies de l'Ouest-Cameroun en général. Chaque Bamiléké de la diaspora se sent attaché à une chefferie de l'Ouest et surtout d'abord à une maison de notable. Les thèmes apparemment faciles sont généralement difficiles à traiter. Car le notable à l'Ouest, c'est le quotidien et chacun croit le connaître. Pour nous, il convient de mieux le pénétrer dans cette société traditionnelle peu connue des nonBamilékés et dont les méandres se perdent dans des lieux plus ou moins secrets pour les non-initiés. Les troubles des années 60 ont marqué le paysage dans certaines localités, aboutissant à l'abandon des concessions rurales

1) Coutumes, organisation socio-politique, dialectes.

par la population, particulièrement dans la chefferie de Bana(l). Ici les conséquences ont été négatives sur I'habitat rural, mais les structures de l'ordre des notables se sont conservées. Avant de voir qui sont ces notables et quel rôle ils jouent dans la société traditionnelle bamiléké, nous allons d'abord parler, du cadre de cette société dans laquelle le système a été conçu et où les notables évoluent, en insistant sur les bases qui sous-tendent la société bamiléké. Comme par exemple dans la monarchie française le roi donnait des lettres de noblesse à une catégorie de citoyens, dans les chefferies de l'Ouest-Bamiléké le chef confère régulièrement des titres de notabilité à certaines personnes. Ces titres ont-ils encore une importance dans la société actuelle? Ils sont loin d'être un simple folklore. Dans cette étude, tout en voulant apporter un éclairage nouveau sur l'univers du notable bamiléké, nous n'hésiterons pas à contredire, si besoin est, des idées reçues considérées comme des vérités préétablies par une certaine opinion. Notre rôle consiste aussi à montrer l'importance de ce corps, dans une société tradimoderne qui est la nôtre. Ce sont des notables qui, avec le Chef, sont des gardien des institutions traditionnelles.

1) L'Ouest (à l'exception du département du Noun) a connu dans les années 60 des troubles politico-militaires sérieux. Les populations avaient déserté les campagnes pour se refugier dans les centres urbains ou autour des chefferies. Alors que dans les Bamboutos, la Ménoua et l'ex-Mifi, les ruraux avaient

progressivement regagné leurs concessions, ceux du Haut-Nkam en particulier
n'avaient rejoint la campagne que timidement.

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I

PREMIÈRE PARTIE

I

LES GÉNÉRALITÉS
CHAPITRE I: Présentation d'une Chefferie: Bana(l)

A) Les Aspects 2éo~raphiques
1) Situation

Bana est une chefferie supérieure de 1er degré, située à quelque 10 km à l'est de Bafang, chef-lieu du département du HautNkam. C'est l'une des quatre chefferies composant l'arrondissement de Bana. Cette chefferie est limitée: - au nord par la chefferie de Babouantou. - au sud par le confluent des fleuves Memwa et Fibé (limite avec les pays Diboum) et au sud-ouest par la chefferie de Doumkassa. - à l'ouest par les Chefferies de Banka, de Bafeko et de Dak-kassa. - à l'est par les Chefferies de Batcha (fleuve Fibé), de Batchingou et de Bangou (pont col de Bana). La superficie de la chefferie de Bana n'est pas connue bien que ses limites territoriales soient précises. Les chiffres en notre possession et qui concernent d'ailleurs l'ensemble de l'arrondissement de Bana (13 1km2) ne doivent représenter que les zones habitées car, si on tient compte des régions presque vides comme Tchako et Kotcha, la chefferie de Bana à elle seule pourrait couvrir la centaine de km2. Les frontières entre Bana et les autres chefferies voisines sont parfois matérialisées par des tranchées creusées à l'époque des guerres pré-coloniales, ou par des limites naturelles (cours d'eau).
1) L'Ouest bamiléké renferme des dizaines de chefferies de 2e et de 1er degré. Nous nous sommes borné à présenter une brève étude géographique et historique de la chefferie de Bana comme échantillon.

Carte Chefferie

de Bana

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Ces frontières furent stabilisées par les Allemands dès leur arrivée à Bana. Ils remontèrent le cours de la Fibé jusqu'à sa source (limite Batcha-Bana et Bana-Batchingou).

2) Le relief
Bana est une région de hautes terres. Son territoire est fonné de collines et de montagnes et les plaines y sont presque absentes. Bana occupe le rebord méridional du Haut-Plateau de l'Ouest, plongeant dans la forêt du Sud-Cameroun en descendant en pente raide vers le pays Diboum, en direction de Yabassi. Le relief actuel est le résultat des mouvements tectoniques intervenus surtout depuis le tertiaire et qui ont affecté l'ensemble de la région de l'Ouest. Celle-ci a connu un volcanisme ancien (tertiaire) dont les roches basaltiques sont enfouies par-ci par-là à de grandes profondeurs. D'épaisses couches de latérites les couvrent et certaines de ces roches apparaissent comme des roches "pourries". Au coeur des Monts Bana, une petite plaine alluviale, dans le cours supérieur de la Fibé, est couverte de terre noire très fertile, témoin d'un volcanisme plus récent (quaternaire). Le relief se caractérise par: - Des collines basaltiques (volcanisme ancien) de 1500 m d'altitude en moyenne, couvrant les zones "densément" peuplées; - Une région de montagnes, qui commence au Mont Ndumba pour se prolonger vers les monts Bana (région de Tchako) où certains sommets culminent à plus de 2000 m. La route du col de Bana passe sur les flancs d'un de ces sommets; - Une région de basse altitude, qui plonge en forte pente (1500 m à 200 m) dans la forêt, terminal-Nord de la forêt du Sud-Cameroun. C'est la région de Kotcha, domaine du palmier à huile. 3) L 'hydrographie et le climat Bana est une région bien drainée. Mont Ndoumba, Monts Bana constituent autant de châteaux d'eau pour Bana. Les fleuves Fibé, Tchetcha, y prennent leur source. D'autres cours d'eau naissent dans les petites vallées séparant les collines, grâce parfois -7 -

aux nombreux champs de bambous raphia, qui font remonter la nappe phréatique. C'est donc ici une oeuvre de l'homme, car ces raphias ont été plantés par I'homme. Quant au climat, c'est celui de montagne, froid et doux comme celui de l'Ouest en général. Avec l'arrondissement de Bandja, Bana offre un climat plus froid dans le département du Haut-Nkam. Il est tempéré par l'altitude. 4) La population La population de la chefferie de Bana serait d'environ 8000 hab (sur les 12500 pour l'ensemble de l'arrondissement). Elle n'est pas nombreuse à cause de l'émigration massive d'une bonne partie de cette population dans les années 60, vers les autres régions du Sud-Cameroun en particulier. Cependant Bana est de loin la plus importante des 4 chefferies qui composent l'arrondissement du même nom (Batcha, Badoum-kassa, Bakassa et Bana). La population de Bana est très inégalement répartie. En effet, toute la région des Monts Bana est inhabitée. De tout temps, elle était vouée à la grande chasse, à l'élevage bovin (généralement confié aux Bororos) et aux cultures (activités freinées par les troubles des années 60). Cette région de Tchako, la plus montagneuse de Bana, avec une partie occupée de grandes forêts dans les vallées(l) et quelques sommets, fut depuis longtemps partagée entre certains notables pour l'agriculture. Quant à la zone de Kotcha (forêt et palmeraie) elle a toujours été faiblement peuplée, mais c'est elle qui produisait presque la totalité de I'huile de palme pour Bana et même pour certaines chefferies au nord de Bana (Babouantou, Bangou). Actuellement les données ont changé avec l'entrée de l'industrie dans la production de l'huile de palme.

1) Ce ne sont pas des forêts-galeries,

mais des avancées de la grande forêt vierge.

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B) Les repères historiques
1) le Haut-Plateau de l'Ouest

L'histoire des peuples du plateau bamiléké est peu connue, faute d'écriture, même si de nombreuses tentatives sont faites à partir des généalogies des dynasties régnantes des chefferies, dont les fondateurs n'étaient souvent pas les premiers habitants, telle cas de Bana. L'absence d'écriture a donc amené tous ceux qui veulent étudier cette société à se cantonner parfois dans une histoire statique, la remontée dans le temps exigeant des dates pour situer les faits. Des tentatives pour écrire I'histoire de nos chefferies se limitent ainsi à des spéculations, à une gymnastique de l'esprit plus ou moins acceptables. C'est pourquoi dans une étude sur les notables, il est difficile, sinon impossible d'établir une chronologie pour connaître les plus anciens notables. Dans ces conditions la conservation des crânes dans des vieilles concessions serait un indice intéressant, mais hélas, la négligence de la plupart des successeurs nous amène à constater que, dans telle ou telle concession, des séries de crânes manquent, donc que des générations de notables sont oubliées. Quel qu'en soit le cas, les premiers groupes d'habitants avaient été suffisamment intelligents pour concevoir ce type de société dont les institutions ont résisté aux épreuves du temps. On pourrait les situer au xve siècle. L'origine des chefferies bamiléké sous leur forme actuelle serait à chercher dans la province du Nord-Ouest, et au-delà, dans la plaine Tikar. Elles étaient nées dans ces régions avant de se répandre progressivement, en se perfectionnant, en direction des zones Sud, grâce à des fondateurs des dynasties royales, qui furent toujours des notables chasseurs, en quête d'espace pour assouvir leurs ambitions. Les affirmations selon lesquelles les Bamilékés avaient fui les Bamouns, qui eux-mêmes avaient été bousculés par les Foulbés islamisés, sont fausses. En effet, avant le choc foulbé (première moitié XIXe siècle) qui bouleversa la société bamoun, le plateau bamiléké était -9-

déjà bien peuplé et ses chefferies solidement implantées, puisque ces dernières présentent des généalogies de chefs de plus de vingt cinq générations (xve siècle). Par contre, on sait qu'avec l'introduction des chevaux par les Foulbés chez les Bamouns, ceuxci tentèrent sans succès d'attaquer les chefferies bamiléké voisines (obstacles présentés par le relief). À partir du contrefort du Haut-Plateau, des chefferies bamiléké ont progressivement pris pied dans la partie Nord de la forêt du Nkamjusqu'à la fin du XIXe siècle, par exemple Bakambé, Sud-Bakassa, Sud-Bazou, Banounga, Bassoundja, etc.
2) Une brève histoire de Bana a) Ses origines Dès le début du XVIe siècle, des groupements humains étaient signalés dans les zones basaltiques de Bana. C'est dans ces localités que les premières chefferies se sont implantées à cause de la fertilité de leur sol (Tungu, Ndumla, entre autres). Des efforts ont été faits pour reconstituer la généalogie des chefs qui ont régné à Bana. On compte seize générations de chefs, de Halie 1er à Kontchupé Happi IV(I). On connaît à peu près aussi les généalogies de certains Chefs soumis par Bana. Cependant, les mêmes obstacles subsistent partout, car faute d'écriture les tentatives pour connaître avec exactitude les périodes de règne des différents chefs avant la colonisation seraient vouées à l'échec. Certains auteurs confondent même durée de règne et âge des chefs, et ils avancent des chiffres avec une précision d'horloge! entreprise doublement plus périlleuse. Néanmoins, nous avons retenu trente ans comme moyenne pour la durée de règne à Bana. Ainsi nous pensons que Za'Halie, le fondateur de la dynastie de Bana, a commencé son règne au XVIIe siècle (entre 1650 et 1700), il y a près de quatre siècles.

1) Jean-Claude Barbier, ouvragé cité dans la bibliographie, CNRS Paris, 1981. D'autres avancent les chiffres de 10 ou 11, ce qui serait en-deçà de la réalité pour une histoire de près de IV siècles.

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L'arrivée de Za' Teja, de Za' Pwagni et de Ze Tchokogwé dans la région pourrait se situer entre 1600 et 1650. Plus on recule dans le temps, plus on entre dans les périodes de turbulence qui ne devaient pas permettre à ces rois de régner pendant longtemps (intrigues de palais, guerres avec les chefferies voisines). Les règnes étaient donc relativement courts à cause de l' athmosphère ambiante. Très tôt le Chef eut l'allure d'un souverain par la mise en place des différentes institutions d'une véritable monarchie. Cependant, c'est progressivement que cette chefferie s'était organisée en vrai royaume par un processus de centralisation et de mise en place des institutions étatiques. Très tôt aussi, comme dans les cours souveraines, le chef s'était entouré de hauts dignitaires de degrés divers, les notables, tels qu'on les voit aujourd'hui. Rien de plus étonnant quand on sait que les gens qui ont fondé cette dynastie étaient de grands notables venus des régions d'anciennes monarchies. b) Son expansion territoriale

À Bana, la dynastie régnante actuelle avait trouvé sur place d'autres chefferies, plus petites (Tungu, Ndumla, Pumbo, entre autres), qu'elle annexa progressivement jusqu'à la fin du XIXe siècle avec la prise de Ndumla. Au XVIIIe siècle le royaume de Bana s'ouvrit un accès vers la forêt du Sud, en direction de Kotcha, en profitant des dissensions entre certains chefs locaux (FY Tcha' anja à Lungu et FY NSI à Yak) pour les soumettre. Puis c'était le tour des autres chefferies. Au courant du XIXe siècle, grâce à l'économie de traite (développement des armes à feu par exemple), d'autres chefferies de petite taille, comme Dak-Kassa et Doumkassa, purent conserver leur indépendance face à Bana par l'acquisition des fusils de traite comme moyen de dissuasion. C'est probablement au milieu du XIXe siècle que Bana, à cause de sa politique expansionniste, devint la cible des chefferies voisines. Il réussit à briser ces encerclements (qui avaient l'air de coalitions) grâce à la ruse et aux alliances avec d'autres chefferies.
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Il n'y a pas si longtemps que Bana a eu des problèmes de frontière avec certaines chefferies voisines. C'est pour garantir ces frontières qu'un dynamique sous-chef comme FY so' kak dut souvent changer de concession pour s'installer sur certaines zones sensibles. Plus près de nous un ressortissant Batcha (personnage haut en couleur), voulant produire une action d'éclat pour leur chefferie et surtout pour lui-même, chercha à remettre en cause la frontière Batcha-Bana. Il étala ainsi au grand jour son ignorance totale sur 1'histoire des frontières entre les deux chefferies. Ces frontières étaient stabilisées à la suite des guerres, longtemps avant l'arrivée des Allemands dans la région. L'expansion du royaume de Bana faite aux détriments des chefferies voisines et qui ne sera stoppée que par l'arrivée des Allemands lui valut le sobriquet de Ne'e (traduisez par impérialiste). Et le nom Ndeu'e, petite localité où fut implantée la chefferie, devint par dérision Ne' e, de là est venu Bana, les gens de Ne'e. Il semble que ce changement de nom (Ndeu'e en Ne'e) est de date récente. En tout cas c'est le nom (le sobriquet) que les Banka donnaient aux Bana à l'arrivée des Allemands dans la région. c) Des règnes sans fractures Le chef traditionnel, le Ftt, est le symbole de l'unité de la chefferie. Le chef de Bana actuel descend en droite ligne des anciens rois ayant régné sur le royaume de Bana depuis son premier souverain Halie. Des ruptures dynastiques (un frère succédant à un autre frère au détriment d'un fils ou par absence d'héritier direct), Bana en a connues certainement au cours de son histoire, mais des usurpations dues aux personnes étrangères à la famille royale sont inconnues dans les annales de la chefferie de Bana. On peut parler d'une stabilité et d'une continuité dans cette dynastie, bien que le trône ait souvent été discuté, mais entre princes de la même dynastie.

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3) L'arrivée des Allemands et la fin de l'indépendance politique de la chefferie de Bana
Les Allemands arrivèrent assez tardivement à Bana, vingt ans après la conférence de Berlin fixant les modalités du partage de l'Afrique par les puissances coloniales de l'époque (1885). Voici quelques dates de référence: - 1889 : prise de la chefferie de Bali dans le Nord-Ouest par les Allemands (sous le règne du roi Galiga II). - 1903 : construction du Poste administratif de Dschang par les Allemands. - 1905 : Les Allemands arrivèrent à Bana(1) (sous le règne de Happi 1er). Ils y construisirent un Poste administratif. Un conflit éclata

ensuite entre le chef Happi 1er et les Allemands qui avaient interdit toute nouvelle guerre d'expansion aux chefs. Mesure que le chef Bana n'entendait point suivre. Il fut menacé sur son trône, avant de le retrouver par la suite (action remarquable de sa fille aînée, Mabouh). 1915 : Arrivée des Alliés (Première guerre mondiale) et départ précipité des Allemands, qui ne seront pas restés plus de dix ans à Bana. Pour la chefferie de Bana, ce n'était qu'un changement de maître, car l'occupation coloniale continuait avec les Français. L'espace grassfield (Ouest-Bamiléké et Nord-Ouest) a une unité géographique (relief, climat, population) et I'histoire de la région, pour être fiable, doit partir de I'histoire comparée et critique des chefferies ou groupes de chefferies.

1) Pour l'arrivée des Allemands à Bana, les dates de 1905, 1907 et 1910 sont souvent avancées. Nous avons retenu celle de 1905 à la suite de nombreux témoignages.

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