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LES NOUVEAUX AGENTS ÉCONOMIQUES DANS LE SUD

176 pages
La croissance des nouveaux agents économiques au sein de ce que l’on appelle le secteur informel caractérise une grande partie des économie du Sud. La réalité est hétérogène : depuis les stratégies de survie jusqu’à des formes nouvelles d’organiser l’économie. Les réponses populaires aux effets du néo-libéralisme sont, à la fois, empiriques, existentielles et porteuses de perspectives d’avenir.
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CENTRE TRICONTINENT AL
, .
Les nouveaux agents economlques
dans le Sud
Centre Tricontinental
Louvain-la-Neuve
L'Harmattan L'Harmattan Inc.
55, rue Saint-Jacques5-7, rue de l'École Polytechnique
75005 Paris Montréal (Qc)
FRANCE CANADA H2Y 1K9Directeur
François HOUT ART
Rédactrice
Marie-Pierre GOISIS
Secrétariat de rédaction
Leonor GARCIA
Teresa RODRIGUEZ
Carlos TABLADA
Comité de rédaction
Aurelio ALONSO TEJADA (Cuba)
Samir AMIN (Egypte)
George C. ASENIERO (Philippines)
Amiya Kumar BAGCHI (Inde)
Hakim BEN HAMMOUDA (Tunisie)
Jorge BULA ESCOBAR (Colombie)
Suzy CASTOR (Haïti)
Voravidh CHAROENLOET (Thaïlande)
Bernard FOUNOU-TCHUIGOUA (Cameroun)
Pablo GONZALEZ CASANOVA (Mexique)
FranzHINKELAMMERT (Costa Rica)
Cristiân PARKER GUMUCIO (Chili)
Abraham SERFATY (Maroc)
Alejandro SERRANO CALDERA (Nicaragua)
Paul SINGER (Brésil)
Jomo K. SUNDARAM (Malaisie)
DO THAI DONG (Vietnam)
Avec la collaboration du FORUM DU TIERS-MONDE (Dakar, Sénégal)
Rédaction & administration
CENTRE TRICONTINENTAL
Avenue Sainte Gertrude, 5
B-1348 Louvain-la-Neuve - Belgique
r"1Éditions
CENTRE TRICONTINENTAL - Louvain-la-Neuve
L 'HARMATTAN - Paris - Montréal
Diffusion
Suzanne HUMBERSET, CEDIDELP (France)
Charles André UDRY, (Suisse)
Pierre BEAUDET, Alternatives (Canada)
Anthony MANSUETO, Foundation for Social Progress (États-Unis)
Graphisme
SIGNÉ LAZER (Bruxelles, Belgique)
@ L'Harmattan, 1997
ISBN 2-7~84-5666-9Sommaire
Éditorial
Stratégies de survie ou émergence de nouveaux modèles ........ 5
José Bell Lara
Informalisation et nouveaux agents économiques:
le cas de l'Amérique latine. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 19
Orlando Nunez
L'économie populaire et les nouveaux sujets économiques:
entre la logique du capital et celle des besoins. . . . . . . . . . . . . . . 41
Carlos Tablada
Les nouveaux agents économiques dans une société socialiste (Cuba) 59
Désiré-Didier Danga
La Tontine en Afrique comme auxiliaire financière
des agents économiques populaires. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 79
Jean-Roger Essombe Edimo
La nature profonde de la tontine africaine .................. 85
Fatou Sarl"
Les femmes comme agents économiques, sociaux et politiques
au Sénégal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 99
Atiur Rahman et Abu N.M. Wahid
Le rôle de la Grameen Bank dans le changement des rapports
sociaux entre acteurs économiques au Bangladesh. . . . . . . . . . . .. 117
Documents
Red Bancos
Le réseau d'Amérique latine et de la Caraïbe face aux banques
multilatérales de développement. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 131
François Houtart
Les alternatives au modèle néo-libéral: l'apport de trois années
des cahiers Alternatives Sud. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 135
Forum mondial des alternatives
Manifeste. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 151
Buts, objectifs et plan d'action. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 155Les auteurs
- José BELL LARA (Cuba)
Programa FLACSO-CUBA, Universidad de La Habana, Edificio Varona, San
y L, Habana 4, Cuba.Lazaro
Fax: 537/24.57.72
- Désiré-Didier DANGA (Cameroun)
cio Coopération et Développement, Montée Saint Barthélémy 42, F-69005 Lyon,
France.
- Jean-Roger ESSOMBE EDIMO (Cameroun)
cio Africa Development, Codesria, B.P. 3304, Dakar, Sénégal.
- Orlando NUNEZ (Nicaragua)
Centro de investigaci6n y promoci6n para el desarrollo rural y social (CIPRES),
Pista de la Resistencia, Apartado Postal 3683, Managua, Nicaragua.
Tel/Fax: 502/267.29.89
- Atiur RAHMAN (Bangladesh)
cio Journal of Contemporary Asia, P.O. Box 592, Manila 1099, Philippines.
- Fatou SARR (Sénégal)
Ecole Nationale des Travailleurs Sociaux Spécialisés, B.P. 5057, Dakar, Sénégal.
Tel: 221/21.70.37 Fax: 221/24.07.70
- Carlos TABLADA (Cuba)
Centro de Estudios de la Economia Mundial (ClEM), A venida 22, 2010,n°
Miramar, Playa, La Habana, Cuba.
Tel: 537/22.48.29 Fax: 537/24.25.07
- Abu N.M. WAHID (Bangladesh)
cio Journal of Contemporary Asia, P.O. Box 592, Manila 1099,Philippines.
Revues ayant collaboré à la publication
Africa Development, Codesria, B.P. 3304, Dakar, Sénégal.-
- Revue trimestrielle de l'Institut A.fricain pour la Démocratie.
Coopération & Développement, Montée Saint Barthélémy 42, F-69005 Lyon,-
France.
Portavoz, Instituto Latinoamericano de servicios legales alternativos (ILSA),-
A.A. 077844, Bogota, Colombia.
- Journal of Contemporary Asia, P.O. Box 592, Manila 1099, Philippines.Éditorial
Stratégies de survie ou émergence
de nouveaux modèles
Un peu partout dans le Sud, on signale des initiatives nouvelles
oÙ, des agents économiques surgissant de la base, s'organisent entre
eux et créent des institutions d'ordre économique. Certaines sont le
fruit de législations réorganisant des rapports sociaux de production.
D'autres proviennent de l'impulsion de professionnels qui se sont mis
au service des milieux populaires. Un certain nombre concernent
l'organisation du crédit, d'autres, celle de la distribution. Les formules
adoptées sont très différentes. Elles vont de l'organisation classique de
coopératives ou de tontines jusqu'à la mise sur pied d'entreprises.
«Par delà la diversité des statuts juridiques qu'elles peuvent adopter,
elles sont généralement fondées sur une dynamique associative et
traduisent, à bien des égards, des réactions de la société civile aux
problèmes économiques et sociaux d'aujourd'hui» [Jacques Defoumy
et Patrick Develtere, 1997, 4]. Nous nous limiterons donc au type
d'agents économiques en provenance des milieux populaires, sans
aborder ceux que l'on a appelé les nouveaux entrepreneurs et qui
émergent généralement d'autres couches sociales [Cecilia Montero
Casasus, 1997].Le Sud n'a évidemment pas le monopole de ces
initiatives, mais sa place défavorisée dans le système mondial de
production en fait un lieu particulièrement important pour ce genre
d'actions.
En effet, les centres du système économique capitaliste mondial,
en particulier les trois pôles que sont les États-Unis, l'Europe et le
Japon, ont développé de nouvelles modalités de domination et
d'exploitation dans leurs sphères d'influence mutuelles qui eurent pour
résultat une réinsertion encore plus dépendante des périphéries dans le
Nouvel ordre économique mondial. Les programmes néo-libéraux
appliqués dans le Sud créent une dépendance financière accrue,
augmentent l'inégalité des échanges, gonflent la dette extérieure,
débouchent sur la suppression de la propriété et du contrôle des
ressources naturelles, creusent le fossé scientifique et technologique6 Éditorial
entre le Nord et le Sud, incitent les États à mieux protéger les intérêts
des entreprises transnationales et à réprimer efficacement leurs
populations, remettant même en cause la souveraineté nationale.
I. Origines et définitions
À partir de la décennie 1970 s'est développé, dans presque toutes
les sociétés du Sud, un processus de paupérisation qui provoqua une
véritable explosion de ce qu'on appela le secteur infornlel.Deux
facteurs se combinèrent pour provoquer le phénomène. Tout d'abord,
le fait que l'accumulation capitaliste n'exige pas, dans sa phase
actuelle, l'intégration complète de toute la main-d'oeuvre
potentiellement active dans une relation salariale. La mondialisation
de l'économie est donc très partielle de ce point de vue. Comme il
faut bien que les populations survivent, des solutions locales
socialement construites sur les rapports traditionnels (de parenté,
claniques, familiaux) se créent un espace, particulièrement dans les
villes servant de déversoirs à des régions rurales sous-développées et
en expansion démographique [Michel Gaud, 1991,23]. C'est le fruit
d'une logique économique dont la fonction n'est pas de servir les
besoins humains, mais de s'investir là où le profit est réel et rapide,
permettant ainsi la reproduction du capital et son accumulation.
S'ajoute à ce phénomène structurel une nouvelle conjoncture bien
connue aujourd'hui, la crise qui débuta au milieu des années 1970 et
qui, dans les sociétés du Sud, eut des conséquences très profondes. La
principale en fut l'effritement puis la disparition du modèle de
développement national, alliant une bourgeoisie minoritaire, mais
politiquement puissante, à certains secteurs populaires (le modèle de
Bandoung ou le desarollismo). Les quelques acquis sociaux de cette
époque ont été progressivement grignotés sous l'effet des politiques
néo-libérales, des programmes d'ajustement structurel, du
démantèlement des réseaux de sécurité sociale, des législations du
travail et des politiques d'éducation et de santé. Les milieux
populaires en furent durement affectés, jusque dans leur existence
physique elle-même. Le contrepoids que pouvaient signifier les
organisations populaires - sans parler, au niveau mondial, de
l'existence du bloc socialiste - fut considérablement affaibli.
Il en résulta le développement sur une grande échelle du secteur
informel. Ce concept apparut pour la première fois sous la plume de7Stratégies de survie ou émergence de nouveaux modèles
Keith Hart en 1970 dans une étude sur le Ghana [Keith Hart, 1970]
et fut reprise par le Bureau international du travail en 1972 à propos
du Kenya [BIT 1972] et en 1973 à propos de Santo Domingo [BIT,
1973]. La même année une recherche sur Asuncion au Paraguay
utilisa la même référence conceptuelle [PREALC, 1973]. Les auteurs
faisaient le lien entre la segmentation du marché des biens et des
services et celle du marché du travail, reconnaissant ainsi l'existence
de travailleurs dont le mode d'insertion était différent de celui des
autres, en fonction des caractéristiques des unités économiques oÙ ils
travaillaient.
La plupart des auteurs indiquent qu'il s'agit, en fait, de formes de
sous-emploi ou de chômage caché, souvent en relation avec les
paysans expulsés de leurs terres et le nombre de travailleurs agricoles
qui ne trouvent pas de travail, mais aussi avec l'accroissement
démographique des milieux populaires urbains. La dynamique de ce
secteur s'avère supérieure à celle de l'État et du secteur privé dans la
création d'emplois. Ainsi, en Amérique latine le secteur informel
urbain (SID) augmenta de 40% entre 1980 et 1985, alors que le
nombre de travailleurs industriels diminuait de 10%. Il faut aussi noter
que 75% des pauvres urbains travaillent dans le secteur informel. En
1986, selon la CEPAL, la main-d'oeuvre de l'économie informelle
représentait 48% de la population active au Brésil, 21% au Chili et
20% au Venezuela [G. Marquez et J. Mezzera, 1986].
II. Les caractéristiques du secteur informel
Les particularités du secteur informel se situent dans le fait qu'il
s'agit d'unités de production et de service de faible capitalisation, avec
peu ou aucun accès au capital, au crédit, à des programmes de
formation, utilisant le plus souvent des techniques de production
obsolètes et se développant à des niveaux domestiques,
communautaires et marginaux. Les propriétaires des micro-entreprises
informelles et leurs travailleurs sont obligés d'accepter des revenus
inférieurs afin de réduire les coûts de production et de pouvoir entrer
en compétition avec le secteur doté de technologies supérieures.
À l'intérieur du secteur informel, il existe de grandes différences,
depuis le vendeur ambulant jusqu'au petit entrepreneur possédant un
atelier, des machines et disposant de travailleurs salariés. Pour certains
auteurs, le trait principal du secteur est le manque de capital.Éditorial8
À partir dès années 1980, le terme secteur informel fut aussi
utilisé pour décrire le phénomène de l'économie souterraine. Ce fut
comme une superposition de deux concepts. En effet, les travailleurs
informels violent les normes fiscales, mais ils le font parce qu'ils sont
pauvres et que ce qu'ils gagnent leur permet à peine de survivre. Par
contre, l'économie souterraine se développe quand un groupe de
personnes s'organise pour obtenir plus de revenus et ne pas payer
d'impôts.
Il est important de constater que le secteur informel fait partie de
l'économie capitaliste et de son marché du travail. Dans le Sud en
particulier, il se développe comme une exigence du système capitaliste
d'exploitation et n'est pas du tout marginal. Son existence provient
d'abord de causes économiques et non pas d'un projet alternatif ou de
considérations éthiques. Ne trouvant pas de travail dans les secteurs
agricoles, industriels ou de services, les travailleurs se voient forcés
de s'auto-employer pour survivre. Ils ont peu de possibilités
d'accumuler et donc d'investir dans la modernisation de leurs
techniques de production ou de service. Ce fait détermine aussi leur
subordination au secteur moderne. En effet, le secteur informel achète
de la technologie et des intrants au secteur moderne industriel et au
secteur agricole et il vend au secteur privé (pas à l'État).
Il y a aussi des contradictions que le secteur moderne impose au
secteur informel, qui obligent ce dernier à exploiter la main-d'oeuvre,
à renoncer à investir dans des coûts d'infrastructure, d'outils de
travail, de sécurité sociale, de pension, etc. La demande principale des
produits du secteur informel provient des travailleurs du secteur privé
moderne et des employés d'État, ce qui a pour effet que le revenu
total du secteur urbain informel soit une fonction directe de la masse
salariale du secteur moderne [G. Marquez et J. Mezzera, 1986].
III. Du secteur informel à l'économie populaire alternative
Les membres du secteur informel dans les divers pays ont acquis
progressivement la conscience que les États, les partis politiques et les
pouvoirs établis ne s'occupent guère de résoudre les problèmes qui les
affectent. Il en résultat une attitude pragmatique: attendre peu ou prou
de ces pouvoirs et essayer de trouver des solutions immédiates. À cet
effet, ils commencèrent à développer de nouvelles formes
d'organisation et de pouvoir.9Stratégies de survie ou émergence de nouveaux modèles
Sur base de la solidarité existant souvent dans ces milieux,
naquirent des initiatives prétendant atteindre des niveaux
d'organisation économique, sociale, culturelle et politique supérieurs
et alternatifs au système capitaliste néo-libéral. Elles visent à la
création d'une économie populaire où trouveraient leur place aussi
bien les travailleurs urbains que ruraux, les manuels que les
intellectuels, les propriétaires que les non-propriétaires, les travailleurs
dépendant du capital et les indépendants.
Les secteurs les plus avancés de l'économie populaire n'ignorent
pas l'existence des relations mercantiles et capitalistes dominantes et
ne prétendent pas se déconnecter du marché capitaliste, pas plus qu'ils
ne se perçoivent comme un mode efficace d'intégration à ce dernier.
Ils sont arrivés à la conclusion que pour rendre viable un projet
alternatif de société - où les pauvres puissent obtenir ce qui leur a été
refusé jusqu'à présent - il était nécessaire que, simultanément avec les
formes d'organisation communales et sociales, ils acquièrent une
certaine autonomie de reproduction culturelle et matérielle.
Ces nouveaux agents économiques comprirent également la
nécessité d'utiliser, à leur avantage, les diverses organisations
existantes: universités, ONG, communautés ecclésiales, mouvements
de quartiers, de femmes, de jeunes, organisations ethnico-culturelles
et les intellectuels. L'économie populaire utilise des ressources
mercantiles ou non, dans le but, sans ignorer le marché, de développer
aussi de nouvelles formes de vie sociale: le volontariat pour des
campagnes de vaccination, la construction d'habitations pour leurs
membres, d'écoles, de centres de santé, etc.
Le désir de créer de nouvelles formes d'organisation non
mercantile n'a pas impliqué, pour certains secteurs de l'économie
populaire, de renoncer à être compétitifs et efficaces à l'intérieur du
marché capitaliste. Dans les cas où ce~type de secteur économique
s'était développé en ignorant les rapports économiques, sociaux et
politiques dominants, ce fut l'échec et la fin des nouveaux rapports
sociaux et culturels et des institutions créées sur une base économique
alternative. Ceux qui survécurent comprirent que l'autonomie totale
n'est pas viable ni désirable à cette étape du processus. Ils réalisèrent
que le marché et le monde capitaliste existant pouvaient leur offrir de
meilleures conditions s'ils utilisaient adéquatement les possibilités
offertes par le système, telles que les réseaux de communication
nationaux ou internationaux, les organisations religieuses, les ONG,
l'internet, etc., dans le but immédiat de consolider leur existence en10 Éditorial
tant que système d'organisation économique populaire alternatif. Ces
nouveaux agents économiques développèrent ainsi des réseaux et des
services qui leur permettent de rester en contact entre eux, dans une
région ou une nation particulière et aussi d'être appuyés à un niveau
continental et international pour l'obtention des crédits et pour la
commercialisation de leurs produits.
IV. Le lien avec les mouvements sociaux
Comme base idéologique des mouvements qui, partiellement au
moins, servent de soutien aux nouveaux agents économiques, se
retrouvent des idées écologiques, marxistes, ethniques, féministes,
religieuses. Ils constituent une forme inédite d'organisation des
populations écartées du système productif par le capitalisme dépendant
des années 1960 et du début des années 1970 et par le capitalisme
mondialisé néo-libéral dans la période qui suivit. Ils n'ignorent pas les
luttes sociales des mouvements qui les précédèrent et ils ont appris de
leurs erreurs et de leurs échecs. Ces mouvements sont souvent
devenus, aujourd'hui, de véritables instruments politiques des
nouveaux agents économiques [Alternatives Sud, vol. 1. (1994), n° 4].
En effet, les politiques néo-libérales n'ont pas seulement eu pour
effet d'affecter les moyens d'existence des secteurs populaires, mais
elles ont aussi des incidences négatives sur certains groupes de la
bourgeoisie, des classes moyennes, des intellectuels ou des techniciens,
ce qui élargit le champ d'une prise de conscience. Les nouveaux
mouvements sociaux tendent alors à occuper les espaces abandonnés
par les partis politiques du centre et même de la gauche qui, les
derniers temps, soutinrent les politiques néo-libérales.
En collaboration avec les syndicats, plusieurs mouvements sociaux
ont su articuler une politique qui parvint à mobiliser les partis
traditionnels dans des actions en faveur de leurs luttes, soit pour le
vote de lois au bénéfice des milieux défavorisés, soit pour résister à
des mesures antipopulaires. Par ailleurs, ils constituent des centres de
pouvoir au départ des communautés locales, des coopératives, des
quartiers, des hameaux, des communes ou des provinces, permettant
ainsi, au moins de façon embryonnaire, d'intégrer des agents de
l'économie populaire dans une dimension dépassant le cadre de leur
action immédiate. Cependant, il ne faut pas cacher l'ambivalence de
certaines organisations, ONG ou mouvements sociaux, qui peuventStratégies de survie ou émergence de nouveaux nl0dèles Il
aussi contribuer à insérer durablement le secteur informel dans le
rapport exploitation/exclusion propre au système capitaliste.
v. Les expériences concrètes
Les diverses expériences locales, dans les trois continents du Sud,
commencent à recevoir un écho à l' échelle mondiale. Ainsi dans le
.domaine du crédit, s'est tenu en février 1997 à Washington un
sommet mondial du micro-crédit, organisé conjointement par un
groupe d'ONG du Nord et du Sud et qui réunit plusieurs centaines de
personnes. Il se donna pour objectif de trouver 30 milliards de USD
exclusivement destinés à des micro-prêts.
Certains reprochent à ces initiatives une collaboration avec le
système capitaliste, en diminuant le poids de la pauvreté extrême et
en développant des projets réformistes qui, à long terme, ne résolvent
pas le problème structurel et qui permettent au système de prolonger
son existence. Il faut évidemment étudier, de manière approfondie, à
la fois ces processus et ceux qui ont une meilleure chance de
déboucher sur un processus révolutionnaire de changement structurel
dans les domaines économiques, sociaux, culturels et politiques.
Dans certains cas, comme au Nicaragua, un nouveau secteur
populaire, surgi de la révolution sandiniste, est parvenu à se maintenir
malgré les changements politiques. Il s'appuie sur les coopératives et
les collectifs de travailleurs bénéficiaires de la privatisation et il a
débouché sur des entreprises associatives et auto-gestionnaires.
Nombre d'entre elles se sont avérées rentables et certains les
présentent comme des alternatives au système capitaliste.
Dans les pays de l'ex-socialisme réel, la propriété d'État n'avait
pas garanti automatiquement une participation réelle des producteurs
dans les prises de décision, ni le développement d'une démocratie
participative effective de la base. Trois expériences socialistes, la
Chine, le Vietnam et Cuba, chacune en vertu de leurs caractéristiques
propres, ont décidé de suivre une voie qui rend l'étatisme plus
flexible, permettant l'existence d' entreprises mixtes à capital étranger,
des privatisations de certains secteurs économiques, l'État maintenant
son contrôle sur les secteurs stratégiques et encourageant la création
de coopératives auto-gérées de paysans et d'ouvriers de même qu'un
secteur assez large de travailleurs à compte propre.12 Éditorial
Dans ces sociétés il existe donc aussi des possibilités réelles de
renforcement et de développement d'économies populaires dans
lesquelles des sujets économiques se réalisent en tant que producteurs
et acteurs sociaux, au sein d'un système économico-social qui devrait
rester bénéfique aux classes les moins favorisées. Une analyse de ces
sociétés permet de constater qu'au-delà des aspects négatifs, souvent
soulignés, d'une rigidité politique, de lourdeurs administratives et
même de corruption et d'introduction d'un capitalisme sauvage, il
existe de nombreuses initiatives nouvelles dans les domaines
économiques, sociaux et politiques au niveau des villages, des
coopératives, des communautés locales, des villes, des communes, des
provinces.
L'apparition de nouveaux acteurs n'est pas limitée au champ
économique, elle se manifeste aussi dans les domaines sociaux et
politiques. Un exemple particulièrement impressionnant en est le
Mouvement des travailleurs sans terre (MST) du Brésil. Il est typique
du nouveau paysannat qui surgit dans le Sud, où les membres
participent à des cours de formation technique, socio-politique et de
leadership. De telles initiatives agissent sur les rapports sociaux,
transformant des paysans sans terres en acteurs économiques collectifs
et diminuant, par le fait même, le poids social relatif des grands
propriétaires. Inutile de dire que la réaction de ces derniers est
généralell1ent brutale, utilisant, comme au Brésil, tantôt la force
policière, tantôt le chantage politique.
Mais le phénomène dépasse le champ économique et crée de
nouvelles entités sociales, animées par des valeurs qui contredisent
aussi bien l'ancienne organisation oligarchique et paternaliste de la
société rurale que le capitalisme agraire moderne, efficace dans la
production, mais destructeur de la nature et des êtres humains. Il
transforme la vision du monde des paysans. Il permet aussi le
développement d'une autre perspective religieuse, où la foi est motif
d'engagement et d'action. Mais un mouvement tel que le MST reste
jaloux de son autonomie aussi bien sur le plan politique que sur celui
des autres institutions (l'Église notamment), afin de n'être l'instrument
de personne. Tout en gardant des contacts privilégiés avec certains
partis (comme le P.T. ;;-.'] Brésil), il ne désire pas se transformer en
machine électorale.1
I. Le MST du Brésil et la Grameem Bank du Bangladesh ont tous deux reçu le prix
de la Fondation Roi Baudouin, en Belgique.Stratégies de survie ou émergence de nouveaux modèles 13
VI. Conclusions
Quand on parle de nouveaux acteurs économiques du point de vue
du Sud, on se trouve face à d'immenses ambiguïtés et à des
contradictions sociales importantes.
1. L'ambivalence des concepts
La première ambivalence se situe dans la détinitionmême des
nouveaux agents économiques. Il y ad' abord ceux - et c'est la grande
majorité - qui se voient obligés de développer des stratégies de survie
et qui inventent toute une série de moyens de gagner un minimum,
même si cela n'a rien à voir avec une efficacité économique. Leur
vulnérabilité est extrême et la solidarité se construit surtout au niveau
de la famille. Ils reconstruisent souvent, dans les milieux urbains, un
tissu social sur base des rapports sociaux précapitalistes: parenté,
clans, tribus, religion, régions. Il ne s'agit pas d'une simple
prolongation des formes anciennes d'existence socio-économique,
mais bien d'une reconstruction sociale nouvelle - et, en ce sens, ils
sont de nouveaux agents économiques - due à leur statut d'immense
armée de réserve face au travail salarié et qui ne sera jamais, sauf
exception, transformée en armée active.
Il y a une autre catégorie de travailleurs qui, tout en se situant
dans l'informel, prennent des initiatives qui dépassent la simple
réaction de survie et organisent des formes de production de biens et
services, soit en circuit fermé à l'intérieur de ce même secteur, soit
même parfois en sous-traitance avec le secteur formel. C'est là qu'on
rencontre, par exemple en Asie, le plus grand nombre d'enfants mis
au travail dès l'âge de 4 ou 5 ans.
Une seconde ambivalence se rencontre au sein de cette dernière
catégorie. Il y a les acteurs individuels, animés d'un esprit
d'entreprise, qui créent une activité économique et engagent quelques
travailleurs, le plus souvent en dehors de toutes normes salariales ou
de sécurité sociale. Ils ne sont généralement pas en condition de
pouvoir accumuler et, pour se maintenir en activité, ils doivent garder
des coûts de production très bas. Parfois, de tels agents économiques
peuvent émerger et même accéder au secteur formel, à condition
d'être aidés par un accès au crédit ou à l'écoulement de leurs produits
sur le marché. Ce sont essentiellement ces agents qui sont aujourd'huiÉditorial14
encouragés et donnés en exemple par la Banque mondiale, car loin de
remettre en cause les bases philosophiques de l'économie dominante,
leur émergence entre de plein pied dans leur logique.
Par contre, il y a aussi de nouveaux agents qui développent une
autre perspective, celle d'acteurs collectifs introduisant la solidarité
comme facteur constitutif de leur organisation économique. Il s'agit
des formes variées de coopératives, des mouvements sociaux à finalité
également économique (comme le MST du Brésil), des tontines
africaines, etc. D'une certaine façon, ce type d'initiatives, pas
nécessairement inédit dans l'histoire [Jacques Defoumy et
Patrick Develtere, 1997], mais de grande importance aujourd'hui à
cause de l'extension du phénomène d'exclusion économique, est
porteur d'alternatives au néo-libéralisme.
2. L'importance du contexte global
Il ne faut pas se cacher que le contexte global dans lequel agissent
les nouveaux agents économiques, de quelque type qu'ils soient,
conditionne très fortement leur existence et leur évolution. En effet,
c'est bien l'organisation capitaliste de l'économie mondiale qui est à
l'origine des grands déséquilibres et donc du développement du
secteur infonnel dont il a été question plus haut. Comme indiqué
précédemment, il ne s'agit pas de secteurs retardés en voie de
transformation, mais bien de créations nouvelles en réponse aux failles
de l'économie capitaliste de marché.
Par ailleurs, la logique dominante de l'organisation de l'économie,
construite sur le profit, la compétitivité, l'élimination des faibles et
l'exaltation des gagnants, tend à absorber dans son sillage, les
nouvelles initiatives qui réussissent. Qn a connu dans I'histoire
européenne et nord-américaine, mais aussi en Inde, au Costa Rica et
dans de nombreux autres pays du Sud, des coopératives agricoles ou
des caisses de crédit, qui, fortes de leurs succès, sont entrées comme
un des rouages du système capitaliste et ne se distinguent guère
aujourd'hui, ni dans leur logique de profit, ni dans leurs politiques
financières, ni dans leurs pratiques vis à vis des travailleurs, des
entreprises privées qui les entourent. Le pouvoir d'intégration du
système capitaliste est énorme et ne doit pas être minimisé.
Plus récemment, le désir de sauver les acquis d'une révolution
sociale telle que celle du Nicaragua, a mené à constituer des unitésStratégies de survie ou émergence de nouveaux modèles 15
économiques gérées par les travailleurs ou à faire de ces derniers des
actionnaires des entreprises. Si un secteur économique nouveau a pu
être constitué, il ne faut pas se cacher le fait que son intégration dans
un environnement aux valeurs opposées sinon hostiles à son bon
fonctionnement, n'a guère servi la cause de son développement. On
a vu de nombreux travailleurs revendre leurs participations, des
syndicats éclater, car leur fonction de gérants d'entreprises les
mettaient en contradiction avec leur rôle de défense des travailleurs et
permetrait à la corruption de s'introduire. Il s'agit donc de tenir
compte du caractère dialectique de la réalité et de savoir que tant que
la logique dominante sera celle du néo-libéralisme ou du marché total,
il sera bien difficile de faire émerger avec un succès durable des
initiatives isolées provenant d'une autre perspective.
Et cependant, c'est aussi une des voies qu'il faut suivre. Il est
illusoire de croire que l'on pourra, dans le contexte actuel, créer
rapidement un environnement nouveau, révolutionnaire. Il devra se
conquérir pas à pas, sur les plans économiques, socio-culturels et
politiques. Et c'est ici que se pose la question du sens des
changements que l'on introduit.
3. Réformisme ou transition
Les nouvelles initiatives, quand elles sont collectives transforment
l'environnement social, qu'elles le veuillent ou non. Le tout est de
savoir si elles s'inscrivent comme un mécanisme d'adaptation du
système capitaliste, lui permettant ainsi de prolonger sa reproduction
dans le temps ou si elles préfigurent déjà de nouvelles options
permettant d'intégrer dans l'organisation économique des bases
nouvelles, réenclavant l'économie dans le système social et la mettant
au service des besoins de l'ensemble des êtres humains.
Ainsi, la Gran1eenBank du Bangladesh a, sans aucun doute, remis
en question une partie du pouvoir social et politique exclusif des
propriétaires terriens, mais par son succès même, elle a dû se
soumettre à certaines logiques de l'appareil financier. Certains pensent
que l'aide réelle apportée aux petits paysans et surtout aux femmes a
comme contrepoids l'intégration de la nouvelle initiative dans un
ensemble qui ne contribue pas à l'émancipation réelle des classes
populaires. Le grand éloge qu'en fait la Banque mondiale, même si laÉditorial16
Grameen Bank a refusé son aide, la rend suspecte. Cela illustre bien
le caractère dialectique de la réalité.
Seule une analyse sérieuse peut déterminer ce qui l'emporte de la
fonction adaptative ou des prémices d'une alternative au capitalisme
néo-libéral. Mais ce qui est le plus important, c'est de garder cette
interrogation en mémoire. La réponse ne dépend pas toujours de la
volonté Ï1nmédiate de ceux qui prennent les initiatives. Une
perspective de changement peut rapidement se transformer en son
contraire, par la simple logique du développement institutionnel, si
l'on n'y prend garde. C'est donc au regard de cette considération que
l'ensemble des initiatives des nouveaux acteurs sera envisagé. Sans
cesse, les meilleures d'entre elles oscilleront entre les deux pôles du
réformisme et de la transition. Cette dernière, que nous savons
aujourd'hui être un processus à long terme, exige donc des étapes où
les nouveaux agents économiques peuvent jouer un rôle déterminant.
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