LES NOUVELLES FRONTIÈRES DE L'INTERVENTION SOCIALE

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L’intervention sociale semble avoir perdu ses frontières et subir l’onde de choc de dérangements en profondeur. Plusieurs auteurs ont réuni une série d’analyses concernant :
- la situation actuelle du « social », consécutive à l’effritement de la société salariale et à la vulnérabilisation des statuts et des protections - les controverses qui structurent ou inspirent les choix dans l’action sociale - l’évolution accélérée des métiers du social et le développement de demandes nouvelles de services
- l’impact de nouveaux modèles par comparaison entre la France, d’autres pays européens et l’Amérique du Nord.
Publié le : dimanche 1 mars 1998
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EAN13 : 9782296342972
Nombre de pages : 296
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Les n01lveUes de l'intervention

frontières soeiale

Collection Logiques sociales
fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions: Jacques Commaille, François de Singly, La questionfanliliale en Europe, 1997 Antoine Delestre, Les religions des étudiants, 1997. R. Cipriani (sous la direction de), Aux sources des sociologies de languefrançaise et italienne, 1997. Philippe Lyet, L'organisation du bénévolat caritatif, 1997. Annie Dussuet, Logiques domestiques. Essai sur les représentations du travail domestique chez lesfemmes actives de nzilieu populaire, 1997. Jean-BemardW ojciechowski, Hygiène mentale, hygiène sociale: contribution à l'histoire de l'hygiénisme. Deux tomes, 1997. René de Vos, Qui gouverne? L'État, le pouvoir et les patrons dans la société industrielle, 1997. Emmanuel Matteudi, Structures familiales et développenzent local, 1997. Françoise Dubost, Les jardins ordinaires, 1997. Monique Segré, Mythes, rites, symboles de la société contefnporaine, 1997. Roger Bastide, Art et société, 1997. Joëlle Affichard, Décentralisation des organisations etproblè111es e coordination d : les principaux cadres d'analyse, 1997. Jocelyne Robert, Jeunes chômeurs et fornzation professionnelle. La rationalité mise en échec, 1997. Sylvette Denefle, Sociologie de la sécularisation, 1997. Pierre-Noël Denieuil, Lieu social et développement écononzique, 1997. Mohamed Kara, Les tentations du repli cOlnmunautaire. Le cas des FrancoMaghrébins en général et des enfants de Harkis en particulier, 1997. Michel Bumier, Sylvie Célérier, Jan Spurk, Des sociologues face à Pierre Naville ou l'archipel des savoirs, 1997. Guy BajoitetEmmanuel Belin (dir.), Contribution à une sociologie du sujet, 1997. Françoise Richou, La Jeunesse Ouvrière Chrétienne (J.O.C.), genèse d'unejeltnesse militante, 1997. Claude Teissier, La poste: logique comlnerciale/logique de service public. La greffe culturelle, 1997.

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5539-5

Ouvrage

coordonné

par GUIDO DERIDDER

Les

DODveUes

frontières

de l'iaterveation

sociale

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1K9

Ont collaboré à cet ouvrage:
MICHEL CHAUVIERE, Directeur de Recherche CNRS, Paris

JEAN-NoEL CHOPART, Chargé de mission à la MIRE, Ministère du Travail et des Affaires Sociales, Paris
GUIDO DE RIDDER, Directeur du Laboratoire d'Etude et de Recherche Sociales, Institut du Développement Social, Canteleu-Rouen

ALAIN GREVOT, Correspondant de la revue Social Work in Europe, Association JCL T, Beauvais CLAUDE LEGRAND, Chercheur au Laboratoire d'Etude et de Recherche Sociales, Institut du Développement Social, CanteleuRouen PHILIPPE LE MOIGNE, Chercheur au Laboratoire d'Etude et de Recherche Sociales, Institut du Développement Social, CanteleuRouen
FREDERIC LESEMANN, Institut National de la Recherche Scientifique du Québec, Montréal

CLAUDE MARTIN, Chercheur au CNRS, Centre de Recherches administratives et politiques, Rennes EVERARDO MINARDI, Professeur, Université de Bologne (Italie) Département de Sociologie,

MONIQUE SASSIER, Rapporteur à la Commission Cohésion Sociale du Xlè plan, Paris MICHEL WIEVIORKA, Directeur d'Etudes à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris

Sommaire
Avant-propos

La perte des frontières du "social"
Changement de régime ou crise de l'intervention sociale? Guido De Ridder Un triple défi pour le travail social Michel Wiéviorka Page l 1 Page 37

Les familles et la demande de service. Enjeux de protection sociale, enjeux d'emploi ... .Page 47 Claude Martin

Tabous et controverses dans l'action sociale
Techniques sociales, entre idéal républicain et inspiration humaniste Michel Chauvière Page 79

Solidarité ou citoyenneté? Le catholicisme social dans les quartiers Claude Legrand
Ghettos et Underclass en Amérique du Nord: l'action sociale entre welfare et workfare Frédéric Lesemann

Page 109

Page 133

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L'impact de nouveaux modèles d'action Le travail social à l'épreuve du libéralisme: quelles régulations pour les professions de l'intervention sociale? Page 151 Jean-Noël Chopart Action sociale et action humanitaire: les avatars d'une liaison dangereuse Monique Sassier Le traitement de l'identité: aux origines d'un nouveau pacte socio-culturel ? Philippe Le Moigne L'éclatement des métiers du social Le travail social, une spécialité française? Alain Grevot
Les intervenants sociaux: modèles en Italie Everardo Minardi l'émergence de nouveaux Page 239

.Page

181

Page 201

Page 229

Les professions de l'intervention sociale: l'éclatement? Guido De Ridder

Page 257

6

A vant...propos
Guido DE RIDDER Directeur du Laboratoire d'Etude et de Recherche Sociales Institut du Développement Social 76380 Canteleu-Rouen

L'intervention sociale semble avoir perdu ses frontières. Les missions, les publics et les modes d'intervention sont fortement transformés. L'action sociale s'est efforcée de s'adapter aux rangements nouveaux (aménagement des compétences, des territoires, ciblage de publics différents...). Mais dans le même temps, elle a reçu l'onde de choc de dérangements en profondeur qui s'expriment en termes d'exclusion, précarité, problèmes ethniques, question urbaine, perte du lien social... Face à ces transformations majeures, le Laboratoire d'Etude et de Recherche Sociales, composante de l'Institut du Développement social, a organisé à Rouen en 1996 un colloque national dont le présent ouvrage se propose de rendre compte. L'objectif était de travailler les questions qui se posent aujourd'hui à l'intervention sociale et de réfléchir aux nouvelles voies que pourraient ouvrir les organismes qui remplissent des missions

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d'action sociale et bien entendu les personnels qui en sont les acteurs ou les agents. Ainsi ont été présentées et confrontées des analyses sur:
...

la situation actuelle du "social", consécutive à l'effritement
et à la vulnérabilisation des statuts et des

de la société salariale protections,
...

les controverses, voire les tabous, qui structurent

ou

inspirent les choix dans l'action sociale,
...

l'évolution accélérée des métiers du social, leur éclatement
de services auxquelles plus "profanes" que

et le développement de demandes nouvelles répondent éventuellement des interventions professionnelles,
...

l'impact de nouveaux modèles tels que celui de l'action
entre la France,

humanitaire ou du "workfare" par comparaison l'Italie, l'Angleterre et l'Amérique du Nord.

Les textes qui suivent reprennent ou complètent les communications présentées. Au...delà des analyses portant sur les facteurs de crise du « social» et sur les enjeux professionnels, on verra qu'une question transversale parcourt la plupart des contributions, celle de savoir si, à la sortie du 20è siècle, l'intervention sociale peut ou non espérer s'inscrire dans des frontières nouvelles. Que soient remerciés ici tous les auteurs pour leur participation et pour la mise en forme écrite de leurs travaux. Cet ouvrage n'aurait pas pu voir le jour sans leur amicale participation.

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-1La perte des frontières du « social»

Changement de régime ou crise de l'intervention sociale?
Guido DE RIDDER Laboratoired'Etudeet de RechercheSociales Institut du DéveloppementSocial

L'intervention sociale se laisse difficilement enfermer dans une définition. Son objet a paru longtemps pouvoir être assimilé, bien que de façon réductrice, à l'assistance, à la réparation ou au contrôle. Dans ses formes les plus institutionnalisées, le travaû social s'est construit d'une part comme intervention dans la famille, spécialement la famille ouvrière, d'autre part comme prise en charge de l'enfance handicapée ou en difficulté. Un troisième objectif, singulièrement présent dans le champ de l'animation et de l'éducation populaire, a pu être identifié à la promotion des personnes et des groupes et à la prévention. De ces origines, au demeurant fort simplifiées, l'intervention sociale paraît sortir de façon éclatée, tant en ce qui concerne son objet qu'en ce qui concerne son organisation, ses missions, ses modèles et ses métiers. Dans ce moment où l'intervention sociale est plus que jamais appelée à la rescousse pour endiguer les problèmes Il

sociaux, son champ connaît une déstructuration, son efficacité et les compétences de ses professionnels sont fortement mises en cause. L'affirmation d'une «crise du travail social» ne manque ni d'arguments ni d'analyses et se fait répétitive. On se propose ici, d'une part de caractériser quelques...uns des principaux éléments de transformation qui affectent le champ de l'intervention sociale et d'autre part d'examiner les ressorts et motifs de la thématique de la crise du travail social.

1. Les transformations l'intervention sociale

qui affectent le champ de

L'intervention sociale ...qu'on se gardera de définir trop prématurément... connaît de profonds remaniements que la plupart des observateurs et des acteurs réfèrent soit à la réorganisation de l'action sociale, soit à ce qu'il est convenu d'appeler le "déplacement de la question sociale". Ces deux plans, celui de la question sociale et celui des bouleversements des conditions de l'action publique, se superposent et interagissent ce sorte qu'il est parfois malaisé de distinguer ce qui s'enracine, sur une plus longue période, dans les transformations du contexte socio--économique et ce qui relève de la recomposition organisationnelle des politiques publiques. Disons, pour simplifier, que la question sociale concerne l'accrochage du social à l'économique et au politique, que la recomposition du champ du "social" concerne les rangements nouveaux des pouvoirs, des compétences et des responsabilités, et qu'enfin la crise de l'intervention sociale concerne les objectifs, les méthodes et les enjeux professionnels qui se font jour dans le champ qui était traditionnellement celui de l'action sociale. Le déplacement de la question sociale Tandis qu'au 19è siècle, la "question sociale" signifiait pour beaucoup la peur des classes laborieuses, réputées dangereuses, Emile Durkheim attribuait la crise sociale au changement de régime de solidarité: avec le développement de la société industrielle, la solidarité immédiate, "mécanique", ne suffit plus à protéger les individus; s'y substitue alors progressivement une solidarité "organique" qui fera de l'Etat le principal organisateur de la solidarité au travers du salariat et de la socialisation des risques. La question sociale n'est plus aujourd'hui celle du "danger ouvrier" et de la domestication de ses revendications, ni seulement

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celle de l'indigence et de la pauvreté perçue comme résiduelle et éradicable par un progrès social accroché au progrès économique. Pour Robert Castel, si la question sociale se pose explicitement sur les marges de la vie sociale, elle met aujourd'hui en question l'ensemble de la société. Il montre dans son dernier ouvrage, l'importance du rapport au travail et plus précisément au salariatl. Depuis le siècle dernier, le salariat est une forme essentielle de gestion des problèmes sociaux; sur la condition salariale ont été construits les identités et les protections, la généralisation des systèmes de protection devant mettre les individus et leurs ayants droit à l'abri des risques de la maladie, du chômage et de la pauvreté. Ce système a connu son épanouissement sous les Trente Glorieuses avec l'apogée de l'Etat,social. Le modèle de la société salariale et de "l'Etat,social arbitre" s'accompagnait de formes d'intégration essentiellement liées au travail et à la sociabilité familiale. L'effritement actuel de la société salariale produit en retour une onde de choc qui ébranle tout le corps social, « il y a là un effet
boomerang par lequel les problèmes posés par les populations qui échouent

aux bordures d'une formation sociale font retour vers son centre ». Qu'adviennent une distension des liens familiaux, ou un décrochage du rapport au travail, ou pire les deux à la fois, et les individus entrent dans des trajectoires de disqualification sociale ou plus exactement de "désaffiliation". Etre désaffilié, c'est être délié d'un état antérieur et cela se vit dans une trajectoire. Castel estime que la notion d'exclusion, utilisée à tout,va, n'a plus grand sens2. C'est une notion négative qui ne rend pas compte de la diversité des situations, ni de la trajectoire des individus, ni de leur vécu, ni de leur avenir. Les individus ne sont pas statiquement dedans ou dehors, "in" ou "out", pour reprendre l'expression schématique d' Alain Touraine. Selon Pierre Rosanvallon, la question sociale au 19è siècle n'était pas l'exclusion mais la condition salariale. Le problème
1 Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Ed. Fayard, 1995 2 Sur l'exclusion, il faut signaler particulièrement le numéro 34 de la revue Lien social et Politiques, intitulé Y-a-t-il des exclus? L'exclusion en débat, avec des contributions de Castel, Chopart, Autès, Lesemann, Ion, Le Moigne, De Ridder, Legrand, 1995

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n'était pas tant celui des individus qui étaient hors du marché du travail que celui des conditions de vie du très grand nombre des ouvriers qui se situaient en bas de la pyramide salariale. Au 20è siècle, la mise en place de l'Etat...Providence a apporté des réponses essentiellement sous la forme de revenus de substitution et créé un régime complexe de prestations essentiellement liées à la perte temporaire de salaire. Ces mécanismes sont devenus inaptes à gérer l'éloignement durable du marché du travail que connaissent des populations de plus en plus nombreuses. La "nouvelle question sociale"3 résulte notamment de l'épuisement, à la fois des principes et des financements, des deux grands dispositifs que sont les assurances sociales et le système des allocations de chômage. Rosanvallon estime que pour les populations exclues, il ne suffit plus de mettre en place des procédures automatiques ou des actions de compensation dans une perspective de gestion classique mais qu'on doit développer d'autres modes de prise en charge basés sur la gestion individualisée de l'insertion. Pour Jacques Donzelot, la crise du social résulte de la perte de capacité du politique à produire des arbitrages entre l'économique et le social: le politique s'étant subordonné à l'économique, il n'est plus l'inventeur d'un pacte social mais se trouve réduit à faire la voiture...balai et à ne proposer qu'un social de consolation: "le social n'est plus la récompense du travail mais la
consolation de sa perte. Il s'éloigne de l'économique, devient le moyen de prise en charge de ceux qu'il rejette, de leur installation dans une vie inférieure, celle du secours aux inutiles"4.

Tandis qu'auparavant, la question sociale opposait des forces sociales à l'économique, aujourd 'hui, du fait de la décomposition de la société salariale statutaire, elle surgit sous la forme spectaculaire de l'exclusion dont les victimes, que Donzelot désigne comme "non-forces sociales", n'ont aucune capacité de s'opposer, de s'organiser et d'avoir quelque prise sur le système de production. La prise en charge des" normaux inutiles" appelle des stratégies d'insertion d'un type nouveau, un "social du 3è type". Après le social de la protection et de l'indemnisation, s'esquissent les traits d'un social renouvelé: plutôt que de garantir le progrès du social par la maîtrise de la croissance, il incomberait à l'Etat de
3 Pierre Rosanvallon, La Nouvelle Question sociale, Seuil, 1995 4 Jacques Donzelot, L'avenir du social, in Esprit, mars 1966, p. 66

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"produire

la société, de négocier l'entrée de chaque individu

en son sein" ,

de revivifier une conception contractuelle du lien social; et il incomberait au travail social d'abandonner son rôle de tutelle des populations marginales au profit d'une relation contractuelle d'insertion dont l'enjeu est la réalisation par l'individu d'un projet personnel de production de sa place et de son identité dans la société. T out en accordant toute son importance au renouveau de la lutte contre l'exclusion, Robert Castel semble plus pessimiste sur les capacités de l'intervention sociale d'intervenir sur ses causes; il ne perçoit pas de véritable alternative à une société salariale en "déconversion", il considère que la désaffiliation qui résulte de l'effilochage des mécanismes de protection laisse les individus dans le vide et l'incapacité de passer de réels contrats. Enfin, il souligne qu' "on ne fonde pas la citoyenneté sur de l'inutilité sodale"5 et que sans redistribution des ressources rares, c'est...à...direessentiellement sans partage du travail, on ne pourra pas assurer un minimum de dignité
aux "naufragés de la société salariale".

La modification des objets de l'action sociale La raréfaction de l'emploi, et en particulier celui des moins qualifiés, la tension du marché du travail, l'augmentation du chômage et surtout du chômage de longue durée, la faible productivité (du moins en termes d'accès à l'emploi) de l'énorme entreprise de qualification des jeunes, l'absence d'illusions sur un magique retour au plein emploi que nul n'ose raisonnablement escompter, tous ces facteurs ont eu pour effet de déplacer les politiques sociales traditionnelles vers les politiques de l'emploi. Jusque dans les années 1970, le "social" s'est donc décomposé en deux champs: d'une part la question ouvrière dont la régulation se négocie au sein de l'entreprise, essentiellement via le salariat, ses conditions de travail, sa rémunération, son éligibilité à des droits dérivés de la condition salariale; d'autre part, l'action sociale vise essentiellement la sphère hors.-travail : l'éducation, la famille, le logement. L'absence du lien au travail (ou sa précarité ou sa labilité) n'est alors que l'une des variantes de la déviance. L'intervention sociale consiste alors en un travail d'acculturation, davantage sans doute qu'en contrôle social.
5 R. Castel, op. cit., p. 429

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Depuis, l'action sociale a été lourdement débordée par la crise de l'emploi. La question ouvrière, pour n'avoir su ou pu sortir de l'entreprise, paraît actuellement exsangue alors que les politiques sociales ...surtout sur le versant travail social... ont à faire face à l'irruption d'une demande où le travail d'acculturation est littéralement aspiré par l'urgence de revenus et/ou de travail. Désormais, les nouveaux mots d'ordre sont l'insertion et l'accès aux droits (à un revenu minimum, à la santé, etc.). L'action sociale voit son centre de gravité se déplacer à mesure que montent en scène l'exclusion et les problèmes de la ville. Ses publics sont caractérisés aujourd'hui par leur nombre croissant et leurs situations de plus en plus hétérogènes. Certes, pour une part importante, ils restent les populations...cibles de l'action sociale traditionnelle (enfance, handicapés, personnes âgées) mais ils sont fortement concurrencés par des demandes croissantes émanant de jeunes adultes, de familles endettées, de personnes isolées, etc. Comme le rappelle opportunément le rapport Durrleman,
"l'appellation fréquente de publics en difficulté ne concerne pas une entité

homogène, a fortiori actuellement"6. De même la catégorisation d'« exclus» ne rend aucun compte de la diversité des trajectoires qui peuvent y mener, ce qu'ont mis en évidence toutes les études récentes'. De plus, l'exclusion est une situation potentiellement instable. Bref, la définition des catégories de publics par la désignation de populations...cibles fonctionne assez mal dès qu'elle cherche à s'appliquer aux nouvelles situations à traiter. L'élargissement de l'action sociale a pris un certain nombre d'institutions et de professionnels en porte...à...fauxavec leurs rôles antérieurs. Le RMI en. est un exemple caractéristique. Dans le volet Insertion, co...piloté par l'Etat et le département, les modèles traditionnels d'intervention ont subi une série de chocs: L'autonomie professionnelle des travailleurs sociaux s'est heurtée au contrôle direct par les instances politico...techniques ; la confidentialité des "face à face" avec le client a dû être partiellement levée par l'exigence de diagnostics et de contrats écrits; il a fallu rendre la pratique professionnelle, son langage, ses finalités, sa
...

6 Commissariat Général au Plan., Redéfinir le travail social, réorganiser l'action sociale, atelier présidé par Antoine Durrleman, La Documentation Française, 1993 , Le RMI à l'épreuve des/aits, Ed. Syros, 1991

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dimension éthique compréhensibles aux non...professionnels et tout particulièrement aux élus. ...Le fonctionnement sectoriel des travailleurs sociaux a rencontré l'exigence de développer du partenariat avec de nouveaux interlocuteurs (formation professionnelle, centres de bilan, entreprises...) . ...Le suivi dans la durée a d'û être reconsidéré au profit de projets définis dans le temps, avec des échéances et des évaluations. Le RMI a à la fois révélé l'ampleur de la question sociale, mais aussi les difficultés du travail social, de ses institutions et de ses personnels à opérer ce qu'on peut véritablement appeler une conversion en termes d'outils institutionnels, de formation des personnels, de remaniements des priorités8. Une réorganisation de l'action publique L'action sociale de cette fin du 20è siècle est le produit complexe et conjugué de la crise économique, de la montée des exclusions et des rangements nouveaux issus de la décentralisation. La décentralisation, élément politique majeur, a eu ...et a toujours... des effets directs sur les services et les personnels de l'Etat, sur ceux des collectivités locales, et des effets indirects sur les organismes d'action sociale oeuvrant dans le sillage de l'Etat, Caisses d'Allocations Familiales et Associations. On peut lire la décentralisation comme devant répondre à deux objectifs:
...

Un objectif de transfert vers les collectivités locales

chargées de répondre localement aux "besoins sociaux" et d'enrayer les risques de désagrégation sociale. Ce transfert leur attribue la

8 Le Service Social semble avoir largement fait les trais de ces transformations. Le Service Social s'est trouvé dans une position très inconfortable, alors qu'il a instruit les 2/3 des contrats d'insertion du RMI. Les assistantes sociales, accusées de tous les dysfonctionnements, partagées entre leur appartenance corporative et leur allégeance à leur institution (département, CAF), ont tenté de s'appuyer sur leurs compétences traditionnelles pour hasarder leurs conduites. Or ces compétences sont davantage tournées vers l'insertion "sociale" et la sphère privée des familles. Elles sont mal à l'aise (et délèguent à d'autres) sur la formation et l'emploi. TI leur faudrait réviser leurs attitudes détentrices d'informations, utiliser un autre langage que psychorelationnel, faire comprendre ce que sont leurs techniques, accepter l'évaluation, comprendre le mode d'emploi du partenariat, se confronter à d'autres problématiques (en particulier celles du "monde économique")...

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charge des missions traditionnelles d'aide sociale mais aussi les questions d'insertion dans le marché local du travail.
,

Un second objectif serait de produire plus de démocratie.

Non seulement il s'agit de rompre avec les normes d'intervention sociale édictées d'en haut de façon à permettre l'adaptation aux situations locales, aux problèmes spécifiques, de mettre les interventions en rapport avec les besoins du terrain, ce que la machine administrative et étatique ne peut que difficilement prendre en compte, mais ce "plus de démocratie" passerait par un renforcement des responsabilités politiques locales (et de la possibilité' de les sanctionner positivement ou négativement à l'occasion des suffrages). Le rapprochement de la décision et de l'action permettrait aux citoyens de disposer des moyens d'exercer leur appréciation sur une substance plus tangible. Pour l'essentiel, l'action sociale locale est entre les mains de nouveaux responsables: les élus et les services des Conseils Généraux. Dans les années qui ont immédiatement suivi la décentralisation, beaucoup d'institutions, d'associations, ont craint des bouleversements rapides: déconventionnements, redéploiement des moyens et des budgets, changements de cibles, etc.9. En fait, les Conseils Généraux ont d'abord géré l'héritage, digéré la nouvelle situation, se contentant d'assumer le transfert des compétences et des moyens (dotation financière, dotation en personnel). Cette phase est désormais dépassée: dans tous les départements les Conseillers Généraux tiennent aujourd'hui à leurs prérogatives et, à ce titre, entrent en négociation, voire en compétition, avec les autres acteurs (l'Etat local .-.enl'occurrence les services préfectoraux" les CAF ,.les Villes). Les élus manifestent aujourd'hui des attentes très aiguisées de visibilité et de rentabilité de l'action sociale et estiment normal d'avoir non seulement la maîtrise des secteurs et des services qui dépendent d'eux mais également d'avoir une emprise sur les opérations dont ils contribuent au financement (et certains ne manquent pas de rappeler le principe: "qui paie décide").

9 C'est le dur « Choc des légitimités », selon l'expression de Michel Chauvière, Le travail social, le choc des légitimités, in Le Monde diplomatique, janvier 1985

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De nouvelles politiques publiques De son côté, l'Etat conserve ses rôles de maintien de la cohésion sociale et de solidarité nationale. Alors qu'il paraissait devoir s'éclipser de l'action sociale locale, il y intervient néanmoins selon de nouvelles modalités et pour deux types de motifs: pour tenter de réinvestir le local et y inscrire ses orientations (certains disent "imposer") ; pour éviter les trop grandes disparités dans les choix locaux, éventuellement créatrices d'inégalités territoriales dans le traitement des problèmes des populations. On a donc assisté à de nouvelles interventions étatiques qui visent à la fois la régulation de la décentralisation et de ses dérives, et la création d'un nouveau système de rapports entre le centre et la périphérie. Beaucoup des nouveaux outils de l'Etat se voulaient une réponse au déplacement des problèmes sociaux. Schématiquement, on peut distinguer trois directions: minimum, mais il n'est pas le premier minimum social (AAH (allocation pour adulte handicapé), APl (allocation de parent isolé)... sont en place avant lui). L'intégration urbaine avec les politiques de la ville, du
...

-Le

revenu,

avec

surtout

la mise en place

du

revenu

logement, de prévention de la délinquance... ...L'emploi avec les dispositifs de formation professionnelle, d'insertion, mais aussi les dimensions Emploi-Développement dans les politiques de développement social urbain, la dimension insertion par l'emploi du RMI... Les nouveaux outils de l'Etat présentent un certain nombre de caractéristiques communes: territorialisation, globalisation, mobilisation, finalisation temporelle. D'abord, ils définissent des aires d'application. C'est le "territoire", comme l'appellation s'en est imposée, qui est supposé produire de l'articulation entre les politiques nationales et le problématique "local". La nouveauté de ces territoires, "positivement discriminés", diversement périmétréslO, doit cependant être nuancée. Certains en effet sont anciens et dotés de compétences identifiées, mais ce qui est ici nouveau est la prise en

10 Aires communales des Conseils Communaux de Prévention de la Délinquance, sites Ïnfta-communaux de Développement Social Urbain, bassins d'emploi avec les Missions Locales, Commissions Locales d'Insertion dans le cadre du RMI, Contrats de ville, zones franches, Zones Urbaines Sensibles, etc.

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compte sur leur périmètre de politiques thématiques (la délinquance, l'emploi, etc.) ou catégorielles (l'emploi des 16~2Sans, etc.). Les dispositifs étatiques prônent une prise en compte des problèmes plus globale et moins sectorielle. Ces nouveaux outils n'ont pas cependant annulé les anciens et la décision de globalité se heurte de façon permanente à l'empilement catégoriel. La formation des moins qualifiés en est un exemple. Le modèle d'intervention incite à de nouvelles formes de mobilisation: la création d'une nouvelle dynamique locale (décloisonnement des acteurs, logique interpartenariale, implication de multiples administrations de l'Etat...). Cette mobilisation, présentée comme nécessaire à la réussite des programmes et à la mise en cohérence des partenaires, a aussi des mobiles budgétaires: faire participer financièrement les collectivités locales aux missions d'intérêt national de l'Etat. Enfin, les nouvelles politiques publiques fonctionnent sur des actions finalisées dans le temps, soit par le biais d'une politique de quota à atteindre dans tel délai, soit par une contractualisation pluriannuelle. Les difficultés de ces dispositifs sont bien connues: Difficultés du partenariat: celui..ci peut être volontaire de façade, contraint... Les plaintes les plus fréquentes portent cependant sur l'association inégalitaire de partenaires réputés égaux. La crainte est d'être un partenaire~potiche, ou otage, ou sommé de sous~traiter pour des actions qu'on ne lui demande ni d'élaborer, ni de décider. Difficultés liées à la lenteur inhérente à la constitution d'un "milieu d'oPérateurs locaux" et à l'acculturation commune de ce milieu de façon qu'il dispose au moins d'un langage commun; cette lenteur s'oppose à l'injonction à la rapidité de résultats ou de visibilité. ~Difficultés de décloisonner les services (et d'inventer les souplesses institutionnelles pour le faire) pour oeuvrer ensemble sur une communauté d'objectifs parfois de surface. Les nouveaux dispositifs appellent une administration de mission plus qu'une administration instituée. ~Absence de réelle mobilisation des administrations, ou insuffisance des moyens (par exemple ceux de l'Etat local qui réduit la présence des services déconcentrés de l'Etat à une présence symbolique).
~ ~

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"La Einalisation dans le temps entre souvent en contradiction avec le traitement au long cours estimé nécessaire pour les problèmes complexesll. Elle percute également la temporalité des institutions qui ne souhaitent pas s'assujettir au cadre pluriannuel des politiques contractualisées, du moins pas au point d'y perdre les conditions de leur pérennité. "Enfin, l'action globale, qu'il s'agisse de territoires ou de catégories de populations, ne cesse de se heurter à la nécessité de suivis individualisés, c'est"à"dire à la prise en compte singulière des personnes. Les évaluations des nouvelles politiques publiques ont souligné à de nombreuses reprises un déficit de savoir"faire des partenaires en matière d'action sociale, une dispersion des interventions des services locaux de l'Etat, une très irrégulière mobilisation des collectivités territoriales. Une montée des villes Sans doute les villes apparaissent"elles comme n'ayant, jusque récemment, que des rôles limités en matière d'action sociale. Pourtant, elles gèrent de larges secteurs qui interpénètrent ceux de l'action sociale: petite enfance, jeunesse, personnes âgées... Elles disposent de structures et d'équipements en gestion directe, en concession, ou en dépendance indirecte crèches, centres d'animation équipements sociaux et de loisirs... Beaucoup de municipalités sont fortement présentes sur le terrain de l'action sociale, ne serait ce que par voie de représentation ou d'apports financiers dans un certain nombre d'associations. L'un des effets de la décentralisation mais également de changements d'attitudes de leur part, est l'exigence accrue d'élus municipaux de grandes ou moyennes villes, sinon de piloter l'action sociale locale, du moins d'être investis du rôle d'incontournables interlocuteurs. De par leur légitimité électorale, les Maires peuvent prétendre parler et agir au nom de l'intérêt général de leur collectivité, ce qui n'est pas le cas d'autres acteurs qui sont

Il Cette contradiction s'exaspère en particulier lorsque la visibilisàtion de l'action appelle une "logique des coups médiatiques" et que l'innovation se mesure à l'intérêt des médias locaux ou à la descente sur le terrain de tel ministre, et non à 1'effet sur les populations.

21

davantage porte...parole de leur institution, associatif ou professionnel.
~

de leur groupement

Sans doute la décentralisation et les nouveaux modes
d'intervention de l'Etat contribuent...ils à exaspérer chez les édiles municipaux la volonté de maintenir et d'accroître leur légitimité et leur marge de pouvoir discrétionnaire. Dans beaucoup de départements, les grandes villes regroupent souvent le quart, au moins, de la population départementale et fréquemment entretiennent des relations de rivalité avec le Conseil Général. Les maires des villes grandes et moyennes sont souvent dotés d'une légitimité à un autre niveau de représentation que celui de la commune: ils sont conseillers généraux, députés ou sénateurs dans les villes les plus importantes. Cette assise à plusieurs degrés comporte de multiples implications, par exemple la disposition de circuits d'information aux différents échelons, la faculté de .faire avancer ou de traiter certains dossiers par des voies plus rapides, la possibilité pour l'élu d'utiliser sa présence à des niveaux "supérieurs" pour faire bénéficier ses mandants de dérogations, pour drainer des financements sur son territoire.. .12 Ces modes de fonctionnement ne sont pas nouveaux; ils prennent toutefois une efficacité nouvelle dès lors que les villes accroissent considérablement leurs domaines d'intervention dans le cadre des "politiques de la ville", des dispositifs d'insertion, des Plans Locaux de l'Habitat, etc. C'est aussi par le canal de leur CCAS, ou d'associations liées à la municipalité, que bon nombre de villes ont élargi leurs missions traditionnelles d'aide sociale à des domaines tels que l'insertion ou la formation, voire le développement économique. La plupart des dispositifs et des actions dans lesquels les villes s'inscrivent impliquent des formes de contractualisation. On peut évidemment se demander pourquoi l'Etat contracte volontiers avec les villes: reconnaissance de leur légitimité territoriale certes, mais peut...être également sont..-elles des partenaires "plus faciles"... que les Conseils Généraux ? L'élargissement du champ d'intervention a entraîné la création de nouvelles fonctions (chargés de mission...formation, chefs de projet, coordonnateurs...), la mise en place d'outils spécialisés
12 Voir ce qu'en disait déjà P. Grémion dans Le pouvoir périphérique, Seuil, 1976 et l'article d'Yves Meny, La république des fiefs, in Pouvoirs, n° 60, 1992

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(observatoires). Ces créations "font signe", leur existence même est symboliquement chargée; perçues dans le registre de l'expérimental ou de l'exemplaire, elles sont porteuses de significations qui dépassent la poignée de postes ou d'initiatives concernés.

2. La thém.atique récurrente social

de la crise du travail

Dans les pages qui précèdent, on a mis l'accent sur le champ dans lequel opère le travail social; cette approche conduit à montrer que ce sont les recompositions et les rectifications des frontières de ce champ dans le contexte socio--économique actuel qui déterminent les pratiques et les représentations des travailleurs sociaux. Autant cette approche est nécessaire, autant elle reste limitée et fait fi de l'histoire, des permanences et des changements qui sont en oeuvre dans le corps professionnel lui...même et dans les références et les modes d'action qui animent ces intervenants sociaux. Dès lors que le regard est porté sur les professionnels eux...mêmes, revient inévitablement la thématique de la crise du travail social. "Ce qui frappe dans les débats sur le travail social, c'est le caractèreredondant de certaines interrogations", constate Michel Autès qui voit dans ces interrogations trois thèmes récurrents: celui de la crise des professions et du malaise des professionnels, celui de l'unité ou de la diversité des professions et des interventions sociales et, enfin, une interrogation radicale sur l'existence même du travail social comme corps professionnel et mode d'intervention de la société sur elle...même,le terme ne représentant, pour certains, rien d'autre qu'une commodité de désignation administrativel3. Certes, la crise du travail social est un thème classique mais on doit considérer aussi en quoi ses éléments sont aujourd'hui pour partie très nouveaux. S'il n'était que bousculé, le travail social n'exigerait que des procédures de repositionnement ; or, peut...être sont...celes objets mêmes de l'intervention sociale qui sont en cours de transformation. A quoi sert le thème de la crise? Déclarer qu'il V a crise peut être entendu de multiples façons. Est...ceune réalité tangible ou une simple métaphore 1Joue...t...
13 Michel Autès, Le travail social indéfini, in Recherches et Prévisions, n° 44, 1996,p.l

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on les Cassandre, emprunte...t...on les voies de la dérision ou de la provocation? Utiliser le langage de la crise pour désigner la réalité nourrit diverses positions à l'égard du moment présent: l'une consiste à tenir la crise pour un travail de simple régulation, une autre la prend pour une mutation en train de s'accomplir, une troisième la considère comme messagère de la perte d'un équilibre (la crise n'annonce rien de bon, elle signe "la fin d'une époque", heureuse, à laquelle se substituera un temps de chaos ou de non... sens) ; une autre position encore est l'attente ou l'espoir de la crise, appelée comme une délivrance par rapport à une situation qui est insupportée. L'existence de ces différents registres rend impropre une interprétation univoque du recours au thème de la crise. On peut noter le grand nombre de textes qui empruntent la perspective de la crise, parlent de bousculement, d'éclatement, d'épreuve ou adoptent le vocabulaire de la mort, de la décomposition, du détraquement. Je n'en citerai qu'une dizaine: Le travail sodal en retard d'une crise? Economie et Humanisme, n° 286, novembre 1985 Le sodal à l'éPreuve du néolibéralisme, Cahiers CRTS, n° 14, 1988 L'éclatementdu social, sous la direction de Le Gall, Martin, Soulet, sous...titre Crise de l'objet, crise des savoirs ?, CRTS, Université de Caen, 1989 (une vingtaine d'articles et des débats) Le travail social à l'éPreuvedu territoire,Jacques Ion, Ed. Privat, 1991 Crisesdu travail social, Jean...Noël hopart, in Mire Info, juin C 1991 La crise du travail social: l'urgence d'une réflexion de fond, ASH n° 1 762, 1992
La crise du travail social: étendue et limites, Danilo Martinelli

et Michel Wieviorka, in Migrants...formation, n° 88, 1992 Les travailleurs sodaux : crise du recrutement et formation, APCG, 1993 Universalisme et relativisme culturel: crise et perspectives du travail social, Michel Wieviorka, in Sauvegarde de l'enfance, n° 4, 1993 Des professionsen crise, Jean...Noël Chopart, in Informations sociales, n° 38, 1994

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Crise du travail social, malaise des travailleurs

sociaux, François

Aballea, in Recherches et Prévisions, n° 44, 1996 Pourquoi ce pessimisme consensuel, ces emprunts au discours de caractère apocalyptique? Les fins de siècle sont...elles difficiles, l'antique crainte millénariste se manifeste...t...elle s'agit...il là, d'un mode de défense catastrophiste qui permet de "tenir" en constatant que le pire n'est pas encore arrivé? Ou seulement d'un maniérisme du déclin? Au vrai, la littérature sur le travail social n'est pas la seule à tenir le discours du malaise et de l'épreuve. Au tournant du siècle dernier, l'inquiétude du monde occidental se manifestait dans des diagnostics pessimistes sur l'époque contemporaine: Nietsche annonçait "le créPuscule" (des idoles), Freud voyait "le malaise" (dans la civilisation), Spengler prévoyait "le déclin" (de l'Occident), Arrendt analysait "la crise" (de la culture). Plus près de nous, d'autres ont annoncé la fin de la famille, la mort de Dieu, la disparition des mâles (en l'occurrence les pronostics n'étaient pas très justes I). On peut noter l'importance actuelle des thématiques de la désertification (des espaces de pensée, ère du vide, quête du sens, ou des espaces naturels), du déclin (achèvement d'une période, âge d'or révolu, fractures...), des valeurs qui sont toujours en train de s'effondrer.. . L'annonce est...elleconstat ou prédiction, faut...il y voir un attrait pour l'évocation de la mort? "L'annonce d'une mort suppose
des signes préalables de la déliquescence, des effets déjà très virulents de

la décomposition par la maladie"14. Il ne s'agirait donc pas de morts accidentelles. Le défunt ne disparaît pas d'un coup. Il s'agit de morts lentes, d'agonies. C'est pourquoi on pourrait se permettre d'annoncer la fin prochaine, voire même s'autoriser à porter le coup fip.al au condamné. Ainsi, dit...on péremptoirement que le travail social est "mort...né"15,que l'animation socioculturelle est "enterrée". Il y aurait ainsi une sorte de service euthanasique à aider le moribond à partir. Pour une part, ce sont en quelque sorte des jeux de croque...mort. A moins qu'il ne s'agisse d'autre chose, par
14 Henri-Pierre Jeudy, L'annonce de la mort du social, in L'éclatement du social, sous la direction de D. Le Gall, C. Martin, M.-H. Soulet, CRTS, Université de Caen, 1989 15 Jean-Noël CHOPART, Le travail social ou chronique d'une mort annoncée, in Groupe familial, juin 1992

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exemple de se débarrasser d'ancêtres honteux, de se frotter les mains en sortant du cimetière en se disant "on va pouvoir enfin passer à autre chose", auquel cas c'est un discours des postulants qui cherchent à placer au mieux leurs compétences. Peut,être faut,il en effet signifier la fin de ce qui précède pour affirmer la nouveauté, la volonté de rupture ou de liquidation. Ainsi, on annoncerait la crise d'un secteur professionnel pour l'écarter, ou le contraindre à se modifier. Enfin, parler de crise servirait aussi à ceux qui la ressentent à véhiculer de la plainte, à exprimer du malaise, à marquer de la souffrance, ce qui est très probablement le cas pour une partie des professions sociales. La crise ne date pas d'aujourd'hui La crise peut être définie comme perturbation ou rupture d'équilibre, remise en cause des valeurs, tensions ou conflits. Elle se développerait en plusieurs phases: incubation, effervescence, indécision, résolutionl6. Le diagnostic d'une crise nécessite une comparaison avec un état antérieur stable, ou du moins différent. On présuppose donc une antériorité quasi mythique d'un secteur social où l'espace professionnel apparaissait plus cadré et délimité, moins inquiet et moins secoué, perspective bien incertaine si l'on considère que le champ du social et des professionnels qui y oeuvrent est un espace de tension, nullement clos ni clairement circonscrit. Dans ce secteur professionnel, la crise est une sorte de constante depuis 25 ans, c'est,à,dire en fait depuis que l'appellation de travail social s'est répandue pour regrouper les métiers d'assistante sociale, d'éducateur et d'animateurl7. L'histoire de cette appellation, traduction du tf social worker tf, est retracée par Ion et. Tricartl8, pour lesquels cette dénomination confère une fausse unité à une nébuleuse de métiers. En fait, les professions resteront peu structurées, le milieu professionnel restera complexe et se complexifie davantage aujourd'hui.
16 Selon M. Dobry, Sociologie des crises politiques, Presses de la FNSP, 1986 17 Le terme Travailleur social existait depuis bien plus longtemps: une association de 1922 intitulée Associations des Travailleuses Sociales s'est renommée Association Française des Travailleurs Sociaux en 1950 ; elle concernait les assistantes sociales. 18 Jacques Ion, Jean-Paul Tricart, Les travailleurs sociaux, Ed. La Découverte, 1984

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Vers 1970, se fait jour un plaidoyer en faveur d'un "travailleur social unique", avec des réticences toutefois chez les assistantes sociales; les diverses spécialités professionnelles préexistantes ne seraient que des déclinaisons d'un même métier polyvalent. De même, se répand l'image d'un travail social apte à prendre en charge non seulement l'inadaptation et la prévention de l'inadaptation d'une personne ou d'un groupe, mais aussi l'intervention auprès des groupes" adaptés" . Le contenu de l'appellation s'élargit et est accompagné d'usages flous ou surréalistes tels que "le travail sodal, c'est celui qui vise tout l'homme et tout dans l'homme", "le travail sodal, c'est le corps sodal en travailf1. Ce bel emballement va conduire toutefois très vite à des réflexions et à la remise en cause de ces prétentions. Notamment avec la publication d'un numéro de la revue Esprit en 1972 qui a eu un immense écho sous le titre Pourquoi le travail social et dont la page de couverture annonce ce qu'on nommera la crise du contrôle social :
"Pourquoi le travail sodal ? Souhaitez...vous être animés sodo...culturellement, assistés sodalement, éduqués sPédalement, conseillés conjugalement? Vos enfants sont...ilsvacdnés ? Votre budget est...ilrationnel? Etes...vous autonomes? Les travailleurs sodaux ont ainsi mission de vous prendre en charge ...pas vous peut...être, pas encore, mais des centaines de milliers de gens en marge, plus ou moins brouillés avec le travail et l'ordre En six ans, leur effectif a doublé; voilà qu'ils sont 75 000. D'où viennent...ils ? Que font...ils : un métier paramédical ou supra...polider ? La division de la France en secteurs d'action sodale en fera...t...elleles nouveaux hussards de la RéPublique, ou les prêtres de l'idéologie sanitaire? La politique les interpelle; sont...ilsen train d'inventer de nouvelles solidarités, un noulf/eau militantisme? Et vous, travailleurs sodaux, qui dites...
vous que vous êtes?
»

Cette revue fait état du malaise d'un certain nombre de travailleurs sociaux et surtout en propose une analyse: le travail social y est désigné comme l'une des procédures de surveillance et de correction qui assurent le maintien de l'ordre social. Ce numéro, réédité sous le titre Normalisation et contrôle sodal, opère un déplacement décisif en inscrivant le travail social au registre des institutions "disciplinaires". Ce regard s'inspire des analyses de Foucault (qui visaient en fait le monde de l' enfermement

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psychiatrique). Quoiqu'il en soit, la grille de lecture en terme de contrôle social a du succès, d'autant que des travailleurs sociaux commencent à avoir des démêlés avec la justice ou des conflits retentissants sur les méthodes éducatives. Sur un mode plus politique, des analyses dénonciatrices sont développées par la revue Champ social qui réunira une série d'articles dans un ouvrage intitulé Champ social en 1976 mettant en avant le thème du travailleur social répressif. On peut y lire que le travailleur social est" le chien de garde du capitalisme", et qu'" il faut lutter pour le dépérissement du travailleur social". On y trouve des formules telles que: "nous ne serons pas les barbituriques des luttes urbaines", "nous ne sommes pas les flics de la jeunesse". Bref, l'idéologie de l'assistance est mise en question par ces écrits accusateurs. Ces positions et ces prétentions s'émousseront à l'approche des années 80. N'empêche, les années 70 auront, paradoxalement, d'un côté mis en examen le travail social, de l'autre, elles auront donné un statut, une place dans le débat et surtout une visibilité que les travailleurs sociaux n'avaient pas auparavant. Cette période de mise en question ne produit pas une unité du travailleur social mais en revanche lui procure une définition extensive. U ne culture professionnelle et des référentiels réorientés Dès l'origine, les travailleurs sociaux ont été très attachés à des formes d'intervention faites de proximité ou de gestion directe spécifiquement en direction des familles, de l'enfance ou de la jeunesse. Ces interventions étaient destinées, dans la période d'expansion, d'une part a accompagner les familles dans la gestion de leur vie quotidienne, donc situé sur les versants de l'accès aux droits et de l'économie domestique, d'autre part à faire recoller au peloton les personnes (et plus rarement les groupes) en difficulté. d'intégration sociale. Ces deux finalités ont longtemps été présentées comme les deux pans nécessairement liés de la prévention et du traitement, avec très peu de clivage entre les diverses institutions sociales sur ces objectifs généraux. Avec la crise économique, son installation, ses effets sur l'emploi et les revenus primaires, l'attente publique comme les tâches nouvelles demandées aux travailleurs sociaux, ont désigné une nouvelles frontière, précisément celle qui fait se jouxter les

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politiques sociales et celles de l'emploiI9. Ce déplacement est également devenu sensible avec l'injonction à s'inscrire dans les dispsositifs liés à la « question urbaine» et destinés à endiguer les violences et les désagrégations. Tout cela n'a pas manqué de remettre en cause les modes de structuration de l'action sociale et d'orienter le travail social vers de nouveaux mandats, interrogeant du même coup les référentiels traditionnels des professions sociales. Ces déplacements peuvent entrer en contradiction avec les modèles des professionnels, du fait du rapprochement des élus, de l'introduction de référentiels techniques (projet, échéancier, évaluation...) et de préoccupations issues d'autres champs (la formation professionnelle, l'aménagement urbain, la micro... économie, etc.). En dehors de la poignée de travailleurs sociaux directement employés par les dispositifs transversaux, ces nouveaux modes d'action exercent sur les travailleurs sociaux une influence considérable: symbolique d'abord à cause de l'image d'un autre travail social possible, plus" collectif", "partenarial", "participatif", concurrentiel ensuite en ce sens que l'intervention sociale y prend d'autres formes, y appelle de nouveaux professionnels (chefs de projet, etc.) souvent venus d'ailleurs que du sérail social. Crise du rapport aux organisations La décentralisation a rendu sensibles de nouveaux enjeux (clientélisme, proximité/éloignement par rapport aux élus...), a donné au département des moyens financiers importants lui permettant de servir ses choix politiques, lui a fourni l'autorité sur des personnels sociaux pour lesquels l'ancien rattachement à l'Etat représentait un lien de dépendance assez lâche. En particulier, les missions et personnels de polyvalence de secteur relèvent désormais de ses responsabilités. Les directions des institutions en charge du social attendent de la part de leurs intervenants sociaux un loyalisme plus affiché à l'égard de l'institution. Du point de vue des pratiques et des agents, les débats ne sont pas moindres: travail individuel ou collectif, économie sociale ou familiale, évaluation ou compte rendu de l'efficacité, interprétation de la "demande" des usagers ou offre de service,
19 Ct: De Ridder, C. Legrand, J.L. Outin, Le RMI et l'archipel de l'emploi, in Revue Française des Affaires Sociales, n° 2, avril-juin 1991

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