Les nouvelles frontières du genre

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Comme l'a relevé la théorie féministe, l'opposition entre sphère publique et sphère privée est porteuse de rapports de genre inégalitaires, le masculin ayant été associé au public et le féminin au privé, contribuant à reléguer les femmes dans la sphère domestique. Mais l'entrée massive des femmes sur le marché du travail ou leur participation politique croissante, semblent avoir changé la donne. Dans ce nouveau contexte, la division public/privé joue-t-elle encore un rôle dans la reproduction des inégalités de genre ?
Publié le : mercredi 1 septembre 2010
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EAN13 : 9782296707993
Nombre de pages : 266
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Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.
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Chrystelle GRENIER-TORRES (dir.), L'identité genrée au cœur des transformations, 2010. Xavier DUNEZAT, Jacqueline HEINEN, Helena HIRATA, Roland PFEFFERKORN (coord.), Travail et rapports sociaux de sexe. Rencontres autour de Danièle Kergoat, 2010. Alain BERGER, Pascal CHEVALIER, Geneviève CORTES, Marc DEDEIRE, Patrimoines, héritages et développement rural en Europe, 2010. Jacques GOLDBERG (dir.), Ethologie et sciences sociales, 2010. M. DENDANI, La gestion du travail scolaire. Etude auprès de lycéens et d'étudiants, 2010. Françoise CHASSAGNAC, Les sans-abri à La Rochelle de nos jours, 2010. Nathalie FRIGUL, Annie TH BAUD-MORY, Où mène le Bac pro? Enseignement professionnel et santé au travail des jeunes, 2010. Mathieu BENSOUSSAN, L'engagement des cadres. Pratiques collectives et offres de représentation, 2010. Tado OUMAROU et Pierre CHAZAUD, Football, religion et politique en Afrique. Sociologie du football africain, 2010. Gérard DABOUIS, La mort. Journées de la Maison des sciences de l'homme Ange-Guépin, 2010. Magali PAGES, Culture populaire et résistance culturelle régionale. Fêtes et chansons en Catalogne, 2010. Marc-Antonin HENNEBERT, Les alliances syndicales internationales, des contre-pouvoirs aux entreprises multinationales, 2010. Marcel FAULKNER, Travail et organisation. Regards croisés sur la recherche sociologique, 2010. Olivier MAZADE, La reconversion des hommes et des territoires. Le cas Metaleurop, 2010. Mustafa POYRAZ, Loïc GANDAIS, Sükrü ASLAN, Les quartiers populaires et la ville : les varoù et les banlieues parisiennes, 2010.

Sous la direction de

Barbara LUCAS et Thanh-Huyen BALLMER-CAO

LES NOUVELLES FRONTIÈRES DU GENRE

La division public/privé en question

Préface d’Éric Fassin

L’Harmattan

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12936-8 EAN : 9782296129368

Présentation des auteur-e-s
thierry aMrein est anthropologue social M.A. et doctorant en sciences sociales à l’Université de Lausanne (ISS). Il travaille principalement dans le domaine de l’anthropologie du genre et ses terrains de recherche se situent en Turquie et dans les vallées alpines (Valais-Suisse). Il a obtenu le Certificat de l’École doctorale lémanique en Études genre (2005-2008) et est membre de l’École doctorale romande en Études genre 2008-2011 et de l’École doctorale suisse en anthropologie 2007-2009. élodie baerLocHer, Docteure en psychologie sociale et formatrice d’adulte, a suivi avec succès l’École doctorale lémanique en Études genre (2005-2008). Ses travaux concernent les inégalités entre femmes et hommes dans le monde professionnel, ainsi que la socialisation différenciée des garçons et des filles. Après avoir enseigné et fait de la recherche dans les Universités de Genève et de Lausanne, elle a choisi de quitter le milieu académique pour entrer dans les ressources humaines d’une grande entreprise. thanh-Huyen baLLMer-cao est Professeure en science politique à l’Université de Genève et de Zurich. Elle a dirigé plusieurs recherches, dont notamment le Programme national de recherche no 35 « Femmes, droit et société : les voies vers l’égalité ». Elle a également été Directrice de l’École doctorale interdisciplinaire en Études genre « Restructuration des sphères publique et privée ». Ses publications portent entre autres sur le comportement politique, les systèmes électoraux et les élites politiques. La dimension du genre y occupe une place centrale. gilda cHarrier est maître de conférences au Département de sociologie et membre de l’Atelier de Recherche Sociologique (EA 3149) de l’Université de Bretagne Occidentale-Université Européenne de Bretagne. Ses travaux sont centrés sur la sphère privée en tension avec la sphère publique (famille, couple, conjugalités non cohabitantes et décohabitantes, relations amoureuses non révélées). agnès cHetaiLLe est doctorante en sociologie à l’École des hautes études en sciences sociales et boursière du Wissenschaftszentrum Berlin für Sozialforschung (Berlin) dans le cadre d’un projet sur la transnationalisation des luttes pour la reconnaissance. Ses travaux portent sur le mouvement gay et 7

lesbien en Pologne post-communiste et sur les controverses autour du genre et des sexualités en Europe. Elle a publié « Pologne : faire acte de présence. Les mouvements homosexuels face à la droite nationaliste », Vacarme 41, 2007 et « Émergence et stratégies du mouvement gay et lesbien en Pologne. Le rôle des opportunités politiques », Transitions 49 (1), 2009. Milena cHiMienti est Lecturer en sociologie à la City University à Londres. Parmi ses publications principales sur le thème du marché du sexe figurent: Prostitution et migration. La dynamique de l’agir faible, Seismo, 2009; « Selling sex in order to migrate : The end of the migratory dream ? », Journal of Ethnic and Migration Studies, 2009 (forthcoming) ; « Prostitution – une histoire sans fin ? », Sociétés. Revue des Sciences Humaines et Sociales 99 (1) : 11-1, 2008. Karine darbeLLaY est doctorante en sciences de la communication de l’Université de Neuchâtel et assistante de recherche aux Départements de sociologie et de science politique de l’Université de Genève. Elle a participé à l’École doctorale lémanique en Études genre 2005-2008. Elle travaille principalement sur les représentations médiatiques de l’altérité et les pratiques journalistiques. Elle est l’auteure notamment d’un mémoire de licence sur la presse féministe et féminine et d’un article intitulé « How to speak about the Islam : use of feminine themes in medias », Forum for European Journalism, 2007. caroline daYer est maître-assistante à la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation de l’Université de Genève. Elle a obtenu le Certificat de l’École doctorale lémanique en Études genre (2005-2008). Son domaine d’enseignement et de recherche se réfère à l’épistémologie, aux tensions identitaires ainsi qu’à l’articulation entre logique classificatoire et enjeux de pouvoir (sexisme, homophobie, racisme). Elle a notamment publié : De l’injure à la gay pride. Construction sociale de la connaissance et processus identitaire, Université de Genève, 2005 et L’énigme de l’émancipation, L’Harmattan, 2008. Marie-Laure déroff est maître de conférences en sociologie à l’Université de Bretagne Occidentale. Elle est membre de l’Atelier de Recherche Sociologique (EA 3149 - UBO/UEB). Ses travaux portent sur le couple et la famille, les rapports vie privée/vie publique, les politiques publiques d’égalité des femmes et des hommes. anne claire eMo est doctorante en psychologie sociale sous la direction de Pascale Molinier. Elle est allocataire de recherche de l’Institut Émilie du Châtelet au Conservatoire national des arts et métiers de Paris depuis 2007. Elle 8

a fait partie de l’École doctorale lémanique en Études genre 2006-2008. Ses travaux portent sur les représentations sociales du féminisme, sur le discrédit du féminisme et sur l’identité féministe. pedro esteves rodrigues est doctorant en science politique à l’Université de Genève. Licencié en relations internationales (Universidade Autonóma de Lisboa) et diplômé en science politique (Université de Genève), il a participé à l’École doctorale lémanique en Études genre 2006-2008. Sa thèse de doctorat porte sur l’analyse de la régulation de l’avortement au Portugal (1975-2007). Il a également été stagiaire au Haut-Commissariat aux Droits de l’Homme et consultant à la Mission permanente du Portugal auprès des Nations Unies à Genève dans l’unité des Droits de l’Homme. Jacqueline Heinen est Professeure émérite de sociologie à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. Ses travaux portent sur les politiques sociales et familiales en Europe de l’Est et dans l’Union européenne et la situation sociale des femmes et des hommes (travail, emploi, droits reproductifs). tatiana KHristova est titulaire d’un DEA en Études du développement de l’Institut universitaire d’études du développement à Genève (Institut de hautes études internationales et du développement à présent). Actuellement, elle rédige une thèse de doctorat dans ce même institut, dont le thème porte sur les transitions et les contradictions de l’évolution des relations de genre en Russie. Ses domaines d’intérêt sont les représentations sociales, les identités et le système de genre. armelle Le bras-cHopard, agrégée de science politique, est Professeure à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, spécialiste de philosophie politique. Parmi ses ouvrages, elle a publié pour ceux qui portent directement sur le genre : Le Zoo des philosophes, Plon, 2000 (Prix Médicis Essai) ; Le masculin, le sexuel et le politique, Plon, 2004 ; Les putains du Diable, Plon, 2006 ; Première dame, second rôle, Seuil, 2009 et Les femmes et la politique (dir. avec J. Mossuz-Lavau), L’Harmattan, 1997. rené LevY est Professeur honoraire de sociologie à l’Université de Lausanne. Il a également été le créateur et Directeur de l’Institut d’études interdisciplinaires des trajectoires biographiques, désormais Laboratoire d’étude des parcours de vie. Ses travaux portent sur les parcours de vie et les conditions de leur sexuation, la stratification sociale (y compris les inégalités de genre) et la dimension institutionnelle des rapports sociaux de sexe. 9

nathalie LJusLin, ethnologue spécialisée dans le domaine des migrations et du genre, est actuellement collaboratrice scientifique à la Haute École fribourgeoise en travail social. Elle coordonne également un centre de formation et de rencontres pour femmes immigrées. anouk LLoren est assistante d’enseignement au Département de science politique de l’Université de Genève. Elle a participé à l’École doctorale lémanique en Études genre 2006-2008. Sa thèse, qui porte sur la représentation substantielle des femmes au parlement, analyse le comportement législatif des membres du Conseil national face aux intérêts des femmes. barbara Lucas a coordonné l’École doctorale lémanique en Études genre (2006-2008). Docteure en science politique, elle est chercheuse au Laboratoire de recherche sociale et politique (Resop) et chargée d’enseignement au Département de science politique de l’Université de Genève. Ses travaux portent sur les politiques du care. Elle a publié récemment : « Politiques du care et gouvernement de la vie. Une typologie des pratiques locales en Suisse », Revue Suisse de Science Politique, 16 (1) : 109-146. anna MarcHioni cuccHieLLa est assistante à l’Université de Roma Tre. Elle a soutenu une thèse de doctorat en 2004 sur la construction des personnages féminins dans les romans des écrivaines italiennes contemporaines. Ses recherches portent sur la littérature italienne du xxe siècle, en particulier sur la production littéraire des femmes, la représentation de la jeune fille dans la littérature de jeunesse et les rapports entre littérature, cinéma et nouveaux médias. alessandro nai est assistant d’enseignement et recherche au Département de science politique de l’Université de Genève, où il termine sa thèse. Ses travaux portent sur les déterminants du comportement cognitif des citoyens suisses, notamment sur les facteurs individuels et contextuels qui jouent un rôle sur leur prise de décision lors du vote. Lea sgier est Professeure de science politique à la Central European University (CEU) de Budapest depuis août 2010 et enseigne à la Essex Summer School de l’Université d’Essex (GB). Auparavant, elle a été chargée d’enseignement au Département de science politique de l’Université de Genève. Ses enseignements et recherches portent principalement sur les quotas de femmes en politique, la théorie politique féministe et les méthodes interprétatives en sciences sociales. 10

Remerciements
Le projet de cet ouvrage est né dans le cadre de l’École doctorale lémanique en études genre. Mais sans le soutien et l’investissement d’un réseau élargi de partenaires, aucune publication n’aurait été envisageable. Les étudiant-e-s de l’École, la coordinatrice du programme 2006-2008 et sa directrice remercient donc de tout cœur : Les intervenant-e-s de l’École doctorale et les participant-e-s invité-e-s au colloque de clôture, notamment les Professeur-e-s Éric Fassin, Jacqueline Heinen, Armelle Le Bras-Chopard, René Levy et Amy Mazur. Plusieurs d’entre eux ont apporté leur soutien actif en vue de cette publication ; Lea Sgier, pour son talent et sa générosité à le partager. De mille façons, cette aventure a bénéficié de ses compétences de chercheuse, d’auteure et de spécialiste du genre ; Frédérique Roche, pour son remarquable travail de relecture critique et de suivi des manuscrits, ainsi que sa correction méticuleuse du document ; Florence Joye, qui nous a fait l’amitié de relire le manuscrit final, mettant généreusement à notre service son expérience de l’édition ; Boris Meister, étudiant à l’École cantonale d’art de Lausanne (ECAL) qui s’est chargé de la mise en page avec son talent, sa disponibilité et sa sympathie habituelle. Un grand merci enfin au Réseau suisse des Écoles doctorales en Études genre, à la Conférence Universitaire Suisse et à l’Université de Genève, qui ont soutenu ce projet, ainsi qu’à l’Hôtellerie des Chevaliers à Gruyères, qui a réservé un magnifique accueil au colloque de clôture.

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Sommaire
Préface. Le travail d’une frontière Éric Fassin Introduction. La distinction public-privé à l’heure de l’égalité des sexes Barbara Lucas et Thanh-Huyen Ballmer-Cao i. du privé au public : coming out et présentation de soi Introduction Armelle Le Bras-Chopard Au seuil du plAcArd, Aux frontières du genre. les AmbivAlences du coming out Caroline Dayer Idéal du féminisme et idéal de soi : d’une incompatibilité silencieuse à une identité à explorer Anne Claire Emo Les magazines de société : féminisme ou populisme télévisé ? Lea Sgier Représentations de l’altérité musulmane. Analyse d’une émission télévisée suisse sur le port du voile Karine Darbellay Le féminin en exil : voix migrantes dans la littérature italienne contemporaine Anna Marchioni Cucchiella ii. entre privé et public : négociations au quotidien Introduction René Levy 115 13 31 15

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Le temps partiel : gatekeeper des assignations prioritaires de sexes. L’exemple des offres d’emploi Élodie Baerlocher Paix des ménages et plaies du ménage. De la difficulté de remettre en cause les rôles de sexe dans la sphère domestique Thierry Amrein « À vendredi alors ? ». Une vie privée non cohabitante pour réinvestir la vie publique Gilda Charrier et Marie-Laure Déroff Femmes de ménage sans statut légal et danseuses de cabaret : aux frontières mouvantes du privé et du public Nathalie Ljuslin iii. Le privé est politique : ambivalences et controverses Introduction Jacqueline Heinen Les politiques publiques de l’avortement au Portugal (1933-2007) Pedro Esteves Rodrigues L’avortement en Russie : régime de genre et « culture d’avortement » Tatiana Khristova

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L’homosexualité : un nouveau débat en Pologne. Mobilisations collectives, usages usages politiques et citoyenneté 215 Agnès Chetaille La régulation de la prostitution entre sphère privée et sphère publique Milena Chimienti Quand le privé devient public : la formation de l’opinion des Suissesses face aux intérêts des femmes (1999-2005) Anouk Lloren et Alessandro Nai 14 231

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Préface Le travail d’une frontière
éric fassin1
« A woman’s work is never done » : en anglais, la formule est de tradition, parce qu’elle renvoie aux tâches traditionnellement assignées aux femmes – à savoir, le travail domestique. Pour autant, reconnaître aujourd’hui la participation des femmes au monde du travail rémunéré ne la rend nullement obsolète : avec la double, voire la triple journée, on sait bien que les femmes n’en ont jamais fini avec le travail. Il convient donc de repenser la célèbre phrase d’Engels : « Dans la famille, l’homme est le bourgeois ; la femme joue le rôle du Prolétariat ». En effet, qu’en est-il hors de la famille ? L’opposition libérale entre les deux sphères, publique et privée, était certes reprise à son compte par la critique marxiste, qui distinguait la production de la reproduction. Mais que devient-elle dans des sociétés démocratiques néolibérales qui, loin de supposer un tel partage, mobilisent au contraire tout le « capital humain » dans la logique économique, et la personne tout entière dans le registre politique ? On pourrait donc proposer aujourd’hui une formulation nouvelle, à l’usage des études féministes : on n’en a jamais fini avec le travail du genre. En effet, depuis la fin des années soixante, la critique des deux sphères est au cœur du projet, non seulement politique mais aussi scientifique, du féminisme de la deuxième vague. Pour autant, on continue encore de penser l’opposition entre les deux termes, public et privé : les études féministes n’ont de cesse de remettre cet ouvrage sur le métier. C’est sans doute qu’il s’agit moins d’effacer la distinction que de la montrer à l’œuvre, en s’attachant à la manière dont elle est constamment retravaillée dans nos sociétés. La question n’est pas de définir, une fois pour toutes, ce qui ressortit à la sphère privée, et ce qui participe de la sphère publique. Elle n’est pourtant pas davantage de disqualifier, une fois pour toutes, ce partage du monde : il s’agit en fait de le prendre pour objet d’analyse, et de critique. On rappelle souvent le slogan féministe des années soixante-dix : « the personal is political ». Encore faut-il éviter le contresens. Il ne proclamait pas que
* Sociologue, Professeur agrégé à l’École normale supérieure (Paris), chercheur à l’Iris (Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux, CNRS/EHESS). Dernier ouvrage paru : Le sexe politique. Genre et sexualité au miroir transatlantique, éd. EHESS, 2009.

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« le privé est public », comme si le féminisme était à l’origine de la politique de la transparence. Ce que dit ce slogan, toujours d’actualité, c’est au contraire que la politique se joue dans l’une et l’autre sphère, publique et privée. Mais peut-être aujourd’hui faudrait-il mettre l’accent, moins sur les deux sphères que sur leur frontière : n’est-ce pas là le lieu politique par excellence, c’est-àdire le champ de bataille privilégié, non seulement pour les relations entre les sexes, y compris en matière de sexualité bien sûr, mais plus largement pour l’ensemble des rapports de pouvoir ? On retrouve ici les deux dimensions de la définition classique proposée par l’historienne Joan W. Scott : « Le genre est un élément constitutif des rapports sociaux fondé sur des différences perçues entre les sexes, et le genre est une façon première de signifier des rapports de pouvoir » (1988 : 141). Un exemple, emprunté au monde politique, permettra d’illustrer ce slogan. La participation des femmes aux cercles du pouvoir n’a peut-être guère progressé ; elle est du moins un enjeu d’importance croissante. En même temps, la frontière entre la personne privée et le personnage public apparaît plus incertaine, tant elle est à la fois contestée par les médias et remise en cause par les acteurs politiques eux-mêmes. Naguère encore, à l’heure des (més)aventures sexuelles du Président Clinton, on pouvait croire qu’il s’agissait d’une exception américaine, inscrite dans la culture de ce pays ; ou, à l’inverse, que la France au moins en était protégée, en raison d’une singularité inscrite dans son histoire. La mise en scène des émotions et des corps dans la campagne présidentielle française de 2007, opposant en particulier Ségolène Royal à Nicolas Sarkozy, a montré qu’il n’en est rien. La publicisation de la vie privée demande ainsi à être comprise comme un enjeu de pouvoir : la question est toujours de savoir qui décide ce qui est révélé sur qui, et qui contrôle quand et comment interviennent ces révélations. C’est bien pourquoi l’exemple du champ politique doit être pris au sérieux : il nous évite d’oublier qu’il s’agit de pouvoir, et nous aide à en penser la logique dans d’autres domaines : ainsi des débats sur le voile islamique ou la prostitution, les violences sexuelles ou l’avortement. La controverse porte à chaque fois sur l’articulation entre les logiques publique et privée. Les immigrés, et singulièrement les immigrées, en font tout particulièrement l’expérience dans leur corps : quand leur intimité est traversée par la politique, de part en part, comment ne pas reconnaître que la brutalité du rapport de pouvoir signifie leur position à travers les frontières, voire en travers d’elles ? Ce que proposent les travaux réunis dans ce volume, c’est précisément une approche frontalière des rapports entre public et privé – c’est-à-dire des enjeux constamment renégociés de ce partage. La caractéristique de cette frontière, c’est que loin d’être fixe, elle est en mouvement, du fait de sa nature politique. 16

Que ces questions soient portées aujourd’hui par de nouvelles générations de chercheurs, qui sont souvent des chercheuses, est bien le signe d’une vitalité renouvelée des études féministes. Car il ne s’agit pas seulement de transmission : chaque génération reprend les questions et les reformule à nouveaux frais. C’est ainsi que la frontière entre public et privé continue d’être au travail dans nos sociétés et d’être travaillée dans nos recherches. C’est bien un concept qui travaille – au sens où on le dit du bois.

références Scott, Joan Wallach (1988). « Genre : une catégorie utile d’analyse historique », Les Cahiers du GRIF 37-38, « Le genre de l’histoire », printemps 1988 : 125-153.

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Introduction La distinction public-privé à l’heure de l’égalité des sexes
barbara Lucas et thanh-Huyen ballmer-cao
L’histoire des rapports entre public et privé est liée au principe de limitation des pouvoirs de l’État. D’un côté, comme le rappelle Michelle Perrot (1998), la frontière du privé renvoie à la notion anglaise de privacy, qui se diffuse au xviiie siècle, affirmant la possibilité des droits individuels et marquant les limites de la puissance publique ; de l’autre, elle évoque une division fonctionnelle des espaces de régulation systématisée au xixe siècle : le gouvernement est alors opposé au marché, à la sphère domestique ou à la société civile. Aujourd’hui encore, les théories politiques de la modernité1 opèrent cette distinction, entre une sphère publique dans laquelle s’élaborent et se déploient les règles communes et une sphère privée, protégée des pouvoirs de l’État (Bereni et Revillard 2008). La division des sphères est donc un principe d’organisation central et politiquement puissant ; pour cette raison, elle est aussi une cible privilégiée de critiques. Depuis les années quatre-vingt plus particulièrement, les féministes ont dénoncé le caractère genré de cette dichotomie et son rôle dans la domination masculine. Les premiers travaux mettent en lumière l’association de la sphère publique aux valeurs masculines et celle de la sphère privée aux valeurs féminines (Elshtain 1981). Le contrat social est relu comme une forme modernisée de patriarcat, un contrat « entre frères » posant les bases normatives d’une exclusion des femmes (Pateman 1988, 1997). Les historiennes prolongeront la
* Les auteures remercient vivement Lea Sgier pour ses critiques et commentaires d’une version préliminaire de ce chapitre. 1 Laure Bereni et Anne Revillard (2008 : 23) citent trois théories de la modernité : le modèle républicain, qui fait de la sphère publique le lieu d’émancipation par excellence, tandis que la sphère privée est associée au corps et à ses besoins et, à ce titre, dissimulée à la collectivité ; le modèle libéral, qui valorise et protège la sphère privée, lieu d’expression des libertés individuelles, tandis que la sphère publique est perçue comme une somme d’individus responsables et raisonnables établissant les normes du « vivre ensemble » ; le modèle habermasien, dans lequel la sphère publique est – ou devrait être – un espace de délibération des problèmes publics, selon des normes relatives à l’accessibilité de tous, la neutralisation des inégalités, et le caractère public des débats.

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réflexion, soulignant comment au cours du xixe siècle, la distinction entre public et privé devint un mode de gouvernementalité basé sur la division des sexes : les femmes furent progressivement exclues des lieux de pouvoir (parlements, bourses) et de sociabilité (cafés par exemple), tandis que la parole publique leur fut retirée ou refusée, y compris dans le cadre du socialisme ou des mouvements ouvriers (Perrot 1998 : 386). Les analyses féministes de l’État providence, de leur côté, montrent comment, à travers la dichotomie public et privé, la division des sexes a pu être érigée en principe de protection sociale. Le modèle du Male Breadwinner (ou « Monsieur gagne-pain ») symbolise cet arrangement : les institutions publiques garantissent le revenu du mari - le travailleur chef de famille - tandis que, dans le cadre privé du foyer, les femmes prennent en charge le soin aux plus vulnérables, enfants ou personnes âgées (Lewis 1992). Au cours des années quatre-vingt-dix, de nouveaux travaux féministes rejettent toute association simple entre division des sphères et division des sexes. Ces études sociologiques partent de l’existence de sphères sociales distinctes, mais soulignent la porosité de leurs frontières en matière de genre, documentant plus particulièrement l’entrée massive des femmes sur le marché du travail et en politique (Maruani 2005)2. Historiennes et sociologues précisent que cet espace public, ouvert aux femmes de façon sélective, se dessine selon une géographie multiple : au début du xixe siècle par exemple, les églises, les lavoirs ou les marchés permettent la rencontre des femmes du peuple, tandis que les associations philanthropiques représentent de nouveaux lieux de socialité pour les femmes bourgeoises (Perrot 1998a ; Ryan 1992). Parallèlement, le regard porté sur l’État se transforme. La possibilité d’un État « ami des femmes » (womenfriendly welfare state, Hernes 1987) bouscule la lecture patriarcale des rapports entre public et privé. Le développement de recherches comparatives sur les États sociaux permet ainsi de resituer les inégalités de genre dans le contexte des différents régimes d’États sociaux (Sainsbury 1994). Aujourd’hui, il semble acquis que la division des sphères ne peut plus être associée directement à la domination masculine, mais que son impact de genre doit être recherché dans de nouvelles articulations complexes et contextualisées. Partant, un des points forts de la réflexion féministe est d’avoir dévoilé le caractère construit des concepts « public » et « privé » et pointé la possibilité de la subversion de leurs univers normatifs. D’une part, ces travaux ont révélé que les frontières entre les sphères ne sont pas immuables. L’analyse des changements législatifs notamment a mis en lumière l’historicité des démarcations, leur caractère contingent et fondamentalement politique (Lee Bacchi 1999).
2 Cette démarche concerne aussi le voyagent (Perrot 1998a).
xixe

siècle où les femmes de la bourgeoisie sortent et

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Ainsi, le viol conjugal ou l’activité sexuelle entre adultes consentants ont connu des destins juridiques différents selon les périodes. Considéré comme une affaire privée il y a encore quelques décennies, le viol conjugal est actuellement prohibé dans de nombreux pays. À l’inverse, l’activité sexuelle entre adultes consentants hors mariage n’est plus sanctionnée : elle a été, en quelque sorte, repositionnée dans la sphère privée (Gal 2004). Dans une perspective plus proche de la sociohistoire, la généalogie de la distinction des sphères a permis de l’associer à la montée du capitalisme et de l’idéologie bourgeoise. La division sexuelle du travail, qui subsiste encore aujourd’hui, constitue une marque de ce développement (Scott et Keates 2004). D’autre part et plus récemment, de nombreux travaux ont contesté l’incompatibilité supposée des valeurs morales traditionnellement associées aux sphères publique et privée : la rationalité ou le sentiment, l’argent ou l’amour, l’intérêt personnel ou la solidarité (Gal 2004). La plupart des pratiques, relations et transactions n’apparaissent plus, en effet, limitées à l’une ou l’autre sphère, ni aux valeurs assignées à chacune d’elle. Ainsi, l’amour et l’argent (Zelizer 2005), comme l’amour et le pouvoir (Muxel 2008), ne relèvent pas tant de « mondes hostiles » : dans les espaces familiaux, donc privés par excellence, ils sont le plus souvent interreliés. Par ailleurs, la politique, localisée traditionnellement dans l’espace public, n’est pas exempte de sentiments ou d’émotions (Braud 1996). Dans ce sens, les principes associés au public et au privé coexistent le plus souvent dans des combinaisons complexes, parfois originales, toujours susceptibles d’être transformées. La dichotomie public/privé : un levier pour transformer les rapports de genre ? Quel rôle joue aujourd’hui la division des sphères dans la reproduction des inégalités de genre? Depuis les années 2000, une rhétorique égalitariste se diffuse en Europe, qui semble transcender «public» et «privé». Ainsi, le nouveau référentiel économique impose la flexibilisation du travail, la compétition accrue entre les personnes actives; dans ce contexte, le modèle de «la nouvelle personne économique» sexuellement neutre suppose que les femmes aussi doivent investir massivement et durablement le marché du travail (Lenz, Ullrich et Fersch 2007 : 10). De même, les normes politiques de l’égalité des sexes sont aujourd’hui à l’agenda de tous les pays européens, y compris les plus conservateurs en la matière comme la Suisse ou l’Allemagne (Giraud et Lucas 2009). À croire que la question de la reproduction de rapports de pouvoir entre les sexes n’a plus grand-chose à voir avec la division public-privé. Faut-il pour autant retenir l’hypothèse d’un découplage entre l’organisation des sphères sociales et l’ordre du genre? 21

Comme l’a clairement rappelé Birte Siim (2000), la question du rapport des femmes à la sphère publique ne se pose plus aujourd’hui principalement en termes de marginalisation et d’exclusion, mais plutôt en termes d’inclusion et de participation différenciée. Or, l’observations minutieuse du fonctionnement de ces nouveaux espaces sexuellement « neutralisés » indique que, chassée d’un côté, la dichotomie public-privé réapparaît de l’autre. En matière économique par exemple, la position des femmes sur le marché du travail a été largement soutenue par le développement des services de prise en charge des enfants. Parallèlement, de nouvelles ségrégations sexuées réactivent la division publicprivé. Par exemple, on observera avec Siim (2000) que les hommes danois sont employés principalement dans le secteur privé et les femmes dans le secteur public. Autre exemple : les emplois liés à la prise en charge des enfants ou des personnes âgées par exemple – tâches de care à connotation privée – restent largement le fait d’un personnel féminin (Lyon et Glucksmann 2008). Par ailleurs, l’adoption de nouvelles politiques publiques à visée égalitaire ne signifie nullement que la division public-privé a vécu. D’un côté, des politiques apparemment progressistes en terme de genre et intervenant dans la sphère « privée » contribuent parfois à maintenir, voire à renforcer les identités sexuées traditionnelles, en s’appuyant précisément sur la séparation des sphères et ses normes associées. Dans le cas de la régulation de l’avortement en Suisse par exemple, « le discours a largement consacré la maternité comme étant naturelle pour les femmes, l’avortement ne devant être qu’une exception à la norme » (Engeli 2006 : 55-56). En outre, la décriminalisation n’est pas apparue comme une reconnaissance du droit à l’autodétermination des femmes, mais comme une « délégation de responsabilité » aux femmes durant les premières semaines de grossesse (Engeli 2006 : 55-56). De l’autre côté, la référence à la division des sphères reste l’un des premiers instruments des luttes politiques émancipatoires. Ainsi, la revendication du droit à l’autodétermination en matière de fertilité ou de partenariat a-t-elle pris appui sur l’affirmation du caractère « privé » de ces domaines, tandis que la demande de protection concernant la maternité ou la violence domestique a consisté à rendre ces questions « publiques » (Scott et Keates 2004). On le voit, ces différentes revendications pointent la force instrumentale des normes associées au public et au privé, mais aussi la possibilité de les remettre en cause. Comme l’ont bien montré Éric Fassin et Michel Feher (1999) à partir de la question de la parité en politique et du PACS3 en France, l’enjeu aujourd’hui n’est plus tant de questionner l’égalité formelle des droits (entre hommes et femmes ou entre hétéro et homosexuels) ou de mettre en avant des
3 Pacte civil de solidarité (en France, depuis 1999, ce contrat permet à deux personnes de sexe différent ou de même sexe d’organiser leur vie commune en dehors du mariage).

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revendications identitaires : il s’agit essentiellement de contester l’évidence des normes sociales sexistes et hétérocentrées qui gouvernent l’espace public et de les remettre en jeu dans le cadre d’un débat démocratique (voir aussi Fassin 2005). Dans ce sens, et dans la mesure où elle accompagne une remise en question des normes, la réactivation de la dichotomie public-privé peut aussi servir de levier en vue de la transformation des rapports de genre. On l’aura compris, cet ouvrage est le fruit d’une réflexion anti-essentialiste : il ne cherche ni à vérifier l’existence de sphères sociales genrées, ni à mesurer leur mixité. En revanche, prenant acte de la complexité croissante des espaces sociaux et du caractère construit de toute dichotomie, il interroge la force émancipatoire de la division des sphères ainsi que les conditions diversifiées de ses usages - ou mésusages. À partir de sa propre discipline, chacun-e des auteur-e-s réinvestit un thème traditionnel des études genre - prostitution, participation politique, homosexualité, féminisme, avortement, médias et littérature - en s’intéressant aux différentes façons dont la division public-privé vient aujourd’hui renforcer ou contester les normes sociales, soutenant ou contrariant une redéfinition égalitaire des rapports de genre. Redéfinir l’ordre du genre : trois terrains pour de nouvelles luttes de pouvoir La critique féministe, qui a débuté dans les années soixante-dix avec les mouvements des femmes, s’est développée parallèlement dans les universités. L’institutionnalisation des études genre y a suivi un parcours discontinu et reste un projet inachevé (Ballmer-Cao et Michel 2009). Malgré ces aléas, une nouvelle génération de chercheurs et chercheuses plus « professionnel-le-s » a émergé. Elle vient compléter et renforcer l’ancienne génération, des « autodidactes » pour la plupart. L’ouvrage proposé ici est le fruit de cette évolution. Il rassemble de jeunes chercheurs et chercheuses en études genre, dont les contributions sont présentées par Armelle Le Bras-Chopard, René Levy et Jaqueline Heinen. De fait, leurs approches diffèrent considérablement. Mais cette réunion de différents courants de la recherche féministe au sein du même ouvrage ne vise pas au consensus. Il s’agit plutôt de prendre le parti de l’empirie et de se départir pour un temps de certaines raideurs idéologiques qui divisent par exemple féministes libérales et radicales ou socialistes et postmodernistes, pour proposer une lecture plurielle de la mobilisation des catégories public-privé, en restant ouvert à la possibilité qu’elles servent de levier vers une société plus égalitaire.

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Ainsi, le temps d’un colloque4, ces chercheuses et chercheurs de différentes disciplines - psychologie sociale, science politique, anthropologie, études littéraires, sciences de la communication - ont confronté leurs idées et débattu deux questions principales : est-il encore pertinent de parler d’une division genrée des espaces sociaux entre ce qui serait un privé féminin et un public masculin ? Comment se négocient, dans différents espaces sociaux, les nouvelles définitions de ce qui serait – osons le rêver - un ordre social libéré des inégalités de genre ? Les différentes contributions sont regroupées en trois grandes parties qui, grâce au caractère interdisciplinaire de la rencontre, permettent d’aborder trois « terrains » actuels de la lutte pour l’égalité des sexes et de la réacutalisation, ou de la subersion, de la division public-privé : l’espace public médiatique, la vie sociale et familiale quotidienne et, enfin, le politique. Première partie. Du privé au public : coming out et présentation de soi La conquête des urnes et des parlements par les femmes ou l’importance croissante des enjeux dits « féminins » dans les différents médias, comme ceux liés à la famille ou la vie intime, semblent confirmer l’accès – même partiel – des femmes voire des valeurs dites « féminines » à l’espace public. Pour autant, cette première partie ne vient pas saluer l’ouverture d’un placard privé longtemps confiné et ne cherche pas non plus à recenser les expressions alternatives de « contre-publics minorisés » (Fraser 1997). Prenant acte du fait que l’espace public lui-même est un lieu privilégié de construction des identités de sexe ou de genre, elle interroge son pouvoir normatif, en revenant sur la manière dont les frontières de la vie privée y sont publiquement remises en jeu. Ainsi, c’est la mise en scène d’une identité « privée » dans le cadre même d’un espace public que chaque auteur-e tente de saisir à partir d’une situation particulière de coming out. Comme le souligne Armelle Le Bras-Chopard dans son introduction, tout l’enjeu de ce grand saut est « d’élargir le périmètre de l’espace public pour faire admettre socialement ce qui est encore objet de réprobation ». Mais les règles qui structurent les différents espaces publics (plateau de télévision, monde de l’édition par exemple) ne prennent-elles pas les individus à leur propre piège ? L’exercice libérateur ne risque-t-il pas de se solder par un renforcement des identités de genre traditionnelles ? Dans ce contexte, la force normatrice des rapports de genre est saisie à partir de situations de départ spécifiques : le coming out de personnes homo4 Colloque interdisciplinaire organisé par l’École doctorale lémanique en Études genre le 29 et 30 novembre 2007 à Gruyères, Suisse.

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sexuelles (Caroline Dayer) ou la situation des féministes subissant un discrédit (Anne Claire Emo), un débat télévisé portant sur le port du voile des femmes musulmanes (Karine Darbellay), une émission grand public faisant appel au « témoignage » intime (Lea Sgier) et l’écriture littéraire des femmes migrantes en Italie (Anna Marchioni Cucchiella). Deuxième partie. Entre privé et public : négociations au quotidien Si l’on en croit Rousseau, la femme est trop passionnelle pour être capable de discernement en politique. En revanche, « précieuse moitié de la République », elle éduquera avec vertu et compétence le futur citoyen et prendra soin de son époux. Dans cette perspective, le contrat social repose sur un « contrat sexuel » tacite qui a trouvé une parfaite expression dans le mariage, institution subordonnant la femme à l’homme (Pateman 1988). Mariée ou non, les femmes sont aujourd’hui attendues sur le marché du travail, remettant en cause la répartition traditionnelle des rôles. Les nouvelles politiques européennes d’investissement social – telles qu’elles sont notamment formulées par l’OCDE ou dans le Traité de Lisbonne5 – tablent notamment sur l’activation6. Bien que persistant dans plusieurs pays européens, le modèle de la famille traditionnelle, dans lequel le travail du père assure le revenu de la famille tandis que la mère se consacre à l’éducation des enfants, n’est plus aujourd’hui le modèle dominant. Cependant, la transformation des rôles des hommes et des femmes que l’on peut attendre dans ce contexte ne se fait pas «d’un coup de baguette magique». Afin d’intégrer de part et d’autre les notions d’autonomie et d’égalité, l’égalisation des sexes nécessite, au niveau de la vie quotidienne, un véritable «travail sur soi», un engagement et une créativité ni spécialement visibles, ni particulièrement glorieux (Bachmann 2009). Le couple, tout comme l’entreprise, sont les nouveaux lieux de la remise en question ou, le cas échéant, de la réaffirmation de l’ordre du genre. Le changement se heurte de fait à de nombreuses résistances. Comme le souligne René Levy dans son introduction, cette négociation concrète des rapports sociaux de sexe apparaît fortement tributaire du contexte social dans lequel elle se déroule, en lien notamment avec d’autres variables comme l’origine ou le statut.
5 Signé en 2007 et entré en vigueur en décembre 2009, le Traité de Lisbonne renforce notamment la dimension sociale de l’Union européenne. Il prône un « investissement dans le capital humain ». 6 La tendance récente vis-à-vis des mères célibataires – y compris dans des pays ayant longtemps favorisé le maternalisme, comme les États-Unis, la Grande-Bretagne ou les Pays-Bas, est de subordonner l’octroi des prestations sociales à une obligation au travail (Lewis, Gambaro 2010).

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Dans cette deuxième partie, les auteur-e-s s’intéressent précisément aux diverses façons dont les acteurs mobilisent la division entre public et privé dans leurs tentatives d’instaurer un équilibre différent entre les sexes : les entreprises qui utilisent les petites annonces pour recruter du personnel en faisant (ou non) allusion au sexe des candidat-e-s (Elodie Baerlocher), les femmes au foyer qui tentent de s’émanciper en participant à une formation (Thierry Amrein), les couples qui expérimentent la non-cohabitation pour s’ouvrir à la vie publique (Gilda Charrier et Marie-Laure Déroff) ou encore les femmes de ménage et les danseuses de cabarets qui redéfinissent à leur manière les frontières du privé et du public dans leur pratique professionnelle quotidienne (Nathalie Ljuslin). Troisième partie. Le privé est politique : ambivalences et controverses Dans la doctrine libérale, le dualisme public-privé vient délimiter l’espace réservé à la liberté individuelle contre le pouvoir de l’État. À la suite de Locke, les libéraux défendent cette frontière du privé au nom de la protection de la liberté individuelle. Pourtant, la privacy sert les intérêts des uns et des autres, au gré des volontés politiques. Trente ans après le slogan « le personnel est politique » et à l’heure du « féminisme d’État », comment des thèmes traditionnellement considérés comme privés sont-ils aujourd’hui « codés » ? Dans le cadre de quelles mobilisations et avec quels effets en termes de genre ? Les travaux comparatifs sur la mise en œuvre des politiques touchant à des sphères traditionellement « privées » montrent que, dans son déploiement concret et territorialisé, l’action publique peut être porteuse de normes bien spécifiques. Ainsi, trois types de politiques de prise en charge des personnes dépendantes peuvent être identifiés localement en Suisse, dans lesquels le rôle et la place des femmes comme la relation entre public et privé diffèrent significativement (Lucas 2010). Par ailleurs, comme le suggère Jacqueline Heinen dans son introduction, s’il est aujourd’hui reconnu que les tâches de la démocratie ne s’arrêtent plus à la porte de la sphère dite publique, l’histoire récente offre de multiples exemples de l’usage politique de la division des sphères afin de limiter le pouvoir des femmes ou celui d’autres groupes comme les personnes homosexuelles. En témoignent dans cet ouvrage le retard du Portugal à légaliser l’avortement (Pedro Esteves Rodrigues), les retournements du système autoritaire soviétique en matière de politique reproductive (Tatiana Khristova), la permanence des discriminations contre les homosexuels en Pologne (Agnès Chetaille) et les difficultés historiques des pays européens à envisager une régulation plutôt qu’une abolition de la prostitution (Milena Chimienti). Inversement, la mise à 26

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