Les nouvelles logiques du développement

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Le développement ne ressort pas seulement des décisions globales. Il s'encastre aussi dans les stratégies individuelles et les solidarités familiales et sociales. En investissant ce champ, l'économie des territoires contribue utilement au renouvellement de l'économie du développement longtemps exclusivement tournée vers les effets macro-économiques des politiques publiques, le rôle des grandes infrastructures et les rapports entre les Nations. Un ouvrage urgent pour mieux appréhender l'éventail des choix et des trajectoires possibles d'évolution, socioéconomiques, techniques et institutionnelles, dans le Tiers Monde d'aujourd'hui. Les contributions rassemblées ici offrent un tableau de bord et proposent des catégories nouvelles - districts, clusters, systèmes locaux d'innovation, etc. -, qui donnent des raisons d'espérer là où les statistiques des institutions internationales décrivent invariablement un Tiers Monde stagnant, voire franchement marginalisé.
Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296314986
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Les nouvelles logiques du développement globalisation versus localisation

@ L'Harmattan. 1996 ISBN: 2-7384-4012-6

Collection "Logiques Economiques" Dirigée par Gérard Duthil
DJELLAL Faridah. Changement technique et conseil en tecllllologie de l'Ù1formation. DUMEZ Hervé et JEUNEMAITRE Alain, Diriger l'économie: l'Etat des prix en France (1936-1986). DU TERTRE Christian. Technologie, flexibilité, emploi: une approche sectorielle du post-taylorisme. DUTHIL Gérard, Les entreprisesface il l'encadrement du crédit. DUTHIL Gérard, Les politiques salariales en France, 1960-1992. GROU Piene, Les multinationales socialistes. GUILHON Bernard. Les dimensions actuelles du phéno!iif!ne technologique. JAN Y -CA TRICE Florence, Les services aux entreprises dans la problématique du développement. JULIEN P.-A.. LEO P. -Y., PHILIPPE J. (cds). PME et grands l7larcllés. PME québécoises et françaises face il l'ALENA et au Marché unique. LE BOLLOC'H-PUGES Chantal, La politique industrielle française dans l'électronique. MAHIEU François- Régis, Lesfondements de la crise économique en Afrique. MARCO Luc, La montée des faillites en France. MA YOUKOU Célestin. Le système des tontines en ~frique. Un système bancaire Ù!formel. MIGNOT-LEFEBVRE Yvonne. LEFEBVRE Michel, La société combinatoire. Réseaux et pouvoir dans une économie enmutatioll. PIN ARDON François. La ren tabilité, une ({[faire de points de vue. V ATIN François, L'industrie du lait. Essai d'histoire économique. WIlLARD Claude-J acques, Aspects actuels de l'économie qU(l11titative. ZARIFIAN Philippe, PALLOIS Christian, La société post-économique: esquisse d'une société alternative. ZARIFIAN Philippe, La nouvelle productivité. WILMOTS A., Crises et turbulences du commerce inte171ational..

Collection Logiques Économiques

Lahsen ABDELMALKI

Claude COURLET

Les nouvelles logiques du développement globalisation versus localisation

Éditions L'Hannattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 PARIS

Publications des auteurs

Lahsen ABDELMALKI - Le logement au Maroc, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1987. - L'observé statistique (avec J.L. BRESSON), Universitaires de Lyon, 1989. - Technologie et développement L'Interdisciplinaire, 1993. Lyon, Presses Éditions

humain, Limonest,

- La Nouvelle coexistence des nations (avec D. DUFOURT), Paris, Éditions de l'Épargne, 1994. - Économie du développement: les théories, les expériences, les perspectives (avec P. MUNDLER), Paris, Hachette, 1995.

De Claude COURLET Les industrialisations du Tiers Monde, Paris, Éditions Syros, 1990.

- Indystrie, territoire et politique publique (avec B. SOULAGE), Paris, Editions L'Harmattan, 1994.

6

Sommaire
Introduction Générale par Lahsen ABDELMALKI et Claude COURLET.. I I PREMIÈRE PARTIE: LES SYSTÈMES PRODUCTIFS LOCAUX, LE DÉVELOPPEMENT ET L'ÉCONOMIE DU DÉVELOPPEMENT 23

I La dialectique du local et du global: une nouvelle manière de penser la dynamique des économies en développement: Présentation par Pierre JUDET 25
Philippe HUGON développement : La dialectique du local et du global dans le ... 29

-

Denis REQUIER-DESJARDINS : L'économie du développement et l'économie des territoires: vers une démarche intégrée? .4 Thierry KIRA T et Christophe SIERRA: Organisation territoriale, institutions et dynamique économique: repères théoriques 57 Marie-Pierre BÈS: Les systèmes nationaux d'innovation des pays en développement face à la globalisation technologique 73

II

Problématique des systèmes productifs locaux dans le développement: Présentation par Yves CROZET 87

-

Claude COURLET et Bernard PECQUEUR : Districts industriels, systèmes productifs localisés et développement 91 Khalid NADVI et Hubert SCHMITZ: "Clusters" industriels dans les pays en développement: éléments pour un programme de recherche 103 Alain RALLET : Ressources spécifiques et ressources génériques: une problématique pour le développement local. L'exemple d'une région tunisienne 119 Odile CASTEL: Des réseaux à la source d'une dynamique locale: le district industriel de Guadalajara (Mexique) 133

7

DEUXIÈME

PARTIE: ORGANISATIONS

PRODUCTIVES

TERRITORIALES ET ENSEMBLES

DÉVELOPPEMENT..
I
~

:

D'ENTREPRISES DANS LE 149 des territoires:
151 : Globalisation 157

Organisation productive

et performance

Présentation

par Christian LE BAS

Khaled BOUABDALLAH et Nadine MASSARD technologique et compétition des territoires

Lahsen ABDELMALKI et Jacques PERRA T : Les technopôles, l'innovation et le développement 173 Beatriz AZEVEDO: Développement local: industrie, famille et territoire ..... 189 Maryline FILIPPI et André TORRE: A l'interface de deux modes de développement: quelles stratégies pour les petites économies insulaires en Méditerranée? 205

11

~

Entreprises

et systèmes d'entreprises

dans le développement:

Présentation par Daniel DUFOURT

221

Philippe BÉRAUD et Jean-Louis PERRAULT: Organisations et milieux entrepreneuriaux dans le Tiers Monde: un essai de typologie 225 Jocelyne CORN AND et Elisabeth LONGUENESSE: Hommes et entreprises en r; .:: rationalité économique et logiques sociales 239 Colette FOURCADE : L'accès des petites entreprises aux technologies adaptées au développement: le rôle des systèmes productifs localisés 255 Patrick LLERENA et Francis KERN : Programmes d'appui aux entreprises et émergence d'un système industriel local 269

8

TROISIÈME PARTIE: LES EXPÉRIENCES DE DÉVELOPPEMENT "LOCALISÉ" ENTRE RATIONALITÉ ÉCONOMIQUE ET NORMES SOCIALES... 283

I Les facteurs institutionnels et sociaux du développement "localisé" : Présentation par Khaled BOUABDALLAH 285
Claude DUPUY et Catherine BARON: Conventions et modes d'organisation des espaces urbains dans les villes d'Afrique sub-saharienne 289 Bernard HUSSON: Contraintes sociales et logiques de financement ou comment conjuguer des rationalités différentes dans le développement 303 Jacques de BANDT: locaux Du secteur informel aux sous-systèmes produtifs 319

-

II

Présentation par Jacques PERRIN

- La production

du local: la confrontation des expériences:

331

Mohamed Yassine FERFERA : Le développement local, ses institutions et son statut dans le modèle algérien de développement.. 335 Abderraouf HSAÏNI : La spécialisation d'industrialisation: l'expérience tunisienne souple comme vecteur 351

Gioacchino GAROFOLI : Industrialisation diffuse et systèmes productifs locaux: un modèle difficilement transférable aux pays en voie de développement ... 367 Belkacem AMRANI : Méso-dynamiques et développement: l'apport du bilan français aux PVD 383 Postface par Thierry KlRAT et Jean SAGLIO 399

9

INTRODUCTION

GÉNÉRALE

Lahsen ABDELMALKI

1

& Claude COURLET

2

La dialectique du local et du global dans le développement
L'économie du développement revisitée

L'économie du développement semble aujourd'hui en crise. Elle est confrontée à la dilution de son objet, à mesure que les "pays du Tiers Monde" se différencient et se trouvent éclatés en plusieurs catégories (Nouveaux Pays Industriels, Nouvelles Economies de Marché, Pays les moins iwancés, etc.), et que les dynamiques des continents concernés divergent. Elle est tenue en partie pour responsable des échecs des stratégies de développement volontaristes et nationales mises en oeuvre tout au long des décennies 1960 et 1970, qui ont débouché sur les affres de la crise des balances des paiements et de l'ajustement structurel. Elle est soumise à une tentative de normalisation, qui vise à la banaliser comme champ d'application spécifique de l'économie politique. Pourtant, les problématiques de développement, c'est-à-dire celles qui se réfèrent aux changements qualitatifs et structurels nécessaires pour accompagner la croissance du produit net et plus largement du bienêtre, sont toujours vivantes et elles ont paradoxalement tendance à s'étendre au-delà du champ géographique traditionnel de l'économie du développement. L'exemple le plus frappant d'une telle évolution
1 ECT-CNRS, Université Lumière Lyon 2. 2 IREP-D, CNRS, Université Pierre Mendès-France, Grenoble 2. 11

est certainement la montée en puissance de la réflexion sur les dynamiques et les organisations productives territorialisées, qui mène notamment à la définition des politiques "localisées" de développement. Elle marque un retour à la prise en compte de la spécificité et de l'hétérogénéité des localisations, par opposition à l'homogénéité de l'espace postulée, très souvent, consciemment ou non, dans les analyses courantes. Or, le thème de la spécificité renvoie également au statut épistémologique de l'économie du développement. Le propos de cette publication est de tenter de comprendre les changements qui affectent les systèmes productifs des économies en développement, d'une manière qui s'affranchisse des approches, encore largement diffusées aujourd'hui, qui procèdent d'un examen quasi exclusif du comportement des Etats et de la dénonciation des incuries des politiques économiques publiques et de la contrainte extérieure. En raison de leur "globalisme", ces approches sont restées aveugles à des changements localisés, plus ou moins "diffus", le plus souvent rebelles aux catégories usuelles de l'économie politique générale, signalant l'affirmation de "lieux" plus pertinents d'industrialisation et de développement. Des foisonnements développement qui interpellent la théorie économique du

L'objectif poursuivi ici est double. Il s'agit, d'abord, de repérer ces espaces originaux de développement. Selon les cas, les auteurs parlent de "districts technologiques", de "systèmes productifs locaux", de "territoires d'industrialisation" ou de "clusters". Ils montrent les dynamiques montantes (bottom up) et descendantes (top down) à l'oeuvre dans leur évolution, ainsi que les logiques institutionnelles, territoriales, familiales, professionnelles ou étatiques qui régissent leur fonctionnement. Mais l'objectif est aussi d'ordre théorique: proposer de nouvelles orientations de recherche qui "libèrent" l'économie du développement de l'emprise exclusive du schéma des influences internes/externes sur le développement imposé par plusieurs décennies de recherche académique. A côté de ce schéma, un autre impératif consiste à appréhender la dialectique du local et du global, seule capable de permettre de comprendre le rôle des initiatives autonomes, de la démocratie, des cultures et des institutions décentralisées dans les transformations qui affectent les économies en développement.

12

D'où plusieurs questions auxquelles cette recherche collective tente d'apporter des réponses: comment ces transformations contribuentelles à repositionner le rôle des espaces locaux dans la poursuite du développement? Comment s'inscrit la dynamique de ces espaces dans le mouvement de globalisation de la technologie? Quel est le rôle des systèmes de valeur dans leur structuration? Quels systèmes de "gouvernance" en assurent le fonctionnement et la pérennité? Quels éclairages les expériences françaises et européennes offrent-elles pour appréhender les articulations entre le "local" et le "global" en matière de développement?
Les dimensions locales du développement

L'industrialisation est un processus de liaison amont-aval qui renforce l'intégration technico-économique et rend possible, à long terme, la constitution d'un tissu industriel. A juste titre, M.P. Bès souligne l'importance de la répétition dans le temps de ces liaisons amont-aval qui ont pour vocation à la fois d'entretenir et de renforcer les effets d'apprentissage. Le développement est aussi un processus de restructuration socio-économique qui met en oeuvre différents acteurs s'appuyant sur des organisations industrielles et sur un environnement institutionnel (F. Kern, P. Llerena).
Le développement a un contenu territorial

Le processus d'industrialisation est évidemment largement porté, au niveau mondial, par les acteurs transnationaux et les grandes entreprises. La globalisation de l'économie correspond à la fois à la mondialisation des marchés et à la mise en place d'une organisation internationale de la production. Toutefois, comme le montrent K. Bouabdallah et N. Massard, loin de s'effacer devant la globalisation, les territoires "locaux" semblent au contraire trouver dans la crise actuelle? -, de nombreuses raisons de s'affirmer. Mieux, on peut toujours vérifier que l'internationalisation est impulsée par des dynamiques localisées faisant intervenir des avantages comparatifs donnés ou créés. Les districts industriels et technologiques, les milieux innovateurs et les systèmes territoriaux d'innovation, repérables à différents niveaux infra-nationaux, sont dans bien des cas les socles sur lesquels repose la compétitivité des firmes ou des nations. On est, dans tous ces cas de figure, en présence d'un processus de développement endogène - "les dynamiques du dedans" de 13

Ballandier comme le rappelle judicieusement P. Hugon -, qui déborde largement l'exemple mythique de la "Troisième Italie" pour concerner aussi les pays en développement. L'industrialisation "flexible", comme en témoignent des travaux de plus en plus nombreux, contribue désormais à la constitution d'une véritable industrie dans de nombreuses régions en développement. C'est ce dont rendent compte ici les descriptions de N. Nadvi et H. Schmitz sur les clusters du Tiers Monde. Le processus d'industrialisation endogène renvoie aussi à la transformation du secteur informel en petite production manufacturière (B. Azevedo), à la mutation de l'artisanat en industrie accompagnée d'une décomposition de la petite production marchande. Le processus de développement se fait alors, comme le montre P. Hugon, par le truchement de tâtonnements successifs, c'est-à-dire par le moyen d'essais et d'erreurs. Les séquences industrielles, loin de reposer exclusivement sur des logiques publiques ou privatives, sont multiformes et s'appuient sur des acteurs à la fois publics et privés "territorialisés" .
L'industrialisation naît de "l'effet de jonction territoriale"

La dynamique d'industrialisation ne commence pas avec la conception et la réalisation volontaristes d'un système productif global. Les échecs des politiques d'industrialisation dites "auto-centrées", le plus souvent conçues à l'échelle d'ensembles et dans l'indifférence à l'égard de la diversité des structures sociales, régionales et locales, sont là pour nous le rappeler. J. de Bandt montre précisément comment le développement, qui est par nature un processus graduel, ressort de la mise en place et de la structuration progressive de sous-systèmes productifs. C'est généralement à ce niveau que la dynamique industrielle opère sa genèse et revêt ses premières formes d'évolution dans le prolongement de trajectoires technologiques et sociales longues. Dans ce processus, le territoire peut jouer un rôle majeur. Il est le point de rencontre entre les acteurs du développement. Il est aussi le lieu où s'organisent, volontairement ou de manière spontanée, les formes de coopération entre les entreprises, les individus et les activités. Il est, en définitive, le point de rencontre entre les formes de marché et les formes de régulation sociale (G. Garofoli). Le territoire constitue une composante permanente du développement (C. Courlet, B. Pecqueur). Ce fut le cas tout au long de l'histoire 14

industrielle en Europe, de la proto-industrialisation à l'industrie moderne. La petite production manufacturière localisée fut le ressort essentiel de la croissance française durant une bonne partie du XIXème siècle. Avant ceux de la "Troisième Italie", de nombreux districts industriels furent, à l'époque de la révolution industrielle, des lieux importants d'innovation. Dans les pays en développement, le territoire opère comme un lieu de jonction entre la constitution de sous-systèmes productifs et l'évolution de la production artisanale ou informelle vers une production locale qui intègre des logiques de concurrence et de productivité. Notamment, les clusters des périphéries urbaines représentent une organisation originale qui offre la possibilité de stratégies de survie face à la crise, voire des opportunités de développement grâce à une concentration locale de compétences. Enfin, et surtout, comme le montrent C. Baron et C. Dupuy, le territoire peut être aussi le lieu de construction de marges d'autonomie pour les populations, comme c'est le cas dans les quartiers périphériques des villes africaines.
Un effet structurant: le jeu des acteurs et des institutions

L'activité d'innovation et de création de richesses n'est ni désincarnée de la structure institutionnelle et productive de l'économie, ni subordonnée à un phénomène ontologique d'évolution des techniques le long de trajectoires naturelles. De la même façon, l'innovation n'est pas réductible au résultat d'un prélèvement dans un stock de connaissances préexistantes. L'innovation est une activité institutionnelle en ce qu'elle implique une multiplicité d'agents, des relations de compétition-coopération, des effets d'apprentissage collectif ainsi que des modèles de représentation partagés par une communauté d'agents. On savait que ces caractéristiques intrinsèques de l'innovation imprègnent les comportements des acteurs, qu'ils soient marchands ou non-marchands, dans les organisations territoriales issues de trajectoires sociales anciennes (B. Husson). A fortiori, expliquent L. Abdelmalki et J. Perrat, elles s'imposent comme normes rémanentes dans les organisations territoriales forgées délibérément par les stratégies des hommes, à l'image des configurations technopolitaines. En soulignant le rôle des institutions, la plupart des auteurs reconnaissent l'importance des "externalités" associées aux interdépendances et complémentarités technologiques ainsi qu'aux infrastructures et aux flux d'informations qui relient les acteurs de 15

l'innovation. Les vertus reconnues aux institutions découlent de ce qu'elles contribuent tout à la fois à réduire l'incertitude des agents et à garantir la possibilité de médiations dans les conflits. En assurant ces fonctions, les institutions établissent la stabilité nécessaire à la reproduction de la société et au changement. S'agissant des acteurs qui influent le plus fortement sur la constitution et l'évolution des systèmes productifs locaux, de nombreuses contributions mettent en exergue le statut original des petites entreprises. Celles-ci jouent un rôle important dans la création et le développement de nouveaux territoires (c. Fourcade), le cas échéant, au sein de stratégies résiliaires dans lesquelles prennent place également les grandes entreprises, comme c'est le cas à Guadalajara au Mexique (O. Castel). Ces stratégies résiliaires, dans la mesure où elles rendent possibles des comportements de coopération, constituent l'une des voies possibles d'accession à l'innovation. La coopération se substitue ainsi à la finance dans les segments d'activité particulièrement inaccessibles aux ressources des petites entreprises. Finalement, le développement résulte de l'interaction de dynamiques entrepreneuriales et territoriales et c'est ce qui permet heureusement à l'esprit d'entreprise de germer ou d'exister dans le Tiers Monde. Contrairement aux idées reçues, il constituerait même l'une des ressources les mieux partagées, trouvant toujours un objet d'application quand sont levés les obstacles à son expression et à son épanouissement. P. Béraud et J.L. Perrault montrent que l'esprit d'entreprise revêt des caractéristiques très diverses selon la nature du milieu économique: de l'atelier isolé du secteur informel à la grande firme, en. passant par l'entreprise du district industriel. Les auteurs rejoignent ainsi un courant d'idée en pleine expansion qui considère l'innovation et l'industrialisation diffuses comme l'avenir du développement. Les systèmes productifs locaux dans le développement: première synthèse une

On voit l'ampleur des perspectives théoriques qu'ouvre une analyse en termes de systèmes productifs locaux (SPL). Un SPL n'est sans doute pas encore un concept stabilisé, susceptible d'une définition achevée et acceptable par tous. Mais, il est déjà une déconcentration de ces phénomènes originaux de développement "localisé" repérables aussi bien dans les économies développées que dans les économies en développement.

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On retiendra que le SPL constitue une illustration de la dimension endogène (c'est-à-dire territoriale) du développement. Il n'est pas un modèle qui prétendrait se suffire à lui-même. Il est, au contraire, un type d'organisation socio-économique efficace pour produire une marge de manoeuvre face à l'hétéronomie de la division internationale du travail. La notion de SPL permet ainsi de renouer avec les théories anciennes de la croissance. Cependant, ces dernières expliquaient traditionnellement les performances relatives des pays développés et des pays en développement par les différentiels de taux de variation du produit net de l'économie. Il s'agit désormais, dans la perspective d'ensemble tracée ici, d'éclairer la dynamique du développement par des facteurs institutionnels et sociaux aptes à prendre en compte l'originalité des structures et l'action spécifique des hommes sur ces dernières (M. Filippi, A. Torre). T. Kirat et C. Sierra suggèrent d'envisager le SPL dans une perspective dynamique. Il s'agirait alors, en suivant F. Perroux, de l'analyser comme une unité active, comme un lieu de création d'avantages spécifiques qui sont au coeur de la dynamique économique. Eléments pour un programme de recherche
La réhabilitation de l'action locale pour le développement

L'introduction de la notion de territoire permet de poser en termes nouveaux la question du développement. Tout d'abord, ce dernier ne renvoie plus à une problématique cantonnée au champ des pays en développement. Elle s'élargit également aux pays développés qui s'emploient de plus en plus à concevoir et à meUre en place des politiques de développement local (E. Amrani). Inversement, dans le contexte même des économies en développement, la dimension locale de l'industrialisation, jusqu'ici sous-estimée, devient un angle d'attaque important. Un nombre croissant de synthèses conceptuelles et de pratiques réelles de développement le montre (E. Longuenesse, J. Cornand, Y. Ferfera).

17

Le développement des marchés

comme valorisation

de ressources et extension

Les nombreuses expériences présentées ici rappellent utilement que tout développement suppose la réalisation préalable de deux conditions essentielles: la disponibilité des ressources stratégiques et l'extension du marché. Le développement repose d'abord sur la disponibilité de ressources. Mais, comme le montre A. RaIlet, deux situations peuvent se présenter. On peut, d'un côté, avoir une "stratégie basse" de développement reposant sur des ressources génériques et non dédiées (énergie, matières premières). On peut aussi, à l'opposé, promouvoir une "stratégie haute" de développement reposant sur des ressources spécifiques ou latentes produites par des acteurs locaux et dédiées. Ces ressources peuvent comporter, notamment, un savoir-faire artisanal valorisé par une main-d'oeuvre industrieuse, flexible et polyvalente ainsi que des structures sociales et culturelles qui donnent un sens d'appartenance aux agents favorables aux initiatives entrepreneuriales et au développement. A. Hsaïni rappelle qu'il s'agit là de caractéristiques que l'on retrouve fréquemment dans les pays en développement. Pendant longtemps, elles ont été considérées, par bon nombre d'économistes, comme des survivances du passé et, à ce titre, comme des obstacles à la modernisation. Dans la perspective de cet ouvrage, ces "barrières classiques" à la modernisation se transforment en de véritables ressources potentielles pour l'industrialisation. Ces caractéristiques agissent à la manière d'un filtre à l'égard des possibilités et des voies de développement. Pour G. Garofoli, il serait regrettable de l'ignorer et plus redoutable encore, dans une perspective d'action, de réduire le problème du développement à une simple question de compétitivité obtenue à partir d'une extrapolation sur le coût relatif des facteurs. Surtout, beaucoup d'auteurs sont d'accord pour considérer que le développement suppose une prise en compte appropriée des besoins locaux. Les expériences d'industrialisation diffuse et du secteur informel montrent; de ce point de vue, l'importance d'un marché local et régional, même si ce marché reste essentiellement non structuré. De nombreuses expériences d'industrialisation localisée, réussies, reposent sur cette combinaison entre l'extension d'un marché de proximité et la valorisation de ressources spécifiques. Cette caractéristique permet de donner une impulsion à la production locale
avec la garantié minimale de pouvoir satisfaire, en même temps, les

besoins fondamentaux de la population. 18

Histoire longue et pluralité des trajectoires

Les expériences d'industrialisation localisée nous rappellent que la construction du développement s'inscrit dans l'histoire longue. D'une manière générale, les choix des produits et des technologies et les bifurcations technologiques constituent des événements historiques qui s'enchaînent et qui créent une dépendance d'un territoire par rapport au passé. Ce cheminement le long d'un "trend" pluriséculaire ne signifie pas un modèle unilinéaire et optimal. L'organisation productive revêt des modalités très diverses qui ne peuvent être réduites à un simple schéma dualiste opposant des modèles d'organisation efficients à d'autres qui ne le seraient pas. L'introduction du territoire dans l'analyse conduit à inventorier la pluralité des mondes réels de la production et la variété des trajectoires de développement. Le poids de l'histoire se concrétise participation qui, fondées sur un régulent le développement. Il y a sur les stratégies des acteurs développement. Cette influence institutions. par des règles, des conventions de système de valeurs, encadrent et un "effet communauté" qui influe et donc sur la dynamique du passe par le rôle crucial des

Un enjeu théorique majeur: l'intégration de l'économie des territoires et de l'économie du développement La prise en compte des dimensions locales du développement pose la question centrale de l'intégration de la problématique du développement et de celle de "l'économie des territoires". Les contributions rassemblées dans cette publication témoignent de la richesse des renouvellements théoriques en cours. Ainsi, les économistes réalisent l'importance d'appréhender autrement l'espace. Celui-ci cesse d'être uniquement un coût pour les entreprises, pour jouer, au contraire, un rôle d'ambiance (favorable ou défavorable) dans la création d'économies ou de déséconomies externes. L'espace n'est pas un simple support d'une concentration d'activité, il est "espace territoire", "économie-territoire". Bref, il est le lieu où s'organisent à la fois les formes de compétition et de coopération entre entreprises et où se décide la division sociale du travail. Les réflexions sur le développement localisé permettent d'aborder la question de la croissance cumulative à moyen et long terme et celle de la différenciation entre territoires. De ce point de vue, elles 19

s'inscrivent dans le renouvellement des débats impulsés par les théories récentes de la croissance endogène. Celles-ci mettent l'accent sur les rendements croissants et les externalités positives reposant, en particulier, sur des effets locaux ou d'intégration économique justifiés par la proximité et l'interaction des individus et des groupes (D. Requier-Desjardins). Les réflexions sur le développement localisé permettent ainsi un retour salutaire aux "fondateurs" qui étaient aussi imprégnés par cette préoccupation d'intégration entre les deux problématiques, que ce soit A. Marshall lorsqu'il analyse les dynamiques historiques liées à des phénomènes d'apprentissage, de collaboration inter-entreprises et d'agglomération construits dans un district industriel ou F. Perroux avec sa théorie de la polarisation spatiale. Si, comme le remarque A.O. Hirschman (1984) 3, l'économiste du développement conçoit la théorie des effets d'entraînement sélectifs en amont et en aval d'une économie donnée, sans jamais cesser d'être attentif à la différence des mentalités et des cultures, on peut ajouter qu'il lui reste à élaborer une théorie unifiée des processus de développement et de leur rapport au .

territoire.

Le plan de l'ouvrage La conception d'ensemble et les étapes successives de l'ouvrage tentent de traduire les différentes préoccupations ci-dessus. La première partie envisage la question des interdépendances entre le global et le local à l'aune des éclairages communs de l'économie du développement et de l'économie des territoires. Tout en soulignant le caractère prégnant de la globalisation, les auteurs s'emploient à décrire l'originalité des développements "par le bas" (bottom up) que la crise du développement "global" a particulièrement mis en relief au cours de la période récente. Les fondements de la formation et de la différenciation des systèmes industriels locaux et/ou des districts sont proposés. L'ensemble réhabilite les initiatives locales au "Sud", vivaces mais certes dispersées, au niveau de l'innovation et de l'activité économique. Un tableau de bord général qui donne des raisons d'espérer au moment où les statistiques des institutions internationales sur la production et l'échange mondiaux décrivent désespérément un Tiers Monde de plus en plus marginalisé.

3 HIRSCHMAN A.O., L'économie comme science morale et politique, Paris, Gallimard, Le Seuil, 1984. 20

La deuxième partie s'interroge sur les sources et les facteurs de performances des territoires. Unanimement, les auteurs insistent sur la capacité à aménager une "atmosphère industrielle" susceptible de renouveler les conditions et les ingrédients d'une innovation permanente. La firme apparaît ici comme une institution cardinale en tant que support de cette fonction d'innovation. Mais, les auteurs avertissent utilement que le développement requiert l'existence d'autres institutions que la réflexion sur les relations entre le global et le local offre une occasion originale de pouvoir identifier à la fois dans leur nature et leur(s) fonction(s). La troisième partie s'intéresse aux expériences. Elle donne la priorité aux terrains et aux leçons que proposent les "faiseurs" de développement longtemps masqués par des modèles qui semblaient fonctionner sans eux. Elle invite, pour ainsi dire, à faire plus précisément connaissance avec les conditions qui rendent possible ou qui entravent le développement. Les contributions convergent vers un constat aux implications fortes: la persistance des facteurs institutionnels dans le développement "localisé" fait de ces derniers le "filtre" qui scande le développement, détermine sa possibilité et son ampleur. En d'autres termes, il n'y a ni vide technologique, ni vide institutionnel dans le Tiers Monde. Il convient surtout d'identifier dans les règles et les institutions en vigueur celles qui sont les plus permissives du changement. Tant il est vrai que le développement peut être considéré comme étant avant tout le changement dans les institutions.

21

PREMIÈRE

PARTIE

LES SYSTÈMES

PRODUCTIFS

LOCAUX, ET

LE DÉVELOPPEMENT L'ÉCONOMIE

DU DÉVELOPPEMENT

1-

La dialectique du local et du global: une nouvelle manière de penser la dynamique des économies en développement Problématique des systèmes productifs locaux dans le développement

II-

I - La dialectique du local et du global une nouvelle manière de penser la dynamique des économies en développement

PRÉSENTATION

Pierre JUDET 1

Cette première partie présente d'abord le grand intérêt de mettre en lumière une évolution dans l'évaluation de ce qu'on appelle le "secteur informel". Pour de nombreux auteurs, en effet, le bourgeonnement du secteur informel devait être interprété comme une conséquence de la crise économique ou, si l'on veut, comme une tentative de survie. P. Hugon, par exemple, tout en notant les potentialités et les dynamismes du secteur informel, affirmait qu'il ne "s'agissait ni d'une panacée, ni d'une base possible pour un modèle alternatif de développement" (Hugon, 1988). De son côté, J. de Bandt estimait que "toute action visant à conduire le secteur informel vers la formalité revient à le supprimer dans sa logique propre", ou encore "qu'on ne dispose d'aucun moyen pour assurer le développement ou la dynamique du secteur informel... (de telle sorte que) le secteur informel n'offre aucune solution de rechange pour fonder une dynamique de développement" (Bandt (de), 1989). Or, la contribution de P. Hugon milite ici en faveur d'une "réhabilitation" du secteur informel. Pour l'auteur, "le secteur dit informel joue un rôle croissant, comme tissu humain, technique et économique à partir duquel se construit une base industrielle", mais
I IREP-D, CNRS, Université Pierre Mendès-France, Grenoble 2. 25

aussi: "Le processus d'industrialisation endogène ou "par le bas" résulte d'effets d'imitation et d'apprentissage au sein d'un tissu social qui fait de l'innovation un processus collectif. Cette industrialisation se réalise au ras du sol" . Cette orientation est également celle de D. Requier-Desjardins selon lequel "on a trop souvent interprété le secteur informel en termes de survie", alors qu'il n'a de sens qu'à l'intérieur du processus de croissance endogène. Tout cela traduit un très large accord quelle que soit la diversité des expressions utilisées autour de la réalité d'un développement "par le bas", "endogène", "rampant", "diffus" ou "localisé". Il y a longtemps qu'un certain nombre d'auteurs avaient attiré l'attention sur un secteur "négligeable parce que négligé" (Charmes, 1983) dont bureaucrates, experts et chercheurs avaient minimisé l'importance afin de masquer les difficultés qu'ils rencontraient pour le circonscrire, le comprendre et l'interpréter. Le voile a fini par s'effilocher: il a bien fallu admettre, par exemple, que les effectifs du secteur non structuré de la chaussure à Sfax, en Tunisie, étaient passés de 1800 en 1957 à 3700 en 1981, puis à près de 5000. On a également montré (Bouchrara, 1986) que 50 % des logements livrés en Tunisie, soit plus de 30000 par an au cours des années 1980, ont été construits suivant des voies informelles. Le refus d'admettre qu'il existe au sein du secteur non structuré un processus d'accumulation relevait d'idées préconçues, alors que de telles activités constituent" le terreau sur lequel se développe une initiative privée dont le comportement d'accumulation a jusqu'à présent été largement occulté par les concepts et les techniques de collecte de données mises en oeuvre" . A Taiwan, le même entrepreneur fabrique des raquettes de tennis en grandes séries dans une unité industrielle moderne, tout en rassemblant de petits groupes de femmes dans des ateliers "non structurés" où ces dernières assurent une production, moins prestigieuse et moins coûteuse, de raquettes de badminton. Au Maghreb, au début des années 1960, les Sfaxiens avaient en Tunisie une réputation de commerçants actifs mais aux horizons limités par la préoccupation du gain à court terme. Or, en quelques années, Sfax s'est transformée. Les dynamismes industriels ont foisonné là où on ne les attendait pas, du côté des commerçants et des artisans, du côté du secteur non structuré, ce qui a mis en lumière la réalité et l'importance du passage des activités informelles vers des activités de plein exercice. 26

De l'importance du local, faut-il conclure au télescopage du national par le global? D. Requier-Desjardins pense en trouver la preuve dans les dynamiques transfrontalières (Nigeria), d'une part, et dans l'essor des maquiIIadoras installées au Mexique, sur la frontière américaine, d'autre part. Ces exemples n'emportent pas la conviction car d'anciennes zones franches coréennes et surtout taiwanaises sont en cours de réappropriation rapide dans des systèmes nationaux intégrés autour de la mise en oeuvre de technologies avancées ou très avancées. Par ailleurs, il apparaît qu'en Tunisie, le développement des activités de confection-habillement non structurées s'est effectué en symbiose avec le développement des activités textiles de plein exercice créées sur la base des avantages offerts par les lois de 1972 et de 1974, c'està-dire sur la base de politiques nationales. Comment enfin conclure à l'affaiblissement d'un système national en Chine alors que le grignotage des entreprises étatiques (nationales) par les entreprises collecti ves (locales) procède d'une véritable stratégie de contournement décidée et impulsée par le Centre ? De leur côté, T. Kirat et C. Sierra mettent en garde contre les "illusions d'un développement" dont les systèmes productifs locaux seraient aujourd'hui porteurs. Inversement, M.P. Bès souligne les distances qu'il peut y avoir entre les ambitions affichées par les plans nationaux d'industrialisation et de développement technologique et les contraintes qu'impose la globalisation de la technologie. Les premiers auteurs reprennent la distinction de F. Perroux selon laquelle "la croissance n'est pas le développement". En fait, F. Perroux, qui s'empressait d'ajouter: "qu'il n'y a pas de développement sans croissance", suggérait aussi qu'il est difficile d'opposer de manière trop simple développement et croissance. Si développement va de pair avec résultats qualitatifs, transformation des structures et des mentalités qui permettent de jeter les bases d'un processus cumulatif et durable, cela conduit à se demander si les pays, en quête de ce fameux développement, pourront jamais atteindre un objectif quasi inaccessible. On a du mal à accepter que Perroux se soit fait le champion d'une sorte de nouveau dogme de la "prédestination". Il est vrai que Perroux écrivait ces lignes au début des années 1960, à une époque où le Japon était encore classé dans la catégorie des sousdéveloppés (Lacoste, 1959). Depuis cette date, le Japon a fait son chemin; la Corée, alors inconnue, se prépare à entrer dans l'OCDE; d'autres pays vont suivre... D'ailleurs, ici et là, il ne s'agit pas seulement de croissance mesurée en termes de PIB, mais également d'évolutions qualitatives. L'espérance de vie est aujourd'hui plus longue à Hong-Kong qu'en Grande Bretagne, à Porto-Rico qu'aux 27

États-Unis. On compte en Corée davantage d'étudiants dans l'enseignement supérieur qu'en France. De la Thaïlande à l'Indonésie et à la Tunisie, la baisse de la fécondité explique la rapidité de la transition démographique. En Asie de l'Est et du Sud-Est, la distribution de la terre ainsi que la distribution des revenus sont relativement égalitaires tandis qu'une réelle démocratisation de la vie politique est en cours. On remarquera ici que ni le "local", ni le "global" ne suffisent à expliquer de telles évolutions qui relèvent d'interventions systématiques et longues du "national" . Il est d'ailleurs significatif qu'à propos d'innovation, la réflexion privilégie les "systèmes nationaux d'innovation". Cela ne veut pas dire que les entrepreneurs novateurs ne plongent pas leurs racines dans un terreau local et régional, mais plutôt que les instruments et les institutions qui sous-tendent ou couronnent l'innovation ont une dimension nationale forte et irremplaçable. On se demandera enfin quelle est la consistance du "global". S'agit-il d'un processus d'organisation du globe au profit d'un capitalisme occidental devenu planétaire? Comment ne pas tenir compte de la redistribution des cartes qui s'annonce au profit des "nouveaux industrialisés" qui pourraient contribuer dès le début du siècle à plus de 50 % de la production mondiale? La rapidité des évolutions constatées dans l'économie mondiale appelle des réflexions nouvelles sur l'articulation en mouvement des catégories du local réhabilité, avec un global réévalué mais en laissant toute sa place au national résistant et retrouvé.

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LA DIALECTIQUE

DU LOCAL ET DU GLOBAL

DANS LE DÉVELOPPEMENT

Philippe HUGON 2

L'État-nation constitue le principal cadre de référence des analyses courantes en économie du développement. Ce cadre de référence, a,!ssi important soit-il, présente plusieurs limites. Sur un plan concret, l'Etat-nation est débordé par des processus de mondialisation ou de globalisation, de régionalisation et par des dynamiques repérables à des niveaux infra-nationaux et locaux. Sur un plan analytique, les dynamiques spatiales, les liens entre les différentes échelles et les niveaux d'organisation sont au coeur des processus de transformation des structures et de progrès de productivité qui caractérisent le développement économique. Nous présenterons certains éléments du débat théorique avant d'illustrer la dialectique du local et du global dans le domaine financier industriel et agricole.
1. Éléments du débat théorique La globalisation peut être définie comme la dimension spatiale de l'universalisme; le local - ou la "localisation" -, est la dimension spatiale du particularisme.

1.1. Dépasser l'opposition entre l'universalisme de l'économie orthodoxe et le particularisme de l'anthropologie Le débat entre l'universalisme de la pensée orthodoxe classique ou néoclassique et le particularisme de l'anthropologie peut être ainsi schématisé.
2 CERED-FORUM, Université Paris X.

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Selon une conception universaliste, l'économie du développement n'est rien d'autre que l'application à un champ gépgraphique particulier des outils d'analyse économique existants (Economie et prévision, n° 97, 1991). Les modèles macro-économiques et la microéconomie standards peuvent servir de cadre à cette conceptualisation universelle. Ce schéma est peu à même de prendre en compte les interdépendances qui se jouent à différentes échelles spatiales. Ainsi, selon l'économie orthodoxe, l'économie internationale peut être traitée à partir des mêmes outils que l'économie régionale. L'espace est supposé homogène et isotrope. Le temps est traité indépendamment des changements de structures, des bifurcations, des irréversibilités et de l'innovation. La dynamique est à la limite une simple translation de l'équilibre ou du déséquilibre. Les changements d'échelle se font par emboîtements successifs, malgré les difficultés du no bridge, en passant des comportements micro aux équilibres partiels et généraux. Selon une conception particulariste et relativiste, l'altérité du sousdéveloppement est au contraire substantielle. Il importe, dès lors, de privilégier à des niveaux localisés des spécificités et des particularismes dans une approche de terrain, de territoire voire de terroir. L'économie, science de l'échange marchand, du capitalisme ou de la rationalité, n'a pas de validité universelle. Les déterminants sociaux, culturels et politiques sont essentiels pour comprendre les sociétés périphériques en développement. Le courant anthropologique refuse, au nom du particularisme, de légitimer une approche économique des sociétés exotiques ou localisées. L'économie régionale, l'économie spatiale ou la géographie économique, dans leur version empirique, privilégient l'économie territorialisée, les travaux de terrain et les études de cas sans toujours resituer les cas étudiés dans leur insertion au sous-système national ou mondial. 1.2. Universalisme et particularisme dans les travaux hétérodoxes Les écoles néo-institutionnelles visent à dépasser le débat entre le particularisme/local et l'universalisme/global. Certaines, ressortissant de l'économie de l'organisation, se situent dans le cadre de l'individualisme méthodologique et assimilent les règles à des modes les niveaux locaux ou les organisations entreprises, mais sont par contre peu à même de remonter au niveau des pouvoirs étatiques et des processus de globalisation. D'autres analyses se placent à un niveau "holiste" ; elles privilégient les institutions "règles socio-économiques mises en place dans des conditions historiques sur lesquelles les individus ou les groupes d'individus n'ont guère de prise pour l'essentiel dans le court et le 30

de coordinationentre agents. Elles permettent d'analyser avec finesse

moyen terme" (Ménard, 1991). Ainsi, l'école "régulationniste" met en relation les régimes d'accumulation (mode de ré-allocation systématique du surplus garantissant, sur une période prolongée, une certaine adéquation entre les transformations et les conditions de la production et les transformations de la consommation) et les formes ou configurations institutionnelles (monnaie, formes de concurrence, rapport salarial, État) pO)lrdéfinir des modes de développement. Elle privilégie le niveau de l'Etat-nation et est moins à même de prendre en compte les modes d'insertion à l'économie internationale (malgré les travaux de Mistral) ou les régulations régionales et les niveaux locaux (malgré les travaux de Néfussi, Boulet, Bartoli, Boyer ou Lipietz, 1992). 1.3. La dialectique entre le global et le local en économie du développement L'économie n'a pas la prétention d'épuiser la totalité sociale. Elle est un questionnement particulier ou une méthode donnant un éclairage partiel de cette totalité. Elle a ainsi une pertinence dans toutes les sociétés; celles-ci sont, à des degrés divers, intégrées dans le marché; elles ont à gérer et à allouer des ressources rares. Inversement, le poids de l'ethnicité, du culturel et du religieux, des rapports domestiques et des coordinations non-marchandes est essentiel pour comprendre les sociétés industrialisées, développées ou capitalistes. L'universalisme qu'impose une pensée scientifique n'est pas l'uniformité par réductionnisme faisant entrer la réalité économique dans un même moule ou modèle. L'économie du développement doit tenir les deux bouts de la chaîne. Elle se veut analyse - et non pas chronique - et doit utiliser des concepts universels et généralisables au-delà de la diversité du concret. Elle repose sur la connaissance du terrain, des comportements des agents en liaison avec leurs structures sociales et leur représentation. Elle doit donc questionner les catégories économiques au regard des spécificités locales. Plusieurs concepts sont, dès lors, centraux pour appréhender le développement économique: celui, micro-économique, de l'innovation des entrepreneurs, celui, spatial, du milieu créateur d'externalités, celui des modes de régulation et de reproduction analysables à un niveau sociétal, celui, mondial, des logiques d'accumulation et de marché.

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2. Les interrelations interrogations

entre le local et le global:

les enjeux et les

Quatre principales interrogations permettent de prendre en compte les interrelations entre le global et le local. Elles renvoient aux dimensions spatiale (la territorialisation des activités économiques), organisationnelle (la pluralité des modes de coordination des agents), technologique (la diversité des sous-systèmes productifs) et institutionnelle (les règles et les centres adéquats de décision). 2.1. L'économie spatiale, l'innovation et la division spatiale du travail Le développement économique, processus spatialisé, peut être analysé à plusieurs niveaux interdépendants. L'innovation peut tout aussi bien apparaître au niveau des grandes unités qui financent la recherche et le développement et qui disposent d'avantages comparatifs transférables, qu'à celui des petites unités qui ont une fonction incubatrice et qui sont insérées dans des districts industriels créateurs d'externalités (A. Marshall). Les grandes firmes peuvent tout aussi bien s'implanter en fonction d'avantages transférables internes aux grandes unités, ou en jouant sur les avantages comparatifs propres aux milieux d'implantation. Les grandes unités jouent évidemment un rôle essentiel, à un niveau global, dans l'innovation et sa diffusion du centre vers les périphéries. Ainsi que le montre F. Perroux (1991), "la croissance se manifeste en des points de croissance avec des intensités variables; elle se répand par divers canaux et avec des effets terminaux variables pour l'ensemble de l'économie". Il faut, dès lors, appréhender les innovations au sein des macro-unités, leur diffusion par les prix, les flux et les anticipations, de même que les activités motrices et dépendantes dans un monde hiérarchisé. La polarisation est, comme l'analyse J.e. Perrin (1983), moins liée à l'activité de base qu'à son aptitude à évoluer, à sa complexité et à la nature des technologies concernées. Aujourd'hui, les activités quaternaires jouent un rôle central. Le développement se réalise également par des processus endogènes repérables au niveau localisé des entrepreneurs et des milieux porteurs d'innovations et d'apprentissage. La révolution industrielle en GrandeBretagne s'est largement réalisée sur des bases régionales (Hudson, 1989, Bairoch, 1965). Le centre connaît également un déclin des industries. Dans des périphéries, de nouvelles activités motrices 32

émergent et le retournement spatial marque la revanche des régions périphériques sur les régions centrales. Le milieu régional est créateur d'innovations (cf. les travaux du GREMI). Dès lors que les techniques et les marchés évoluent très rapidement, des acteurs locaux peuvent saisir des opportunités en jouant sur des spécificités. Le milieu est défini comme un ensemble d'acteurs localisés qui, à travers leur fréquentation ou le fait de vivre ensemble, réalisent des apprentissages collectifs et ont un regard professionnel mutuel (Crevoisier, 1993). Les milieux ont des aptitudes différentes à sécréter et à diffuser l'innovation. 2.2. Le risque et l'incertitude, les relations de proximité et la pluralité des modes de coordination Les agents décident en situation d'information imparfaite et asymétrique et ils nouent, dès lors, des relations non marchandes. Les contrats juridiques peuvent conduire des agents à ne pas révéler certaines informations, d'où l'importance de relations durables et personnalisées. Les coûts de transaction du marché, liés aux coûts d'information, à la spécificité des actifs et à l'anonymat des relations, peuvent être élevés. Les effets de proximité sont d'autant plus recherchés que le monde est incertain. Ainsi que l'analysent les conventionnalistes, la prise de décision est un premier lieu de coordination. La convention est à la fois le résultat d'actions individuelles et un cadre contraignant les sujets (Salais). Le fonctionnement des unités économiques fait appel à un ensemble complexe de conventions domestiques, marchandes, industrielles et cIvIques.
Les relations entre les agents prennent souvent la forme de coopérations ou de réseaux. Ceux-ci permettent de prendre en compte les externalités liées à des effets d'agglomération. Les coordinations non-marchandes et notamment les réseaux familiaux et ethniques - jouent, dès lors, un rôle essentiel. Elles peuvent, selon les cas, conduire à une efficience productive (Aoki, Morishima, Reading, 1990) ou, inversement, favoriser des logiques rentières et redistributives. Ainsi, l'ethnicité concerne les réseaux commerçants Yoruba ou Haoussa en Afrique ou chinois dans le monde d'Asie de l'Est. L'ethnicité des activités financières permet alors de réduire les coûts en personnalisant les relations et en s'appuyant sur la confiance. 2.3. Les filières et les réseaux spatialisés Il importe, au-delà des relations de linéarité, de complémentarité cheminement entre les différents stades de transformation et de des

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produits, de repérer les acteurs, leurs logiques de comportements, leurs modes de coordination et d'analyser ainsi des lieux stratégiques de valorisation, de dégagement de marges. Les filières spatialisées ou les réseaux productifs peuvent être définis comme des sous-systèmes productifs intégrant la production, la transformation et l'utilisation d'un produit ou d'un groupe de produits selon différents modes de coordination des agents, des éonfigurations institutionnelles historiquement déterminées et selon un rapport espace-temps spécifique. Les sous-systèmes productifs peuvent être différenciés selon leurs espaces de référence (local, national, régional, mondial) et selon leur modes de régulation. Les acteurs qui interviennent répondent à des logiques différentes: celle, domestique, des normes coutumières (solidarité, réciprocité), celle, marchande, de rentabilité, celle, étatique, de sécurité par les mécanismes redistributifs et celle, industrielle, de risque calculé de l'investisseur supposant une relative stabilité technique, une anticipation de l'environnement et un horizon de long terme permettant l'accumulation. Chacune de ces unités s'enchevêtre. On voit, dès lors, se déployer deux configurations (Lecoq, 1991). Les firmes "réseau" se caractérisent par l'intégration verticale de firmes indépendantes, situées à des stades différents de production, avec des stratégies d'alliance entre firmes indépendantes ou des stratégies d'accords autour de firmes "pivot" et de réseaux de PME. Les réseaux de firmes constituent un mode d'organisation de la production focalisé sur de petites unités articulées autour d'un système de PME fortement spécialisé. Il y a alors un "ensemble territorial intégré de ressources matérielles et immatérielles dominé par une culture historiquement constituée et par un vecteur de savoir et de savoir-faire reposant sur un système relationnel de type coopération-concurrence des acteurs localisés" (Lecoq, 1991). 2.4. L'aménagement du territoire et la décentralisation des choix collectifs On observe, enfin, des modifications dans les processus collectifs de décision. Longtemps, l'aménagement du territoire a été conçu comme un problème de répartition optimale des activités au sein d'un territoire national à partir d'une déconcentration ou d'une décentralisation des choix collectifs. Les grands projets ou la création de pôles régionaux constituaient la base de cette politique. Aujourd'hui, dans un environnement mondialisé, il s'agit au contraire de faire émerger par un processus endogène - à partir de 34

programmation concertée entre acteurs privés et publics -, des projets locaux fondés sur des savoirs et des savoir-faire spécifiques. Ce processus est d'autant plus aisé que les collectivités décentralisées ont acquis souvent un pouvoir financier non négligeable, du moins dans les pays industriels, et que les initiatives se font à partir des technologies de l'information, de la formation et d'activités tertiaires pouvant être facilement décentralisées (Gaudemar (de), 1991). Dès lors, la question institutionnelle et politique devient celle du niveau optimal de décision, compte tenu des questions traitées et de l'échelle concernée. Selon un principe de subsidiarité, les choix collectifs optimaux se situent, en fonction des questions, à des niveaux locaux, nationaux, régionaux ou mondiaux. 3. Illustrations de la dialectique du local et du global Nous illustrerons la dialectique du local et du global en prenant trois champs de l'économie du développement: le financement, l'industrialisation et le développement agricole. 3.1. Le financement mondial et local du développement On observe une mondialisation des marchés financiers. Les mesures de libéralisation et de dérégulation visent à privatiser les institutions financières, à favoriser la libre circulation des capitaux en réduisant les contrôles de change, à réduire la répression financière. La privatisation des entreprises va dans le sens d'un rôle accru des marchés financiers. Le relèvement des taux d'intérêt, la baisse des coûts de transaction, la réduction des effets d'éviction du secteur public, la privatisation et la concurrence bancaire, ainsi que la suppression des différentes distorsions liées à l'économie administrée, intègrent cette contrainte de la mondialisation. Mais, par ailleurs, les systèmes financiers informels jouent un rôle essentiel, notamment en Afrique et en Asie. Les systèmes officiels sont dans l'impossibilité de répondre aux besoins des agents pauvres, sans garantie. En situation précaire, faute de garantie et compte tenu d'un risque anticipé de défaut, la majorité des agents est exclue des systèmes bancaires. Ceux-ci, même lorsqu'ils sont "sur liquide", prêtent à court terme, mais assurent malle financement des projets d'investissement. Dès lors, des pratiques reposant sur des relations personnalisées, des transactions non marchandes, des faibles coûts d'intermédiation peuvent être efficientes. La proximité est spatiale (activités à petite échelle sur un rayon limité), temporelle (horizon court des agents permettant la réversibilité et la prise en compte des 35

aléas) et sociale (confiance, réputation, garantie) (Hugon, 1994). L'argent "chaud", lié aux relations personnelles de proximité, doit être dissocié de l'argent "froid", anonyme et lointain, que l'on n'a pas l'obligation de rembourser (Bédard). Plusieurs traits permettent de caractériser ces circuits "informels": la prédominance des transactions en espèces, l'absence d'enregistrement et de réglementation, l'échelle restreinte des opérations, la facilitée d'entrée, l'échange d'actifs hors des cadres juridiques, un fonctionnement qui s'appuie sur des relations personnelles ou sur des solidarités communautaires (institutions communautaires, pratiques et organisations tontinières, intermédiaires privés). Ces circuits jouent un rôle essentiel dans l'accès au crédit des ruraux et des urbains et dans le financement des micro-unités. Les questions de réputation, de confiance, de proximité spatiale et relationnelle sont au coeur de la monnaie - fiduciaire veut dire confiance -, du crédit, des garanties de remboursement.
Les différents circuits financiers mondiaux et locaux ne se situent pas seulement à des échelles différentes, mais ils sont souvent en interrelation. Il existe des réseaux ethniques ou religieux conduisant à des circuits de financement clos à l'échelle mondiale (circuits chinois, israéliens). L'efficacité des institutions financières officielles repose sur les liens que celles-ci tissent avec la multitude de réseaux informels ou mutualistes qui peuvent, à des niveaux locaux, mobiliser l'épargne et financer des projets de développement.

3.2. L'industrialisation mondiale et rampante L'industrialisation est un processus de liaison d'amont et d'aval permettant une intégration techno-économique et la constitution d'un tissu industriel. Elle est, au-delà des liaisons techno-économiques, un processus de restructuration socio-économique mettant en oeuvre différents acteurs s'appuyant sur des organisations industrielles et sur un environnement institutionnel situés spatialement et temporellement. Elle suppose un environnement localisé; elle implique une durée, une capitalisation des apprentissages et une maîtrise technologique. Le processus d'industrialisation est évidemment largement porté au niveau mondial par les acteurs transnationaux et les grandes entreprises. Il y a exportation de capitaux, de technologies et de compétences des centres vers les périphéries, conduisant à des diffusions. Il y a également des innovations aux centres permettant une reproduction de la hiérarchie internationale. Il existe une dynamique des écarts technologiques (différence de retard dans les
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demandes des différents pays pour les mêmes produits et retard dans l'innovation et son imitation, Posner). L'industrialisation des économies en développement est largement induite par la restructuration des économies du Nord, par des stratégies de délocalisation-relocalisation des firmes transnationales. L'expérience montre toutefois que "la locomotive n'écrase pas la brouette comme le capitalisme détruit les modes de production pré-capitalistes" (Engels). Il y a, au contraire, coexistence et altération mutuelle. Le processus d'industrialisation est également porté par des dynamiques locales, jouant sur des avantages comparatifs donnés ou créés qui remettent en question la hiérarchie internationale. Il existe des districts technologiques ou industriels, des milieux innovateurs ou des systèmes territoriaux d'innovation qui peuvent être repérés à des niveaux infra-nationaux. La petite dimension permet une grande flexibilité. Le développement n'est pas seulement spontané et lié à des initiatives individuelles. Il résulte également d'incitations provenant du milieu (ethnies, associations, collectivités locales, corporations). Il peut exister, du fait de l'interdépendance entre petites unités, des systèmes productifs locaux. Le processus endogène d'industrialisation peut renvoyer à la transformation de l'artisanat en industrie, à la décomposition de la petite production marchande. Le secteur dit "informel" ne constitue pas un modèle alternatif de développement industriel et de nombreux facteurs limitent les progrès de productivité et la possibilité de transformation en unités plus productives. Il joue un rôle de régulateur de la crise économique et sociale dans les pays en développement. Il est toutefois également un tissu humain, technique et économique à partir duquel une base industrielle peut trouver un appui et un environnement favorable. Les petites unités sont à petite échelle, le salariat y est limité, le capital avancé est faible. Il y a, par contre, circulation monétaire et production de biens et services onéreux pour un marché. Les agents de l'informel obéissent à la fois aux contraintes du marché et s'appuient sur des liens non marchands (familiaux, ethniques). Ils renvoient souvent à une double coordination verticale, selon un mode paternaliste au sein des ateliers, et horizontale, selon des liens associatifs au sein des quartiers. Ils reposent sur l'identité des échangeurs nouant entre eux des liens durables et personnalisés. Les petites unités sont traversées par des solidarités familiales, ethniques et religieuses. Subissant un environnement instable et aléatoire, les petits producteurs cherchent le plus souvent à minimiser les risques. Ils produisent à petite échelle pour une clientèle à faible pouvoir d'achat et à demande instable. Ils sont plus entreprenants que des réels entrepreneurs (Deblé, Hugon, 1991 ; Pourcet, 1994). 37

A une échelle supérieure, les petites et moyennes entreprises peuvent avoir une meilleure capacité d'adaptation à la crise et elles peuvent souvent s'adapter aux mutations technologiques, voire les devancer. Ainsi que l'analyse C. Courlet (1989), l'industrialisation rampante et diffuse se réalis~ à partir de petites initiatives en dehors de la protection de l'Etat et sans l'aide directe de ce dernier. Cette industrialisation se 'réalise au ras du sol, dans des aires de peuplement dense, mais diffus. Les petites unités jouent sur des bas coûts de production, une très grande flexibilité, la possibilité de fractionner les processus productifs et de créer de la divisibilité. Dans certains cas, on observe un développement graduel permettant le passage d'unités informelles à des petites et moyennes entreprises. Il existe, toutefois, plusieurs freins au processus d'accumulation. Changer de taille et de technique, c'est acquérir de la visibilité, modifier les rapports sociaux et les modèles organisationnels au sein de l'unité, c'est accroître les risques liés à l'instabilité de la demande ou des fournisseurs. Beaucoup de petits patrons cherchent ainsi à diversifier les risques en pratiquant de la poly-activité plutôt qu'à investir le surplus dans l'unité. Les grandes industries et les micro-unités entretiennent bien entendu, le plus souvent, des relations entre elles. D'une part, la grande majorité des grandes entreprises est née d'initiatives localisées permettant de passer du simple au complexe (cf. le processus d'industrialisation en Europe au XIXème siècle ou celui des nouveaux pays industriels d'Asie). D'autre part, de nombreuses relations se nouent dans des processus d'industrialisation réussis entre ces unités (sous-traitance, contrats). Dans la plupart des pays d'Asie de l'Est et du Pacifique, les réseaux de communication, les infrastructures et les services de base, les liens entre les petites unités familiales et les conglomérats industriels (Choebels en Corée du Sud, Zaibatsus au Japon) ont permis ainsi de concilier accumulation, innovation et flexibilité. Par contre, en Afrique sub-saharienne, les petites unités informelles ont peu de liens avec les grandes organisations industrielles, d'où un fort dualisme entre le formel et l'informel. Les formes territorialisées d'organisation de la production s'appuyant sur un milieu spécifique peuvent avoir une dimension internationale au niveau des marchés. L'exemple de l'industrie horlogère jurassienne en est une illustration. De tels processus localisés apparaissent aussi bien en Europe que dans les pays en développement. O. Crevoisier (1993) a montré le rôle des petites firmes flexibles dans le domaine de l'horlogerie au Jura. Organisée selon un mode rigide et hiérarchique, l'industrie horlogère avait pratiquement disparu. Les recherches menées sur le quartz par les laboratoires coopératifs ont 38

permis une révolution technologique. Une reconversion de la micromécanique à la micro-électronique a été opérée. Celle-ci a été mise)en oeuvre par des petites unités flexibles décentralisées. De même, les districts industriels italiens (régions du Nord-Est et du Centre), les petites unités de Sfax en Tunisie, les activités de Catalogne et de la région Rhône-Alpes (Abdelmalki, Kirat, 1992) correspondent aux exigences de flexibilité du système productif (Piore, Sabel, 1984). 3.3. Le développement agricole et les filières spatialisées Les systèmes agricoles sont caractérisés par des relations spatialisées à des niveaux différents, tout en étant aujourd'hui largement insérés dans des logiques mondiales liées à la libéralisation et à la globalisation. Le développement agricole peut être ainsi analysé en termes de filières spatialisées: domestiques (locales), marchandes (régionales), étatiques et industrielles (nationales) et capitalistes (agri-business mondial) (Hugon, 1988). Chacun de ces niveaux peut être appréhendé à partir de ses logiques propres, la réalité étant un complexe de chacun de ces niveaux. A chacun correspondent des modes de coordination et des modes de régulation spécifiques. Nous avons mis à l'épreuve cette grille d'analyse pour divers produits agricoles africains, notamment le coton (Hugon, 1995). On voit notamment apparaître de nouvelles formes d'agriculture sous contrat correspondant à une quasi-intégration (concept de Houssiaux repris par Malassis). Il est nécessaire pour un marché mondial où la compétitivité se fait non seulement sur les prix, mais sur la qualité, d'aboutir à une standardisation des produits et à des normes de qualité. Cela conduit à des contrats entre les grandes organisations, déployant leurs logiques sur des marchés mondiaux, et les petits producteurs ou les exploitations de taille moyenne. Conclusion L'analyse des processus du développement suppose ainsi une pluralité d'éclairages. D'un côté, la mondialisation concerne l'entrecroisement des flux transnationaux et des centres de décision, conduisant à un marché unique de marchandises et de capitaux, au sein duquel les économies nationales doivent s'insérer positivement en créant des avantages comparatifs. De l'autre, les différentes formes d'industrialisation rampante témoignent de capacités d'innovation ou d'ingéniosité. Elles constituent un milieu localisé où se réalise l'apprentissage. Mais elles sont généralement dans l'incapacité de 39

prendre en compte des besoins collectifs, tels que la gestion de l'environnement, la construction des infrastructures, les services sociaux ou des systèmes collectifs de sécurité sociale. Il s'agit, dès lors, de trouver les instances de régulation adéquate. Les dynamiques locales et les insertions à l'économie mondiale ne peuvent fonctionner de manière efficiente s'il n'existe pas un environnement institutionnel favorable au niveau national. L'État ne disparaît donc pas dans cette dialectique du local et du global; il doit notamment assurer les fonctions de gestion à long terme et de prise en compte des fonctions collectives à un niveau national.
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L'ÉCONOMIE

DU DÉVELOPPEMENT

ET L'ÉCONOMIE INTÉGRÉE?

DES TERRITOIRES:

VERS UNE DÉMARCHE

Denis REQUIER-DESJARDINS

3

Le propos de cette contribution est de s'interroger sur l'articulation possible entre les problématiques de l'économie du développement et de ce corpus désigné désormais comme étant l'économie des territoires. L'analyse théorique proposée prend en compte la dimension locale des phénomènes de développement que le nouveau contexte des politiques de développement conduit à affirmer. La thèse développée est que cette articulation implique dans les deux cas l'économie industrielle et l'économie des organisations, notamment à travers la prise en compte des phénomènes de rendements croissants et des extemalités qui leur sont associées. Ces extemalités naissent à la fois de l'existence d'asymétries informationnelles entre acteurs et des processus cognitifs qu'ils mettent en oeuvre. On rappellera donc, en premier lieu, les fortes connexions entre l'économie des territoires et l'économie industrielle et des organisations, abondamment illustrées aujourd'hui par les débats sur les dynamiques territorialisées. Dans un second temps, on établira que les connexions entre économie des territoires et économie du développement, à travers notamment la réflexion sur les extemalités et les rendements croissants, sont de même nature que celles antérieurement établies. Dans un troisième temps, on envisagera, d'un point de vue plus opérationnel, l'émergence de la dimension locale et territoriale des problématiques et des politiques de développement, à partir de quelques exemples.

3 ORINTE, Université de Versailles, Saint-Quentin-en-Yvelines. 41

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