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Les objets de l'enfance

De
270 pages
Dans quelle mesure peut-on dire que l'enfance est un laboratoire des transactions de genre ? Confrontant discours, pratiques et représentations, les articles de ce numéro mettent en scène des expériences ludiques au sein de plusieurs instances socialisatrices, et analysent comment, à travers elles, se construit, s'expérimente et se recompose le genre.
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Cahiers du Genre
49 / 2010

Les objets de l’enfance
Coordonné par Sylvie Cromer, Sandrine Dauphin et Delphine Naudier

Revue publiée avec le concours du Centre national de la recherche scientifique du Centre national du livre du Centre de recherches sociologiques et politiques de Paris (CRESPPA), équipe Genre, travail, mobilités (GTM, CNRS – universités Paris 8 et Paris 10)

Directrice de publication Anne-Marie Devreux Secrétaire de rédaction Danièle Senotier Comité de rédaction Sandrine Dauphin, Anne-Marie Devreux, Dominique Fougeyrollas-Schwebel Helena Hirata, Danièle Senotier Comité de lecture Madeleine Akrich, Béatrice Appay, Isabelle Bertaux-Wiame, José Calderón, Danielle Chabaud-Rychter, Isabelle Clair, Virginie Descoutures, Jules Falquet, Estelle Ferrarese, Maxime Forest, Nacira Guénif-Souilamas, Jacqueline Heinen (directrice de 1997 à 2008), Danièle Kergoat, Bruno Lautier, Éléonore Lépinard, Ilana Löwy, Hélène Yvonne Meynaud, Pascale Molinier, Delphine Naudier, Roland Pfefferkorn, Wilfried Rault, Rebecca Rogers, Josette Trat, Pierre Tripier, Eleni Varikas Comité scientifique Christian Baudelot, Alain Bihr, Françoise Collin, Christophe Dejours, Annie Fouquet, Geneviève Fraisse, Maurice Godelier, Monique Haicault, Françoise Héritier, Jean-Claude Kaufmann, Christiane Klapisch-Zuber, Nicole-Claude Mathieu, Michelle Perrot, Serge Volkoff Correspondant·e·s à l’étranger Carme Alemany Gómez (Espagne), Boel Berner (Suède), Paola Cappellin-Giuliani (Brésil), Cynthia Cockburn (Grande-Bretagne), Alisa Del Re (Italie), Virgínia Ferreira (Portugal), Ute Gerhard (Allemagne), Jane Jenson (Canada), Diane Lamoureux (Canada) Sara Lara (Mexique), Bérengère Marques-Pereira (Belgique), Andjelka Milic (Serbie), Machiko Osawa (Japon), Renata Siemienska (Pologne), Birte Siim (Danemark), Angelo Soares (Canada), Diane Tremblay (Canada), Louise Vandelac (Canada), Katia Vladimirova (Bulgarie) Abonnements et ventes Les demandes d’abonnement sont à adresser à L’Harmattan. Voir conditions à la rubrique « Abonnements » en fin de volume © L’Harmattan, 2010 5, rue de l’École Polytechnique, 75005 Paris ISBN : 978-2-296-13764-6 EAN : 9782296137646 ISSN : 1165-3558 Photographie de couverture © Danièle Senotier Site Internet : http://cahiers_du_genre.pouchet.cnrs.fr/

Sommaire
Dossier 5 15

Les objets de l’enfance

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55 77 97

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Sylvie Cromer, Sandrine Dauphin et Delphine Naudier L’enfance, laboratoire du genre (Introduction) Geneviève Cresson Indicible mais omniprésent : le genre dans les lieux d’accueil de la petite enfance Mona Zegaï La mise en scène de la différence des sexes dans les jouets et leurs espaces de commercialisation Sylvie Octobre La socialisation culturelle sexuée des enfants au sein de la famille Eva Söderberg L’héritage de Fifi Brindacier en Suède Sylvie Cromer Le masculin n’est pas un sexe : prémices du sujet neutre dans la presse et le théâtre pour enfants Martine Court Le corps prescrit. Sport et travail de l’apparence dans la presse pour filles Aurélia Mardon Construire son identité de fille et de garçon : pratiques et styles vestimentaires au collège Hors-champ

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Virginie De Luca Barrusse Le genre de l’éducation à la sexualité des jeunes gens (1900-1940) Anaïk Pian La migration empêchée et la survie économique : services et échanges sexuels des Sénégalaises au Maroc Revue internationale des revues

203 207

Alicia Márquez Murrieta L’Amérique latine et ses revues sur les femmes et le genre Éléonore Lépinard Les revues sur le genre aux États-Unis

Cahiers du Genre, n° 49/2010

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Comptes rendus de thèses — Séverine Sofio. « L’art ne s’apprend pas aux dépens des mœurs ! » Construction du champ de l’art, genre et professionnalisation des artistes, 1789-1848 (Patricia Mainardi) — Marine Cordier. Le cirque sur la piste de l’art. La création entre politiques et marchés (Marie Buscatto) — Cécile Le Bars. ‘Ensembleséparés’ : les carrières des navigatrices de course au large à l’épreuve du genre (Jacqueline Heinen)

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Notes de lecture — Carol Gilligan. Une voix différente. Pour une éthique du care ; Joan Tronto. Un monde vulnérable. Pour une politique du care ; Patricia Paperman et Sandra Laugier (eds). Le souci des autres. Éthique et politique du care ; Pascale Molinier, Sandra Laugier et Patricia Paperman (eds). Qu’est-ce que le care ? Souci des autres, sensibilité, responsabilité (Natacha Borgeaud Garciandía, Helena Hirata et Efthymia Makridou) — Laure Bereni, Sébastien Chauvin, Alexandre Jaunait et Anne Revillard. Introduction aux Gender Studies. Manuel des études sur le genre (Rose-Marie Lagrave) — Hélène Yvonne Meynaud. La part de l’étranger.e. Travail et racisme (Hervé Polesi) — Yvonne Guichard-Claudic, Danièle Kergoat et Alain Vilbrod (eds). L’inversion du genre. Quand les métiers masculins se conjuguent au féminin… et réciproquement (Laetitia Dechaufour) — Geneviève Pruvost. De la ‘sergote’ à la femme flic. Une autre histoire de l’institution policière (1935-2005) ; et Profession : policier. Sexe : féminin (Jacqueline Heinen) — Roland Pfefferkorn. Inégalités et rapports sociaux. Rapports de classes, rapports de sexes (Xavier Dunezat) — Helena Hirata, Maria Rosa Lombardi et Margaret Maruani (eds). Travail et genre. Regards croisés France-EuropeAmérique latine (Jean-Daniel Boyer) — Michèle Pagès. L’amour et ses histoires. Une sociologie des récits de l’expérience amoureuse (Estelle Couture)

251 255 259 263

Abstracts Resúmenes Auteures Les Cahiers du Genre ont reçu

Cahiers du Genre, n° 49/2010

L’enfance, laboratoire du genre Introduction

Ce numéro suit la piste de Simone de Beauvoir qui, en 1949, dans Le deuxième sexe, pour tenter d’expliquer la construction sociale de l’altérité féminine et de la hiérarchisation entre les sexes, soulignait l’efficacité de la culture et de la socialisation familiale pendant l’enfance. Deux décennies plus tard, dans les années 1970, des études consacrées à la construction du masculin et du féminin dans l’enfance ont commencé à émerger, à partir tantôt de l’analyse de l’identité, tantôt des stéréotypes liés au sexe, ou encore dans un cadre institutionnel de réalisation de l’égalité des sexes, après la Convention des Nations unies sur l’élimination de toutes les formes de discrimination envers les femmes de 1979 (CEDEF/CEDAW). Ces recherches présentent comme caractéristiques de se développer principalement dans le champ disciplinaire de la psychologie ou de concerner plus spécifiquement l’institution scolaire et les matériels didactiques 1. Deux ouvrages jouent néanmoins un rôle-clé pour la compréhension du devenir fille ou garçon, en observant de manière globale les environnements matériel et symbolique des enfants, ainsi que le modelage du corps : celui d’Elena Gianini Belotti (1973) sur le conditionnement des petites filles et celui de Georges Falconnet et Nadine Lefaucheur (1977) sur la fabrication des mâles.
1

C’est en tant que matériel didactique que la littérature de jeunesse peut être incluse dans les études. Cf. Andrée Michel, Non aux stéréotypes ! Vaincre le sexisme dans les livres pour enfants et les manuels scolaires, compilant des études nationales lancées par l’Unesco à partir de 1981 (Michel 1986).

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Sylvie Cromer, Sandrine Dauphin et Delphine Naudier

Soixante ans après Beauvoir, ce numéro vise à signifier notre intérêt envers les objets de l’enfance (comme les vêtements, la littérature ou la presse de jeunesse, les activités culturelles ou les jouets, etc.) — en tant qu’ils constituent un laboratoire du genre pour les enfants. Ce numéro s’appuie sur les perspectives théoriques ouvertes par la sociologie de l’enfance depuis les années 1990. En effet, parallèlement à la valorisation et à la reconnaissance sociales des enfants doués de compétences pour agir et réagir, se développe la sociologie de l’enfance, laquelle décloisonne la sociologie de l’éducation et la sociologie de la famille, et problématise « leurs relations réciproques en s’interrogeant sur l’action même de cet enfant, considéré maintenant comme un acteur à part entière » (Sirota 2006). L’apparition de nouveaux objets, en lien avec les nouvelles technologies, source d’une autonomisation plus précoce des enfants (Glevarec 2010), a contribué à ouvrir de nouveaux questionnements : sur la redéfinition des âges (Galland 2010) ; sur l’évolution du poids respectif des agents socialisateurs primordiaux pendant l’enfance, à savoir la famille, les pairs, les médias ; sur l’intersectionnalité des rapports sociaux d’âge, de sexe ou d’appartenance sociale. Cependant, malgré le refus d’une idée d’ « enfance générique » (Chamboredon, Prévot 1973 ; Lignier 2008) afin d’inscrire l’enfance dans un contexte de rapports sociaux dont les enfants ont conscience et dont ils sont partie prenante (Zarca 1999), on constate, dans nombre de recherches, des résistances à penser ces âges de la vie au sein d’un monde structuré par les rapports de domination, notamment de sexe. La conception de l’enfance essentiellement comme période d’apprentissage du devenir adulte, sous l’angle de la psychologisation ou de la pédagogisation, contribue à cette vision enchantée et réductrice de l’enfance (Neveu 1999), à cette « neutralisation sociale ». S’y ajoute la croyance vivace d’une différence naturelle des sexes et de son maintien nécessaire, notamment concernant l’éducation des jeunes enfants. Pour certain·e·s, les stéréotypes sexués seraient même, dans l’absolu, nécessaires en tant que repères d’identité et leur disparition déstabilisatrice. Ainsi filles et garçons, dès leur plus tendre enfance, continuent d’être socialisés différemment, en dépit de l’aspiration à l’égalité des sexes (Ferrand 2004).

L’enfance, laboratoire du genre (Introduction)

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L’originalité de ce numéro est double. D’abord nous avons fait le choix de nous décentrer des cadres formels et légitimes de la socialisation — la famille et l’école — pour scruter les formes et interactions ludiques de socialisation. Celles-ci nous ont semblé constituer une entrée heuristique pour « accéder aux processus de construction sociale de la réalité et des identités » (Gaussot 2002, p. 43), d’autant que « de plus en plus tôt, les jeunes tendent à s’émanciper des discours et de la socialisation produits par la famille et par l’école » (Glevarec 2010, p. 28). Ensuite l’enfance dont il est question dans ce numéro est entendue dans sa dimension élargie, du bébé en âge d’aller à la crèche jusqu’au préadolescent de 13 ans environ 2. En effet, on constate un continuum (voire un relais), qui va de la crèche à la préadolescence, notamment par le biais des représentations diffusées par les magazines ou par le contrôle des vêtements. Il s’agit de comprendre comment, à la confluence de plusieurs instances socialisatrices — les familles, les institutions, les pairs, les médias — et dans la tension entre dépendance et autonomisation, l’enfance devient un laboratoire des transactions de genre, pour les adultes, comme pour les enfants. Le genre s’élabore, s’expérimente, s’éprouve, se recompose, par la transmission et la confrontation des discours, des pratiques, des représentations, différemment selon les classes sociales 3 et s’incorpore. Ainsi la socialisation, « ensemble des processus par lesquels l’individu est construit, on dira aussi formé, modelé, façonné, fabriqué, conditionné, par la société globale et locale dans laquelle il vit » (Darmon 2006, p. 6), est multiple, hétérogène, contradictoire, mais la continuité dans le temps et l’espace est assurée par le corps, opérateur majeur et marqueur du genre, de la crèche à l’entrée au collège. Les articles de ce numéro sont le plus souvent issus de travaux originaux (thèses, recherches en cours) qui n’ont que peu ou pas encore fait l’objet de publication. Si nous avons
2

Dans les enquêtes présentées ne figurent aucun cas d’enfants placés en institution tels que des orphelinats. Par ailleurs, l’ensemble des enquêtes s’intéressent aux familles hétérosexuelles. 3 Il ne sera pas question dans ce numéro des différences selon les origines ethniques qui se combinent également avec l’appartenance de classe. En effet, nous n’avons pas eu connaissance de travaux intégrant cette dimension.

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Sylvie Cromer, Sandrine Dauphin et Delphine Naudier

privilégié la variété des ‘objets’, des espaces et des âges pour concevoir le numéro, cinq thèmes, communs chacun à au moins deux articles, sont à souligner plus particulièrement. Le premier thème est celui de l’interaction directe avec les adultes qui conditionnent les choix des objets mais également leurs usages. Le numéro s’ouvre ainsi sur l’article de Geneviève Cresson qui a étudié les jeux dans les lieux d’accueil de la petite enfance. Elle illustre, à l’aide des observations menées, à quel point le genre — et la hiérarchie des rôles sexués auquel il renvoie — sont déjà présents dès la prime enfance. Les observations faites semblent indiquer que les adultes — certes de manière involontaire et inconsciente — à travers les lectures, les jeux, les fêtes et déguisements, encouragent plutôt les capacités physiques des garçons, se soucient davantage de l’apparence des filles et favorisent l’ ‘homosociabilité’. Les discours des professionnels de la petite enfance font référence aux besoins de l’enfant et considèrent que les différences de genre vont apparaître ultérieurement, à l’école ou sont du fait des parents. Dans ces espaces où les femmes sont en outre largement majoritaires (l’auteure parle de « maisons des femmes »), ce qui conduit d’ailleurs à alimenter les représentations selon lesquelles seules les femmes peuvent s’occuper des enfants en bas âge, une reproduction des rôles féminins et masculins est déjà en œuvre. Dans l’espace privé, l’interaction avec les adultes se caractérise également par l’homosocialisation. Sylvie Octobre, qui analyse la socialisation culturelle au sein de la famille, met en évidence à quel point les interactions autour des loisirs se font le plus souvent entre mères et filles ou entre pères et fils. Les résultats de son enquête, à la fois quantitative et qualitative, montrent clairement que, là aussi de manière précoce, certaines pratiques sont ‘féminines’ et rapprochent activités des filles et des mères (lecture, écoute musicale) tandis que d’autres ‘masculines’, plus proches des pères (jeux vidéo, multimédia), concernent davantage les garçons. Le rôle joué par les interactions avec les adultes, d’autant plus fréquentes avec le jeune enfant, se différencie quelque peu selon l’appartenance de classe. Le deuxième thème à relever dans les articles est l’articulation entre genre et classe sociale. Sylvie

L’enfance, laboratoire du genre (Introduction)

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Octobre précise que l’appartenance au milieu populaire renforce la socialisation genrée :
Les milieux populaires semblent assigner plus fermement et plus précocement les objets à des sexes que ne le font les milieux plus diplômés.

Cette observation est corroborée par l’article de Martine Court sur le sport et le travail de l’apparence dans la presse pour filles. En comparant le contenu de deux magazines pour préadolescentes — dont l’un s’adresse plus spécifiquement aux milieux populaires — elle montre que les messages médiatiques révèlent des usages différents des corps selon l’appartenance sociale et que la pratique sportive est ainsi quasi absente des thèmes traités par le magazine pour les filles des milieux populaires. Ces derniers sont peut-être encore plus sensibles aux messages commerciaux qui différencient clairement ce qui est dédié aux filles et aux garçons. Le troisième thème du numéro est autour de la mise en scène du genre véhiculée par ceux-là mêmes qui produisent et vendent les ‘objets’ de l’enfance. Mona Zegaï s’intéresse à la manière dont les jouets sont mis en scène dans les espaces de commercialisation et plus particulièrement dans les magazines destinés à encourager leur vente. Ainsi présentés, ces objets, emblématiques de l’enfance, renvoient à des représentations sociales liées à la différence des sexes. L’auteure n’hésite pas à parler de « véritable pédagogie active visant à construire le genre » : des mondes lexicaux masculins autour de la mécanique, de la construction et des combats ; des mondes lexicaux féminins qui invitent au care. Les codes visuels réfèrent à l’ordre sexué avec des jouets pour garçons qui misent sur l’activité et l’extérieur alors que ceux adressés aux filles sont axés sur la passivité et l’intérieur. Mona Zegaï montre ainsi à quel point « les mondes ludiques masculins et féminins divergent sur bien des points : type de jeux, lexique, formes et images spécifiques, rapport aux autres, à son propre corps, à l’espace et au temps, au travail productif et reproductif, etc. ». Les mises en scènes du genre sont également l’objet de l’article de Sylvie Cromer, qui fait état des apports de connaissance d’une série d’études menées ces dix dernières années sur les représentations sexuées dans les productions culturelles (littérature, presse et

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Sylvie Cromer, Sandrine Dauphin et Delphine Naudier

spectacles pour la jeunesse). Sylvie Cromer met ainsi en relief le processus de « prééminence d’un masculin à prétention universelle ». Il ne s’agit pas tant d’entretenir une vision très classique des rôles masculins et féminins, que, de manière plus subtile, de ‘neutraliser’ le masculin, ce qui « rend moins visible et moins compréhensible la marginalisation féminine ». Les rôles principaux sont tenus par des personnages majoritairement masculins, lesquels, en outre, bénéficient le plus des interactions avec les autres personnages. Les figures féminines sont présentes principalement parce qu’elles appartiennent au groupe familial. En outre, les personnages de sexe masculin sont davantage présents dans des actions combinant activité professionnelle et espace privé tandis que ceux de sexe féminin restent relativement limités à la sphère intime. Le quatrième thème est illustré par deux articles qui questionnent le corps des préadolescent·e·s et ses usages genrés. Nous sommes, dès lors, dans les âges où l’imprégnation du genre est déjà faite dans des corps qui se sexualisent physiquement. Aurélia Mardon s’est intéressée aux vêtements des filles et garçons. Comment ces jeunes participent-ils de la reproduction des rapports sociaux de sexe au moment précisément du passage de l’enfance à l’adolescence ? Le vêtement a son importance en ce qu’il permet justement de se situer par rapport à ses pairs tout en continuant à subir le contrôle parental. Or « les codes qu’ils [les préadolescents] adoptent viennent tantôt renforcer, tantôt gommer l’identité de genre ». Les filles s’inspirent de l’univers des ‘stars’ de la chanson, monde idéalisé d’un apprentissage de la séduction. Elles sont, cependant, soumises à cette injonction paradoxale à laquelle ne sont pas soumis les garçons, à savoir dévoiler leur corps pour respecter les codes de la féminité mais ne pas être provocantes pour autant. À l’âge où le corps se transforme et où l’apprentissage de la vie adulte commence réellement, le genre se fait plus insistant encore. Les injonctions normées sont fortes, comme le montre également Martine Court qui analyse le contenu de deux magazines pour préadolescentes entre 8 et 13 ans, l’un à visée plutôt éducative et l’autre plutôt distractive. On y retrouve les mêmes rubriques que dans les magazines féminins traditionnels avec une représentation stéréotypée du rapport que les filles

L’enfance, laboratoire du genre (Introduction)

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entretiennent à leur propre corps, comme l’injonction à la minceur. Quant aux pratiques sportives :
Si les stéréotypes de genre n’apparaissent pas en ce qui concerne les sports présentés aux lectrices, ils sont en revanche très visibles dans ce qui est dit sur les modalités de la pratique sportive féminine.

Ainsi la dimension compétitive et les performances sont absentes tandis que les conseils de prudence, les soins du corps et la nécessité de travailler pour progresser illustrent les propos sur le sport. Si les articles analysent avant tout la socialisation genrée, deux articles questionnent la transgression de genre, dernier thème que nous souhaitons souligner. Où se trouvent les petites filles courageuses et les garçons sensibles dans les représentations ? La Suède est souvent présentée comme le pays où l’égalité des sexes est réalisée. Est-ce reflété dans les livres pour enfants ? Eva Söderberg s’intéresse à l’héritage de Fifi Brindacier, héroïne de livres pour enfants dans les années 1940 qui transgresse le genre par sa force physique, son courage et sa malice. Véritable icône féministe, elle n’a pas connu d’équivalent depuis dans la littérature de jeunesse en Suède, même si, par la suite, d’autres héros et héroïnes dépassant les limites du genre sont venus nourrir les imaginaires des petits Suédois. L’héritage de Fifi se retrouve également dans les préoccupations liées au genre présentes dans certaines maisons d’édition pour enfants ou dans les pratiques pédagogiques expérimentales de quelques écoles maternelles. Sylvie Octobre, quant à elle, met l’accent sur les cas de transgression dans les pratiques de loisirs qu’elle lie à deux types de configuration : la première dite ‘transgressive’ où la transmission se fait sur des pratiques observables entre père et fille ou entre mère et fils ; la deuxième configuration dite de ‘combinaison’ où le rôle de la fratrie est important (fratries nombreuses composées majoritairement d’enfants de même sexe, familles recomposées présentant des écarts d’âge importants entre les enfants). Sylvie Octobre remarque que les cas de transgression de genre sont plus fréquents chez les petites filles mais surtout que la transgression de genre chez les garçons est moins bien acceptée familialement et socialement. Même la transgression reflète somme toute la

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Sylvie Cromer, Sandrine Dauphin et Delphine Naudier

domination : il est toujours plus acceptable que le dominé s’identifie au dominant que l’inverse. À travers ce numéro, nous convions les lecteurs et lectrices à un parcours au sein du laboratoire du genre que constitue l’enfance. Il s’agit de montrer la subtilité de cette socialisation genrée (Descarries, Mathieu 2009) qui ne se manifeste pas forcément dans une vision caricaturale et déterministe des rôles masculins et féminins mais davantage dans une pression normative que les institutions et les différents acteurs et actrices font peser sur les enfants se construisant comme individus. Il s’agit non seulement d’une division sexuée des rôles qui est maintenue mais aussi d’un cadre hiérarchique de domination. S’intéresser aux processus en œuvre durant l’enfance ouvre des pistes de réflexion et d’action pour déconstruire le genre. * * * Outre ce dossier sur les objets de l’enfance, on trouvera dans ce numéro deux articles hors champ. Dans le premier, Virginie De Luca Barrusse s’intéresse à l’éducation à la sexualité des jeunes gens dans les décennies 1900-1940 en France. Face à la menace de dépopulation du pays, qui résulterait de la baisse de la natalité conjuguée à une forte mortalité — en partie due à la montée des maladies vénériennes, notamment de la syphilis —, des voix s’élèvent pour revendiquer l’instauration d’une éducation sexuelle des jeunes. Des débats virulents opposent, d’un côté, les tenants de la prophylaxie sanitaire (notamment médecins et hygiénistes) qui, pour certains d’entre eux, militent pour une éducation à la sexualité à l’école, et, de l’autre, ceux qui veulent cantonner l’éducation sexuelle à la famille (surtout les milieux catholiques, qui redoutent la diffusion de la contraception et la banalisation de l’acte sexuel). Finalement, les deux positions convergeront sur des considérations moralisatrices visant à réguler les comportements sexuels. L’auteure met au jour des dispositifs genrés s’adressant aux jeunes gens de ‘bonne famille’ : aux filles l’injonction à la maternité, aux garçons la

L’enfance, laboratoire du genre (Introduction)

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mise en garde contre la ‘débauche’ et la lutte contre les maladies vénériennes. Dans le second article, Anaïk Pian examine les trajectoires de femmes sénégalaises qui, cherchant à atteindre l’Europe, sont contraintes de s’arrêter au Maroc. Elles travaillent souvent comme domestiques ou gagnent leur vie par l’échange de relations sexuelles contre compensations financières. L’auteure analyse leurs parcours migratoires au travers des échanges multiples que ces femmes nouent avec des hommes — amants, maris ou clients —, relations qui incluent le travail domestique ou une relation plus ou moins affective. Anaïk Pian inscrit ainsi son analyse dans la lignée des travaux de Paola Tabet (2004), qui déconstruit « la catégorie de prostitution, en proposant la notion de continuum d’échanges économico-sexuels, qui se décline sur différentes échelles en termes de durée, de services rendus et de compensations fournies. Dans ce continuum, le service sexuel peut se combiner à des qualités quasi conjugales ». Sylvie Cromer, Sandrine Dauphin et Delphine Naudier
Références
Beauvoir (de) Simone (1949). Le deuxième sexe. Paris, Gallimard. Belotti Elena Gianini (1973). Du côté des petites filles. Paris, Des femmes. Chamboredon Jean-Claude, Prévot Jean (1973). « ‘Le métier d’enfant’. Définition sociale de la prime enfance et fonctions différentielles de l’école maternelle ». Revue française de sociologie, vol. 14, n° 3, juillet-septembre. Darmon Muriel (2006). La socialisation. Paris, Armand Colin « 128 ». Descarries Francine, Mathieu Marie (2009). Entre le rose et le bleu : stéréotypes sexuels et construction sociale du féminin et du masculin. Québec, Conseil du statut de la femme. Falconnet Georges, Lefaucheur Nadine (1977). La fabrication des mâles. Paris, Seuil. Ferrand Michèle (2004). Féminin, masculin. Paris, La Découverte « Repères ». Galland Olivier (2010). « Une nouvelle classe d’âge ? » Ethnologie française, vol. 40, n° 1. Introduction au dossier « Nouvelles adolescences ».

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Sylvie Cromer, Sandrine Dauphin et Delphine Naudier

Gaussot Ludovic (2002). « Le jeu de l’enfant et la construction sociale de la réalité ». Spirale, n° 24/4. Glevarec Hervé (2010). « Les trois âges de la ‘culture de la chambre’ ». Ethnologie française, vol. 40, n° 1. Lignier Wilfried (2008). « La barrière de l’âge. Conditions de l’observation participante avec des enfants ». Genèses, n° 73. Michel Andrée (1986). Non aux stéréotypes ! Vaincre le sexisme dans les livres pour enfants et les manuels scolaires. Paris, UNESCO. Neveu Erik (1999). « Pour en finir avec ‘l’enfantisme’ : retours sur enquêtes ». Réseaux, vol. 17, n° 92. Sirota Régine (ed) (2006). Éléments pour une sociologie de l’enfance. Rennes, Presses universitaires de Rennes « Le sens social ». Tabet Paola (2004). La grande arnaque. Sexualité des femmes et échange économico-sexuel. Paris, L’Harmattan « Bibliothèque du féminisme ». Zarca Bernard (1999). « Le sens social des enfants ». Sociétés contemporaines, n° 36.

Cahiers du Genre, n° 49/2010

Indicible mais omniprésent : le genre dans les lieux d’accueil de la petite enfance

Geneviève Cresson
Résumé Les rapports sociaux de sexe s’expriment au jour le jour dans tous les secteurs de la société, et la petite enfance n’y fait pas exception. Nous analysons d’abord les conséquences de l’absence des hommes adultes dans les lieux d’accueil de la petite enfance. Puis nous rappelons que les professionnels ont reçu une formation assez peu élaborée en matière de rapports sociaux de sexe, ce qui se comprend bien en analysant leurs lectures. Enfin, à partir d’une série d’enquêtes et observations, nous montrons que dans les lieux d’accueil, aussi bien le matériel (décoration, jouets, livres…) que les interactions quotidiennes entre adultes et enfants sont à la fois et paradoxalement asexués et fortement marqués par le genre.
PETITE ENFANCE — CRÈCHE STÉRÉOTYPES SEXUÉS

— MÉTIER FÉMININ — RÔLES SEXUÉS —

Les recherches sur le genre dans la petite enfance sont relativement rares et peinent à déboucher sur des connaissances consistantes, étant donné notamment les difficultés méthodologiques qu’elles rencontrent. Depuis le travail fondateur d’Elena Gianini Belotti (1973), il n’est plus possible de penser que les tout petits échappent à une socialisation genrée. Dans cet article, plusieurs aspects de cette imposition du genre sont abor-

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Geneviève Cresson

dés successivement 1. À partir des travaux et données sociales disponibles, les conséquences de l’absence des hommes dans les lieux d’accueil ou les formations aux métiers de la petite enfance, absence historiquement enracinée, sont mises en exergue. Mais les professionnelles sont elles-mêmes formées dans une perspective très traditionnelle, où la division sexuée des rôles et des qualités est très marquée. Ensuite, nous nous appuierons sur une enquête collective originale, par entretiens et observations. Observer la vie d’une crèche, c’est être confronté·e à une multitude de micro-événements, de petites scènes de vie qui s’enchaînent et ne sont pas toujours faciles à repérer ou à décrypter. Or c’est leur enchaînement qui est intéressant pour comprendre l’effet cumulatif des micro-interventions, ce que nous présenterons sous l’angle du genre. Si le sexe de ces jeunes enfants est rarement évoqué, leur genre est sans cesse rappelé, d’une façon douce mais continue, fortement marquée par les stéréotypes ambiants.
Les crèches comme lieu de travail ‘unisexe’

Le secteur de la petite enfance emploie presque exclusivement des femmes : 99,5 % des puéricultrices et 98,5 % des assistantes maternelles sont des femmes (Les puéricultrices territoriales… 2004 ; Observatoire… 2009). Il n’y a pas de changement prévisible à court terme, puisque, en 2006, 95,9 % des nouveaux diplômés des écoles d’éducateurs de jeunes enfants (EJE) et 97,75 % de leurs étudiants sont des femmes (Grenat, Marquier 2009). Rappeler ce constat, certes peu original, ne suffit pas ; nous l’explorerons successivement de trois points de vue : tout d’abord celui des jeunes enfants, puis celui des missions confiées aux femmes, enfin celui des discours sur l’absence des hommes. Et nous montrerons les limites de la formation des professionnelles à la question du genre. Du point de vue des tout petits Que ce soit à la maison, au domicile des assistantes maternelles, à l’école dite maternelle… garçons et filles passent l’essentiel de
1

Cet article doit beaucoup aux échanges avec mes collègues nommées dans ce texte et avec Odile Steinauer.

Le genre dans les lieux d’accueil de la petite enfance...

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leur temps avec des femmes et reçoivent d’elles la quasi-totalité des réponses à leurs besoins humains (Bergonnier-Dupuy 1999 ; Ferrand 2001 ; Brugeilles, Sébille 2009). Ce fait constitue un message d’autant plus efficace qu’il est silencieux ; il s’impose à tous comme une réalité incontestable et appelée à persister. Comment les enfants reçoivent-ils un tel message ? Quel impact a-t-il sur leur développement, à ce moment-là de leur socialisation ? La question reste sans réponse, à ma connaissance. Une façon de l’aborder pourrait être de s’intéresser aux jeux d’imitation des adultes que constituent les jeux dits symboliques dans les classifications et le vocabulaire professionnels. Les jeux symboliques les plus nombreux dans les crèches sont des jeux d’imitation de la mère de famille, des jeux de poussette, de dînette, d’activité autour des bébés. Les petits garçons ne sont pas toujours très à l’aise dans ces jeux-là, ils les réinterprètent d’une façon spécifique (Golay 2007). Même en tenant compte du caractère incertain du repérage des catégories de sexe aux jeunes âges (Tap 1985), on peut s’interroger sur les sens différents que les petites filles et les petits garçons donnent à ces jeux. Quelle est la part de jeu, d’invention, de transgression même, dans ce qui est pensé par les adultes comme un jeu d’imitation ? Quel sens peut prendre le jeu d’imitation qui consiste à dorloter une poupée pour un petit garçon qui ne voit que des femmes parmi les adultes qui s’occupent de bébés ? Perspective historique Catherine Bouve a cherché à comprendre, par un détour historique et généalogique, les raisons qui ont abouti à la situation de ‘monopole féminin’ sur les crèches et autres lieux d’accueil des tout petits, en France.
Dès le XIXe siècle le travail au sein des crèches est interdit aux hommes, selon les recommandations de la Société des Crèches. Considérer ce principe fondateur permet d’alimenter la discussion actuelle sur la si faible mixité des professions du champ de la petite enfance (Bouve 2007).

Au XIXe siècle, la femme, avant tout (épouse et) mère, devait être écartée du monde du travail, masculin. Cet idéal n’étant pas réalisé, la crèche devient non seulement le lieu d’accueil des jeunes enfants, mais aussi celui de la réaffirmation de la nature

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des relations entre les sexes et entre les classes. À l’intérieur de la crèche, deux ensembles de femmes sont à l’œuvre. Les femmes de la bourgeoisie : « Le conseil des dames inspectrices (qui s’occupe du service intérieur) représente ‘la sollicitude et les soins multiples de la mère de famille’ […] » (Bouve 2007) en organisant et encadrant, à titre bénévole et philanthropique, le travail des femmes du peuple. Celles-ci, déjà mères expérimentées, mais dûment instruites et encadrées, assurent les tâches quotidiennes et de proximité auprès des jeunes enfants. Supervisant cette communauté, la direction, l’autorité, la définition des principes et des connaissances ou normes à mettre en œuvre, ainsi que la gestion financière des établissements reviennent aux hommes, curés, médecins et philanthropes. La crèche est une « communauté de femmes, univers clos sur lui-même […] guidé par des principes fixés par les hommes, […] marqué par l’obéissance […] » (id.). Si aujourd’hui femmes et hommes se partagent les rôles de direction 2, d’autorité, de production des normes éducatives ou médicales, ou de gestion des lieux d’accueil, le partage ne s’est pas étendu au travail quotidien dans le contact direct avec les enfants, toujours accompli par les femmes. Ainsi persiste une nette division du travail entre hommes et femmes, certes, mais aussi entre femmes, selon leur niveau de diplôme : plus les femmes sont diplômées, dans les filières de formation spécialisées du social ou de la petite enfance, moins elles prennent en charge ce travail de contact direct avec les tout petits, plus elles sont occupées à des tâches de direction, d’encadrement, dans une relation plus distante aux jeunes enfants (Cresson 1998). Interprétations divergentes Concernant l’absence des hommes, on rencontre, en interviewant les professionnel·le·s de la petite enfance, deux types de discours en contradiction. D’une part, des propos sur la nécessité d’attirer des hommes dans les lieux de vie des enfants, d’autre part, des propos invitant à les en éloigner davantage.
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Rares dans les métiers ‘de base’ du travail social, les hommes représentent plus du tiers des personnes à briguer des postes d’encadrement ; c’est aussi le cas dans la petite enfance (Grenat, Marquier 2009).

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Le premier type de discours insiste sur les avantages de la présence des hommes en crèche, et s’articule autour de deux idées. D’abord, les hommes y incarnent les qualités qui, naturellement ou socialement, manquent aux femmes, au premier rang desquelles, l’autorité. Ensuite, cette présence serait surtout bénéfique aux petits garçons élevés ‘sans père’ dans une famille monoparentale. Le second discours porte sur les risques et dangers associés à la venue d’hommes dans ce milieu ‘préservé’. Il renvoie à la maladresse des hommes face aux bébés, aux risques de perte de virilité associés à ce travail si féminin, et, à l’extrême, aux risques de pédophilie dont il faut protéger les enfants en excluant les hommes de ces lieux. Il me semble que ces deux discours, à première vue antagonistes, ont en commun de reposer sur des stéréotypes de sexe bien ancrés : que les hommes puissent venir en crèche pour réaliser le même travail que les adultes déjà à l’œuvre, en l’occurrence des femmes, n’est quasiment jamais évoqué. Les hommes sont réduits à leur virilité et renvoyés uniquement à leurs qualités viriles. La division actuelle du travail entre les sexes reste la référence. Le masculin c’est, côté pile, l’autorité, la fermeté, qui manqueraient tant aux enfants sans père au quotidien, et, côté face, les risques de débordement ‘naturellement’ inhérents à la virilité. Pour comprendre ces deux types de discours, il faut les replacer dans leur contexte de production. Le discours appelant à la reconnaissance d’une place pour les hommes s’appuie, en grande partie, sur la vulgate psychologique qui fait, depuis peu, une place aux pères et aux hommes dans la prise en charge de la petite enfance, après en avoir fait une vocation exclusivement féminine (Neyrand 2000). Le discours sur les risques associés à la présence masculine en crèche peut se comprendre comme une défense maladroite des intérêts des femmes les moins qualifiées, qui redoutent, sans contrepartie, une concurrence masculine de jeunes hommes, davantage formés qu’elles, dans un bastion de l’emploi féminin. Les femmes les plus qualifiées comptent plutôt sur le rôle moteur de la masculinisation des métiers pour améliorer statut et rétribution de leurs emplois.

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Or, si les femmes s’émancipent en adoptant les modèles dits masculins, les hommes se déviriliseraient (et donc se mettraient en danger) en suivant les modèles dits féminins. Du fait de la hiérarchie entre les sexes, la masculinisation d’un métier féminin n’est pas un phénomène symétrique à la féminisation des métiers masculins. Notons enfin que le second type de discours constitue en victimes la toute petite minorité d’hommes désireux et empêchés de participer aux soins aux petits, et oublie l’ensemble des hommes peu intéressés par cette activité dont ils sont absents et dispensés. Dénoncer les craintes, exprimées par les professionnelles les moins qualifiées, de l’arrivée du ‘loup dans la bergerie’ (Murcier 2005) sous couvert de la recherche de l’égalité hommes-femmes, tend à situer les responsabilités du côté des excès féminins. Ce qui revient à dénoncer les stéréotypes de sexe sans aborder la question de la domination des hommes sur les femmes (Delphy 2001) ou de leurs privilèges masculins. Une faible ouverture à la question du genre Pour comprendre comment les professionnel·le·s de la petite enfance abordent la question du genre dans leur pratique, il faut explorer la façon dont ils y sont formés pendant leurs études. C’est ce qu’a fait Sandie Delforge. Après avoir interviewé des futures EJE (éducatrices de jeunes enfants) en formation, elle a dépouillé deux années des trois revues les plus lues par elles 3, en s’attachant à la façon dont le genre y était abordé.
Dans l’ensemble, on constate un manque d’intérêt pour le thème des différences sexuées, présentes de fait, mais peu questionnées (Delforge 2007).

Dans ce corpus, on compte « 90 % des articles qui, soit ne s’embarrassent pas de justification pour un phénomène qui va de soi, soit justifient explicitement la place sociale par la place dans la procréation » (id.). Plus précisément, le rôle de père peut s’apprendre, ce qui n’est guère le cas de celui de mère, qui serait du registre de la nature. Une fois père, l’homme garde le choix de
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De leur avis propre, confirmé par leurs formateurs et formatrices et par les documentalistes de l’école, ces étudiant·e·s lisent très peu de livres, d’où le choix des revues, fort utilisées durant la formation.

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s’investir plus ou moins fortement et plus ou moins durablement dans ses responsabilités éducatives et domestiques. Une fois mère, la femme est définie par sa maternité, elle n’a pas le choix. Les revues de ce corpus prennent acte des revendications égalitaires, et les acceptent. Mais elles ne remettent pas pour autant en question la division sexuée du travail de soin de l’enfant (id.). On retrouve une vieille opposition systématique : les fonctions symboliques (socialisation, séparation, sexuation et autorité) sont attachées au père, les fonctions de ‘maternage’ (sécurité affective, figure principale d’attachement, soins au quotidien) sont associées à la mère au nom du lien naturalisé avec l’enfant. L’égalité affichée comme valeur se réduit concrètement à une aide de la part des pères, qui, de surcroît, sont invités à choisir le domaine dans lequel ils s’investiront, et la contradiction entre l’idéal affiché (égalité) et ses déclinaisons acceptables (aide, donc registre de l’appui, et non pas de la responsabilité pleinement partagée) n’est même pas évoquée (Cresson 2004). Ces discours qu’on pourrait penser dépassés sont encore bien présents dans la littérature qui nourrit les futures professionnelles, comme ils le sont dans les suppléments Parents des magazines pour les petits (Cromer 2008) ou dans les nouveaux manuels de savoir vivre (Jonas 2006), mais aussi dans les productions en sciences humaines et sociales, comme nous avons tenté de le montrer ailleurs (Coulon, Cresson 2007). Une ‘maison des femmes’ ? Pour Anne-Marie Devreux :
Il n’est pas nécessaire que les deux catégories de sexe soient en présence pour qu’existe et s’exprime le rapport social de sexe (Devreux 1997).

À ses yeux, l’armée (non mixte à cette époque) est l’une des « maisons des hommes », selon l’expression de Maurice Godelier, dans laquelle les hommes entre eux « sont socialisés à être des hommes, c’est-à-dire à tenir une place de dominants dans les rapports sociaux entre les sexes » (Devreux 1997). Symétriquement, je propose de considérer que les lieux d’apprentissage et d’exercice des métiers de la petite enfance sont

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l’une des « maisons des femmes » (mais l’expression n’est guère usitée) ; celles-ci y apprennent leurs rôles féminins et leur place dans les rapports sociaux de sexe : responsabilité et dévouement aux besoins des autres, acceptation de la hiérarchie entre hommes et femmes.
La vie quotidienne dans les crèches

Entrons cette fois dans une crèche en activité pour y rencontrer et observer adultes et enfants dans le foisonnement de la vie quotidienne qu’ils partagent. La question du genre ne s’y pose pas vraiment, et pourtant elle est omniprésente ; nous le verrons successivement à propos des décors, livres, jeux et jouets, puis en comparant discours et pratiques, en nous focalisant sur le rapport au corps, son apparence ou l’habillement, et enfin sur quelques scènes ordinaires de la vie en crèche 4. La dimension matérielle Entrer dans une crèche, c’est être confronté·e à un environnement et un décor bien particuliers. Dans notre enquête, nous avons mené une observation systématique, un inventaire et une description exhaustifs des décors, jeux, jouets et autres objets qui constituent le cadre dans lequel évoluent les petits 5. « En
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Je m’appuie sur deux recherches que j’ai dirigées, l’une (voir Brugeilles, Cresson, Cromer 2005) financée par la CNAF (Caisse nationale des allocations familiales) et le PRS Santé des jeunes (Programme régional de santé – région Nord-Pas-de-Calais) ; l’autre réalisée dans le cadre du programme : Rapports sociaux de sexe et construction identitaire (coordonnée par Laurence Broze et Geneviève Cresson). Trois étudiantes en sociologie, rétribuées, ont réalisé les observations : Virginie Parailloux, Élodie Courcoul d’abord, dans un stage de six semaines, puis Hélène Fénioux pendant près d’une année. En plus de leurs observations répétées, en immersion dans une série de crèches et halte garderies, aux tailles et statuts très variés, nous avons réalisé des entretiens avec les personnels de ces crèches, et un inventaire de leurs objets, décors, jeux, jouets, livres, etc. Un volet : approches du genre dans la formation aux métiers de la petite enfance, complétait le dispositif d’enquête (entretiens, recensions, observations dans un centre de formation). 5 Les inventaires sont systématiques, réalisés un jour de fermeture de la structure, à l’aide d’une grille d’observation permettant une analyse statistique. Il s’agit de pouvoir décompter puis comparer les représentations du masculin et du féminin, selon une méthode rigoureuse. Ils sont complétés par les entretiens,

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visitant les crèches, peu d’éléments sexistes nous sont apparus à première vue. Cette première impression est confirmée par les relevés exhaustifs », notions-nous en résumé (Brugeilles, Cresson, Cromer 2005). L’aménagement d’espaces dédiés à certains jeux ou à des activités spécifiques, est une préoccupation qui prime sur le décor dans son ensemble. La décoration (murale, peintures, fresques, etc.) est, à notre étonnement, assez peu investie par les professionnelles, elles ne la choisissent pas et n’ont pas les moyens de la transformer. Les seuls espaces du décor qui soient parfois investis sont ceux qui rassemblent les photos des enfants dans leur entourage familial, lorsqu’un tel espace existe. Les différents objets, essentiellement des jeux et jouets, intègrent des représentations de personnages. Les personnages adultes y sont différenciés selon le sexe mais surtout selon le genre, c’està-dire par des objets domestiques pour les femmes, et par des attributs professionnels pour les hommes (id.). Que font ces personnages ? L’action la plus fréquente des personnages masculins est de conduire, viennent ensuite les activités professionnelles. Du côté des femmes, ce sont des activités de maternage. Garçons et filles sont représentés dans des activités sportives et scolaires, mais seules les filles sont occupées à des tâches domestiques et de maternage. La place des stéréotypes de genre est plus nette encore dans les livres. Avant notre recherche collective, Carole Brugeilles et Sylvie Cromer avaient dépouillé un corpus de 537 albums de fiction, dont tous les personnages sont analysés (dans le texte et dans les images) (Brugeilles, Cromer I., Cromer S. 2002). Elles y avaient montré, outre la surreprésentation masculine, la hiérarchisation entre les sexes. Dans notre recherche, nous avons noté que les livres sont choisis pour des raisons économiques (le choix du livre, du fournisseur ou du catalogue échappe souvent aux professionnelles) et pratiques (il doit être résistant et durer, aux âges où les enfants le sollicitent fortement par les relectures rituelles et les manipulations intempestives), mais le principal critère de choix pour
qui permettent de comprendre les choix effectués et par les observations de l’intérieur réalisées sur le long terme par les étudiantes recrutées à cet effet.

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l’achat ou l’emprunt reste la thématique, souvent liée aux expériences vécues de l’enfant (colères, tétines, peurs, acquisition de la propreté…), car le livre est présenté comme un support privilégié pour aborder ces micro-événements et proposer des réponses rassurantes ou des éléments de compréhension, des repères. Parmi ces thématiques, celle de la famille occupe une place de choix. Or, les familles des livres pour enfants sont très traditionnelles. Le livre bénéficie aux yeux des professionnelles d’une forte légitimité, et le personnel des crèches ne semble pas s’interroger sur les messages à destination des enfants que contiennent livres et albums, ni à plus forte raison les remettre en cause. La question de l’identité ou des rôles sexués n’a jamais été citée comme critère de choix des livres, lors des entretiens, même après relance, la référence reste celle des besoins de l’enfant qui n’intègrent ni le sexe ni le genre. Les poupées occupent une place à part. Ont-elles un sexe ou un genre ? Les poupons à sexe masculin sont très minoritaires dans notre inventaire (sur cent une poupées on recense huit poupons dotés de pénis, répartis entre trois crèches), mais la figuration du sexe féminin est quasi inexistante. Et sans doute fautil ici entendre inexistante aux deux sens du terme : quantitatif (il n’y en a pas, à l’exception d’une poupée au sexe apparent, par ailleurs une des rares poupées de couleur noire) et descriptif (le féminin, c’est quand il n’y a ‘rien’ à l’emplacement du sexe). Cependant, les poupées ont le plus souvent un genre. Pour résumer les poupées-garçons ont un sexe anatomique ; les poupéesfilles ont un sexe social, elles sont sexuées par l’habit, robe ou jupe. Les professionnelles expliquent qu’elles se fondent sur les besoins éducatifs des enfants pour leur proposer des jeux, sans prêter attention à leur sexe. Cela se traduit, par exemple, par une mise à disposition de tous les jeux à tous les enfants (par groupe d’âge), comme si l’accessibilité garantissait un usage semblable. De plus, elles cherchent à faciliter l’accès des petits garçons aux jeux dits symboliques, d’imitation, comme dans cet exemple :

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15h50, après le goûter, activités libres. INGRID 6 prépare l’activité « jeux d’imitation » : des bébés, des landaus, des habits, des accessoires bébés, une petite voiture pour bébé, une cuisine ; elle dit : « Qu’est-ce qu’on va mettre pour les garçons ? » ; elle sort un petit kit de bricolage. En proportion, c’est très peu par rapport aux jeux dits de filles (observation).

Dans cette situation, les jeux d’imitation sont mis à disposition en fonction du sexe des enfants, qui ne réagissent pas toujours comme prévu, vis-à-vis de ce critère ; à supposer que le plaisir de l’imitation joue à plein, le bricolage bien plus qu’une activité masculine reste une activité ponctuelle, voire exceptionnelle, tandis que la cuisine et le soin des bébés sont des activités quotidiennes tout autant que socialement féminines. Pas de différence, mais… De l’ensemble des entretiens auprès des professionnelles, il ressort que les différences entre garçons et filles interviennent après l’âge de la crèche. Les enfants tout petits sont réputés avoir les mêmes besoins, indépendamment de leur sexe. La différenciation sexuée des besoins n’apparaîtrait qu’à l’école maternelle, voire au début de l’école primaire. Les professionnelles ont tendance à penser que cette question n’est pertinente qu’à l’extérieur de la crèche. Elles sont attentives aux pratiques des parents, aux traitements différents que reçoivent filles et garçons à l’école ou dans la famille, mais elles ne pensent pas que ce soit le cas en crèche. Cependant, observations et entretiens sont émaillés de situations qui mettent à mal ces affirmations. J’en citerai deux exemples :
Une directrice de crèche affirme ne pas faire de différence au moment de l’inscription. Elle regrette la sexuation des enfants si jeunes, elle évoque les faire-part qui lui semblent excessivement sexués. Pendant qu’elle me tient ces propos, j’observe, derrière elle, le tableau des présences, dans lequel les fiches des petites filles sont roses, et celles des petits garçons bleues. Je l’interroge, en plaisantant, sur ce tableau, elle se retourne, et son étonnement n’est pas feint : elle visualise ce que la routine avait rendu invisible.
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Par convention : les noms des petits sont en minuscules, ceux des adultes en majuscules.

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Geneviève Cresson Une directrice de crèche associative m’explique qu’elle dispose d’une petite somme pour faire des cadeaux de Noël aux enfants. Elle a choisi pour les plus grands un camion à tirer avec une ficelle, pour les moyens, un poupon, pour favoriser, dit-elle, le développement des capacités symboliques de l’enfant. Elle justifie ces choix par l’âge, l’état du développement, les besoins objectifs de l’enfant. En y regardant de plus près, nous sommes arrivées, à sa grande surprise, au constat que la différenciation ne s’est pas faite selon l’âge mais selon le sexe des enfants. Les garçons ont reçu le camion, les filles le poupon.

Corps, apparence et vêtements Les pratiques quotidiennes les plus diverses, les câlins, les exercices proposés, les commentaires suite aux questions des enfants… mobilisent différemment garçons et filles. Là où le discours professionnel insiste plutôt sur l’indifférenciation des pratiques et les besoins similaires des enfants, les observations suggèrent des constats plus nuancés, voire plus abrupts. À l’issue de son séjour en crèche, une observatrice a dressé le portrait des enfants, en récapitulant les commentaires les plus fréquents des professionnelles à leur sujet. Ses notes suggèrent qu’il y a bien, dès le plus jeune âge, des registres sexués de perception, de description et d’observation des enfants. La préoccupation pour la motricité des garçons est tout aussi précoce que l’admiration de la beauté des filles. La manière de regarder un enfant est, involontairement, nourrie des représentations sociales liées au genre (comme aux différences sociales ou culturelles que nous n’aborderons pas ici). Les petits garçons sont décrits en termes plus variés. Une fille et un garçon aux comportements assez voisins sont décrits sur les modes sexués du charme sournois — pour la fillette — et du ‘petit dur’ — pour lui. La transcription des propos saisis sur le vif de l’observation est, de ce point de vue, plus abrupte, délestée des nuances qui accompagnent les discours plus généraux, produits avec le souci manifeste de ne pas essentialiser ces différences, lors des entretiens. L’observatrice intégrée dans la vie quotidienne de la crèche saisit alors des stéréotypes de sexe très affirmés, et composites (les

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garçons sont perçus comme plus brutaux, mais aussi comme plus fragiles) qui émaillent les conversations ordinaires. L’observation des vêtements et de l’apparence des enfants permet de repérer rapidement quel est le genre de chacun, et ce ne sont pas les mêmes dimensions ou valeurs qui sont mobilisées. L’accent est mis sur l’esthétique d’un côté, l’autonomie et l’agilité de l’autre. Elles sont encouragées à bien paraître, à plaire, ils sont incités à être à l’aise plus que jolis. Il s’agit donc bien d’une différenciation de genre et non de sexe. Voilà pour les habits de tous les jours (plus de détails dans Fischer 2006 ; Cresson 2010). On pourrait penser que ces différences sont de la responsabilité des seuls parents, si elles ne recoupaient pas celles déjà observées dans les soucis des professionnelles pour l’agilité des garçons et l’apparence des filles ; dans ce sens, nous rejoignons l’hypothèse des auteurs qui indiquent que la crèche renforce les différences observées du côté des familles (Blöss, Odena 2005). De plus, dans les circonstances exceptionnelles, festives, la crèche est le théâtre d’un redoublement de ces différences. Un jour de carnaval à la crèche, on repère très nettement la récurrence des stéréotypes de sexe, ainsi que la plus grande variété de déguisements offerte aux garçons. Les petites filles sont massivement ‘ange’ ou ‘princesse’ et les modèles féminins sont moins nombreux ; ils se bornent à exprimer la féminité par la jupe assortie de références culturelles. Pendant la fête, d’autres interactions viennent renforcer les messages implicites sur le genre. Là encore, c’est l’usage et le contexte qui donnent tout leur poids aux différences constatées. Voici un extrait du journal de bord de cette fête.
Une grande partie des hommes qui sont dans la salle filment ; un papa, qui arrive quand la fête est finie, sort une caméra, la maman était là depuis le début, pourquoi n’a-t-elle pas pris la caméra ? Il filme sa fille en continu, la petite prend des pauses, sourit… on dirait qu’elle a l’habitude de se faire prendre en photo et se faire filmer, on dirait une poupée, elle est déguisée en ange avec des ailes en forme de cœur et un serre-tête en forme d’auréole. […] Un petit garçon déguisé en souris veut mettre une couronne de princesse, une femme lui dit « non », il insiste, elle lui dit « ce n’est pas pour les garçons ». Il y a davantage d’hommes à la fin