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Les obsessions et la psychasthénie

De
490 pages
Pierre Janet (1859-1947) a popularisé en 1903 le terme "psychasthénie". Il s'agit d'une affection mentale caractérisée par un affaiblissement de tonus vital (baisse de la tension psychologique) et dont les principaux symptômes sont la dépression physique et morale, un sentiment d'incomplétude et la perte du sens du réel, une tendance marquée aux phénomènes anxieux et aux manies et aux obsessions. Dans le tome I Janet étudie le contenu intellectuel des obsessions, c'est-à-dire le sujet auquel s'appliquent les pensées du malade, l'idée du démon, du sacrilège, du suicide, ou tout autre.
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LES OBSESSIONS ET LA PSYCHASTHÉNIE
Tome I. Analyse des symptômes

VOLUME 1

www.librairieharmattan.com e-mail: harrnattanl@wanadoo.fr
(Ç)L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9258-8 EAN : 9782747592581

Pierre

JANET

LES OBSESSIONS ET LA PSYCHASTHÉNIE
Tome I. Analyse des symptômes

VOLUME I

Préface de Serge NICOLAS Introduction de Laurent FEDI

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'HannaUsn Hongrie

75005 Paris

Espace L'Harmattan

Kinshasa

L'Harmattan

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L'Harmattan Burkina Faso ] 200 logements villa 96 12B226O Ouagadougou 12

1053 Budapest

- RDC

Collection Encyclopédie Psychologique dirigée par Serge Nicolas
La psychologie est aujourd'hui la science fondamentale de l'homme moral. Son histoire a réellement commencé à être écrite au cours du XIXe siècle par des pionniers dont les œuvres sont encore souvent citées mais bien trop rarement lues et étudiées. L'objectif de cette encyclopédie est de rendre accessible au plus grand nombre ces écrits d'un autre siècle qui ont contribué à l'autonomie de la psychologie en tant que discipline scientifique. Cette collection, rassemblant les textes majeurs des plus grands psychologues, est orientée vers la réédition des ouvrages classiques de psychologie qu'il est difficile de se procurer aujourd'hui. Du même auteur Conférences à la Salpêtrière (1892), 2003. Leçons au Collège de France (1895-1934), 2004. La psychanalyse de Freud (1913),2004. Contribution à l'étude des accidents mentaux (1893), 2004. Premiers écrits psychologiques (1885-1888),2005.

Pierre Pierre Pierre Pierre Pierre

JANET, JANET, JANET, JANET, JANET,

Dernières parutions Théodule RIBOT, La psychologie anglaise contemporaine (1870), 2002. Théodule RIBOT, La psychologie allemande contemporaine (1879), 2003. Serge NICOLAS, La psychologie de W. Wundt (1832-1920), 2003. Serge NICOLAS, Un cours de psychologie durant la Révolution, 2003. L.F. LELUT, La phrénologie: son histoire, son système (1858), 2003. A. BINET, Psychologie de la mémoire, 2003. A. BINET, La graphologie: Les révélations de l'écriture (1906), 2004. A. BINET, & Th. SIMON, Le premier test d'intelligence (1905), 2004. A. BINET, L'étude expérimentale de l'intelligence (1903), 2004. A. BINET, & Th. SIMON, Le développement de l'intelligence (1908), 2004 Pierre FLOURENS, Examen de la phrénologie (1842), 2004. H. BERNHEIM, De la suggestion dans l'état hypnotique (1884),2004. Paul BROCA, Ecrits sur l'aphasie (1861-1869), 2004. Serge NICOLAS, L'hypnose: Charcot face à Bernheim, 2004. Alexandre BERTRAND, Du magnétisme animal en France (1826), 2004. Auguste A. LIEBEAULT, Du sommeil et des états analogues (1866), 2004 J. DELEUZE, Histoire critique du magnétisme animal (1813,2 vo1.), 2004 F.J. GALL, Sur les fonctions du cerveau (Vol. 1, 1822), 2004.

PRÉFACE DE L'ÉDITEUR

Pierre Janet (1859-1947) a popularisé le terme« psychasthénie ». Il s'agit d'une affection mentale caractérisée par un affaiblissement du tonus vital (baisse de la tension psychologique) et dont les principaux symptômes sont la dépression physique et morale, un sentiment d'incomplétude et la perte du sens du réel, une tendance marquée aux phénomènes anxieux et aux manies ou aux obsessions. La psychasthénie regroupe des stigmates et des symptômes qu'on décrit aujourd 'hui dans le cadre de la névrose obsessionnelle ou de la névrose phobo-obsessionnelle. On doit à Janet la distinction des phobies en trois groupes: phobies d'objet, phobies de situations et phobies de fonction dont s'est inspiré le DSM-III. Les troubles groupés dans cette étude avaient fait jusqu'à cette époque l'objet de monographies isolées. De nombreux auteurs avaient montré la coexistence fréquente des manies mentales et des phobies avec les tics (p. 236 sq.). Janet propose de rassembler en un groupe tous ces malades, dégénérés ou non (p. 730), et « de construire une grande psychonévrose sur le modèle de l'épilepsie et de l'hystérie, la psychasthénie» (p. VIII). Une telle conception présente à la fois un intérêt médical; le rapprochement de ces symptômes et sentiments anormaux les éclaire singulièrement, et permet des vues d'ensemble utiles au diagnostic, au pronostic et au traitement, - et un intérêt psycho logique; ils constituent de remarquables expériences, capables de mettre en relief des fonctions mentales et des lois très mal connues (pp. VII-IX). V

Un fait souvent remarqué, et dont Janet est frappé à son tour, c'est que beaucoup des malades qu'il décritl sont, en apparence du moins, à un niveau intellectuel élevé. « J'ai l'impression que leur groupe est supérieur à la moyenne intellectuelle des gens normaux pris au hasard (p. 352) ». Il n'est pas rare de les voir s'observer avec finesse, et ils ont des expressions qui sont des trouvailles. Sous ces dehors brillants existent des troubles, dont Janet propose la classification suivante: les obsessions, les agitations forcées, les stigmates psychasthéniques. 1. Les idées obsédantes. - Elles existent chez les malades les plus sérieusement atteints; ils en ont conscience et ils en ont honte; longtemps ils les dissimulent avant d'en faire l'aveu. Certains ont des obsessions sacrilèges: On..., homme de quarante ans, ne peut se débarrasser de cette idée absurde que l'âme de son oncle défunt et les excréments, c'est tout un. Claire, jeune fille pourtant chaste, est hantée par l'image d'une obscénité souillant une hostie. Les plus fréquentes sont les obsessions criminelles: scrupules sur la valeur morale des actes, impulsions homicides. - Nib., femme de cinquante-sept ans, songe à un long couteau pointu « qui crève les yeux, qui entre bien» ; Ger... est poussée à couper la tête de sa petite fille et à la mettre dans l'eau bouillante; impulsions génitales; impulsions à se suicider, à voler, à mentir; remords délirants pour de prétendus crimes ou sacrilèges. Za... s'accuse de tous les meurtres dont il entend parler. Claire a un remords général portant sur tous ses actes passés, sans exception. Janet met à part l'obsession de la honte de soi, le mépris, le mécontentement portant non seulement sur les actes, mais sur la personne morale et physique du sujet. By!..., jeune fille de dixsept ans, n'osait pas se montrer, se trouvait laide: « j'ai une figure de chat ». Nadia refuse de manger pour ne pas devenir forte comme sa mère. Elle en vient à considérer l'acte de manger comme immoral et honteux, du moins quand c'est elle qui l'accomplit. La mastication en particulier lui semble une indécence; elle « fait un bruit spécial, ridicule et déshonorant. Je veux bien avaler, mais on ne me forcera jamais à mâcher ». Elle est honteuse de toutes les parties de son corps et voudrait être sans aucun sexe, ou du moins rester toujours petite fille, de peur d'être moins aimée.

1 Les observations recueillies par Janet sont au nombre de 325. Elles ont été détaillées dans un second volume, qui sera réédité prochainement, fait en collaboration avec le professeur Raymond. Dans le présent ouvrage, cinq sujets typiques occupent le premier plan.

VI

Le caractère commun de toutes ces obsessions, c'est que ce sont des scrupules. Par là elles se distinguent nettement de l'idée fixe. L'idée fixe entraîne la croyance, l'obsession reste toujours incomplète et entraîne la vérification perpétuelle (p. 102). L'idée fixe se présente par exemple chez les hystériques. Justine, étudiée par Janet dans Névroses et Idées fixes, a depuis vingt ans des hallucinations suscitées par la peur du choléra. La vue d'un hôpital, l'odeur de l'acide phénique lui font pousser des cris de terreur, contracturer ses jambes, vomir, perdre les urines et les selles. En même temps elle entend le glas des cloches, entend des voix crier « choléra, choléra », voit des cadavres, etc. Rien de tel chez les scrupuleux. Ils n'arrivent pas à l'hallucination complète, ils se savent le jouet d'une image absurde sans pouvoir la chasser. Cette ébauche d'hallucination les amène à accomplir des ébauches d'actes, tandis que, chez l'hystérique, le passage de l'idée à l'acte est étonnamment rapide et complet (p. 99 sq.). Enfin et surtout l'idée fixe est exogène, tandis que l'obsession est endogène; en d'autres termes l'idée fixe est le produit d'une suggestion; son contenu est déterminé par les circonstances extérieures: un rat, la flamme, le visage du père mort; l'idée obsédante des scrupuleux provient au contraire d'une sorte de besoin de se tourmenter. Alors que l'hystérique est la proie de son idée, le jouet d'associations, l'obsédé a la manie de la fIXité, la manie de l'association (p. 75). De là ce caracière de l'idée obsédante, de tendre vers l'inouï, l'extrême. « J'insiste vivement pour savoir de quoi il s'agit et j'énumère des crimes avoués d'ordinaire par les scrupuleuses. « Voulez-vous faire
cuire vos enfants?

- Non,

ce n'est pas cela. - Tromper votre mari avec le

diable? - Non, ce ne serait rien. - Voler et souiller des hosties consacrées? - Mais non, pis que cela. - Alors j'y renonce; dites-moi quel est ce crime. - C'est un péché qui n'aurait jamais existé, que personne n'aurait encore fait, auquel personne n'aurait pu encore penser; eh bien, c'est ce
péché-là que je suis poussée à faire. - Mais encore quel est ce péché?

- Je

n'en sais rien. » (p. 692) « Il semble, ajoute Janet, que ces malades jouent au jeu des combles et à la même question répondent tous différemment, suivant leur sexe, leur âge, leurs conditions sociales. « Quel est pour vous le comble du crime? - Jeter sur ma petite fille l'eau bouillante qui est sur le feu, répond la mère de famille habituée aux travaux du ménage; vouer mes enfants au diable, répond la mère d'un milieu social plus élevé. - Et pour vous quel est le comble du crime? - Mettre l'âme de mon oncle dans les cabinets, répond l'homme reconnaissant; souiller les hosties par l'acte VII

sexuel », répond la jeune fille. » (p. 64.) L'obsession est une sorte de jeu malsain dont le malade a la manie et auquel il se laisse prendre à moitié. C'est une hallucination commencée, non terminée, une « hallucination symbolique» ; c'est une impulsion toujours renaissante et qui n'arrive pas à l'exécution complète; elle produit des débuts d'actes, une exécution symbolique. Ger... tourmentée par l'idée de tuer son enfant, le pousse avec la main. V... n'achète pas réellement du poison, comme elle le rêve, mais elle entre chez le pharmacien et achète 2 sous de violettes (p. 79). L'obsession s'accompagne d'un début de croyance, elle sollicite l'adhésion; mais cela encore est inachevé, elle s'impose seulement comme objet d'examens, de critiques, de discussions, d'interrogations sans fin. II. Les agitations forcées. - Janet propose de grouper sous cette appellation les agitations mentales, les agitations motrices et les agitations émotionnelles. Il faut nous contenter d'énumérer les formes principales, sans pouvoir citer les cas curieux et instructifs ni résumer les fines analyses. Les agitations mentales systématisées comprennent les manies mentales de l'oscillation (de l'interrogation, de l'hésitation, du présage), les manies de l'au-delà (de la précision, des chiffres, des précautions...), les manies de la réparation, de la compensation, de l'expiation, des pactes: « Si je ne touche pas ce meuble avant que ma mère ne rentre, je mourrai dans la semaine» (p.142), des conjurations. Les agitations motrices systématiques sont les tics. Les agitations émotionnelles systématisées sont les phobies et les algies (délire du contact, agoraphobie, etc.). D'autre part, l'agitation se présente aussi sous la forme diffuse: rumination mentale (le fait de « ressasser» une série monotone d'images et d'idées vagues) et rêverie forcée, crise d'efforts, de marche, de parole, d'excitation, agitations émotionnelles, diffuses ou angoisse. Il y a un état d'émotivité morbide diffuse avec « attente anxieuse », une terreur permanente qui s'exalte au moindre prétexte, sans raison. Les plus nets parmi les troubles physiologiques concomitants de l'angoisse sont ceux de la circulation, arrêt du cœur, vaso-constriction, vaso-dilatation, et surtout ceux de la respiration qui est accélérée et amplifiée, ou ralentie et irrégulière (pp. 213-234). Freud avait décrit
diverses formes de l'angoisse: l'attaque cardiaque, - respiratoire, sueurs pro fuses, souvent nocturnes, - de secousses et tremblements,

-

des

- de

boulimie, - de diarrhée ou de polyurie; - les attaques vaso-motrices, - de paresthésies, - de frayeurs nocturnes avec réveils angoissants, - de VIII

vertiges (p. 454). Ce sont des angoisses physiologiques; mais il existe aussi des angoisses mentales, les sentiments d' « incomplétude» par lesquels se révèlent au sujet lui-même ses stigmates psychasthéniques. III. Les stigmates psychasthéniques. - Ce sont les insuffisances psychologiques et physiologiques, et les sentiments corrélatifs, qui font de ces sujets des malades, malgré leur apparence d'intégrité intellectuelle. Ils ont le sentiment angoissant de l'incomplétude dans l'action, le sentiment de difficulté, d'incapacité, d'indécision, de gêne, d'automatisme, de domination, de mécontentement, d'intimidation, de révolte. Ils ont le sentiment d'incomplétude dans les opérations intellectuelles, le sentiment de la difficulté de penser, le sentiment que leur perception est incomplète, que leurs conceptions sont imaginaires, que le temps fuit, qu'ils ne comprennent pas, l'angoisse du doute. Ils ont le sentiment d'incomplétude dans les émotions, le sentiment d'indifférence, d'incapacité de jouir ou de souffrir, le besoin d'excitation toujours renouvelée et toujours plus intense pour essayer d'atteindre enfin l'émotion qui se dérobe. Ils ont le sentiment d'incomplétude dans la perception personnelle, le sentiment d'étrangeté du moi, de dédoublement, de « dépersonnalisation » complète. « Je suis obligée, dit une malade, de faire des efforts pour ne pas croire que je suis morte» (p. 316). Ces sentiments sont loin d'être purement illusoires; ils ne sont que la conscience d'insuffisances mentales et organiques. Janet, appliquant la méthode qui lui a donné de si beaux résultats sur les hystériques, a recherché si les psychasthéniques ne présentent pas, eux aussi, un rétrécissement du champ de la conscience. L'expérience semble prouver que non. Les malades n'ont ni anesthésies ni mouvements subconscients, et sont réfractaires à l'hypnotisme et à la suggestion. Mais, si l'étendue du champ de la conscience n'est pas diminuée, son énergie, sa valeur dynamique est très amoindrie. Il y a pour ainsi dire une chute du niveau de la conscience, corrélative à une chute du niveau de la vitalité organique et de la tension nerveuse. Ce sont bien des insuffisances psychologiques que les troubles de la volonté, si évidents chez ces malades, l'indolence, l'irrésolution, la lenteur des actes, qui les fait être toujours en retard, la faiblesse des efforts, la fatigue, le désordre des actes (exemple par incohérence de l'écriture), l'inachèvement, l'absence de résistance, le misonéisme, c'est-à-dire l'incapacité de s'adapter à des choses nouvelles; les aboulies sociales, la timidité; les aboulies IX

professionnelles, c'est-à-dire l'incapacité de continuer l'exercice de leur métier, les fatigues insurmontables et finalement l'inertie totale. On doit en dire autant des troubles de l'intelligence, amnésies, arrêt de l'instruction, inintelligence des perceptions, troubles de l'attention, rêveries, éclipses mentales. Enfin, ce sont aussi bien des insuffisances psychologiques que les troubles des émotions et des sentiments, l'apathie, les sentiments mélancoliques, l'émotivité, les bouffées de joie sans motif, le besoin de direction, le besoin d'excitation, le besoin maladif d'aimer, d'être aimé, la crainte de l'isolement, le retour à l'enfance, l'amour scrupuleux de l'honnêteté, l'autoritarisme. L'autoritarisme ne témoigne pas d'une véritable puissance de la volonté. « Les grands volontaires sont des chefs et ne sont pas des autoritaires. » (p. 395) La source de l'autoritarisme est la même que celle de l'obéissance, c'est la difficulté de s'adapter au monde réel. « Ce sont des gens d'activité mentale faible, pour qui tout effort nouveau d'adaptation, d'organisation est pénible... au lieu de se modeler sur le milieu ambiant, comme fait l'être qui s'adapte, ils veulent que le milieu ambiant se modèle sur eux, pour qu'ils n'aient pas à s'adapter. » La fréquence du caractère autoritaire soit chez les scrupuleux, soit chez leurs ascendants, fait dire à Janet: « mère autoritaire, fille scrupuleuse. » Quant aux insuffisances physiologiques, ce sont des céphalalgies et des rachialgies, des troubles du sommeil, parfois une exagération des réflexes des membres inférieurs, des troubles digestifs et circulatoires.
Nous remercions les petits-enfants de Pierre Janet, Mme Noëlle Janet et Mf Etienne Pichon, qui nous soutiennent toujours dans cette si belle tâche de réédition des œuvres de leur grand-père.

Serge NICOLAS Professeur en histoire de la psychologie et en psychologie expérimentale à l'Université de Paris V - René Descartes. Institut de psychologie Directeur de la revue électronique « Psychologie et Histoire» Laboratoire de Psychologie expérimentale EPHE et CNRS UMR 8581 71, avenue Edouard Vaillant 92774 Boulogne-Billancourt Cedex, France.

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Obsessions et psychasthénie, la théorie du sujet de Pierre Janet
Laurent F edi

« Pour quitter le royaume des ombres impuissantes il faut traverser une bonne fois l'amertume du "réveil". Les apories mégariques empêchent Socrate de trépasser et Achille de courir. Mais ceux qui ont goûté au vertige de la liberté et aux angoisses de l'action savent qu'l'il ne faut pas dormir" et qu'il y a du sommeil le plus lucide à l'acte le plus humble une distance infranchissable aux artifices du génétisme. L' indistinction du rêve et de la réalité - n'est-ce pas le thème central autour duquel les psych asthénique s et les "hypotendus" du Dr Janet brodent presque toutes leurs confidences? » Vladimir Jankélévitch, Bergson, Paris, PUF [1959], éd. 1975, p. 99.

La « fonction du réel» de Janet. Pr, une fille vierge, est rongée de remords; persuadée d'avoir été engrossée par simple contact et ne constatant pas d'évolution, elle en déduit avoir avorté; le remords la ronge. Bsn, une femme de 51 ans, est incapable de prendre une décision; s'agit-il de déplacer un bibelot sur la cheminée, elle reste des heures à hésiter; à présent elle passe ses journées au lit et se le reproche. Pax, une femme de 27 ans, souffre d'un dédoublement de la personnalité; à l'âge de 8 ans, elle avait été enfermée avec des rats; depuis, elle a des crises d'angoisse, des convulsions; après la mort de sa mère, elle croyait mourir et avait des pulsions suicidaires. Len, une femme de 35 ans, est frigide; elle se masturbe jusqu'à s'occasionner des saignements, pleure de rage, suffoque. Rul, un homme XI

de 42 ans, ne supporte pas le contact de la chaise; aussitôt assis, il se met à transpirer et à éprouver des palpitations et des troubles de la respiration; sa face est grimaçante de terreur. Le fait de ne pouvoir rester assis plus de quelques instants l'empêche à présent d'exercer son métier de bijoutier. Jean, un homme de 32 ans, timide, craintif et lent, mais intelligent, a la phobie de tout ce qui évoque les femmes: il ne consommera pas un repas servi par une domestique, il ne prendra pas le tramway de peur d'être à côté d'une dame. Claustrophobe et agoraphobe, il a aussi la manie de la précision: il compte les battements de son cœur, veut connaître la température exacte de l'eau du bain, redoute les chiffres 7, 12, 14, 20, 22, 47. Il conjure ses manies en répétant « té, té, té, té ». Ces sujets souffrent tous d'obsessions: une pensée (remords, scrupule, idée...) les «assiège» (obsidere = assiéger une place forte, occuper un endroit; obsessio = le siège, le blocus), que leurs efforts ne suffisent pas à écarter. Janet isole une entité morbide, la psychasthénie, ou névrose psychasthénique, l'une des deux névroses principales, l'autre étant l'hystérie: une catégorisation que l'on retrouve chez Freud dans la distinction entre l'hystérie et les « névroses obsessionnelles» (Zwangsneurosen). Comme l'écrit Georges Dumas, Janet a été à la psychasthénie ce que Charcot a été à l'hystérie2. L'âge d'or de La Salpêtrière resplendit de ses classifications et de son byzantinisme terminologique: aboulie, akathisie, mentisme, basophobie, nervosisme, délire de Lasègue... déploient un ensemble de signes et de symptômes déchiffrables, qui empruntent les voies de la codification savante pour dire la vérité des comportements. Les marques d'apitoiement qui échappent parfois à Janet - « le pauvre diable », « cette pauvre femme» traduisent la découverte d'un sujet qui n'est pas maître en sa demeure, renversement de perspective qui met un terme au partage folie / raison de l'ère cartésienne ainsi qu'aux vains appels à la volonté des malades censés pouvoir se ressaisir. Les névrosés sont à plaindre, mais ils savent parler de leur souffrance et expriment très humainement la douleur, comme le montre cette photographie fascinante, expressionniste, de l'homme terrorisé en position assise. Comment ne pas songer que dans cette expressivité se joue déjà ce qu'on appellera bientôt «le corps psychique» ?

2 Compte rendu de G. Dumas dans la Revue philosophique,

1903, vol. II, p. 311 (293-312).

XII

L'hagiographie freudienne nous a habitués à voir dans l'hypothèse psychasthénique de Janet la préhistoire de l'étude des névroses. La légende dorée de la psychanalyse nous enseigne que la vieille conception d'un moi trop « faible» a été liquidée par la découverte freudienne du sens de ce symptôme et du conflit sous-jacent qui peut le susciter. À Freud revient ainsi l'honneur d'avoir le premier décrit avec précision le mécanisme de l'obsession: refoulement et substitution. Déplacement de l'affect (par exemple un reproche) vers une représentation compatible avec le moi mais erronée; puis régressionfixation au stade sadique-anal et tension entre le moi et un surmoi cruel. Le reproche de pansexualisme déjà présent dans Les Obsessions et la psychasthénie est écarté d'un revers de main; il traduit sans doute les frayeurs d'une vieille pudibonderie; et de toutes façons l' éco le de Freud a dépassé ce type d'objection... Affaire classée. La différence des approches est réelle. Soit. Mais il y a dans cette altérité matière à réflexion. Les descriptions de Janet répondent à une conception holistique de la personne et de ses conduites qui se précise dans les années 1920. C'est une question de point de vue et de méthode. Pas plus qu'il n'y a « une faculté morale particulière susceptible d'avoir des maladies» (OP3, II, p. 419), il n'y a, selon Janet, de détermination exclusivement sexuelle des obsessions. Sauf dans des cas précis de névroses d'angoisse, au sujet desquels Janet a une position assez accueillante. On sait que pour Freud la névrose d'angoisse se manifeste chez la femme lorsque l'excitation sexuelle somatique déviée de la psychè se dépense dans des réactions inadéquates. Tandis que la simple angoisse vient de l'incapacité d'accomplir une tâche externe (faire face à un danger), la névrose d'angoisse vient de l'incapacité d'égaliser une excitation sexuelle somatique4 qui est endogène5. Janet répond: « Quoique la thèse [des insuffisances génitales] nous semble très exagérée, nous devons reconnaître ce qu'elle a de juste dans certains cas» (OP, II, p. 332). Ce qui intéresse en fait Janet, c'est le mécanisme de la déviation décrit par Freud. L'excitation sexuelle qui n'atteint pas son objet « s'écoule en suivant d'autres voies» et cause des réactions
3

Nous citons en abrégé Les Obsessions et la psychasthénie (OP) suivi du tome de l'édition originale (Paris, Alcan, 1903, 2 tomes). 4 Dans l'hystérie, il s'agit d'une excitation psychique. 5 Voir par exemple, Freud, «Du bien-fondé à séparer de la neurasthénie un complexe de symptômes déterminé en tant que névrose d'angoisse », 1894, Œuvres Complètes, 1. III, pp. 31-58.

XIII

viscérales (OP, I, p. 558), mais l'excitation sexuelle, précise Janet, n'est qu'un phénomène parmi d'autres pouvant être dévié. À la différence de ce qu'on peut lire chez Freud, les échecs des patients étudiés par Janet (et par son co llaborateur Fulgence Raymond, dans le tome 116)ne portent pas de marquages symboliques déchiffrables sauf dans les cas de « manie du symbole» qui ne sont qu'un sous-ensemble de l'ensemble des obsessions. C'est bien le symbolisme de la psychanalyse que Janet délaisse complètement. La psychologie n'est pas une herméneutique mais plutôt une énergétique. La psychanalyse est aussi cela, d'une certaine façon, mais différemment. A l'intuition du réprimé commandé par l'excès de force s'oppose l'énergétique du « pas assez», du déficit de force 7. Soit une théorie de la faiblesse psychologique qui peut être considérée comme le pivot de la psychologie janétienne. Dans ses premiers travaux (de L }Automatisme psychologique à Névroses et idées fixes), Janet a montré que l'état des hystériques est caractérisé par un «rétrécissement du champ de conscience» 8. L'hystérique qui n'entend qu'un individu et n'a pas conscience de la présence des autres interlocuteurs est comme le somnambule qui ne voit que sa lampe et reste aveugle aux autres sensations visuelles. La « synthèse psychique» y est trop faible pour rassembler les phénomènes sensitifs dans une même perception. Or «être, c'est agir et créer», la conscience est « activité agissante», et cette activité est « une activité de synthèse qui réunit des phénomènes donnés plus ou moins nombreux en un phénomène nouveau différent des éléments »9. Janet s'exprime ici dans des termes néo-kantiens qu'il a pu trouver chez Emile Boutroux 10, mais son objectif est de mettre cliniquement en évidence l'existence de degrés d'organisation et de synthèse. Dans l'état normal, le psychisme
6

Dans la suite de notre introduction nous citons Janet seul, dans un souci de simplicité

formelle. Les interprétations sont celles de Janet, mais nous garderons à l'esprit la collaboration du Dr Fulgence Raymond (1844-1910), élève de Charcot et professeur des maladies du système nerveux. 7 Nous empruntons ces expressions à Marcel Gauchet. 8 Janet, L'Automatisme psychologique, [1889], édition citée, 1989, p. 296. 9 Ibid., p. 452. 10Dans De la Contingence des lois de la nature de Boutroux (G. Baillière, 1874), qui fut un grand classique pour la génération de Janet, on peut lire: «La conscience n'est pas un phénomène, une propriété, une fonction même; c'est un acte» (p. 115); «la forme dans laquelle la conscience est superposée la vie est une synthèse absolue, une addition d'éléments radicalement hétérogènes» (p. 117) ; «la volonté est l'acte de la personne qui, en vertu de sa supériorité, coordonne, organise, ramène à l'unité la multiplicité de ses manières d'être et la multiplicité des choses» (p. 162).

XIV

effectue les combinaisons nécessaires au maintien de l'équilibre entre le corps et les changements du milieu. En revanche, dans l'état déréglé, les phénomènes non synthétisés passent du côté de l'activité automatique, laquelle gère les combinaisons passées et fonctionne seule lorsque la nouveauté n'est pas prise en charge par le psychisme centralisateurll. Que Janet demande à Marcelle de lui tendre de petits objets étalés sur la table, elle répond à la consigne s'il s'agit d'objets habituels (ses effets personnels), mais met près d'un quart d'heure à prendre dans sa main le crayon du docteur. Les actes « subconscients» procèdent de l'automatisme et sont de l'ordre de la répétition. Telle malade incapable de se mouvoir normalement, se met à balancer le bras sans même s'en rendre compte, du seul fait que Janet effectue ce geste devant elle. Les 12 des « idées fixes» reproduisent « sans lien» et « sans raison» résolutions prises jadis qui avaient alors un sens. C'est toute la question philosophique de la liberté qui est ressaisie par la psychologie et ses méthodes 13, parallèlement à un questionnement philosophique très actif chez Boutroux, Renouvier, James, Fouillée et Bergson. Dans Les Obsessions et la psychasthénie, Janet reconsidère ses positions: la distinction générale entre phénomènes automatiques et phénomènes synthétiques n'est pas assez précise; de plus, elle convient surtout aux hystériques. De là la nécessité d'une classification hiérarchique plus générale et plus complète. Dans les troubles obsessionnels, on constate un abaissement général des fonctions psychologiques sans rencontrer nécessairement le rétrécissement du champ de conscience qu'on observe dans l'hystérie. Le syndrome déficitaire du psychasthénique se traduit au niveau clinique par l'absence de décision, de résolution volontaire. Ce qui est atteint, c'est l'adaptation au monde réel, l'aptitude à répondre aux exigences de la situation, l' appréhens ion du réel par la perception et par l'action. Ce qui est altéré, c'est, dit Janet, « la fonction du réel ». Malgré ses résonances métaphysiques, la fonction du réel désigne chez Janet une réalité psychologique, dans le prolongement de ses
11 Boutroux écrivait déjà: «la même volonté qui s'est créé une habitude peut la modifier pour s'élever plus haut [...] elle peut maintenir à ses habitudes le caractère actif qui en fait le marche-pied d'un comportement supérieur, comme aussi s'oublier dans des attitudes passives qui la paralysent de plus en plus» (De la contingence des lois de la nature, p. 184). Thème classique dans le « spiritualisme français» depuis Maine de Biran et Ravaisson. 12Janet, Névroses et idées fixes, Paris, Alcan, 1898, p. 25. 13Il faudrait mentionner également l'école de Nancy, concurrente de la Salpêtrière.

xv

premiers travaux. La conscience est action mais il n 'y a pas d'action qui ne soit en situation: urgente, donc, exigeant les bonnes réponses au bon moment. Or l'adaptation est plus difficile que la distraction. Au sommet de la vie psychique, Janet place l'action transformatrice, la perception, l'attention et ce qu'il appelle la «présentification », opération qui se confond avec les précédentes, car l'action est action dans le présent, attention à la situation présente. Viennent ensuite les opérations désintéressées, celles qui se font plus distraitement et s'accompagnent d'une conscience moins vive. Et enfin, l'émotion. Dans son article de 1923, « La Tension psychologique et ses oscillations », Janet définit la « fonction du réel» en ces termes: « L'homme évolue constamment, et il doit, à chaque moment de sa vie, accomplir un acte nouveau par quelque côté pour se maintenir en accord avec la réalité changeante. Il est facile d'observer que les opérations purement mentales, les souvenirs sans applications pratiques, les rêveries, les raisonnements vides appartiennent à un niveau d'activité très bas, et que ces opérations deviennent difficiles dès qu'elles sont en rapport avec une action réellement exécutée» 14.Il est donc difficile de s'insérer dans la réalité. Les pathologies font apparaître une difficulté anthropologique qui nous échappe d'ordinaire parce que l'effort passe inaperçu quand les choses vont bien. La croyance est un catalyseur, une condition indispensable à l'action: « en voyant ces malades qui perçoivent très bien, qui raisonnent admirablement et qui ne peuvent arriver à croire, il faut bien se rendre compte de ce fait que la croyance est un degré d'activité au-dessus de la simple intelligence» 15. En isolant une fonction d'insertion des sujets dans le réel, Janet met en évidence la relation des malades à la vie sociale, leur incapacité d'être à l'aise en société. La timidité maladive de certains patients est assimilable à une aboulie sociale. « Une action sociale faite quand on est seul est toujours plus simple et plus facile qu'une action faite devant témoins. La présence d'autres hommes, quand on la perçoit, apporte toujours de la complication à l'action et cette complication va croissant dans les diverses actions sociales; l'acte accompli devant des spectateurs est plus simple que l'obéissance; l'obéissance, quoique déjà fort compliquée, est plus simple que le commandement et surtout plus simple que la collaboration qui demande des alternatives d'obéissance et de
14Janet, « La Tension psychologique Dumas, F. Alcan, 1923, pp. 919-952 15Ibid., p. 927. et ses oscillations ; citation p. 927. », Traité de psychologie de Georges

XVI

commandement. C'est pourquoi il ne faut pas se figurer qu'on rend toujours une opération plus facile quand on prétend aider celui qui agit. Très souvent cette aide complique énormément l'action [...] »16. La vie sociale met en scène des situations d'action complexes où la personne est sollicitée de façon cruciale, appelée à s'engager (promesses, responsabilité, etc.) ici et maintenant. Le sujet est bien une personne: Janet esquisse à travers ces analyses une sorte de théorie psychologique de la liberté comme marge d'action, maîtrise des possibilités d'intervention paramétrées par le groupe ou par autrui. Ces analyses vont de pair avec l'hypothèse d'inspiration évolutionniste selon laquelle les tendances les plus évoluées, donc les plus élevées en complexification, sont en même temps les plus récentes et les plus fragiles, tandis que les automatismes sont soIidement ancrés en nous. Les traités de psychologie de l'époque décrivaient les opérations mentales comme le souvenir, l'attention, le raisonnement, uniformément, sans faire de distinction entre les représentations imaginaires et la participation au monde réel. À ce schéma univoque, Janet substitue un tableau à double entrée: l'attention, le raisonnement, le jugement, se phénoménalisent différemment selon qu'ils répondent normalement aux nécessités bio-sociales d'adaptation, ou qu'ils tournent à vide dans les ruminations mentales disproportionnées. Dans les deux configurations, les sujets ont un raisonnement logique. C'est seulement quand il faut s'engager dans le réel que ces malades sont impuissants et s'agitent. Mais pourquoi ne pas supposer que ce sont les obsessions qui les bloquent? Cette hypothèse, qui était celle de Delasiauve, Peisse, Griesinger, Westphal, Janet l'écarte, ou plutôt la renverse. Ce n'est pas parce qu'il est obsédé que le malade n'agit plus; c'est parce qu'il est incapable de vouloir et de se décider, que se forment en lui des idées de honte, d'autodépréciation et de crime; et plus il souffre « d'incomplétude », plus il développe ces idées morbides et les amplifie. Les actes fantasmés ont une fonction compensatoire de sorte que les malades les entretiennent paradoxalement à proportion de leur inappIicabilité : c'est parce qu'ils se voient impuissants qu'ils se fixent sur « des choses tout à fait exagérées et contraires à leurs tendances» (OP, II, p. XIX). Janet écarte également la thèse de l'émotivité, soutenue par Pitres et Régis. Cliniquement, on pourrait citer des cas où les symptômes psychasthéniques sont présents

16

Ibid.,

p. 931-932.

XVII

sans symptômes émotionnels; mais surtout, ce qu'on appelle émotivité n'est pas un excès, c'est une insuffisance, « une disposition à remplacer les phénomènes supérieurs par de grossières excitations viscérales» (OP, I, p. 564). Les phénomènes émotionnels, des dérivations d'ordre inférieur, fatiguent le sujet qui, une fois épuisé, perd encore en capacité d'affronter le réel: ce cercle vicieux permet de comprendre la parenté entre émotion et fatigue, émotivité (bien que ce soit un concept vague) et psychasthénie. C'est donc toujours à l'altération de la fonction du réel qu'il faut remonter pour comprendre ces manifestations. L'abaissement dans la hiérarchie des opérations est à mettre en relation avec une baisse de «tension psychologique» (OP, I, p. 495). L'action réclame une puissante concentration pour l' effectuation de la « synthèse mentale». La fonction du réel, avec l'action, la perception, la certitude, exige le plus haut degré de tension, tandis que l'agitation motrice et la rêverie sont des phénomènes de «basse tension». Il convient ici de distinguer la « tension psychologique », qui correspond à la qualité de l'énergie responsable de la hiérarchie des actes, et la « force », qui est un potentiel quantitatif prêt à être dépensé. Bergson soutenait à la suite de Ribot que l'attention volontaire est la sensation d'une contraction musculaire qui gagne en surface ou change de nature. Janet juge l'hypothèse peu convaincante du fait que les psychasthéniques, quoique déficitaires en termes d'attention, conservent des mouvements intenses sous forme de tics ou d'agitation. Il résout le problème par une théorie de la « dérivation» énergétique dont voici le principe: « Quand une force primitivement destinée à être dépensée pour la production d'un certain phénomène est devenu impossible, il se produit des dérivations, c'est-à-dire que cette force se dépense en produisant d'autres phénomènes non prévus et inutiles» (OP, I, p. 555). Ou encore: «Les choses se passent comme si, la tension nerveuse étant insuffisante pour produire un phénomène d'un ordre élevé, l'effort provoqué par l'excitation se dépensait en phénomènes d'un ordre inférieur qui sont ici des mouvements incoordonnés, irréguliers et inutiles» (OP, II, p. 75)17. Autrement dit, la force ou tension nerveuse (à ne pas confondre avec la tension psychologique) étant inférieure au seuil nécessaire de l'action
17 Nous avons tous fait cette expérience un jour ou l'autre: passagers d'un véhicule qui ne roule pas assez vite et qui va nous mettre en retard, nous nous raidissons sur notre siège et contractons nos muscles en regardant notre montre, comme si cette accumulation de force pouvait provoquer l'accélération de la voiture à la place du moteur!

XVIII

utile, est pompée par un niveau inférieur d'activité, où elle se dépense ou plutôt se gaspille. Le psychasthénique est comme un homme riche qui n'ayant aucune notion de spéculation financière, ne sait où placer son argent: dans cette analogie, la tension psychologique est le savoir-faire qualitatif du bon banquier. L'agitation des malades et leurs ruminations mentales compensent involontairement et illusoirement l'acte inexécutable, mais l'acte de niveau inférieur étant moins exigeant en termes de quantité de force, une force identique produira des effets amplifiés à ce niveau-ci. Les tics ou les syndromes d'agitation sont donc des exagérations pathologiques résultant d'une quantité de force déviée. L'étiologie de Janet se fonde essentiellement sur le principe des déterminations héréditaires. Dira-t-on qu'on était alors dans la préhistoire? Attendons que la science ait progressé avant de nous prononcer. Quoi qu'il en soit, Janet est loin d'être indifférent au vécu des malades ou à leur éducation. L'auteur de L'Automatisme psychologique a eu déjà recours au «somnambulisme provoqué », à l'écriture automatique, voire à la parole librement associée, avec les hystériques dont il fallait révéler le traumatisme. Il accorde une importance considérable à la fonction d'exploration et d'anamnèse personnelle. Dans Les Obsessions et la psychasthénie, les éléments biographiques sont livrés au lecteur sans parti pris, mais avec le scrupule du chercheur qui ne veut pas oublier un facteur causal éventuel. Pax a été enfermée avec des rats à l'âge de 8 ans... Jean était un enfant trop choyé: «À 18 ans, une domestique le conduisait encore au lycée et le recherchait, jamais on ne le laissa se débrouiller un peu tout seul. Aussi resta-t-il toujours tremblant, renfoncé en lui-même, paralysé devant la moindre difficulté, et surtout devant la moindre personne»... Alors: psychogenèse ou organogenèse ? Le problème n'est pas posé en ces termes. Janet préconise en général deux traitements complémentaires: la médication, qui régule les fonctions organiques et calme le corps, et la psychothérapie ou « traitement moral ». Psychotropes et calmants, dirions-nous aujourd'hui, accompagnent et facilitent la cure, qui seule guérit: « Le changement de milieu, la simplification de la vie, la direction de l'esprit, la gymnastique de la volonté, de l'attention, de l'émotion même, restent les meilleurs moyens de traitement» (OP, II, p. XXIV). Qu'est-ce à dire? Janet est ouvert aux perspectives neuropsychologiques et à la neurophysiologie, mais par prudence méthodologique et souci déontologique, illimite l'explication à ce que l'état des connaissances de XIX

son temps permet d'affirmer. La tension psychologique correspond, selon lui, très vraisemblablement à une tension physiologique ou physique, mais « nous ne savons guère aujourd'hui de quoi dépend cette tension du cerveau» (OP, I, p. 497). La mise en parallèle des névroses et de perturbations cérébrales fonctionnelles est une piste de recherche qui s'est avérée depuis lors assez fructueuse. On sait aujourd'hui qu'un mauvais fonctionnement du circuit de noradrénaline et de sérotonine (5hydrotryptamine) joue un rôle dans les phénomènes de dépression. On a aussi des raisons de penser que certaines anomalies cérébrales (notamment au niveau du noyau caudal) entrent en jeu dans les « troubles obsessionnels compulsifs ». À ce propos, on peut considérer Janet comme un pionnier dans l'étude des TOC tant médiatisés en Europe et aux Etats-Unis depuis quelques années. Ce livre, Les Obsessions et la psychasthénie, accorde en effet à ces pathologies une place centrale puisque les manies à rituels sont «au suprême degré le signe caractéristique de l'état mental du scrupuleux, du psychasthénique obsédé» (OP, II, p. 216). Y sont recensés des cas de «tics» et «manies » (de précaution, de perfection, de répétition, etc.), aujourd'hui bien connus et répertoriés dans les TOC. Myl, un garçon de 13 ans, secoue vigoureusement la tête de haut en bas toutes les trois ou quatre minutes, répète ses gestes trois fois (il embrasse sa mère trois fois, dit bonjour trois fois, se lève et se rassoit trois fois, etc.). F, une femme de 43 ans, vérifie avec précision qu'elle n'a pas eu contact physique avec les passants et nomme intérieurement tous les objets devant lesquels elle passe. Chu, une femme de 36 ans, lave tout par crainte de laisser ce qu'elle appelle des «miettes de graisse». Mw, une femme de 30 ans, revient sur ses pas dans la rue, repasse avec précision au même endroit, touche un certain nombre de fois le même pavé, associe ses gestes à des présages. Qi, une femme de 50 ans, ne peut s'empêcher, à intervalles rapprochés, de pousser des cris aigus épouvantables, ou de proférer des insultes ou des mots orduriers: cas typique du « syndrome Gilles de La Tourette » 18. Janet décrit aussi un cas de « trichotilIomanie ». Qu'aurait-il pensé de l'efficacité, récemment découverte, de la clomipramine19 sur un groupe assez important de malades? Judith Rapoport, une spécialiste des TOC tournée vers les
18 Du nom de Gilles de La Tourette (1857-1904), élève de Charcot Salpêtrière. 19 C'est un antidépresseur inhibiteur de la recapture de la sérotonine. et neurologue à La

xx

explications neurophysiologique et neuro-anatomique, cite Janet pour confirmer son rapprochement entre les rituels et les tics, et souscrit à l'hypothèse de la dérivation: les «pensées répétitives» sont peut-être tics moteurs ou des crispations nerveuses» 20. La littérature neuropsychiatrique la plus actuelle invite à revoir les jugements qu'on porte sur Janet depuis un bon demi-siècle. Parce que Janet n'est pas un esprit dogmatique, il reviendra par la suite sur sa thèse pour distinguer plus nettement l'obsession et les symptômes asthéniques. En 1932, dans La Force et la faiblesse psychologiques, il résume ainsi Les Obsessions et la psychasthénie: « Notre interprétation était la suivante: ce qui provoque ce travail mental, ce qui fait la souffrance des malades, c'est une certaine infirmité, c'est une insuffisance de leurs opérations psychologiques. En somme, ces malades ont à peu près raison; ils veulent sortir d'un état qui n'est pas bon, et ils essaient d'en sortir par le travail surajouté [...] Les obsessions sont des formes de l'asthénie, c'est un épuisement cérébral, une forme de vie intérieure qui n'arrive pas à la décision complète ». Après trente années de recherches, Janet fait son autocritique: « Eh bien, cette théorie que je présentais en 1903 ne me satisfait pas complètement. En somme, ces obsédés sont des asthéniques, mais ne le sont pas tant que cela, et surtout ne le sont pas comme les autres [...] Je dirai même que les délirants, les persécutés, ne sont pas obsédés, ils n'ont pas l'allure d'obsédés. Les grands persécutés restent bien tranquilles »21. Remaniant sa thèse Janet en vient à présenter l'obsession comme un stade intermédiaire entre la bonne santé mentale et la mélancolie ou la démence. A ce niveau, l'effort de l'asthénique se traduit par des agitations. Si l'effort était suffisant, le sujet serait sain; si l'effort était nul, il serait malade. Cette interprétation de l'obsession coïncide mieux avec l'idée d'une réaction globale d'un corps psychique. Nous y reviendrons.

« une façon pour les neurones de se décharger- comme dans le cas des

20

21 Janet, La Force et la Faiblesse psychologiques, Paris, Editions Médicales Norbert Maloine, 1932, p. 292. XXI

Judith Rapoport,

Le Garçon qui n'arrêtait

pas de se laver, Odile Jacob, 1991, p. 127.

« Des conclusions tout à fait conciliables» : Bergson lecteur de Janet. La notion de tension psychologique n'est pas une pure invention de Janet. Il dit lui-même l'avoir rencontrée chez Maudsley, Spencer, H6ffding et Bergson. La notion de « tons» de la vie mentale était présente chez Bergson et Ludovic Dugas. Bergson a soutenu la candidature de Janet au Collège de France, en 190222. L'affinité entre Bergson et Janet, souvent relevée par les commentateurs, apparaît comme le dénominateur commun d'une philosophie à tendance psychologique (spiritualiste et positive) et d'une psychologie à tendance philosophique (para-phénoménologique) qui ont évolué parallèlement, sur leurs terrains respectifs, mais ont aussi communiqué par lectures réciproques. Deux trajectoires bien balisées, chacune ouverte à l'autre; deux penseurs de la même génération, influencés en gros par les mêmes auteurs, également convaincus de la nécessaire distinction des domaines d'investigation comme de la nécessaire complémentarité de leurs étayages23. C'est une théorie des « plans de conscience» que le lecteur découvre en 1896, dans Matière et Mémoire. Bergson établit contre Taine qu'entre la perception et le souvenir, il n'y a pas tant une différence d'intensité qu'une différence de nature. La perception pure est « l'esprit sans la mémoire» 24; le souvenir pur « n'intéresse aucune partie de mon corps» 25. La perception ordinaire mesure notre action sur les choses; la mémo ire est la conservation intégrale du passé qui découle de la continuité et de l'élasticité indéfinie de la durée - une fonction désincorporée, indépendante, non localisab le dans le système cérébral. La vie psychique évolue donc entre le plan de la mémoire pure, où les événements de notre vie s'enregistrent à mesure qu'ils se déroulent, et la pointe sensori-motrice, où l'esprit se contracte pour répondre aux nécessités bio-sociales de la situation présente. La tension psychologique est forte quand l'équilibre moteur est réalisé. Entre ces deux pôles, l'esprit change de « tons» selon qu'il se resserre pour ne laisser filtrer que les souvenirs utiles qui viennent s'actualiser et prendre chair au contact de la
22Janet succède à Ribot. Il est élu avec 16 voix contre 13 à Alfred Binet. 23 Nous limiterons la confrontation aux thèmes abordés dans Les Obsessions et la psychasthénie. 24 Bergson, Matière et Mémoire [1896], deux éditions citées: Œuvres, «édition du centenaire », textes annotés par André Robinet, Paris, PUF, 1963 p. 356 / Matière et mémoire, Paris, PUF, collection « Quadrige », p. 250. 25 Bergson, Matière et Mélnoire, p. 282 / p. 154.

XXII

perception, ou qu'à l'inverse il dilate notre personnalité26. L'essence

propre de la durée permet de comprendre - métaphysiquement - la conservation intégrale du passé; donc ce qu'il faut expliquer - avec le secours de la psychologie mais aussi de la biologie - c'est l'oubli. Les
souvenirs inutiles sont refoulés, selon Bergson, parce qu'ils tendent à inhiber l'action. Les doctrines classiques ignorent cela parce qu'elles postulent que l'esprit est fait pour connaître. Bergson reconnaît au contraire comme une donnée incontestable l'enracinement de la représentation dans un corps et la valeur pratique des opérations mentales. Contre l'intellectualisme, il met en évidence le rôle de 1'« attention à la vie» et de la tension psychologique qui la sous-tend. Attention à la vie pour Bergson, fonction du réel pour Janet: les deux termes se répondent, et s'il est hasardeux de dire qu'ils s'équivalent, on notera une idée directrice commune. Bergson le souligne lui-même dans l'Avant-propos à l'édition de 1911 de Matière et Mémoire: « II y a donc enfm des tons différents de vie mentale, et notre vie psychologique peut se jouer à des hauteurs différentes, tantôt plus près, tantôt plus loin de l'action, selon le degré de notre attention à la vie [...] Ce qu'on tient d'ordinaire pour une perturbation de la vie psychologique elle-même, un désordre intérieur, une maladie de la personnalité, nous apparaît de notre point de vue, comme un relâchement ou une perversion de la solidarité qui lie cette vie psychologique à son concomitant moteur, une altération ou une diminution de notre attention à la vie extérieure [...] Et l'étude si approfondie et originale que M. Pierre Janet a faite des névroses l'a conduit dans ces dernières années par de tout autres chemins, par l'examen des formes "psychasthéniques" de la maladie, à user de ces considérations de "tension" psychologique et d' "attention à la réalité" qu'on qualifia d'abord de vues métaphysiques »27. Bergson valorisait ses
vues métaphysiques par une caution scientifique

- au

moins partielle.

Dans la perspective de Bergson, l'étude de Janet met en effet en évidence, entre autres, la fonction bio-sociale et pratique de la perception et de
26 Ce point suscite le commentaire suivant de V. Jankélévitch: «Par exemple les deux niveaux de mémoire -la mémoire des souvenirs pittoresques et la mémoire des mouvements ou habitude - représentent deux "tons" vitaux qui sont l'un à l'autre comme le passé au présent. Ton veut dire ici à la fois tonalité et tension: ces deux hémisphères de l'esprit sont aussi opposés entre eux que deux "tonalités" musicales, et leur opposition est produite par des "tensions" variables du psychisme, qui oscille entre le relâchement complet du rêve et le tonus vigilant de l'action jouée ou attentive» (Bergson, Paris, PUF, 1975, p. 104). 27 Bergson, Matière et Mémoire, p. 166-167 / p. 7-8.

XXIII

l'attention, l'instance de « présentification »28, l'autonomie (relative selon Janet) de la mémoire et des opérations désintéressées. En ce qui concerne précisément le dernier point, on ne peut qu'être frappé par la convergence des textes. Matière et Mémoire présentait comme des cas limites « l'impulsif», qui réagit immédiatement au stimulus et vit tout entier dans le présent, et « le rêveur », qui vit tout entier dans le passé, deux figures typifiées (de l'aliénation) entre lesquelles se meut (librement) l'homme d'action qui a le sens du réel et trie les souvenirs utiles. Le rêveur emblématique de Matière et Mémoire est pour ainsi dire illustré dans Les Obsessions et la psychasthénie par des exemples réels de «rêverie forcée» ou « mentisme ». Lib, une femme de 44 ans, rêve éveillée et le retour du passé bloque l'action au présent. « Veut-elle lire, la rêverie se met en travers, elle a dans la tête une foule de pensées en opposition avec ce qu'elle lit et elle ne parvient plus à comprendre sa lecture; veut-elle regarder un spectacle, il lui semble qu'en même temps elle regarde une autre chose à laquelle elle rêve et elle sent qu'elle a deux images dans l'esprit: cela la trouble, cela l'empêche d'apprécier et même de comprendre le spectacle [...] Un caractère singulier qui mérite d'être relevé c'est qu'il ne s'agit pas d'une obsession proprement dite; il n'y a dans ces discours intérieurs aucune pensée précise qui revienne régulièrement toujours la même [...]» (OP, II, pp. 365-366) Et l'interprétation de Janet est en harmonie avec la théorie bergsonienne. « Comment se fait-il que l'acte volontaire, la perception attentive des faits présents et le sommeil disparaissent tandis que l'activité intellectuelle paraît se conserver et même se développer avec une telle exagération? C'est que cette activité intellectuelle purement représentative ou abstraite, est une opération cérébrale très inférieure par rapport aux fonctions du réel: elle subsiste tandis que la volonté, l'attention, l'adaptation au réel ont disparu, quand il y a abaissement de la tension nerveuse» (OP, II, p. 268) 29.
28 Janet écrit en 1923 : «savoir jouir du présent, de ce qu'il y a de beau et de bon dans le présent, est une opération mentale qui semble très difficile et qui doit être rapprochée de l'action et de l'attention au réel» (<<La Tension psychologique et ses oscillations », p. 928). 29 En examinant d'autres textes, on notera des similitudes dans l'approche du sommeil et des rêves. Bergson: « Remarquons d'abord que le rêve ne crée généralement rien [...] Je crois en effet que lorsque l'esprit crée, lorsqu'il donne l'effort que réclame la composition d'une œuvre, ou la solution d'un problème, il n'y a pas sommeil [...] Quant au rêve lui-même, il n'est guère qu'une résurrection du passé. Mais c'est un passé que nous pouvons ne pas reconnaître. Souvent il s'agit d'un détail oublié, d'un souvenir qui paraissait aboli et qui se dissimulait en réalité dans les profondeurs de la mémoire» (L'Energie spirituelle, PUF,

XXIV

Bergson discute plus spécialement les positions de Janet, en 1908, à propos de l'illusion du « déjà vu » ou « fausse reconnaissance ». Bergson a déjà ébauché une interprétation personnelle de ce phénomène dans Matière et Mémoire. Tout état de conscience occupe une certaine durée: le présent est un moment élastique et non ce point mathématique qui n'en est que la figuration abstraite. La perception présente, si rapide 30 qu'on la suppose, occupe une « une certaine épaisseur de durée» . Notre conscience prolonge les moments les uns dans les autres et il y a déjà de la mémoire dans cette « synthèse d'un passé et d'un présent »31 ou « d'un passé et d'un avenir »32. Pour expliquer le sentiment du déjà vu, il convient de partir du corps. « Reconnaître un objet usuel consiste surtout à savoir s'en servir », dit Bergson33. La perception d'une chose que j'aperçois pour la première fois est encore incertaine, « mon mouvement est discontinu dans son ensemble », et ce n'est que progressivement que la perception organise les mouvements pour enfin aboutir, avec l' habitude, à « une réaction machinale appropriée». Mais rappelons que la durée est continue. L'acte s'effectue dans l'épaisseur du présent: entre le déjà plus et le pas encore, entre l'incoordonné et le construit, il y a donc « le mécanisme en voie de construction »34. Dans Les Obsessions et la psychasthénie, Janet propose à son tour - après Bernard Leroy35 que
Bergson citera également plus tard

- une

explication

de cette illusion. Il

inclut le sentiment du déjà vu dans les sentiments « d'incomplétude ». La caractéristique du déjà vu est de n'être point un souvenir du passé, qui serait daté. Il est plus juste de dire que c'est une perception à laquelle manque le caractère du «présent », une perception que l'on croit par conséquent réciter et qui a de ce fait « l'apparence» du passé (OP, I, p. 288). L'évaporation du présent est à mettre au compte d'un affaiblissement de la synthèse, d'où le passage à l'automatisme. Comme
Quadrige, p. 93-94). Et Janet: «Le rêve, qui est la pensée de l'homme endormi, nous présente une diminution correspondante de tension psychologique [...] il Y a aussi, chose curieuse, de l'amnésie rétrograde et de la mémoire retardante, car le rêve ne porte guère sur les événements tout à fait récents mais sur des faits déjà reculés dans le passé» (<<La Tension psychologique et ses oscillations », p. 943). 30 Bergson, Matière et Mémoire, p. 216 / p. 72. 31 Remarquons au passage le terme de synthèse qu'on trouve parallèlement chez Janet. 32 Bergson, Cours, 1. II, PUF, Epiméthée, 1992, p. 356 (cours faits au lycée Henri IV en 1892-1894). 33 Bergson, Matière et mémoire, p. 239/ p. 101. 34Ibid., p. 240 / p. 102. 35 Eugène-Bernard Leroy, Etude sur l'illusion de fausse reconnaissance chez les aliénés et les sujets normaux, Paris, 1898.

xxv

Bergson, Janet abandonne l'hypothèse d'une ressemblance par contiguïté au profit d'une explication dynamique fondée sur la hiérarchie psychologique et la fonction du réel. « Dans mes cours sur la mémoire, j'ai essayé de montrer que tout état complexe implique une partie d'activité automatique et une partie d'activité de synthèse, une action de ce que j'appelle ici la fonction du réel et du présent. Suivant que dans notre conscience l'un ou l'autre de ces deux phénomènes nous paraît prédominer, l'état est classé parmi les faits passés ou parmi les faits présents. S'il y a abaissement de la tension psychologique, diminution de l'activité de synthèse, de la concentration et de la complexité présentes, avec conservation et [...] développement de l'automatisme, l'état paraîtra évidemment passé» (OP, I, p. 548). Pour Janet comme pour Bergson, le déjà vu n'est pas un souvenir lointain qui ressurgit (à l'occasion de circonstances semblables), c'est l'acte en train de se faire qui se dédouble. Dans « Le souvenir du présent et la fausse reconnaissance» article paru dans la Revue philosophique en 1908 et repris en 1919 dans L'Energie spirituelle - Bergson rappelle les conclusions de Matière et Mémoire et convoque Janet pour plaider leur cause commune. « Resterait [...] à chercher l'origine du phénomène dans la sphère de l'action, plutôt que dans celles du sentiment ou de la représentation. Telle est la tendance des plus récentes théories de la fausse reconnaissance. Déjà, il Y a bien des années, nous signalions la nécessité de distinguer des hauteurs diverses de tension ou de ton dans la vie psychologique [...] Les idées que nous exposions à ce sujet furent accueillies avec une certaine réserve. Certains les jugèrent paradoxales. Elles se heurtaient, en effet, à des théories généralement admises, à la conception atomistique de la vie mentale. La psychologie s'en rapproche pourtant de plus en plus, surtout depuis que M. Pierre Janet est arrivé de son côté, par des voies différentes, à des conclusions tout à fait conciliab les avec les nôtres. C'est donc dans un abaissement du ton mental qu'on cherchera l'origine de la fausse reconnaissance. Pour M. Pierre Janet, cet abaissement produirait directement le phénomène en diminuant l'effort de synthèse qui accompagne la perception normale: celle-ci prendrait alors l'aspect d'un vague souvenir, ou d'un rêve. Plus précisément il n'y aurait ici qu'un de ces sentiments d'incomplétude que M. Janet a étudiés d'une manière si originale: le sujet, dérouté par ce qu'il y ad' incomplètement réel et par conséquent d'incomplètement actuel dans sa perception, ne sait trop s'il a

XXVI

affaire à du présent, à du passé, ou même à de l'avenir» 36. Sur fond de convergence, Bergson décèle toutefois une différence: pour Janet l'automatique prend le pas sur le dynamique (les psychasthéniques perdent l'aspect perceptif) alors que dans de nombreux cas de fausse reconnaissance, la perception présente coexiste avec la perception passée apparemment identique. S'il est vrai qu'il y a bien dédoublement, le duplicata, selon Bergson, accompagne l'original et c'est cela qu'il faut expliquer. Bergson fait ici appel à l'idée la plus centrale de sa philosophie, celle qui commande les autres: le temps comme durée continue. Le présent a une épaisseur, lisait-on dans Matière et Mémoire. Bergson poursuit: la perception présente produit en se déroulant (dans la durée continue) son double virtuel, une ombre portée qui dérive vers le passé tandis que l'action se poursuivant se projette vers l'avenir. « Ou le présent ne laisse aucune trace dans la mémoire, ou c'est qu'il se dédouble à tout instant, dans son jaillissement même, en deux jets symétriques, dont l'un retombe vers le passé et l'autre s'élance vers l'avenir »37. Dualité dans l'unité du mouvant: « Notre existence actuelle, au fur et à mesure qu'elle se déroule dans le temps, se double ainsi d'une existence virtuelle, d'une image en miroir» 38. Le phénomène de l'illusion s'éclaire: c'est la conscience que nous prenons soudain de cette ombre portée, de cette image virtuelle habituellement délaissée au profit de la perception agissante. À ce moment, nous voyons les choses en même temps telles qu'elles sont (perception) et telles qu'elles auront été (souvenir anticipé). « Ce qui se dédouble à chaque instant en perception et souvenir, c'est la totalité de ce que nous voyons, entendons, éprouvons, tout ce que nous sommes avec tout ce qui nous entoure» 39.Le présent (en tant que matière) est vécu comme passé (quant à la forme). L'intuition de

la durée
mouvement

-

qui nous installe dans la fusion pour saisir en acte le
des contraires et la génération des choses

- confère

pour ainsi

dire à la psycho logie de Janet un soubassement métaphysique censé selon Bergson apporter un surcroît d'explication à la coexistence psychique du passé et du présent. Ce réinvestissement du problème par la philosophie de la durée conduit Bergson, sans le dire explicitement, à inverser la proposition de Janet sans renier leur accord: tandis que pour Janet le déjà
36 Bergson, L'Energie spirituelle, 37Ibid., p. 914/ p. 131-132.
38
39

p. 906/ p. 121-122.

Ibid., p. 917 / p. 136.
Ibid., p. 918/ p. 137.

XXVII

vu est l'apparence d'un passé, pour Bergson il est un vrai « souvenir du présent» 40. « La théorie paraît séduisante... » : Sartre et le problème de l'émotion chez Janet. Le projet sartrien de «psychologie phénoménologique» recoupe-t- il les conclusions de Janet sur l'émotion et les conduites? Ici, la convergence des vues est moins évidente, notamment en raison de la critique adressée par Sartre à la théorie de Janet. L'Esquisse d'une théorie des émotions s'appuie sur une lecture croisée de Husserl et de Heidegger. De Husserl, Sartre retient l'ambition de remonter d'un geste radical « à la source de l'homme, du monde et du psychique », c'est-à-dire à «la conscience transcendantale et constitutive» 41. Pour étudier les émotions, on procédera en cherchant « à atteindre et à élucider l'essence transcendantale de l'émotion comme type organisé de conscience» 42. Par cette lecture se fait jour la revalorisation sartrienne de la conscience: l'émotion n'est pas un fait parmi d'autres, une chose, mais l'une des modalités possibles de la conscience. Heidegger complète Husser I par son analyse de la « réalité humaine » (ou Dasein) comme assumant l'existence sur le mode de la « compréhension» et s'exprimant tout entier dans ses attitudes. L'émotion serait alors « la réalité humaine qui s'assume elle-même et se "dirige-émue" vers le monde» 43. Elle serait révélatrice d'une conscience qui est « être au monde» et qui se comprend comme telle. Tout ce qui est humain est « significatif» 44. À l'instar de Husserl, qui allait à contrecourant de l'empirisme et du psychologisme, Sartre condamne la psychologie de son temps pour la raison qu'elle demeure tributaire, selon lui, d'un modèle physicaliste de découpage et d'explication des« faits ». Sartre commence par rejeter la «théorie périphérique» de James, selon laquelle « une mère est triste parce qu'elle pleure », théorie qui aboutit selon lui à la même impasse que son symétrique, l'intellectualisme, par l'impuissance à rendre compte de la possibilité et de la signification de l'émotion. Sartre résume la théorie de James en


Ibid., p. 919/ p. 137. 41 Sartre, Esquisse d'une théorie des émotions 42 Ibid., p. 13. 43 Ibid., p. 15.
44

[1939], édition citée: Hermann,

1960, p. 13.

Ibid.,

p. 16.

XXVIII

disant que l'état de conscience serait la conscience que nous prenons des manifestations physiologiques. James dit en effet que l'émotion est le sentiment que nous avons des changements corporels consécutifs à la perception. L'émotion est afférente, elle naît d'un choc en retour45. Or Sartre considère que l'émotion recèle « plus» que les désordres du corps et «autre chose» aussi dans la mesure où elle n'est pas elle-même désordre mais au contraire « structure organisée et descriptible» tissant un rapport du psychique au monde46. À cet égard, la théorie de Janet est reconnue plus satisfaisante. En effet, Janet fait de l'émotion une «conduite». Plus précisément, l'émotion est une « conduite d'échec». Entre Les Obsessions et la psychasthénie et De l'Angoisse à l'extase, Janet a remanié sa théorie. L'évolution de sa pensée l'amène une fois de plus à s'autocritiquer: « Dans la comparaison que j'ai faite de l'émotion et de la fatigue, je me reproche aujourd'hui une certaine confusion de termes: j'ai décrit beaucoup plutôt l'épuisement réel, la perte des forces que la conduite même de la fatigue [...] La grande différence qui existe ici et qui d'ailleurs se retrouve toujours quand on compare l'émotion aux autres sentimepts est l'étendue du trouble »47. L'émotion est un phénomène qui se singularise par « cette suppression brusque de tout acte adapté, de toute recherche d'adaptation, ce désordre, cette diffusion des agitations dans tout l'organisme» 48, autrement dit «une régression brutale vers des conduites inférieures» 49.Une jeune fille entendant son père se plaindre de l'engourdissement de son bras, tombe soudain en convulsions. Si elle croyait son père paralysé, elle n'avait qu'à chercher du secours. Visiblement, la jeune fille n'a pas réfléchi à une action efficace possible. Immédiatement consécutive à la perception de la situation, l'émotion précède l'action; mieux: elle supprime l'acte efficace. L'émotion représente une chute dans la hiérarchie des conduites: à un acte adapté mais irréalisable pour le sujet, se substitue un trouble qui plonge la personne dans un état inférieur, une « singulière régulation de l'action» qu'on pourrait interpréter comme une dérégulation. C'est le phénomène que l'on observe par exemple lorsque le candidat se met à sangloter au lieu de faire son exposé, ou lorsque le fuyard s'évanouit au lieu de se
45
46

w. James, « What is an emotion? », Mind, April 1884, pp. 188-205. Sartre, Esquisse d'une théorie des émotions, p. 22. 47Janet, De l'Angoisse à l'extase, F. Alcan, 1928,1. II, p. 460. 48 Ibid., p. 467. 49 Ibid., p. 468.

XXIX

protéger. En conséquence, « la conduite de l'émotion est une conduite de l'échec exagéré »50. Sartre résume ainsi: «Quand la tâche est trop difficile et que nous ne pouvons tenir la conduite supérieure qui s'y adapterait, l'énergie psychique libérée se dépense par un autre chemin: on tient une conduite inférieure, qui nécessite une tension psychologique moindre» 51. Le remaniement opéré par Janet dans les années 1920 n'abandonne pas mais reconduit au contraire l'hypothèse antérieure de la dérivation. «L'émotion supprime ainsi des actes difficiles et souvent aléatoires et les remplace par une multitude d'actions faciles, d'une valeur restreinte mais déjà vérifiée. Elle remplace la qualité par la quantité et procure au moins un moment l'illusion de la force et de la fortune» 52. Aussi Sartre cite-t-il Les Obsessions et la psychasthénie qui contient l'idée mère. «De même dans son ouvrage sur l'Obsession et la Psychasthénie, Janet cite le cas de plusieurs malades qui, venus à lui pour se confesser, ne peuvent pas venir à bout de leur confession et finissent par éclater en sanglots, parfois même par prendre une crise de nerfs. Ici encore, la conduite à tenir est trop difficile. Les pleurs, la crise de nerfs, représentent une conduite d'échec qui se substitue à la première par dérivation [...] Ainsi Janet peut-il se vanter d'avoir réintégré le psychique dans l'émotion: la conscience que nous prenons de l'émotion conscience qui n'est d'ailleurs ici qu'un phénomène secondaire - n'est plus le simple corrélatif de troubles physiologiques: c'est la conscience d'un échec et d'une conduite d'échec »53. Précisons que « conscience» dans la citation de Sartre renvoie à l'expression intentionnelle, donc à un niveau d'interprétation qui échapperait à une théorie purement psychophysiologique. S'il ajoute en incise que la conscience de l'émotion est secondaire, c'est au sens où la réflexivité n'est pas nécessaire, et cela, Janet le dit clairement: «La conscience de l'émotion n'est [...] pas très importante, elle ne prend de l'intérêt que lorsque l'émotion laisse à sa suite des épuisements qui donnent naissance aux divers sentiments de dépression et à diverses obsessions »54. Sartre concède à cette théorie deux avantages au moins apparents. D' abord, Janet considère l'émotion non comme un pur
Ibid., p. 458. 51 Sartre; Esquisse d'une 52 Janet, De l'Angoisse à 53 Sartre, Esquisse d'une 54Janet, De l'Angoisse à
50

théorie des émotions, p. 23. l'extase, t. II, p. 471. théorie des émotions, p. 24. l'extase, t. II, p. 496.

xxx

désordre, mais comme une conduite structurée, une conduite de moindre adaptation. Comme dans le behaviorisme, un système organisé, désadapté par rapport à une attente normale, est néanmoins en lui-même une «organisation fonctionnelle»; la dérégulation apparente est une régulation différente. Ensuite, Janet réintroduit imp licitement la « finalité» dans les conduites émotionnelles et semble tourner le dos à une explication physicaliste. Dans un certain nombre d'observations, remarque Sartre, «il laisse entendre que le malade se jette dans la conduite inférieure pour ne pas tenir la conduite supérieure» 55.La malade qui vient voir le psychiatre pour lui confier le secret de ses troubles et qui garde de silence et se met à sangloter, sanglote non « parce qu'elle ne peut rien dire », mais plutôt« pour ne rien dire ». Si l'on suit Sartre, Janet aurait restitué dans l'analyse des conduites émotionnelles non seulement des structures, mais aussi du sens. Ajoutons que la signification d'ensemble des conduites était déjà manifeste dans Les Obsessions et la psychasthénie à propos des « scrupules de vocation» : « Pourquoi tous ces malades ont-ils des scrupules non sur un acte déterminé mais sur ce qu'ils appellent leur vocation, c'est que la vocation détermine tout un ensemble d'actes, change la conduite dans son ensemble» (OP, II, 380). Mais ce ne sont là que des concessions. Sartre conserve une posture critique et reproche fondamentalement à Janet « l'ambiguïté de sa théorie» 56, une théorie qui hésite sans cesse entre réaction mécanique et finalité, causalité et signification, mais qui penche en fm de compte vers le mécanisme. «La théorie paraît séduisante: elle est bien une thèse psychologique, et elle demeure d'une simplicité toute mécaniste »57. Ce qui est en cause, ici, c'est bien l'hypothèse de la dérivation. Qui dit circuit de dérivation - psychologique ou organique, peu importe ici - dit causalité mécanique. À cet égard, Janet est, malgré ses réserves, dans la même impasse que James, selon Sartre; il n'a pas réintroduit le psychique dans l'émotion; il n'a pas expliqué la pluralité des conduites d'échec, c'est-à-dire « pourquoi je peux réagir à une agression brusque par la peur ou par la colère »58. Bref, Janet «est trop incertain, partagé entre un finalisme spontané et un mécanisme de principe »59. On voit où Sartre

55 Sartre, Esquisse 56Ibid., p. 27 57Ibid., p. 24. 58 Ibid., p. 26. 59 Ibid., p. 28.

d'une théorie des émotions, p. 27.

XXXI

veut en venir : Janet reste tributaire de la démarche objectivante et refuse de « donner à la conscience un rôle constitutif» 60. On connaît la solution proposée dans l'Esquisse. Plutôt qu'une réaction, la conduite émotionnelle serait l'équivalent d'un parcours. Non pas certes un parcours du sujet dans le monde qui laisserait celui-ci intact, mais un parcours qui opérerait une transformation magique. « Lorsque les chemins tracés deviennent trop difficiles ou lorsque nous ne voyons pas de chemin, nous ne pouvons plus demeurer dans un monde si urgent et si difficile. Toutes les voies sont barrées, il faut pourtant agir. Alors nous essayons de changer le monde, c'est-à-dire de le vivre comme si les rapports des choses à leurs potentialités n'étaient pas réglés par des processus déterministes mais par la magie» 61.La « peur passive» qui fait que je m'évanouis en voyant bondir un lion est une « conduite d'évasion» par laquelle j'ai nié (magiquement) le danger, faute de pouvoir l'affronter. Il y a donc un monde qui correspond à chaque émotion; à chacune de nos attitudes correspond un «corrélatif noématique» qui est comme chez Husser I la face objective du vécu. La substitution de « conduite d'évasion» à « conduite d'échec» traduit le passage d'une énergétique du pas assez à une phénoménologie de la conscience constituante62. Cette perspective phénoménologique, Sartre la développe dans L'Etre et le néant. En 1943, il revient sur le problème de l'émotion. L' « état de conscience» est « une pure idole de la psychologie positive» 63. Une émotion telle que la peur est libre pour autant que « je me suis choisi peureux en telle ou telle circonstance» 64.Être, pour chacun de nous, c'est exister, c'est-à-dire donner un sens et une valeur à nos actes en fonction d'un projet global qui implique distance à soi, dépassement du donné, projection vers un non-être. Le projet par lequel j'assume ma liberté comme ensemble de mes possibilités, est ce qui détermine les choses auxquelles j'ai affaire comme belles, haïssables, faciles ou difficiles.
60

Ibid., p. 25

61

Ibid., p. 43.

62

Dans L'imaginaire, en 1940, Sartre compare les psychasthéniquesà des amoureux

solitaires: ce n'est pas parce qu'ils éprouvent de la douleur qu'ils crient, mais ils crient pour faire venir la douleur; de même que l'objet de mon amour n'est pas Annie en chair, puisqu'elle est absente, mais « le strict corrélatif de mes sentiments pour elle », sentiments différents de ceux que j'éprouve en présence d'Annie. «C'est maintenant le sentiment qui produit son objet» (Gallimard, 1966, p. 278) 63 Sartre, L'Etre et le néant [1943], Gallimard, 1976, p. 497. 64 Ibid., p. 500.

XXXII

L'« intention» qui préside aux actes (à distinguer de la volonté au sens de Descartes ou de Kant) est un « dépassement du donné vers un résultat à obtenir» qui révèle le monde «selon la fin choisie» 65. Ainsi, je ne découvre le «coefficient d'adversité» que par le choix de mes entreprises: le rocher est un obstacle dans mon projet d'escalade, il n'est évidemment rien de tel en soi. Un complexe d'infériorité est « projet libre et global de moi-même comme inférieur devant l'autre», c'est la manière dont je choisis d'assumer mon rapport à autrui en général; donc mes « conduites d'échec» doivent s'interpréter « à partir de la libre esquisse de mon infériorité comme choix de moi-même dans le monde» 66. Tant qu'un malade persiste dans son projet de malade, il vit un paradoxe: il cherche à s'en sortir, mais se justifie en revendiquant une souffrance qui le confirme dans son existence de malade. Ainsi, « les psychasthéniques que Janet a étudiés souffrent d'une obsession qu'ils entretiennent intentionnellement et veulent en être guéris. Mais précisément leur volonté d'en être guéris a pour but d'affirmer ces obsessions comme souffrances, et par conséquent de les réaliser dans toute leur violence» 67. En vérité, ces malades ne s'en sortiront que par une modification radicale de leur projet. Radicale, parce qu'elle ne peut trouver sa raison dans le projet antérieur. Un projet ne peut tenir qu'en lui-même; toute détermination par une cause antérieure ou extérieure le saborde. Même un motif ou un mobile n'est tel ou tel que par rapport à la valeur que je donne à la vie; il est non pas « cause» mais « partie intégrante» de l'acte et n'a que «le poids de mon projet» 68. Selon Sartre, Janet est dans l'impasse parce que, comme les behavioristes, il confond les actes avec des mouvements - son explication a le défaut de réifier ce qu'elle touche. Merleau-Ponty souscrit à ces critiques. Selon lui, la« fonction du

réel» de Janet - comme d'ailleurs « l'attention à la vie» de Bergson - se
résout en conscience de mouvements alors que ce qu'il faut atteindre, c'est la structuration des conduites par « l'être au monde» pré-objectif, la conscience engagée pour laquelle parler, percevoir ou agir sont fonction d' « une intention de notre être total». « Quant à la "fonction du réel", P. Janet s'en sert comme d'une notion existentielle. C'est ce qui lui permet d'ébaucher une théorie profonde de l'émotion comme effondrement de
65

Ibid., p. 534.

66
67
68

Ibid., p. 515.
Ibid., p. 530-531.
Ibid., p. 505.

XXXIII

notre être coutumier, fuite hors de notre monde et par conséquent comme variation de notre être au monde [...]. Mais cette théorie de l'émotion n'est pas suivie jusqu'au bout, et comme le fait voir J.-P. Sartre, elle est en rivalité dans les écrits de P. Janet avec une conception mécanique assez voisine de celle de James: l'effondrement de notre existence dans l'émotion est traité comme une simple dérivation des forces psychologiques et l'émotion elle-même comme la conscience de ce processus en troisième personne si bien qu'il n'y a plus lieu de chercher un sens aux conduites émotionnelles qui sont le résultat de la dynamique aveugle des tendances, et que l'on revient au dualisme» 69. En définitive, ce qui manque à Janet c'est une philosophie de l'intentionnalité qui aborderait la signification des conduites à la première personne, à partir d'un agir, d'un projet, d'un être au monde, d'une attitude vis-à-vis du monde; qui donc envisagerait les troubles psychologiques et physiologiques comme les expressions cohérentes d'un « corps psychique» déployant ses possibilités d'insertion dans le monde en amont de la séparation sujet / objet, corps / esprit, dans l'expérience du corps propre et l'ouverture aux choses. La critique sartrienne - partagée par Merleau-Ponty - n'a pas manqué d'étonner les lecteurs attentifs de Janet. D'abord, Janet prend ses distances vis-à-vis de la théorie physiologique de Lange et James: « Ces troubles physiologiques, quand ils existent, indiquent qu'il y a une certaine relation entre l'émotivité et l'état des fonctions viscérales, mais c'est une relation vague et même très indirecte [...] L'essentiel c'est qu'on ne peut pas aujourd'hui considérer la conduite émotive comme uniquement déterminée par des troubles viscéraux» 70. Mais ce n'est pas tout. Janet a lui-même réagi, avant Sartre, contre les explications mécanistes de l'émotion. Contrairement au réflexe de la grenouille, l'émotion est une réaction transformée au stade « socio-personnel », une réaction qui devient alors « indépendante de la stimulation» 71. Plus explicitement encore: « Quand on constate ces perturbations émotionnelles et ces régressions qui surviennent brusquement après un événement extérieur, on cède souvent à la tentation de les rattacher à cet événement comme une conséquence mécanique [...] Mais l'événement que l'on appelle émotionnant n'explique pas du tout les troubles que l'on
69 Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception 70 Janet, De l'Angoisse à l'extase, 1. II p. 487. 71Ibid., p. 455. [1945], Gallimard, 1976, p. 94.

XXXIV

observe: nous ne l'appelons émotionnant que parce qu'il a été suivi d'émotion. En lui-même il ne produit rien, car chez beaucoup de sujets placés dans les mêmes circonstances, il n'amènerait aucun trouble [...] Il est impossible de considérer cette modification de la conduite, cette régression, comme une conséquence mécanique de l'événement» 72. On trouve un contre-exemple à la théorie mécaniste dans le phénomène de l'émotion différée. Un homme découvre un cadavre et garde son calme, mais le lendemain, il s'effondre en lisant les journaux (OP, I, 378). Ce n'est pas parce qu'un tel est haïssable que je le hais, disent les phénoménologues, mais c'est parce que je le hais qu'il est haïssable. Et Janet: «C'est la réaction du sujet qui rend tel ou tel événement émotionnant, comme d'autres réactions le rendent heureux ou malheureux» 73. Même si cela paraît « bizarre», dit Janet, l'émotion est «une réaction active du sujet qui fait son émotion à tort ou à raison, comme il fait ses états de tristesse ou de joie» 74. Il est donc nécessaire de reconsidérer ici la critique phénoménologique. Janet est-il mécaniste ou finaliste? Peut-être faut-il préciser la question: quels sont les termes de la causalité mécanique en question? Si l'on fait référence au rapport entre stimulus et émotion, il est clair que Janet n'y voit pas un rapport mécanique de cause à effet. Si l'on veut parler du rapport du physique et du moral, là aussi, Janet est loin de cautionner une vision déterm iniste. Mais ce que Sartre met en doute chez Janet c'est la sortie hors du mécanisme «psychologique» induit par l'hypothèse de la dérivation. Autrement dit, même quand elle ne sort pas de la sphère purement psychologique, l'explication de Janet est mécaniste. Mais là où Sartre perçoit une oscillation entre causalité et finalité, nous voyons plutôt de la part de Janet une articulation cohérente entre un état psychologique déficient et une conduite d'échec corrélative. Pour reprendre l'exemple cité par Sartre, la patiente qui sanglote, sanglote pour ne rien dire, mais elle ne veut rien dire parce qu'elle se sent incapable d'aller jusqu'au bout de la confession. L'émotion est une façon de ne pas assumer une conduite certes efficace mais inassumable pour le sujet. C'est parce que je sais que l'ours va me manger que je m'évanouis au lieu de lutter75.De ce point de vue, Janet ne contredit en rien la thèse
72

Ibid., p. 470.

73
74
75

Ibid., p. 475.
Ibid., p. 470.
Ibid., p. 481.

xxxv

sartrienne de l'attitude magique. Au contraire, il l'anticipe en expliquant clairement que dans la conduite émotionnelle je résous le problème en le supprimant ou en supprimant les conditions du problème. De l'Angoisse à l'extase est au plus près, par conséquent, d'une conscience constituante. Peut-être Sartre a-t-il cité à dessein Les Obsessions et la psychasthénie où le mécanisme de dérivation joue encore un rôle dominant, la théorie des conduites n'ayant été élaborée que plus tard76. Quoi qu'il en soit, le holisme de Janet devait le prédisposer à poser l'existence d'un corps psychique. En témoigne ce passage remarquable dans lequel les

phénoménologuesfrançais ont dû - en le lisant - se reconnaître: « il n'est
pas juste de dire que l'homme pense avec son cerveau; ce n'est pas avec son cerveau qu'il pense, c'est avec son corps tout entier. Il pense avec ses doigts, il pense avec ses pieds, avec son ventre comme il pense avec son cerveau: il pense avec l'ensemble »77. Cela dit, on ne peut nier que Janet continue à raisonner en termes de régulation. L'émotion est une régulation de l'action qui nie l'action du fait que celle-ci est impraticable. L'impuissance du sujet, liée à une
conscience de la situation

- dont

il y aurait encore bien des moyens de

rendre compte - est le moment initial du processus. C'est peut-être là en définitive que Janet conserve un regard clinique permettant de justifier le parallèle entre l'émotion et la psychasthénie. L'impuissance du sujet n'est pas, si l'on ose dire, qu'un projet, qu'un ancrage dans le monde. C'est peut-être aussi un savoir de soi qui découle d'un risque objectif, physique, ancré cette fois dans les forces et les limites du vivant et dans une expérience bio-sociale évoluée. Bref, une dimension de la personne qui
Voir encore en 1923 : « Comme la circonstance provocatrice pose toujours à l'esprit un problème qui n'est pas résolu et excite à l'effort, à la dépense d'activité, les choses se répètent de la même manière [...] Mais ces répétitions font intervenir extrêmement vite un nouveau facteur, c'est l'épuisement. On ne saurait assez répéter qu'il y a une identité presque complète entre les phénomènes de la fatigue et ceux de l'émotion» (Janet, «La Tension psychologique et ses oscillations », p. 948). 77 Janet, La Force et la faiblesse psychologiques, p. 322. À rapprocher de ce que MerleauPonty écrit une dizaine d'années plus tard: «On a toujours remarqué que le geste ou la parole transfiguraient le corps, mais on se contentait de dire qu'ils développaient ou manifestaient une autre puissance, pensée ou âme. On ne voyait pas que, pour pouvoir l'exprimer, le corps doit en dernière analyse devenir la pensée ou l'intention qu'il nous signifie. C'est lui qui montre, lui qui parle [...] » (Phénoménologie de la perception, p. 230). Ou encore: « Si le sujet est en situation, si même il n'est rien d'autre qu'une possibilité de situations, c'est qu'il ne réalise son ipséité qu'en étant effectivement corps et en entrant par ce corps dans le monde [...] Le monde et le corps ontologiques que nous retrouvons au cœur du sujet ne sont pas le monde en idée ou le corps en idée, c'est le monde lui-même contracté dans une prise globale, c'est le corps lui-même comme corps connaissant» (ibid., p. 467).
76

XXXVI

nous ramène du côté de Bergson, de la vie, d'un corps psychique dont on n'aurait pas abandonné la dimension organique, et qui continuerait finalement à intéresser la science.

XXXVII

Travaux du laboratoire de Psychologie de la Cliniqueà la Salpêtrière
THOISIÈME SÉRIE

LES OBSESSIONS
ET

LA PSYCI-IASTI-IÉNII~
I
ÉTUDES CLINIQUES ET EXPÉRIMENTALES .SUR LES ID'ÉES OBSÉDANTES, LA FOLIE DU DOUTE, LA NEURASTI-IÉNIE, LES IMPULSIONS, LES lVIANIES l\1ENTALES, LES PHOBIES, DU BÉEL, LES TICS, LES AGITATIONS,

LES DÉLIRES DU CONTACT, LES ANGOISSES, LEUH PATHOGÉNIE

LES SENTUVIENTS D'INCOMPLÉTUDE, DU SENTIMENT

LES l\10DIFICATIONS

ET LE un TRAITENIENT

PAil

Le DR PIERRE
Directeur

JANET

Professeur de Psychologie au Collège de France, du Laboraloire de PSJchologie do la Cliniquc à la Salpêtrière

PARIS
FÉLIX
108~

ALCAN, B~I)ITEUR
G E Il MEn B A ILL I I~H E ET Ce 'InS SAINT-GEHMAIN,

A.N CIE N N E L J BRA I RIE BOULEVARD

1903
TUllS Jroits réservé::;.

A 1VIONSIEIJR LE PROFESSEUR

TI-I. RI BOl'
){EMBRE DE L'INSTITUT

IIOMMAGE DE RESPECTUEUSE AFFECTIO~,

INTRODUCTION

Ce livre, COtnnle nles précédents ouvrages, s'adresse aux ll1édecins et aux psychologues. Il présente une riouvelle applidation de cette méthode que M. 'fh. Ribot a si heureusenlent enseignéeet qui a donné un caractère spécial à une grande partie de la psyèhologie française. Cette méthode consiste à unir la nléclecine mentale et la psychologie, à tirer de la psychologie tous les éclaircissements qu'elle peut apporter pour la classification et l'interprétation des faits que noùs présente la pathologie l11entale et réciproquement à chercher dans les altérations ll10rbides de l'esprit, des observations et des expériences naturelles qui pcrn1ettent d'analyser la pensée hunlaine. Ce livre continue la série des études dans lesquelles je n1e suis proposé d'appliquer cette méthode aux différentes maladies nlentales. l.1es maladies qui font l'objet de cette nouveUe étude sont les obsessions, les impulsions, les manics mentales, la folie du cloute, les tics, les agitations, les phobies, les délires du contact, les angoisses, les neurasthénies, les sentiments bizarres d'étrangeté thie cérébro-cardiaque ou de l11aladie de J<rishaber _()n voit quc ces malades ont été désignés sous des nOlIlS très différents: ils sont quelquefois réunis sous le nom de « délirants dégénérés », de « neurasthéniques », de « phrénasthéniques » ; je les ai déjà souvent désignés SOllS le nonl de « scrupuleux» parce que le scrupule constitue un caractère essentiel de leur pensée ou sous le n0111 plus précis de « psychasthéniques » qui me paraît résun1er assez bien l'a-ffaiblissen1ent de leurs fonctions psychologiques.

et cle dépersonnalisation

souvent décrits

SOllSle

non) de névropa-

VIII

LES OBSESSIONS ET LA PSYCHASTHÉNIE

Tous ces malades

[art divers

en apparence

m'ont

semblé

fournir

l'occasion d'une étude intéressante à la fois au point de vue médical et au point de vue psychologique. Au point de vue n1édical, j'essaye de réunir ici la description précise d'un grand nombre de symptômes qui me sen1blent avoir été raren1ent l'objet d'une étude d'ensen1ble; j'essaye d'apporter quelque précision clans l'analyse de toutes ces n1anÎes mentales, de toutes ces phobies, de tous ces sentin1ents anornlaux qui ont été trop souvent décrits incoI11plètement et isolément et qui me semblent devenir beaucoup plus clairs quand ils sont rapprochés les uns des autres. Ce rapprochement de divers symptômes permet allssi de proposer une réunion de diverses maladies en une seule et de construire une grande psycho-névrose sur le modèle de l'épilepsie et de l'hystérie, la psychasthénie, à la place de ces innoInbrables obsessions, tuanies, tics, phobies, délires du doute ou du contact, névroses cérébro-cardiaques. J'espère' aussi par la conlparaison de ces divers synlptômes réunis dans une luême étude apporter quelque contribution à l'étude du diagnostic, du pronostic et du traitement de ces affections qui jouent un rôle extrêmement important dans la pathologie nerveuse. Enfin l'analyse psychologique de ces divers phénoo1ènes permet de découvrir entre eux des caractères comnI uns dignes d'intérêt et d'arriver sinon à une théorie au moins ~t une interprétation provisoire destinée surtout à réunir le plus grand nOlnbre possible de ces faits dans une conception générale. Au point de vue psychologique, je crois qu'un 'grand noo1bre de ces phénoo1ènes nous présentent des expériences très remarquables qui apportent des éclaircissements sur les plus intéressants problèmes. Les obsessions, les pseudo-hallucinations, les

in1pulsions

qui les accompagnent

nOllS

donnent

une foule de

renseignelnents sur les diverses catégories d'idées qui se développent dans l'esprit et sur les divers degrés de leur développenlent. Les 111anies n1cntales, les tics, les phobies pern1ctteut d'a border l'étude d'un grand fait, beaucoup le fait de l'agitation et de conI psychologique. Les sentinlents nos diverses fonctions o1entales a-t-on examiné un petit nombre trop laissé de côté d'ordinaire, prendre la loi de la dérivation qui accon1pagnent l'exercice de sont très 111al connus; à peine d'entre eux con1n1e le sentiment

INTRODUCTION

IX

de l'effort et le sentiment de la fatigue. I./étude de nos nlalades permet de pénétrer bien plus avant dans l'étude d'un très grand nombre de ces sentirnents dits « sentinlents intellectuels» ainsi que dans l'étude de plusieurs sentinlents sociaux très i111portants pour comprendre les relations sociales. Quelle que soit l'importance de ces analyses psychologiques j'insiste sur un problèlne dont la discussion revient très souvent dans ces pages et dont l'étude Cornle la partie principale de cet ouvrage. Je veux parler de l'étude des opérations psychologiques qui pernlettentà l'honlrne d'entrer en rapport avec la réalité, d'agir sur elle et de saisi r son existence avec certitude. La f0 n ct i0 11 elu ré el, ave cIe sop ér ati 0 n s ele Ia v 0 Ion té, ] e sen ti nlent du réel, le sentiment du présent occupe la prenlière place dans la hiérarchie des phéno111ènes psychologiques et son étude est aussi importante pour la métaphysique que pour la psycho10gi e . Cette étude des psychasthéniques est divisée en deux volu nles, le second que je publierai en collaboration avec M .le pl' Raynloncl contiendra les observations cliniques d'un très grand nombre de ces malades, pIlls de deux cents, il renfernlera des descriptions, des documents psychologiques et cliniques qui ne pouvaient prendre place dans les études plus générales du prenlier volume, il apportera en quelque sorte la justification et les preuves des interprétations présentées par celui-ci. Le premier volume renfern1e la plupart des études relatives aux psychasthéniques, la prenlière partie est descriptive et analytique, la seconde est plus théorique et plus générale. Dans la première partie, après quelques indications sur les 111alades étudiés et sur leur attitude assez caractéristique, l'étude de leurs obsessions sera faite d'une manière analytique en descendant des caractères les plus apparents, jusqu'aux phénomènes plus profonds dont les prenliers semblent dépendre. C'est ainsi que j'étudierai d'abord le contenu ou la 111atière de ces obsessions, c'est-à-dire les ujet au que] s'a p pli q il e n tIe s pen sée s elu In aIad e. Ain sic e se r a , par ex e filpIe, Iape n sée duel é fi 0 n,ou l' i elé e elu 111u rt l' e, 0 U ce Ile e du suicide, qui tourmente le plus son esprit. Cet aspect, que l'on peut appeler intellectuel niers tenlpS, un peu négligé, telllent le rôle considérable de l'obsession a été, dans ces der.. depuis que l'on a remarqué très jus.. que joue l' (hnotion dans cette mala..

x clie.
Il

LES OBSESSIONS ET LA PSYCHASTHÉNIE

ne

l1le sel11ble

pas

j u'Ste de le négliger

conlplètenlent,

il

occupe llne grande place dans les synlptÔ111eS que présente ce groupe particulier des obsédés que je range sous le nonl de scrupuleux. Peut-être son étude nous pernlettra-t-elle de classer ces diverses obsessions, de renlarquer qu'il y a entre elles beaucoup d'analogies et que le contenu de ces idées est loin d'être insigni~ fiant pour l'interprétation de la maladie.

Ensuite,

je 111eropose de réunir p

sous ce titre

(( les agitations

forcées » les divers troubles qui acconlpagnent les idées obsédantes 0U cru i les r e 111 Iace nt. J' ente n d spa r Ià to ute s ces 0 p é rat ion s p exagérées et inutiles qui constituent les n1anies n1entales, les tics, les phobies ou les angoisses. Enfin, je vouclrais chercher dans l'analyse d'un état psychologique spécial, qui ne l1le parait pas être précisén1ent une énl0tion, lllais qui doit se ranger dans le grand groupe des senlÙnenls intellecluels, dans l'analyse de l'état d'inquiétude" le point de départ plus profond d'où proviennent et ces idées spéciales et les diverses agitation s. Il sera plus facile alors, clans une deuxiènle partie pl us généra le et plus synthétique, d' exanliner les différentes hypothèses qui ont été présentées pour interpréter cette curieuse altération de l'esprit. Je rechercherai, à ce propos, ce que ces troubles, qui sont de véritables expériences psychologiques, peuvent nous apprendre sur le nlécanisrne de l'esprit et sur l'importance de tel ou tel phénonlène. Ces altérations de la pensée mettent en Illlnière le rôle important de certains faits qui restent confondus au milieu des innonlbrables phénolnènes qui renlplissent le cours de la vie nornlale. C'est ainsi que nous pourrons étudier «( la fonction du réel » et les divers degrés de « la tension psychologique ». Cette nlême partie contiendra égalelnent les études générales relatives au diagnostic, au pronostic, au traitelnent et f\ la place de la psychasthénie parmi les psycho-névroses. Ces études sur les psychasthéniques ont été faites sur un assez grand nOlnbre de malades; j'ai réuni depuis quelques années 325 observations qu i, 111algré une grande et intéressante diversité, nle selnblent assez comparables pour constituer un groupe. Une partie de ces observations a été prise dans le service de M. Jules l=f Ire t à Ia S a Ip ê tri ère; une all t r e partie, 1a plu s i fil P 0r tan te, a été a
I' e elle i Il ie it Ia el i n i que cie 1Vl. l e

I) r ]:l a y 111 n d, In ais un gr a n el 11 fil b r e 0 0

INTHODUCTION

XI

de ces malades ont été étudiés en dehors de l'hôpital. Il est intéressa nt de re111arquer déj il que cette catégorie de nlalades se rencontre un peu plus souvent dans la clienti:~le de la ville que dans celle de l'hôpital, car, ainsi qu'OI1 le verra, un certain degré de culture intellectuelle joue un rôle dans son développenlent. Je n 'essaierai pas de résu 111er ici toutes ces observations; il s ufEt d'indiquer sur leur enselnble qu elques re111arqu es génér a les. Sur ces 3 25 In a Ia des, je co 111te 230 fe 11111s et 95 ho 11111s, p 1 e 1 e la plus grande fréquence de la nlaladie, dans le sexe fénl i nin, est donc bien manifeste. 1..1a plupart de ces malades ont de 20 à 40 ()ns ; c'est à cette période de la vie que la n13Iadio prend IIn plus grand développement; 6 de ces sujets sont au-dessous de 1'6 a I1S et nous per111ettent d'assister aux pre111iers SY111ptôoles du trouble 111elltaI, tandis que 9 malades qui ont dépassé 60 ans nous en présentent les forInes ultimes. Ne pouvant décrire avec précision tous ces Inalades, j'en choisirai quelques-uns. qui présentent les phéno111èncs de .la façon la plus précise et la plus intéressante et qui, d~ailleurs, ont été étudiés avec plus de soin pendant de longues périodes et je grouperai les autre,s cas autour de ces observations prises COlnn1e types. Les malades su r lesquels j'insisterai le pl us son t s ur'tout les cinq suivants: Claire (Obs. 222) \ est une jeune fille actuellenlent figée de 28 ans, que j'ai étudiée et traitée depuis 9 ans. Cela prouve que la maladie' ne se guérit pas aisément, puisque cette jeune fille est encore au nloins une anorolale, décidée il ne pas se ln arie. r et don ton Tl peu t b IÙ01e r Ia rés 0 lut i0 11. Elle ha bite e la province et vient de temps en telnps passer plusieurs luois à
Paris

,

c'est

à ces

nlOlnents

que

je

la vois

régulièreolen

t. Ces

alternatives entre les périodes de traitenlent et les périodes d'interruption déterminent des alternatives intéressantes dans l'évolution de la lnaladie qui nous fourniront quelques constataI. Il est ilnpossible de donner ici d'une je dois me borner à indiquer d'une façon façon complète toutes ces observations, sOffilnairc les fails présentés par chaque

111alade et qui ont un intél~êt pour la discussion générale. Cependan t COInlne ces observations présentent un certain intérêt, COlume elles con tiennent cerLains renscignelnents utiles, les antécédents héréditaires ou personnels, la durée et l'évolution de la 111aladie, les résultats du trait~ment, etc., je compte les réSUlner dans le second volume de cet ouvrage que je publierai, je l'espère, l)rochainernent en collaboration avec M. le pr HaYlnond. C'est pourquoi le non1 conventionnel ou les leUres qui désignent un Il1alade seront suivis Jans cet ouvrage d'un nUIl1éro d'ordre qui perInetLra de retrouver son observation dans le seconll volullle.

XII

LES OBSESSIONS

Err LA PSYCHASTI-IltNI~

tions intéressantes. Lise (Obs. 223), pour lui conserver le nom sous lequel je l'ai déjà signalée dans diverses études, est une fe fi 111 de 30 ans, que je sui s ré gu Iière men t à peu p r ès sans in te re ruption depuis 5 ans. Sa n1aladie, très grave au début, a pu être anlendée peu à peu; c'est une femnle intelligente, instruite, capable de bien observer. Jean (Obs. 157) est un homme de 3 I ans, dont là 11laladie mental~, mélange de scrupule et d'hypocondrie, est des plus graves, et quoique je l'observe depuis un an, je désespère de l'améliorer autant que les malades précédentes. Nadia (Obs. 166), ce pseudonyme a été choisi par la Inalade elleInê111e, est une jeune fille de 28 ans, que j 'observe égalen1ent depuis plus de 6 ans et qui est particulièrement bien connue, puisqu"eHe a l'habitude, rare chez les scrupuleux, de m'écrire de longues lettres, oÙ elle note, avec de grands détails, beaucoup d'incidents de sa l11aladie. Gisèle (obs, 17 I) est une fe111111e e 30 d ans, ren1arquable par son aptitude à l'analyse psychologique et par ses descriptions imagées, qu'elle consent souvent à écrire carnIne la précédente et qui n1'ont souvent rendu service. Autant que possible, ces cinq malades seront cités de préférence, et les autres, n10ins étudiés, leur seront comparés.

PREMIÈRE PAR-TIE
ANALYSE DES SYMP r:rOMES

LES

OBSESSIONS

I.-I