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Les origines

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256 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1988
Lecture(s) : 42
EAN13 : 9782296143364
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LES ORIGINES

« CONVERSCIENCES » Collection dirigée par Philippe BRENOT
A l'aube du troisième millénaire, le champ scientifique éclate, les disciplines en mutation s'interpénètrent, convergence d'attitude pour le décloisonnement des connaissances. « CONVERSCIENCES » se veut carrefour de réflexion dans, sur et au-delà de la science, lieu d'élaboration pluri- et transdisciplinaire. « CONVERSCIENCES » accueille ainsi des ouvrages de synthèse multi-auteurs ( la Mémoire, tomes I et II), des actes de réunions à thème (les Origines, Langage, Sociétés), ainsi que des essais transdisciplinaires. Au-delà du clivage des disciplines et de la dichotomie sciences exactes-sciences humaines, «CONVERSCIENCES » crée un espace d'interaction pour que conversent les sciences en conversion. Les..-Origines Langage (à paraître, 1988) Sociétés (à paraître, 1989) La Mémoire (tome I) La Mémoire (tome II)

Philippe BRENOT cio L'HARMATTAN 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 PARIS

Maquette de couverture réalisée par Eric MARTIN

Sous la direction de Philippe BRENOT

LES ORIGINES
Yves COPPENS Eric de GROLIER Yves PÉLICIER Hubert REEVES Jacques REISSE

Editions l'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

AVERTISSEMENT

AUX LECTEURS

Les textes qui composent ce recueil sont de trois ordres: les premiers (Y. PÉUCIER, J. REISSE et E. de GROUER) sont des textes écrits et, pour une part, référenciés de bibliographie ; les seconds (H. REEVES, Y. COPPENS) sont des transcriptions écrites de leurs conférences orales; enfin, l'ensemble des discussions est également une transcription écrite des débats du colloque « Les Origines» et n'engage, en cela, aucunement la responsabilité de chacun des intervenants. Dans les deux relevés de conférences (H. REEVES, Y. COPPENS), et pour garder leur caractère « vivant », les commentaires de diapositives sont indiqués dans le texte par un point noir signifiant chaque nouvelle image. Je veux remercier ici les organisateurs du colloque « Les Origines », membres du bureau et du conseil d'organisation de la Société internationale d'écologie humaine (S.I.E.H., B.P. 33, 33019 - Bordeaux cedex-France), sans qui cette réunion n'aurait pu avoir lieu, ainsi que le docteur Jean BRENOT pour son aide technique à la réalisation de ce volume. P.R.

@ L'Harmattan, 1988 ISBN 2-7384-0023- X

LES ORIGINES

Rencontre exceptionnelle que celle des quatre origines, au cours des Deuxièmes Journées internationales d'écologie humaine qui ont réuni huit cents auditeurs les 28, 29 et 30 novembre 1986 à Bordeaux. Hubert REEVES, Jacques REISSE, Yves COPPENS et Eric de GROL/ER nous livrent le point de leurs réflexions et leurs réponses à nos interrogations. Yves PÉLlClER pose la « question des origines» qui enrichit ces débats de la dimension émotionnelle que porte ce concept et qui éclaire chacun d'entre nous dans sa quête originelle. Prenant ses fondements dans la démarche anthropologique et en écologie fondamentale, l'écologie humaine privilégie l'approche pluridisciplinaire pour comprendre l'homme et les systèmes humains, mais aussi pour préciser la place rf,.. l'homme dans la nature, son action et son intégration nnrl<; cette même nature et dans le milieu so-.::..Û qUi est le sien.

Les Origines, comme par la suite Langage et Sociétés, sont les grands questionnements de l'homme d'aujourd'hui auxquels de telles confrontations transdisciplinaires tentent de répondre, évitant en cela l'écueil du cloisonnement des disciplines. 5

Pour permettre ces riches débats devant un très large

public, la Société internationale d'écologie humaine a bénéficié du soutien de la municipalité de Bordeaux et du haut patronage de son maire, Monsieur Jacques CHABANDELMAS, président de l'Assemblée nationale, ainsi que de celui du Certificat international d'écologie humaine et de l'université de Bordeaux J. Qu'ils trouvent ici, ainsi que tous les auditeurs des Origines, nos remerciements les plus sincères pour que se poursuive la réflexion en écologie humaine.
Docteur Philippe BRENOT Président de la S.I.E.H.

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PRÉSENTATION

DU THÈME

Les origines: réflexion en écologie humaine sur l'homme dans son biotope, sur l'évolution et l'organisation des systèmes physiques, biologiques, sociaux, réflexion systémique sur l'homme en évolution et en devenir et par conséquent sur les interrogatioQs 9Ei touche)1t ~a présence. « Il n'y a d'origine que de l'être », nous disent les philosophes. Il est vrai que pour l'être existant la question de l'origine prend tout son sens transcendant, et que lorsque nous pensons origine viennent se catapulter en notre esprit les termes de genèse, de naissance, de vie et, par correlat obligatoire de notre esprit de petit enfant, ceux de vieillesse, de mort, de non-vie, avec tout ce que cela peut impliquer d'élaborations psychiques compensatoires, de systèmes de réassurance, de constructions mentales d'explication du large mouvement de la vie et de la mort dans lequel nous sommes embarqués à part entière. D'où venons-nous? Que sommes-nous? Où allons-nous?, aurait dit Paul GAUGUIN à l'instar du titre de sa célèbre fresque. Cette réflexion, que nos ancêtres et cousins homini-

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dés fossiles ont sûrement fait au premier jour de leur conscience - Yves COPPENS ne me démentira certainement pas -, fut sûrement la première réflexion humaine. On a ainsi pu fixer les Rubicon successifs à l'existence de l'homme et choisir l'outil, le feu, la capacité cérébrale ou l'aménagement du biotope pour affirmer que l'on était en présence de l'homme. Mais la conscience d'exister, l'interrogation sur l'origine, et par corrélat les premières sépultures, me paraissent de plus sérieux arguments. La pensée et la réflexion se fossilisant bien mal, nous n'aurons jamais aucun élément pour affirmer le moment de cette prise de conscience. Nous sommes devant un paradoxe de toujours devant l'importance de la question des origines pour chacun d'entre nous et devant nos difficultés et nos résistances à parler d'origine. Nos structures mentales y sont sûrement pour quelque chose et le professeur Yves PÉLICIER rendra compte de cette dimension. En face de ces résistances psychologiques et sociales à parler d'origine, les mythes fondateurs et les récits cosmogoniques ont eu, et ont encore, une importance considérable pour l'élaboration et la structuration des sociétés humaines. Mais ils reflètent surtout une vision statique et rassurante d'un monde et d'une vie en constante évolution. Pour aider à notre réflexion sur le concept d'origine, je mentionnerai ici trois citations qui en posent le fondement. Tout d'abord une définition philosophique sous la plume de LACHELIER : « Origine ne peut se dire que du commencement dans le temps d'un premier fait. » Celle d'Emile DURKHEIM, dans les Formes élémentaires de la vie religieuse: « Nous donnons à ce mot d'''origine'', comme au mot "primitif", un sens tout relatif. Nous entendons là non un commencement absolu mais l'état social le "plus simple" qui soit actuellement. Quand nous parlons des origines, des débuts de l'histoire ou de la pensée religieuse, c'est dans ce sens que ces expressions doivent être entendues. »

Enfin celle d'ARRHÉNIUSau début du siècle: « Nous ne posons jamais la question de l'origine cinétique, ainsi nous pouvons nous habituer à l'idée que la vie est éternelle et au fait que s'interroger sur son origine est un travail inutile. » 8

Ces conceptions toutes relatives de l'idée d'origine nous font sentir la grande difficulté à mettre le doigt sur le premier moment d'un mécanisme évolutif. Pendant des siècles, en Occident, il semblait inutile de penser « origine» puisque cette question était résolue par le texte fondateur de la Genèse. Cependant, malgré les observations des naturalistes des XVIIIeet Xlxe siècles, les résistances à concevoir ce mouvement évolutif ont toujours été grandes, aujourd'hui encore. Le grand évolutionniste que fut Charles DARWIN écrivait luimême en 1863 : « Penser l'origine de la vie est aussi irréaliste que de penser à l'origine de la matière. » Un grand pas a sûrement été franchi avec les théories unicistes qui nous font concevoir aujourd'hui le passage du néant à la matière, de l'inerte à la vie, des primates à l'homme, du non-verbal au verbal. Il y a toujours eu des résistances en nous et des réserves morales, religieuses, intellectuelles et même scientifiques à parler d'origine. Jusqu'au xxe siècle l'interdit biblique de cette question en rendait la recherche inutile mais, bien après les évolutionnistes et la descendance de l'homme de DARWIN, la question de l'origine de la vie restait dans l'ombre d'une marginalité scientifique que Jacques REISSE nous évoquera. Enfin un article des statuts fondateurs de la Société linguistique de Paris stipule encore aujourd'hui que ses membres s'interdisent toute recherche ou publication sur l'origine du langage, et la seule société d'étude des origines du langage, « the Language Origins Society», n'a été fondée qu'il y a maintenant trois ans. Eric de GROLlER en est le secrétaire international. Et que dire de la frayeur sacrée de Jacques TESTARD qui donne un coup d'arrêt à ses recherches sur la conception artificielle devant l'envahissement de son doute intérieur. C'est à l'évidence qu'en mettant le doigt sur l'origine, on touche à un autre domaine qu'à celui de la pure connaissance, et que la science et son rationalisme rassurant n'est peut-être pas alors suffisante pour répondre à toutes les questions. C'est à l'évidence que l'origine du langage n'est pas purement d'ordre linguistique. Nous en sentirons la dimension biologique, sociologique et psychologique. C'est à l'évidence que l'origine de l'homme n'est pas seulement anthropologique ou paléontologique, mais touche à une éthique fondamentale. 9

Que l'origine de la vie est plus qu'une réaction biochimique primordiale et que celle de l'Univers est au-delà, dans nos esprits, de la formidable explosion initiale dont nous parlera
Hubert REEVES. Je voudrais rappeler ici l'importance qu'ont toujours accordée les mythes fondateurs au façonnage du monde par les paroles, les idées et les désirs prêtés aux divinités. En Egypte memphite, le dieu Ptah créa l'Univers par son cœur et par sa langue. Chez les Indiens winnebago, c'est le père qui créa le monde par la pensée. Et chez les Vitoto de Colombie, au commencement tout n'était qu'apparence, fantasme, illusion, quand le père transforma ses fantasmes en êtres palpables. Enfin nous ne pouvons ignorer l'admirable condensation biblique du « verbe qui s'est fait chair ». L'origine prend naissance dans nos convictions profondes, nos certitudes intimes et anime cette quête des grands chercheurs que sont Hubert REEVES, Yves COPPENS, Jacques REISSE, Eric de GROLlER, et que m'évoque également la réflexion du grand géologue que fut James HUTTON qui « désespérait de trouver le vestige d'un commencement de l'histoire de la Terre ». L'origine, notre origine, c'est dans notre tête que nous l'avons, pulsion profonde à approcher le moment initial et en même temps désir secret de ne jamais y parvenir. Il est sûrement important d'en préserver le fantasme, et la nécessité d'une philosophie de l'origine s'impose. Le dieu de VOLTAIRE n'a pas, ici, à s'opposer à celui de PASCAL, chaque conviction, même très différente, me paraît pouvoir s'accommoder de la connaissance d'aujourd'hui. C'est sur ce double plan de la réflexion scientifique et de la réflexion sur et au-delà de la science que s'ouvre ce colloque avec une deuxième originalité: celle de la confrontation d'un discours scientifique de haut niveau à un large public, formule de l'écologie humaine qui rend possible cette écoute grâce à de longs temps de discussion permettant à chacun d'intervenir quel que soit son niveau de connaissance. Philippe BRENOT

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L'ORIGINE
Yves PÉLICIER Professeur à la faculté de médecine Médecin de l'hôpital Necker

« Origine» est un mot d'une grande richesse: son emploi est si fréquent, qu'on en tire parfois l'impression d'une polysémie mais cette polysémie est convergente: les sens et les nuances se renforcent et aboutissent à une extrême tension de ce qui est signifié. Le mot, en lui-même, est émouvant, ce dont on peut se convaincre en le laissant résonner en soi. Son étymologie est la même que celle d'Orient. Oriri, c'est surgir, se dresser. Origo est aussi bien la source que l'origine et le surgissement. Deux notions concourent à préciser le sens: premièrement, l'origine comporte l'assignation d'un lieu; c'est là, ou ici sans équivoque. Deuxièmement, le temps est également assigné à ce moment précis, dans une détermination totale et fondatrice. Tout ce qui est lié à l'origine est l'originaire. Or, le savoir de l'homme sur l'originaire est précaire: on ne sait pas, on ne sait que partiellement, on soupçonne, on invente. Peutêtre faut-il voir dans le fossé qu'il y a entre la réalité de l'origine et l'extrême difficulté d'un savoir cohérent sur l'origine la source des émotions, de l'angoisse, des délires, des prophéties et des mythes.

Autour des problèmes de signification C'est ce que l'on peut découvrir avec patience en compulsant les dictionnaires. Bien évidemment, la signification lexicale n'a pas la richesse de sens que le mot peut prendre 13

dans un contexte cognitif et affectif. Néanmoins, cet inventaire rapide fournit des bases pour un travail en profondeur. Le temps et l'espace sont les notions premières attachées au mot « origine ». Quand on met l'accent sur la mise en marche d'un processus, on évoque son commencement. Pour repérer la proximité de ce qui est étudié par rapport à ce commencement, on utilise plus facilement le mot « début ». Il convient de rappeler ici HEIDEGGER (Gesamtausgabe, 39,3) : « Le début est autre chose que le commencement... Le début est ce à quoi quelque chose s'accroche, le commencement est ce de quoi quelque chose jaillit. » Avec une nuance étiologique ajoutée, on doit évoquer le mot « source» : dans ce cas, la source est à la fois l'origine et ce qui explique ce qui suit. C'est en ce sens que HOLDERLIN (1) parle à la fois dans ses Hymnes de la source des grands fleuves et de l'origine du monde. Dans le texte de l'ancienne langue, on parlait de « race» (2), non pas avec une connotation ethnobiologique mais d'un point de vue généalogique. Ainsi, les rois de Rome, aussi bien que les Mérovingiens, se réclamaient de la race troyenne. On pourrait évoquer encore, avec cette notion de source, la notion des « racines» qui soutiennent et justifient la personnalité présente d'un être humain. L'absence de racines est comme l'absence d'un témoignage sur soi. Il manque à l'individu quelque chose d'essentiel. En ce sens, la notion de racine a pris une importance considérable dans les enjeux et conflits ethnoculturels. Mais cet aspect étiologique voit sa signification exaspérée dans tout un champ du langage qui concerne la naissance, le germe, l'œuf primordial, les cosmogonies. Nous y reviendrons, mais il faut déjà marquer la place de la question originaire dans toute explication qui tend à justifier une situation du monde ou un être. Enfin, « origine» offre un ensemble de significations liées à une énergétique et à une dynamique. Ici, origine est principe, premier moteur, primum mavens. Il s'agit de dire d'où vient une force et de tenter de trouver comment elle se maintient. D'autres déterminations lexicales peuvent être ajoutées à
(I) HÔLDERLlN,Poèmes, texte bilingue, éd. Aubier, Paris. diverses éditions.

(2) Voir R. SOREL, « Finalité et origine des hommes chez Hésiode », Rev. de Métaphysique et de Mora/e, 87, n° 1, pp. 24-30, 1982.

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ce schéma général qui nous suffit, quant aux propos de ce texte, mais n'est pas exhaustif. On notera l'absence de références explicites à l'œuvre de JUNG, de Gilbert DURAND, de Henri CORBIN. Il ne s'agit nullement d'un refus de s'appuyer sur les notions d'archétypes, sur les catégories de l'imaginaire, sur l'intuition de l'imaginaI mais de dire les choses d'une manière plus conforme à notre démarche clinique.

Le mot et le désir de la chose
Il faut revenir sur la résonance du mot et les désirs qu'eUe suscite. Nous y trouverons sans doute quelques clés pour préciser les rapports de la pensée quand elle est pensée de l'origine. Pour les géomètres et les mécaniciens, l'origine est un point du temps et de l'espace que l'on peut définir et à partir de quoi on peut construire une figure ou observer un processus cinétique. A l'échelle de la perception individuelle et pour l'usage du sens commun, l'origine est un phénomène totalement cohérent qui ne subit pas l'altération spéciale qui pourrait résulter d'un déplacement, d'une modification temporelle en rapport avec une évolution. C'est une référence « absolue ». Mais c'est aussi la possibilité de saisir la vérité d'un phénomène. De là, peut-être, l'émotion qui naît toujours de la rencontre avec la vérité. Ce que nous nommons à plusieurs reprises « pensée de l'origine» doit être pris dans un sens opératoire, comme attente et intention de la conscience et de l'imaginaire vers le socle possible de l'être que je suis, le fondement éventuel du monde que je perçois. Peu importe l'ironie de Paul VALÉRY(3) : « Au commencement était la fable. » L'important est de ne pas méconnaître ce « fantôme» (ibid.) qui est fantaisie, fantasme, sont aussi nos réalités. Mais voici tout un monde de désirs en rapport avec ce qui vient d'être dit et une tension croissante en attente d'apaisement. L'être humain déborde de désirs à l'égard de l'origine. En fait, il se pose trois questions indissolublement liées: l'origine de sa propre vie, l'origine de la vie en général, l'ori(3) P. VALÉRY, « Petite lettre sur les mythes », Etudes philosophiques. Pléiade, 1. l, p. 961. Coll.

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gine du monde. Un complexe affectif, exprimé par la richesse des sentiments. originaires, s'organise autour de cette libido des origines. En second lieu, pour satisfaire ce désir, il faut chercher avec deux outils, sentir et, si possible, savoir; mais ['aspect pulsionnel l'emporte sur l'aspect cognitif. De multiples illustrations de ce désir peuvent être données. Evoquons le monde des fantasmes autour de la recherche, de la quête, du voyage. Toute une série de scénarios évoquent l'interdit qui fait obstacle à ce désir de se confondre à un moment avec son origine dans un absolu qui n'appartient en fait qu'à la divinité. Nous sommes là dans le champ du topos classique sur la multiplicité et l'unité. On peut évoquer la passion pour l'origine, décelable dans la Genèse, le cycle du Graal, l'Odyssée ou le Ramayana. Le monde de la protoscience ou l'alchimie, comme la science moderne, aborde le problème et se satisfait plus ou moins d 'hypothèses et de ces solutions provisoires, illusoires ou incomplètes. En fait, toute recherche tend à explorer l'origine, sans vraiment y parvenir. En psychopathologie, les grandes catastrophes de l'identité que l'on observe dans les psychoses témoignent à la fois d'une souffrance et d'un travail de réparation autour de cette question: la fréquence de la rencontre des thèmes de descendance et de filiation, sur lesquels a insisté Jean GUYOTA montre clairement l'inquiétude extrême que susT, cite l'ignorance de l'origine. La problématique de l'origine dépasse le cadre de ces délires de filiation et de descendance, des thèmes du double, des sosies. Le mystique ne montre-til pas son désir édénique de rapprochement de la créature et de son créateur? Le réprouvé est coupable de n'avoir pu échapper à l'indétermination qui précède l'origine. Beaucoup de sentiments dépressifs paranoïdes sont à la mesure du « chaos mental» éprouvé dans la psychose, autre manière de constater l'archaïsme de ces processus. On pourrait se demander ce qu'il faut attendre d'une meilleure approche affective et cognitive de l'origine qui justifierait tous les intérêts que nous venons d'évoquer. On peut discerner trois réponses: Connaître ou approcher l'origine augmente la rationalité du monde et facilite le règne de l'esprit, dans un sens hégélien. La mythologie même s'est investie dans cet effort de rationalité. C'est ce qu'avait vu, ou plutôt senti, Auguste

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COMTE, avant de créer, après le positivisme, une nouvelle mythologie. A propos du mythe de la cité modèle dans la République, PLATON introduit le rapport entre mythos et logos. L'origine est certes mythique mais elle n'exclut pas le concours de la raison: à l'indétermination succède plus de détermination. C'est le travail (ergon) du philosophe que de permettre au mythique de devenir rationnel. Il s'agit ici de fonder la possibilité de la cité idéale, de rendre compte de son apparition et d'assurer sa réalité à la manière d'un démiurge. Le mythe participe à l'effort de lecture du texte du monde. En deuxième lieu, l'origine, plus ou moins saisie, peut nous aider à lever l'épais mystère qui nous cerne de toutes parts. Il est à peine besoin de rappeler que le verbe grec Dido, je sais, fournit historea, je cherche à savoir. L'histoire est aussi une responsabilité humaine. Le monde demeure opaque mais la recherche diminue cette opacité. Il est possible de tenter d'acquérir une parcelle de savoir sur l'origine mais on ne peut en faire l'expérience que dans l'imaginaire. Toutefois, de multiples analogues s'offrent à nous, au moins comme moments fondateurs d'une activité, d'une vie, d'une œuvre. En troisième lieu, l'origine assumée peut devenir un instrument pour l'action. Sa possession ne vise pas seulement la satisfaction de connaître. Parfois, l'origine peut susciter un fixisme ou une pensée de stase mais, plus souvent, elle est à l'origine d'une force évolutionnaire. On comprend ainsi comment utiliser cette puissance et la faire passer en acte. La pensée grecque, avec le mythe exemplaire de Prométhée, définit ce programme: si les dieux ont fait de l'origine un secret, il faut être prêt à le dérober, à en tirer les conséquences extrêmes au plan de la techné, quitte ensuite à le payer très cher. Il est à peine surprenant de constater combien le discours écologique et la peur nucléaire sont imprégnés par ce dernier aspect. La transgression appelle la sanction puis/et la rédemption.

La pensée des origines l'individu

et l'économie

psychique

de

Si l'on se demande quelle est l'importance de cette pensée des origines pour l'économie psychique de l'individu, il
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faut y répondre selon trois registres. Celui de la mise en ordre qui utilise l'origine comme instrument organisateur d'une certaine vision, d'une certaine lecture du monde. En deuxième lieu, l'origine peut être un moyen de l'Wstoricisation de l'individu, c'est-à-ciire de son insertion dans une trame temporelle. Enfin, l'origine apparaît aussi comme une référence indispensable à l'élaboration de la conscience de l'identité personnelle et de l'identité des autres.
Origine et mise en ordre Quand on lit le premier livre de la Bible, la Genèse, en particulier dans la traduction d'André CHOURAQUI (4), on trouve les expressions suivantes: « En tête Elohim créait les ciels et la terre, La terre était tohu et bohu, Une ténèbre sur les faces de l'abîme, Mais le souffle d'Elohim planait sur les faces des eaux. Elohim dit: "une lumière sera" Et c'est une lumière. » Dans cette traduction, le mot bereshit avec le préfixe be, rosch exprime l'abstraction. C'est ce nomme genèse. Le texte hébreu signifie à la fois vide et vague « en tête» traduit l'hébreu qui désigne la tête et it qui que la traduction grecque évoque le tohu-bohu qui (5). Il s'agit du chaos (6)

(4) André CHOURAQUI,L'Univers de la Bible, en dix volumes (I. I). Editions Lidis, Paris, 1982. (5) Il ne saurait être question d'évoquer, fût-<:e une petite partie, des références possibles dans le domaine de cette étude. A titre de curiosa. citons la notion de hundun dans les textes taoïstes, mais aussi dans la culture chinoise antique, et qui se traduit par inintelligible-chaotique mais sans évoquer un désordre. Son essence est liée à l'indétermination, plutôt qu'à une confusion antérieure à l'ordre (N.J. GIRARDOT,« Myth and meaning in early taoïsm. The theme of chaos », Berkeley, Univ. of California Press, 1983, in recension par L. THOMAS,Revue de l'his. toire des religions, 203, n° 3, p. 300, 1986). (6) Chaos est le mot grec lui-même avec la signification d'espace vide et immense qui existait avant l'origine des choses; il inclut aussi bien l'infini du temps et de l'espace. Il désigne aussi l'abîme inférieur et son obscurité et encore un gouffre ou le monde infernal (Erèbe, Tartare). Etymologiquement, on le rapproche de l'adjectif chaunos dont le Dictionnaire grec de MAONlER-LACROIX,(Belin Ed.) retient divers sens: poreux, spongieux, flasque, dilaté. Le substantif chaunosis, dans la langue classique, dénonce ('action de remplir de choses inconsistantes, devenir mou, devenir présomptueux. Le chaunopolitai est un « citoyen à la bouche bée Il. Rien n'indiquait a priori qu'une notion tragique comme celle de chaos puisse voisiner

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auquel la parole va apporter la lumière, puis l'ordre séparant le ciel et les eaux, les eaux et la terre et engendrant une création qui est d'abord organisation de cet espace vide, sans contours ni limites. On trouverait sans peine d'autres exemples dans d'autres cultures, de cosmogonies reproduisant cette séquence chaos-création et signifiant l'origine (7). Ainsi, dans deux anciennes cosmogonies égyptiennes, celles de Hiéropolis et d'Hermopolis, on voit des couples primordiaux de dieux constituer progressivement le monde. Un premier couple représente l'espace, un deuxième l'eau, un troisième l'obscurité, un quatrième le mystère. Ces couples engendrent un œuf primordial. Celui-ci sur une butte émergée du chaos va aboutir à produire le Soleil (Atoum ou Re) et, de là, le monde. L'explication du monde apparaît toujours comme un effet de la lumière sur les ténèbres du chaos. On trouverait également des images de cet ordre chez les Grecs, chez les Hindous. Dans son ouvrage le Politique, PLATON formule une curieuse théorie du temps alternatif. A l'époque de Kronos, les temps du monde étaient réversibles, fonctionnant tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre. Ce qui était origine a un
avec l'expression de la dérision. La communauté de sens concerne sans doute l'aspect informe. Chaos peut également traduire la notion d'espace en tant qu'il s'agit d'une étendue indéfinie, alors qu'un espace déterminé est rendu par topos ou charas. Le poète OVIDE, dans un développement classique, insiste sur la pacification par la création. « Avant que la mer, la terre et le ciel qui l'environnent, fussent produits, l'Univers entier ne présentait qu'une seule forme. Cet amas confus, ce vain et inutile fardeau, dans lequel les principes de tous les êtres étaient confondus, c'est ce qu'on a appelé le chaos... Aucun corps n'avait la forme qu'il devait avoir, et tous ensemble se faisaient obstacle les uns aux autres... Un dieu, ou la nature ellemême, termine tous ces combats en séparant... Ces éléments ainsi démêlés, il plaça chaque corps dans le lieu qu'il devait occuper et établit les lois qui devaient en

former l'union...

)}

(Métamorphoses d'Ovide, début du livre premier, d'après la tra-

duction de BANNIER,Debarle, Paris, 1799.) (7) Les mythologies africaines sont aussi diverses que les cultures mais il existe le plus souvent une croyance en un être suprême, dans les cieux, auteur de toute chose, créateur du monde, à la manière d'un potier. Les images employées varient: pour les Yorubas, c'est un marécage qui sera asséché, sur son ordre, produisant une terre solide (lfé). Chez les Fons du Dahomey, tout procède d'un couple primordial et de leur descendance qui organise le monde. Mais l'image évoquée est ceUe des deux morceaux d'une calebasse qu'un serpent maintient ensemble. Amma, le dieu unique des Dogons, crée à partir de "argile. Curieusement, chez les Konos de Sierra Leone, Dieu confie à une chauve-souris un panier qui contient l'obscurité alors que la lumière était première! (d'après G. PARtNDER,Mythologies africaines, Odège, Paris, 1969). Le dieu potier peut aussi être un forgeron, un constructeur de case, etc. Le mythe africain fait souvent allusion à un échec initial de la création avec intervention d'un personnage malfaisant (le renard pâle) qui accomplit un acte interdit (inceste). Cette situation entraîne le retrait du Dieu suprême (voir Mythes et croyances du monde entier, sous la direction d'André AKOUN, t. III, Lidis-Brépols, Paris, 1985).

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moment pouvait devenir fin à un autre et vice versa. Mais la distinction entre genèse et création apparaît importante. Clémence RAMNOUXécrit dans la Tradition grecque: les « tout à fait premiers apparus» et les « premiers nommés », au tout premier rang le chaos, au sens de « fente» ou de « béance », naissent et poussent. Ils ne sont précédés encore par rien de non-né, rien du moins de préhensible avec un nom. Il s'agit donc à proprement parler de genèse et non de création. Cette précision est fondamentale. La création sépare (8) et, concrètement, coupe. Kronos castre son père Ouranos, le ciel, d'un coup de serpe et le sépare de sa mère Gaia, la terre, rendant possible la procréation d'autres êtres, jusque-là bloquée. En fait, sans trop attendre la démonstration sur des faits que chacun peut à loisir retrouver, il apparaît bien que l'origine est ici l'outil premier de la lecture du monde. Sans lui, le monde est une image plate, incompréhensible. Avec la pensée des origines, les choses s'organisent et l'on voit de manière plus précise comment, pour le regard émerveillé des hommes, la réalité du monde se présente à la fois comme un mystère mais aussi comme un ouvrage qu'il faut déchiffrer. Mais si le chaos est encore quelque chose de nommable, quoique indéterminé et informe, que dire du néant, c'est-àdire du non-être? BERGSON (Evolution créatrice) répond: il s'agit d' « une idée destructive d'elle-même, une pseudo-idée, un simple mot ». SARTRE (l'Etre et le Néant) ne voit dans le néant qu'une « existence empruntée ». Il ajoute: « Ce n'est pas l'être qui surgit du fond du néant, c'est le néant qui n'est pensé, pour autant qu'il est pensé, que sur fond d'être. » Sans doute, cette perspective est-elle celle d'une théorie de l'être plutôt que d'une cosmogenèse. Néant traduit le latin nihil dont l'étymologie traditionnelle depuis l'Antiquité serait ne-hilum. Hilum désigne soit la mince enveloppe d'une graine, soit la moelle d'une tige d'asphodèle, c'est-à-dire moins que rien. Or, les penseurs chrétiens décrivent une création en deux temps: la première crée la matière à partir du néant (a nihilo) et résulte de la toute puis(8) Charles de BoVELLES, le Livre du néant (1510), traduit et introduit par Pierre MAGNARD,Vrin, Paris, 1983. Ce très remarquable ouvrage fixe la position d'un humaniste chrétien sur les problèmes de l'infini et de l'éternité. Nous devons à J.-Cl. MARGOLINla pubication des Actes du Colloque international tenu à Noyon (1979), pour le cinquième centenaire du théologien picard, mathématicien et linguiste. (Guy TRÉDANJEL,éditions de la Maisnie, Paris.)

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sance de Dieu. La seconde crée le monde à partir de cette matière informe (de materia). C'est de cette création dont il est question chez PLATON et dans la Genèse. Elle est bien séparation, transformation d'une matière primordiale mais créée. Avant le chaos, on ne peut que penser négativement. C'est cette négation, cette privation, cette absence absolue, cet inconnaissable (Charles de BOVELLE(9» qui expliquent le naufrage des idées de temps et d'espace et l'intervention de cet impensable désigné par le mot néant. Origine et historicisation Que l'individu soit un être historique n'est pas étonnant, c'est même ce qui dégage au mieux l'humain de l'animalité. Suivant en cela l'intuition d'un philosophe pythagoricien, ARCHYTAS, on peut dire que le temps est l'intervalle (diastema) entre toute chose. Ce temps diastématique est celui qui sépare l'attente de l'arrivée, la question de la réponse, le désir de son assouvissement, le projet de la création, etc. Chaque fois l'intervalle part d'une origine et c'est par rapport à cette origine que le temps, comme durée, est perçu par l'individu. D'une certaine façon, on cherche à dire qu'elle est le grand intervalle du monde depuis son origine, c'est-à-dire sa création. Cette origine est d'ailleurs renouvelée, transformée au gré des cultures; en particulier les religions révélées et les empires fondent à partir de la révélation une origine qui sera non pas celle du monde mais celle d'une ère qu'ils maîtrisent. Ce processus est également en action chez chacun d'entre nous au profit de sa seule économie psychique. Les premières lignes du grand ouvrage de DARWIN sur l'origine de l'homme évoquent d'abord son aventure intellectuelle résultant de sa rencontre avec les îles Galapagos: « Les rapports géologiques qui existent entre la faune actuelle et la faune éteinte de l'Amérique méridionale, ainsi que certains faits relatifs à la distribution des êtres organisés qui peuplent ce continent, m'ont profondément frappé lors de mon voyage à bord du navire TheBeagle en qualité oe naturaliste. » Ainsi, l'invention darwinienne de la théorie évolutionniste se situe à la fois dans le temps et dans l'espace.
(9) Le pape JEAN-PAULII (<<A l'image de Dieu homme et femme, une lecture de la Genèse », 1-3, Cerf, Paris, 1985) remarque, parlant de la matière non vivante, que l'auteur biblique adopte le verbe « séparer ». Pour les êtres dotés de vie. « il crée, il bénit» (p. 11).

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On voit comment cette origine est aussi une explication. L'histoire d'une pensée se développe en fonction de ce lieu, de ce temps. On peut évoquer ici encore l'expérience que décrit DESCARTES dans le Discours de la méthode. Mircea ELIADE, à propos des Arandas, compare la théorie australienne de la mémoire et ce que dit PLATON de l'anamnèse: « L'initiation des Arandas est parfois l'équivalent de l'anamnèse de type platonicien, le néophyte découvre et assume sa véritable identité, non pas dans le monde naturel et immédiat dans lequel il évoluait avant son initiation, mais dans un univers spirituel dont la glorieuse épiphanie se situe dans le temps mythique des origines. » Ainsi, l'origine apparaît-elle dans une tension qui confirme sa signification d'instrument d'historicisation, de justification et de légitimation par rapport à l'ensemble de l'économie psychique de l'individu. De la même façon, l'initiation est aussi un jeu avec l'origine et ce qui fait le fond des mystères est bien la question du commencement et de sa signification pour l'individu. On voit aussi, dans une perspective existentielle, le rapport entre l'origine et la fin ; la fin n'étant, d'une certaine façon, qu'un retour. Les hommes doivent mourir, disait ALCMEON de Crotone, parce qu'ils sont incapables de lier leur fin avec leur commencement. C'est le sens du temps cyclique et du mouvement circulaire. Le monde est clos (10), enfermé dans sa finitude, et seul le mouvement circulaire est compatible avec cet espace. Le mouvement linéaire n'est pas pensable puisqu'il n'amènerait nulle part (ARISTOTE). Ce n'est pas que les Grecs n'aient pu penser l'infini: ils avaient un mot, apeiron, pour le désigner, mais, comme le remarque Alexandre KOYRÉ, alors que dans un contexte chrétien l'infini est un attribut de la majesté divine, l'apeiron est plutôt imperfection, indétermination, privation.

- KOYRÉ A., 1%2.

(IO) Les références sont en particulier dans: Du monde clos à l'Univers infini, Coll. Idées, Gallimard

- KOYRÉA., Etudes newtoniennes, (p. 228). Dans ses Etudes galiMennes (Hermann, Paris, 1966), le même auteur précise que pour tous les corps de notre expérience sensible, le mouvement est un phénomène nécessairement éternel ;"« Le mouvement ne pouvant être produit que par un autre mouvement, tout mouvement actuel implique une série infinie de causes antérieures. » (p. 20.)

Paris , ' Bibliothèque des idées, Gallimard, Paris, 1968

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Origine et identité On peut lire, dans la traduction française de la Philosophie de JASPERS (11) par Jeanne HERSCH, les lignes suivantes: « Je suis unique dans mon origine, je me développ~ à partir d'un commencement en assimilant activement la matière du monde que je rencontre. Plus je suis moi-même, et plus je suis résolument lié à mon origine et à mon chemin» (p. 218). Cette citation exprime bien l'importance de l'origine, en tant que favorisant la conscience existentielle de l'être. JASPERS insiste sur le fait que l'existence elle-même n'est jamais objet mais « origine à partir de laquelle je pense et j'agis, de laquelle je parle à travers des raisonnements qui n'appartiennent à aucune connaissance. » Il y a donc comme une décision originelle qui constitue l'être. En terme de psychologie, la conscience de l'origine n'est pas séparable de l'assomption de l'identité. Pareillement, si par la communication j'évite d'ensevelir l'origine, je peux à la fois consolider le rapport à soi et la transcendance. Dans cette perspective, communiquer « c'est devenir soi par l'autre» (p. 329). Ce qui est échangé ici est donc une conscience simultanée de l'origine et de l'identité qui s'avère le fondement de la capacité de valider l'autre. Il est vrai que dans tous les cas où cette conscience est suffisante, on peut observer un fruit particulièrement délectable: un mouvement communiel mais non fusionnel, une sécurité d'appartenance. « Etre moi, précise LEVINAS, c'est toujours avoir une responsabilité de plus. » Dans cette alliance du mouvement communiel et de la responsabilité, de la conscience de soi et de la participation, n'y-a-t-il pas les bases d'une nouvelle société où, comme chez PLATON, la générosité du mythe annoncerait la possibilité de son aboutissement rationnel? Au contraire, l'homme sans origine est comme la femme sans ombre de la fiction. Ce qu'il nous donne à voir est une extrême fragilité, une vulnérabilité aux rencontres émotionnelles, une difficulté de maturation. Pour reprendre l'expression de JASPERS, en le paraphrasant, s'il n'y a pas d'origine, il n'y a pas de chernin. Le but du voyage demeure incertain. La trajectoire vitale se perd ou dévie. La psychologie dynamique décrit bien cette recherche de personnalité d'emprunt au travers d'identifications diverses. L'engouement,
(11) Karl JASPERS,Philosophie (trad. J. HERSCH), Springer, Heidelberg, 1986.

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la mode, facilitent l'émergence de personnalités as if, selon l'expression d'Hélène DEUTSCH, reprise de l'ouvrage de VAIHINGER (12). L'emprunt essaie de masquer la pauvreté personnelle, la source de référence supposée est un artifice qui permet de vivre. Mais cette mystification existentielle réussit rarement. Parfois, d'autres méthodes pour retrouver une origine sont employées avec plus d'efficacité. Le modèle en est sans doute le voyage de LIVINGSTONE la recherche des sources du Nil. à Le chemin ne part pas de l'origine mais va vers l'origine. Au départ est l'hypothèse dont on voit bien que la grandeur est dans la fragilité. Ce que LIVINGSTONEdémontre est qu'il est possible de passer de l'hypothèse d'une origine à la pré~ sentation de cette origine. Quant à STANLEY, sa recherche est beaucoup plus ambiguë puisqu'elle vise d'abord LIVINGSTONE lui-même et secondairement la réalité des hypothèses que l'explorateur avait formulées à propos des sources du Nil. On voit la valeur d'entraînement que cette quête de l'origine peut avoir sur l'autre. On n'a pas assez insisté sur l'importance de cette recherche ensemble, mais ce que cherchaient LIVINGSTONEet STANLEY n'était sans doute pas la même origine.

L'attente de l'origine
Est-ce que le grand retour que suppose la saisie de l'origine ne serait pas le gage d'une paix de l'esprit, et même plus encore la joie d'Ulysse? Dans une controverse amicale qui opposait Romain ROLLAND à FREUD, l'écrivain protestait contre le réductionnisme de FREUD à propos du sentiment religieux perçu et décrit par lui comme une régression, le résultat d'une infantilisation, remplaçant l'exercice du moi adulte par une effusion sentimentale. Romain ROLLAND, à cet égard, évoque la réalité d'un sentiment océanique désignant par là une plénitude, cette harmonie, cette satisfaction douce et discrète que peut éprouver l'homme dans les cir(l2) VAIHINGER H., The Philosophy of « As If », a System of the Theoretical, Practical and Religious Fic/ious of Mankind. Harcourt, Brace et Co, New York, 1924. La traduction anglaise a été faite suivant la sixième édition allemande du philosophe de Tübingen. Le contenu initial en était une thèse inaugurale, soutenue en 1877, publiée en 1911 et progressivement enrichie.

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constances hees à l'amour, au mysticisme, à l'épreuve de la solidarité. C'est que pour l'homme, l'origine est un utérus. L'origine est aussi le ventre maternel avec une nostalgie que rien ne saurait effacer tant elle est entretenue, tant cette référence reste puissante, même chez les êtres les plus déshérités. L'attente de l'origine est ainsi liée à la quête anxieuse des racines. Elle fournit une sorte de vision rétrospective (certains diront une illusion) d'un état où l'être n'est pas seul et peut éprouver à chaque seconde la protection et le soutien dont il a besoin pour faire son chemin. L'origine est aussi le lieu où, comme les petits oiseaux de la parabole, la nourriture ne peut manquer. Tout un ensemble d'images ou de fantasmes liés à cette condition édénique sont ici rassemblés. Sans doute, est-ce une raison de plus pour justifier l'intense résonance émotionnelle que nous avons déjà évoquée. L'origine échappe à la dévalorisation de ce qui est qualifié de primitif. Il n'est pas légitime de l'évaluer par rapport à un progrès ultérieur comme le fait CONDORCET, puisque tout part de là. Il s'agirait plutôt d'un état d'innocence (13) avant la chute ou les parcours déviés. Tout près des origines, il y a sans doute les races monstrueuses (HÉSIODE), les géants, les êtres difformes (LUCRÈCE), les prodiges (Jean CÉARD). Mais l'origine, elle-même, échappe à cette dénonciation et au grand carnaval des formes (14). Elle serait plu-

(13) « Lorsque, selon le chapitre 19 de l'Evangile de saint MATIHIEU, le Christ se réclame de l'origine, il n'entend pas avec cette expression indiquer seulement l'état d'innocence originelle comme horizon perdu de l'existence humaine dans l'histoire. Aux paroles qui franchissent ses propres lèvres, nous avons le droit d'attribuer, en méme temps, toute l'éloquence du mystère de la rédemption. » (JEAN-PAULII, lac. cil., p. 35). Le Saint-Père remarque aussi la condition originelle de solitUde de l'homme, sa participation à la mise en ordre du monde puisqu'il a la charge de donner leurs noms aux animaux (p. 41). (14) Jean CÉARD, la Nature el les prodiges, l'insolite au XVI' siècle en France, Drol, Genève, 1977, p. 210, se référant à l'hymne de RONSARD,montre qu'il commence par une genèse: « celle-ci a pour objet de définir un ordre originel du monde dont Dieu qui l'a créé a "la maîtrise" ». Citons cet hymne VII : « Quand l'Eternel bâtit le grand palais du monde Il peupla de poissons les abîmes des ondes, D'hommes la terre et l'air des Démons, et les cieux D'anges à seule fin qu'il n'y eût point de lieux Vides en l'Univers et selon leurs natures Qu'ils fussent tous remplis de propres creatures. » (Les Démons, vv. 120-126.) Aussi, dans l'hymne de la Justice, Clémence « à J'œil paisible et doux» s'efforce d'apaiser le courroux divin:

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