Les origines méconnues de nos lycées professionnels

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Cet ouvrage décrit les lycées professionnels et l’image négative qui leur sont attachées en permanence.
La première partie de l’ouvrage est purement historique, retraçant l’histoire des Centres de Jeunes travailleurs et l’évolution des centres d’apprentissage en CET, enfin en lycées professionnels. La seconde partie est une analyse complète de tous les centres et de leurs méthodes pédagogiques, et comprend également des témoignages. La fin de cet ouvrage est consacrée à une réflexion quant au devenir des lycées professionnels, en concurrence continue avec l’apprentissage contrôlé par les entreprises et réalisé en alternance.


Publié le : lundi 12 août 2013
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EAN13 : 9782332579959
Nombre de pages : 462
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PREMIERE PARTIE

LA NAISSANCE DE L’ENSEIGNEMENT PROFESSIONNEL PUBLIC

Dédicace

 

 

Dédicace.

A mon père, né en novembre 1919. Toute sa vie il fut ouvrier charcutier. Il connut l’apprentissage artisanal, inaugura les premiers Chantiers de la Jeunesse et m’apprit que l’école est une chose trop importante pour que l’on n’y aille pas avec passion.

A Madame G. récemment décédée, qui, par modestie, a voulu rester anonyme et à mes élèves des lycées professionnels, pour lesquels, pendant plus de trente ans je fus « La Profesora de español ».

Remerciements

A tous les collègues du Tinal, du Centre d’Apprentissage, Collège d’Enseignement Technique, Lycée d’Enseignement professionnel de La Colline, qui ont accepté de me parler de leur expérience et de me confier quelques-uns de leurs écrits.

A tous les Proviseurs du LPR « La Colline », au cours de ces soixante ans d’histoire, pour les écrits qu’ils ont laissé et particulièrement, ceux avec lesquels j’ai travaillé depuis 1971, pour leur collaboration et leur soutien : Mme Lubin Colette, Glaudis Claude, Maka Claude et Pioch Charles.

A mes amis Antoinette et Robert Sauvezon, pour leurs encouragements, conseils et relecture.

A ma sœur, Michèle BERRY, pour son travail sur la mise en page, et la typographie de mon manuscrit.

La photo de couverture est tirée d’un reportage de Midi Libre au centre d’apprentissage de La Colline, à Montpellier le 14 septembre 1954 sous le titre : « la rentrée du technique fut un parfait fiasco » fiasco parce que les familles d’ouvriers agricoles de la viticulture avaient besoin de bras pour vendanger. La rentree fut reportée de 15 jours à l’évidente satisfac­tion de ces jeunes filles ! Remerciements à Midi Libre.

Avant-propos

Où va l’enseignement professionnel ?

Lorsque après une licence d’espagnol, j’ai choisi de passer les concours d’enseignement, je me suis définitivement orientée vers l’enseignement professionnel. Mon entourage, mes amis d’alors, passaient le CAPES ou l’Agrégation, ils me faisaient remarquer que le Collège d’Enseignement Technique, c’était difficile et peu gratifiant : je me suis obstinée. Ce public m’intéressait, peut-être parce qu’il était proche de mes origines sociales, de ce qui m’avait révoltée en 1968, à savoir que nous étions si peu nombreux de fils et de filles d’ouvriers dans nos bien classiques universités !

J’y ai découvert un public passionnant, une grande liberté pédagogique : tout était possible et l’on pouvait tout essayer, pourvu que « ça marche ». En langue, nous pouvions travailler de pair avec le professeur d’atelier pour acquérir le vocaulaire de la profession. Mais ces élèves, pas toujours faciles, auxquels « il ne fallait pas parler comme un dictionnaire », l’expression est bien la leur, s’intéressaient à une foule de choses, à condition de partir de là où ils en étaient. Je ne citerai qu’un exemple : « Picasso, ce mec, il sait pas peindre. » A partir de la remarque d’une petite fille, qui l’accusait précisément de cela, nous sommes parvenus àétudier et présenter des tableaux, au point qu’ils ne voulaient plus le lâcher ! Comme j’enseignais aussi le français, j’avais travaillé sur « la mémoire » et pour répondre à la question que posaient les apprentis boulangers d’alors : « qu’est-ce qu’il avait avant les CET ? » Je me suis plongée dans les quelques archives rescapées de la démolition, afin de retracer, après consultation des archives locales, dans les grandes étapes de la vie de notre CET. J’avais également, invité les principaux acteurs de la naissance des CET, que j’avais connus, au cours des années soixante dix.

De nombreux points obscurs restaient à élucider et l’an 2000 approchant, je me suis attachée à écrire cetteHistoire de La Colline par ceux qui l’ont faite, actuellement à la disposition de tous.

De réformes en réformes, le CET est devenu lycée, mais un lycée pas tout à fait comme les autres. N’avait-il pas vu le jour, sous le Régime de l’État français du Maréchal ? Ce fait est en tout cas ignoré par les jeunes professeurs, dont pendant dix ans, je me suis occupée. Certains élèves, dans leur spécialité, ont fait une carrière internationale, mais il n’est pas toujours glorieux de dire que l’on a été formé dans la voie professionnelle.

Actuellement, le Lycée Professionnel reçoit des jeunes du supérieur dans de nombreux Brevets de Techniciens, mais ce type d’établissement reste marqué, stigmatisé. Complètement intégré dans le système éducatif, il serait plus juste de dire avalé, englouti, il a perdu ce qui faisait sa spécificité : s’occuper d’un public défavorisé, lui faciliter une insertion… Mais à nouveau, en laissant sur le carreau des milliers de jeunes, dont personne ne sait que faire ! Les raisons de cette évolution sont complexes et multiples : l’histoire de ces établissements dits de premier niveau, reste encore un terrain vierge. Qui continue de déranger. D’aileurs on parle plutôt de lycées polyvalents, avec une voieprofessionnelle ; on ne dit plus « filière », trop connotée par la sélection. Ces trois voies, générales, technologiques et professionnelles, le ministère les voudrait d’égale importance, mais vouloir ne suffit pas…Les conditions sociales font le tri, et d’autant plus vite, que la sélection est plus précoce.

Avec la réforme 2005, le gouvernement veut pratiquement doubler le nombre de jeunes en apprentissage : une vraie révolution pour un pays où l’État, depuis plus d’un siècle, a la main mise sur la formation professionnelle et où les entreprises n’ont pas toujours joué le jeu. Cela ne ressemble-t-il pas à un désengagement de l’état ? Que deviendra l’enseignement professionnel, désormais privé de la taxe d’apprentissage ?

Telles sont les questions, auxquelles j’ai été ammenée à réfléchir au travers de ce cheminement, depuisLes origines méconnues de nos lycées professionnels en Languedoc-Roussillon.

Introduction

« La faute originelle », Volonté d’oubli
ou refoulement collectif ?

Mes recherches sur l’histoire du Lycée d’Enseignement Professionnel Régional de « La Colline » de Montpellier, où j’enseigne depuis plus de trente ans, me conduisirent, à « l’ancien noyau créé primitivement, Boulevard du jeu de Paume, et qui fut transporté en octobre 1946, dans une propriété louée à Madame Parlier, au lieu-dit « La Colline ». Telle fut donc l’origine de la création de cet établissement, selon Madame Bène, le premier Proviseur, fondatrice du nouveau Centre d’Apprentissage féminin.

Mais, ce « noyau primitif », sur la foi de plusieurs témoignages des anciennes, restées à « La Colline » et avec lesquelles j’ai travaillé entre 1971 et 1981, résultait en réalité du regroupement de deux structures, un centre d’enseignement ménager et l’atelier d’apprenties en confection-couture, du Boulevard du Jeu de Paume, dit aussi « Petit Atelier ». Ces deux structures étaient rassemblées, Avenue de Lodève, près du château de la Piscine. Les explications les plus précises donnaient vaguement : « en face, mais un peu plus haut, en montant vers Celleneuve, un peu avant le Petit-Bard » mais dans tous les cas, « au centre de jeunes travailleuses, fondé dans les années 1940 ou 1942,dans une propriété dite « Le Tinal », parfois « Tinel », mot provençal signifiant une salle à manger. La fondation réelle de ce centre, date ainsi que je l’explique dans « L’histoire de la Colline par ceux qui l’ont faite, » de juin 1941, sous le régime de Vichy.1

Deux années de longues et laborieuses recherches, dans les Archives départementales et municipales, auprès du cadastre, des acteurs de cette période, malheureusement peu nombreux aujourd’hui, furent nécessaires, pour me permettre de vérifier, corriger cette tradition orale et retrouver enfin la trace des premiers Centres de formation professionnelle, pour le Bas-Languedoc et le Roussillon. Ils furent appelés d’abord « Centres de jeunes inoccupés », ainsi que me l’expliqua Mademoiselle M., l’une des premières Guides de France, qui fonda le Centre féminin de Carcassonne. Plus tard, ces centres prirent, selon l’endroit, les noms de « Centres de jeunesse » ou plus souvent, en Languedoc-Roussillon, le nom de « Centres de jeunes » ou de « jeunes travailleurs ». Ils furent souvent impulsés et animés par des mouvements de jeunesse, tels à Montpellier, Moissons nouvelles, proche de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (la JOC), les Compagnons de France, et d’autres moins connus. Enfin, j’ai retrouvé localement, les preuves, de la transformation à la Libération, de ces centres en « Centres d’Apprentissage », par la circulaire du 7 mai 1945, issue du « Plan d’Alger » d’août – septembre 1944. Les Centres d’Apprentissage furent enfin dotés, mais fort tardivement, d’un statut le 21 février 1949. La confrontation des listes de ces nouveaux centres, parue au Journal officiel du 12 août 1949, avec celles des « Centres de jeunes », établies pour les années 1942 et 1943, sous l’occupation, avec les formations qui existaient à l’époque pétainiste, qui émanaient du Commissariat au travail des jeunes, fondé en avril 41, pour s’occuper de la formation professionnelle, permet d’affirmer que la plupart des Centres d’apprentissage de la Région étaient bien nés, sous le Gouvernement de l’Etat Français.

De ce patient travail, dans les dossiers poussiéreux de nos archives, les enquêtes auprès de toutes celles que je nomme les « les pionnières des lycées professionnels » – Je me suis intéressée d’abord aux établissements féminins, la mixité n’étant pas de règle dans ces établissements de la Région, avant le début des années soixante – est née l’idée de faire profiter la jeunesse des lycées professionnels, ainsi que les nombreux professeurs-stagiaires que j’ai accueillis, au fil des années, dans mes classes, de ce que, chemin faisant, j’avais découvert.

Puis j’ai rencontré les anciens, ceux des débuts des Centre d’Apprentissage, celles de l’équipe de Mme Bène, le premier proviseur jusqu’à la rentrée 1962/1963. L’équipe formée à la Libération, comprenait aussi certains des professeurs d’avant 1946, qui n’osaient pas parler de ce vécu dans les Centres de formation professionnelle de Vichy, qu’elles ont toujours appelés « Centres de jeunes travailleuses. », Je fus même choquée d’apprendre que certaines d’entre elles, pourtant appréciées de tous, continuaient leur activité, à un âge avancé, car leurs « services antérieurs », n’avaient pas été complètement reconnus ! Plus tard, à l’occasion de ce livre, l’une d’elle me fit part de son « humiliation » d’avoir été « rétrogradée »,2 comme elle disait, d’un statut de chef d’Etablissement, à celui de simple professeur, pour s’être occupée à Carcassonne, des plus démunies, celles qui, en Languedoc, souvent d’origine paysanne, formaient les bataillons de « jeunes inoccupées », que le gouvernement de Vichy rassembla dans les fameux « Centres de jeunesse ».

Je fis également la connaissance de ceux et celles, d’après 46, qui tous, à leur manière me racontèrent les débuts difficiles, le dénuement, le manque de moyens, mais aussi l’enthousiasme de ces Centres d’Apprentissage, devenus Collège d’Enseignement Technique, le 16 septembre 1960, après le plan Berthoin, puis Lycée d’Enseignement Professionnel le 28 décembre 1976, dans la foulée de la Réforme Haby. Et donc, établissement de second cycle. Les LEP furent à leur tour, transformés en Lycées Professionnels, après la création du Baccalauréat Professionnel, en 1985 et promus en principe, au même rang que les lycées d’enseignement général ou technologique. Voulus au départ, pour une population de jeunes chômeurs, non formés et situés hors du système scolaire, ils accueillent aujourd’hui des étudiants du supérieur, dans de nombreux BTS et les origines ont été oubliées. De ce passé refoulé, il reste des traces douloureuses parfois, pour les acteurs, sans doute inconscientes dans l’institution, au travers des représentations trop souvent négatives que véhiculent ces d’établissements ou des violences dont ils sont parfois le théâtre.

A l’Ecole Normale Nationale d’Apprentissage de la Ville Rose, Toulouse3, où en 1969-70, j’effectuais ma formation « de Professeur de Collège d’Enseignement Technique », je n’ai jamais eu de cours sur l’histoire de l’enseignement technique ! Nous étions les héritiers des Centres d’Apprentissage, fondés à la Libération en 1945 et c’est tout ! En 1970, Il régnait encore dans cette ENNA, le plus parfait silence sur cette époque de la guerre. Nous restions profondément attachés aux valeurs républicaines de « laïcités », avec un sens aigu de la mission qui nous était confiée, de former les jeunes gens et les jeunes filles « les plus défavorisés » de notre système scolaire.

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Tels les petits enfants qui questionnent toujours sur ce qu’il y avait avant, j’ai voulu consulter une bibliographie sur l’Histoire de l’enseignement technique professionnel auprès de Gérard Bodé, chargé de recherches au Service d’histoire de l’éducation à l’INRP/CNRS de Paris4. Je me suis aperçue que, en réalité, l’histoire de l’enseignement technique dit, « de premier niveau », est fort peu étudiée, qu’il n’existe pas à proprement parler, d’ouvrage historique sur l’origine des Lycées Professionnels5 et que, l’histoire de ces établissements est intégrée dans des études générales sur l’histoire de l’enseignement technique, où quelques pages sont consacrées aux quelques 850 Centres de Jeunes Travailleurs, qui, selon les historiens, sont devenus Centres d’apprentissage à la Libération. Même les monographies, sur tel ou tel aspect de la politique pétainiste : l’école, les femmes, la jeunesse, ne leur consacrent que quelques pages générales, trop souvent anecdotiques, que l’on ne sait guère où classer, car s’agit-il de l’Ecole ou la Jeunesse ?

Du côté officiel, l’ouvrage ancien, mais intéressant, car il date de 1954, donc des débuts des Centres d’apprentissage, dont il fournit un répertoire officiel en fin de volume : L’Encyclopédie de l’Education Française et ses deux volumes : l’Apprentissage et l’Enseignement Technique, publié en 1954, à Paris, aux éditions Rombaldi… Cet ouvrage officiel, reste également très discret sur les Centres de Formation Professionnelle de l’époque pétainiste. Il n’est jamais fait mention des « Centres de Jeunes Inoccupés », mais les « Centres de Formation de Jeunes Travailleurs ou d’Apprentis » du gouvernement de Vichy, sont très brièvement cités à trois reprises :

Au premier Chapitre : Formation et Développement de l’Enseignement Technique, par F. Renaudeau, Directeur de l’Ecole Normale Supérieure de l’Enseignement Technique, au paragraphe : « De 1919 à nos jours »,6 M. Renaudeau, tout d’abord, se réfère à la loi Astier.

« Cette charte de l’Enseignement Technique » et aux lois de l’entre-deux guerre qui la complètent, définissant à la fois les établissements sous la tutelle des municipalités, les organismes de contrôle, les cours professionnels et les textes sur la taxe d’apprentissage ou l’orientation, ainsi que la loi sur l’apprentissage artisanal, dites lois Walter-Paulin ; enfin le rattachement en 1920 de l’Enseignement Technique au Ministère de l’Education. L’Enseignement technique, dépendait jusqu’à cette date, avec les écoles pratiques, du Secrétariat au Commerce.

Arrivé à la période de 1939/1945, M. Renaudeau déclare :7

« Le gouvernement de Vichy, par la loi de 1941, s’efforça, il est vrai, en inventant des termes nouveaux : Enseignement ménager familial, Ecole nationale préparatoire à l’enseignement, […], de revenir à des formules périmées, et surtout de porter atteinte à la formation théorique des apprentis, des cadres moyens et des maîtres. Un commissariat Général à la Jeunesse,une Direction du travail des jeunes, furent chargés de l’apprentissage, et les liens avec l’Enseignement Technique furent dangereusement relâchés.

La Libération permit de revenir aux conceptions éprouvées d’avant la guerre. Le Comité de Libération d’Alger, avait dès 1943, attiré l’attention du pays sur la nécessité de réorganiser l’apprentissage. L’arrêté du 8 septembre 1944 supprimait le Commissariat Général à la Jeunesse et rattachait ces centres, à la Direction de l’Enseignement Technique. »

Plus loin, sous la plume de Louis Dumas, Directeur d’école, et Denis Forestier, instituteurs, Un important chapitre est consacré à « La Contribution des Instituteurs, à l’Enseignement professionnel ». Dans ce chapitre, est racontée l’étonnante aventure des Ateliers-Ecoles, directement issus de la pratique et des idées du Front Populaire. L’arrêté du 18 décembre 1931 définit ces établissements publics destinés à des adolescents, « désireux de suivre avec goût, des études concrètes, ayant à la base, la manipulation, la fabrication, les travaux pratiques. De tels esprits – disent les instructions – existent en assez grandnombre, ils sont loin d’être médiocres8 ».

Les idées des ateliers-écoles seront, il est vrai, largement reprises dans la réorganisation de l’apprentissage de l’après-guerre et nous en sommes également les héritiers, Mais le Front Populaire et Vichy n’étaient pas des termes porteurs et n’avaient pas trop leur place à la Libération : ils furent passés sous silence… Autre façon bien franco-française de ne pas assumer son histoire.

Les deux instituteurs écrivent également : « Avec la guerre et le régime de Vichy, on abandonna les ateliers-écoles, pour réaliser des « Centres de Formation Professionnelle » dont l’idée était née avant Vichy, et dont l’esprit fut dénaturé lorsque la France toucha le fond de la détresse. Les Centres de formation professionnelle de Vichy, conservaient quelque chose des ateliers, leur préoccupation officielle de donner un enseignement d’ordre professionnel et humain. Mais l’esprit en était différent, tout imprégné d’un complexe de subordination à l’égard du « chef » En outre, au lieu d’établir un programme en fonction de la psychologie des élèves, on avait simplement préparé une sorte de réduction du programme scolaire, du 2° degré, sans aucune référence à la nature de l’intelligencedes adolescents qui y étaient conviés. Aussi, peu d’instituteurs participèrent à ces centres, Ceux qui acceptèrent d’y enseigner, furent séduits, peut-être par l’orientation pédagogique du scoutisme qui y fleurissait. »

Les idées concernant le culte du chef sont bien évoquées par le témoignage de Madame G., monitrice d’enseignement ménager au « Tinal » entre 1943 et 44, puis à Lodève « Montjoie » ou encore, lors de sa formation d’une semaine dans l’Aude, près de Quillan, dans une école Régionale de « Cadres » où elle fut convoquée, quelques jours avant de prendre son poste. Elle disait alors l’impression qu’elle avait, « bien qu’appartenant au sexe féminin, d’avoir à faire son service militaire ».9

Cependant, l’acceptation d’enseigner dans de tels centres, de la part de jeunes filles qui, comme Candide – puisqu’elle se nomme ainsi – n’avait rien d’une fascination. Sortant d’une formation privée d’enseignement ménager et comme de nombreux jeunes, à la recherche d’un emploi, tout simplement pour manger, Madame G. n’avait ni le culte du chef, ni la vocation d’une cheftaine de scouts. N’oublions pas que l’année 1942 fut à Montpellier une année où le taux de mortalité fut le plus élevé depuis la guerre de 1914/1810. Il fallait manger et gagner sa vie. La question de la faim et de la nourriture au Tinal est également abondamment évoquée. Et puis, du moins en zone libre, Vichy c’était, pour beaucoup de français « Le Gouvernement de la France » et quel choix pouvait rester à ces jeunes filles ?

La troisième fois où ces Centres de Formation professionnelle du gouvernement de Vichy sont évoqués par l’Encyclopédie de l’Education française, c’est au chapitre de « l’Organisation de l’Enseignement Technique », chapitre qui nous donne une foule de renseignements sur les premiers Centres d’Apprentissage à la Libération : L’évolution démographique dès 1940 de l’Enseignement technique, tend à prouver que les autorités de Vichy ont dû également, parer au plus pressé, sans pour autant oublier la volonté évidente de Pétain d’affirmer les idéaux de la Révolution Nationale, cultivés depuis le début du siècle, par l’extrême droite française.

Selon un graphique du Centre d’Etudes et de Recherches de l’Enseignement Technique11, la population dans l’enseignement technique public passe de 20 000 élèves en 1920 à 40 000 en 1940 pour atteindre 150 000 en 1945.

Dans « Leur Histoire » Il est écrit au sujet des Centres d’apprentissage12 :

« Dans les années douloureuses du conflit, l’industrie en sommeil, laisse les jeunes en chômage etpour les recueillir, sont multipliés hâtivement les Centres de Jeunes Travailleurs.

Après la libération en 1944, la Direction de l’Enseignement Technique prend en charge ces 860 centres et leurs 65 000 élèves, et procède à un remaniement profond de leur organisation matérielle et pédagogique. Les centres d’Apprentissage étaient nés et la loi du 11 février 1949, établissait définitivement leur statut. »

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Peu satisfaite par cette évocation succincte et partiale, mais n’était-ce pas naturel juste dans l’après-guerre, dans un document officiel datant de 1953, préfacé par des ministres et des hauts responsables : M. André Marie Ministre de l’Education Nationale, M. Jean Masson Secrétaire d’Etat à l’Enseignement Technique à la Jeunesse et aux Sports, M. Albert Buisson Directeur Général de l’Enseignement Technique ? Je décidai de pousser plus avant mes recherches au sujet des Centres de formation de jeunes travailleurs. Tout en me demandant de quelle « Faute originelle », étions-nous issus, pour que cet « Héritage Maudit », (au sens étymologique mal-dit, plus exactement dans ce cas, non-dit) qui est pourtant le nôtre, soit aujourd’hui encore, passé sous silence ? Non seulement il ne reste que peu de traces de ces centres, mais les témoignages que j’ai recueillis et vérifiés un par un, sont difficiles à faire connaître et n’intéressent personne, pas même des organismes locaux, chargés de conserver une mémoire de nos établissements scolaires, comme si un « je ne veux pas savoir », venait empêcher de lever le voile.

Plus de 50 ans ont passé, presque tous les Ministres de l’Éducation ou grands Secrétaires d’Etat sous Pétain, sauf Abel Bonnard ou Jacques Chevalier, trop marqués par la collaboration, ont été acquittés13. Nombre de hauts fonctionnaires, sans parler de ceux que l’actualité a rendus tristement célèbres, MM. Bousquet ou Papon, et qui furent gravement « compromis » sous le gouvernement de Vichy, ont continué tranquillement une carrière politique, au nom de « La Continuité de l’Etat. ». Comme le déclare l’Historien Robert O’Paxton, 14 « La magistrature, la diplomatie, le corps préfectoral ont suivi la ligne du gouvernement en place, avec une fidélité tellement évidente, qu’on aurait escompté des révocations nombreuses avec la guerre, l’occupation et la libération… Or, à de rares exceptions près, ce sont les mêmes magistrats qui ont appliqué la loi des régimes qui se sont succédé ; c’est là un véritable tour de force. » Même si l’ordonnance du 9 août 44 déclare « nulles et non avenues, toutes les dispositions législatives de « l’autorité de fait. », Vichy a laissé des traces, affirme l’auteur, « là où les traditionalistes ont eu les coudées franches : la famille, la morale publique. » Nombre d’Institutions crées avant et sous Vichy, furent prorogées par le général de Gaulle, mais sur les Origines des lycées professionnels, que furent Centres de jeunes travailleurs, il subsiste un « non-dit » qui renverrait à une sorte de faute, à une culpabilité : être nés sous le régime de Vichy.

Cette « Faute originelle » n’est-elle qu’historique ? Bien sûr que non ! Tant d’autres choses nées sous Vichy n’ont pas subi cette amnésie, ce refoulement collectif. Malgré le rétablissement à la Libération, de la gratuité du secondaire et des Écoles normales supprimées par le Maréchal, parce qu’elles furent le vivier des idées du Front populaire honni, l’essentiel de la réforme Carcopino de 1941, ne restera-t-il pas en place à la Libération ? Si les Centres de formation professionnelle, dits aussi de jeunes travailleurs, furent intégrés dès 1945, avec un statut particulier dans l’enseignement technique, l’obligation pour les jeunes filles de l’enseignement ménager ne sera pas levée et, dans les domaines de la politique familiale et nataliste, l’essentiel des décrets pris par Vichy ne seront-ils pas entérinés ?

C’est donc ailleurs qu’il faut chercher la source de cet ostracisme, de cette méconnaissance. De plus, ces Centres d’apprentissage, s’ils furent à la Libération, intégrés dans l’Enseignement technique, ont toujours eu, une place administrative à part, du moins jusqu’à l’intégration de l’enseignement technique dans le système éducatif par le décret du 6 janvier 59, issu du plan Berthoin. Les Centres d’apprentissage devenus Collèges d’Enseignement Technique, restèrent trop souvent réservés à un public « en situation d’échec », « aux jeunes issus des milieux défavorisés », ainsi que le proclamait le slogan issu des idées de mai 68, en vogue au début des années 70, précisément lorsque j’effectuai ma formation de professeur de CET à L’ENNA de Toulouse : « Le CET c’est déjà l’usine ! » Il semble bien que, ni l’élévation au statut de lycée, ni la création du sésame Baccalauréat professionnel, n’aient réussi à modifier les images inconscientes que véhicule notre société, du lycée professionnel, des élèves qui le fréquentent, pour ne pas dire des enseignants qui y travaillent. Pourtant en presque trente-cinq ans de vie professionnelle, j’y ai rencontré nombre d’élèves et de profs heureux ! Le Lycée Professionnel est encore trop souvent présenté aux élèves, comme une menace : « si tu ne réussis pas au Lycée…», malgré de remarquables réussites pédagogiques. Quant aux enseignants, les actuels Professeurs de Lycées professionnels, deuxième degré, les PLP2, grade et diplôme équivalents à ceux des certifiés, titulaires d’un CAPES, ne sont-ils pas dans la même cuvette, un peu « jetés avec l’eau du bain », pour reprendre un proverbe chinois, je crois. L’Administration et certains syndicats enseignants, ne leur reconnaissent pas toujours le droit d’enseigner sur des postes menant aux baccalauréats technologiques, alors que l’inverse est possible, voire fréquent car beaucoup de lycées techniques sont polyvalents à la fois professionnels et technologiques. Alors défense de mesquins intérêts catégoriels, souci de préserver « ses » postes ? Certes, il y a de cela…Mais pas seulement.

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La source de cette amnésie nationale pour ne pas dire déni collectif, serait peut-être à rechercher précisément dans l’idéologie des Pères fondateurs de cette fameuse Révolution Nationale, le Maréchal et ses hommes, à l’origine du développement de ces établissements ? Et nous, les descendants, pour reprendre les mots du Maréchal, « payerions des fautes qui ne sont pas les nôtres » ? N’est-ce pas en effet, dans la notion de « Travail » qui, ne l’oublions pas, fut le premier mot du triptyque « Travail, Famille, Patrie » par lequel le Maréchal confisqua la devise républicaine « Liberté, Egalité, Fraternité », un travail manuel, posé comme un acte de rédemption, de la longue litanie des supposées fautes de la nation, contre la Famille, à cause de la dénatalité, et contre la Patrie mise à mal par le Front populaire, qu’il faudrait en rechercher la source ? Le Travail est en effet le vecteur privilégié de la rédemption, par l’effort, l’esprit de sacrifice, et le renoncement au plaisir qu’il suppose. Les premiers mots du Maréchal lors de l’Appel du 23 juin 1940, ont été largement commentés : « L’Esprit de jouissance l’a emporté sur l’esprit de sacrifice. On a revendiqué plus que l’on a servi. On a voulu épargner l’effort, on rencontre aujourd’hui le malheur. »15

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Le refoulement de cette double faute originelle, n’est-il pas lui aussi, condamné à faire éternellement retour sous la forme de symptômes 16qui viennent perturber les reconstructions défensives que le sujet avait mises en place, ainsi que l’explique également toute l’expérience clinique de la psychanalyse. Aussi, force n’est-il point de nous demander, si la désaffection, qu’il faut quand même relativiser de la jeunesse pour ce type d’enseignement et de professions manuelles, pourtant porteuses de débouchés, n’est pas l’une des formes de retour du symptôme. De même, l’expression de la violence, dont l’actualité égrène le chapelet, jour après jour avec…un peu…la même complaisance que le Maréchal, n’en serait-elle pas une autre manifestation ? La cure analytique démontre également que le passage à l’acte contre soi-même (suicides, conduites à risques chez nos adolescents, alcoolisme et drogues) ou contre autrui, surviennent chaque fois que le sujet n’est pas reconnu dans ses désirs propres. Cette désaffection de toute une société, ne plongerait-elle pas aussi, quelques « méchantes racines » dans une conception d’un « Travail-Rédempteur » de la faute originelle, incapable de mobiliser et d’enthousiasmer notre jeunesse, conception en tout cas antérieure, mais réactualisée et mise en acte par le régime qui donna naissance à nos actuels établissements ? La question en tout cas reste posée.

Ce serait pourquoi, depuis la création des Centres d’Apprentissage jusqu’à celle de nos actuels Lycées Professionnels, il est incessamment question de « revaloriser », d’éviter « cette terrible logique de l’échec, qui fait perdre l’estime de soi, et avec elle le respect des autres, [qui] est sans doute à l’origine des comportements déviants », ainsi que le déclarait, M. le Ministre de l’Education, Luc Ferry, en mars 2003, constatant que, en 2002, « 158 000 jeunes avaient quitté le système scolaire, sans diplôme ou sans qualification… » et parmi eux, « 7 %, des jeunes quittent encore l’école, sans avoir atteint le niveau minimal de qualification, c’est à dire, selon les critères de l’Éducation nationale, le niveau V (niveau d’un CAP ou d’un BEP) »17

Une telle revalorisation ne passera donc que par la conception d’un travail et d’un enseignement vécus comme un épanouissement de la personne humaine. Le bonheur de quelques réussites que j’ai présentées en conclusion du dernier chapitre de cette « Histoire de La Colline, par ceux qui l’on faite », sous le titre : « Que sont nos anciens devenus ? »

sont là pour dire aussi que la pulsion de vie est finalement plus forte. Malgré les intentions d’endoctrinement et d’utilisation de la jeunesse qui, sous le régime du Maréchal, ont permis le développement des Centres de formation professionnelle, ces Centres ne sont pas une honteuse parenthèse ; ils font partie intégrante de notre héritage, ils ont contribué pleinement à la démocratisation du système scolaire, grâce aux pulsions de vie qui sont l’apanage de la jeunesse. Il ne s’agirait donc pas de l’une de ces « pirouettes de l’Histoire », aboutissant, on ne sait trop par quel hasard, à des résultats contraires à ceux qu’escomptaient les auteurs des principales réformes de l’enseignement sous Vichy : Jérôme Carcopino en 1941 et Abel Bonnard à partir de 42, jusqu’à la Libération. Encore faut-il assumer pleinement son histoire et oser la reconstruire sans rien en omettre.

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