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LES PARCOURS DE VIE DES FEMMES

240 pages
Au fil de cet ouvrage, sont abordées les questions de pouvoirs, à travers les femmes élues ainsi que les militantes associatives. La distribution des rôles au sein des métiers est analysée à partir de deux secteurs à grande majorité féminine : le travail social et l'univers des employées. La pluralité des rôles dans le cadre familial n'est pas oubliée : rôles de mère, de conjointe, de fille, sœur, belle-mère, belle-fille...
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Les parcours de vie des femmes
Travail, familles et représentations publiques

CoUection Travail du Social dirigée par Alain Vilbrod
La collection s'adresse aux différents professionnels de l'action sociale mais aussi aux chercheurs, aux enseignants et aux étudiants souhaitant disposer d'analyses pluralistes approfondies à l'heure où les interventions se démultiplient, où les pratiques se diversifient en écho aux recompositions du travail social. Qu'ils émanent de chercheurs ou de travailleurs sociaux relevant le défi de l'écriture, les ouvrages retenus sont rigoureux sans être abscons et bien informés sur les pratiques sans être jargonnants. Tous prennent clairement appui sur les sciences sociales et, dépassant les clivages entre les disciplines, se veulent être de précieux outils de réflexion pour une approche renouvelée de la question sociale et, corrélativement, pour des pratiques mieux adaptées aux enjeux contemporains.

Déjà parus Eliane CARIO, Le malade mentale à l'épreuve de son retour dans la société. Fabrice DHUME, RMI et psychiatrie. Raoul LÉGER, La colonie agricole et pénitentiaire de Mettray. Claire JOUFFRAY, L'action sociale collective en collège. Valérie SCHMIDT-KERHOAS, Les travailleurs sociaux et le droit pénal. Camille THOUVENOT, L'efficacité des éducateurs. Charlotte LE VAN, Les grossesses à l'adolescence. Normes sociales, réalités vécues, 1998. T. CARREIRA, A. TOMÉ, Éducation au Portugal et en France, 1998. Brigitte JUHEL, L'aide ménagère et la personne âgée, 1998. J. Yves DARTIGUENA VE, J-François GARNIER (dir), Travail social: la reconquête d'un sens, 1998. René SIRVEN, De la clinique à l'éthique, 1999. Emmanuel JOVELIN, Devenir travailleur social aujourd'hui, vocation ou repli ?, 1999. Pierre NÈGRE, La quête du sens en éducation spécialisée, 1999. Conservatoire National des Archives et de l'Histoire de l'Éducation Spécialisée, Elles ont épousé l'éducation spécialisée, 1999 Sophia ROSMAN, Sida et précarité: une double vulnérabilité, 1999. Mario PAQUET, Les professionnels et les familles dans le soutien aux personnes âgées dépendantes, 1999.

Sous la direction d'Anne GUILLOU et de Simone PENNEC

Les parcours de vie des femmes
Travail, familles et représentations publiques

L'Harmattan
5-7, roe de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L 'Harmattan Inc. 55, roe Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

@ L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8431-X

Introduction

Le présent ouvrage est composé de contributions consacrées aux places des femmes dans notre société, contributions qui ont fait l'objet de communications lors du colloque qui s'est tenu à Brest les 12 et 13 juin 1998. Organisées par l'Atelier de Recherche Sociologique de l'Université de Bretagne Occidentale, ces journées ont initié un cycle de rencontres qui traiteront prochainement des femmes et des nouvelles questions identitaires , à l'Université de Nantes cette fois. L'objectif de ce colloque était de rassembler des études, peu diffusées pour certaines, contribuant à la mise en lumière des vies de femmes selon plusieurs approches disciplinaires. L'approche privilégiée est celle du travail des femmes, travail compris dans sa pluriappartenance aux mondes de la famille, des activités professionnelles et des divers rôles et places publics. Nous avons choisi de développer cette analyse du travail des femmes sur la longue durée, en considérant qu'il est indispensable de tenir compte de la dynamique des temporalités pour problématiser les cadres sociaux du parcours de vie des femmes. L'un des débats publics d'aujourd'hui porte sur la réduction du temps de travail, or, il apparaît clairement que ne sont abordés ni les temps, ni a fortiori les contenus, des productions domestiques et des liens familiaux et sociaux très majoritairement entretenus par les femmes. L'invisibilité de leurs charges rend ce silence assourdissant au moment même où nombre de femmes soit travaillent moins de 35 heures pour assurer ce « travail d'à côté », soit arrêtent le travail salarié pour la production ménagère et de santé, « au bénéfice» d'une indemnisation de 5

cette pourvoyance familiale. Le retour du « familialisme contraint» (pour reprendre l'expression de Claude Martin) conduit bien sûr à un retour des « femmes au foyer». Le retour des hommes au foyer n'intervient, lui, que dans d'autres contextes et sous d'autres formes, à l'occasion des sorties d'activité, plus ou moins précoces (chômage et préretraite), ou à travers le maintien prolongé au foyer (le leur ou celui des parents) par retardement de l'entrée au travail. En introduction, Sylvette Denèfle met en perspective l'évolution des études relatives aux femmes durant les vingt dernières années en nous montrant comment le débat collectif et les recherches sociologiques se sont déplacés des questions privées, focalisées sur la sexualité et le partage des tâches entre les sexes, vers les questions de l'organisation de la vie en société et des rapports aux pouvoirs. Les propos qui succèdent sont classés en deux parties: la première est consacrée aux activités familiales exercées par les femmes à travers leurs places de mère, grand-mère, bellemère, fille et épouse. La seconde partie traite des activités professionnelles majoritairement féminines et des places et rôles publics des femmes ainsi que des images et représentations transmises par la production cinématographique. Le regroupement proposé, qui pourrait aussi être entendu comme la distinction classique entre sphère privée et sphère publique, ne doit pas conduire à cliver les deux domaines tant les logiques qui régulent les différents espaces et les différents moments s'entremêlent. C est bien la pluriactivité des femmes et la polyvalence, voire l'ambivalence, de nombre de leurs fonctions qui apparaissent tout au long des textes quelles que soient les places analysées dans les différents temps du parcours de vie. La première partie met en scène le travail des femmes dans la production du lien familial et son entretien dans

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différents moments du cours de la vie. Annie Dussuet analyse les différentes caractéristiques de la production domestique en mettant en évidence son invisibilité marchande mais aussi son invisibilité aux yeux même des femmes, des mères en particulier. Le travail nourricier, par exemple, est sensé aller de soi parce qu'il ne peut pas ne pas être fait, et, de plus, les femmes y trouvent du plaisir, qualité qui contribue à identifier de telles tâches non plus à du travail mais à des preuves d'amour. C'est bien aussi la nécessité de combler la vacance affective, ponctuelle, des pères qui conduit les femmes de marins, rencontrées par Yvonne Guichard-Claudie, à renoncer au travail professionnel car comme le dit l'une de ces femmes en évoquant ses enfants: « ils n'ont déjà pas le père! ». Pour autant, plusieurs femmes n'omettent pas de préciser les pressions de leurs conjoints: « Il n 'a jamais voulu que je travaille... Ce qu'il voulait, c'était rentrer et ne pas trouver la maison vide, savoir que quelqu'un l'attendait ». Comme l'écrivent Gilda Charrier et Philippe Lacombe, étudiant les relations établies entre les parents de jeunes enfants et les différents services de garde de leurs enfants: « le ferment nécessaire à l'éducation du jeune enfant reste celui de l'amour de la mère ». Les représentations de la « bonne mère contemporaine» ne s'éloigne que peu des modèles idéalisés issus de sa propre enfance. Aussi est-il intéressant de s'arrêter avec Françoise Le Borgne- Uguen sur les pratiques des grands-mères dont on connaît l'importance du travail dans la garde des enfants en bas âge. Si le modèle de la bonne grand-mère perdure dans l'identité de celles qu'elle dénomme les « ultra mamies », d'autres logiques, en rupture avec cette primauté de la reconduction du maternel, apparaissent dans lesquelles les femmes revendiquent du temps pour elles-mêmes, y compris par le biais de leur investissement dans le travail, salarié ou bénévole.

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C'est sur les liens d'entraide qui se tissent entre bellesmères et belles-filles que se penche Clotilde Lemarchant. Elle nous montre comment les liens consacrés par les lignées maternelles, s'ils sont souvent privilégiés, composent cependant avec les liens d'alliance et combien « la famille fonctionne encore largement au féminin» autour des services vécus dans la parenté. Cette perspective est prolongée par la contribution de Simone Pennec qui traite de l'exercice de la filiation à l'égard des ascendants. La filiation, souvent étudiée sous l'angle des relations entre jeunes parents et enfants, en particulier dans les situations de désaffiliation ou de suraffiliation, est ici analysée à travers les pratiques et les récits des filles à l'égard de leurs ascendants lorsque ceux-ci sollicitent leur soutien. La trame filiale réengage les femmes dans la production domestique ménagère et de santé, travail profane où il s'agit de se prouver « bonne fille» cette fois, et ceci généralement à l'égard de sa mère. l'ensemble de ces travaux d'affections obligées ne connaît que peu de répit, et pas de retraite, tant se cumulent les investissements familiaux tout au long de l'existence des femmes. La seconde partie de l'ouvrage nous transporte des espaces privés vers les espaces publics: ceux du travail, du militantisme et des fonctions d'élue et enfin celui des représentations cinématographiques. Le monde de l'activité professionnelle des femmes reste concentré dans certains secteurs d'activité même si l'on assiste à une pénétration régulière, mais lente, dans de nouveaux métiers. Les deux contributions traitant de l'exercice professionnel féminin abordent deux continents des métiers féminins: celui du travail social et celui de « l'archipel des employées» (selon l'expression d'Alain Chenu). A travers

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l'étude des relations de générations et de la segmentation des emplois, Michel Dupaquier présente un secteur d'activité majoritairement féminin, celui des services postaux à Rennes. L'article d'Alain Vilbrod dresse les contours d'autres fonctions traditionnellement dévolues aux femmes: celles du travail social. On note ainsi comment, et combien, les compétences domestiques transmises au sein de la famille sont transférées dans l'espace public pour l'entretien des liens sociaux, tout en restant marquées du sceau de l'invisibilité des qualifications domestiques comme le manifestent clairement les statuts et les rémunérations en vigueur dans ce secteur. Le travail professionnel n'est pas, bien sûr, la seule source d'existence publique des femmes, leurs rôles privés comportant aussi des scènes publiques. Les pratiques militantes permettent au femmes de sortir du foyer tout comme les mandats électifs. Ainsi Dominique Loiseau, à travers l'étude des mouvements associatifs de la région nazairienne, démontre comment « en militant, même à l'échelle du quartier, les ménagères dépassent, ou déplacent, les limites du privé ». Pour autant, c'est la fonction d'accompagnatrice qui est légitimée laissant encore l'épouse à la porte du salariat jusqu'aux années 70, et surtout 80, quand la poussée du travail féminin s'impose aux individus comme aux structures associatives. Cependant, l'assignation au champ du social et à l'espace du quartier se manifeste aussi lorsque les femmes investissent la place publique en tant qu'élues, désignation qui s'origine par ailleurs dans la délégation conjugale ou/et la transmission paternelle et qui n'est pas sans rapport avec l'âge de l'éligible comme nous le montrent les différents portraits tracés par Anne Guillou. Les propos de ces femmes révèlent aussi comment elles usent de ces espaces publics pour prendre leurs distances avec le travail domestique, tout en introduisant dans ces territoires de citoyenneté leurs propres conceptions de la chose publique.

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Mais les coulisses et les scènes du pouvoir ne constituent pas les seuls lieux où s'affichent les femmes. Le cinéma s'en empare et les met en scène, contribuant à la constitution des représentations collectives et les réfléchissant dans le même mouvement. Al' occasion du colloque, à travers la projection de son film Jean Epstein, Termaji ! la réalisatrice, Mado Le Gall, nous a révélé Marie Epstein, femme cinéaste et accompagnatrice fidèle de son illustre frère. Elle rappelle ici le travail de la femme cinéaste et les particularités de son compagnonnage de sœur. Passant des singularités de la fratrie Epstein à l'étude de la production cinématographique de l'après-guerre, Geneviève Sellier nous propose une analyse originale des figures de la femme tiraillée entre l'appel du travail et l'appel du foyer. Il est remarquable d'ailleurs que, dans la majorité des films, les métiers affectés aux femmes le sont dans les termes de la vocation et du sacerdoce au travers des fonctions d'institutrice, d'infirmière, etc. Mais, comme pour les femmes de marins évoquées précédemment, c'est l'amour conjugal et maternel qui renvoie les femmes du cinéma vers leur foyer pour y être des « bonnes », bonne épouse, bonne mère, etc. Le film L'amour d'une femme de Jean Grémillon tient lieu d'exemple à plusieurs titres. En effet, la jeune femme, médecin à l'île d'Ouessant et qui s'est liée d'amitié avec l'ancienne institutrice célibataire, rencontre l'amour d'un jeune ingénieur qui n'imagine pas qu'elle puisse continuer à travailler après leur mariage. Malgré les succès professionnels de la jeune femme, « aucun deus ex machina ne viendra lever les résistances masculines» et le film se termine sans happy-end familial. Mais, ce qui, plus encore, doit retenir notre attention, ce sont bien les résistances de l'ensemble social car. comme nous l'apprend l'auteure, ce « film maudit» ne trouvera pas grâce auprès des producteurs en 1954 ! Les communications à ces journées, loin d'épuiser les sujets abordés, ont surtout permis aux participants et aux

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chercheurs de repositionner la focale sur les nombreuses problématiques des rapports sociaux de sexe. Outre les questions d'actualité évoquées plus haut, d'autres corpus peuvent, à l'image de la production cinématographique dont nous avons pu apprécier la fonction de révélateur sociétal, enrichir le travail du sociologue. Ainsi, la littérature abonde en récits, mises en intrigue et en essais où la vie des femmes s'inscrit entre intimité, places familiales et places publiques. Et comment ne pas penser ici à Simone de Beauvoir dont les ouvrages: Le deuxième sexe, La vieillesse et Une mort très douce (où elle écrit une part de son récit filial) parcourent nombre des sujets traités dans les contributions qui suivent.

Simone Pennee Maître de conférences en Sociologie Université Bretagne Occidentale

Il

De la vie privée au monde du travail

:

changements de regard sur les.femmes dans le dernier tiers du XXème siècle

Le colloque Femmes: travail et cycles de vie qui nous a réunis à Brest en juin 1998 ramène à l'attention du monde scientifique la question des études sur les rapports sociaux de sexe et, parce qu'un tel thème n'est pas si fréquent, implique une réflexion rétrospective sur les évolutions dans ce domaine depuis son émergence. Mon propos ne sera pas de faire le bilan des changements dans la place sociale des femmes ni même celui des travaux scientifiques concernant les gender studies. Mais je voudrais plutôt m'interroger sur la façon dont ont été traitées les questions des rapports sociaux de sexe dans le dernier tiers de notre siècle.
Si j'ai choisi ce découpage temporel, c'est parce qu'il est celui de l'expression sociale massive de questions sur la place des femmes dans la société.

En effet, c'est dans le dernier tiers du XXème siècle qu'on voit l'ensemble social réinterroger les rôles de sexe. Et j'aimerais rappeler comment s'est manifesté cet intérêt. Mais c'est aussi dans cette période qu'a été modifiée très sensiblement la place des femmes dans l'ensemble de l'organisation sociale.

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C'est toujours dans ces trente dernières années que l'on a vu apparaître une production scientifique prenant ce champ pour objet. Enfin, il me semble que la façon de poser la question des rapports sociaux de sexe a changé durant ces trois décennies et j'aimerais considérer les formes et les avancements de ces changements à la toute fin de notre siècle.

Féminisme militant Il me faut préciser que ce qui m'intéresse ici, c'est l'émergence d'un mouvement social important qui a concerné une grande partie du monde occidental et non pas l'apparition des idées ou de la revendication féministe. Les historiennes ont en effet largement montré qu'une relecture du passé permettait de mettre en évidence des personnalités, voire des petits groupes militants, qui ont, dès le XVIIIème siècle, (mais vraisemblablement a-t-il également existé des précurseurs d'une remise en cause des rôles sociaux bien avant: on peut penser à Louise Labbé, par exemple) stigmatisé les normes sociales de sexe en mettant en évidence le statut mineur, pour ne pas dire de mineures, des femmes. Mais ce n'est pas de cela dont je parlerai. Ce qui est l'objet de mon propos, c'est le mouvement qui a concerné un nombre important de femmes et qui surtout a été relayé d'une façon considérable par les médias et que l'on a appelé le MLF1. Ce mouvement si spécifique de la seconde moitié du XXème siècle est tout à fuit lié aux grands changements sociaux de l'après-guerre, changements économiques, changements dans le système éducatif, changement dans les modes de consommation, etc. Son émergence date de la publication du Deuxième sexe mais son essor véritable a eu lieu en 1970.

1 Je ne reconnais évidenunent

pas l'appropriation

du sigle par un groupuscule.

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Sans revenir sur toute l'histoire de ce mouvement social sur lequel Françoise Picq, Monique Rémy ou les universitaires lyonnaises du Clef2, parmi d'autres, nous ont donné de belles pages, je voudrais souligner que ce mouvement, qui a eu, je le répète, un retentissement important, a été un mouvement de revendication, un mouvement militant. TI s'est totalement appuyé sur l'idée que les femmes, à travers le rôle qui leur était socialement assigné, subissaient des injustices. Or, ce sentiment, nouveau avec une telle extension sociale, me paraît totalement lié au basculement idéologique de l'après-guerre qui a considérablement déstabilisé les systèmes axiologiques traditionnels et en particulier les modèles du catholicisme. Ce que le mouvement féministe des années 70 a rejeté, c'est le rôle de la femme soumise, de la femme au foyer, de la femme dominée, de la femme interdite d'autonomie fInancière, sociale, sexuelle, familiale, etc. Et ce rejet s'est fait au nom des Droits de l'Homme, au nom de l'égalité, au nom des valeurs individualistes de la modernité. Or cette injustice proclamée s'est focalisée sur certains aspects de la condition des femmes dont il me semble que l'on peut faire une lecture sociologique. En effet, on peut dire globalement que c'est tout ce qui relève du privé, et même peutêtre plus exactement de la sexualité, qui a retenu toute l'attention dans les années 70. On a traité de la libération sexuelle, du plaisir féminin, de la contraception, de l'avortement, de la maternité, du viol mais aussi de l'enfermement domestique, de la soumission familiale, etc. Bref, le MLF s'est essentiellement occupé de la vie privée des femmes et il ne me semble pas qu'il y ait eu de très grands débats sur des questions relatives à la place sociale des femmes, dans l'enseignement, dans le travail ou dans la politique, par
2 Françoise Picq libération des femmes, Les années-mouvement, Paris, 1993 ; Mornque Remy, De l'utopie à l'intégration, Histoire des mouvements de femmes, Paris, 1990, Centre Lyonnais d'études Fémi1Ùstes, Chrornque d'une passion, Le Mouvement de Libération des Fenunes à Lyon, Paris, 1989.

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exemple. Evidemment ces questions transparaissaient dans les revendications de libération, de changement dans la position sociale des femmes mais elles n'étaient pas conceptualisées comme telles. On a dop.cune décennie militante où l'on voit le dépôt de gerbe à la femme du soldat inconnu, la mise en place des transferts vers l'étranger pour l'avortement, les manifestations pour la libéralisation du divorce, le rejet symbolique des soutiens-gorge, la mise en place des maisons de femmes servant en grande partie à l'hébergement des femmes battues, les grandes discussions sur la légitimité du recours à la justice dans les affaires de viol, etc. Curieusement, alors que les femmes du MLF étaient souvent des femmes qui venaient du militantisme politique d'extrême gauche et alors que quelquesuns des groupes d'extrême gauche ont cheminé, au moins partiellement, avec le Mouvement, ce qui a caractérisé cette revendication féminine ne s'inscrit pas très clairement dans une perspective sociale. Ce qui a été en jeu, c'est plus précisément un ensemble de normes, un système de représentations. On peut dire en effet qu'après la seconde guerre mondiale se réalise un modèle familial où les rôles masculins et féminins sont clairs: à l'homme de subvenir aux besoins du ménage, à la femme de tenir ce ménage. L'ensemble du contexte social, et en particulier l'univers économique, porte ce modèle "progressiste" où le travail masculin doit permettre l'ascension sociale des couples et où les progrès techniques doivent alléger les tâches domestiques dévolues aux femmes. D'une certaine façon, l'univers des femmes est alors quasi totalement familial et privé, ce qui est, entre autres, attesté par l'étiage du travail féminin dans les années 503.

3 Voir par exemple Christiane Cordero, Le travail desferr/TIles, Paris, 1994

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Et c'est donc là qu'elles vont lire d'abord les marques de l'injustice dont au moins deux facteurs macrosociologiques vont être des révélateurs. Je veux parler des modifications dans les formes dtemploi qui amènent la vague très importante de la tèrtiarisation et des évolutions technologiques qui appellent une main-d'œuvre de plus en plus qualifiée et donc scolarisée. Ces deux facteùrs, parmi beaucoup d'autres, me semblent avoir projeté les femmes vers l'école d'une part et vers le salariat d'autre part. Ces changements dont les années d'après-guerre sont l'amorce ne se lisent pas dans la représentation sociale immédiate, comme on vient de le souligner, mais ils seront porteurs des évolutions de la période qui nous intéresse ici. La place sociale dévolue aux femmes ne pouvait apparaître injuste qu'à des femmes scolarisées et informées d'une modernité égalitariste. Et c'est probablement pourquoi il faudra attendre l'arrivée à l'âge adulte des filles du baby-boom pour qu'on assiste à une revendication de changements globaux qui concerne plus qu'une élite sociale, c'est-à-dire les années 70. Mais il est très significatif que la revendication de changements porte essentiellement sur les normes de la féminité, sur la vie privée, sur les formes de la famille puisque c'est là qu'est alors la quasi-totalité des femmes. La décennie 70 est incontestablement celle du changement. Elle l'est par le renouvellement générationnel, par l'idéologie revendicatrice, par la prise en compte sociale de la parole féminine. Mais elle l'est surtout par l'entrée des filles à l'école, au lycée puis à l'université et par celles des femmes sur le marché du travail. De ce point de vue d'ailleurs, il reste à étudier comment les conceptions sociales de la nécessité d'une scolarisation massive ont supprimé le recours au travail des jeunes et donc impliqué l'offre d'un travail féminin et comment les crises économiques des années 73 et 78 ont entraîné l'obligation de ce travail pour éviter une précarisation liée aux modèles consuméristes du marché.

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La décennie silencieuse:

1980-89

Plus de problèmes

De même qu'on s'entend pour considérer que la fin de cette première phase militante d'intérêt pour la place des femmes dans la société coïncide avec celle de la décennie 70 (les dernières grandes luttes sont celles du vote définitif de la loi sur l'IVG en 1979 puis encore quelques temps après les luttes sur les femmes battues et le viol), il a été noté de nombreuses fois que dans la décennie 80 un grand silence s'est abattu sur les revendications des femmes. Une seule rumeur couvrait cet impressionnant et désespérant silence: "tous les problèmes sont résolus". On n'entendait plus parler des problèmes des femmes car on était passé dans une époque évoluée où de tels problèmes n'existaient plus. C'est des années 80 que date ce discours lénifiant qui a éparpillé les femmes et les a renvoyées à leur situation personnelle et individuelle. Ce grand silence après toutes ces années de paroles est celui qu'ont perçu les filles de la génération suivante. Pour elles qui devenaient adultes dans les années 90, le problème féministe était, à tous les sens du terme, de l'histoire ancienne.

Des changements

importants

Comment peut-on comprendre cette situation? Il me semble que, du point de vue de l'ensemble social, le positionnement des hommes et des femmes s'est modifié sensiblement entre les années 60 et les années 80. Ainsi, par exemple, il y avait en 1961, 61 000 bacheliers en France dont environ 40% de filles; en 1971, 143 700 bacheliers dont près de 51% de filles; en 1991, 596 710 bacheliers dont 54% de filles. Dès les années 70, les filles

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deviennent plus nombreuses à pouvoir accéder aux études supérieures que les garçons pour, en 1982, représenter 51% des étudiants. Autre exemple, en 1961, il Y avait 20 millions d'actifs en France dont 6,7 millions de femmes soit 33% de femmes, et, en 1994, 25 millions d'actifs en France dont 11,2 millions de femmes, soit 45% de femmes. Mais plus encore, 76,2% des femmes de 25 à 49 ans travaillaient en France en 1992. Ces chiffres bien connus montrent de façon explicite que quelque chose a fondamentalement changé dans la société d'après-guerre et que ce qui a changé relève de la structure sociale, du fonctionnement social. Alors que paradoxalement, ce qui a porté la revendication des femmes relevait quasi exclusivement de la représentation sociale, des idéologies, des images sociales. La réalité extrêmement complexe que je tente d'évoquer qui lie modifications infrastructurelles et superstructurelles, pour utiliser un vocabulaire passé de mode, me paraît indispensable à penser si l'on veut tenter de comprendre comment changent nos référents sociaux globaux.

La production

intellectuelle

Or, cette nécessité d'explication va caractériser aussi cette période de silence social car c'est dans ces années-là que vont paraître des travaux nombreux sur les rapports sociaux de sexe et la place des femmes dans la société. Bien évidemment, la réflexion n'a pas commencé à ce moment-là mais il est assez intéressant de noter que c'est des années 80 que date une très grande partie des travaux des sciences sociales sur les femmes. On peut y voir le délai nécessaire à la maturation des idées lancées dans les années antérieures, mais on peut penser aussi que des femmes dont certaines avaient été des militantes

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féministes, sont entrées à l'université et qu'elles y ont entrepris leur carrière, tout en déplaçant dans le monde scientifique les questionnements qui étaient les leurs. Si l'on peut rechercher un symbole de ce regard intellectuel sur la question des rapports sociaux de sexe, je pense que l'on peut dire que le colloque de Toulouse, fiIlancé
.

par les institutions publiques, "Femmes, féminisme et
recherche", en 1982 et l'ATP CNRS qui l'a suivi ont porté la visibilité de travaux importants qui se sont fait connaître ou ont pris un développement plus important dans ce cadre. Le financement public de recherches propres au monde savant me paraît significatif à la fois du silence social sur la quèstion des femmes et de la réflexion que les changements sociaux ont amenée. De façon significative, on peut dire que ces travaux qui se sont déroulés pendant la décennie 80 exprimaient un état, un moment de la réflexion. Par exemple, les axes de l'ATP s'intitulaient: "analyse critique de la conceptualisation des sexes; Femmes, état, droit et société; Mouvements de femmes, pratiques de femmes", etc. Si cette forme de reconnaissance institutionnelle est significative de l'attitude sociale dans les années 80, la fill brutale qui a été mise à ces programmes de recherche à la fill de
la décennie l'est tout autant.

Fin des années 80, fill des amusements, même scientifiques, on revient aux choses sérieuses. Et je ne surprendrai personne en disant que les choses sérieuses, c'est l'économie.

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La question des femmes dans les années 90 Les années 90 ont commencé, à un palier, à un seuil, pour ce qui concerne les femmes, aussi bien dans leur position sociale, que dans la place qui était faite socialement à leurs difficultés, qu'au niveau de la mise en place de cadres institutionnels de recherche. Pour résumer, je dirais: plus de mouvements sociaux féministes, un discours lénifiant sur la fin des problèmes de femmes et pratiquement plus de cadres de recherches sur les femmes. Et pourtant, cette situation zéro n'est pas un retour, un recul vers les années d'après-guerre car les femmes sont instruites et entrées dans le monde du travail, des chercheurs sont en place dans le monde universitaire et des travaux nombreux établissent un bilan des situations sociales faites aux femmes. Et c'est autour de ce bilan que va se repositionner la question des femmes dans la dernière décennie du siècle. Quel est-il ce bilan? Si je reprends schématiquement quelques données symboliques pour l'exprimer, je dirais: Dans les années 90, il y a 55% de filles à l'université mais 57% de filles en premier cycle et 43% en troisième cycle; 72% de filles en Lettres et 33% en Sciences. Il y a près de 12 millions d'actives dans les années 90, mais 76% d'employées pour 32% de cadres; 65% de femmes sur des stages ou autres contrats d'aide; près de 30% des actives à temps partiel pour 4,5% des actifs; 13% de femmes au chômage pour 8% d'hommes. Inutile d'insister, ces faits sont connus.

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Mais précisément il me semble qu'ils sont porteurs de changements de perspectives pour les questions relatives à la place des femmes dans la société, à l'heure actuelle. Le discours lénifiant a reculé sous la poussée de ces bilans navrants. Comment rendre compte de ces différences qui manifestement relèvent de la discrimination en niant leur existence même. Si le travail est au centre des préoccupations sociales, comment ne pas être saisi de l'irréductible inégalité faite aux personnes sur le seul critère du sexe? Il est d'ailleurs tout à fait significatif que ce soit sur cette question que se met en place, en 1995, un financement de recherches collectives d'importance avec la formation au CNRS d'un Groupement De Recherches intitulé Marché du Travail et Genre. Ce groupement de recherches a montré l'impressionnante vitalité de la recherche pluridisciplinaire sur les femmes, faite très majoritairement par des femmes. Mais il a montré aussi l'inscription sociale claire autour de la formation, la qualification, les conditions de travail, ses formes, les statuts d'emplois, etc. A l'heure actuelle, la Délégation interministérielle aux droits des femmes continue à faire de la question du travail son axe prioritaire et il n'est pas insignifiant que celle de la précarité et de l'exclusion en soit l'autre volet. Parmi les femmes, en tous cas parmi les étudiantes, la lecture des bilans a engendré une lecture en termes de discriminations et, me semble-t-il, une remise en question du "il n'y a plus de problèmes des femmes à notre époque". Dans l'ensemble social, où l'on considère que le politique modèle l'organisation sociale, comment ne pas noter qu'une autre réalité inégalitaire a relayé les revendications passées, celle de la place des femmes dans le champ politique. Cette question parvient même à faire l'unanimité (toute verbale, il est vrai) de nos politiciens de droite comme de gauche!

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Tout cela n'a évidemment pas beaucoup de conséquences immédiates sur les conditions de vie des femmes mais il me semble qu'un nouveau palier est franchi et, pour ma part, je me réjouis qu'on réentende ici ou là des propos sur les discriminations entre les sexes. En fait, la décennie 90 réinstaure un débat social sur les places respectives des hommes et des femmes dans la société. Mais ce débat a changé de nature. Il ne s'agit plus de dire l'aliénation quotidienne des femmes dans leur vie privée mais de considérer les discriminations qu'elles subissent dans une vie sociale où elles se sont installées, certes sur des positions difficiles, mais avec une continuité certaine. On ne discute plus des modèles de réalisation d'une féminité conçue comme plus ou moins "naturelle", on ne nie plus l'existence de difficultés sociales spécifiques aux femmes, on accepte les bilans, les mesures, les travaux sur les rapports sociaux de sexe et on pose la question de discriminations dans la vie sociale, dans la vie publique: dans le travail, dans le politique. C'est une évolution conséquente car c'est considérer comme un état de fait, sinon comme un droit, la position des femmes dans la vie publique et c'est accepter de constater que cette position n'est pas équivalente à celle des hommes. En passant d'un rejet des modèles identitaires de sexe que la société nous proposait dans l'après-guerre, à la remise en cause de l'inégalité de la représentation des femmes en politique, on est passé d'un positionnement privé des femmes à une position sociale. Et cette évolution, certes portée par les changements économiques, doit beaucoup aux bilans que les intellectuels ont conduits ces dernières années. Pour conclure, je soulignerai le fait que les changements sociaux ont porté des mouvements idéologiques puissants qui, pour ce qui est des femmes, ont d'abord mis

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l'accent sur l'incroyable différence de statut social entre les sexes. Il s'agissait d'une remise en question fondamentale de la construction identitaire de sexe et elle est passée par ce qui est l'expression même de la différence, la sexualité. Mais les activités sociales des femmes ont changé dans le même temps et les lectures de la discrimination se sont déplacées. Elles sont passées du monde privé au monde public parce que les femmes sont sorties de leur foyer pour entrer dans le monde social. Alors, les études sur les femmes ont amené à l'évidence les archaïsmes persistants et il me semble qu'on entre dans une nouvelle phase où l'on essaie de reprendre en compte la totalité des rôles féminins pour expliquer une discrimination que le discours dominant s'interdit de justifier. Partant, on voit une relecture du travail domestique, on réinterroge les formes sociales familiales puisqu'on sait que si la législation sur le divorce a bien progressé, elle laisse la place à la précarisation grandissante de familles monoparentales essentiellement féminines. Mais surtout, on pose globalement la question de l'accession indifférenciée des hommes et des femmes à toutes les positions sociales à travers le politique et les ajustements des textes de lois, même si l'on commence à considérer que ce qui a le moins changé sur toutes ces questions ce sont les mentalités. Je n'en prendrai pour exemple que le débat surréaliste récent sur la féminisation des noms de professions.

Les choses changent peu mais le déplacement des problèmes, le changement de perspectives à propos des discriminations de sexe, les changements de comportements sociaux dans le monde de la formation et du travail doivent nous amener à penser que nous ne sommes pas dans une phase de régression mais au contraire dans un"e phase de recomposition idéologique des modèles normatifs de sexe. J'espère que les intellectuels dans leur ensemble, et tout particulièrement les femmes, sauront prendre la mesure de

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