Les paysans dans l'état

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La famille gaulliste vit sur une nostalgie : celle des grandes lois agricoles Debré-Pisani de 1960 - 62. Depuis plus de trente ans, elle n'en finit pas de défendre le modèle d'agriculture issu de ces lois historiques et son principal bénéficiaire, le paysan-entrepreneur. En dépit d'une force électorale qui s'amenuise d'année en année, le monde agricole et ses organisations les plus représentatives, FNSEA et CNJA, gardent, aux yeux des héritiers du Général, un étonnant pouvoir de séduction. Cet ouvrage montre comment la "génération Debatisse" a permis à l'UNR de se démarquer de la droite traditionnelle et de contester le pouvoir des notables. Il explique aussi comment la politique agricole des années 1960 - 1970 a pu cautionner la doctrine gaulliste en consacrant la centralité de l'Etat, la participation des intéressés et l'objectif de modernisation. A travers l'histoire de la "cogestion" agricole, l'auteur réévalue donc le poids de la médiation politique dans l'affirmation d'un corporatisme sectoriel bien particulier. Une question se pose néanmoins aujourd'hui : à l'heure de l'épuisement du modèle productiviste et de la toute puissance de Bruxelles, le parti de Jacques Chirac n'est-il pas en train de perdre une part de son héritage ?
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EAN13 : 9782296298828
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LES PAYSANS DANS L'ÉTAT Le gaullisme et le syndicalisme agricole sous la ve République

Dans la collection "Alternatives rurales" Dirigée par Dominique Desjeux et Babacar Sail
Demièresparutions:
A. Adams, Sénégal. La terre et les gens du fleuve. Jalons, balises. A.-M. Hochet, Afrique de l'Ouest. Les paysans, ces "ignorants efficaces fl. D. Desjeux (sous la direction de), L'Eau. Quels enjeux pour les sociétés rurales? D. Sheridan, L'irrigation. Promesses et dangers. L'eau contre lafaim ? N. Eizner, Les paradoxes de l'agriculture française. L. Timberlake, L'Afrique en crise. La banqueroute de l'environnement. A.Cadoret (sous la direction de), Protection de la nature: histoire et idéologie. De la nature à l'environnement. E.Beaudoux, M. Nieuwerk,'Groupements paysans d'Afrique. Dossier pour l'action. P. Maclouf (textes réunis par), La pauvreté dans le monde rural. J. Clément, S. Strasfogel, Disparition de laforêt. Quelles solutions à la crise du bois de feu? R. Verdier, A. Rochegude (sous la direction de), Systèmes fonciers à la ville et au village. Afrique noire francophone. H. Lamarche (Sous la coordination de), L :Agricu/ture familiale T.l. Une réalité polymorphe. T.2. Entre mythe et réalité. B. Hervieu (Etudes rassemblées par), Les agriculteurs français aux urnes. B".Hervieu, R.-M. Lagrave (sous la direction de), Les syndicats agricoles en Europe. Y. Lambert, O. Galland, Les jeunes ruraux. D.Gentil, Mouvements coopératifs en Afrique de l'Ouest. Intervention de l'Etat ou organisation paysanne? "D.Gentil,Pratiques coopératives en milieu rural africain. M.-C. Guéneau, Afrique. Les petits projets de développement sont-ils . efficaces? M. Bodiguel, Le rural en question. Politiques et sociologues en quête

d'objet.
D. Desjeux, Stratégies paysannes en Afrique Noire. Essai sur la gestion de l'incertitude. Le cas du Congo. M.-D. Riss, Femmes africaines en milieu rural. V. Pfeiffer, Agriculture au Sud-Bénin: passé et perspectives.

Bernard

BRUNETEA U

LES PAYSANS DANS L'ÉTAT
Le gaullisme et le syndicalisme agricole sous la ve République

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

A. Guicbaoua, Destins paysans et politiques agraires en Afrique Centrale. Tl : L'ordre paysan des hautes terres du Burundi & Rwanda, T2: La liquidation du monde paysan congolais. Ledea-Ouedraogo, Entraide villageoise et développement. Groupements paysans au Burkina..Faso. StreitTeler & Mbaya, ZAïre, village, ville et campagne. Vincent, Manuel de gestion pratique es associations de développement rural du tiers monde. Tl : Organisation, administration, communication. T2 : Gestion financière. Bodiguel & Lowe, Campagne française, campagne britannique. J. Franquen, Agriculture et politique agricole en France et au Québec. G. Collomb, Du bon usage de la montagne. Touristes et paysans. M.Jollivet, Pour une agriculture diversifiée. Collectif, Les entrepreneurs ruraux, agriculteurs, artisans, commer.. çants, élus locaux. M.-C. Maurel, Les paysans contre l'Etat. Le rapport de forces polonais. D. W oronoff (éd.), Révolution et espaceforestier. B. Sali, Modernité paysanne en Afrique noire. Le Sénégal. R. Carron (G.E.M, présidé par), Pour une politique d'aménagement des te rritoires ruraux. I. Albert, Des femmes, une terre. Une nouvelle dynamique sociale au

Bénin.
D. Bodson, Les villageois. S. Taponier, D. Desjeux, Informatique, décision et marché de l'information en agriculture. M. Salmona, Les paysans français. Le travail, les métiers, la transmission des savoirs. B. Marquet, C. Mathieu, Paysans montagnards en Tanzanie.

J. Risse,

Histoire

de l'élevage

français.

O. Galland, Y. Lambert, Les jeunes ruraux. B. Bruneteau, Les paysans dans l'Etat. Le gaullisme et le syndicalisme agricole sous la Vème République.

@ L'HARMATTAN,

1994 ISBN: 2-7384-3026-0

Je tiens à remercier vivement tous ceux qui ont accepté de me livrer leur témoignage oral ou écrit, en particulier Pierre Abéguilé, Marc Bécam, Roland Boudet, Marcel Bruel, Gérard de Caffarelli, Michel Cazenave, Michel Cointat, Michel Debatisse, Lucien Douroux, Michel Dromigny, Raymond Dronne +, Jean-Pierre Dumans, Antoine Dupont-Fauville, Henri de Gastines, François Gourmelon, Alexis Gourvennec, René Groussard, François Guillaume, Claude LangladeDem oyen, Louis Lauga, René Le Rault de la Morinière, Charles Le Goasguen, Arsène Lechat, Alain Lecornu, Pierre Lelong, Bernard Mallet, Marcel Léon, Jean Méo, Jean Mou chel, Jean-Marie Paviot, Jean Pinchon, Edgard Pisani, Gabriel de Poulp iquet, Jean Ra vanel, Philippe Robin, Raymond Triboulet, François-Henri de Virieu, Xavier ZègreSauvain.

INTRODUCTION

Le Rassemblement pour la République ne manque jamais, en ces temps de crise agricole, de se poser comme le plus ferme défenseur de l'agriculture et des agriculteurs, qu'il s'agisse de démontrer sa capacité d'expertise en offrant une "ambition agricole" à la France 1, de s'insurger contre le "Munich agricole" dont se rend coupable, à ses yeuxi la Commission européenne dans les négociations du GATT ou d'offrir une brillante seconde place au président duCNJA dans la liste de ses candidats aux élections européennes de 1994. L'attention portée par le néo-gaullisme aux Intérêts du monde agricole peut sembler compréhensible. Que Iton considère la propension des agriculteurs à voir dans le leader du RPR la personnalité la plus proche des idées du général de Gaulle (58 % contre 44 %pour la moyenne des Français) 3 ou que l'on prenne en comvte l'ancrage terrien toujours plus marqué du vote chiraquien , la formation du maire de Paris peut se targuer d'être le gestionnaire obligé des attentes du monde des campagnes. On peut voir dans cet état de fait, une forme de reconnaissance à l'égard de l' "Etat-providence agricole" 5 édifié dans les années 1970 sous la houlette populiste du député de la Corrèze lorsqu'il occupait la rue de Varennes et l'Hôtel Matignon. On peut aussi y repérer une incidence du "moment néo-libéral" du RPR de la décennie suivante, dans la mesure
1. Rassemblement pour la République, L'ambition agricole, juillet 1990 (25 pages). 2. C'est l'expression employée par Jacques Chirac. Voir Le Monde du 8 décembre 1993. 3. De Gaulle en son siècle, Sondages et enquêtes d'opinion, Paris, Institut Charles de Gaulle, La Documentation française, 1992, p. 220. 4. Au premier tour de l'élection présidentielle de 1988, Jacques Chirac fait son
meilleur score chez les agriculteurs, en frôlant les 50 %

. Voir

Isabel

Boussard

et

5.

Bertrand Hervieu, "La terre vote Chirac", Journal des élections, n° 2, 1988 et Nonna Mayer, "La préférence chiraquienne", Ibid., n° 15, 1990. Claude Servolin, L'agriculture moderne, Paris, Le Seuil, 1989, p. 106. 9

où l'agriculteur entrepreneur productiviste y connut son heure de gloire avec l'arrivée, au ministère de l'agriculture du gouvernement Chirac, de l'un de ses hérauts les plus actifs, François Guillaume. Il est néanmoins légitime de rechercher plus avant, dans la préhistoire du mouvement chiraquien, les racines d'un lien aussi privilégié et de prendre en compte la ressource politique qu'a constitué, pour la postérité gaulliste,
la participation des jeunes agriculteurs des années soixante aux grandes orientations prises par la République gaullienne et pompidolienne. La rumeur des manifestations, les oscillations d'un comportement électoral, l'histoire d'un ballottage célébre, celui de l'élection présidentielle de 1965, ont occulté, sans nul doute, la place importante que les agriculteurs ont occupé au coeur du dispositif gaulliste. Si l'édification d'une agriculture hautement productiviste adaptée à la politique agricole commune a joué un rôle notable dans la spectaculaire croissance économique des années soixante, en permettant le' transfert rapide de la main d'oeuvre sous-employeedes campagnes, elle a été douloureusement vécue en retour par la masse agricole. Accélération de l'exode 6, concentration 7, stagnation du revenu moyen et endettement 8, les paysans ont payé un prix "monstrueux" comme l'a noté un jour, non sans une certaIne nostalgie, Henri Mendras 9. Il peut paraître légitime à cet égard de voir dans la politique économique gaulliste, une contrepartie du fameux "Je vous ai compris..." 10. "Colons" économiquement marginalisés, les paysans n'ont donc pas manqué de marquer, en bien des domaines, leur humeur et leur opposition. Le régime gaulliste inaugure ainsi "les plus mauvais rapports entre le pouvoir et les agriculteurs" dans l'histoire de la République 1. L'énumération des "provocations" du
.

6.

7.

8. 9. 10. Il.

S'établissant à - 3,5 % entre 1954 et 1962, le pourcentage de diminution annuelle de la population agricole passe à - 3,9 % entre 1962 et 1968 et à 5,7 % entre 1968 et 1975. Maurice Parodi, L'économie et la société française depuis 1945, Paris, Armand Colin, 1981, p. 82. De 1963 à 1975, le nombre d'exploitations chuta de plus de 27 %. John T.S. Keeler, "The corporatist dynamic of agricultural modernization in the fifth Republic", dans The fifth Republic at twenty, W.O. Andrews et S. Hoffmann {ed.}, State University of New York Press, Albany, 1981, p. 277. Les charges d'endettement se montaient à 44,6 % du revenu brut d'exploitation en 1960.. Elles atteignaient 168 % en 1976. Maurice Parodi, op. cft., p. 88. leM onde, 13 septembre 1977. Comme Ie note Stephen S. Cohen dans "Twenty years of the gauUist economy", The fifth Republic at twenty, op. cit., p. 241. Isabel Houssard, Les agriculteurs et la République, Paris, Economica, p. 76.

10

pouvoir qui générèrent autant de crises à répétition serait longue: suppression de l'indexation des prix agricoles en décembre 1958, refus de convoquer le Parlement en session extraordinaire sur les problèmes agricoles en mars 1960, lenteur de l'application des textes de la loi d'orientation en 1961, plan de stabilisation en 1963, intransigeance sur le prix du lait en 1964, politique de la "chaise vide" à Bruxelles en 1965, budget insuffisant en 1967, dévaluation monétaire en 1969, manque de fermeté sur l'établissement des prix communautaIres en 1971... Aussi, sans atteindre l'importance de la grève ouvrière, les manifestations paysannes donnentelles le ton du climat social de la Cinquième République avec, entre 1962 et 1971, 605 manifestations, dont 133 violentes, rassemblant 710 000 paysans 12. L'opinion p.aysanne à l'égard du gaullisme s'en trouve donc affectée. La paysannerie constitue, dans les années 1960, la seule catégorie véritablement flottante entre les pôles du gaullisme et de l' antigaullisme 13. Son antigaullisme pourrait même paraître assez cohérent si l'on considère la progression régulière du Mouvement de défense des exploitants familiaux (MODEF). Présent dans 21 départements lors des élections aux Chambres d'agriculture en 1964, le mouvement d'obédience communiste élargit sa clientèle au point de concourir dans 38 départements en 1967 et dans 65 en 1974 14. On s'attarde généralement par ailleurs sur le fait que la paysannerie est la catégorie la plus faiblement représentée dans la structure sociologique de l'électorat qui soutient le général de Gaulle le 5 décembre 1965 avec seulement 37 % d'intentions de vote contre 42 % par exemple pour les ouvriers 15, supputant par ce fait massif, le ballottage du premier tour. Et il est vrai que le PCP ne manqua pas de relever que la moitié des abonnés du journal La Terre, le plus grand tirage de la presse agricole du temps, se retrouve dans les 24 départements ayant donné la majorité à .Prançois Mitterrand 16. La sociologie électorale en arriva donc à opposer 109iguement les If
"paysans antigaullistes" aux" ouvriers gaullistes
.

7.

12. Marc Pinol, "Dix ans de manifestations paysannes sous la ve République 1971), Revue de géographie de Lyon, vol. 50, n° 2, 1975, p. 114 et 124. 13. Jean Charlot, Les Français et De Gaulle, Paris, Plon (IFOP), 1971, p. 53.

(1962-

14. M. C. Cleary, Peasants, politicians and producers. The organization agriculture in France since 1918, Cambridge University Press, 1989, p. 138. 15. Jean Charlot, op. cit., p. 73. de la section agraire du Comité central 16. Bulletin d'information janvier 1966.

of

du PCF, n° 30, des élections de

17. Mattéi Dogan, "Le vote ouvrier en France: analyse écologique 1962", Revuefrançaise de sociologie, VI, 1965, p. 438.

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Mais longtemps réticents ou peu sûrs, les agriculteurs en arrivent à participer largement à la fixation de l'assise sociologique du gaullisme en 1968-1969 contribuant ainsi à confondre les électorats présidentiel et législatif dès avant le départ du général de Gaulle 18. Voici venu en effet le te.mps d'un "surgaullisme relatif", qui d'environ 20 % supérieur à la moyenne nationale en 1968 passera en 1973 à plus de 40 % 19 .
Deux types d'explication ont pris en compte ce ralliement progressif et spectaculaire de l'électorat agricole à un mouvement politiquement embryonnaire dans les campagnes de 1958. Les uns s'arrêtent à l'évolution de la politique agricole et à ses effets de conjoncture; les autres ont trait au comportement socio-culturel conservateur des agriculteurs. L'adhésion paysanne au gaullisme suggérait en effet à bien des observateurs du temps, que la révolution rurale n'avait aucune incidence sur la vie politique des campagnes et, partant, sur leur carte électorale. Au colloque de 1970 consacré à "l'univers politique des paysans", le paysan gaulliste devient ainsi tour à tour un paysan "déconcerté" qui, devant l'obligation d'exprimer une préoccupation politique nationale, "se réfugie dans le vote traditionnel" 20 et un paysan qui épouse le ralliement de ses notables 21. En définitive, si le gaullisme maintient ses positions dans le monde paysan, c'est "pour avoir su, à une époque donnée, et aussi à la faveur de certains troubles, mieux incarner les valeurs traditionnelles de la droite" 22. Les valeurs d'ordre, d'autorité, de sécurité, épuisaient ainsi, sans grand débat, toute recherche sur les déterminants profonds d'une tentation gaulliste qui rendait pourtant l'opinion des jeunes agriculteurs particulièrement originale au sein de la caté~orie des jeunes de 20 à 35 ans tout au long d'une décennie 3.
18. Jean Charlot, op. cit., p. 74. 19. Robert Ponceyri, Gaullisme électoral et Cinquième République. Analyse d'une mutation politique (1958-1969), Thèse d'Etat en science politique, Paris, Institut d'études politiques, 1984, p. 558. 20. Maryvonne Bodiguel, communication présentée au colloque, citée par Yves Tavernier, "Les paysans et la politique" dans L'univers politique des paysans dans la France contemporaine, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1972, p. 112. 21. Yves Tavernier, art. cit., p. 113. 22. Pierre Rémy, "Le gaullisme et les paysans", dans L'univers politique des paysans, op. cit., p. 271. 23. L'indice de gaullisme des jeunes agriculteurs est le plus élevé de toutes les catégories de jeunes actifs. Il connaît ses sommets en mars 1960 (62 % contre 24 % pour les ouvriers) et en octobre 1970 (76 % contre 20 %). Jean Charlot, Les Français et De Gaulle, op. cit., p. 335.

12

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En s'attachant surtout à montrer la distorsion profonde entre le positionnement politique officiel des paysans, tel qu'il se révélait dans les consultations électorales, et le vécu souvent difficile de leur situation économique et sociale, ces analyses permettaient de conclure, sans grande difficulté, à l'importance primordiale des tendances lourdes de la "tradition". Comme l'a souligné justement Claude Servolin, une telle approche conduit tt à dénier aux p.aysans toute
conscience politique authentique, ou tout au moins à leur attribuer le même" retard" en matière de conscience politique 9ue dans tous les autres domaines de leur développement economique et social" 24. On en trouve toujours une illustration frappante dans le jugement de Michel Phlipponeau trouvant" aberrant" le décalage entre la vigueur et la force des manifestations paysannes bretonnes et un vote jugé conformiste au temps du gaullisme triomphant 25 . L'important était ailleurs. Il était d'abord dans l'importante dimension symbolique de la politique agricole définie en 1960 et dont le succès a tenu, au-delà des contraintes gestionnaires et des frustrations relatives qu'elles ont pu engendrer, à sa capacité à favoriser et à entretenir l'émer~ence de représentations positives au sein de la populatIon agricole (la "parité" par exemple). Il était ensuite dans le processus d'organisation de la paysannerie, dans l'institutionnalIsation de ses rapports avec l'Etat, phénomène de }'.ortée politique autrement plus profonde que les vicissitudes electorales et sur lequel le colloque de 1987 sur" les agriculteurs et la politique" a centré une part importante de ses travaux. En réduisant le gaullisme au rôle de simple gérant de l'éternel désir d'ordre de la paysannerie, on sous-estimait sans doute la séduction de certains de ses thèmes propres (modernisme, réformisme) mais on oblitérait surtout, l'ampleur de la médiation politico-idéologique que, contraints ou volontaires, l'UNR puis l'UDR ont dû assumer pour promouvoir et défendre les hommes de la "révolution silencieuse" . Cette médiation mérite donc d'être étudiée dans une relation étroite avec le contexte historique de la modernisation économique des années 1960. Elle gagne à être évaluée plus particulièrement à l'aune de son a~titude à articuler de manière efficace l'objectif de régulation (I intégration économique d'un secteur retardataire) et l'objectif de légitimation (la gestion du
24. Claude Servolin, "Les politiques agricoles", dans Madeleine Grawitz Leca dir., Traité de science politique, Paris, PUF, 1985, tome 4, p.159. 25. Dans Yves Lacoste, 1986, p. 382. Géopolitique des régions françaises, et Jean

tome 2, Paris, Fayard,

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déclin d'un secteur hautement symbolique). En 1966, Marcel Faure pensait que "l'en groupe accordera ses voix non à celui qui défendra le mieux les paysans mais à celui qui saura lui parler, qui saura se mouler, se modeler à la mentalité paysanne" 26. Or, la référence à un açriculteur technicien revendiquant hautement sa participation a l 'élaboration de la politique agricole, a nourri, dès les débuts de la Cinquième République, l'identité gaulliste. Elle en constitue même l'UD des paradigmes les plus achevés. Ce livre, issud 'une thèse de science politique, se propose donc de voir les événements fondateurs et les pratiques sur lesquels s'est construite cette référence, d'inventorier le système de représentations sur laquelle elle a prospéré, de définir les fonctions qu'elle a remplies pour le parti dominant des années soixante et ses héritiers des années postérieures. Si "élaborer une politique publique revient à construire une image de la réalité sur laquelle on veut intervenir" 27, l'étude de la politique agricole, la plus publique des politiques publiques, est étroitement tributaire de l'analyse des. représentations et des contraintes politiques qui pèsent sur sa mise en oeuvre. Le regard jeté sur la place qu'a occupée la "génération Debatisse" dans le discours et la stratégie sociale du gaullisme partisan peut justem~nt rendre compte du poids de ces facteurs politiques et idéologiques dans l'officialisation et la pérennisation du modèle de développement agricole français.

26. Marcel Faure, Les paysans dans la société française, Paris, Armand Colin,
1966, p. 195. 27. Pierre Muller, Les politiques publiques, Paris, PUF, 1990, p. 42.

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Chapitre 1

LE GAULLISME A LA CONQUETE D'UNE LEGITIMITE PAYSANNE

Le début des années 1960 est le théâtre de mouvements convergents. On y voit l'idéologie moderniste conquérir peu à peu l'ensemble du monde agricole, les jeunes agriculteurs s'élever dans les organisations professionnelles et le gaullisme s'enraciner dans les campagnes. En quelques années, les bouleversements qui affectent tant les structures agricoles que l'appareil de représentation de la profession, transfomient l'audacieuse avant-garde de jeunes" révolutionnaires" en interlocuteurs incontournables, et un parti gaulliste à l'électorat agricole quasi confidentiel en 1958, en interlocuteur privilégié des demandes paysannes quelques années plus tard 1. Dans l'intervalle, nombre de prétendants à la représentation politique de la paysannerie ont vu leurs positions s'éroder, voire s'effondrer complètement. Des voix agrariennes se sont tues après la déroute notabiliaire de 1962. Dorgères et Paul Antier ont sombré dans l'oubli. Le MRP, véhicule "naturel" de la volonté d'insertion politique des jeunes élites rurales, s'est vu déserter par tous ceux qui lui reprochaient ses timidités et son incapacité à offrir une
1. 6 % des agriculteurs votent pour l'UNR en 1958 ; ils sont 32 % à le faire en 1962. Voir Pierre Rémy, "Le gaullisme et les paysans", art. cit., dans L'univers politique des paysans dans la France contemporàine, op. cit., p. 258.

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troisième voie crédible entre le gaullisme docile et l'antigaullisme doctrinaire. Quant à la gauche, elle semble condamnée à gérer l'amertume des segments déclinants de la société paysanne. La surprenante mutation de l'électorat paysan, incite à inventorier les attitudes gaullistes face au mouvement de rénovation a~ricole. Si la représentativité duCNJA est venue de sa capacIté à donner à une majorité d'agriculteurs une vision du monde qui correspond à leur mentalité, en quoi la vision de l'élite agricole technicienne a-t-elle répondu aux attentes des différentes strates du rassemblement gaulliste? Il s'avère que la révolution silencieuse sert opportunément la quête gaulliste d'une nouvelle légitimité paysanne susceptible de lever l'obstacle des tenants de la vieille agriculture de maintenance, tout en satisfaisant ceux qui s'efforcent de concilier l'impératif de l'expansion avec la nécessité d'un enracinement électoral agricole.

L'obstacle des ultras de la terre
"Face à un mouvement qui joint la nostalgie du passé au sentiment de révolte simplificatrice, je peinerai à imposer la modernisation de l'agriculture cependant nécessaire pour conquérir l'avenir" 2. Si la "question" paysanne surgit avec les apparences d'une crispation anachronique pour Michel Debré, elle s'enracine profondément dans la conjoncture spécifique de l'installation de la Cinquième République. La suppression de l'indexation des prix agricoles en décembre 1958, la publication du rapport Rueff-Armand, qui dresse un tableau sans complaisance de l'état de l'agriculture, le refus marqué enfin, du Chef de l'Etat d'une convocation anticipée du Parlement sur les questions agricoles, en mars 1960 et en septembre 1961, constituent autant d'attitudes et de mesures novatrices qui entretiennent les réactions hostiles de la "profession" agricole. Les options prises par la Cinquième République traduisent et rendent plus concrets l'abaissement du Parlement et la remise en cause du mode de gestion corporatiste de l'agriculture. Mais en s'insérant dans une conjoncture particulière, celle de la fin historique du ca£italisme français d'Outre-mer, elles donnent une tonalité amplIfiée aux réactions
2. Michel Debré, Mémoires, tome l, Gouverner, Paris, Albin Michel, 1988, p. 73. 16

des tenants d'un certain ordre nagro-parlementaire", fédérés sous l'étendard de l' antig.aullisme. U Les "Anciens assiègent donc la citadelle gaulliste, mais c'est pour le plus grand bénéfice politique de ses défenseurs. En effet, tant par ses modalités, le recours à la tactique du groupe de pression, que par son discours, la thématique protectionniste et anti-expansionniste, la révolte paysanne conforte le carré des partisans du pouvoir dans la conscience gratifiante d'appartenir au "bon camp" de l'Histoire, celui du mouvement. Cadres de la "profession" agricole nostalgiques de la Corporation, notables fourvoyés à l'Union pour la Nouvelle République (UNR) par l'espoir d'une République paysanne, tous, par leur refus ou leur réserve à l'encontre du changement économique et politique, légitiment aux yeux de l'opinion moderniste, les fidèles de Michel Debré. En donnant de la voix, corporatistes et ultras de la cause paysanne vont offrir paradoxalement ses premières racines rurales à la République gaullienne.
LE MALENTENDU DE 1958

En se focalisant sur le caractère unilatéral et tactique de la revendication lancée par la FNSEA, qui demande un retour pur et simple à la mesure protectionniste de l'indexation, on se condamnerait à sous-estimer le ressort profond de la contestation paysanne de 1960. Pour une "profession" unanime, il faut profiter de l'ébranlement institutionnel de 1958 afin de réaffirmer le droit historique de la paysannerie à s'ériger en arbitre et en recours du jeu politique français. Il faut, de la même façon, modérer la mystique expansionniste de la république défunte et réaffirmer haut et fort la vocation agricole de la France. Comme l'avait remarqué L. Bodin et J.M Royer dans leur décryptage du vocabulaire de la France, le paysan ne cesse de prendre parti dans les querelles nationales et "revêtu d'une robe de mage, il traverse toujours l'ordre éternel des champs en somnambule hanté de vérités éternelles" 3 .

3.

L. Bodin et J .M. Royer, "Vocabulaire de la France", Esprit, 256, novembredécembre 1957.

17

La politique sous tutelle paysanne Les paysans rêvent tout haut d'un étrange Etat fort en 1958. Parce que, d'abord, rappelle Joseph Courau, "la politique agricole, plus que tout autre aspect de l'action gouvernementale, requiert la continuité et la durée. En second lieu, parce qu'un Etat faible est tout naturellement tenté, pour donner le change, d'intervenir dans des domaines qui ne sont pas les siens (...). Nous ne pourrons y faire face que dans la mesure où l'Etat sera rétabli dans ses prérogatives normales: celles d'un arbitre, dont l'autorité doit être indiscutable et indiscutée.C'est à cette seule condition qu'il deviendra pour nous un interlocuteur valable et que nous pourrons collaborer utilement avec lui" 4 . La vision de l'Etat développée par le président de la FNSEA s'inscrit sans conteste dans une ancienne tradition de pensée où il s'agit de confiner l'Etat dans ses fonctions régaliennes tout en désétatisant le pays. Appliquée à l'agriculture, cette conception impose le rétablissement du libéralisme économique en le doublant de la protection des paysans. Mais cette déclaration de Joseph Courau illustre aussi la prétention des dirigeants agricoles a peser. sur la politique nationale. La paysannerie juge l'Etat et évalue sa capacité à la défendre. A lire semblable déclaration, on comprend qu'après le référendum de 1958, certains leaders de la FNSEA aient considéré la Cinquième République comme l'obligée naturelle de la paysannerie. Rien d'étonnant non plus à ce qu'ils aient accusé le gouvernement de Michel Debré d'ignorer le cadre traditionnel de la collaboration entre l'Etat et le monde pays.an. Toutes les campagnes menées par la FNSEA en 1959 et 1960, soit pour demander le retour à l'indexation, soit pour réclamer une convocation extraordinaire du Parlement, illustrent bien cette volonté de réaménager selon les vues paysannes le nouveau cadre politique. Si l'interprétation "souveraine" de la Constitution que donne à cet égard le général de Gaulle le 18 mars 1960, pousse une partie de la profession agricole à rechercher une confrontation essentiellement politique avec le nouveau pouvoir 5, c'est un

4. 5.

L'Aurore paysanne, mars 1958. C'est l'option que propose notamment Joseph Courau et Fernand Vangraefshepe lors de la réunion du bureau national. Mais sous l'influence modératrice de Jean Deleau, la déclaration d'intention finale se contente de préciser que "le bureau laisse aux parlementaires élus du peuple souverain le droit de juger des 18

t même refus d un déséquilibre institutionnalisédans le dialogue t

entre I Etat et la paysannerie, qui soude tous les porte-parole
des cameagnes. Du journaldorgériste aux or~anes officiels de l'appareIl syndical agricole, une même ideologie paysanne conquérante somme le gaullisme de renouer avec la chaîne des temps et adjure l' UNR de ne pas commettre" sa première grande faute politique" en suivant aveuglément le chef de l'Etat 6. Une conviction profonde s'enracine au coeur de toute

population active, le monde paysan reste le grand régulateur de la vie politique nationale et comme tous les régimes qui l'ont précedé, la nouvelle République doit apprendre à vivre avec le pouvoir de veto de la paysannerie. Le nouveau régime ne doit-il pas son installation à la faveur des aspirations déçues du monde agricole? Oublie-t-il que c'est le peu de considération manifestée à son égard par la Quatrième République qui a fait basculer le monde paysan en 1958 ? Les nouvelles institutions sont ainsi, dans l'optique paysanne, destinées à contenir les élans d'une société politique au sein de laquelle "les groupements urbains jouent un rôle prépondérant, pour ne pas dire aberrant" 7 et à permettre aux paysans de "faire entendre leurs voix mieux que par le passé" 8. Alors, "si ce gouvernement veut être pris au serieux, il lui faut se souvenir que c est en condamnant un tel comportement de ses prédécesseurs qu'il est arrivé au pouvoir" 9. En refusant d'apporter à la question agricole toute la considération qui lui est due, l'expérience gaulliste se condamnerait à l'échec. "Chez nous, rappelle-t-on dans les rangs de la "profession", par la nature de notre sol et notre situation géographique, notre agriculture joue un rôle plus important qu tailleurs. Refuser de l'apercevoir sous son jour réel condamne à terme toute rénovation. Si sans cesse nous revenons sur le même sujet et réaffirmons les mêmes idées, t c'est que nous souhaitons le succès de I oeuvre entreprise sous la direction du général de Gaulle. Il est pour nous de toute évidence qu'elle échouera si les vérités que nous nous
t

It argumentation agricole: représentant près du quart de la

6. 7. 8. 9.

restrictions imposées au fonctionnement du régime républicain". Le Monde, 25 mars 1960. Terre nouvelle, 18 mars 1960. Le Journal de la France agricole, Il septembre 1958. Paysan breton, 28 septembre 1958. Terre nouvelle, 22 mai 1959.

19

acharnons. à défendre n'inspirent pas nos tout-puissants experts 10.
fi

Ce qui frappe, cfest la manière avec laquelle les représentants agricoles s'arrogent le droit de parler au nom de la nation tout entière. L'idéologie paysanne célèbre en effet avec émotion la liaison intime de l'homme avec sa terre, sa soumission à la Nature et la sagesse de ce dialogue millénaire. Soumission et sagesse régissant la vie de l 'homme enraciné dans son terroir, et au-delà, celle de la communauté soudée autour de ce terroir, la vie paysanne devient un ordre et de ce fait est le modèle de tout ordre social Il. Pour la profession agricole, il ne fait donc pas de doute que le paysan soit le plus autorisé à offrir son sens civique à la nouvelle République. Mais un civisme paysan qui est, comme le rappelle Joseph Courau, à double tranchant: "La paysannerie est devenue une force avec laquelle il faut compter. Et ce qui était vrai sous l'Ancien Régime le demeure sous la Cinquième République... Hier ,nous jugions intolérable que l'Exécutif s'en remette du soin de gouverner à un Parlement sans cesse en quête d'une majorité. Aujourd'hui, nous n'admettons pas davantage qu'il abdique ses responsabilités entre les mains d'une technocratie qui n'a certainement pas l'attachement du paysan français au sol de la patrie" 12. Ainsi confondue avec la patrie et la démocratie, la paysannerie peut opposer le rempart de son civisme à toutes les dérives générées par le gaullisme et s'attacher à faire renaître un juste pouvoir. N'est-elle pas la classe qui, par sa tradition, son genre de vie, ses méthodes de travail, "résiste le mieux à l'emprise du pouvoir comme à celle des publicités outrancières" 13 ? Plus clairement, "parmi tous ceux qui se refusent à porter le joug d'un dirigisme de plus en plus pesant", les paysans sont" les plus déterminés, les plus rebelles; ils sont au vrai sens du mot, des libéraux fi 14. Comme le proclame Fernand Vangraefshepe, le vice-président de la FNSEA, "il ne peut pas nous être indifférent que les pouvoirs des représentants de la nation, devant qui le gouvernement est responsable, aux termes de la Constitution, soient réduits à un pOInt tel qu'aucune catégorie de citoyens ne

10. Ibid.,

16 janvier

1959. politique des paysans

11. Nicole Eizner, "L'idéologie paysanne", dans L'univers dans la France contemporaine, op. cit., p. 320. 12. L'Information agricole, 218, 1er n° de février 1960. 13. La Semaine du lait, 5 mars 1960. 14. Ibid., 18 avril 1959.

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puisse plus faire entendre sa voix, et doive s'en remettre au fait du Prince" 15. Dépositaire de toutes les légitimités, nationale et démocratique, le paysan est donc, dans l'esprit des dirigeants professionnels de 1960, le citoyen autorisé à éveiller ses contemporains aux premiers effets pervers de l'expérience gaulliste. Celle-ci, en organisant le règne des choses, inaugure une société, "où les n aspirations de l'homme remplacent les réactions du citoyen et où "l'apathie en quelque sorte ff spontanée devient de l'apathie orgamsée 16. Mals peu disposé à rester passif, le monde paysan "contribuera à secouer l'apathie générale et à remonter le chemin d'une volonté n

populaire intelligente et juste 17. A la démocratie directe
proposée par le pouvoir gaulliste, et qui n'est que "le monologue d'un chef face à une masse diffuse, àIttravers un écran de télévision", le paysan préfère une dénl0cratie organique" 18. Mais, l'espoir mis par la profession agricole dans un gouvernement de salut national s'enracinait aussi dans une volonté de rééquilibrage économique destinée à satisfaire de façon moins outrancière les intérêts de l'industrie.
L'économie sous tutelle agricole

Les deux premiers Plans français ont accentué le malaise de la profession agricole à l'égard des autres groupes sociaux. Si une partie de ses représentants recherche une attention plus soutenue de la part de la société industrielle et espère des nouveaux dirigeants "un souci plus aigu et plus réaliste des difficultés comme des intérêts légitimes des agriculteurs" 19, pour d'autres, volontiers "actifs" en 1958, la solution du problème rural n'exige rien moins que la remise en cause de la société présente. Dans sa forme la plus radicalisée, ce courant veut voir dans l'agriculture, "la partie la plus importante et la plus saine du marché intérieur" et dans l'état agricole, "la
t 15. L' Infonnatîon agricole, 221, 2eme n° de mars 1960. Même ton à I organe t "autrefois, quand il y avait un véritable agraire du PCF qui rappelle qu Parlement, les paysans avaient la possibilité d'y présenter leurs revendications avec quelques chances de succès. Aujourd'hui, ce n'est plus possible: c'est ce pouvoir personnel qui tranche en faveur des grands monopoles capitalistes contre les paysans et les ouvriers". La Terre, 17-23 mars 1960. 16. La Terre de chez nous, 7 janvier 1962. 17. Ibid. 18. L'Action agricole de Touraine, 26 octobre 1962. 19. Le Journal de la France agricole, 9 octobre 1958. 21

melinienne revue et corrigée par l'épisode de la Corporation rassurent bien des consciences agricoles en ces temps où l'Histoire s'accélère. Et la chute de la Quatrième République pouvait même être pour ces agrariens obstinés, l'occasion d'en finir avec l'ambition saint-simonienne de promouvoir prioritairement l'industrialisation de la France. Le développement suivant illustre bien la survie de ces anciennes thématiques:
"Nous sommes un pays à triple vocation: agricole d'abord, industrielle ensuite, commerciale après; et l'épanouissement durable de notre économie ne réside pas ailleurs, que dans l'équilibre harmonieux de notre force agricole, de notre force industrielle et de notre force commerciale". L'oubli de ce principe d téquilibre a généré une politique économique néfaste qui est à l'origine du mal français: "Imposée au pays par des idéologues socialisants, les représentants des industries lourdes et les chefs des syndicats ouvriers, cette politique n'est pas autre chose que la transposition sur le plan économiquede la lutte des classes sur le plan social. La lutte des classes sur le plan social oppose les ouvriers aux chefs d'entreprise, sur le plan économique elle oppose l'industrie à l'agriculture" . L'intérêt national commande ainsi de contenir l' industrialisation effrénée car "l'expansion industrielle, pour un pays comme le nôtre dépourvu d'énergie et de matières premières, d'abord ôte à ce pays son indépendance politique, ensuite ne peut, à la longue, que conduire son économie au désastre". Une politique industrielle n'est possible en France qu'à la condition que l'agriculture soit" replacée au rang que lui confère sa vocation d'activité fondamentale" 21 . Une large partie de l'opinion agricole souscrit, peu ou prou, à cette vision. Celle-ci, comme le lui conseille une voix aussi autorisée que celle de l' Assemnblée permanente des présidents de chambres d'agriculture (APPCA),est invitée à se garder comme la peste des" industries prestigieuses" qui sont autant de "nouvelles féodalités économiques". En effet, "ce n'est pas seulement parce que les agriculteurs ont la certitude d'avoir , our une large part, fait les frais de l'expansionnisme

su~rêmeconsécration humaine 20. Les certitudesde la France
tf

industrie qu'ils s'opposent de toute leur energie à la
.

f

20. Le Progrès agricole de France, 13 février 1960 et 21 janvier 1961. Rappelons que cet ancien journal corporatiste suspendu un temps à la Libération, est loin d'être une feuille négligeable avec ses 35 000 lecteurs. 21. Ibid., 23 janvier 1960.
If ft,

22

continuation de cette politique . C'est aussi parce qu' ils ont la conviction du danger national qu'elle a créé" 22. C'est l'heure où l'on se penche, dans des milieux agricoles français quelque peu désorientés, sur d'autres modèles de croissance et où l'on envie, par exemple, un modèle sud-américain qui "a réussi jusqu'à présent à développer parallèlement sans dénivellation acceptée, son agriculture et son industrie" ,et à qui il faut savoir rendre gré de réaliser cette "heureuse et féconde harmonie qui forme un contraste instructif avec les déviations qui, ailleurs~ sont si nombreuses, si graves et si décevantes" 2j. Rééquilibrer le développement économique de la France, tel doit donc être le vrai combat de la profession agricole à l'heure du changement de régime. C'est bien le sens que lui donne Luce Prault, directeur administratif de l' APPCA, le père spirituel de toute une génération de cadres professionnels, dans ses propositions "pour une nouvelle politique économique et sociale" diffusées et débattues, à la fin de 1958, lors de la deuxième session ordinaire, de l'Assemblée permanente. On y trouve notamment le souhait de voir les objectifs économiques de la nouvelle République "différer considérablement de ceux poursuivis depuis la Libération" car, y précise-t-on, "l'indépendance politique et la puissance d'un Etat ne sauraient être fondées sur la nécessité sans cesse aggravée dans laquelle il se mettrait de solliciter de l'étranger les instruments d'une expansion industrielle artificielle, ce qui accroît sa dépendance et sa vulnérabilité" 24. Le général de Gaulle au pouvoir, pour la profession agricole, c'était donc l'espoir d'une agriculture et d'un monde paysan réintégrés à la première place de la vie économique nationale, comme pour d'autres, c'était la restauration de "la plus grande France". Elle devait, pour Paul Antier, "sonner à la fois pour la paysannerie l' heure de l'espérance et pour ses immense déception. "Avec l'avènement de la Cinquième

adversaires le glas" 25. Mais la République gaullienne est une
22. Communiqué de l'Assemblée permanente des Présidents de Chambres d IAgriculture, cité dans Paysan breton, 1er juin 1958. 23. Le Journal de la France agricole, 10 mars 1960. 24. Les propositions de Luce Prault étaient rassemblées dans un supplément à la revue Chambres d'Agriculture en date du 1er septembre 1958 sous le titre Pour une nouvelle politique économique et sociale (24 pages). Dans son livre, Paysans, votre combat, paru en 1963 (Paysans de la Loire éd.), Luce Prault réitèrera sa profession de foi: f'Le vrai progrès, la jeunesse du monde, sa destinée, sont agricoles. C'est àla campagne que l'humanité vieillie vivra un nouveau et grandiose printemps". 25. L'Unité paysanne, 19 novembre 1958. 23

tématique du revenu agricole 26. Si des hommes nouveaux sont arrivés au pouvoir , les préjugés demeurent en matière de conceptions agrIcoles. L'agrIculteur est toujours "le maniaque de la revendication, l'insatisfait perpétuel, l'homme qui échappe à l'impôt, le retardé intellectuel qui refuse de s'adapter aux exigences des temps modernes" 27. Plus inquiétant, la République nouvelle se révèle être le cadre de
fi

République, nous avons espéré justice, écrit-on dans les milieux agricoles poujadistes. Au lieu de cela, nous avons vu se préciser les volontés qui présidaient sous la IVe à la socialisation des entreprises familiales, à la réduction sys-

paysans est sacrifié aux frands intérêts industriels, commerciaux et bancaires" 2. "Grand capitalisme" et "technocratie" : ces deux chefs d'accusation incantatoires adressés au régime gaulliste structurent la grande majorité des commentaires de la presse agricole. Commode enveloppe institutionnelle, la Cinquième République est le lieu privilégié de leur logique de domination. Le grand capitalisme ? Les dirigeants de la FNSEA le voient dans l'option du "néo-libéralisme de banque et d'affaires" ,qui en "favorisant la désertion des campagnes", aboutit à "accroître le nombre des prolétaires et par là-même à

"la revanche des technocratestf, où il apparaît que "le sort des

liquider les dernières activités libres tt 29. Ils le voient encore
dans les condamnations sélectives du comité Rueff-Armand, qui sert "les intérêts de Wendel, Lazard, Rothschild, ... intérêts (qui) ne sont pas ceux de la France terrienne" 30 . La technocratie? Le monde agricole a aussi toutes les raisons de croire à "la toute puissance des technocrates de la synarchie régnante" 31.Les paysans peuvent aisément comprendre qu'ils ne sont plus à l'époque de la "marine à voile". Ils sont" à l'époque des pIanistes internationaux dont l'avenir de la France rurale a tout à redouter" 32. Ils peuvent aussi découvrir qu'avec de Gaulle, "la démocratie marxiste des
26. Fraternité paysanne, 26 avril 1959. 27. Terre nouvelle, 6 février 1959. 28. L'Aurore paysanne, janvier 1959. 1959. 29. L'Information agricole, 194, 12janvier

30. L'Agriculture sarthoise, 28 février 1959. Rappelons que pour Waldeck Rochet aussi, "derrière De Gaulle, il y a les grandes banques, comme la banque Rothschild" . Voir son éditorial "De Gaulle et les paysans", La Terre, 3-9 juillet 1958. 31. L'Agriculture sarthoise, 16 mai 1959. 25 juin 1960. 32. Le Progrès agricole de France,

24

Umanagerstf n'a jamais été aussi envahissante" 33. "Nouvelle classe étonnamment semblable à celle qui sévit dans les pays de l'Empire soviétique", c'est au nom du même sens de l' Histoire qu'elle préconise ses réformes 34. En acceptant de s'y soumettre, l'a~riculture française signe donc un "pacte avec le diable"'15. C'est bien là toute l'.amertume paysanne: ItAlors que le pays écoeuré du système se dressait contre lui et envoyait au Parlement une majorité pour en finir, le général de Gaulle organisait le sauvetage de la planification et de la technocratie" 3 . Le représentant naturel de la France des villages a en effet institutionnalisé le mensonge, et pour le carré agrarien, la Cinquième République n'est qu'un ...gigantesquethéâtre d'ombres: "Le 13 mai 1958, la scène où évoluaient en travestis nos pseudo-hommes d'Etat s'effondra, mais les coulisses où grenouillaient les tireurs de ficelle sont demeurées intactes et l'abcès qui empoisonnait le pays n'en a pas pour autant crevé! Tout aussitôt, à l'ombre d'un revenant mis naguère en sommeil par ses supporters parce que gênant et remis subrepticement sur le pavois, parce que momentanément utile à la réalisation de leurs plans, on se réorganisa au mieux des événements... Vivant jusqu'ici dans notre milieu agricole où un minimuln de bonne foi était respecté, parce que la terre, notre terre, ne ment pas, elle, nous ne pouvions croire que le mensonge puisse atteindre le degré d'institution d'Etat où l'a porté la Ve République" 37. De Gaulle aura donc servi à berner la paysannerie. Créature du grand capital et de la technocratie, il démontre chaque jour, aux yeux des déçus de la profession agricole, la réalité de sa triste fonction. Le paysan ne doit donc pas s'accrocher à l'espoir d'une quelconque parité, encore plus mythique sous le régime gaulliste que sous les autres régimes, car, écrit le vice-président de la FNSEA, "il est plus que les précédents orienté vers une économie de monopole et de concentration capitaliste, assurant une expansion exclusivement industrielle pour le profit principal des milieux financiers". Les paysans ont mieux à faire: "Ou bien le pouvoir reniera cette politique et, avant de toucher aux nôtres,
33. La Semaine du lait, 9 janvier 1960. 34. Ibid., 24juin 1961. 35. René Cercler, "L'agriculture et son pacte avec le diable", Revue politique des idées et des institutions, n° 15, septembre 1960. 36. La Semaine du lait, 1er août 1959. 37. Le Progrès agricole de France, 3 décembre 1960.

25

modifiera ses structures ;ou bien il nous faudra mener à son L,es tenants du corporatisme paysan ne sont pourtant plus les seuls à mener ce combat contre les options Industriallstes du gouvernement de Michel Debré. Ils peuvent compter de puissants soutiens au sein même du camp gaulliste. Défenseurs d'intérêts périphériques, les déçus de l'infanterie UNR contestent toute tentative d'" organisation" des campagnes. Pour ces ultras de la cause paysanne, la réforme des structures sonne bien le temps d'une nouvelle résistance.

terme la révolution paysanne 38 .
It

LA RESISTANCEDE L' UNR AGRARIENNE

Aux secondes Assises nationales du mouvement gaulliste à Strasbourg en 1961, les responsables UNR mettaient l'accent sur la cohésion sans faille des élus et le rôle capital joué par ceux -ci dans l'élaboration et le vote de la loi d'orientatIon agricole. "Jamais, déclaraient-ils, un groupe parlementaire n'avait fait preuve d'une aussi parfaite compréhension des soucis du monde. paysan... Que se serait-il passé, en effet, si nos parlementaires n'avaient pas su rester unis, s'ils n'avaient pas été assez forts pour résister à toutes les pressions, à tous

les intérêts particuliers? It 39 .

L'UNR exorcisait en fait à cette occasion les tumultueux débats d'un passé tout récent. La mise en route de la nouvelle politique agricole est bien une épreuve redoutable pour le Jeune parti gaulliste dont nombre de cadres et d'élus répugnent à cautionner ce qui constitue., à leurs yeux, une evidente perversion de l'éthique libérale. La période 1958-1962 est ainsi riche d'enseignements sur la mutation du gaullisme et la question agricole en est l'un des plus sûrs révélateurs. Celle-ci permet en effet à tout un courant de l'UNR de réinterpréter l'événement de 1958 à la lumière de son aspiration profonde, née au temps du Rassemblement du Peuple Français (RPF), celle de restaurer, intellectuellement et politiquement, la France terrienne. Pour ces ultras d'une autre fidélité, une nouvelle République plus "paysanne" était une espérance que le gaullisme au pouvoir a piétinée.

38. L'In!onnation agricole, 251, 2e n° dejuiHet 1961. 39. lIe Assises nationales de l'UNR, ilL'Action agricole de l' UNR Il, Rapport annexe Il ° VI, Strasbou rg, 17-19 mars 1961. 26

L 'héritage du RPF Le ralliement des technocrates et la figure d'Albin Chalandon ne doivent pas occulter le fait que l'UNR de 1958 est aussi la représentante fidèle de la France des villages avec 38 % de son électorat composé d'habitants des communes rurales 40. Pour nombre de gaullistes, ces "massesdegranitft électorales ne peuvent que renforcer un peu plus la conception qu'ils se font de leur mouvement, à savoir, la vocation .à défendre prioritairement les structures de l'économie traditionnelle. "Trouverons-nous pour la défense de l'agriculture, .:>-dans nouveaux élus de l'UNR, de nouvelles vocations et les les tt nouveaux appuis indispensables s' interro}!ait Paul Antier au lendemain du scrutin de l'automne 1958'JI .La France des terroirs peut se rassurer. Bien décidés à instaurer une vraie République paysanne sur les décombres de la République de l'expansion, les agrariens du gaullisme renaissant veillent jalousement sur ses intérêts au nom même des valeurs qu'ils défendirent sous l'étendard du RPF. La défense paysanne ne s'apprend pas en effet à l'UNR. Pour nombre de fidèles du Général, le brevet d'agrarisme militant a été obtenu dans les rangs du glorieux ancêtre, dix ans auparavant. Et au temps du RPF, rassembler les Français, c'était d'abord, pour les militants de l'Action paysanne, rassembler la France autour de ses paysans. Tel est bien le sens qu'en donnaient inlassablement bulletins et professions de foi du groupement professionnel. Comme le proclame un texte de 1948, le gaullisme s'engage à "ne pas tout sacrifier au matérialisme des petits problèmes immédiats pour lui préférer celle autrement plus grave et valable des grandes questions que pose la terre dans sa magnifique et constaIlte pérennité" 42 . On a souligné à juste raison l'importance du RPF, comme laboratoire d'idées et pépinière d'hommes pour le gaullisme. Cela vaut aussi à notre sens dans le domaine agricole, mais dans ce cas précis, et à la différence de l'Action ouvrière, l'expérience du RPF n'inscrit pas la réflexion gaulliste dans une perspective de mouvement. Bien que seconde dans l'ordre de ses priorités, la question agricole n'a pas été négligée par un mouvement plus empaysanné qu'on ne le présente généralement. Si la part des agriculteurs dans son électorat se
40. Soit exactement la moyenne nationale, contre MRP, IFOP, Sondages, n° 4, 1960, p. 19.
.

34 % aux "modérés"

et 40 % au

41. L'Unité paysanne, 6 décembre 1958. 42. L'Etincelle agricole, numéro spécial, novembre-décembre

1948.

27

trouve en deçà de la moyenne nationale (19% pour 23 %) 43, quatre de ses plus importantes fédérations se situent par contre dans les départements à plus fort taux de population active agricole, le Finistère, le Morbihan, la Manche et le Calvados 44. Par ailleurs, sur les 533 candidats investis par le mouvement lors des élections législatives de 1951, les agriculteurs formaient, avec les professions libérales, le groupe le plus important avec 80 représentants (15 %), contre 24 ouvriers (4,5 %) et 24 employés (4,5 %)45 . Des idées et des orientations, l 'Action paysanne dirigée par J .M. Ribes et Fernand Vangraefshepe d'abord, par Marc Jacquet ensuite, n'en manque pas et en propose dans son hebdomadaire, L'Etincelle agricole, qui atteint les 120 000 exemplaires avant de prendre le nom de Rassemblement agricole. Des thèmes se sont précisés, des mots d'ordre ont été retenus et ceux-ci constituent bien souvent le seul bagage doctrinal en matière agricole des anciens du RPF lorsque la Cinquième République s'installe. Ils ont ainsi retenu que l'agriculture est la "base de la restauration française" 46, que la France "est et restera une nation agricole" 47, que son "génie est avant tout agricole" 48, et enfin, que pour la sauver, "c'est sur les agriculteurs que l'on doit s'appuyer" 49, car "la richesse de la France repose sur son agriculture" 50. Ils se sont persuadés que lorsque le paysan vote pour de Gaulle, il vote contre "le dirigisme absurde (qui) pèse de tout son poids sur l'agriculture et les professions qui lui sont solidaires" et pour fidèles, on sait que l'appel du général de Gaulle au rassemblement des Français, c'est "le tocsin qui, dans toutes nos campagnes, appelle une fois encore les paysans de France à la défense de la patrie" 52. Ils relèvent surtout dans les propos que tient le Président du RPF aux Assises de Marseille
n° 3, 1952. 44. Jean Charlot, Le gaullisme d'opposition, Paris, Fayard, 1983, p. 88. Dans le département de la Manche par exemple, on compte jusqu'à 52,3 % d'agriculteurs parmi les adhérents RPFà la fin de 1951. Voir Michel Boivin, "Le RPF en Basse-Normandie", Etudes gaulliennes, n° 18, 1977, p. 55. 45. Patrick Guiol, L'Ünpasse sociale du gaullisme, le RPF et l'Action ouvrière, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1985, p. 263. 46. L'Etincelle agricole, numéro spécial, janvier 1948. 43. IFOP, Sondages, 47. Ibid., 20, 28 février 48. Le Rassemblement 1948. agricole, 25, 3 avril 1948.

"le premier des Indépendantsde ce pays" 51. Dans le carré des

49. Ibid., 21, 6 mars 1948. 50. Ibid., 23, 20 mars 1948.

51. Ibid., mars 1949.
52. Ibid., février 1949.

28

le 17 avril 1948 que le changement de régime est indissociable de "la création d'une ambiance nationale d'estime et d'encouragement à l 'égard de ceux qui remuent de leurs mains n

la terre de France

53.

On peut voir une confirmation de cette

.:Y

interprétation sélective dans le fait que, dans le discours de Nevers du 13 juin 1948, largement consacré par le général de Gaulle au thème "coopératif" dans le secteur agricole, pendant à ses yeux de l' "association" du secteur industriel, le Rassemblement agricole ne retienne que l'affirmation, fi particulièrement mise en valeur, qu' il ne saurait y avoir pour la France de véritable reconstruction, si la part capitale de l'agriculture dans l'économie française et son rôle éminent dans notre structure sociale devaient être méconnus" 54 .

Les hommes de l'Action paysanne, nous en retrouvons

beaucoup, dix ans plus tard, comme députés UNR. Ainsi, Marc Jacquet, le délegué national, déjà député en 1951 ; Roger Dusseaulx, ingénieur agricole et délégué départemental, futur secrétaire général de l'UNR de mars 1961 à mai 1962 ; Edmond Bricout, agriculteur, délégué départemental, lui aussi élu en 1951 ; Jean Degraeve, négociant en machines agricoles, délégué de la Marne, conseiller national RPF; Louis Briot, agriculteur, délégué de l'Aube ;Gérard Deliaune, viticulteur, délégué de la Gironde; Emile Liquard, agriculteur, élu de la Gironde en 1951 ; Pierre Godefroy, journaliste agricole à La Presse de la Manche, responsable des questions agricoles au service de presse-propagande du RPF, membre du Conseil national, il a rédigé en 1950 un projet de programme agricole approuvé par le général de Gaulle; Raymond Triboulet, ancien journalistedorgériste, élu en 1951. Victor Golvan quant à lui, vétérinaire, élu du Morbihan en 1951, deviendra sénateur en 1959. L' héritage de l'Action paysanne est donc bien réel lorsque }'UNR se constitue. Il ne manque pas d'ancrer toute une part du gaullisme de 1958 dans cette "France du seigle et de la châtaigne" que l'on brocarde alors sans appel. On ne doit pas alors s'étonner de trouver de puissants accents terriens dans la propagande gaulliste de la campagne référendaire de 1958. Si le pays s'est ressaisi, "avant le dernier pas fatal", lit-on dans La Voix de la France du 25 septembre, c'est parce que "le système aurait fini par tuer la terre". C'est à l'appel d"'une voix venue des couches les plus profondes de la nation" qu'un "citoyen paisible, retiré depuis plus de dix ans dans un petit
53. Rassemblement du Peuple Français, La France
Charles de Gaulle, Paris, Bouchy-RPF, agricole, 54. Le Rasselnblement 36, 14 juin 1948. sera 1951, p. 155. la France, ce que veut

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village de France, revint avec le bon sens et la santé de la terre". En apportant au peuple français le triptyque, "ordre, stabilité, liberté de créer et de travailler", De Gaulle lui fait référence agrarienne fonctionne ici dans les deux sens. La terre est à la fois le ferment et la finalité de la mobilisation gaulliste. En effet, si le 28 septembre, "la sagesse de la terre triomphera des folies et du désordre"s c'est "par les nouvelles institutions (que) notre terre revivra" 6. Mais la terre revivra aussi par la grâce du scrutin d'arrondissement. Pour les principaux intéressés, il rapproche nécessairement des réalités et comme le rappelle Le Journal de la France agricole, ce sont" celles avec quoi nous nous débattons, et nous avons trop peu eu lieu de nous louer des exercices de haute école des technocrates pour regretter si elle survient, la fin de leur règne, impuissant sinon malfaisant" 57. Ce règne, la profession de foi gaulliste ne se fait pas faute de le condamner en promettant l'avenir radieux d'une République des paysans. S'il y aen effet une unité dans les -_déclarations des candidats UNR de 1958, elle est à rechercher, après la référence obligatoire à la personnalité charismatique du général de Gaulle, dans des certitudes agrariennes qui n'ont rien à envier à celles des "modérés" de toute obédience. Affirmer son gaullisme, c'est d'abord "respecter les lois d'indexation des prix agricoles" (4e circ. Calvados) et surtout être conscient que "du sort qui sera fait à l'agriculture, dépendra l'avenir de la ve République" (3e cire. Finistère) ... 58. La première législature doit donc rendre justice à l'agriculture. Telle est bien la fonction historique qui incombe à l'UNR pour une partie des hommes qu'elle a investie. Ainsi pour cet élu du Tarn-et-Garonne, le rassemblement gaulliste n'est apparemment rien d'autre que la continuation de l'Action civique paysanne de 1951 : "Il faut qu'il y ait au Parlement assez d'hommes de la terre, assez de ruraux pour oeuvrer en commun d'une façon continue, patiente, ininterrompue... La tâche sera dure car depuis des décades, la machine tourne dans l'autre sens, il faut renverser la vapeur . Tous ceux qui ont été favorisés jusqu'ici, s'y opposeront ainsi que tous ceux, hauts fonctionnaires, grande presse, qui ont encouragé une politique
55. La Voix de la France, 56. Ibid. 57. Le Journal 58. Barodet, de la France agricole, 1959. 14 novembre 1958. 20, 25 septembre 1958.

retrouver" les vertus ancestrales jaillies de son sol" 55. La

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