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Les Peurs urbaines et l'autre sexe

De
243 pages
Garçons cogneurs et violeurs, filles démunies et outragées sont les deux versants d'un même stéréotype urbain véhiculé par les media. Pourtant, l'observation de la réalité quotidienne dément cette analyse. Les garçons sont régulièrement accusés de manquer de virilité et sont les victimes de sévices corporels tandis que le filles ont appris à se battre et prennent l'initiative d'agression. Dans ce cadre, continuer de propager les éternels et mêmes stéréotypes reviennent à légitimer symboliquement la soumission de la féminité à la masculinité.
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Les peurs urbaines et l'autre sexe

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions Philippe GABORIAU, Les spectacles sportifs, 2003. Sous la direction de Daniel TERROLLE et Patrick GABORIAU, Ethnologis des sans logis, 2003 Christian PAPILLOUD, La réciprocité, diagnostic et destins d'un possible dans l'ouevre de Georg Simmel, 2003. Claude GIRAUD, Logiques sociales de l'indifférence et de l'envie, 2003. Odile MERCKLING, Emploi, migration et genre, 2003. Dominique JACQUES-JOUVENOT (sous la direction de), Comment peut-on être socio-anthroplogue ? Autour de Pierre Tripier, 2003. Katia SORIN, Femmes en armes, une place introuvable ?, 2003. Antigone MOUCHTOURIS, Lesjeunes de la nuit, 2003. Pantaleo RIZZO, L'économie sociale et solidaire face aux expérimentations monétaires. Social et Multilatéral, 2003. Marco CIUGNI et Mark HUNYADI (Sous la direction de), Sphères d'exclusion,2003.

Jacqueline COUTRAS

Les peurs urbaines et l'autre sexe

L'Harmattan
5-7 rue de I ~École~

Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Bav~ 37 10214 Torino ITALIE

cg L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5237-3

SOMMAIRE

Avant-propos Introduction
Entre menace et invisibilité Fragilisation des identités spatiales masculines Les «jeunes des cités» : l'un et l'une

Il 15

PARTIE I UNE CONSTRUCTION Chapitre 1. Histoire d'une images et métaphores ASEXUEE

naturalisation: 31

Une insécurité partout inéluctable La naturalisation par les politiques publiques Pour que s'évanouissent les exclus qui font peur

Chapitre 2. Violence masculine, victimisation féminine
Les objets de recherche et leurs présupposés Les explications. Consolidation du champ au neutre Les femmes se dérobent à leur devoir spatial

57

PARTIE II LES SEGREGATIONS SEXUEES 85

Chapitre 3. Un espace public pas si public
A risques incertains, espaces suspects Le différentiel d'insécurité sexuée A l'ombre de « la propriété des frères» Violences, esthétisation et diversité sociale

Chapitre 4. Nous et elles. Les ségrégations en héritage
Peurs sociales clamées, peurs du « sexe» masquées Les femmes dans l'espace normatif des hommes L'entre-deux et ses figures du « sexe» L'espace dans la sphère publique Du flâneur au galérien Chapitre 5. Mondialisation des espaces sexués et régénération

107

135

Le ripolinage moderniste La recombinaison des espaces-temps Le globcal et les espaces sexués

8

PARTIE III « LES JEUNES Redéploiement des espaces DES CITES» 159

sexués

Chapitre 6. Crâne ou guignol, objet sexuel ou embrouilleuse
Le territoire au secours de la virilité Violences de sexe et toute-puissance La caïd, l'objet sexuel, l'embrouilleuse

163

Chapitre 7. L'ailleurs entre local et global
Dans la métropole fragmentée Les réseaux: nouveaux atours de virilité Conclusion. Espaces un bel avenir Bibliographie sexués et insécurité:

195

219 227

9

AVANT PROPOS

« J'étais en train de me faire 'braquer' à la station BarbèsRochechouart. Lorsque... j'ai finalement compris que vraisemblablement mon agresseur n'avait pas le couteau avec lequel il était censé me 'planter', j'ai élevé la voix et me suis débattue, attendant une aide... ç'est une jeune femme arrivant à contre-sens qui s'est dirigée sur lui sans hésitation, a planté son regard dans le sien et lui a ordonné d'une voix fenne de me rendre ce qui m'appartenait. Enhardie par son audace, j'ai fait les poches de mon agresseur (complètement décontenancé par nos réactions !) » raconte ValérieI. Au début des années 1980, une de nos enquêtées, elle aussi jeune parisienne: «Depuis que je travaille dans le quartier des grands magasins, la pause de midi est stressante et distrayante. Quand il fait beau, je mange un sandwich dans le square; j'y vois des enfants comme les miens, et puis d'autres gens. Des fois, je finis mon temps de repos dans un café à côté. Il y a un coin tranquille, je m'assieds, je lis, j'écris une carte ou une lettre en retard... Tout ce mouvement, c'est vivant »2.

1 Télérama, le 6 novembre 2002, p. 7. Le récit est volontaire, il figure à la rubrique « Courrier des lecteurs».
2 Coutras, J.

1987.

20 ans ont été nécessaires pour que le premier récit s'énonce publiquement. Pour que l'une clame sa fierté quand, agressée, elle impose sa présence dans des lieux appartenant à tous par principe, et au besoin s'y fasse justice. Pour que l'autre sexe, agresseur, soit troublé, désemparé, voire traumatisé quand le féminin défend son territoire au lieu de s'abstraire du « mouvement », de glisser dans des écarts et de se fondre dans le décor. Les deux scènes sont distantes d'une génération. Leur rapprochement suggère que la conquête des unes a signé la défaite des uns. Laisse-t-il entrevoir un équilibrage des capacités corporelles du masculin et du féminin dans l'espace public? En tout état de cause, l'interchangeabilité du rôle d'attaquant devrait créer des situations de respect mutuel et donc de moindre insécurité puisque chacun, chacune est désormais apte à exprimer la même assurance et la même menace physique. « Ce n'est pas seulement le niveau de délinquance qui façonne l'insécurité, mais également celui des espérances »3. Les gains, petits ou grands, que les femmes ont acquis ces dernières années, ont peut-être augmenté leur sécurité objective. Ils ont aussi élargi l'horizon de leurs désirs, de leurs exigences; ils ont abaissé le seuil des privations et des risques tolérables. Les peurs éprouvées par le masculin ne se sont pas forcément estompées dans les mêmes proportions. Les attentes déçues sont devenues spoliation pour ceux des hommes qui se sentent dépossédés de leur privilège de dire la chose publique et ne trouvent pas de compensation ailleurs, dans le travail par exemple. Les désillusions et insatisfactions que les uns et les unes lisent dans l'espace public disent les espoirs que chacun y met pour trouver des révélations de soi-même dans les yeux, les gestes, les paroles de l'autre. Elles sont crainte d'insuccès.
3 Roché, S. 1998, p. 259. 12

Chiffres et émotions s'entremêlent. Les statistiques parlent. Les corps le font également. Les premières quantifient les violences expressives les plus graves. Les seconds laissent affleurer les blessures qui les forment et les déforment en public, et aussi dans le secret des logements et des relations de couple. Dans le pragmatisme des situations, les affrontements plus ou moins directs et durs selon les catégories sociales, les âges, les histoires personnelles manifestent la recherche d'un nouvel équilibre des espaces sexués. Les femmes apprennent à maintenir les corps des autres à la distance qu'elles décident et à se débarrasser de I'habit de victimes qui leur a collé à la peau. Les hommes doivent renoncer à leur supériorité physique et morale naturelle qui leur faisait droit et obligation d'être des protecteurs. Pourquoi une adolescente d'une de ces « cités» tant décriées par les médias et les politiques dit qu'elle « meurt» si elle ne « sort» pas et prépare pendant des heures, si ce n'est des jours, sa « sortie» sur les Champs-Elysées? Le regard de l'inconnu croisé par hasard provoque peut-être hostilité ou malaise; il donne aussi à lire la joie, l'envie, la tentation, le bonheur. Il forge, dévie, multiplie les présentations du corps, et donc les identités. Il est l'artisan de tout un jeu de soi à soi. Là est aujourd'hui la capacité la plus valorisée d'une certaine rue urbaine, celle de la rencontre inopinée... A condition qu'elle inspire la sécurité. En 20 ans, les femmes ont levé des interdits. Elles affrontent leur désir de décider pour elles-mêmes en toute circonstance. En public, l'un et l'autre sexes sont en concurrence. Toute la question est de savoir comment chacun peut avoir suffisamment confiance en soi et en son interlocuteur pour que les espérances des uns et des unes s'ajustent en des rencontres partagées, elles-mêmes apaisées et apaisantes.

13

Les espaces sexués ne sont plus ce qu'ils étaient. Les agressions de sexe qui aujourd'hui sont dénoncées remettent en question leurs régulations; des régulations hétérogènes, quelquefois contradictoires, toujours instables et spécifiques à chaque échange. Si les accommodements habituels sont déstabilisés et peut-être ruinés, la conséquence en est, logiquement, une augmentation des peurs et donc des violences. Le phénomène participerait à accroître les insécurités dont les discours publics et les propos d'enquête enregistrent la montée.

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INTRODUCTION

L'association aujourd'hui faite entre «l'insécurité» et les « violences urbaines» a acquis la force d'une évidence, les deux expressions nomment des phénomènes apparemment indissociables. Les craintes ne sont plus celles du choléra issu de la corruption et des « orgies» ou du «péril vénérien» comme au XIXe siècle. Elles ont pour nom les « populations à risque », les « trafics» et leurs mafias, la drogue et son corollaire: le sida; et aussi, sur un mode mineur mais lancinant, les « incivilités». Le propos n'est pas de quantifier ni de caractériser pour la énième fois des faits hétérogènes regroupés sous un même vocable. Il n'est pas de faire la part entre des agressions extrêmes et des agressions feutrées, ordinaires, coutumières, qui, camouflées et travesties, sont tout autant des intrusions dans les espaces d'intimité4. Il est de voir comment les inquiétudes que chaque sexe attache à l'espace public se nourrissent de leurs peurs réciproques.

4 Pour F. Héritier, les violences sont « effraction tantôt du corps conçu comme un territoire clos, tantôt du territoire physique ou moral conçu comme un corps dépeçable ». 1996, p. 19.

Depuis une trentaine d'années, depuis que le thème de l'insécurité urbaine a commencé à envahir la scène publique, le terme générique de « violences urbaines» s'est progressivement imposé pour signifier tout à la fois des faits, une explication d'ensemble et un jugement moral. Implicitement, il construit des représentations qui agrègent, par glissements, les écarts et manquements quotidiens à des évènements devenus des quasi-symboles en 20 ans. Il suffit de mentionner les incendies de voitures, les rodéos, les affrontements de civils avec les forces de l'ordre qui se sont produit au départ en 1979 à Vaulx en Velin, aux Minguettes en 1981 et périodiquement depuis dans diverses agglomérations, pour que des images d'embrasement et de désolation englobant toute la ville, toutes les villes, fassent écho jusque dans l'ordinaire des voisinages et dans l'intimité des résidences. Les propos d'enquêtes incriminent le plus spontanément ici un manque d'éclairage ou de perspective qui empêche de prévoir l'irruption d'un possible agresseur; ailleurs c'est une place, une rue ou un parc qui sont estimés être trop souvent déserts, rendant inimaginable la venue d'un secours rapide5... Au final des évocations, celui qui fait peur, quel que soit 1'habit dont il est affublé, est toujours mis en relation avec les formes urbaines. L'évocation du contexte sp'atial pour dire ses frayeurs et pour accuser permet de retarder, voire d'éluder, la personnification du danger. Dans une société comme la nôtre qui prône le respect de l'autre et blâme la délation, il est moralement plus léger de dénigrer l'espace et ses équipements plutôt que d'ouvertement impliquer son vis-à-vis: le différent.

5 Cf. en particulier une enquête européenne portant sur la France, le Royaume Uni, l'Italie, l'Espagne, le Portugal, le Danemark. Forum européen pour la sécurité urbaine, 2000. 16

ENTRE MENACE ET INVISIBILITE L'espace porte la trace des conflits entre nations ou états, entre régimes politiques, groupes socioéconomiques ou religieux. Sauf à donner foi aux fabuleuses amazones, il n'a jamais conservé le souvenir des violences entre les sexes. Les remisant au magasin des affaires privées, il n'en a jamais gardé l'empreinte, n'en a jamais témoigné. Aujourd'hui toujours, les viols collectifs sont, comme les coups et blessures reçus à l'intérieur du logement, classés à la rubrique des faits divers relevant de déviances ou de perversions d'individus; alors que les caillassages de bus reçoivent le qualificatif de faits sociaux. De quelle façon cela se peut-il? Est-ce seulement parce que les seconds concernent des biens « publics », alors que les premiers s'attaquent à la propriété la plus personnelle qui soit: à l'intimité des corps? Les historien( e)s de la ville moderne, celle qui s'est développée depuis le XIXe siècle, soulignent la volonté constante qu'ont eue les hommes de domestiquer, d'apprivoiser et de soumettre leur peur du féminin. Une volonté masquée sous de multiples bonnes causes civilisatrices. Au nom du progrès et de I'hygiénisation des taudis, au nom de la moralisation des mœurs des «classes dangereuses », les politiques publiques et les initiatives philanthropiques ont objectivement œuvré pour opposer un espace public réservé à l'action raisonnée, à la vie collective et un espace privé, domaine de la famille et de la vie affective et émotionnelle de chacun. Une opposition qui a permis d'identifier l'un au masculin alors que l'autre, assimilé au logement, s'est affirmé être le domaine des femmes... sous la responsabilité du chef de famille: le mari, le père, le frère.

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La constitution d'espaces urbains sexués s'est ainsi opéré, sans se dire, au nom de la rationalisation et sous couvert des principes de fonctionnalité et d'efficacité, cf. chapitre 4. Grâce à cette argumentation, depuis plus de deux siècles, les inégalités sexuées attachées à l'espace ont pu être tues. D'autres rapports sociaux, d'autres partitions les ont recouvertes. Les ségrégations les plus popularisées sont celles qui puisent dans le travail et aussi, cela est surtout vrai pour les villes nord-américaines, qui s'organisent en fonction de l'origine ethnique des personnes. A partir du moment où les espaces identifiés au féminin étaient pensés comme le complément, en fait le manque, de ceux identifiés au masculin; à partir du moment où les catégories du public et du privé étaient construites dans une opposition hiérarchisée comme le sont les catégories de sexe, une autre organisation spatiale était impossible et de multiples tensions étaient inévitables. Un sexe, fût-il persuadé de sa faiblesse physique, ne pouvait sans regimber accepter d'être mis sous protection. Il ne pouvait consentir à limiter ses actions et son apparence dès qu'il dépassait le seuil de son logement. Il y était d'autant moins enclin qu'au même moment la morale publique défendait le principe de l'égalité des individus avec une conviction croissante. Comment les violences de sexe, déniées dans la ville moderne, continuent-elles à alimenter les insécurités dans la ville moderniste6 ?
6 Le tenne moderniste est adopté pour la simple raison qu'il est plus banal, moins rattaché à une particulière théorie explicative d~ transformations urbaines récentes comme le sont les tennes œ postmodernisme, radicalisation de la modernité, surmodernité, late modernity, postfordisme, période postindustrielle. Aucune de ces théories n'est construite de façon à faire émerger la dimension sexuée de l'espace. Nous n'empruntons à aucune et à toutes. Nous leur empruntons pour expliquer en particulier les évolutions, d'initiative économique, qui 18

La préoccupation oblige à porter attention aux délits et sévices que les statistiques dénombrent; mais pas seulement. Puisque ce ne sont pas les actes eux-mêmes, mais la circulation d'émotions et les récits des actes qui entretiennent l'insécurité7, il faut apprécier les effets de cohérence ou d'agrégation que produit l'entrechoquement des discours de chacun et des discours dominants. Trois type d'annonces se confortent et s'amplifient: - Les déclarations « sécuritaires » des Pouvoirs publics. Elles s'appuient sur la certitude des statistiques, évaluent les risques, nomment les agresseurs et les périmètres de plus grande dangerosité, annoncent des mesures. Quand elles tardent à avoir les succès prévus, elles alarment. - Les propos publics et les rumeurs relativisant le bien-fondé des règles et des références morales. Ils allègent la pesanteur des interdits et font craindre un moindre respect des codes et des rites, base de la confiance nécessaire pour que s'engagent des relations de face-à-face. - Les énonciations de principes pressant chacun de maîtriser son destin et tous «ces évènements qui nous dépassent », sous peine d'échec personnel. Penser qu'il suffit de judicieusement choisir et d'agir efficacement pour que tout soit possible a pour prix le doute. Doute en ses propres capacités et en celles de l'autre. De quelles transgressions de civilité l'individu n'est-il capable quand il est sommé de devenir « souverain »8 ?

accentuent les ségrégations sociospatiales, les processus métropolisation et de mise en réseaux de ville. 7 Ackermann, W. 1983, p. 7. 8 Ehrenberg, A. 1998, p. 247-248. Cf. aussi Ascher, F. 2001. 19

œ

Les réflexions ordinaires, les dires routiniers, les censures sous-entendues ou tacites et implicitement légitimées par l'évidence qui établissent des décalages, des rivalités, des scissions entre les personnes déclenchent l'équivoque, et donc l'anxiété. Même s'ils prennent des fonnes spécifiques à chaque situation, ces incidents, mineurs ou infimes, tendent à persuader les individus de l'obligation de se protéger. Pour celui qui se pense en infériorité, la protection la plus simple et la plus efficace consiste à réduire ses fréquentations, à censurer ses expressions corporelles pour ne pas se faire remarquer, mieux: pour se rendre invisible. Ces incidents relèvent, eux aussi, de pratiques d'oppression. D'une oppression banale qui ne s'exhibe pas; dont ne se vantent pas et que travestissent ceux qui la pratiquent, individus ou institutions; dont ne parlent pas, non plus, les victimes car elles s'en sentent coupables. Idéologies imposées, de tels abus anodins et courants sont « une instance opaque d'exclusion »9. Une exclusion d'ordre discursif; différente des ségrégations qui, faciles à repérer dans le paysage, consignent les populations les plus démunies dans les zones d'habitat les moins bien dotées en équipements. Celles-ci se nomment présentement «banlieues à risques» ou encore « cités» dans les villes françaises. Les exclusions de ce type ne se laissent pas borner dans des périmètres aux conditions urbanistiques et sociales particulières. Elles s'ébauchent dès que la distance qui marque la réserve et l'intégrité physique des personnes menace de ne plus être respectée. Des images d'outrages faits à l'ultime barrière protectrice du corps s'imposent. Les alannes des sens en sont le point d'aboutissement.

9 Sibley, D. 1995.

20

Les représentations spatiales qui accompagnent les phénomènes actuels de mondialisation renforcent le brouillage et la confusion. Lorsque l'espace était assimilé à une addition de territoires bien délimités et permanents, les repères donnant confiance étaient fiables. Mais quand l'espace se figure par des nuages de points mis en réseaux instables, quelles règles seraient suffisamment adaptables pour faciliter les incessantes fluctuations qui sont nécessaires au bon écoulement des flux, et seraient, en même temps, suffisamment immuables pour tranquilliser les corps? Tranquilliser les corps, c'est-à-dire perpétuer à l'identique les signes tangibles qui balisent le
quotidien 10.

Obscurité et imbroglio des réponses. Les moyens pour assurer ou rétablir l'inviolabilité de la frontière concrète d'un Etat sont connus et faciles à cartographier, sinon à appliquer. Mais comment rendre rassurantes ces frontières qui préservent l'intégrité des corps et des intimités alors qu'elles sont si difficiles à mettre en mots, qu'elles sont impossibles à dessiner et à repérer? Les moyens devraient, au moins, s'imaginer avec netteté en toute circonstance. Au lieu de cela, après avoir tracé les contours de zones géographiques épicentres des « violences urbaines », les discours publics et les rumeurs dilatent des aires frontalières mouvantes où le civisme et au moins le respect de l'ordre public seraient aléatoires. Le sentiment d'envahissement et d'une dérive non maîtrisée vers un chaos dépassant l'imaginable est grand. Il stimule les visions de vulnérabilité. Seuls ceux qui ont les capacités de gérer le hasard et de faire face à l'imprévu ou à l'indétermination restent sereins et sûrs d'eux. Sont-ils si nombreux?
10 Plus globalement, l'obligatoire compromis que doit faire la ville moderniste entre réseau et frontière, puisqu'elle les fait cohabiter, amène à interroger les défmitions habituelles de l'inclusion et de l'exclusion, en particulier celle de ségrégation. 21

FRAGILISATION MASCULINES

DES

IDENTITES

SPATIALES

Les adolescents « des cités» qui apeurent tant par leurs offenses détériorent surtout l'unique ressource dont ils disposent: leur environnement résidentiel. Leurs actes sont refus et espoir. Refus de se soumettre à leur relégation dans des banlieues qui sont le signe leur disqualification économique et sociale. Refus d'être écarté et confiné dans une portion de la ville et ainsi de perdre leur droit de disposer de l'intégralité de l'espace public, ce qui serait un signe de leur disqualification de sexe. Espoir de rétablir une identité positive venant compenser celle que le travail ne leur apporte pas; de recouvrer des acquis dont la modernité les spolie. Pour faire face, la virilité est la ressource qu'ils manient avec le plus de dextérité et d'aisance. Jusqu'où leurs conduites de désespoir et d'espoir signifient-elles contrainte du plus fort sur le plus faible et ont-elles pour corollaire d'annuler les efforts d'autonomie de leurs sœurs, leurs mères, leurs « copines» ? Les hommes qui n'ont que leur corps où chercher des identifications souveraines ne sont pas les seuls à affirmer leur prééminence sur l'espace public. Les discours tenus par les groupes sociaux qui ont le pouvoir d'initier le phénomène de mondialisation relèvent, apparemment, d'un tout autre registre. Ils prônent une organisation spatiale qui, en soi, n'est ni inquiétante ni rassurante. Les deux grandes échelles d'action qu'ils proposent, le global et le local, ont été initialement conçues au nom de l'efficacité économique. Cependant, à mesure que chacune d'elles est concrètement vécue, on assiste à une redistribution des échelles et des espaces-temps de vie quotidienne, donc des sociabilités et des appartenances. Défmis eux aussi en termes d'opposition et de complémentarité, les niveaux du local et du global n'actualisent-ils pas la traditionnelle hiérarchisation entre les 22

espaces identifiant et opposant le féminin et le masculin, cf. chapitre 5 ? Jusqu'où les inquiétudes urbaines réfléchissent-elles les désarrois masculins, dans un monde où la domination masculine reste très forte? Examinées à la lumière de cette question, les actions prennent une autre coloration, ou une coloration supplémentaire. Les hommes des milieux les plus démunis chercheraient à replâtrer le traditionnel pouvoir du masculin sur l'espace public, espérant retrouver leur honneur d 'homme. Ceux des milieux plus aisés l'adapteraient, en fonction des exigences économiques et normatives du moment. Les actions des deux catégories sociales, sous des formes et avec des résultats très différents, partageraient un trait qui spécifie la masculinité: son droit exclusif à dire et faire l'espace. Ce droit est-il mis en péril par les actions féminines? Autre hypothèse: les groupes masculins qui se sentent menacés seraient minés par leurs propres doutes. Sans doute en France, le statut spatial des femmes n'est plus comparable à celui qu'elles connaissaient, ne fût-ce que 40 ans plus tôt, lorsqu'elles commençaient juste à entrer massivement sur le marché du travail salarié, qu'elles votaient depuis une quinzaine d'années, que leur sexualité était contrainte et qu'elles payaient le prix fort pour assurer la « libération» de leurs plaisirs sexuels. Les statistiques actuelles montrent que, à l'égal de leurs frères ou mari soit à conditions sociales égales, elles se déplacent partout dans la ville pour travailler, consommer, se distraire... Elles s'y déplacent dans les mêmes conditions de confort et de rapidité. Partout, qu'elles se sentent ou non en familiarité, leurs manières d'être et de faire tendent à devenir semblables à celles de leurs homologues masculins. Elles se forgent une inscription multiple dans l'espace public. Cette immixtion tout à la fois physique, 23

économique, sociale, politique, morale est en elle-même une contestation des valeurs de masculinité attachées aux lieux. L'évolution est certes la résultante des initiatives féminines. Les transformations des structures urbaines l'ont aussi facilitée. Les femmes se sont infiltrées dans un ordre spatial au moment de sa mise « en miettes ». Autrefois dans la ville moderne, les dangers étaient reportés aux marges d'une ville autocentrée. Le centre avait des limites sociales et géographiques aisément repérables dans le paysage. Il tenait à distance les corps menaçants; ses habitants, les « bourgeois », s'enivraient à seulement «respirer l'haleine des faubourgs ». Les brutalités étaient délimitées et quand, s'emparant de la « rue »11, elles débordaient, elles étaient circonscrites à des émeutes, à des irruptions révolutionnaires ou à des interventions de bandes, celles des « apaches» par exemple. Les codes et le symbolisme des lieux qui fixaient les rencontres entre inconnus étaient clairs et attendus. Sans coup faillir, le «contexte» laissait prévoir les possibles d'une aventure dès qu'elle s'engageait. Les banlieues ont cessé d'être des marges; les catégories de centre et de périphérie sont bouleversées; les conditions des échanges entre groupes, entre personnes ne sont plus les mêmes. La rigidité ou la perméabilité des frontières sexuées se trouvent posées autrement. Des espaces où se combinent des règles et des valeurs diverses, où s'organisent des traverses entre centre et périphérie, entre nous et eux, entre ceux d'ici et ceux de là-bas, entre ils et elles, existent. Pour autant et dans le cas de Paris, la vie urbaine autorise-t-elle les acteurs à se reconnaître dans des identités sexuées qui seraient délestées de leurs rigidités convenues et deviendraient plus fluides et complexes?
Il « Pas de rue, pas de peuple» disait déjà Haussmann. 24