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Les politiques d'intégration des jeunes issus de l'immigration

414 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296201958
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LES POLITIQUES D'INTÉGRA TION DES JEUNES ISSUS DE L'IMMIGRATION

MIGRATIONS

ET CHANGEMENTS Perotti

Collection dirigée par Antonio

L'histoire de l'immigration en France est une histOire ancienne qui touche un phénomène très complexe. Ancienne, car elle a pris des proportions remarquables depuis plus d'un siècle. Le recensement de 1851 dénombrait déjà 381 000 étrangers. De 1921 à 1930, la France se plaçait au second rang des pays d'immigration dans le monde après les États-Unis. Histoire complexe surtout. On peut même se demander si, pendant une période aussi prolongée durant laquelle les données démographiques, économiques, politiques, culturelles et psychologiques ont subi des transformations profondes, aussi bien sur le plan national qu'international - le phénomène migratOire n'a pas changé de nacure. Comment affirmer qu'il s'agit du même phénomène alors qu'il ne résulte pas des mêmes causes, ne se réalise pas dans le même cadre institutionnel national et international, ne LOuche pas les mêmes populations étrangères ni les mêmes générations, ne revêt pas les mêmes formes? Cette nouvelle collection consacrée au.:'( migrations et aux changements qu'elles comportent ou qu'elles provoquent vise à privilégier les travaux portant sur: - les mutations internes des populations immigrées à travers les générations successives, avec un accent particulier sur le profil socioculturel des nouvelles générations issues de l'immigration; - les mutations introduites dans la vie sociale, économique et culturelle des pays d'origine et du pays de résidence; - les approches comparatives du fait migratoire dans ses paramètres histOriques, géographiques, économiques, politiques.

-

Ceux qui pensent que leur recherche pourrait s'insérer dans cette collection peuvent contacter:

Antonio Perotti, cio L'Harmattan 7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Sous la direction

de Bernard

LORREYTE

LES POLITIQUES D'INTÉGRA TI ON DES JEUNES ISSUS DE L'IMMIGRATION
SITUATION FRANÇAISE ET COMPARAISON EUROPÉENNE
* ** Actes du Colloque de VAUCRESSON 25 & 26 mai 1988 organisé par l'Agence pour le Développement des Relations Interculturelles

avec la collaboration du Centre de Fonnation et d'Études de l'Éducation Surveillée et du Centre de Recherche Interdisciplinaire de Vaucresson

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

C.I.E.M.I. 46, rue de Montreuil 75011 Paris

Dans la même collection
1. Maria LLAUMETT,Les Jeunes d'origine étrangère. De la marginalisation à la participation. 1984, 182 pages. 2. Mohamed Hamadi BEKOUCHI, Du Bled à la ZUP et/ou La couleur de l'avenir. 1984, 160 pages. 3. Hervé-Frédéric MECHERI, Les jeunes immigrés maghrébins de la deuxième génération et/ou La quête de l'identité. 1984, 120 pages. 4. François LEFORT, Monique NÉRY, Emigrés dans mon pays. Des jeunes, enfants de migrants. racontent leurs expérience de retour en Algérie. 1985, 192 pages. 5. Raimundo DINELLO, Adolescents entre deux cultures. Séminaire de transculturation de Carcassone. 1982, 1985. 128 pages. 6. Riva KASTORY ANO, Etre turc en France. Réflexions sur familles et communauté. 1986. 7. Michelle GUILLON et Isabelle TABOADA-LEONETTI, Le triangle de Choisy. Un quartier chinois à Paris. 1986, 216 pages. 8. Adil JAZOULI, L'action collective des jeunes MaghrébillS de France. 1986, 217 pages. 9. Véronique de RUDDER, Autochtones et immigrés en quartier populaire: d'Aligre à l'llot Châlon. 10. Mario ZAMBETTI. L'été à Cap Djinet Rencontres méditerranéennes. 11. Abdel Aïssou, Les Beurs, l'école et la France. 1987.215 p. 12. SmaÏn LAACHER, Questions de nationalité. Histoire et enjeux d'un code. 1987,254 pages. 13. Isabelle TABOADA LEONETTI. Les immigrés des beallX quartiers. La communauté espagnole dans le XVI'. 1987,212 pages. 14. LE Hliu KHOA, Les jeunes vietnamiens de la dernière génération. La semi-rupture au quotidien. 1987, 92 pages. Hi. Anna VASOUEZ, Exils latina-américains. La malédiction d'Ulvsse. 17. Maria do Céu CUNHA, L'action collective des jeunes adultes portUgais. 1987. 18. H. MALEWSKA et C. CACHON, Le travail social et les enfants de migrants. Racisme et identité, recherche-action. 1988. 248 pages. 19. Salah RIMANI, Les Tunisiens de France. Une forte concentration parisienne. 1988, 160 pages. 20. Noël MOUBARAKI, Marocains du Nord. Entre la mémoire et le projet. 1989.

C.LE.M.I. et L'Hannattan,
ISBN: 2-7384-0597-5 ()

1993

Préface
Peter LEUPRECHT
(Directeur des Droits de t'Homme au Conseil de t'Europe)

C'est avec plaisir que j'ai accepté l'invitation de préfacer les Actes du colloque organisé par l'.<\DRIen mai 1988 sur « L'intégration des jeunes issus de l'immigration étrangère - situation française et comparaison

européenne

».

En effet, les débats de ce colloque et leur

diffusion à un public qu'il faut souhaiter aussi large que possible, entrent parfaitement dans les finalités du Conseil de l'Europe dont le principal objectif statutaire est la sauvegarde et le développement des droits de l'homme. La convention européenne des droits de l'homme, qui est sans doute l'œuvre la plus remarquable du Conseil de l'Europe, garantit d'ailleurs un ensemble de droits fondamentaux à toute personne relevant de la juridiction des Etats contractants - à toute personne quelle que soit sa nationalité ou son origine. Le Conseil de l'Europe déploie des activités importantes dans les domaines qui ont été abordés lors du colloque; certaines des contributions s'y réfèrent d'ailleurs explicitement. Le Conseil s'est résolument engagé dans la lutte contre toutes les formes de marginalisation et d'exclusion sociale et en faveur de l'approche interculturelle. Dès 1984, le Comité des ministres du Conseil de l'Europe 7

adopta la recommandation

n" R (84) 18 sur

«

la forma-

tion des enseignants à une éducation pour la compréhension interculturelle, notamment dans un contexte de migration". Dans ce texte, le Comité des ministres

affirme que

«

les sociétés ayant des caractéristiques

pluriculturelles créées en Europe par les mouvements migratoires des dernières décennies constituent un phénomène irréversible et globalement positif dans la mesure oÙ ces sociétés peuvent contribuer à la création de liens plus étroits entre les peuples européens, ainsi qu'entre l'Europe et les autres parties du monde ". Par

ailleurs, le Comité des ministres estime que

«

la présence

dans les écoles en Europe de millions d'enfants appartenant à des communautés culturelles étrangères constitue une richesse et un atout important à moyen et à long terme, à condition que soient promues des politiques éducatives qui encouragent l'ouverture d'esprit et la compréhension des différences culturelles". Considérant que « les enseignants devraient recevoir une formation qui les prépare à adopter une approche interculturelIe ", le Comité des ministres formule à l'adresse des gouvernements une série de recommandations concrètes dans le but « d'inclure la dimension interculturelle et celle de la compréhension entre communautés diverses dans la formation initiale et en cours d'emploi des

enseignants" .
En 1986, le Conseil de l'Europe publia une brochure rédigée par Micheline Rey sous le titre «Former les enseignants à l'éducation interculturelle? Les travaux du Conseil de cooPération culturelle (1977-1983) ». Enfin, il y a lieu de mentionner le projet n° 7 du Conseil de la Coopération culturelle sur « l'éducation et le développement culturels des migrants» (voir le rapport final du groupe de projet, publié en 1986). Il y a évidemment un lien étroit entre cette approche interculturelle du Conseil de l'Europe et ses importantes activités visant l'éducation aux droits de l'homme. Celle-ci est de plus en plus perçue comme l'un des moyens de prévenir des violations des droits de l'homme. Celles-ci, comme d'ailleurs la guerre et la violence, ne trouventelles pas, en dernière analyse, leur origine dans les cœurs et les esprits des hommes? S'il en est ainsi, c'est là qu'il 8

faut construire les fondations d'une société respectueuse des droits de l'homme. La résurgence, au sein même de nos pays, de théories et pratiques fondées sur la négation de l'égale dignité de tous les êtres humains, les phénomènes d'intolérance, de xénophobie et de racisme ont contribué à nous faire prendre conscience de l'importance fondamentale d'une éducation aux droits de l'homme, Dans

une importante déclaration de 1981 sur « l'intoléranceune menace pour la démocratie », le Comité des ministres du Conseil de l'Europe a décidé « de promouvoir la prise de conscience des exigences des droits de l'homme et des responsabilités qui en découlent dans une société démocratique et, à cet effet, outre l'éducation en matière de droits de l'homme, d'encourager la création dans les écoles, dès le premier cycle, d'un climat de compréhension active et de respect des qualités et de la

culture d'autrui

»,

En 1985, le Comité des ministres

adopta la recommandation n° R (85) 7 sur l'enseignement et l'apprentissage des droits de l'homme dans les écoles. Si l'on veut réussir l'éducation aux droits de l'homme, le climat de l'école est d'une importance décisive. L'école elle-même devrait être un modèle de respect de la dignité et des droits de chacune et de chacun. Un enseignement des droits de l'homme pratiqué dans une école non-participative, violente ou répressive, manquerait évidemment de crédibilité. Ainsi, comme d'autres pouvoirs, le pouvoir scolaire est interpellé par les droits de l'homme. La compréhension et l'expérience vécues des droits de l'homme sont pour les jeunes un élément essentiel de préparation à la vie et à la participation dans une société démocratique et pluraliste et à cette cité de plus en plus plurielle dans laquelle nous vivons. Le civisme, le sens civique, c'est aussi et surtout une conscience de solidarité vécue dans différents lieux, dans différentes cités que nous voulons concentriques. L'éducation aux droits de l'homme est aussi une éducation au règlement non-violent des conflits. Par ailleurs, dans la société multiculturelle d'aujourd'hui, l'éducation aux droits de l'homme est nécessairement une éducation interculturelle. Elle est une éducation à des 9

attitUdes fondamentales de solidarité, de justice, de tolérance et d'acceptation de l'autre. L'Europe réunie au Conseil de l'Europe se veut celle des droits de l'homme universels et indivisibles. Or, n'est-il pas vrai qu'il existe dans nos pays des tendances visant à exclure l'étranger (pas nécessairement au sens juridique du mot mais au sens de 1'« autre ») du champ de vision des droits de l'homme. La politique et le droit des étrangers et de l'immigration constituent, même dans les pays de l'Europe occidentale, une sorte de réserve de conceptions et de pratiques propres à l'Etat-nation et à l'Etat-policier - une réserve qui ne semble guère avoir été touché par le grand mouvement contemporain visant à la garantie des droits de l'homme inaliénables, indivisibles et universels qui devraient nécessairement être des droits de tout homme. . La manière dont nos Etats abordent le problème de llmmigration et des immigrés est un test de sérieux de leur engagement pour les droits de l'homme universels et indivisibles qu'ils proclament. C'est avant tout dans la rencontre avec l'autre et l'altérité que nous découvrons l'homme, sa dignité et ses droits. Les droits de l'homme ne peuvent vivre sans la solidarité entre les hommes. Le souci des droits de l'homme universels et indivisibles devrait nous amener à une révision radicale de certains concepts tels que la nationalité et la citoyenneté. Quelle sera l'Europe de demain? L'échéance de 1992/1993 et la perspective du « grand marché intérieur» n'ont évidemment pas été absentes du colloque. A ce sujet, M"" Costa-Lascoux a évoqué le risque d'une harmonisation des législations « par le bas ». 1993 devrait apporter aux ressortissants des Etats membres de la communauté européenne certains avantages et notamment une plus grande liberté de mouvement et d'établissement. Mais qu'en sera-t-il des autres? J'estime personnellement que l'Europe que nous voulons construire ne doit pas être repliée sur elle-même et égoïste, mais ouverte sur le monde et solidaire. Elle doit être plus qu'un marché, plus qu'une Europe des marchands et des affaires. L'Europe, si elle n'était que

cela, serait une proie facile de cette « civilisation»
pan-économique
10

qui se répand

à travers

le monde.

L'identité de l'Europe que j'appelle de mes vœux devrait résider avant tout dans une certaine conception de l'homme, de sa place dans la société, de ses droits et de sa dignité.

Il

Jeunesse

et société en France

(XVllle-XXe siècle *)
Michelle PERROT
(Professeur à l'Université de Paris VII)

Le bref exposé que je voudrais faire maintenant n'a aucune prétention explicative. Je voudrais simplement encore une fois rappeler les grandes lignes d'un paysage, prendre de la hauteur. Je ne citerai pas les travaux très nombreux sur lesquels je m'appuie, parce qu'alors nous n'en finirions pas, mais je voudrais tout de même dire notre dette aux historiens, à Philippe Ariès, un des premiers à avoir pensé la question, ainsi qu'à Michel Foucault qui nous a aussi beaucoup aidés dans ce domaine. Trois points dans mon exposé. j'évoquerai d'abord la jeunesse dans les sociétés dites « traditionnelles » : on entend par là les sociétés à dominante rurale, qui nous ont si longtemps caractérisés. Puis je voudrais montrer les changements importants du XIX' siècle et enfin, beaucoup plus brièvement, évoquer comment au xx' siècle, la jeunesse devient un « monde à part » avec les politiques qui tentent de la gérer et avec ses formes de cultures.

* Ce texte MichellePerrot.

constitue

la retranscription

de la conférence

de 13

LA JEUNESSE NELLES

DANS

LES

SOCIÉTÉS

TR.WITlON-

Par «jeunesse

»

dans les sociétés traditionnelles, on

entend moins une catégorie d'âge qu'un statut. Ce sont les «célibataires»: les gens non mariés. On appelle «jeunes» les gens qui ne sont pas mariés jusqu'à une date tardive. Il ne faut pas oublier que le mariage tardif est une caractéristique démographique de ces sociétés d'autrefois, parce que c'était leur moyen de contraception. Pour réduire une fécondité qu'on ne savait pas contrôler autrement, on se mariait tardivement. Dans les villages, il y avait alors de nombreux célibataires qui formaient une catégorie que l'on appelait souvent « jeunesse ». Cette catégorie a des contours très flous parce que la ségrégation scolaire, qui est si importante dans la constitution de la jeunesse, n'en fait pas encore une catégorie d'âge spécifique. D'une part parce que les gens sont très peu scolarisés, et d'autre part, lorsqu'il y a scolarisation, très souvent les âges sont confondus. Philippe Ariès nous l'a montré: une classe, dans une institution oÙ l'on enseigne quelque chose, cela peut confondre des gens d'âges en fait très variés. Une classe, c'est une catégorie de niveaux par rapport à un savoir. Cependant, les choses changent, notamment pour les élites. Dans les collèges de jésuites et les collèges religieux, on constitue progressivement des classes qui correspondent à des catégories d'âge. Mais n'oublions pas que tout cela ne tient pas une très grande place, tout simplement parce que l'école n'est pas quelque chose que l'ensemble des gens connaît et que les apprentissages sont peu institutionnalisés, peu formalisés; ils se font sur le tas, dans un contact enfantijeune/adulte qui, au bout du compte, ne catégorise pas un groupe de gens auxquels il faudrait apprendre quelque chose. Voilà une première remarque. Deuxième remarque: cette jeunesse célibataire, avec les contours extraordinairement flous que je viens de dire, a des fonctions, voire des organisations. Elle a une double fonction. D'une part, les célibataires jeunes ou 14

moins jeunes sont organisateurs des fêtes, et d'autre part ils exercent un rôle de régulation sexuelle; ce sont des faits dont vous avez sûrement beaucoup entendu parler, et je ne ferai donc que les rappeler. Ils sont organisateurs des fêtes dont voici trois exemples: le carnaval, le 1ermai et les fêtes de mariage. Dans ces trois cas qui ont été bien étudiés par les

historiens, on voit toujours un groupe, les « célibataires ",
qui sont véritablement délégués aux fêtes, y jouant un rôle particulier, et bien entendu, par définition, dans ces « célibataires ", il Y a quand même beaucoup de jeunes. Ces organisateurs de fêtes se regroupent parfois dans des groupes à part, comme les fameuses «bachelleries" ; bachelor veut dire justement «célibataire ". Une historienne, Nicole Pellegrin, a bien montré les rôles des bachelleries en Poitou, et commenl au XVIIe-XVIIIe siècle, ces bachelleries assumaient les fêtes dans la cité. Leur autre fonction est la régulation sexuelle et la régulation morale, notamment par une pratique qui a existé dans toutes les sociétés occidentales, pas seulement en France, mais aussi en Allemagne et en Angleterre, et qui a pour nom le « charivari" : rough music comme dit l'historien anglais E.P. Thompson qui a été l'un des premiers à l'étudier. Le charivari passionne également les ethnologues et les anthropologues qui lui ont consacré un important colloque il y a une dizaine d'années. Du point de vue des pratiques, c'est un usage du bruit qui se caractérise par la musique, dite rough music parce que l'on tape sur des casseroles ou des objets ménagers. Quand? Notamment au moment des mariages et lorsqu'un « barbon ", comme on le disait, épouse une «jeunesse ", c'est-à-dire quand un homme un peu âgé prend au groupe des célibataires jeunes quelqu'un qui pourrait leur appartenir. A ce moment-là, on lui fait charivari pour indiquer qu'il ne respecte pas les coutumes traditionnelles. Autre forme d'intervention des célibataires par le charivari, c'est dans les cas d'infidélité conjugale, ou bien quand une femme bat son mari; quelquefois aussi quand un mari bat sa femme, mais comme c'était considéré comme assez normal, on intervenait peu dans un cas comme celui-là! Mais, par contre, si un mari fait «gendre" et qu'une femme «porte la 15

culotte

»,

alors on vient faire sous les fenêtres le charivari,

pour les rappeler à l'ordre, à la norme. Ces pratiques du charivari ont perduré dans la France du XIX"siècle, puis ont disparu lentement et doucement, en prenant d'ailleurs souvent un autre sens, un sens politique. Au XIX"siècle, c'est souvent sous les fenêtres d'un député ou bien d'un notable que l'on n'est pas content de voir arriver au pouvoir, qu'on vient faire un charivari, et dans ces groupes de charivari on observe en effet que les jeunes sont particulièrement nombreux. Par conséquent, cette jeunesse célibataire a un rôle et des fonctions. Il y a quand même une limite que l'on voit se dessiner au cours, et surtout à la fin, du XVIII"siècle, c'est la « conscience du sexe» avec l'idée que l'initiation sexuelle c'est quelque chose d'important et de délicat dans la vie des gens. Les pratiques courantes n'étaient pas du tout formalisées. Elles ont été également bien étudiées, particulièrement par les historiens du MoyenAge. Pour les hommes, c'était l'initiation collective au bordel, voire le viol collectif,. qui a été une pratique relativement importante. Il était considéré comme normal que les jeunes célibataires s'initient sexuellement en

raptant plus ou moins une fille supposée « légère»

dans

un village; il Y avait à cet égard une très large tolérance. Cette jeune fille « légère », une fois qu'elle avait été violée, allait alimenter le bordel voisin et était une femme que l'on pouvait pratiquer pour s'initier. Pour les jeunes filles, il y avait une pratique que l'on voit apparaître au XVII"-XVIII'siècle et qui a été très bien décrite par une

ethnologue,

Yvonne Verdier:

le fameux

«

hiver des

quinze ans» chez la couturière, que l'on remarque encore au XIX"siècle dans les villages de Bourgogne. La jeune fille qui va avoir quinze ans dans l'année passe quelques mois chez la couturière pour faire son trousseau. Ce trousseau est à la fois une initiation à ses qualités de ménagère et une initiation sexuelle; elle brode son trousseau en rouge (la marquette), couleur du sang nous disent les ethnologues, et en même temps, on lui apprend les grands mystères de la vie et ce que pourra être son 16

mariage. Mais tout cela était de l'ordre des pratiques. n'était guère théorisé.

Ce

Au XVIIIesiècle, on commence à voir une réflexion s'exercer notamment autour de l'adolescence. Je ne citerai ici que deux noms, mais quels noms: Buffon et surtout Rousseau. Jean-Jacques Rousseau est certainement, parmi les grands pédagogues du XVIIIesiècle, celui qui a le plus réfléchi à la question puisque je vous le rappelle, et sans doute vous le savez, le livre IV de l'Emile s'appelle: « De l'adolescence ". C'est un texte superbe où Rousseau réfléchit à ce que peut bien être l'adolescence. Pour lui, c'est une véritable crise, une crise de l'identité

sexuelle.

«

Nous naissons pour ainsi dire en deux fois,

écrit-il: l'une pour exister et l'autre pour vivre, l'une pour l'espèce et l'autre pour le sexe; comme le mugissement de la mer précède de loin la tempête, cette orageuse révolution s'annonce par le murmure des passions naissantes; une fermentation sourde avertit de l'approche du danger. " Autrement dit, il Y a chez Rousseau, qui est en cela l'interprète de bien des gens à l'époque, l'idée que l'adolescence est un moment absolument crucial, un moment dangereux, et que par conséquent les pédagogues doivent s'en soucier. Il faut s'en soucier notamment en allongeant autant que faire se peut cette période de l'adolescence, en délayant le danger pour lui donner un peu moins d'intensité. Il faut soigner cette période de l'adolescence, la grande crise pubertaire, en développant l'altruisme, la bonté avec les animaux, le contact avec la nature et aussi en pensant à Dieu, éventuellement à celle qui sera la compagne plus tard. Il faut dire que Rousseau, tout moderne qu'il fût dans ce domaine, était resté assez patriarcal, et qu'il pensait surtout à l'adolescence des hommes avant de penser à l'adolescence des femmes. De Rousseau, on gardera, au XIX. siècle, l'idée que l'adolescence est un danger et qu'il faut s'en occuper. Voilà en gros le legs des époques passées, et vous le voyez, à la fin du XVlllCsiècle, bien des changements sont déjà dans l'air. Qu'apportent les mutations du XIXe siècle?
Ii

LES MUTATIONS

DU XIX' SIÈCLE

Le XIX' siècle précipite la ségrégation de la jeunesse en en faisant véritablement une catégorie à part, et cette fois-ci liée à l'âge. D'une part, ce n'est plus seulement le statut de célibataire, mais l'âge qui devient une catégorie tout à fait décisive. D'autre part, vis-à-vis de cet âge, on nourrit une anxiété croissante. Il y a au XIX' siècle une peur de la jeunesse qui grandit. Cette jeunesse n'a peu ou pas de droit. Elle perd tout rôle et tout statut; les rôles que j'ai évoqués vont pratiquement disparaître au XIX' siècle. La catégorie «jeunesse» est une catégorie à contrôler et à surveiller. Elle est inquiétante, donc il faut la tenir à l'œil, il faut lui apprendre. La jeunesse est un temps de maturation, un temps d'apprentissage et ces apprentissages au XIX' siècle prennent une forme de plus en plus institutionnelle, pédagogique et scolaire. C'est dans le cadre de l'école, et notamment dans les grands internats bourgeois des collèges religieux ou laïques du secondaire, que va se faire la cristallisation d'un âge de la Jeunesse. Quels facteurs de changement et quelles formes de contrôle? Je les évoquerai rapidement. En ce qui concerne le premier facteur de changement, il faut rappeler que la Révolution française a aboli en quelque sorte les formes de classement traditionnel de la société: on ne classe plus la société par noblesse, clergé et tiers-état. Deux nouvelles formes de classement deviennent importantes: d'une part, les classes véritables, à savoir les catégories sociales autour du métier et de la fortune, et d'autre part la biologie. Ne l'oublions pas, la démographie se développe singulièrement au XIX' siècle. On fait des statistiques et des dénombrements. On classe les gens par catégories d'âge. Les classant par catégories d'âge, on réfléchit aux caractéristiques qu'elles comportent, particulièrement dans un domaine qui intéresse beaucoup d'entre vous, à savoir la question de la délinquance. On établit une adéquation entre « âge
délinquant» 18 et « jeunesse ". C'est la jeunesse qui est

dangereuse. Les statisticiens le disent et commencent à isoler cette catégorie pour lui faire subir un traitement particulier. Quant au deuxième facteur de changement, il s'agit de l'extraordinaire importance de la réflexion biologique. Le XIX"siècle est le grand âge de la biologie. Le médecin est un des grands experts du siècle; il est fondamental, il écrit beaucoup, sur toutes choses. L'hygiène privée et l'hygiène publique apparaissent comme les moyens de ce

que Foucault appelait la

«

bio-politique ", une politique

qui passe par la biologie et le contrôle du corps. Les médecins et biologistes réfléchissent intensément à l'adolescence comme âge critique. Une jeune historienne a fait une recherche à cet égard; entre 1840 et 1860, elle a retrouvé énormément de thèses de médecine consacrées à l'adolescence comme âge critique. Ces médecins parlent des troubles et des difficultés de l'adolescence, qui font que l'adolescent est un individu très fragile et par conséquent très dangereux, qui a des pulsions agressives vis-à-vis de son entourage, pulsions agressives qui, si elles ne sont pas bien contrôlées, peuvent aboutir au vol, à la fugue, à l'agression, voire au meurtre. Un des grands classiques est un livre de Duprat qui s'appelle: La criminalité dans l'adolescence (1909). Martine Kaluszinski, ici présente, pourrait vous dire que dans les Archives d'Anthropologie criminelle, revue de l'école de criminologie du docteur Lacassagne, sur laquelle elle va soutenir une thèse dans deux jours, on parle beaucoup de la jeunesse comme d'une catégorie éminemment dangereuse. Le dernier facteur de changement est la politique. Pourquoi? Parce que l'on constate, dans ce XIX' siècle français, si mouvementé, secoué de révolutions récurrentes, que ceux qui sont toujours sur les barricades ou présents lors des grandes journées révolutionnaires, ce sont les jeunes. Jeunes de la Révolution française. Jeunes des armées révolutionnaires et bonapartistes. Jeunes de 1830. Jeunes de 1848. A la Commune, c'est moins vrai parce qu'il s'agit d'un mouvement plus social que jeune. Ainsi, la jeunesse est une catégorie agitée et contesta., 19

taire qui menace l'ordre public. Par conséquent, c'est principalement la jeunesse des écoles qu'il faut contrôler. L'idée est alors que le Quartier latin est un quartier dangereux, pour lequel en effet on édicte toutes sortes de mesures. Donc, la jeunesse devient un problème, et au sein de la jeunesse, l'adolescence. Pour cette jeunesse dangereuse biologiquement, politiquement,juridiquement, on élabore toutes sortes de formes de contrôle des apprentissages. La grande idée, c'est que les apprentissages ne doivent plus se faire au hasard et par transmission au sein des familles, mais qu'i] convient de les prendre en charge, qu'il faut les scolariser. Le grand mot de l'époque, c'est: « pédagogie scolaire ". Je ne peux pas rentrer dans le détail de toutes ces pédagogies; je n'en évoquerai qu'une pour son efficacité particulière. Les lycées napoléoniens, accompagnés de grands internats puisque les lycées sont au chef-lieu de département et que, par définition, les jeunes gens y sont internes, s'adressent aux élites françaises et veulent les former. Ils deviennent des formes extrêmement tatillonnes du contrôle de l'adolescence. La pédagogie du soupçon préside à ces grands lycées et internats. Quand on voit deux jeunes ensemble, dit un pédagogue du XIX"siècle, il faut s'inquiéter car au fond ils ne peuvent que mal faire. Il y a bien sûr derrière cela cette anxiété de la sexualité que Foucault nous a magnifiquement décrite dans La Volonté de savoir où il dit que le sexe du collégien est devenu la hantise du XIX' siècle. Cette anxiété se révèle notamment lorsqu'est abordé le problème de la masturbation dont moralistes et médecins répètent qu'elle est la ruine non seulement du corps de l'adolescent, mais de la famille et même de la race. On dira en 1870 que si les Français se sont fait battre, c'est qu'ils se sont beaucoup trop masturbés, et qu'ils ont ainsi perdu toutes les énergies viriles. De nombreux textes ont été écrits à ce sujet et ont commencé à critiquer les internats, puisque les internats étaient des endroits où l'on était censé se masturber beaucoup. Et puis, par ailleurs, s'y ajoute l'anxiété de l'homosexualité qui, à partir des années 1850-1860, devient un phénomène auquel on 20

pense et auquel surtout les médecins pensent beaucoup. Donc, par conséquent, surveillance. Surveillance également politique puisque l'on redoute toujours que cette jeunesse soit une jeunesse rebelle. Cette jeunesse, cette adolescence des lycées et internats doit apprendre et se taire: c'est cela son rôle, c'est ce qu'elle doit faire. Bien sûr, cela concerne surtout les garçons. Pour les filles, les choses sont différentes. Si on avait le temps de développer l'histoire des pédagogies, il faudrait bien entendu distinguer les pédagogies féminines des pédagogies masculines, et ceci selon les milieux sociaux. Cela ne se passe pas de la même façon pour la jeunesse bourgeoise et la jeunesse populaire. Tandis que la jeunesse rurale va garder longtemps les formes traditionnelles que j'ai d'abord décrites. la jeunesse ouvrière se rapproche, sous l'angle du contrôle, des formes de la jeunesse bourgeoise, Concernant cette jeunesse qui est ainsi tenue en lisière, on pourrait évoquer beaucoup de textes personnels, ainsi des correspondances. La correspondance de Baudelaire serait exemplaire de ce point de vue. Baudelaire a fait cette expérience, il en parle dans ses lettres à sa famille. On pourrait également utiliser de grands textes littéraires. Je pense, pour ne donner qu'un exemple, au Dominique d'Eugène Fromentin, roman un peu oublié qui vient d'être republié dans La Pléiade; tout ce que je viens de vous décrire y est raconté sous une forme romanesque. On pourrait également citer Jules Vallès avec L'Enfant et Le Bachelier. Cette jeunesse contrôlée et surveillée prend une conscience d'elle-même d'autant plus forte qu'elle est mise à part; elle va développer en son sein des liens d'inter-connaissance et des formes de sociabilité. Les grands moments de rébellions collectives de la jeunesse ne vont guère au-delà des années 1860-1870. où jusque-là les lycées sont des endroits de fermentation politique. On en a esquissé l'histoire. Il faudrait encore d'ailleurs développer cette histoire. Les archives des lycées sont très riches de ce point de vue et n'ont pas encore donné tout ce qu'on pourrait en tirer. Mais, progressivement infantilisée dans les internats et les 21

lycées surveillés, cette jeunesse cesse de jouer un rôle politique. A l'Université, c'est un peu différent. Elle se réfugie dans des formes de rébellions et de défenses individuelles, d'autant plus riches qu'elle n'a plus que cela: la lecture, les amitiés particulières, le rêve, le rêve fou de l'adolescence qui se développe comme une revanche sur la sujétion et l'inaction.

LA JEUNESSE

AU XX, SIÈCLE

A la veille de la guerre de 1914, comment se présentent la jeunesse française et plus largement la jeunesse occidentale? On pourrait dire ceci: il n'y a pas encore de politique de la jeunesse. Il y a une politique de l'enfance, qui est surtout une politique scolaire, et pour la jeunesse c'est principalement une politique de la délinquance. C'est surtout dans ce domaine que l'on a développé une réflexion. On parle d'ailleurs beaucoup plus d'" enfants en danger» que de "jeunesse en danger )', mais l'on s'aperçoit que le mot «enfant» recouvre aussi la jeunesse. En 1906, on a porté la majorité pénale de 16 à 18 ans, et jusqu'à 18 ans on parle d'enfant: c'est dire que l'on ne distingue encore toUt cela qu'assez mal. Donc pas encore de politique de lajeunesse, mais des représentations de la jeunesse très développées qui oscillent entre l'anxiété que je vous ai décrite et aussi une célébration car il faut dire que dans une époque où l'on valorise la beauté, la jeunesse de\'ient de plus en plus le type de la beauté. Le corps sain, le beau corps, c'est celui du jeune. Il y a donc à la fois un discours du pessimisme et un discours de la valorisation. Ce discours de la valorisation est politisé principalement par le nationalisme. Il y a entre 1900 et 1914 une recrudescence de nationalisme en France. Je pense à quelqu'un comme Barrès qui se présente comme un «prince de la jeunesse », voulant d'ailleurs opposer une jeunesse patriote et disciplinée qui pense surtout au métier des armes, à une jeunesse, dont Rimbaud avait été le prince 22

souverain, qui était une jeunesse communarde et plus contestataire de l'ordre social. Autrement dit, à la veille de la guerre de 1914, la jeunesse est devenu un enjeu à la fois symbolique et politique. Mais c'est entre les deux guerres que toutes ses virtualités se sont développées, et faute de temps je vais conclure très rapidement là-dessus. En effet, c'est le xxe siècle qui achève ou du moins continue de faire de la jeunesse une catégorie à part avec, cette fois-ci, une conscience politique de l'enjeu qui nécessite l'intervention de l'Etat. C'est le xxe siècle qui achève de faire de la jeunesse, un acteur social et politique à part entière. Trois points demanderaient ici à être développés. Premier point: l'entre-deux-guerres a vu le développement des mouvements de jeunesse. Tous les grands mouvements de jeunesse que nous connaissons, qui sont plus ou moins vivants ou tombés en désuétude, prennent corps un petit peu avant la guerre de 1914 mais surtout dans les années 1920. Citons le scoutisme masculin et féminin. Du côté des chrétiens catholiques, la Joe Oeunesse ouvrière chrétienne) très novatrice. Du côté laïque, avec une forme plus autonome, les Auberges de Jeunesse. Je ne fais que citer trois exemples parmi tant d'autres. Je parle là pour la France, la France démocratique. Quant aux pays totalitaires, il y règne l'idée qu'il faut dominer et enrégimenter la jeunesse pour plus tard dominer la politique de l'Etat. Et l'on sait combien le fascisme italien et le nazisme allemand ont pensé la jeunesse, fait des discours sur la jeuhesse. Ils se sont adressés à la jeunesse, ayant pris une conscience moderne de son importance. C'est là toute l'ambiguïté des régimes totalitaires de ce point de vue. Donc, mouvements de jeunesse pour contrôler celle-ci parce que l'on croit de plus en plus en son importance.

Deuxième point: jeunesse

«

monde à part

»,

phéno-

mène qui s'affirme au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Ce sont des choses que vous connaissez et que les sociologues évoqueront infiniment mieux que moi.

Jeunesse

«

monde à part

»

à cause de la prolongation
23

de la scolarité, donnée majeure de nos sociétés contempo-

raines et qui a pour effet de prolonger

cet

«

âge

dangereux» : le temps de l'apprentissage avant le temps de l'action; le temps de l'attente est un temps institutionnellement prolongé.

Jeunesse

«

monde à part

»

parce que catégorie de

consommation importante) glorieuses» qui confèrent pouvoir d'achat.

dans les fameuses « trente à la jeunesse un certain

Jeunesse

«

monde à part» parce que les politiques

de la jeunesse vont devenir non seulement le partage des Etats totalitaires) mais de tous les Etats quels qu'ils soient) y compris les démocraties occidentales. Enfin, jeunesse
«

monde à part»

parce que la jeunesse

se pense

elle-même et se donne à elle-même sa propre culture, avec son look, ses vêtements, sa musique, ses loisirs. Là, dans cette culture propre, elle essaie justement d'échapper au contrÔle de ceux qui voudraient la dominer. Troisième point et pour conclure: ce qui a surpris les acteurs sociaux du xx" siècle, c'est l'irruption de la jeunesse comme acteur à part entière sur la scène politique. C'est la grande surprise de 1968. Dans tous les pays d'Europe occidentale, aux Etats-Unis bien sûr et même parfois dans certains frémissements très vite contrÔlés des démocraties populaires, la jeunesse s'est affirmée et n'entend plus seulement être une jeunesse contrÔlée et surveillée, mais une jeunesse qui agit. Je dirai qu'en décembre 1986, on a vu s'affirmer encore à nouveau, d'une façon peut-être ambiguë mais très passionnante, le rÔle d'une jeunesse qui entend être un acteur, moins du changement et de la société tout entière, que de son propre destin. Vous voyez comment, depuis les sociétés traditionnelles jusqu'à aujourd'hui, les choses ont changé, combien il y aurait à dire de ce point de vue et comment les éléments de pessimisme mais d'optimisme aussi, je crois, existent dans ces étonnantes virtualités qu'offre l'histoire de la jeunesse.

24

Les définitions sociales de la jeunesse: discontinuités sociales et évolutions historiques
Gérard MAUGER
(Chargé de recherches au c:-';Rs-cscIIREsco)

Les classifications par âge, comme toute forme de catégorisation sociale, sont le produit d'un travail de délimitation, de définition, de construction d'identité, de représentation. Bien qu'elles soient étroitement liées, il est commode de distinguer trois formes de représentations: représentations politiques, représentations savantes, représentations cognitives ordinaires, qui correspondent à trois types d'activités distinctes mais interdépendantes: le travail politique de construction d'identités collectives, le travail scientifique d'élaboration des catégories, modèles ou modèles-réduits, le travail de repérage que chacun opère dans la vie ordinaire I. Il faudrait donc à la fois faire l'inventaire des significations liées à la

qualité de

«

jeune"

dans chacun de ces trois usages:

politique, savant, ordinaire et analyser les rappons entre ces trois ordres de représentations. Quels rapports s'établissent entre représentations politiques et représentations savantes, entre « professionnels de la jeunesse" et sociologues? Entre représentations politiques et représentations communes, entre «les jeunes» et leurs porte-parole? Entre représentations savantes et représentations communes, entre le sociologue et «son terrain" ? ete. Je m'en tiendrai ici à la description de l'un
C)...:J

des schèmes sociologiques associés à la notion de «jeunesse» (à l'exclusion donc des représentations savantes construites par la biologie, la psychologie, la psychanalyse~) investis dans et par les représentations politiques et les représentations ordinaires. La sociologie, empruntant à l'usage courant les mots « jeune» et «jeunesse» a hérité de leurs ambiguïtés.
« Jeune» et « jeunesse» pour qualifier un individu

Appliquée damment
« débutant»

peuvent être utilisés en effet ou désigner un groupe social. à un individu, la qualité de « jeune ", indépen-

de

son âge,

l'oppose

à « vieux»

comme

ou « nouveau»

à « ancien

», mais elle peut à

l'inverse définir approximativement son âge, en l'opposant à « enfant» et « adulte» (dans cette acception, « jeunesse» désigne alors, selon le Robert, « le temps de la vie entre l'enfance et la maturité»), elle peut enfin, quel que soit son âge, lui attribuer les « caractères propres à la
jeunesse ", c'est-à-dire ceux qui sont associés aux « nouveaux» aux « débutants ", ou à cet âge de la vie (crédulité, ingénuité, naïveté, intolérance, intransigeance, ete. 3). Par ailleurs, « les jeunes ", « la jeunesse» (le pluriel - « les jeunesses» - est réservé aux groupes organisés) désignent l'ensemble de ceux qui présentent la qualité de « jeune» dans l'une au moins des trois

acceptions proposées: la définition du groupe « jeunesse» se déduit de celle de l'individu « jeune ". Si les
représentations tions politiques
« jeune"

cognitives utilisent

ordinaires et les représentafréquemment le qualificatif

dans son acception

la plus tautologique

((

jeu-

ne : « qui présente les caractères de la jeunesse»), la " sociologie évite, le plus souvent, d'y avoir recours. Il me semble que la réflexion sociologique sur la qualité de « jeune" s'est orientée, pour l'essentiel, dans deux

directions:
« jeune

la double opposition
et l'opposition

«

jeune »/« enfant»
«

et

»/« adulte»

jeune »/« vieux ».

Dans la première perspective, on s'intéresse aux définitions sociales de la jeunesse comme âge de la vie, période du cycle de vie, séquence de trajectoire biographique, entre enfance et âge adulte. Ainsi est-on conduit par exemple, à en constater « l'absence»: il faut alors expliquer « l'invention de la jeunesse» et « sa banalisation » ; à en observer la pluralité et il s'agit de rendre
26

compte des analogies et des écarts constatés; ou encore à enregistrer les évolutions dont on retracera le cours et recherchera les mécanismes. Dans la seconde perspective,

on tente de rendre raison de l'opposition « jeune »/ « vieux» sous ses différentes formes «( nouveau »/
« ancien », « novice »/« expérimenté « dépassé », « prétendant »/« détenteur », « moderne »/ », etc.) et en dif-

férents « lieux» de l'espace social (famille, champ, espace

social tout entier): tel est l'objet des « théories des générations », « générations familiales» et « générations
sociales» selon l'expression de F. Mentré 4. Ces perspectives distinctes induisent des schèmes d'interprétation

différents des
principes

«

caractères propres à la jeunesse

»

et des

explicatifs divers de la mobilisation
».

des classes

d'âge

«

jeunes

Mais bien qu'elles ne soient pas pour

autant disjointes, j'ai pris le parti de m'en tenir ici à la première de ces deux perspectives: la jeunesse comme âge de la vie. Plus précisément, on essaiera de comparer les définitions sociales de la jeunesse dans la société française d'entre-deux-guerres et dans la France des années 80.
INDMDU
1. '+ l'âge de i.

GROUPE SOGAL

"Jeune"

-F

"vieux"

.
"ancien

La Jeunesse comme

"Débutant":Nouveau""

-

"générauon.'

-

"Les jeunes" "Lajeunesse"
Ensemble des Individus i "jeunes" selon l'tme au mOInS

i ry _.

i
i

i
]
I

. age d e I, '+ 1 '" "jeune" = qui présente les caractères de la jeunesse"

..

I

I

des 3 défimtions
I

3. "enfant"< "jeune"< "adulte"

-

La jeunesse comme

"Age delavie'.j

LES MOTS « JEUNE» ET « JEUNESSE .. DANS LEUR AMBIGUÏTÉ

27

REPÈRES RIATIONS

LEXICOLOGIQUES,

INVARIANTS

ET VA-

Je sais bien tout ce qu'a de « scolaire» le souci de répertorier les significations de notions ambiguës, d'en contrôler l'usage, d'énoncer des définitions provisoires: la critique logique ~t lexicologique des notions d'« âge» et de «jeunesse» entendue comme «âge de la vie» conduit pourtant à reformuler les conclusions généralement admises sur les formes et les transformations de cet
«

âge de la vie» ".
L'âge de l'état civil mesure le temps écoulé depuis la
«

naissance.

C'est, écrit L. Thévenot, la variable statisti-

que rêvée: (...) universelle et intemporelle, quantitative, bref naturellement mathématique, elle est disponible comme telle à toutes les comparaisons et tous les calculs» ".Cet âge de l'état civil dont la mesure se confond avec celle du temps, permet de repérer sur un même axe les étapes des différents aspects du vieillissement: biologique, psychologique, social. L'âge de l'état civil ne peut pas pour autant être confondu avec l'âge biologique, l'âge psychologique ou a fortiori l'âge social. variables discontinues et relatives. L'étude des différents aspects du vieillissement conduit à la définition de chronologies relativement indépendantes: stades freudiens ou piagétiens, calendriers biologiques, étapes de la vie sociale. Comment repérer ces étapes de la vie sociale (et en particulier celle qui conduit de l'enfance à l'âge adulte) ? Une trajectoire biographique peut être décrite comme un ensemble de parcours dans divers cadres institutionnels, dans différents champs de l'espace social qui sont eux-mêmes en perpétuel changement. Ainsi toute tentative de périodisation d'une trajectoire biographique (ou d'un faisceau de trajectoires) doit-elle tenir compte de deux ordres d'événements distincts mais relativement dépendants: «événements individuels» qui jalonnent les différents parcours constitutifs d'une trajectoire biographique (mais dont les régularités reflètent l'histoire des structures sociales), «événements historiques" qui ponctuent le devenir des structures sociales (et dont les trajectoires individuelles portent la trace). 28

Supposons d'abord que ces trajectoires biographiques se déroulent dans des structures immuables, il ne s'agit plus alors que de repérer les «événements individuels» marquants des différents cursus intégrés dans une trajectoire. Ainsi un personnage de B.M. Koltès

définit-il

«

la vie» : «Tu sais, tu tètes, tu grandis, tu

fumes en cachette, tu te fais battre par ton père, tu vas à l'arrnée, tu travailles, tu te maries, tu as des enfants, tu bats tes enfants. tu vieillis et tu meurs plein de sagesse.

Toutes les vies sont comme cela.



Mais quels événe-

ments de quels cursus retiendra-t-on? Il serait évidemment vain de prétendre établir un catalogue exhaustif des cadres. institutionnels ou non, susceptibles d'être traversés par l'ensemble des trajectoires biographiques. plus vain encore de prétendre recenser l'ensemble des
«

moments significatifs» de ces différents trajets. On s'en

tiendra ici aux cadres familiaux, scolaires et professionnels, parce qu'ils exercent l'action de socialisation la plus déclarée, la plus continue et la plus générale. Les itinéraires scolaires individuels reflètent la périodisation institutionnalisée des différents cursus. Les carrières professionnelles peuvent être facilement repérées par la succession des emplois occupés. Si l'itinéraire suivi « dans» la famille d'origine peut être décrit comme un processus d'émancipation progressive, il est plus difficile d'y repérer des étapes. Retenons-en trois aspects: « la conquête» de l'autonomie financière. celle de l'autonomie résidentielle, la transmission de l'héritage. Quant à la formation de la famille de procréation, elle est issue d'une période plus ou moins longue d'essais plus ou etlou « cohabitation »), moins nombreux (( fiançailles» conclue ou non par un mariage etlou la naissance d'un premier enfant. Comment dans le cadre de cette représentation simplifiée, énoncer une définition provisoire qui soit assez stable et cohérente pour permettre des comparaisons dans le temps et dans l'espace social, c'est-à-dire synchroniquement valide pour l'ensemble de l'espace social considéré (hommes et femmes. des bourgeois aux prolétaires) et diachroniquement applicable à deux états espacés dans le temps de la même société {soit. par exemple, la France de l'entre-deux-guerres et la France 29

d'aujourd'hui)

? Pour satisfaire à cette contrainte

logique,

il faut renoncer, me semble-t-il, à la recherche d' « événements-frontières » qui, en amont, sépareraient « la jeunesse » de « l'enfance» (comme la sortie de l'école ou le
départ de la famille d'origine) et qui, en aval, marque-

raient « l'entrée dans l'âge adulte» (comme l'entrée dans la vie active ou le mariage) M. On verra en effet qu'aux
différentes définitions sociales de lajeunesse, correspondent des agencements différents des principaux événements scolaires, professionnels et familiaux. A titre d'exemple, dans la France de l'entre-deux-guerres, le départ des jeunes bourgeois de leur famille d'origine précède leur établissement professionnel, pour les jeunes ouvriers, c'est l'inverse~. Ainsi est-on conduit à rechercher des processus stables plutôt que des repères fixes. Dans cette perspective, on peut considérer que la jeunesse est l'âge de la vie où s'opère un double
«

passage»:

de l'école à la vie professionnelle, de la

famille d'origine à la famille de procréation. Il s'agit donc de repérer les différentes modalités de ce double processus à différentes époques, pour les jeunes des deux sexes des différentes classes sociales, puis de les comparer. Auparavant, deux remarques me semblent utiles. La

première concerne la validité historique de cette

«

défini-

tion préalable». Supposant la généralisation de la scolarisation et de la vie professionnelle, elle n'est donc pas extensible sans modifications, aux périodes où l'école est bourgeoise et le travail plébéien. La seconde concerne

la pertinence

de la variable

«

classe sociale»

pour

comparer entre elles les définitions sociales de la jeunesse dans une société donnée à une époque déterminée. La «jeunesse» étant définie comme passage d'une famile d'origine repérable dans l'espace social à une famille de

procréation virtuelle, d'une
une « position sociale» comparaison

«

position scolaire» connue à
les individus jeunes

potentielle,

ne sont pas identifiables par une « condition de classe» mais par « une origine» et « un avenir» de classe. Toute des hommes et des femmes
sociales de la jeunesse » et « des milieux populaires» est ainsi nécessairement vouée à la schématisation, ne serait-ce que parce qu'en général elle
«

entre les définitions

de la bourgeoisie

30

confond ongme et avenir de classe (qui ne le sont statistiquement que dans la majorité des cas).

JEUNESSE OUVRIÈRE, JEUNESSE BOURÇE9ISE DANS LA SOCIETE FRANÇAISE GUERRES

D'ENTRE-DEUX-

A s'en tenir aux conclusions d'A. Prost, «dans la société française de l'entre-deux-guerres, proche encore du XIXesiècle, l'organisation sociale du passage de l'enfance à l'âge adulte (...) est très différente dans la bourgeoisie et dans les milieux populaires, ouvriers ou

paysans. Il n'y a donc pas une mais deux jeunesses

10

».

Quatre, en fait, si l'on tient compte de la différence de sexes. Dans les milieux populaires, pour les garçons comme pour les filles, le passage de l'école à la vie professionnelle, qui màrque aussi le passage de l'enfance à la jeunesse, s'opère tôt et sans transition: «Entre l'enfance et la jeunesse, écrit A. Prost, la coupure est nette. c'est la fin de l'école à 13 ans et la mise au travail

dans les jours qui suivent

Il »

: ouvrier(e), employé(e) de

bureau ou de commerce, domestique, apprenti(e). Quant au processus d'émancipation de la tutelle familiale, on peut y distinguer deux phases. Après la sortie de l'école, en général confondue avec l'entrée dans la vie professionnelle, le jeune homme (ou la jeune femme) réside toujours dans sa famille d'origine. Par convention tacite, jusqu'au se'rvice militaire et/ou aux fiançailles, il (elle)

« ramène sa paie» à ses parents qui lui en rétrocèdent une partie sous forme d'argent de poche et en « placent »

une autre (en général après le service militaire et/ou les

fiançailles pour lui constituer « un pécule » en vue de mariage) : le jeune homme (la jeune femme) « paie ainsi
son écot» et, souvent, « aide» sa famille. Vivant sous le toit familial, il (et surtout elle) reste soumis(e) à l'autorité

familiale, mais, désormais « pensionnaire », il (elle) .iouit d'une licence statutaire. « Il n'est plus un enfant, il est
normal qu'il "fasse le jeune homme" ou la jeune fille, 31

c'est-à-dire qu'il s'amuse, qu'il prenne du bon temps avec des camarades de son âge (...). La principale de ces libertés, c'est d'aller au bal. Le bal est le lieu de la

sociabilité propre aux jeunes. I~" Ce n'est qu'avec le mariage qui « marque la fin de la jeunesse et l'accès à
l'âge adulte" que le jeune homme (entre 23 et 27 ans) ou la jeune femme (entre 22 et 24 ans) accède à l'autonomie

financière

et résidentielle:

«

Pour le jeune

ouvrier,

depuis longtemps au travail, se marier c'est quitter ses parents", écrit A. Prost n. Ainsi peut-on diviser la jeunesse dans les milieux populaires en deux phases séparées par le service militaire et/ou les fiançailles. De la sortie de l'école et de la mise au travail (vers 13 ans) au service militaire (entre 20 et 22 ans), de la fin du service militaire (à 22 ans) souvent suivi par les fiançailles au mariage (entre 23 et 27 ans), en ce qui concerne les hommes. De la sortie de l'école (vers 13 ans) aux fiançailles, puis des fiançailles au mariage (entre 22 et 24 ans), en ce qui concerne les femmes. Ces différentes phases restent ponctuées par des rites sociaux: certificat d'études et communion solennelle, conseil de révision et service militaire, fiançailles et noces. La première phase

est celle des « essais",

professionnels

et

« affectifs-

sexuels ", la seconde, celle de la stabilisation: la stabilisation professionnelle étant la condition du mariage, et la perspective du mariage induisant la stabilisation professionnelle, au moins en ce qui concerne les hommes. A partir de cette représentation simplifiée de la jeunesse en milieu populaire, on pourrait alors faire l'inventaire des variantes obtenues, en passant des paysans aux ouvriers, des ouvriers aux employés et aux petits bourgeois, de la campagne à la ville et d'une région à l'autre, en tenant compte de la mobilité géographique «( voulue" ou « subie,,), de la mobilité sociale (lorsque l'avenir est distinct de l'origine de classe), ou de situations professionnelles particulières comme celles de journaliers, domestiques, apprentis (alors fréquentes chez les jeunes), qui impliquent une indépendance précoce par rapport à

la famille d'origine

Il.

Pour les jeunes bourgeois, le passage de l'école à la vie professionnelle (qui, face aux menaces que fait peser l'inflation sur les patrimoines et les rentes, tend à se
32

généraliser) s'opère tard à l'issue d'études longues (qui, pour les mêmes raisons, tendent aussi à se généraliser) et du service militaire reporté au terme des études. Même si l'érosion des dots et la menace qu'elle représente en cas de veuvage conduit une minorité de jeunes filles à entreprendre des études supérieures, la norme reste qu'après des études secondaires plus ou moins longues mais de plus en plus souvent sanctionnées par le

baccalauréat, la jeune bourgeoise sont sans profession
15».

«

meuble son oisiveté

par les arts d'agrément et les mondanités» : d'après l'enquête d'A. Prost à Orléans en 1911, « neuf sur dix

Comment décrire maintenant

l'évolution des rapports entre les jeunes bourgeois et leur famille? La frontière entre deux âges, marquée par la fin de l'école primaire ou la communion solennelle (c'est-àdire aussi l'entrée dans la vie active) pour les jeunes de

milieux populaires,

l'est ici par le baccalauréat.

«

La

véritable jeunesse, écrit A. Prost, ne commence (...) qu'une fois franchi le seuil du baccalauréat: jusque-là, le jeune bourgeois est encore un grand enfant étroitement contrôlé; s'il ne vit pas avec ses parents, il est interne dans un lycée ou un collège. Dans un cas, comme dans l'autre, il n'a guère de vie privée. II;» Clôturant une carrière scolaire ou un cycle de scolarité, le baccalauréat marque aussi, pour les jeunes hommes, la première étape d'un processus d'émancipation de l'autorité familiale.
«

F. Jacob Ji, c'était une vie nouvelle qui avait commencé. Nouvelle par la liberté soudain acquise. Par la différence d'un statut plus étroitement lié à la vie du monde extérieur. Autant le lycée cloîtrait ses élèves, autant la faculté laissait la bride sur le cou à ses étudiants. Ceux-ci faisaient ce qu'ils voulaient. Ils pouvaient tout aussi bien vivre dans les cafés du Quartier latin que travailler nuit et jour.» A cet affranchissement scolaire correspond en effet pour les jeunes bourgeois une émancipation familiale: affranchissement moral, autonomie résiden-

Avec la transformation

du lycéen en étudiant, écrit

tielle, mais dépendance

financière.

«

Pour préparer les

grandes écoles, sa médecine ou son droit, il faut souvent quitter la ville où l'on habite: les grands lycées, les universités ne se trouvent que dans une vingtaine de villes. S'il continue à dépendre financièrement de sa 33

famille, puisqu'il ne travaille pas, le jeune bourgeois Ce passage de l'enfance à la jeunesse

vit

loin d'elle, de son contrôle et de ses relations lM " et « on lui reconnait tacitement le droit d'avoir des aventures IY ".
s'accompagne
«

encore alors de métamorphoses vestimentaires.

J'obtins

mon premier pantalon, écrit F. Nourissier, les garçons d'aujourd'hui n'ont plus à batailler contre ces manières de culottes de "zouave", baptisées "de golf', dont nos quinze ans furent affublés. Cela était serré sous le genou par une bande élastique; celle-ci, vite détendue, laissait glisser la chaussette, et bientôt tomber la jambe du vêtement elle-même sur le pied. On obtenait alors une ressemblance avec les pantalons de ski dits "norvégiens". Vers cinq heures du soir les lycéens des classes de seconde, cette laine en tire-bouchon autour des mollets, n'avaient pas fière allure. Tout espoir d'éveiller un sentiment chez les fillettes était interdit tant qu'on souffrait de cette disgrâce vestimentaire. ~o " Quant aux jeunes bourgeoises, elles restent soumises jusqu'au mariage à un étroit contrôle familial. L'obtention du diplôme puis le service militaire bientôt suivi par l'installation professionnelle ouvre pour le jeune bourgeois une nouvelle phase dans le processus d'émancipation de la tutelle familiale: après des débuts parfois incertains où son père subvient encore à ses besoins, il accède à l'autonomie financière. Parce qu'« il faut avoir déjà assis sa sitUation pour prendre femme" et parce que, dans cette situation privilégiée, les jeunes bourgeois ne sont pas pressés de s'établir, ils ne se marient pas avant 30 ans (selon l'enquête d'A. Prost à Orléans ~I). A l'inverse, en partie sans doute parce que le mariage constitue pour elles la seule façon d'échapper à la tutelle familiale, les jeunes bourgeoises se marient 6 ans plus tôt en moyenne (entre 22 et 25 ans ~~).Ainsi est-on conduit à distinguer deux phases dans la jeunesse des jeunes bourgeois. Du baccalauréat (vers 18 ans) à la fin des études supérieures et au service militaire (entre 22 et 25 ans), puis de la fin du service militaire et des débuts de l'installation professionnelle, deux ans plus tard. au mariage (vers 30 ans), en ce qui concerne les hommes. De la sortie de l'école (vers 18 ans) aux fiançailles (les mariages bourgeois restent arrangés par les familles et les
34

rencontres « préméditées»), et des fiançailles au mariage en ce qui concerne les femmes. Ces différentes phases sont aussi ponctuées par des rites: bizutage, remise des diplômes, service militaire, fiançailles, mariage. Pour les jeunes bourgeois, la première phase est celle de la vie étudiante, la seconde celle de l'installation professionnelle et matrimoniale. Pour les jeunes bourgeoises, la première phase s'inscrit dans le prolongement de l'enfance, la seconde est une propédeutique au mariage. Resterait alors, comme précédemment, à analyser les variantes de ce modèle de la jeunesse bourgeoise dans la société française d'entre-deux-guerres : en particulier, en considérant d'abord que les étudiants bourgeois sont loin d'avoir tous conquis leur autonomie résidentielle et que, par conséquent, leur indépendance quotidienne et
fective-sexuelle» est sujette à variations,
«
«

af~

en

tenant

compte ensuite de l'attrait exercé par

le modèle de la

jeune fille à la maison» (opposé au « modèle-repoussoir de la bonne») sur la petite-bourgeoisie de l'artisanat, du commerce ou du tertiaire supérieur et de l'échelonne-

ment qu'il induit des définitions sociales de fille» entre ces deux pôles ~:I.

«

la jeune

Si l'on admet que ces définitions sociales de la jeunesse dans la bourgeoisie et dans les milieux populaires constituent les quatre pôles qui permettent d'organiser l'ensemble des définitions sociales de la jeunesse dans la société française d'entre-deux-guerres, comment les comparer? Ayant défini la jeunesse comme le double passage de l'école à la vie professionnelle et de la famille d'origine à la famille de procréation, on pourrait d'abord tenter de mettre en évidence le système complet des différences entre les scolarités, les emplois, les familles (d'origine et de procréation) caractéristiques de ces quatre pôles. Dans cette perspective, il serait facile de

montrer que

«

l'unité formelle du droit et des réglemen-

tations qui définissent l'Ecole et la Famille cache l'usage différentiel qui, dans la réalité, sociologique, spécifie, sous presque tous les rapports, la scolarisation et la

structure familiale selon les différentes classes sociales 24 »
et que l'extension du salariat dissimule des conditions par ailleurs opposées sous tous les autres rapports. Mais,je ne voudrais pas tant comparer entre elles les différentes 35

instances scolaires, familiales, professionnelles de socialisation que les formes du passage d'une instance à l'autre telles qu'on peut les repérer sur un calendrier: origines

et clôtures, durées, ordres de succession des ments individuels », coïncidences et décalages,

«

événeétapes,

chronologies, « seuils»

ou

« sas '), ruptures

ou transi-

tions, évolutions réversibles ou irréversibles, ete. Dans les milieux populaires, la jeunesse des hommes et des femmes - envisagée sous ce rapport - ne diffère guère que par sa durée (environ 13 ans pour les hommes et 10 ans pour les femmes, l'écart correspondant approximativement à la durée du service militaire), par la césure entre deux phases analogues (Ie service militaire séparant

pour les hommes « les turbulences» de la vie de jeune homme de la « stabilisation» professionnelle et affective
qui précède le mariage; les fiançailles marquant pour les femmes le terme de la relative liberté associée à la quête d'un mari .et «l'ouverture» de la préparation au mariage) et par le contrôle familial plus étroit dont les jeunes filles sont l'objet. Dans la bourgeoisie, à l'inverse, tout ou presque oppose la jeunesse des hommes et celle des femmes. Si le baccalauréat marque leur commune origine, celle des hommes s'étire sur line période deux fois plus longue que celle des femmes (12 ans contre 6 en moyenne). La jeunesse des hommes se divise en une période scolaire «< la vie étudiante») et une période professionnelle «< l'établissement»). alors que celle des femmes est vide de toute activité scolaire et professionnelle. La jeunesse des hommes peut être analysée comme un processus d'émancipation de la tutelle familiale (partielle du baccalauréat à l'établissement professionnel. complète dès l'établissement professionnel), celle des femmes se déroule tout entière sous une étroite surveillance familiale à laquelle elles n'échappent que pour passer aussitÔt sous contrôle marital. Si le mariage représente néanmoins pour les femmes l'accès à l'indépendance, à l'inverse, il signifie pour les hommes la perte de leur indépendance. Peut-on maintenant comparer la jeunesse des femmes dans la bourgeoisie et dans les milieux populaires? Bien qu'elle se termine pour les unes et les autres à peu p:'ès au même âge (23-24 ans) avec le mariage, la jeunesse des « bourf.{eoises » est plus
36

brève que celle des « ouvrières» : les secondes sont en effet plus tôt émancipées de la tutelle scolaire que les premières. Mais l'émancipation de l'autorité scolaire les replace toutes sous la tutelle familiale qui ne s'éteint qu'avec le mariage, synonyme d'indépendance:
«

pour

elles, en effet, quel que soit le milieu, l'indépendance serait suspecte ", écrit A. Prost ~5. Cette dépendance uniforme dissimule néanmoins des conditions différentes

suivant qu'elles travaillent à domicile (couturières) ou

«

à

l'extérieur» (bonnes et ouvrières), ou qu'elles sont oisives: les premières travaillent sans quitter la famille, les secondes travaillent mais échappent partiellement ou totalement au contrôle familial, les troisièmes ignorent le

travail et restent soumises à la tutelle familiale

~6.

Malgré

tout ce qui les sépare, les jeunesses des hommes dans la bourgeoisie et dans les milieux populaires ont au moins en commun: un relatif affranchissement par rapport à la famille d'origine, la période charnière du service militaire, une relative perte d'indépendance liée au mariage, qui les opposent à la jeunesse des femmes, la durée (une

douzaine d'années) et la division en deux phases où à « la
vie étudiante»
« l'installation

correspond

« la vie de jeune homme»
». Mais, par

et à

», « la stabilisation

ailleurs,

l'une commence à 13 ans, l'autre à 18 ans. Alors qu'à 13 ans l'un est sorti de l'école et travaille, l'autre étudie et ne travaillera pas avant 25 ans. Les uns se marient en moyenne à 26 ans, les autres pas avant 30 ans. Bref, si « les deux jeunesses » ont à peu près la même durée, elles sont décalées dans le temps biographique: les jeunes bourgeois et les jeunes ouvriers ne sont pas jeunes au même âge «( qui dira, écrit L. Thévenot ~7,qu'un ouvrier de 21 ans travaillant depuis 4 ans est plus jeune qu'un étudiant de 23 ans terminant sa maîtrise de psychologie et employé comme pion dans un lycée? »). Alors que l'un a, dès 13 ans, les moyens financiers de son indépendance, l'autre dépend entièrement de sa famille au moins jusqu'à SOli établissement professionnel vers 25 ans. Alors que les uns, virtuellement indépendants financièrement, mais sans autonomie résidentielle, vivent « en liberté surveillée» (<< norme est encore que le jeune La homme, même majeur et libéré des obligations militaires, continue à habiter avec ses parents s'ils vivent dans la 37

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38

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même ville» ~~), les autres, bien que financièrement dépendants, acquièrent dès le baccalauréat des libertés statutaires souvent garanties par l'autonomie résiden-

tielle

(<<

Le jeune bourgeois au contraire, écrit A. Prost~9,

réussit à être indépendant de sa famille tout en dépendant d'elle financièrement. Il gagne sa vie plus tard, après de longues études et des débuts parfois incertains, pendant lesquels son père a subvenu à ses besoins. Mais il vit dans une autre ville que sa famille, et il en est indépendant pour la vie quotidienne. »). Il faudrait toutefois nuancer cette opposition: des étudiants bourgeois vivent dans la même ville que leurs parents sans indépendance financière ni résidentielle; des jeunes ouvriers qui ont dû ou qui ont pu quitter leur ville d'origine sont financièrement et résidentiellement indépendants de leur famille d'origine. Enfin, à supposer qu'un jeune bourgeois soit jamais indépendant de sa

famille avant d'en avoir hérité, la

«

période d'établisse-

ment» qui, pour les hommes de la bourgeoisie, suit le service militaire et précède le mariage et pendant laquelle ils sont financièrement et résidentiellement autonomes est, écrit A. Prost 3U,« un privilège de la bourgeoisie» : « la vie de célibataire». Entre le service militaire et le mariage, dans les milieux populaires, les hommes restent, de leur on l'a vu, au moins pour partie, dépendants famille d'origine. Ainsi alors que pour les jeunes par les familles) bourgeois le mariage (( arrangé»
marque la fin de cette
«

période

privilégiée»

(par

les

libertés dont ils jouissent), il marque, dans les milieux populaires, l'émancipation définitive (en particulier résidentielle) des hommes par rapport à leur famille d'origine.

39

LES DÉFINITIONS SOCIALES,DE LAJEUI'ŒSSE DANS LA FRANCE DES ANNEES 80 Ayant ainsi décrit les quatre pôles des définitions sociales de la jeunesse et le système de leurs différences dans la société française d'entre-deux-guerres, je voudrais indiquer maintenant comment elles se sont transformées et comment, au fil de ces changements, c'est aussi le système de leurs différences qui s'est trouvé modifié. Cherchant à retracer les différentes évolUtions des différentes formes du double passage de l'école à la vie professionnelle et de la famille d'origine à la famille de procréation, il faudrait d'abord repérer les principales transformations, structurelles et/ou conjoncturelles, du système scolaire, du marché du travail et des structures familiales entre la France des années 30 et celle des années 80. On s'en tiendra ici au rappel cas par cas des quelques données nécessaires à la compréhension des évolutions observées dans les sorties du système scolaire, les entrées dans la vie active, les sortie's de la famille d'origine et la formation des couples. Pour les jeunes des deux sexes des milieux populaires, la prolongation de la scolarité obligatoire jusqu'à 16 ans et l'allongement généralisé de la scolarité inscrits dans l'histoire de longue durée du système scolaire ont différé, dans le temps biographique, l'entrée dans la vie active. Par ailleurs, le retour du chÔmage el la multiplication des emplois précaires, le développement induit des mesures prises en faveur de l'insertion sociale et professionnelle des jeunes de 16 à 18 ans depuis la deuxième moitié des années 70 ont diversifié les formes du passage de l'enfance à l'âge adulte en milieu populaire. Pour une proportion non négligeable des titulaires de CAP ou de BEP sortis de l'école vers 18-19 ans, l'insertion professionnelle suit toujours à brève échéance la sonie du système scolaire et le temps de la jeunesse se déroule approximativement selon le modèle ancien. ~fais pour les jeunes qui sont sortis de récole sans formation professionnelle dès la fin de la scolarité obligatoire et une partie des titulaires de diplÔmes « dévalués» (CAP, BEPC, etc.)
40

apparaît une nouvelle forme de « passage»

de la vie scolaire à la vie professionnelle. Alors que dans le modèle « traditionnel» le temps de la jeunesse est séparé de celui de l'enfance par un seuil où coïncident la sortie du système scolaire et l'entrée dans la vie active et dont le franchissement est irréversible, la stabilisation dans un emploi durable clôture une période de transition plus ou moins longue où alternent emplois précaires, chômage et

stages de formation et ce

«

sas » est d'autant plus long

que le capital scolaire détenu est plus faible. Parce qu'ils sont privés des bases matérielles de leur autonomie «( Pas d'emploi, pas de salaire, ou petits emplois, petits salaires, telle est la situation », écrit C. Baudelot 31),la forme et le cours du processus « normal» d'émancipation de la tutelle familiale sont modifiés. La dépendance résidentielle et ses corollaires étaient compensés (donc aussi limités) par l'indépendance financière du jeune salarié (dans certains cas, par le soutien financier apporté à la famille d'origine) et la licence statutaire dont il (elle) jouissait reflétait cet « équilibre", L'absence durable d'autonomie financière à la sortie du système scolaire ne prolonge pas tant le séjour des jeunes des milieux populaires dans leur famille d'origine (on a vu que, dans la société française d'entre-deux-guerres, l'autonomie résidentielle ne s'acquiert pour les hommes comme pour les femmes qu'avec le mariage) qu'elle ne modifie le statut de la jeunesse jusqu'à l'accès à un emploi stable (la prolongation du s~jour dans la famille d'origine ne s'observe que pour les hommes chÔmeurs et inactifs 3!). L'extension du chÔmage, de la précarité d'emploi, de la formation extra-scolaire redéfinit la première phase du modèle traditionnel de la jeunesse en milieu populaire. Elle est caractérisée par la dépendance financière et résidentielle, un statut transitoire entre vie scolaire et vie professionnelle comme celui d'apprenti, d'intérimaire ou de stagiaire, ou d'attente comme celui de chômeur et la

revendication des libertés statutaires

« traditionnelles»

(argent de poche et « sorties») de la jeunesse en milieu populaire. En ce qui concerne les hommes, l'accès à un emploi stable est reporté, dans la plupart des cas, au-delà du service militaire qui clôture cette phase « d'attente ». Pour la majorité, la seconde phase reste celle de la 41

« stabilisation»

préalable

à « l'installation

», en

général

conclue par (22 ans pour
«

le mariage vers 25 ans pour les filles). Mais le développement

les garçons récent de

la cohabitation»

en milieu populaire

tend à redéfinir

le

modèle de l'installation pour une partie d'entre eux: celle pour laquelle la cohabitation, précédant le mariage,

introduit

homme

une phase intermédiaire entre « la vie de jeune (ou de « jeune fille») et « la vie de famille » \3. La définition sociale de la jeunesse bourgeoise reste à
»

peu près inchangée

pour les hommes.

«

Les profils

d'accès à l'emploi, au salaire et à l'autonomie (des diplômés universitaires) ont très peu évolué quand ils ne 34. A « la vie se sont pas améliorés », écrit C. Baudelot étudiante» (entre 18 et 23 ans) succède le service militaire, une installation professionnelle sans encombre (les diplômes de l'enseignement supérieur restent un rempart solide contre le chômage et résistent bien à la dévaluation des titres scolaires) et le mariage entre 26 et 27 ans qui intervient donc 3 ou 4 ans plus tôt que pour les jeunes bourgeois de l'entre-deux-guerres. Outre ce décalage dans le temps, le mariage est souvent précédé d'une phase de cohabitation que l'on pourrait songer à rapprocher des « liaisons» des jeunes bourgeois de l'entre-deux-guerres mais qui s'en distingue au moins par l'homogamie. Le statut social des jeunes bourgeoises dans la France des années 80 est en effet complètement différent de ce qu'il était dans la société française d'entre-deux-guerres et tend à s'aligner sur celui des jeunes bourgeois: « Profils féminins et profils masculins de jeunesse diffèrent, mais les diplômes d'enseignement supérieur tendent à annuler la différence entre les

sexes.

J5 »

La plupart des jeunes bourgeoises poursuivent

des études supérieures et, bien que les trois quarts d'entre elles résident dans leur famille d'origine, accèdent ainsi (du fait aussi sans doute de la diffusion des procédés de

contraception) aux prérogatives et aux « libertés»

de « la

vie étudiante ». « Tout à fait minoritaires au début du siècle, les étudiantes égalent en nombre les étudiants vers 1975, puis les dépassent, constate R. Establet 16. 1899, 1 étudiante pour 43 étudiants; 1983, 10 étudiants pour

12 étudiantes.
s'est accomplie 42

»

Toutefois, cette transformation majeure
dans le respect de l'ordre social établi:

«

La réussite féminine se développe dans tous les milieux,
37 »

mais avec une intensité réglée sur le régime des privilèges

et handicaps initiaux.

De plus en plus nombreuses à

acquérir des diplômes d'enseignement supérieur, elles investissent de plus en plus fréquemment leurs capitaux scolaires sur le marché du travail. Ainsi peut-on comprendre que le mariage, gage de sécurité économique, perde pour elles de sa nécessité, qu'il puisse au contraire être perçu comme une entrave à leur carrière scolaire et professionnelle, et que la cohabitation puisse apparaître

au moins pour un temps comme
souhaitable
générations »

«

un compromis»
et «entre les

«entre
:18.

Si la durée et la localisation dans le temps

les

sexes»

biographique de la jeunesse des femmes des classes dominantes n'ont guère varié depuis l'entre-deuxguerres (entre 18 et 24 ans), son statut est radicalement transformé: la condition étudiante s'est substituée à celle

de

«

la jeune fille de la maison", les débuts de carrière et

la cohabitation au temps des fiançailles. On a indiqué comment les quatre pôles qui permettaient d'organiser l'ensemble des définitions sociales de la jeunesse dans la société française d'entre-deux-guerres se sont transformés au cours du dernier demi-siècle. Mais, en s'en tenant là, on suppose implicitement que les définitions sociales de la jeunesse caractéristiques des «classes moyennes" peuvent s'ordonner aujourd'hui comme hier par rapport aux pÔles bourgeois et populaires, masculins et féminins. Parce que « la scolarité a été
au XIX" siècle et au début du xx" la voie ravale JY,les jet{nes l'ascension sociale ", écrit J-c.Passeron classes moyennes qui arrêtent leurs études à la fin deuxième cycle général ou après un bref passage l'université, porteurs de titres scolaires dévalués, sont de des du à les

plus affectés par chances objectives

«
»10

le décalage entre aspirations et et les plus attachés à la défense de déjà décrites et analysées des différentes formes de du travail de redéfinition

la valeur nominale du titre et à la réalisation de leurs espérances sociales. Ainsi peut-on rendre compte de
« conduites d'~journement» par G. Lapassade en 1957 résistance au déclassement

H,
42,

des aspirations, des stratégies de reconversion, de rescolarisation, d'accumulation de diplômes, etc.13 Entre 43