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Les psychanalystes et Goethe

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320 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296306271
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LES PSYCHANALYSTES ET GOETHE

Pascal HACHET

LES PSYCHANALYSTES ET GOETHE

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechique 75005 Paris

Psychanalyse et civilisations Collection dirigée par Jean Nadal L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient.,à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspecti ve,la collection "Psychanalyse et Ci vilisations" tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude soIipsiste. qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité. coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes. Déjà parus: Rêve de Corps, Corps du Langage, par J. Nadal, M. Pierrakos, M.F. Lecomte-Emond, A. Ramirez, R. Vintraud, N. Zulli, M. Dabhah. Oralité et Violence. par K. Nassikas. Emprise et liberté, par J. Nadal, N. RAnd el M. Torok. A. Eiguer. R. Major, R. Dadoun, M.F. Lecomte-Emond. H. Ramirez. lA pensée et le trauma, par M. Bertrand. Mot d'uprit. inconscienl et événemenJ, par M. Kohn. lA diagonale du .micidaire, par S. Olindo- Weber. Journal d'une anorexie, par K..Nassikas. Le soleil aveugle, par C. Sandori. Ferenczi et l'école hongroise de psychanalyse, par E. Brabant Les fantômes de l'âme, par C. Nacbin. Psychanalyse en Russie, par M. Bertrand. Freud et le sonore, par E. Lecourt Pour une théorie du .mjet-limite, parV. Mazeran et S. Olindo-Weber Ferenczi, patient et p.rychanalyste, Collectif dirigé par M. Bertrand. Le cadre de l'analyse, Collectif, colloque du Cercle freudien. lA mftaphore en psychanalyse, par S. Ferrières-Pestureau. L'expérience musicale. Résonaru::espsychanalytique.'i, par E. Lecourt. Dans le silence des mOIS,par B. Roth. lA maladie d'Alzheimer, "quand la psych! s'égare... ", par C. MontanL Lire, écrire, analyser. La littérature dans la pratique psychanalytique, par A. Fonyi. A paraître:
Culture et Paranoïa à propos du cas Schreber, Collectif dirigé par Prado de Olivei. \. lAngue arabe, corps et inconscient, CoIlectif dirigé par H. Bendahman.

1995 ISBN: 2-7384-3474-6

@ L'Harmattan,

Pour mafemme

AVANT-PROPOS

Cette recherche possède une histoire. Au commencement fut mon attachement à la vie et à l'oeuvre de l'individu Goethe. Bien que l'implication personnelle du chercheur n'ait pas à être détaillée, il serait malhonnête de l'occulter totalement: toute investigation intellectuelle, même si tendant vers l'objectivité d'un objet de pensée socialement transmissible - fondant la réalisation d'une recherche scientifique - s'enracine dans la subjectivité.

Fréquentation

passionnée

et assidue donc

-

pendant plus d'une décennie - des écrits de Goethe et des "goethisants", des Goethesforcheren, identifications et tentatives littéraires: ainsi l'écriture et l'envoi à l'écrivain Emst Jünger d'une "lettre apocryphe que Goethe aurait pu écrire le 28 avril 1787 au grand-duc de Weimar", qui inspira à son destinaire un "Je ne sais pas ce qu'il faut en penser" (1993, pA). Puis dégagement de l'idole; passage à un questionnement adressé à soi-même, via un médiateur non plus livresque mais présent hic et nunc: choix de la profession de psychologue faite - comme il se doit - comme un symptôme et cheminement personnel idoine.

Au hasard du chemin propre, retrouvailles

- c'est-

à-dire redécouverte, réapprentissage - avec Goethe, scandées par l'insistance de la "pulsion de savoir". Deuil du fantasme. Reconquêtes. Assèchements de Zuydersees intimes. Au revoir

Goethe ami, compagnon, modèle. Bonjour Goethe objet de recherche. Ce passage d'une implication personnelle vis-àvis de la figure goethéenne à un choix de considérer celle-ci dans le cadre d'une recherche une fois effectué, force est de constater que la présente élaboration n'accoucha d'elle-même qu'au gré de plusieurs avatars, dont je me dois d'exposer la substance et le mouvement.

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INTRODUCTION

Avatars J'ai d'abord voulu mettre en évidence des parallèles entre la vie et la conception du monde de Goethe d'une part et celles de Freud d'autre part; mais une telle recherche avait dejà été entreprise, et avec pertinence: par Boyer (1983), Lacoste (1981) et Ronell (1988) en ce qui concerne ces parallèles au sens strict, par Prokhoris (1988) pour en ce qui concerne les rapports entre Freud penseur d'une métapsychologie et le Faust, auquel le Maître viennois recourut fréquemment en le citant. J'ai ensuite opéré un mouvement régrédient vers Goethe, dont j'ai désiré explorer et systématiser la psychologie, non pas en psychanalysant Goethe (que peut-on écrire en ce sens après l'ouvrage "hénaurme" qu'assèna Kurt Eissler (1963) ?) ou / et ses oeuvres et ses personnages littéraires, mais en considérant ce que Goethe avait lui-même énoncé de psychologique pour sa conception du monde. Il s'agissait - en organisant les innombrables énoncés goethéens (maximes, descriptions "cliniques", peintures méthodiques de l'âme, essais scientifiques, etc.) à propos de la nature psychique de I'humain, en soi et en relation avec autrui et le monde - d'élaborer un "Précis" ou "Traité de psychologie
goethéenne"

.

Ce projet capota également, par défaut de méthodologie: fallait-il traiter les données des textes goethéens en matière de psychologie avec des notions et des

catégories propres à la psychanalyse ou à la psychologie moderne ou bien fallait-il les organiser autour de notions dont on sait qu'elles furent centrales dans la conception du monde du poète - que l'intéressé livra dans un poème tardif de 1817, "Utworte" (Les mots primordiaux) ? Ces "archétypes goethéens" sont: le Démonique, le Hasard, Eros, Ananké (la nécessité) et l'Espérance. Par delà ces grands organisateurs de sa conception du monde, Goethe recourut à plusieurs arts (la musique exceptée), sciences et expériences - au niveau "métaphorique" comme au niveau pratique - pour forger une Weltanschauung "psychologique" et une "autopsychothérapie". Il fit du "hors les murs" psychologique, en une démarche inverse à celle de Freud; laquelle fut d'abord métapsychologique avant de "s'exporter" hors du cadre de la cure, vers la religion, l'art et l'anthropologie. Plus exactement, Goethe observa dans un premier temps le "dehors" du monde afin, dans un second temps, d'en tirer des "leçons" pour soi: pour comprendre le "dedans" de la vie psychique et se "soigner". Le poète a donc essayé plusieurs "psychothérapies", qu'il a toutes théorisées, pour trouver son équilibre: la création littéraire, l'amour (!), la foi, l'harmonie et l'ordre néo-classiques, le renoncement, la vie politique et sociale, l'investigation scientifique et le voyage en Italie. La singularité et la cohésion de la psychologie selon Goethe, traitées avec des outils conceptuels propres à la psychanalyse, ne risquaient-elles pas réductionnisme, distorsion de sens, forçage analogique? De plus, pour le cas où la psychologie du poète aurait été ordonnée autour de ses propres outils conceptuels, les méthodes et la matière en présence pouvaient-elles vraiement trouver place dans une recherche psychanalytique? Cette embardée réactionnelle "du côté de chez Goethe" et de son élaboration psychologique manifeste une fois éludée, se profila un troisième projet de recherche: articuler la psychologie de Goethe à la théorie psychanalytique de façon à ce que la première puisse éclairer certains aspects de la seconde.

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J'ai discerner un psychanalystes A la recherche

finalement choisi d'oeuvrer aspect de cette articulation: et leurs rapports à Goethe. de matériaux

à les

La collecte des références psychanalytiques où Goethe - ou / et une de ses oeuvres - est évoqué m'a permis de préciser des catégories formelles (voir page suivante) : autant de facettes du rapport à Goethe des psychanalystes. Aucune signification ne se dégageait à ce stade taxinomique, "linnéen" . Point de méthode: j'ai admis dans le cadre de cette recherche des références non psychanalytiques où des psychanalystes évoquent Goethe. En effet, ces textes, même s'ils n'éclairent pas directement les avancées méta psychologiques ou interprétatives qui se sont réclamées du poète, sont au moins significatifs du transfert des psychanalystes envers Goethe. Ainsi, une lettre d'enfance à un ami comportant une citation de Goethe peut être rattachée à une élaboration théorique psychanalytique ultérieure qui sollicite également le poète, la première faisant le lit de la seconde selon un processus d'ailleurs mis en évidence par l'intéressé: "Tard résonne ce qui tôt sonna". Comment dépasser une simple liste, même sériée, de catégories objectives de références psychanalytiques à Goethe? Comment rendre significatif cet éparpillement qualitatif? Par quelle synthèse ou transversalité ? Méthodologie d'exploitation des données

Les multiples références des psychanalystes à Goethe constituent autant d'éléments symptômatiques cliniquement appréhendables par le lecteur - révélateurs de la nature des transferts nourris par les psychanalystes à l'égard du poète. En tant que telles, ces références appellent un décodage, une interprétation. Il faut donc envisager cette 11

recherche textuelle comme une recherche clinique et poser la question du statut du savoir clinique, qu'Assoun (1985, p.780) définit ainsi: "Où situer le genre de "connaissance" qu'implique la recherche clinique? Dans l'entre-deux du matériel clinique et du concept métapsychologique (...) La recherche clinique pourrait (...) renvoyer à une fantasmatisation heuristique d'un genre bien particulier, celle qui sépare la position empirique de la position rationnelle. C'est les yeux fixés sur le matériel que l'opérateur produit ses "idées", mais cellesci fonctionnent simultanément pour anticiper sur le matériel et le "fictionner" .

Différentes facettes du rapport des psychanalystes 1. L'investigation Goethe. psychanalytique

à Goethe: active de

1.1 Goethe psychanalysé en tant que tel. 1.2 Les personnages et oeuvres de Goethe psychanalysés. 1.3 Goethe psychanalysé à travers ses oeuvres et ses personnages. 1.4 Goethe objet d'étude en psychanalyse de la créativité.

2. Le recours passif à Goethe psychanalytique.

pour la théorisation

2.1 Goethe: un moyen de différenciation et d'harmonisation des différentes théories psychanalytiques. 2.2 Goethe et l'élaboration méta psychologique : considérations générales. 2.3 Goethe et : la métapsychologie topique. 2.4 "la métapsychologie dynamique. 2.5 "la métapsychologie économique. 2.6 "la métapsychologie génétique. 2.7 "la métapsychologie et la technique de la cure. 2.8 "la psychobiographie. 2.9 "la psychanalyse de la créativité. 2.10 " le mouvement psychanalytique dans sa dimension institutionnelle.

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3. Le recours passif à Goethe pour l'interprétation psychanalytique.
3.1 Les identifications des psychanalystes à Goethe: autoanalyse. 3.2 Les évocations goethéennes non psychanalytiques faites par des psychanalystes. 3.3 Les évocations goethéennes faites par des analysants non devenus psychanalystes et par des aliénés. 3.4 Les citations isolées de Goethe placées en tête de chapitre ou d'ouvrage. 3.5 Les identifications à Goethe: un moyen pour que des psychanalystes en psychanalysent d'autres. 3.6 Goethe et l'interprétation: d'une oeuvre littéraire ou artistique. 3.7 " psychanalytique de faits collectifs, historiques, phylogénétiques. 3.8 " clinique, par citation simple. 3.9 "clinique, par analogie entre le cas et la vie de Goethe et le cas clinique considéré. 3.10 " clinique, par analogie entre un personnage ou une oeuvre de Goethe et le cas clinique.
Il s'est agi, en me décramponnant des catégories que j'avais mises en évidence et en faisant le deuil d'un fantasme de maîtrise absolue des phénomènes qu'elles enchâssent statiquement, de m'abandonner - comme intuitivement - en une plongée quasi-bergsonienne dans la "vraie durée" des phénomènes, à la mouvance bruissante et bigarrée - berceau d'affects et de sens - constituant le particulier de chaque référence, en discernant dans la référence individuelle la chose même à penser. La recherche clinique admet un lien structural entre le singulier et l'universel: "La démarche rét1échissante doit s'entendre (...) par opposition à la démarche "déterminante". Alors que cette dernière s'efforce de ramener une singularité à une loi ou (...) de subsumer des cas sous une "loi" ou généralité, la démarche réfléchissante tend à déployer la singularité de l'expérience jusqu'à un certain

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point de cristallisation d'un savoir où un certain "universel" devient visible ou lisible" (ibid., p.781). Acceptant un certain ballotement au gré de la substance des références textuelles "cliniquement" relevées et rangées au sein de catégories formelles, il ne s'est pas pour autant agi de se perdre dans la bouillie saumâtre de quelque clinique informelle opposée au travail de la pensée. Une analogie voire une filiation inattendue effectuée par Assoun entre la recherche clinique et la pensée goethéenne a renforcé ma résolution à m'engager sur cette voie méthodologique: "Ce n'est pas par hasard (...) si Freud a toujours été fasciné par l' espri t goethéen : on sait que Goethe botaniste soutenait que le concept de la plante primitive devait être construit dans la phénoménologie de la métamorphose de la plante réelle. Il ya là comme une image de cette solidarité qui est à penser" (ibid.).

A vec le déploiement des références singulières, les formes "universelles" de mon investigation - et leur sens se précisèrent: un schème global, décliné en six thèmes fédérant toutes les références psychanalytiques à Goethe: 1) La dissimulation de soi. 2) La sexualité génitale escamotée. 3) La régression dans la vie psychique archaïque (fécondité; paradis psychique de l'enfance archaïque; innocence et jeunesse retrouvées; indifférenciation sexuelle; narcissisme et auto-érotisme). 4) L'emprise du maternel archaïque. S) Le mal, la mort, le déplaisir, la culpabilité. 6) L'arrachement à l'emprise mortelle du maternel archaïque et aux tourments oedipiens par le travail de la pensée. Mouvant, ce schème "Goethe objet de fantasme et de pensée en psychanalyse" implique un parcours, un trajet intrinsèque. Sans cesse, quelque soit le contexte (actif, dans le cadre d'une investigation du poète, ou passif, dans le cadre d'une "caution" qui lui est demandée pour avancer un point de

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théorie ou une interprétation) de la référence à Goethe, les psychanalystes effectuent un parcours identique, partiel ou intégral, visant à explorer le pré-génital puis à s'en extraire pour le théoriser. Tout comme le cadre d'une cure psychanalytique est conçu pour faire émerger des contenus psychiques autrement inaccessibles qui font sens une fois interprétés, le cadre des catégories formelles du rapport des psychanalystes à Goethe m'a permis de discerner transversalement un schème d'ensemble et des thèmes. En soi, les différentes références des psychanalystes à Goethe ne valent rien; elles ne prennent sens qu'une fois replacées dans une trame dynamique capable de les contenir et de les ordonner. Un parallèle méthodologique peut être établi entre ce dynamisme organisé par les thèmes ou "bassins sémantiques" - sous-j acents à l'ensemble des rapports des psychanalystes à Goethe et les vues de Gilbert Durand (1992) au sujet de l'imaginaire et de son fonctionnement dynamique. Durand conçoit le symbole comme étant insignifiant à l'unité et affirme qu'il doit être replacé dans ce qu'il nomme les "structures de l'imaginaire" : ensembles "archétypiques" où les symboles constellent par isomorphie - en amas agglomérés par un mouvement, une logique semblables - pour apparaître signifiants. Les logiques mentales exprimées par ces structures de l'imaginaire, qui existent à l'échelle de l'espèce humaine, sont: - une logique de clivage (régime Diurne ou schizomorphe de I' imaginaire), - une logique de fusion (régime Nocturne et mystique de l'imaginaire ), - une logique de conciliation des opposés (régime Nocturne et synthétique de l'imaginaire). L'alternance de ces trois logiques détermine le champ et la mouvance de l'image symbolique, racine de la pensée, et dessine un incessant "trajet anthropologique" organisé de manière circulaire. Le dynamisme global auquel obéissent les différents thèmes sous-tendant les rapports des psychanalystes à Goethe est également à comprendre comme
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un trajet cyclique: la dissimulation de soi et l'escamotage de la sexualité génitale amorcent une régression dans la vie psychique archaïque (régie par une logique de fusion), à

laquelle l'on s'arrache ensuite

-

car cette archaïcité présente

aussi d'importantes potentialités négatives (l'emprise du maternel tout-puissant) - par la coupure différenciatrice (logique de clivage), en un passage du principe de plaisir au principe de réalité qui s'équilibre ultimement dans une totalité créatrice (logique de conciliation des opposés) qui est dans l'après-coup génératrice de pensée sur l'ensemble du "trajet" ; puis celui-ci est réintroduit. Voilà comment fonctionne le modèle, la fiction, la construction "Goethe objet fantasmatique et intellectuel pour les psychanalystes". En conclusion à cet ouvrage, je montrerai comment ce modèle peut prendre place dans la "théorétique" psychanal yti que.

Le premier des contenus de pensée de ce modèle la dissimulation de soi - attire les cinq autres, en tant qu'i I
favorise la projection. Confrontés dissimulateur de soi en même d'emblée à un Goethe temps qu'exhibant la possibles et assumer
-

"monstration" de ses oeuvres - en un décalage réalisant un dispositif projectif -, les psychanalystes peuvent attribuer au
poète tout le registre des identifications

ainsi vis-à-vis de cette figure un rôle tour à tour passif sociologie
-



Goethe "intervient" pour cautionner la théorie psychanalytique et l'interprétation clinique ou "appliquée" à l'art et à la

et un rôle actif

-

qui survient beaucoup moins

fréquemment, en un déséquilibre statistique révélateur du rôle global qui est fait joué à l'Olympien de Weimar par les psychanalystes - où Goethe, directement (sa personne) ou indirectement (ses personnages, ses oeuvres, sa créativité), est l'objet d'investigations psychanalytiques. On peut formuler les six thèmes du schème global
-

en leur contenu et en leur agencement - sous la forme de "six
que les psychanalystes reçoivent de Goethe en fonction de l'image qu'il ont

commandements fantasmatiquement de lui" :

I Ce que je fus, tu dissimuleras.

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II (Par là même) La sexualité génitale (, qui pour moi fut problématique,) tu escamoteras. III (Alors, une fois la génitalité éludée,) Au royaume fécond des Mères (, que j'ai conçu dans mon Second Faust,) tu descendras afin de te ressourcer en réassumant ton passé archaïque, antérieur à la génitalité. Par ailleurs: au royaume paradisiaque des Mères, tu te délasseras / délaceras. - au royaume des Mères, la différence des sexes tu aboliras. - au royaume des Mères - où triomphe Eros -le narcissisme tu éprouveras. IV Au royaume des Mères, de l'expérience maternel tu souffriras puis t'arracheras. étouffante du

V Ressorti du royaume des Mères,.l' expérience oedipienne limitative du mal, de la mort, du déplaisir et de la culpabilité tu feras. VI L'expérience de l'aliénation mortelle et passivisante du royaume des Mères et l'expérience du déplaisir et de la culpabilité inhérents au "royaume oedipien des Pères" tu transcenderas par l'activité de pensée: porteur d'un désir propre dans un espace psychique propre et créateur d'éléments de pensée concernant la théorie et la praxis psychanalytiques, nourri de la substance et du mouvement de ta descente et de ta remontée du royaume des Mères, tu deviendras.

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PREMIÈRE

PARTIE

LE RAPPORT ACTIF DES PSYCHANALYSTES A GOETHE: L'INVESTIGATION PSYCHANAL YTIQUE DE GOETHE, DE SES OEUVRES, DE SES PERSONNAGES ET DE SA CRÉATIVITÉ

CHAPITRE I L'INVESTIGATION PSYCHANALYTIQUE GOETHE EN TANT QUE TEL DE

L'extrême

dissimulation

de Goethe

Une première version de ce chapitre a été publiée dans Psychanalyse à l'Université (1994a). La compréhension psychanalytique de la vie d'un grand homme est tâche exaltante, surtout lorsqu'elle est nourrie du dessein (idéalisant) de contribuer par cette entreprise à la magnification de sa personne et de sa création. Toutefois, spécifiquement en ce qui concerne Goethe, divers psychanalystes s'essayant à traquer les ressorts cachés de sa vie mentale durent, aux prémices de leur tentative, convenir du fait suivant: en dépit d'une apparente facilité quant à l'investigation de son individualité, due à l'énorme masse d'écrits et de témoignages qu'il laissa, Goethe ne livra jamais le fond de son âme, comme si son oeuvre avait fonctionné comme un paravent. Deux références de Freud vont en ce sens. Dans "Prix Goethe 1930", il conclut ce texte par ces mots (1987a, p.186) : "J'estime que l'on devrait être reconnaissant à la psychanalyse quand, appliquée à un grand homme, elle contribue à faire comprendre la grandeur de son oeuvre. Mais j'admets que, dans le cas de Goethe, nous ne sommes pas encore parvenus à grandchose, et ceci parce que Goethe, poète, n'était pas seulement un homme qui se confessait beaucoup, mais aussi, malgré l'abondance de notes autobiographiques, un homme qui se dissimulait beaucoup. Nous ne

JXmvons nous empêcher d'évoquer ici les paroles de Méphisto : "Le meilleur de cc que tu sais, Tu ne saurais, pourtant, le dire aux écoliers" (Faust

I).

Freud redit la dissimulation de soi qu'opéra Goethe lors d'une conversation avec Sachs (1977, p.92). Ce dernier précise: "Nous étions devant l'édition "Sophie-Dorothée" des oeuvres de Goethe qui, étant la plus vaste des éditions complètes, remplissait trois de ses étagères. Freud dit en la montrant du doigt: "Il utilisa tout ceci comme un moyen de se dissimuler à lui-même." De toute évidence, il n'acceptait pas la référence personnelle que Goethe utilisait pour désigner son oeuvre: Fragment d'une grande confession (Bruchtücke einer grossen Konfession)".

Cette position somme toute inconfortable dans laquelle Goethe met les psychanalystes qui considérent sa

personnalité et ses actes

-

réalisant un véritable dispositif

suscitant le transfert des psychanalystes à son égard de par le décalage entre la générosité qu'il montra dans ses mots écrits littérairement et la frustration qu'il imposa par son silence sur sa propre personne, le premier de ces actes recouvrant même le second - est surdéterminée par le fait que, comme l'indique Schoenfals (1984, p.548), Goethe fit lui-même preuve d'ambiguïté quant à l'image qu'il désirait que l'on eût de lui:
"D'un côté, il dénonçait l'idéalisation vide de ceux qui ne le comprenaient pas; de l'autre, il était satisfait de cette adoration et était connu pour sa vanité. C'est pourquoi il aurait été lui-même réticent aux études biographiques qui tendirent à le désidéaliser".

Il n'échappa pas à Cheneau-Roche (1985, p.73) que la dissimulation goethéenne ne fut pas un luxe mais une nécessité interne, puisque Goethe, au fur et à mesure de son évolution, prit le soin d'oublier son comportement de jeunesse: "Une fois établie son image de "maître" (qui pouvait inOuer sur la destinée de jeunes auteurs rien qu'en donnant son verdict sur leurs oeuvres) (...) Goethe, à proJX)Sde ces adolescents dont il avait été, de cette réaction dont il était l'une des sources, assure qu'elle était une

maladie" .

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Reprenant la conclusion de Freud dans le discours qu'il prononça en recevant le Prix Goethe, Theodor Reik la renforce d'une parole de Goethe sur lui-même (1973, p.35) : "Le déroulement de mon existence est demeuré en grande partie secret, même pour mes amis", écrivit-il en novembre 1792dans La campagnede Franœ, ce qui peut sembler paradoxal chez un homme qui parle si ouvertement de lui-même. Mais sous le couvert de cette liberté, il lui était peut-être facile de cacher l'essentiel". Non seulement Goethe dissimula son intimité psychique, mais encore il déclara ouvertement que la connaissance de soi par l'introspection, par l'autoobservation, est vaine, stupide. Assertions péremptoires tout à fait décourageantes pour les psychanalystes et citées par Reik, qui les énonce comme pour épuiser, exorciser le pouvoir négatif d'interdiction qu'elles irradient (ibid., pp.35-36) : "Parmi les facteurs qui me retenaient d'appliquer la psychanalyse aux écrits de Goethe se trouvaient ses propres déclarations sur la psychologie. Il a en effet déclaré qu'il vivait sans s'analyser ni s'observer consciemment (...) En 1824, Goethe déclarait au chancelier Mueller: "J'affirme qu'un homme ne peut jamais sc connaître en tant qu'objet. Les autres me connaissent mieux que je ne me connais moi-même", ce qui peut surprendre un psychologue qui incline à croire que les poètes sont introspectifs (...) Parlant à Eckermann, en avril 1829, Goethe disait: "On a dit et répété de tous temps qu'il faut s'efforcer de se connaître soimême.Voilà une étrange obligation, à laquelle personne jusqu'à présent n'a satisfait, ni ne saurait d'ailleurs satisfaire".

Lors de la séance du 17 mai 1911 de la Société psychanalytique de Vienne, Hitschmann donna lecture d'une intéressante remarque de Goethe sur le dramaturge Kleist, tirée des Silhouettes (Schattenbilder) d' Eulenberg (1979, tome
III, p.260) : "Rares sont ceux qui ont eu plus d'estime que moi
pour

Kleist durant sa vie, bien que sa nature et son oeuvre poétique me fussent fondamentalement étrangères. Ce qu'il y avait en lui de déséquilibré et de chaotique - cet état qui était le mien avant que je fasse de la poésie me mettait mal à l'aise jusqu'à la moëlle. Cette recherche et cette stimulation en nous d'instincts primitifs, que nous n'avons réussi qu'à grand-peine à maîtriser au cours de quelques milliers d'années, me remplissaient

-

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d'horreur et me donnaient un sentiment de malaise; celà troublait mon sentiment bien établi de l'équilibre mécanique aussi bien que moral de ce monde" .

Même si la remarque à laquelle se réfère Hitschmann est apocryphe, apparaissant dans un dialogue fictif entre Goethe et l'écrivain Wieland à l'occasion de la nouvelle de la mort de Kleist, elle semble d'une part en accord avec l'exhortation goethéenne à ne pas se connaître, et suscite d'autre part une interprétation intéressante de Sachs (ibid., p.261) : "Le mot de Goethe jette quelque lumière sur les motifs qui l'ont conduit à ne s'entourer que de médiocrités après la mort de Schiller; il devait s'armer contre la possibilité d'une reviviscence de ces puissants courants inconscients".

Au sein des quelques écrits psychanalytiques consacrés à l'investigation de Goethe, il y a une véritable somme: un ouvrage d'Eissler, Goethe: a psychoanalytic study of' a decade of' his lif'e ( J775-1786) (opus cité), qui ne représente pas moins de près de deux mille pages (réparties en deux volumes) ! Eissler s'est attaché à fouiller la période comprise entre la 26 ème et la 37 ème année de la vie de Goethe, qui inclut son voyage en Italie (Italienreise), expérience généralement reconnue comme inaugurale d'une nouvelle ère de créativité. Son livre est divisé en quatre parties. La première, seulement composée de trois chapitres, expose di vers épisodes de la vie de Goethe. La deuxième traite de son arrivée à Weimar, de ses deux voyages en Suisse et de la mort de son père en 1782. Hans A. IlIi ng précise (1964, p.128) :
"Eissler est probablement le premier auteur à analyser la signification pour Goethe de la mort de son père, aspect affectif important complètement oublié des Goethcsforchungen contemporaines".

La troisième partie, intitulée "Solutions et nouveaux problèmes", traite du voyage en Italie. Finalement, la quatrième. simplement intitulée "Appendices" et représentant pourtant le meilleur de l'ouvrage, contient vingtcinq courts articles qui occupent la moitié du livre et traitent,

?4

entre autres, des relations entre la psychose et la créativité artistique, des chronologies et de la généalogie de Goethe, de son ami et protecteur Karl August, etc. Quelle est la conclusion tirée par Eissler de sa "psychanalyse" du cas Goethe? La montagne érudite semble avoir accouché d'une souris: Goethe souffrit de troubles mentaux, notamment un épisode de schizophrénie paranoïde alors qu'il était étudiant à Leipzig. Cette maigre conclusion est de plus escamotée. En effet, dès l'introduction de son ouvrage, Eissler avait précisé que tout aspect pathologique chez Goethe serait irrecevable (opus cité) : "Goethe ne peut être classé dans aucune des catégories de nos livres de psychiatrie ou de psychopathologie; il est plutôt représentatif d'un groupe spécial qui occupe une position parallèle aux groupes de classification connus en psychopathologie" .

Pourquoi s'être alors échiné à produire une étude de cette ampleur? Par simple désir, exprimé rétrospectivement, d'effectuer une agréable promenade intellectuelle dans la sphère d'une individualité marquante appartenant au passé... H. Illing se dira émotionnellement fermé à cette justification, à ses yeux dérisoire. Quand à la mise hors nosographie de la psychopathologie de Goethe, il s'en déclare tout simplement offusqué (opus cité, p.12). Il semble en définitive qu'Eissler se soit complètement identifié à son objet d'étude, adoptant le processus goethéen de dissimulation de soi derrière la mise en avant d'une masse écrite impressionnante. Le contre-transfert - notion chère à Devereux ( 1980, pp.15-l6) - du chercheur en sciences humaines vis-à-vis de ce qu'il étudie a été ici totalement mis en faillite. C'est dire l'intensité de l'injonction paradoxale faite par Goethe aux psychanalystes: étudiez-moi, mais ne révélez rien à ce sujet. On peut rapprocher l'impossibilité, selon Eissler, de classer Goethe dans la nosographie psychopathologique du manque d'objectivité que lui attribue Reik en parlant de sa propre femme (opus cité, p.3l9) : "J'ai tenté sans succès de
l'intéresser à la psychanalyse; quelque chose en elle se refusait à considérer les êtres et les rapports humains sous un jour aussi

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impitoyablement objectif. Il m'a fallu longtemps pour me rendre compte que celà exige certaines prédispositions et que celà rebute un grand nombre d'esprits supérieurs, dont Goethe".

Ultime avatar de la "contamination" des psychanalystes par la dissimulation de Goethe (en quelque...identification à l'agresseur qui frustre ?), relevons la tentation éprouvée par Reik de considérer celui-ci comme I'humain "psychologiquement type", d'une part en diluant une problématique singulière en l'universalisant, d'autre part en transformant le rapport actif qu'il a à Goethe en un rapport passif. Il reprend à cet effet le dit d'un "goethologue", alors même qu'il étudie Goethe ibid., p.380) : "Un être si riche en contrastes qu'il est un condensé de toute la nature humaine. Son biographe Albert Bielschowski a très justement déclaré que "le fait de comprendre I'homme qu'a été Goethe permettrait de mieux comprendre l'ensemble de I'humanité".

Mais la dissimulation de soi de Goethe allait-elle interdire toute élucidation psychanalytique de sa personnalité, proscrivant également toute possibilité spécifique de compréhension de ce qu'il déroba à l'attention d'autrui par ce mouvement? Faute de travailler à partir de déclarations franches de Goethe quant à ses "châteaux de l'âme", les psychanalystes se sont attachés à proposer l'interprétation de faits et paroles goethéens en apparence anodins. Le courage de Reik

Le travaille plus conséquent et le plus complet en ce sens est un ouvrage de Reik, Fragment d'une grande confession (opus cité). Ce titre reprend un commentaire que fit Goethe pour désigner l'ensemble de son oeuvre. Le livre comprend deux parties, écrites à plus de vingt ans d'intervalle. La première, qui nous intéresse ici, est une oeuvre de psychanalyse appliquée à la littérature; Reik tente d'élucider un épisode marquant de la jeunesse de Goethe: les amours du poète avec Frédérique Brion et leur rupture, autant

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brutale qu'énigmatique. Notons que la deuxième partie de cet ouvrage est consacrée à l'usage que fit Reik lui-même des déboires sentimentaux de Goethe pour éclairer un épisode de sa propre vie et de même nature, ce qui permet déjà de dire que, par cette auto-analyse, il s'est aliéné à son sujet d'étude, se projetant lui-même là où le sens faisait défaut. Sur quoi Reik travailla t-il pour amorcer la première partie de son livre? Sur une confidence faite par Goethe, dans Poésie et vérité, selon laquelle, lors de l'idylle qu'il vécut avec Frédérique en Alsace, il eut peur d'embrasser son amie. Selon Reik (ibid., p.90), cette superstition correspond à "une manifestation particulière de la crainte du contact,
très fréquente chez les personnes atteintes de névrose obsessionnelle". Reik relève la phrase décisive utilisée par Goethe pour parler de sa peur superstitieuse du baiser (ibid., p.91) : "Elle se fondait, il est vrai, sur des impressions d'enfance...". Il précise que celles-ci sont relatées dans Poésie et vérité, dans un épisode où Goethe eut des pensées hostiles à l'égard d'un jeune danseur, lequel, peu après, au lieu de continuer à danser, tomba gravement malade, Goethe ignorant ce qu'il devint (ibid., p.94) : "Ce récit montre bien que la croyance de Goethe dans le pouvoir de la pensée remonte à son enfance. (...) elle provient de souhaits inconscients, dont le souhait d'assouvir des sentiments d'envie, de revanche ou d'hostilité".

Goethe crut donc qu'il pourrait mettre Frédérique en danger s'il l'embrassait (ibid., p.92) : "La psychanalyse a
montré que la
provenaient
force et la surestimation de pareilles superstitions de la surestimation de ses pensées par le sujet".

Ici, Reik va s'en remettre à Goethe, en un curieux renversement des rôles, pour qu'il cautionne ce qu'il avance, ce qui montre qu'il est mal à l'aise dans son argumentation (ibid.) : "Goethe le reconnaît: "Je ne veux pas dissimuler ce qu'il y avait encore de plus douloureux pour moi à l'arrière-plan. Une certaine vanité entretenait chez moi cette superstition: les lèvres - consacrées ou maudites - me semblaient plus précieuses qu'avant, et je n'avais pas sans une certaine satisfaction conscience de ma retenue quand je me refusais

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d'innocents plaisirs, tant jXmr conserver cc privilège magique que jXmr ne pas nuire à un être innocent, si j'y renonçais." Cet aveu montre qu'il a cédé à ce qu'on appelle en psychanalyse la croyance primitive à l'omnipotence de la pensée. (...) il décrit son état clinique avec une précision affolante".

Reik s'enhardit toutefois à dépasser l'explication que Goethe donne de son propre trouble, puisqu'il interprète la phobie du baiser comme une crainte d'être porteur d'une maladie contagieuse (ibid., p.95). Quelle est la nature de celleci ? Reik, en une nouvelle audace interprétative mais avec une hâte un peu suspecte, indique qu'il s'agit d'une maladie vénérienne (ibid., p.l56). Diverses remarques faites par des exégètes non psychanalystes de Goethe fournirent à Reik une caution "objective" à ce que ses hypothèses pouvaient comporter de désobligeant, d'irrespectueux envers Goethe. Il s'agit là d'une gestion commode de la culpabilité issue d'une désidéalisation

du grand homme (ibid., pp. t 58-159) : "Wilhelm Bode remarque
qu'il a été jusqu'à la quarantaine d'une "extraordinaire abstinence". Le médecin Werner Mayer (...) a probablement été plus proche de la vérité quand il a dit qu'il a souffert d'une impuissance psychique dont il n'a été guéri que par la jeune italienne Faustina (...) Sa curieuse attitude vis-à-vis de l'amour physique s'explique mieux si l'on tient compte des craintes bien connues par les analystes comme étant liées à l'acte sexue\. Goethe a souvent parlé plus tard de sa frayeur des maladies vénériennes qui, ehez les névrosés, apparaît comme une forme tardive de la peur infantile de la
castration" .

Ce que Goethe aurait, selon Reik, si soigneusement dissimulé, c'est donc une difficulté, à la fois phobique et obsessionnelle, à vivre sa sexualité génitale. Il faut souligner le fait que la faible activité sexuelle du poète est attribuée par Reik à une peur des maladies vénériennes. Mais celà n'engage rien de spécifiquement goethéen. A propos de la phobie de Goethe des maladies vénériennes, Fraenkel (1964), considérant une maladie de jeunesse du poète à propos de laquelle certains biographes ont parlé de syphilis, parle quant à lui de tuberculose. Est-ce là un nouveau camouflage peu

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brillant du génital? Quoiqu'il en soit pour Reik (opus cité, p.386), les troubles de la sexualité adulte de Goethe ont dû le mener aux portes de l'aliènation mentale: "Il est probable qu'à certains moments chez Goethe la démarcation entre l'apparence et la réalité s'est estompée et il y a eu dans Poésie et vérité des indications attestant qu'il a cru alors avoir mis Frédérique en danger par des moyens magiques. Il a dû parfois frôler la folie (...) et on trouve dans ses oeuvres de nombreux passages qui montrent qu'il a compris mieux que quiconque les risques qu'il courait".

La dissimulation goethéenne de soi ne procèda donc pas d'une simple pudibonderie ou d'un souci artistique d'esthétiser son existence aux yeux d'autrui, mais d'une nécessité psychique vitale. Reik engendre un malaise

Cette conclusion "psychopathologisante" relativement évasive ("frôler la folie"), alliée au déplacement rapide d'une abstinence sexuelle à une peur des maladies vénériennes, est sans doute à l'origine d'une critique révélatrice de Freud à Reik (ibid., pp.190-191) : "Freud (...)
m'avait écrit une lettre fort élogieuse pour me dire qu'il approuvait ma thèse, mais qu'il regrettait que dans cet ouvrage, qualifié par lui de "très courageux", je n'aie pas accordé assez d'importance à l'effet sur le comportement de Goethe des motivations de l'ego et des motivations sexuelles" .

En effet, qu'en est-il chez Reik, par exemple, des identifications parentales de l'Oedipe de Goethe? Dans une perspective semblable, un commentaire d'llIing(opus cité, p.129) reproche à Eissler d'avoir passé sous silence la sexualité chez Goethe et d'avoir omis de mentionner la seule psychanalyse strictement orthodoxe c'est-à-dire psychosexuelle - faite du poète, cette étude, de manière significative, n'ayant du reste jamais emporté l'adhésion des autres psychanalystes: "Mais, pour moi, la plus
importante omission est l'unique étude psychanalytique de Goethe par

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Teheilhaber. Il faut préciser qu'il ne recueillit guère d'éloges, de par le fait qu'il considéra la figure sacrée de l'Olympien uniquement sous un angle psyehosexuel" .

De plus, la sexualité mise en évidence par Theilhaber ne fut pas à la gloire de l'Olympien, puisque cet auteur met lui aussi l'accent sur l'extrême difficulté de l'écrivain à vivre une génitalité probante. La révélation d'un malaise génital goethéen tapi derrière le voile de sa dissimulation extrême a failli briser la relation transférentielle nourrie par les psychanalystes à Goethe de par sa propre dérobade. La (relative) impuissance sexuelle de l'intéressé a rencontré, curieusement, celle (assez complète), intellectuelle, des psychanalystes à percer vraiement les secrets de la psyché goethéenne. Goethe et l'amour maternel

Le regard que Goethe porta sur le paysage où eut lieu son idylle alsacienne "fiasco" permet à Reik de proposer une interprétation dejà dégénitalisée quoique encore fortement érotisée (opus cité, p.181). Chez Goethe, "c'est l'oeil qui donne forme et mouvement à toute chose; la plasticité et l'objectivité des descriptions de Goethe témoignent du plaisir que lui procure la vue et de sa façon très personnelle de regarder. Il n'est pas surprenant qu'aussitôt après avoir pris congé de Frédéric, il parle de la splendeur de l'Alsace; la vue de ce paysage l'apaise (...) La psychanalyse a montré que dans les rêves, les paysages représentent presque toujours le corps féminin". Il Y aurait, selon Besdine (1974, p.182), un lien primordial chez Goethe entre la nature "mère nourricière" et sa propre mère: "Le profond attachement de goethe pour sa mère, une femme douée de maintes qualités, et la dévotion de cette dernière pour son fils comptent parmi les facteurs essentiels de sa vie".

Cette importance du rôle de la mère de Goethe, même si elle ne fut, à nos yeux, certainement pas étrangère aux difficultés génitales du poète, ouvre cependant aux

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psychanalystes le vaste champ de la relation pré-oedipienne, non génitale donc,; mère-enfant, restaurant une certaine crédibilité de leur image de Goethe, nécessaire à leur transfert à son égard. Ainsi pour Buda Hildegard (1949) qui, considérant un rêve que fit Goethe à la fin de son voyage en Italie et où il voyait une multitude de faisans sur une île, parle de paradis infantile (corrélé, sur le plan de la réalité, par une nostalgie de l'antiquité gréco-romaine). Cette référence est certes encore un peu "génitalisée", puisque les volatiles convoquent une interprétation en termes d'exhibitionnisme et d'inceste. Quoi qu'il en soit, après ce décodage d'obédience freudienne intervient une tentative d' interprétation jungienne,

ce qui constitue à mon avis un escamotage du génital
désobligeant

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car pervers - perçu dans ce songe. Ainsi également pour Freud qui, considérant un souvenir d'enfance (de prime abord) assez comique du poète, affirme dans Un souvenir d'enfance de Poésie et vérité (1985a) : "Une polissonnerie perpétrée aux dépens de l'économie
domestique sous une influence étrangère n'est certainement pas une vignette appropriée pour tout ce que Goethe a à communiquer de la riche matière de sa vie. L'impression d'une totale innocence ainsi que d'une absence totale de relations semble devoir s'imposer à propos de ce souvenir d'enfance" . Dans le même texte freudien, une déclaration, d'ailleurs autobiographique, de Goethe renforce cette impression d'innocence, car déresponsabilisant en quelque sorte l'écrivain comme son commentateur de ce souvenir infantile (ibid.) : "Quand on veut se souvenir de ce qui nous est arrivé à l'époque la plus ancienne de notre enfance, on en vient souvent à confondre ce que nous avons entendu dire par des tiers avec ce qui est récllement acquis par notre propre expérience visuelle". Cette remarque est faite par Goethe dans l'une des premières pages de l'autobiographie qu'il a commencé à rédiger à l'âge de soixante ans (...) Goethe ne raconte à vrai dire qu'un seul événement qu'on puisse situer à l'époque la plus ancienne de l'enfance (avant quatre ans ?) et dont il semble avoir conservé un souvenir personnel", celui-là même qu'il psychanalyse.

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On peut se demander pourquoi Freud a choisi de considérer le plus ancien souvenir de Goethe, dont il reconnaît par ailleurs la légèreté ludique, et non pas le plus significatif ou le plus désagréable? Le contexte archaïque de la référence lui permit sans doute, en psychanalysant un Goethe nourrisson ou quasi, de ne pas écorner l'image qu'il avait du poète. Lors de la séance du 8 mai 1907 de la Société psychanalytique de Vienne, Freud confirme l'importance de la mère dans le cas de Goethe (opus cité, tome 1, p.213) : "Elle
s'exprime surtout dans les relations amoureuses sa maturité". que Goethe a eues dans

Mais cette influence de la mère chez Goethe est banalisée (ibid.) : "De telles conditions d'amour existent chez chaque individu, et elles remontent toutes à la vie infantile".

Federn, dans une autre séance de la Société psychanalytique de Vienne, le 17 mai 1911, affirme que Goethe a grandi sous l'influence du "complexe de la soeur" (ibid., tome 3, p.261), sans expliciter la nature de ce dernier et en précisant que celà ne fut nullement dangereux (pensa t-il à un risque incestueux entre Goethe et sa soeur ?). Pourquoi?
"La sexualité perversi ons" . de Goethe était libre et il a pu ainsi surmonter les

Cette assertion de Federn est en totale contradiction avec la difficulté extrême du poète à vivre sa sexualité génitale (cf. supra). Ce n'est point par liberté sexuelle que Goethe a pu nourrir un vif attachement à sa soeur, mais du fait du clivage fonctionnel de l'objet aimé (amie sororale d'un côté, amante sensuelle de l'autre) inhérent à sa sexualité problèmatique. James Read (1984), analysant l'intense relation que Goethe eut avec sa soeur Cornélia et montrant comment les péripéties de ce lien affectif trouvaient une expression dans l'idée de la femme idéale et idéalisée, vit dans cette relation le prototype de la tendance littéraire à scinder la femme en catégories de "pure, idéalisée, spirituelle" d'un côté, concrète, sensuelle et sexuellement désirable de l'autre.

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