Les Pygmées face à l'Ecole et à l'Etat

De
Publié par

Nous touchons ici au drame de l'intégration des Pygmées dans le tissu social par le biais de l'école. L'acceptation de l'école moderne devrait être conçue en complémentarité avec l'école traditionnelle. Le respect de la tradition permet une affirmation de son identité culturelle sans toutefois impliquer l'aliénation de l'individu.
Publié le : dimanche 1 novembre 2009
Lecture(s) : 110
EAN13 : 9782296244696
Nombre de pages : 378
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LES rYGMEES PYGMÉES
FACE À L'ÉCOLE ET À L'ÉTAT
Les Baka de l'est du Cameroun Etudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa
Dernières parutions
Serge Armel ATTENOUKON, L'Afrique : poubelle de
l'Occident ? La gestion des déchets dangereux, 2009.
Cédric ONDAYE, Comprendre les enjeux bancaires en Afrique
Centrale, 2009.
Laurier Yvon NGOMBE, Le Droit d'auteur en Afrique, 2009.
Roger KAFFO FOKOU, Cameroun : liquider le passé pour bâtir
1 avenir, 2009.
André YABA, Proverbes et idiotismes de sagesse des Bandzèbi.
Gabon — Congo-Brazzaville, 2009.
Ferdinand BAKOUP, L'Afrique peut-elle gagner sa place dans la
mondialisation ?, 2009.
Bernard TCHIMBAMBELELA, Le commerce mondial de la faim.
Stratégie de rupture positive au Congo-Brazzaville, 2009.
Essè AMOUZOU, Pauvreté, chômage et émigration des jeunes
Africains. Quelles alternatives ?, 2009.
Damien MEKPO, Pour une économie centrée sur l'Homme en
Afrique, 2009.
Momar CISSÉ, Parole chantée et communication sociale chez les
Wolof du Sénégal, 2009.
Mamadou Aliou BARRY, L'armée guinéenne. Comment et pour
quoi faire ?, 2009.
Papa Ibrahima DIALLO, Les Guinéens de Dakar : migration et
intégration en Afrique de l'Ouest, 2009.
Jules Kouassi ADJA, Evangélisation et colonisation au Togo :
conflits et compromissions, 2009.
Albert MOUTOUDOU, Le retard des intellectuels africains :
1 'exemple du Cameroun, 2009.
Charles GUEBOGUO, Sida et homosexualité(s) en Afrique.
Analyse des communications de prévention, 2009.
Malkoréma ZAKARI, L'islam dans l'espace nigérien, tomes 1
et 2, 2009.
Pierre BAMONY, Des pouvoirs réels du sorcier africain, 2009 .
Motaze AKAM, Une microsociologie du terrain, 2009.
Joseph BOUZOUNGOULA, Emploi, entrepreneurs et entrepr
au Congo-Brazzaville, 2009. Henriette MANGA NUE BINDZI MBALLA
PYGMÉES rYGMEES
FACE À L'ÉCOLE ET À L'ÉTAT
Les Baka de l'est du Cameroun
L'HARMATTAN © L'HARMATTAN, 2009
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris
http ://www. I ibrairieharmattan.com
diffusion. harmattan@wanadoo.fr
harmattan I @wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-10706-9
EAN : 9782296107069 Remerciements
- à madame Chantal Biya ;
- à ceux qui, à 1'ORSTOM de Yaoundé, ont rendu possible cette recherche
de terrain ;
- à mon époux, mes enfants, à toute ma famille;
- à mes parents qui m'ont envoyée à l'école ;
- à tous mes interlocuteurs de l'Est Cameroun ;
à tous ceux qui, de près ou de loin m'ont apporté un soutien pour la -
réalisation de ce travail. PREFACE
L'Humanité apparaît comme un ensemble de peuples marqués, chacun, par
une spécificité civilisationnelle ayant une dominante agraire, pré-industrielle,
industrielle, post-industrielle ou - depuis peu - cybernétique (ce qu'il est
convenu d'appeler « cybercivilisation » ou « société de l'intelligence
artificielle »).
De toute évidence, au regard de cette vérité historique, l'ouvrage de
Henriette Manga Ndjié épouse Bindzi Mballa s'inscrit dans la perspective de la
rencontre entre un peuple marqué par la civilisation agraire voire pré-agraire
(cueillette, chasse, pêche) et une culture pré-industrielle ( le Cameroun actuel).
Madame Bindzi Mballa a choisi un binôme (l'école et l'Etat) pour illustrer
cette rencontre, aujourd'hui problématique, à défaut d'être chaotique ou
paroxystique.
Elle nous offre à savourer le fruit juteux d'une patiente et méticuleuse
investigation scientifique auprès des Pygmées baka de l'Est de la République du
Cameroun (plus précisément sur l'axe routier Yokadouma-Moloundou, dans les
localités de Salapoumbè et de Nguilili, à forte concentration baka).
Grâce à cette moisson anthropologique d'une chercheuse sagace et opiniâtre,
à l'aune d'une analyse qualitative inspirée des travaux de Malinoswki, Martina
Gorboff, Lévi-Strauss, Haudricourt, Sévérin Cécil Abéga ou Jean Poirier, le
lecteur a l'agréable loisir de se promener à travers les merveilleux dédales de
l'univers baka, une des composantes des 15 000 Pygmées du Cameroun, en sus
des Bakola ou Baguiéli (Sud du territoire) et des Medzam (Nord du département
du Mbam et Kim, dans la province du Centre, à côté des Tikar).
Madame Bindzi se demande, à juste titre, si les maux dont souffre le système
éducatif camerounais vont épargner les Baka. Objectivement, la réponse ne peut
être que négative, pour autant que les Pygmées ne bénéficient pas d'un
enseignement à part ou d'un système éducatif spécifique. Aussi Madame Bindzi
évoque-t-elle deux concepts chers à Jean Poirier : le « démocide » et
« l'ethnocide », dans la mesure où l'école importée et extravertie participe de la
destruction de la culture et du mode de vie du peuple (« demos ») et de l'ethnie
(« ethnos ») pygmée. On retrouve, ici, une autre facette de L'Aventure ambigüe
du romancier sénégalais Cheikh Hamidou Kane : en allant à l'école du
« Blanc », le Noir (en l'occurrence, le Pygmée) ne devient-il pas aliéné,
totalement acculturé et désarticulé mentalement ?
Que signifie une feuille d'impôt, un acte de naissance, un titre foncier, un
bulletin de notes pour un Pygmée ? Celui-ci pourra-t-il conserver intact sa
culture traditionnelle sans devenir un « autre » ? Pour ce qui est des Baka, une double domination plane sur eux comme une chape de plomb ou une épée de
Damoclès : celle des Bantou (déjà acquis à la cause de l'école et tenant, en
partie, les rênes de l'Etat) et celle de l'Occident (qui, à la faveur de la
colonisation et de l'évangélisation, a introduit puis étendu voire pérennisé sa
civilisation en Afrique). Et je n'oublie pas l'Orient musulman qui, depuis le
Moyen Age, a étalé son empire spirituel sur une bonne partie du continent
africain.
Toutefois, constate Madame Bindzi Mballa, les jeunes baka s'ouvrent peu à
peu à la civilisation d'autrui (comme les Bantou eux-mêmes, leurs voisins, l'ont
fait au 19e siècle). Un exemple : les enfants baka sont de plus en plus nombreux
à s'inscrire aux Centres d'éducation de base ; ils obtiennent au demeurant
d'excellents résultats scolaires, y compris pour ce qui est des filles
(habituellement affectées, dans les sociétés agraires aux tâches domestiques,
voire précocement conjugales). La méthode pédagogique utilisée dans les CEB
est l'ORA (observer, réfléchir, agir) qui permet aux élèves de s'inscrire à l'école
publique, à partir du cours préparatoire ou du cours élémentaire.
Autant dire que, bon an mal an, « le monde s'efffondre, » pour reprendre le
titre du célèbre roman du Nigérian Chinua Achebe. Le monde qui s'effondre est
celui de l'authenticité voire de l'irrédentisme baka. Celui qui naît de ces cendres
incandescentes est un univers hybride. Est-ce celui du « donner et du recevoir »
qu'exalte Léopold Sédar Senghor ? Que donne le Pygmée, que reçoit-il ? Il
donne sa bonne volonté et son être profond. Il reçoit la culture technico-
matérielle et le savoir universel, à l'ère de la mondialisation.
Au plan historique, chaque peuple a dû abandonner brutalement ou
progressivement son mode de vie pour s'adapter peu ou prou à une autre vision
du monde qui a modifié peu à peu ses schèmes mentaux et son inconscient
collectif. Que sont devenus les Gaulois de Vercingétorix ? Que reste-t-il de leur
mode de penser, d'agir, d'être ? Qu'est devenue leur langue ? Et quid de leur
habitat ? Le français que nous parlons aujourd'hui n'est-il pas le fruit d'une
longue évolution qui part du latin vulgaire que pratiquaient les soldats de César
en Gaule pour aboutir au français moderne en passant par le roman et l'ancien
français ?
Aucune civilisation n'est statique. Encore faudrait-il qu'elle évolue
harmonieusement, sans heurts et sans traumatismes collectifs. Tel est le défi de
l'ouverture des Baka à la modernité technologique.
Madame Bindzi dresse un tableau synoptique des écueils à éviter afin que
l'intégration de la minorité pygmée dans le magma de la néo-civilisation ne se
transforme en un « démocide » : implanter des Centres d'éducation de base en
zone forestière (ils ne se trouvent, pour le moment, que dans les campements),
combattre le rejet des Baka par les Bantou (prétendue « supériorité » de ceux-
8 ci), accroître le pouvoir d'achat des parents (pour qu'ils n'obligent pas leurs
enfants à quitter l'école pour leur chercher des revenus par le biais de la chasse
ou de la cueillette), adapter le cycle scolaire à l'environnement moral, mental
spirituel et matériel des Baka. C'est à ce prix que ces populations cesseront
d'être, pendant des millénaires, d'éternels troglodytes.
Professeur Jacques FAME NDONGO
Ministre de l'Enseignement supérieur
9 NOTE DE LECTURE
Historiquement, la présence des Pygmées est très ancienne dans le monde.
La première notion écrite du Pygmée antique a été mentionnée dans la
géographie du poète Homère (Xe s.av. J.C) qui les situait dans une zone placée
sous la Libye et l'Ethiopie.
Les fouilles archéologiques' réalisées par maints spécialistes sur l'Egypte
pharaonique attestent la présence des Pygmées en Afrique depuis 2370 av J.0
d'après Gambert Yvon Norbert.
Au Cameroun, le Père Engelbert Mveng nous renseigne que l'on a découvert
des grammes rupestres à Bidzar (arrondissement de Guider) et dans les falaises
du Tinguelin (arrondissement de Garoua). Cela montre que les Pygmées sont
des hommes préhistoriques qui ont d'abord habité les cavernes.
Selon les estimations officielles, le Cameroun compte environ 65 000
Pygmées disséminés dans la zone forestière, de la côte aux confins de
l'Oubangui et du Gabon. Ces hommes de petite taille (1,30 m à 1,50 m) au teint
clair mènent une vie de semi-nomade allant de campement en campement pour
chasser. Ils sont timides, de moeurs simples et pures, très religieux. Ils parlent un
idiome curieux mais ils adoptent aussi très facilement le parler de leurs voisins
Bantou. On distingue trois types de Pygmées au Cameroun.
- Le premier groupe, le plus important, occupe les forêts du Sud-est dans les
arrondissements d'Ebolowa, Ambam, Lomié, Djoum, Yokadouma et
Moloundou.
- Le second groupe, mais plus étendu que le premier, occupe
l'arrondissement de Lolodorf vers la côte.
- Le troisième groupe, peu nombreux, chasse dans les forêts galeries de
l'arrondissement de Yoko. Tous ces détails sur les Pygmées du Cameroun selon
Mveng nous permettent de mieux cerner ce groupe social qui a fait l'objet
d'étude de Madame Henriette Manga Ndjié Bindzi Mballa pour l'obtention du
grade de Docteur de l'Université de Paris VIII dans le domaine de
1' Anthropologie.
La problématique de la scolarisation des Pygmées qui sont des semi-
nomades et les meilleurs gardiens de la forêt qu'ils maîtrisent mieux que
quiconque, n'est plus un fait anodin.
Cambert Yvon Norbert, Education et alphabétisation des pygmées du Congo. Contribution à
l'histoire socioculturelle de l'Afrique Noire de 1930 à 2003, cité par Constance Mathurine
Mafonkilan, La scolarisation des enfants pygmées au Congo, Yaoundé, Presses Universitaires
d'Afrique, p. 12. De plus en plus, la question de la scolarisation des Pygmées se pose à tous
les gouvernements qui se succèdent à la tête du Cameroun. Les missionnaires
ont tenté des expériences plus ou moins réussies, les ONG et l'Etat aussi.
Malgré2 les écoles et les logements modernes, malgré les diverses
motivations, on a observé et on observe des appréhensions et des réticences
affichées des parents pygmées et des jeunes face à l'école et face à l'Etat.
Notre étude se focalise sur le groupe des Pygmées le plus important (les
Baka). Mais, le fait que la province de l'Est soit elle même une province dont le
taux de scolarisation est l'un des plus bas du Cameroun ne vient pas éclairer un
problème qui est déjà si complexe. Le Baka qui a développé l'esprit de
dépendance et de mendicité peut-il s'autopromouvoir 3 ? Le Baka si fier de sa
culture est-il disposé à se métamorphoser pour devenir un « Blanc » par le biais
de l'école ? Ils s'agit là des questions de fond étudiées avec dextérité dans cet
ouvrage. Si hier les enfants baka recevaient une éducation domestique en
rapport avec leur écosystème, progressivement, cette éducation est complétée
par les connaissances que reçoivent les enfants à l'école moderne. Au fil du
temps, il y a même eu émergence de quelques élites des huttes. Mais le
problème des débouchés et de l'opérationnalité des intellectuels pygmées n'est
pas à négliger. Le chef Nkodo des Pygmées de Lolodorf nous a d'ailleurs dit
être déçu par la non prise en compte des diplômés pygmées par l'Etat,
phénomène qui ne peut que décourager les jeunes à suivre la voie des aînés dans
l'aventure de l'école.
Les problèmes de l'encadrement et du suivi des Pygmées que l'on engage à
l'école n'ont pas d'issue dans la vie professionnelle. Il devient donc intéressant
de savoir à quoi sert d'envoyer les Pygmées à l'école si après avoir lu Voltaire
et tous les autres savants occidentaux, l'avenir n'est pas assuré ! Dans un
univers où tout bouge, la mutation de chacun et de tous est indispensable. Mais
il convient d'orienter les uns et les autres sur les chemins futuristes et non
vicieux. Du coup, des langues se délient. En effet, il y a une bonne partie des
esprits qui pensent qu'on veut sortir les Pygmées de la forêt pour mieux les
dévoyer et la piller. Ainsi, le motif de la scolarisation ne devient qu'un prétexte
de ruse. Voilà qui peut ainsi expliquer le désintérêt du peuple baka envers
l'école moderne avec en filigrane l'éternelle question de savoir si le moderne est
toujours utile et indispensable aux primitifs ? Les Dogon et les Bambara au
Mali sont-ils scolarisés selon le modèle européen ? Le seul rapport que le
Pygmée baka doit avoir avec l'Etat passe-t-il nécessairement par l'école ? Que
doit-on penser du mythe dans la vie sociale du primitif? Que gagne-t-on à
2 Mgr A. Leroy, Les pygmées Négrilles d'Afrique et Négritos d'Asie, Paris, Procédure générale
de pp. du Saint Esprit, pp. 5-21.
3 Engelbert Mveng, Histoire du Cameroun, Yaoundé, CEPER, 1978, p.36.
12 vouloir prêter aux sauvages les raisonnements des philosophes occidentaux ? Le
succès de la mondialisation ne peut-il pas passer par la pénétration et le respect
de la culture de l'autre qui reste un mystère pour nous ?
Pourquoi doit-on penser que tout ce que l'on ne comprend pas est sorcier et
manque de rationalité ? Les perspectives d'ouverture des Baka à la scolarisation
ne peuvent être bonnes mais, il est intelligent de recueillir le point de vue des
concernés que l'on ne consulte manifestement pas.
Cela nous amène à évoquer le proverbe ibo qui dit qu'on ne peut pas soigner
le malade sans sa participation. Les Pygmées occupent une place importante
dans la vie nationale et internationale. Cela ne suffit pas pour les rendre
heureux. Tant que nous les marginalisons, tant qu'ils ne seront pas rassurés par
l'Etat et tant que nous ne les écouterons pas, le problème restera entier et pèsera
sur nos consciences. Il ne peut avoir une gestion saine de l'environnement
tropical sans un épanouissement des êtres humains qui y vivent.
La forêt est la mamelle nourricière de l'homme pygmée bakola. Les Bakola-
Bagyuélli de Bipindi sont victimes de l'exploitation forestière industrielle et des
lois qui leur interdisent de tendre les pièges et de couper le bois de chauffage.
Voilà encore des sources d'inquiétude permanentes affirme Jean Tchagadic à la
page 187 du livre de Bigombe Logo.
Depuis un certain temps, les Pygmées deviennent de plus en plus stables,
dans les campements choisis en forêt de sorte que certains parlent de villages
pygmées.
Que fait-on pour améliorer leurs conditions de vie ?
Dans les zones où les droits des Pygmées continuent d'être des propriétés
des tierces, n'est-il pas urgent de lutter pour ces droits bafoués ? Tous ces
paradoxes ne peuvent que susciter méfiance chez les Baka qui ne sont pas du
tout convaincus de notre sincérité vis-à-vis d'eux.
L'artiste populaire Donny Elwood ironise sur la situation en soulignant que
« nous n'allons chez les Pygmées que pour leurs écorces et leur puissance ».
Voilà encore qui trahit l'attitude des « civilisés » vis-à-vis de ces « primitifs »
qui sont des sages à leur manière. Ces sages qui peuvent nous perdre en brousse
et qui résistent à la marche à pied mieux que nous. Cette étude, de manière
consciente ou inconsciente, soulève toutes ces problématiques qui montrent que
le pari de l'intégration de l'homme pygmée ne passe pas uniquement par
l'école.
Anthropologiquement et socialement, il y a des balises dont le tour et les
contours méritent d'être cernés. C'est véritablement à partir de ce moment qu'il
sera judicieux de penser et de réussir l'échange avec le peuple des huttes. Le
zèle et la prétention d'être la lumière pour ce peuple génial sont des erreurs à
13 corriger au plus vite. Le fait que les Pygmées soient les premiers habitants de la
forêt ne saurait être un hasard.
Il y a un trésor qui peut nous être caché dans notre course pour le
développement et le bien-être. Les Pygmées se soignent aux écorces et potions
et non aux injections et aux comprimés. Ne sont-ils pas de grands médecins ?
Les musiques, les danses et les chants de ce peuple sont de plus en plus
maladroitement copiés par les civilisés. N'a-t-on pas intérêt à nous mettre à
l'école de la culture pygmée pour enrichir le patrimoine mondial des riches
trésors des Pygmées baka ?
Autant les Baka peuvent se mettre à l'école moderne, autant les gens du
village et de la ville doivent se mettre à l'école des Pygmées. C'est ce que
Senghor appelle le "Rendez-vous du donner et du recevoir". Malheureusement,
celui-ci tarde à se mettre en place du fait du mauvais zèle qui caractérise une
partie (les civilisés). Il ne serait pas superflu de penser à une thèse qui invite à
l'école de la vie et des valeurs des Baka. Cela pourrait avoir beaucoup
d'avantages pour notre civilisation qu'Ignacio Romonet circonscrit dans une
géopolitique du chaos caractérisée par des inégalités et des discriminations, des
conflits et menaces de nouveaux types comme Al Qaida ou le terrorisme....
Lorsqu'on s'attelle à vouloir imposer l'enseignement des Tic 4 dans le
processus enseignement-apprentissage aux Pygmées alors que les enfants des
villes n'ont pas encore touché à un ordinateur, alors que les villages ne sont
point électrifiés, il s'agit des incongruités. Il ne suffit pas de vouloir pour
réussir. Les fondements théoriques conduisant à la scolarisation des Pygmées
ressemblent à la logique des morts qui orientent les vivants dans la culture
n2égro-africaine. Les mérites d'un tel travail permettent de rectifier le tir.
Général Pierre Semengué
sous les conseils de
Mr Charles Ateba Eyene.
4 TIC : Technologies de l'Information et de la Communication.
14 Les Pygmées du Cameroun face à l'Ecole et face à l'Etat : le cas des Baka de
l'Est Cameroun.
Pourquoi les Pygmées ne vont-ils pas à l'école autant que les Bantou ? Telle
est la principale question que je me pose au départ de ce travail de recherche. Le
désintérêt du peuple baka envers l'école a-t-il un lien avec son mode de vie,
alors qu'il doit participer au développement de la Nation, l'école étant un facteur
du développement ?
Le désintérêt pourrait résulter non seulement du mode vie des Baka mais, par
un cercle vicieux, aussi des effets et des retombées de ce désintérêt face à
l'école : d'où une situation de marginalisation, de dévalorisation des Baka à
laquelle il est aujourd'hui difficile de remédier sans l'action de l'Etat, des
collectivités locales, des ONG, des acteurs sociaux, en somme de toutes les
forces vives de la Nation pour une intégration plausible des Baka par le
truchement de l'Ecole. Il est évident que c'est la volonté des Baka qui
contribuera d'abord à l'amélioration de la situation. INTRODUCTION
La présente oeuvre a fait l'objet d'une thèse doctorale soutenue à l'Université
de Paris VIII sous la direction du Professeur Pierre Philippe REY.
L'oeuvre que j'invite le lecteur à découvrir relate le mode de vie des
Pygmées baka de l'Est Cameroun à l'époque actuelle en première partie.
L'école étant un vecteur de développement, la deuxième partie nous amène à
connaître la scolarisation des Baka car les problèmes de scolarisation que
connaissent les enfants baka ont un lien avec les fréquents déplacements des
parents pour la forêt qu'ils ne sont peut-être pas prêts à quitter. La troisième
partie nous informe sur les rapports entre les Baka et l'institution
administrative.
Les informations contenues dans cet ouvrage ont été recueillies sur la base
d'une enquête menée auprès des populations concernées, auprès des leaders
d'opinions, des enseignants, des élèves, des autorités administratives,
traditionnelles et religieuses.
Une bibliographie permet au lecteur de partager ou pas les idées et les
postures des autres auteurs sur le sujet traité.
L'interrogation centrale qui a animé notre recherche porte sur les Baka et
l'Ecole. Cependant, nous sommes aussi amenée à faire état des rapports
Pygmées/Etat.
La question sera traitée et abordée dans une approche qualitative. Ce qui
nous amènera à étudier le mode de vie des Pygmées baka de l'Est Cameroun à
l'époque actuelle et le regard qu'ils portent sur l'école, ceci dans le souci de
l'amélioration de la situation.
L'objet de mon voyage chez les Baka, peuple de chasseurs-collecteurs à
l'origine, a été justement de chercher à comprendre le mode de vie des Baka, le
phénomène de la moindre scolarisation des Baka et de chercher à comprendre
leurs rapports avec l'Etat. Au départ, il y avait en moi une sorte de curiosité. Je
me devais donc de satisfaire à cette curiosité en me rapprochant de mon sujet de
recherche pour mieux l'étudier sur le terrain au lieu de me contenter uniquement
des statistiques. Comme dit Malinowski : « J'inviterai mes lecteurs à se
détourner des travaux en chambre close auxquels se livre le théoricien, pour
sortir à l'air libre que l'on respire sur le terrain anthropologique, et pour revivre
avec moi en esprit les années que j'ai passées dans une tribu mélanésienne de la
Nouvelle-Guinée » s .
5 Malinowski, Le Mythe dans la vie sociale des primitifs, Paris, Payot, 1975,. Le chercheur et le quotidien
Tout en respectant la distanciation, il m'importait de me rapprocher
davantage de mon sujet de recherche, en tenant compte des mises en garde et
des conseils de René Loureau : » Isoler l'objectivation comme acte central de la
recherche, n'est-ce pas foncer tout droit vers l'acte manqué ? Il faut considérer
l'analyse de nos implications comme partie intégrante de l'acte de la
recherche ».
Pour observer l'homme
« Quand on veut étudier les hommes, il faut regarder près de soi ; mais pour
étudier l'homme, il faut apprendre à porter sa vue au loin ; il faut d'abord
observer les différences pour découvrir les propriétés » 6. Lévi-Strauss, dans son
ouvrage Race et histoire, stipule comme préalable dans l'observation, la
nécessité de poser un regard lointain comme la condition d'une réflexion
générale sur l'homme en forgeant ainsi le cadre théorique qui permet tout à la
fois de montrer la diversité des sociétés et ce qu'elles ont en commun'
Pour mieux étudier un peuple, il est nécessaire de parler sa langue. La langue
étant une partie importante d'une culture, on peut à travers la langue
s'imprégner de la culture et du mode de vie de l'autre. Haudricourt, en 1961,
cherchant à reconstituer l'histoire des civilisations, s'était appuyé sur la
conception de l'indissociabilité de la langue, de la société et du mode de vie qui
s'influencent. Il ne faut pas les faire penser à notre manière 8 .
Il est évident que le regard du chercheur est différent de celui du policier ou
du missionnaire lorsqu'il s'agit de porter une appréciation sur les faits sociaux.
La situation d'enquête dans laquelle je me retrouvais constituait un lieu de
négociation des points de vue entre les informateurs et moi. Ce lieu était aussi
un lieu de tension et de compromis entre deux sujets (Baka et Bantou) inscrits
dans deux types d'historicité car j'étais historiquement et culturellement située
par les questions que je posais sur le terrain et par la manière dont je m'y
prenais pour chercher à comprendre la situation. Ma principale préoccupation
était avant tout de me livrer à une étude complète du phénomène et non pas à la
recherche du sensationnel, de l'original, ni de l'amusant et encore moins du
bizarre comme aimait à le dire Malinowski 9 .
6 J.J. Rousseau, Essai sur l'origine des langues.
Lévi Strauss, Races et Histoire, 1961. 7
8 J.M Gérando, « On doit éviter de prêter aux sauvages les raisonnements de nos philosophes. Il
faut tâcher de pénétrer ce qu'ils pensent et non prétendre à les faire penser à notre manière »,
Copans & Jamin
9 Malinowsky, Le mythe dans la vie sociale des primitifs.
18 Les investigations de terrain relatives à cette étude se sont réalisées
précisément sur l'axe Yokadouma-Moloundou dans les localités de Salapoumbè
et de Nguilili, département de la Boumba et Ngoko où se trouve selon les
autorités locales, une forte concentration des Pygmées baka à concurrence de
80 % contre 20 % pour les autres ethnies comme les Bayangué, les Bogandé, les
Baya, les Mbiemo, les allogènes, etc.
Je me suis rendue dans les établissements d'enseignement primaire et dans
les campements baka après avoir obtenu évidemment toutes les autorisations
nécessaires, notamment l'autorisation de recherche délivrée par l'ancien
ministère de l'Education nationale devenu ministère de l'Education de base.
Nous allons donc découvrir les Pygmées.
Liminairement, l'aspect physique des Pygmées est frappant par leur taille qui
avoisine traditionnellement 1,50 m. Les Baka, chasseurs-collecteurs sont dotés
d'une certaine joie de vivre et d'un goût prononcé pour la liberté. Les Baka ont
un mode de vie nomade qui peut s'apparenter à celui du peuple tsigane appelé
en Europe « Les gens du voyage ». Néanmoins, chacun de ces peuples présente
ses différences et ses singularités en rapport avec son historicité. Les enfants
tsiganes ou enfants du voyage sont confrontés à des difficultés de scolarisation,
comme les enfants baka, inhérentes au mode vie des parents. Mais, ces
difficultés sont appréciées différemment avec acuité selon les contextes.
L'enfant européen n'a pas la même qualité de vie que l'enfant africain. Ces
deux peuples ont des similitudes : l'instabilité, peuples mal-aimés. Il sera
question de temps à autre au cours de cette étude, des similitudes du peuple
pygmée et des Tsiganes.
L'identité culturelle des Baka peut se percevoir à travers leur organisation
sociale et leur mode de vie. S'agissant de l'organisation sociale, les Baka
jouissent d'une grande marge de liberté en ce qui concerne le choix de leur
résidence en campements, en mongulu et ils pratiquent l'exogamie. Cette liberté
a-t-elle une incidence sur leur mode de vie ? Le conseil m des anciens a-t-il
encore son influence dans le groupe comme la femme pygmée ? Les Pygmées
sont détenteurs d'une riche pharmacopée. Sont-ils à l'abri du VIH dans la
forêt ? La pratique du Jeingui demeure, mais les Pygmées ont opté aussi pour la
pratique de diverses religions. Ont-ils encore peur de la mort ?
Certains avancent même une signification du mot baka qui viendrait de
Bakam, oiseau, et aurait été adopté comme ethnonyme pour signifier la liberté
des mouvements, la mobilité, la valeur accordée à la liberté individuelle d'après
I° Le conseil des anciens ne constitue pas en soi une structure formelle ; c'est davantage un cadre
de retrouvailles, d'échanges et de concertation... Les vieillards et les femmes meneuses s'y
rencontrent pour traiter des sujets qui concernent les litiges, le mariage, les problèmes d'initiation.
19 . D'autres auteurs font référence à eux aussi comme le chercheur C. Abega l I
l'anthropologue Jean Poirier : « A travers l'histoire, ces quelques dizaines de
Pygmées ont toujours éveillé l'intérêt, un intérêt fondé sur l'exotique et
l'anecdotique : ils représentent en quelque sorte dans l'espèce humaine, le
comble de l'étrange. Aujourd'hui, l'intérêt qu'ils méritent a d'autres
fondements » 12 .
Il y a environ 65 000 Pygmées au Cameroun sur 16 millions I3 de
Camerounais. Le feu père Engelbert Mveng avait regretté le fait qu'un suivi
démographique ne soit pas établi systématiquement à propos du peuple pygmée.
Par souci d'égalité entre les peuples, j'ai ressenti comme une sorte d'injustice le
fait que les Pygmées soient ainsi marginalisés. Comme je n'aime pas l'injustice,
je reste sensible aux problèmes pygmées. Je suis toujours prête à défendre la
cause des minorités. Les Pygmées sont localisés en Afrique centrale au Congo,
en RCA, au Gabon et au Cameroun.
Les Baka représentent l'ethnie pygmée la plus nombreuse au Cameroun. Mgr
Van Heygen alors évêque de Bertoua, avait estimé dans l'une de ses allocutions
la population baka à un chiffre situé entre 6000 et 7000 personnes, projection
réalisée à partir de l'effectif recensé en 1978. En Afrique, il y a 200 000
Pygmées ou davantage, répartis de l'Atlantique à la région des Grands Lacs
selon Ballif. Les Pygmées baka se trouvent à l'Est Cameroun. Les Pygmées
bakola ou encore appelés Baguiéli sont basés au sud du Cameroun. Les
Pygmées tikar se trouvent au Nord de Yaoundé, à Nditam, dans la région du
Mbam. Mais, ce sont les Baka qui sont au centre de ce travail de recherche.
Certains anthropologues tels que Ballif, attestent par expérience que les
Pygmées sont certainement l'un des peuples les plus attachants de l'Afrique
noire, l'un des moins connus et l'un des plus menacés dans leur genre de vie et
dans leur personnalité culturelle. Pourquoi ce peuple est-il menacé ? Ce peuple
a-t-il droit à la différence ? Son alimentation ne plaît-elle pas aux autres ?
Un mode de vie contre l'école ? Les CEB 14 pour les Baka, solution
salutaire par l'AAPPEC ?
s ? Quelles sont les motivations des Comment les Baka vont-ils à l'école'
familles Baka quant à l'école et quelle perception ont-elles de l'école moderne
I1 Séverin Cécil Abéga, Pygmées Baka. Le droit à la différence, INADES-Formation, Cameroun,
1998.
12 Jean Poirier, Les Pygmées, Paris, Ballières, 1987,.
13 Un recensement est en cours à présent depuis le mois de novembre 2005.
14 CEB : Centre d'éducation de base pour la préscolarisation des Baka.
Les données sur la scolarisation des Pygmées collectées d'une manière artisanale sont peu 15
fiables et encore moins rigoureuses car les personnels affectés à la collecte des données sont pour
la plupart non qualifiés (Sources du Minascof, Cameroun)
20 étant donné que la famille constitue le lieu de départ de l'éducation ? Quel est le
rapport genre à l'école ? Les filles sont moins présentes à l'école mais précoces
pour le mariage (avant 14 ans) par rapport aux garçons qui sont préoccupés par
les rites de passage. Si les Bantou vont à l'école plus que les Baka, cela justifie-
t-il l'exclusion dont les Baka sont victimes ? Ou alors, les Baka sont-ils
responsables de leur marginalisation ? Les Baka sont acculés à la marginalité
selon le Chercheur C. Abéga : « Le Baka est nié en tant que partenaire, tant par
l'Etat que par ses commensaux Bantou ou même par les autres intervenants.
Tout se renouvelle autour de lui et en même temps disparaît autour de lui ce qui
constituait le fondement de sa culture, ce qui donnait un sens à sa vie » 16 . La
forêt demeure la seule source d'inspiration des Baka et le seul endroit d'où ils
tirent leur puissance. Est-ce que l'habitat pygmée est favorable à l'école ?
Selon Ballif, les Pygmées sont fragilisés dans leur existence physique et
culturelle. Ils sont en danger de plusieurs manières, la source étant la même :
une aliénation née des pressions des nouveaux pouvoirs et des nouvelles
dominations, pouvoirs des autorités politiques et administratives, domination
informelle mais réelle de la part des populations bantou. Le but visé est-il la
disparition rapide ou le changement radical de leur genre de vie traditionnel ?
Pour Jean Poirier, il s'agit d'un démocide et d'un ethnocide. Une position que je
partage. Jean Poirier définit ce démocide d'une part comme étant la pression
multiséculaire des Noirs qui tend à refouler les chasseurs-collecteurs de leur
terrain de cueillette et de chasse, d'autre part parce que les autorités
administratives, dans leur entreprise de modernisation et de mise en valeur du
pays, restreignent de plus en plus la liberté de mouvement des Pygmées et
agissent en faveur de la sédentarisation et de la concentration vers des
agglomérations souvent pluriethniques. Le peuple tsigane aussi avait été victime
d'un démocide.
Jean Poirier parle aussi d'ethnocide car, les modes de vie, les structures
sociales et les systèmes de valeur ne cessent de s'éroder, les traditions se
perdent, de nombreux rituels ne sont plus pratiqués, les symboliques sont
oubliées.
N'est-ce pas que cela se fait au détriment des jeunes générations qui ont
besoin de repères ? En réalité, il y a lieu de dire que les deux dynamiques
oeuvrent dans le même sens, celui d'une dépersonnalisation et d'une
désocialisation. Le temps où un certain équilibre avait été trouvé entre l'individu
et le groupe, l'homme et son environnement, la culture et la nature, semble déjà
lointain 17. Concilier la tradition et le modernisme ne semble pas souvent aisé.
Séverin Cecil Abéga, Les Pygmées Baka. Le droit à la différence.
17
Ballif Noël, Les Pygmées de la grande forêt, Paris, L'Harmattan, 1992, 240p.
21 I8 vont-ils épargner Les maux dont souffre le système éducatif camerounais
les Baka ?
Un mode de vie contre l'Etat, ou la recherche d'une intégration peut-
être.
Les rapports entre les Pygmées et l'Etat sont-ils clairs ? Qui a besoin de
l'autre ? Quels sont les droits et les obligations des citoyens baka ? Voter ?
? Payer les impôts ? Se faire prendre en charge par l'Etat dans les Recenser I9
hôpitaux ? Il y a comme une sorte d'incompréhension entre les Pygmées et
l'Etat. Par exemple, au niveau de l'administration, les Baka doivent se faire
recenser et doivent se faire établir une carte nationale d'identité. Le fait de se
faire établir un acte de naissance ou de se rendre dans les hôpitaux publics des
Bantou est contraire aux habitudes du peuple pygmée. Les Pygmées ne doivent
pas se soustraire à la loi. On a l'impression que la position des Pygmées revêt
un caractère ambigu ; certains veulent la modernité mais ne veulent pas payer le
prix pour en jouir.
Il existe une corrélation entre l'Ecole et l'Etat étant donné que l' Ecole est
régie par l'Etat ; en retour, l'Ecole donne de l'instruction aux serviteurs de
l'Etat. Le fait d'aller à l'école est un acte d'obéissance à l'Etat. Le peuple
pygmée ne saurait rester en marge de l'école, auquel cas il ferait acte de
désobéissance à l'Etat mais non aux règles de la société pygmée. Chaque
société dispose de ses lois. Dans la société pygmée, l'éducation scolaire ne
constitue pas une obligation ; c'est plutôt l'éducation traditionnelle qui prévaut.
Certes, l'école est vue comme une intrusion dans son univers. Les Bantou aussi
avaient subi cela comme une violence de la part des observateurs de l'homme,
des fonctionnaires coloniaux.
L'intégration des minorités peut se réaliser à travers leurs activités. Est-ce
que, grâce à l'action de l'Etat et des ONG, l'intégration des Pygmées dans le
tissu social est plausible ? La femme pygmée aussi intervient.
Qui est l'autre pour les Baka ? Pourquoi les Bantou exploitent-ils les
Pygmées ? Que signifie « titre foncier » chez les Pygmées ?
Quelles sont les performances de l'enfant baka à l'école ? Est-il victime du
rejet de la part des élèves bantou ?
Chaque peuple évolue à son rythme. Ainsi, du fait de la déforestation, le
peuple pygmée passera de la société « froide » à la société « chaude » à la façon
de Marina Gorboff selon les travaux de Lévi-Strauss. Pourrait-on ne plus
entendre parler des termes suivants : primitif, civilisé, race, pays développés,
Taux brut de scolarisation au primaire : 84% en 2002. 18
Les Pygmées ne sont pas faciles à recenser et la plupart sont dépourvus d'un acte de naissance. 19
22 pays en développement, immigrés, minorités ? Il sera question par la suite de
parler d'adaptation des peuples à l'écosystème. L'intégration nationale des
minorités est l'une des préoccupations de l'Etat qui doit garantir la cohésion
sociale, la paix, la justice. Il est clair que l'école contribue aussi à l'intégration
des minorités. Depuis l'indépendance, l'Etat camerounais avait institué la
notion d'équilibre régional par considération pour les minorités régionales, par
exemple pour ce qui concerne les nominations à des postes de responsabilité.
C'est ainsi que certaines régions du Nord Cameroun et de l'Est, considérées
comme zones à minorités, ont vu leurs taux de scolarisation s'accroître. La
notion d'égalité des chances n'est pas aisée à appliquer car les rapports de force
sévissent dans une société de dominants-dominés, où les classes sociales
s'affrontent. Les minorités doivent participer à la vie de la Cité. Intégrer les
minorités avec leurs sommes de différences, comme sait le dire Marc Augé,
devrait contribuer à la cohésion sociale, voire à la paix sociale.
Cependant, il m'est arrivé de devoir faire face à certaines interrogations sur
le problème d'une Bantou étudiant les Baka, sachant qu'il y a des difficultés
dans la relation Baka-Bantou, par exemple, à cause des préjugés concernant les
Baka : pour les Bantou, les Baka sont des sous-hommes ; ils sont idiots,
primitifs, sales et imprévisibles, etc.
Quoique sachant que la relation Baka-Bantou est sujette à des tensions
d'ordre ethnique du fait de l'altérité, au départ, j'avais pris le temps de porter à
maturation mon projet d'étudier les Baka concrètement. J'avais donc défini mon
projet en formulant mes aspirations. J'étais passée ensuite par l'analyse du
fondement de mon projet, c'est-à-dire, mes motivations, les retombées, les
bénéfices concrets qu'il y a lieu de tirer de ce projet. J'ai dû procéder à
l'évaluation de la faisabilité de ce projet, c'est-à-dire que je me suis posé la
question de savoir si je dispose de capacités intellectuelles, physiques et
psychologiques de le réaliser et si je dispose aussi du temps. Au point de vue
faisabilité rationnelle, je me suis demandé quelle influence cela aura sur mon
entourage. Au point de vue faisabilité aléatoire, je me suis demandé si la
conjoncture m'est favorable et quelles en sont les limites. Je me demandais quel
sera le regard des Baka envers moi, l'étrangère qui vient faire une intrusion dans
leur univers. Je ferai l'objet de curiosité, de suspicion. Suis-je une usurpatrice ?
Je suis l'autre. Que cherche-t-elle ici ? L'accueil que me réserveront les Baka
sera-t-il le reflet de ce qu'ils pensent des Bantou, moi qui suis aussi une
Bantou ? Serai-je acceptée chez les Baka ?
En tant que chercheur innocent, je me suis introduite chez les Baka qui
auraient vu en moi l'une de leurs adversaires comme disait La Fontaine : « si ce
n'est pas toi, c'est donc quelqu'un des tiens ». Je me demandais si les Baka vont
m'accepter ou bien s'ils vont m'adopter comme femme bantou. Devant leurs
huttes, je n'étais pas sûre d'être invitée à y pénétrer. Me demandant si je ne
23 serai pas agressée ou rejetée par eux, seule la présence de mon guide me
rassurait. En m'identifiant, les agents de la gendarmerie de Salapoumbè m'ont
invitée à prendre conscience des risques que je cours. En mettant en oeuvre mes
ressources, mes moyens psychologiques, je persistais dans ma démarche de
chercheur bantou chez les Baka.
Je me demandais ce que je représentais pour les Baka. Mon arrivée était-elle
salutaire ou salvatrice pour eux ? Est-ce que je serai invitée à partager leur
repas, leurs nuits et leurs moments de réjouissances ? Une Bantou qui vient
s'intéresser à leurs choses, qui vient s'immiscer dans la pratique du Jeingui par
exemple, qu'est-ce qu'elle peut apporter de plus en dehors de ce que ceux qui
l'ont précédée dans l'action ont fait ?
Ma présence, en tant que Bantou étudiant les Baka était-elle utile ? Quel
serait mon rôle chez les Baka ? Le terrain de l'apprentie anthropologue que je
suis n'est pas le mien, mais l'endroit des autres.
De mon objectif, j'ai envisagé d'autres sous-objectifs à atteindre.
Finalement, j'ai intégré mon projet d'étudier les Baka en définissant un
échéancier pour chacun des sous-objectifs jusqu'à la période actuelle où je suis
amenée à présenter cette oeuvre. Malgré les difficultés qui sous-tendent la
relation Baka-Bantou, Baka-Etat, je suis passée à l'action en transcendant les
présupposés ou en faisant fi des préjugés. Je suis consciente de ces difficultés.
J'ai été obligée de mener une sorte de lutte contre les présupposés et pour ne pas
tomber sur l'effet inverse comme le paternalisme, la relation de pseudo-
vassalisme ou la relation patron-client.
Moi-même, je me pose la question de savoir si on peut laisser un peuple
ainsi en marge, malgré tout le respect que l'on affecte ou qu'on doit à son mode
de vie. Aucune société n'est immuable. Toutes les sociétés sont sujettes à des
changements. Pour le cas des Tsiganes en Europe par exemple, on ne les a pas
laissés à leur sort ; on les a adaptés à la vie moderne.
En tant que chercheur, je suis même prise dans cette altérité et comme je le
disais tantôt, je suis tellement consciente moi-même de ce fait que j'essaie d'en
parler avec objectivité en premier lieu afin de donner des éléments de réponse à
ces diverses interrogations et selon les articulations de cette étude.
24 METHODOLOGIE ET OUTILS
La méthodologie envisagée tient compte du sujet de recherche et se fonde
sur l'hypothèse selon laquelle la moindre scolarisation des Pygmées a un lien
avec leur mode de vie.
Ce travail de recherche s'est déroulé suivant une méthodologie basée sur les
méthodes de la recherche documentaire et sur l'analyse des données recueillies
sur le terrain.
Pour vérifier et pour étayer les hypothèses évoquées, a été mis sur pied un
corpus d'entretiens de groupes et individuels, libres ou non-directifs et semi-
directifs. L'entretien semi-directif est d'une certaine souplesse dans sa pratique
tout en respectant le cadre de référence des interlocuteurs.
Le corpus d'entretiens permettra de procéder à l'étude et à l'analyse des
opinions, des réactions, des avis convergents ou/et divergents et d'effectuer des
croisements.
La construction d'un échantillon représentatif s'est faite par découpage sur
les localités où la population cible est censée être encore en grand nombre
comme dans les localités de Salapoumbè et de Nguilili, sur l'axe Yokadouma-
Moloundou, où les Baka sont majoritaires à 80 % par rapport aux Bantou
comme les Bangado, les Nvovon de Yokadouma, les Mbiemo, les Konanbébé,
les Kaka, les Yanguéré de Gari-Gombo à 10 km de la République
Centrafricaine. Il s'agit là des Baka qui sont encore dans toute leur originalité et
pas des Baka qui ont déjà été installés en ville, comme à Dimako, Lomié, dans
des campements modernes en fait.
De même, le choix des écoles visitées s'est établi en fonction du fief des
Baka. Dans le système informel, les CEB ou Centres d'éducation de base ont
été largement visités car les élèves baka sont en grand nombre dans les CEB
pour leur début de scolarisation.
J'effectuais des visites dans les écoles publiques et les Centres d'éducation
de base. Les écoles publiques où dans lesquelles j'effectuais mes investigations
de terrain sont régies de droit par le ministère de l'Education nationale auprès
duquel je me devais de m'enquérir d'une autorisation de recherche au
préalable ; qelquechose qui a été fait sans aucune difficulté. En revanche, les
Centres d'éducation de base sont sous l'autorité d'un responsable d'ONG, sous
la tutelle du ministère de l'Education nationale ; je devais donc demander aussi
une autorisation d'enquêter dans les CEB, chose qui avait été faite, malgré la
méfiance de ces responsables qui craignent que d'autres personnes ne leur
ravissent la vedette. C'est la course aux subventions dans le domaine des oeuvres à caractère humanitaire. Pour investir les campements, j'ai dû, au
préalable, me présenter aux autorités locales (gendarmerie, chef de canton).
Les entretiens ont été réalisés auprès des leaders d'opinion, des autorités
administratives, traditionnelles et religieuses, auprès des responsables
d'établissements scolaires, auprès des enseignants, des élèves, des parents (les
mères de famille, les jeunes mamans, les papas, les jeunes papas), des
responsables de famille, le plus âgé de la famille, appelé Ancien ou Kobo, des
jeunes, des familles baka et non baka en somme, avec les acteurs sociaux et
aussi avec ceux qui ont oeuvré auparavant dans le même champ de recherche.
Le protocole d'entretiens dont je me servais portait sur les thèmes suivants :
le mode de vie des Baka ;
la carte scolaire ;
— la localisation des campements ;
la localisation et l'identification des écoles fréquentées par les Baka ;
les effectifs scolaires baka et bantou par genres ;
les résultats scolaires baka et bantou ;
le taux de fréquentation des élèves baka et bantou par an et par genre ;
le recensement des difficultés liées à la scolarisation des enfants baka ;
les difficultés secondaires tel que l'éloignement des campements par
rapport aux écoles ;
les difficultés fondamentales comme l'indifférence ou les motivations des —
parents d'élèves baka envers la chose scolaire, la mobilité des parents
d'élèves baka, la pauvreté, etc ;
les sources de revenus des familles ;
la taille des familles ; —
les catégories socioprofessionnelles des parents ;
le niveau d'instruction des parents ;
les enfants scolarisés et non scolarisés ;
les motivations des familles et la perception que les familles ont de
l'école, tremplin pour la réussite sociale ou pas, facteur d'intégration ou
non ;
— le mariage, le deuil ;
la conciliation tradition et modernité ; —
l'existence d'une complémentarité entre l'éducation traditionnelle et l'
école moderne ;
l'identité culturelle ;
— la forêt ;
— les activités des Baka ;
le phénomène de rejet, la marginalisation ;
les rapports entre les Pygmées et l'Etat ;
26 — l'intégration ;
— l'état civil chez les Baka ;
— la citoyenneté chez les Baka ;
— la santé ;
— la religion.
Le lecteur me demandera évidemment pourquoi avoir choisi de parler des
Baka. Je suis prête à lui dire que j'ai une histoire qui me lie à ce peuple
fascinant.
Je peux rappeler que j'avais déjà effectué une étude sur la scolarisation des
filles à Mora, dans la région de l'Extrême-Nord du Cameroun sanctionnée par
l'obtention du DEA. J'avais constaté que les filles étaient sous-scolarisées dans
cette région. J'ai toujours été sensible à tous ceux qui sont victimes des
inégalités sociales car je n'aime pas l'injustice. J'ai toujours tenu à défendre la
cause des minorités. Mais, il n'empêche que, en me désimpliquant, je traite les
données avec un certain recul. La subjectivité et l'implication dans lesquelles
j'ai travaillé me seront des outils de travail et d'analyse. Mon implication fait
que je puisse donner du sens à la réalité sur laquelle je travaille.
A présent, il s'agit des Pygmées baka de l'Est Cameroun. La curiosité qui
m'habitait, en tant qu'anthropologue en formation, m'a poussée à chercher à
cerner les enjeux identitaires et culturels que pose la scolarisation d'un peuple
traditionnellement attaché à un mode de vie qui l'éloigne de l'école.
L'Est du Cameroun est une région dans laquelle j'ai vécu dans mon enfance.
Mon père exerçait en 1963 à Yokadouma, le fief des Pygmées, comme sous-
officier dans l'armée camerounaise. La présence de mon père dans cette région
se justifiait à l'époque par le fait que c'était une zone de troubles, non pas du
fait des Pygmées. Les troubles provenaient des « maquisards » ou
« nationalistes », selon l'obédience de chacun, lors de la période des
indépendances dans les pays d'Afrique. C'est une région qui a marqué mon
enfance.
Lors des cérémonies commémoratives de la fête de l'indépendance du
Cameroun, les Pygmées étaient présents au défilé et faisaient l'objet de curiosité
comme au moment où l'Etat camerounais les envoyait assister à des Foires-
expositions en Europe. Le Pygmée faisait mode. Le jour du défilé était l'une des
occasions, en dehors du jour du marché, qui nous étaient offertes de voir les
Pygmées danser au rythme envoûtant de leur tam-tam avec des airs à vous faire
rêver. Mes camarades et moi allions plus près d'eux lors de la célébration des
fêtes nationales pour mieux observer leurs pas de danse. Et par la suite, nous
essayions de les imiter. C'était très drôle car il fallait parvenir à secouer le
buste, les hanches ; ce sont ces parties du corps qui sont très sollicitées pour
27 pratiquer la danse des Pygmées, en plus des cordes vocales. Ils se ceinturaient
les hanches avec de la paille suspendue sur une corde. Ce qui rehaussait
l'harmonie des mouvements accompagnés de mélodies que fredonnaient les
femmes. Cela vous plongeait dans une ambiance pleine de sensualité. En
regardant les Pygmées danser les pieds nus, j'avais l'impression que les cailloux
allaient leur heurter les orteils. Or, il n'en était rien ; c'est l'aisance de la danse
qui exige que les acteurs soient pieds nus.
Je me souviens que la co-épouse de ma mère était atteinte de stérilité. Alors,
mon père m'avait chargée de l'accompagner régulièrement chez les Pygmées
afin d'y recevoir des soins car les Pygmées sont réputés détenir certains
médicaments efficaces. Nous y allions à bord d'un véhicule « deux chevaux »
conduit par la patiente. Il était question pour celle-ci de suivre un traitement lui
permettant d'être féconde et de pouvoir faire des enfants avec mon père
évidemment. Nous y allions souvent dès l'aube, parfois au crépuscule. Il arrivait
parfois que je guette discrètement les séances de soins. J'observais comment le
guérisseur secouait sans arrêt, tout en massant, les seins et le ventre de la
patiente. Pour ne pas être surprise en train de regarder ce qui ne m'était pas
permis, je retournais de temps en temps à ma place qui se trouvait dans la hutte
de devant. Le jour où les soins se déroulaient au bord du ruisseau, je les suivis
et me cachai dans une touffe d'herbes pour les épier. Je voyais le guérisseur
laver le corps de la patiente, des pieds à la tête, en lui frottant des herbes
cueillies auparavant sur la peau en insistant bien sûr sur les parois du bas-ventre
comme pour dire que c'est là que les enfants se cachent. Le guérisseur lui faisait
avaler des potions après lui avoir appliqué des mixtures de potions magiques sur
la peau pour chasser les mauvais esprits qui sont responsables de son infertilité.
Je voyais le guérisseur faire des invocations tout autour de la patiente. A la fin
de la séance, il fallait lancer une pièce de monnaie pour les esprits dans l'eau et
se diriger aussitôt vers le campement sans regarder en arrière. En revanche, au
début de la séance, il fallait d'abord déposer une pièce d'argent par terre, sur le
lieu des soins, à la demande du guérisseur afin de faire appuyer les soins par les
esprits. Je me dépêchais de retourner au campement avant eux. Mais, les traces
de la rosée qui étaient encore sur mes pieds me trahissaient lorsque la séance
des soins se tenait à l'aube. Et j'allais tenter de jouer avec les petits pygmées.
Ces derniers ne parlaient pas un mot français. Je partageais mon goûter et mes
friandises avec eux. Je n'avais pas de jouets à leur offrir car mon père ne nous
en offrait pas non plus ; il préférait nous faire manger à notre faim. C'était cela
sa priorité. Néanmoins, je ramenais quelques-uns de mes vêtements et les
chaussures que je ne portais plus pour offrir à mes petits amis pygmées. J'avais
parfois peur d'eux malgré tout.
28 Il y avait une liste d'interdits que la patiente devait observer. Et dans cette
liste figurait du bon gibier. Comment faire pour s'en priver ? Il fallait faire des
sacrifices.
Malheureusement, cette coépouse de ma mère n'a jamais conçu malgré
l'intensité des soins que le guérisseur lui prodiguait. Même le siège spécial
(morceau d'un tronc d'arbre) que le guérisseur lui avait remis et sur lequel elle
seule, de retour à la maison, devait s'asseoir n'a pas produit le miracle attendu.
Pour moi, tout cela contribuait à activer la curiosité et le sentiment d'admiration
qui m'animaient envers le peuple pygmée. Je prends souvent plaisir à danser
comme eux. Les musiques style pygmée abondent déjà sur la place du marché.
Il paraît que les guérisseurs ont l'habitude d'essayer d'abord la patiente eux-
mêmes avant que cette dernière n'ait des rapports sexuels avec son conjoint. Au
Cameroun, chez les Bantou, cette pratique est courante. Il arrive qu'une épouse
rentre de chez le guérisseur étant en début de grossesse. Alors, elle a des
rapports par la suite avec son conjoint pour faire croire que c'est lui le futur père
biologique de l'enfant qui est en gestation dans son ventre. Ce sont là, les
réalités locales.
Après la phase de recherche documentaire au Cameroun où j'ai eu à
exploiter les sources d'informations qui étaient à ma portée, je me suis orientée
vers la quête des informations sur le terrain pour la suite du travail nonobstant
les difficultés auxquelles j'étais souvent confrontée.
Sur le terrain, les entretiens de groupe se réalisaient dans les campements,
dans une case à palabres dans la cour, autour d'un feu de bois, parfois à l'ombre
d'un arbre, au sein des établissements scolaires, dans la forêt, au bar, etc.
Je rappelle que la collecte des données n'est pas aisée dans un contexte tel
que celui du Cameroun où le système de conservation des informations n'est
pas encore au point. C'est une situation qui est commune aux pays en
développement.
Le travail sur le terrain a consisté à prendre d'abord contact avec les
autorités administratives et traditionnelles afin d'obtenir les autorisations
nécessaires de chercher et de réaliser des entretiens. J'étais rappelée à l'ordre en
me faisant identifier au poste de la gendarmerie, à Salapoumbè où le
commandant de brigade avait reconnu mon père comme étant son ancien
collègue de service.
Au départ, le Délégué provincial du ministère de l'Education nationale
(DPEN) à Bertoua avait pris soin d'informer ses collaborateurs de mon arrivée
parmi eux. C'est alors que le DPEN à Bertoua m'a introduite auprès des
responsables de l'ONG AAPPEC qui travaille ardemment dans le champ que je
29 souhaitais étudier et où j'ai d'abord passé une certaine période en recherche
documentaire.
Par la suite, l'un des responsables de AAPPEC, nommé M. Nguélé, le
coordinateur, m'a confiée à un de leurs employés nommé Messé Venant, un
Baka instruit. Il est le seul Baka de la maison. M. Messé et moi avions établi le
calendrier de descente sur le terrain. M. Messé est un ancien responsable d'un
Centre d'éducation de base destiné à la scolarisation des Baka.
M. Messé n'a pas manqué de me montrer la façon « Baka » ; c'est-à-dire
qu'un Baka, aujourd'hui, peut dire oui à tout ce que vous lui proposez. Comme
il est difficile que le Baka réponde explicitement par non. Mais, le lendemain,
vous découvrez que tout est faux. J'ai accepté le fait et je me suis ressaisie pour
la suite. M. Messé et moi sommes redevenus des amis. M. Messé m'a d'ailleurs
accordé une interview profonde à propos du mode de vie et du processus de
scolarisation des Baka. Nous avions également parlé de lui-même en tant que
Baka scolarisé et intégré qui, curieusement, a épousé une Bantou.
L'une de mes principales préoccupations a été de chercher à composer un
échantillon représentatif de la population cible, de la localité d'enquête, en
rapport avec mon sujet de recherche. Ainsi, j'ai procédé au découpage par zones
de la région de l'Est-Cameroun où se trouve une forte concentration de Baka.
Après une enquête exploratoire, parcourant la région de l'Est Cameroun, en
passant d'abord par l'axe Abong-Mbang, Dimako, et Bertoua, j'ai finalement
repéré et retenu les zones de Salapoumbè et de Nguilili situées sur l'axe
Bertoua-Yokadouma-Moloundou. C'est sur cet axe que se trouve encore une
forte concentration de vrais Pygmées.
Ce qui m'a permis de réaliser dans ces localités environ 200 interviews de
groupes et individuelles, non directives et semi-directives. J'ai dû, par la suite,
faire une sélection des interviews pour ne retenir que celles qui répondaient le
mieux à mes attentes ; malgré cela, je n'ai négligé aucune de ces interviews car
elles pouvaient servir sur un autre volet pour les articulations de cette étude.
Comme lors de la réalisation d'un film, toutes les scènes ne sont pas
sélectionnées. Les chutes servent aussi. Ainsi, les autres interviews serviront
pour les besoins d'un prochain ouvrage intitulé : « Une Bantou chez les Baka ».
Je tiens à retourner sur les lieux afin de voir ce que mes interlocuteurs sont
devenus. Je posais des questions assez ouvertes et peu gênantes. Les données
receuillies pouvaient avoir un caractère scientifique ou être en rapport avec les
statistiques ; mais aussi, il était important pour moi de savoir comment les
concernés percevaient la chose.
J'ai travaillé dans une approche qualitative, c'est-à-dire dans la recherche de
la compréhension du phénomène. L'implication dans laquelle j'ai travaillé a
suscité de la compréhension. Cette implication n'a pas été utilisée comme
30 prétexte à une mise en avant de soi mais au contraire pour faire naître le souci
constant de parler de l'autre en le trahissant le moins possible. Enfin, tout le
plaisir que ce travail de recherche m'a procuré réside dans l'étonnement
constant qu'il a suscité. J'ai pu au fur et à mesure élucider certaines zones
d'opacité et cela m'a permis de mieux comprendre ma démarche de chercheur.
Au lieu d'oeuvrer dans le descriptif, il s'agit plutôt de comprendre l'autre dans
sa diversité, et à travers lui se comprendre soi-même, ce qui signifie renoncer à
une vérité unique et donc totalitaire pour croire à la possibilité, utopique peut-
être, d'une communication de vérités multiples comme disait Gérald
Berthoud 20 .
L'immersion dans les campements Baka
Pour enquêter dans les campements, je me suis servie des références des
travaux de ceux qui m'ont précédée et émanant de l'ancien ministère de
l'Education nationale, devenu ministère de l'Education de base depuis
décembre 2004, ainsi que des notes que j'avais consignées à partir de la
recherche documentaire sur le sujet. Je m'en suis servi comme matière première
constituant les bases de mon étude. J'ai trouvé aussi des données exploitables
auprès des associations comme AAPPEC et Plan International. Mes
informateurs m'orientaient pour ce qui concerne l'entrée dans les campements.
La solution adéquate était de dépêcher un éclaireur qui allait annoncer l'arrivée
de l'étrangère que j'étais dans les campements.
Les campements de Salapoumbè et de Nguilili ont été un cadre propice au
travail. Ce sont des campements qui reflètent encore le caractère traditionnel de
l'habitat pygmée, entrecoupés de pistes. Les Baka qui résident dans des
campements qui sont situés sur l'Axe Abong-Mbang-Bertoua sont déjà des
« transformés » selon moi car ils vivent dans la modernité. A titre d'exemple,
leurs campements sont construits en briques, avec du ciment, contrairement aux
huttes ou mongoulou des autres Baka qui sont concentrées à 80 % sur l'axe
Yokadouma-Moloundou et qui vivent encore dans les huttes. Sur l'axe
Yokadouma-Moloundou, fief des Baka, se trouvent des écoles dans les localités
suivantes : Banana, Nguilili, Mbatéka, Dioula, Yenga, Mbanzani, Mambélé,
Kika. C'est dans ces localités que j'ai approfondi ce travail de recherche.
A présent, je peux dire que, désormais, mon étude est focalisée sur les zones
de Salapoumbè et de Nguilili sur l'axe Yokadouma-Moloundou où se trouve
une forte concentration des Pygmées baka et où j'ai reçu un accueil très
chaleureux de la part des villageois. L'auberge où j'étais logée se trouvait à
Nguilili. Les mots me manquent pour qualifier l'hospitalité qui m'y a été
accordée. Si j'ai cependant été victime d'un mal d'estomac c'est parce que je
20 Gérald Berthoud, Vers une anthropologie générale, Modernité et altérité, Genève, Librairie
Dioz, 1992.
31 me stressais pour bien travailler. La population du district de Salapoumbè
avoisine 15 000 habitants avec 80 % de Baka.
La descente sur le terrain m'a permis de repérer et de localiser les zones dans
lesquelles je pouvais planter ma tente afin d'évoluer d'une manière plus
approfondie. Puisqu'il s'agit de la chose scolaire, j'ai procédé au préalable au
recensement des écoles qui sont situées sur l'axe Yokadouma-Moloundou.
Enquêtes dans les Etablissements scolaires du primaire.
Après une exploration, mon équipe et moi nous fixions sur les points où il
fallait évoluer. Dans mon équipe, il y avait un guide-traducteur nommé Bernard
appartenant à l'ethnie bayangué et s'exprimant en langue baka. Le conducteur
de la moto jouait de temps en temps le rôle du photographe. Jean-Pierre était un
jeune homme volontaire et très serviable qui avait quitté l'école précocement,
portait les sacs des provisions durant les descentes. Il jouait aussi le rôle
d'éclaireur ; il allait annoncer mon arrivée.
Arrivée dans les écoles, j'ai eu des entretiens avec les directeurs d'écoles,
avec le corps enseignant à propos des effectifs des écoles afin de ressortir des
effectifs globaux, le pourcentage des élèves Baka inscrits à la différence des
élèves bantou. Pour ce qui concerne le système formel, les statistiques
officielles ne font pas la distinction Bantou-Baka pour éviter la discrimination.
Les chiffres que nous avons par la suite, faisant partie de cette distinction, sont
le produit de mes enquêtes dans les établissements scolaires. A titre d'exemple,
le directeur de l'école publique de Moloundou, groupe I m'avait prévenue sur la
présence minime des enfants baka dans les écoles publiques. J'ai constaté ce fait
aussi. Nous avions échangé des propos pendant 90 minutes. Je m'étais aussi
entretenue avec les élèves et notamment avec les quelques rares élèves baka qui
étaient présents dans les salles de classes. Les enseignants, prévenus de mon
arrivée, étaient préparés à m'accueillir chaleureusement. Alors, ils
interrompaient le cours et me permettaient de travailler.
Ainsi, les écoles situées dans l'inspection académique du district de
Salapoumbè ont été visitées. Il y a 12 écoles primaires à cycle complet
dépendant de cette inspection académique. Les classes vont de la SIL (Section
d'initiation) au CM2. Salapoumbè dépend de l'arrondissement de Moloundou.
Le district de Salapoumbè a 12 CEB sous la responsabilité de l'AAPPEC.
Les élèves baka y sont en grand nombre par rapport aux élèves bantou. Par
exemple, pour l'année scolaire 2003-2004, d'après le responsable du CEB
AAPPEC, il y avait un effectif global de 609 élèves baka et bantou inscrits à la
rentrée, dont 408 élèves baka et 201 bantou :
chez les Baka : 246 garçons et 162 filles ;
chez les Bantou : 103 Garçons et 98 Filles.
32 En fin d'année scolaire, dans ce CEB, l'effectif s'était amoindri se situant à
451 élèves bantou et baka contre 609 au départ.
De ces chiffres illustrant les effectifs des élèves, ressort une déperdition
scolaire du fait du départ des parents en forêt emportant avec eux les enfants
pour les activités telles que la chasse, la pêche, la cueillette des chenilles.
D'après l'inspecteur de l'éducation nationale de Salapoumbè, dans les écoles
primaires, pour l'année scolaire 2003-2004, il y avait à la rentrée, un effectif
global de 2490 élèves, baka et bantou, dont :
1 305 garçons et 1 185 filles.
A la fin de l'année, il ne restait que 2 255 élèves, dont :
1 204 garçons et 1 051 filles
N.B : Les animateurs-enseignants des CEB doivent absolument s'exprimer
en langue baka.
Les élèves bantou sont en grand nombre dans les écoles primaires. Les
élèves baka sont nombreux au quartier à ne rien faire, pourtant scolarisables.
Cependant, ils reçoivent l'éducation domestique.
C'est dans les sites forestiers que l'on retrouve des effectifs pléthoriques. Il y
a trois écoles primaires dans les sites forestiers.
La distance observée entre les écoles primaires publiques et les campements
est souvent assez importante. Donc, on peut donner une distance de 3 à 4 km
entre les écoles et les campements par endroits, d'après l'inspecteur du district
de Salapoumbè. En revanche, l'on peut constater que les CEB sont internes au
campement. Les CEB sont implantés dans les campements à forte concentration
baka. Dans la zone de Nguilili, par exemple, les écoles publiques ne sont pas
très distantes des campements.
Ensuite, j'ai exploité les résultats scolaires des élèves baka qui m'ont été
remis par le corps enseignant en comparaison avec ceux des élèves bantou qui
fréquentent ces écoles évidemment. Le traitement de toutes ces données figure
dans le corps de ce travail de recherche. Le point sur le comportement et
l'assiduité des élèves baka a été évoqué car il s'avère que ces derniers ne
terminent jamais l'année scolaire. D'ailleurs, l'exemple de baisse des effectifs
en fin d'année cité ci-dessus en est une illustration.
Il fallait aussi étudier le regard que portent les élèves bantou sur leurs
camarades baka. Mais, il est difficile de maîtriser quel est le degré de
mobilisation des Baka dans les écoles étant donné que ces derniers ne restent
pas stables durant l'année scolaire. Au début, ils viennent nombreux, au fur et à
mesure que l'année s'écoule, avance, ils s'éclipsent et abandonnent. C'est ainsi
33 que le nombre d'élèves baka s'amoindrit dans les classes. Evidemment, ceux
qui ont abandonné ne reviendront pas se réinscrire l'année suivante. Ils vaquent
déjà à d'autres occupations, par exemple, pour les garçons, ce sont les activités
de chasse et de pêche qui les occupent tandis que les filles conçoivent et vont en
mariage. La sexualité est précoce chez les Pygmées.
Stratégies d'insertion
Les Baka n'étaient pas d'un abord facile. On dirait que la timidité qui les
affecte constitue un handicap pour eux. Malgré l'éloquente présentation que
leur faisait mon guide-traducteur, les Baka ne daignaient pas me recevoir chez
eux par méfiance. Alors, il fallait utiliser des astuces afin de les approcher, par
exemple, en braquant l'objectif de mon appareil photo vers eux pour les voir
sortir de leurs huttes et accourir vers nous. Parfois, nous laissions jouer une
cassette musicale afin qu'ils esquissent des pas de danse puisque les Baka
aiment faire la fête dans une ambiance musicale. La séance de photos se passait
bien car c'est à travers celle-ci que je réussissais à entrer dans les huttes
observer. Par la suite, la séance de photos cèdait la place aux interviews et tout
allait bien se terminant par des jubilations aux rythmes dansants autour d'un
gibier frais arrosé de boissons locales tant appréciées par les Pygmées.
Ainsi, j'ai interviewé 200 personnes environ. Après un décryptage, les
interviews enregistrées sur magnétophone ont servi pour l'argumentation et
pour l'analyse des diverses opinions recueillies, divergentes et convergentes, me
permettant d'obtenir des éléments de réponse à la question de recherche posée,
susceptibles de m'aider à vérifier, à infirmer ou à confirmer mes hypothèses de
départ. Et ce contenu se trouve étayé dans les différentes articulations de ce
travail de recherche.
Les difficultés rencontrées
Je puis dire que le travail de recherche a été mené à bien. Les investigations
se sont déroulées sans beaucoup de peines. Le ministère de l'éducation
nationale a assuré mon hébergement dans l'une de ses cases de passage à la
délégation provinciale de l'Est à Bertoua où j'ai été mise en contact avec les
ONG qui travaillent pour la cause baka. Par la suite, j'ai pris la route à bord des
cars de transport.
Certes, l'état des routes me fatiguait à chaque fois. Après chaque long
déplacement, je redoutais déjà l'épreuve des cassis car, non seulement les routes
ne sont pas bitumées mais en plus, il y a des nids de poules. Heureusement que
j'avalais à chaque fois des comprimés de paracétamol contre les douleurs et
contre les contusions que je ressentais. Pour parcourir l'axe Bertoua-
Yokadouma-Moloundou, il fallait emprunter un car de transport en commun
34 pour 7 à 8 heures de route longue de 800 km. Mais moi je faisais des escales
pour mes recherches sur le terrain.
Pour ce qui est de la collecte des données, les gens ont été très coopératifs
puisque les responsables de services me fournissaient même les originaux de
leurs documents de travail par souci de crédibilité, à part quelques réticences
émanant de personnes qui avaient des objectifs inavoués. Mais, je me refusais
de me prêter à leurs jeux voulant m'amener à obtenir des informations contre de
l'argent. Cependant, il n'empêche qu'il m'arrivait d'organiser une rencontre
autour d'un pot, en toute convivialité, dans le but de me détendre et à la fois de
continuer de m'informer sur la situation des Baka. A cette occasion, j'offrais à
boire à l'équipe, à ceux avec qui je traitais, à ceux qui étaient là auprès de moi,
soit dans mon auberge, soit en ville ou en campements.
Les populations des localités dans lesquelles je menais des investigations de
terrain étaient toujours disponibles quant à la bonne marche de mon enquête. Je
recevais de l'aide, des conseils par rapport à la manière de gérer les Baka.
Quelques bonnes volontés s'étaient associées à ma recherche en m'apportant de
l'aide sous diverses formes. Par exemple, j'avais été logée gratuitement dans les
locaux de la délégation provinciale du ministère de l'Education nationale de
l'Est à Bertoua, chef-lieu de la province de l'Est Cameroun. A Bertoua, un
véhicule de service avait été mis à ma disposition pour mes déplacements à la
rencontre des responsables des ONG pour des recherches documentaires et pour
la réalisation des entretiens avec des leaders d'opinions.
Il convient de préciser que, chaque fois que je devais réaliser des entretiens
auprès des familles, parents d'élèves baka, le problème de la langue se posait
car je ne m'exprime pas en langue baka. Alors, je sollicitais la présence d'un
guide-traducteur sans qu'il y ait quelque objection car l'accueil qui m'était
réservé était généreux à chacune de mes descentes sur le terrain.
Bref séjour en forêt
35 Mon équipe et moi étions allées dans la forêt, à 10 km du campement. J'y
avais passé deux jours et une nuit dans une hutte. Mais alors, j'avais dû
interrompre le séjour en forêt précocement au moment où, lors d'une interview,
les Baka m'avaient rappelé qu'il existe une maladie nommée le pian. C'est une
maladie cutanée contagieuse des pays tropicaux. Il suffit, disaient-ils, d'un
contact avec le milieu environnant pour que l'on contracte la maladie.
J'avais passé la nuit sur une natte apportée du campement. J'avais peur de
l'arrivée d'un serpent éventuellement. Nous nous éclairions à l'aide des
bougies. Dans la journée, je prenais plaisir à humer l'air frais des essences
naturelles de la forêt. Le chant des oiseaux agrémentait mon séjour. Il y avait un
ruisseau à proximité de notre hutte. Les Baka fredonnaient des airs de chez eux.
C'était amusant. Ils me relataient la vie en forêt. Nous sucions les mangues
sauvages ou moabi que les uns étaient allés ramasser. Les démonstrations des
uns et des autres quant à la manière de chasser alimentaient nos conversations.
A la fin, c'était l'ambiance dansante.
Remarques : le recueil des données dans les établissements scolaires n'était
pas toujours évident dans certaines écoles car le corps enseignant et les élèves
étaient parfois absents. Ou bien, pour ceux qui étaient présents, il se lisait sur
leur visage comme une espèce de méfiance envers moi, un manque de
collaboration malgré l'autorisation de chercher que je détenais. Pour d'autres,
c'était une nécessité. Ils éprouvaient un grand plaisir à m'informer sur la
moindre scolarisation des Baka et sur l'urgence à contribuer à l'intégration de
ce peuple marginalisé.
En dehors du système scolaire formel, il existe comme nous l'avons dit des
structures nommées CEB ou Centres d'éducation de base autrefois appelés
Centres préscolaires, répartis dans diverses localités à l'Est du Cameroun. En
complément ou en relais du travail de l'Etat, ces centres ont été institués par les
ONG (Organisations non gouvernementales), telles que l'AAPPEC. Mais, c'est
l'AAPPEC qui constitue la plus grande structure comme le dit son appellation,
c'est-à-dire qu'elle met plus l'accent sur la scolarisation des Baka.
D'ailleurs, dans les CEB, le constat est que ce sont surtout les enfants baka
qui les fréquentent, qu'importe l'âge de départ. Des enfants baka âgés de 16 ans
fréquentent encore les CEB. Officiellement, la scolarisation est obligatoire au
Cameroun dès l'âge de 6 ans. Ces structures sont établies pour les Baka avec
pour objectif, réussir à scolariser les Baka au maximum. Les CEB couvrent un
grand nombre de localités à présent dans la région de l'Est-Cameroun et sont
dirigés pour la plupart par des missionnaires. Grâce à l'action des ONG, telles
que l'AAPPEC, et Plan International qui travaillent en complémentarité avec
l'Etat dans les secteurs comme l'Education et la Santé, il y a lieu d'être
optimiste sur l'évolution de la situation des Baka au Cameroun.
36 Les méthodes de pénétration des diverses couches sociales ou des
populations concernées variaient.
Le jeune homme qui était mon guide-traducteur baka, (lorsqu'un Baka
instruit était visible), ou un non Baka se chargeait de m'aider à faire le repérage
des campements baka et des familles. Mais, ma préférence allait vers un
membre de la famille baka pour l'expression en langue baka. Un éclaireur était
chargé d'aller annoncer mon arrivée dans un campement. Ainsi, il prenait soin
de réunir un maximum de membres de la communauté : vieillards, jeunes,
femmes et enfants, présents au campement. Je tenais à ce qu'il y ait un mélange
de générations. L'homogénéité et l'hétérogénéité des sujets étaient utiles pour
l'analyse de la situation. Parfois, je me rendais dans un campement sans y être
attendue afin d'observer la spontanéité des gens.
Le choix des familles se portait sur celles qui répondaient le mieux à mes
attentes, c'est-à-dire aux hypothèses à tester à savoir, les familles qui avaient
des enfants scolarisables ou non. Cela ne signifie pas que les familles sans
enfant ne présentaient aucun intérêt pour moi ; elles pouvaient me répondre sur
un autre volet, par exemple sur le mode de vie spécifique aux Baka et sur leur
intégration dans le tissu national. Il y avait des familles composées de parfois 6
à 8 personnes. Les familles monoparentales surtout car les veuves demeurent
dans le campement. Il y avait beaucoup de veuves et je me posais des questions
sur ce fait. Une information m'avait été donnée à ce propos selon laquelle les
hommes mouraient plus que les femmes et à un âge jeune. Il faut reconnaître
par ailleurs que les Pygmées procréent en abondance car les femmes pygmées
connaissent très peu les problèmes de stérilité.
Il y avait aussi des couples mariés coutumièrement et officiellement avec
enfants. Les maris accordaient du respect à leurs épouses comme il se doit dans
la coutume pygmée.
Les jeunes femmes célibataires ou fiancées étaient en compagnie de leurs
enfants, en bas âge. Il était rare de rencontrer une jeune femme déjà pubère sans
enfant.
37

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.