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Les qanouns kabyles

De
307 pages
A partir d'une analyse de contenu d'un corpus de qanouns recueillis à la fin du XIXe siècle l'auteur étudie les rapports sociaux dans la société kabyle ancienne. Le qanoun est une sorte de règlement édicté par l'organe politique, judiciaire et administratif du village, à savoir l'assemblée des hommes ou la tajmaet. Il apparaît comme institution ancrée dans la vie sociale et économique du village.
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LESQANOUNSKABYLES
ANTHROPOLOGIEJURIDIQUE
DU GROUPEMENT SOCIALVILLAGEOISDEK ABYLIETira ??angues,littératures etcivilisations berbères
CollectiondirigéeparKamalNaït?derrad
Cette collection estconsacréeaux études littéraires, linguistiques,didactiques
et de civilisation berbères ainsi qu’à la littérature proprementd ite(roman,
théâtre…)qu’ellesoitenberbèreousousformebilingue.
Outre les publications originales,elleremettra à ladisposition deschercheurs
etdugrand publicdes ouvragesdepremièreimportance,aujourd’huiépuisés,sur
l’histoire,lalangueet lacultureberbères.
La collection contribuera ainsi non seulement à enrichir les études
scientifiques par la publication de travauxderecherche, mais également à la
diffusiond’unemeilleureconnaissanced’unmondeberbèreéclaté.
Déjà parus
KamalNaït??errad(éd.), Articlesdelinguistiqueberbère,MémorialVycichl
DjamelBenaouf, Timlilitntàermiwin/laville rencontre,romanenkabyle
Abdallah El Mountassir, Dictionnairedesverbestachelhit?<rançais (parler berbèredu
sudduMaroc)
KamalNaït??errad,l’officieldesprénomsberbères(bilinguefrançais–kabyle)
Abdallah Boumalk, Manueldeconjugaisontachelhit(LangueberbèreduMaroc)
MohSiBelkacem, Chroniques de laKabylie martyrisée(textes en français et en
tamazight)
SalemZenia, Tifeswin?\rintemps[poésie]
Abdallah El Mountassir, AMARG,Chantsetpoésiesamazighs(Sud ouestduMaroc)
KamalNaït??errad, Linguistiqueberbèreetapplications
Kamal Naït??errad, Mémento grammatical eto rthographiqueduberbère, Kabyle?
Chleuh–RifainMustapha GAHLOUZ
LESQANOUNSKABYLES
ANTHROPOLOGIE JURIDIQUE
DU GROUPEMENTSOCIALVILLAGEOISDEK ABYLIEPhotodecouverture:PaysagedeKabylie(collectionpersonnelledel’auteur)
© L'HARMATTAN,2011
5-7,5-7,ruedel'École-Polytechnique;7500750055Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978-2-296-56042-0
EAN:9782296560420Ilmend
nyemmadbabaakkdgmadaddaMbarek
nImaziɣenanidallan
TanemmirtiKamalUzerrad ɣefwebdabyebdediwakkenadyeffeɣwedlis?HgiPREFACE
Cet ouvrage nous convie à unevéritableh erméneutiqued es qanouns,
ensembledelois et de règles de viedansles villages kabyles.Lamonumentale
étudedeHanoteau etLetourneux, LaKabylieetlescoutumeskabyles,avait fourniun
certainnombredeqanouns, introduit dans le mouledes codescivil et pénal
françaisavecsestitres,ses dispositions,sesarticles,etc. maisl’analysequalitative
etquantitativedeleurcontenurestaitàentreprendre.
M. Gahlouz reprendcecorpus, élargi à d’autres villages kabyles,etenfait une
exploration nouvelle, tout enn’éludant pas laq uestion du recueil et de la
représentativité de cesqanouns. L’auteur procède à uneanalyse précise de ces
textes–unevéritabledissection–qui permet de révéler leurface cachée:le
qanounn ’est pas simplementuneliste prescriptive maisunin strumentde
gestion de lasociété,ici levillage kabyle, avec ses limites territoriales et son bras
«armé», l’assembléeduvillage. L’étude destextes montre l’existence d’espaces
distinctsqui se rejoignent parfois dans l’application de telle outelledisposition
desqanouns.
En définitive, comme le montre l’auteur,rien de ce quitouche levillageetses
habitants n’est étranger au qanoun: laconstruction de la maison, lafamille:
naissance, mariage, mort,etc.etbien entendu lesacré,cequi permet d’inférer le
bien?hondé desconcepts de «droit de cité» et de «citoyen»appliquésauvillage
kabyle.
Par l’ampleurdes données et la méthode d’analyse, par les conclusionsque
l’auteur en dégage et lavision nouvelledufonctionnementdelasociété kabyle
quinousest proposée, cetouvrageferasansaucundoutedateenanthropologie.
KamalNaït??errad
ProfesseurdesUniversités
(Langueet linguistiqueberbères)
INALCO(Paris)TABLEAUDESCARACTERESEMPLOYES
LettrePrononciation ExempleLettrePrononciation Exemple
aaaman(eau) kʷ akkʷ(tout,tous)
bb bib(porter) kʷ kʷspirant akʷer(voler)vbren(rouler) llil(être)
cch amcic(chat) mmm(bouche)
č tch ečč(manger) nnin(dire)
dd ddu(aller)q aṛqa(fin)dspirant adrar(montagne)ɛɛiwed(refaire)
ḍ d(emphatique) aḍar (pied) rrr(bord)
eeilem(vide) ṛ r(emphatique) ṛuḥ(aller)
ffifer (aile) s s tasa(foie)
ggargaz(homme) ṣ s(emphatique) taḍṣa(rire)gspirant gm (monfrère)ttanta(laquelle)
gʷ agʷad(craindre)tspirant ttut(oubli)
gʷ gʷspirant agʷi(refuser)tt ts ttu(oublier)
ǧ dj eǧǧ(laisserṭt(emphatique) iṭij(soleil)
ɣ gh iɣi(petit lait) u ou ul(cœur)
hhhudd(détruire)wwawl(mot)
ḥ ḥudd(défendre) x khaxxammaison)
iiim(bouche) yyyiwen(u)
jj jgugel (s’accrocher)zzz(mouche)
kk rki(malaxer) ẓ z(emphatique) iẓi(bile)spirant akal(terre) zz dz Lezzayer(Alger)
Exemplederéférenceàunarticledeqanoun:HAN. GWN. SLN.178??74
?HAN:codeattribuéàl'auteurquia publié ledocument[HAN mis pour
A.Hanoteau]
?GWN. SLN. :code utilisé pour identifier levillage, lat ribu ou la
confédération queconcerne leqanoun [GWN.SLN.Mis pour Agʷni n
Teslent]
?178:numérodel'articledeqanoun
? 374:numérodepagedansledocumentoriginelLISTEDESABREVIATIONS
A ??MN.KRC:TagemmuntUkerruc
?ADR:AtElAder ?GWN.SLN:AgwninTeslent
?At.AIL:AtAliOuIlloul H
?At.AIS:AtAysi ?HAN:HANOTEAUAdolphe
?At.BCB:AtBu??aɛib K
?At.BCNC:AtBuCennaca ?KK:Koukou(Kuku)
?At.BDA:AtAbdEl??li M
?At.DWL:AtDwala ?MASQ.:MASQUERAYEmile
?At.FRH:At Fraḥ ?MCDL: Imceddalen
?At.HSN:AtḤsayin) ?MGRS: Timeɣras
?At.AIS:AtAysi ?MRW:Iɛamrawiyen
?At.KN:AtKani Q
?At.MHMD:At Maḥmud ?QSR:AtLeqṣar
?At.MNG:AtMengellat) R
?At.MMN:AtAysaUmimun ?RWL:Tirwal
?At.MNSR:AtManṣur) S
?At.SD :At Saada) ?SBX:Ssebxa
?SHRJ:Lǧemɛan?xsariǧ?At.WSF:AtWasif
?At.XLL:At Xlili W
?At.YL: AtYaɛla ?WDYN:Iwaḍiyen)
?WGR:IwaggurenB
?BD:Tabuda ?WR.DJR : Tawrirt:AtIǧǧer)
?BENS:BENSEDIRABelkassem ?WQRN:Iwaquren
??HNN:BuHinun ?WR.MRN:TawrirtAmran
X?BTRN:Ibetran
C ?XLF:AtXlifa.
?CRF:Cerfa Z
?ZFN:Azeffoun(Aẓeffun)F
??ZN.WD:(Iɛazzuzenn?madda)?FLK:Tifilkut
?FLQ:AtFliq
G
?GBR:AtƔubri
?GLM:IɣilImula
?GLMS: IɣilBwammas
?GLQ:IɣilGeqqen
?GL.ZKR: IɣilnZekri)AVANTPROPOS
LESQANOUNSPOURRENDRECOMPTEDESLIENSSOCIAUXDANSLE
VILLAGEKABYLE
L’unedes sources les plus intéressantes pour étudier les rapportssociaux
régissant lac ommunauté villageoise kabylet raditionnelleest leqanounou
coutumier élaboré par son instance politique,j udiciaireetadmin istrative, à
savoir l’assembléedes hommes du village, appelée tajmaɛt.Cesont les militaires
françaisqui entreprirent, avant même laconquête définitive de laKabylie, la
collecte desqanounsrévélantainsi leurimportance dans laconstitution d’un
fonds documentaire à l’aide duquelpouvaient êtrefixées les règles de contrôle
politiqueetadministratifàétablirchezlespopulationsconquises.
Les prérogativesdel’assembléed es hommes du villageq ui élabore ces
qanouns,sontimportantes.La tajmaɛt organiselavieencollectivité,détermineet
planifie les travauxetdevoirscollectifs (voirie,servitudes, irrigation, pâturage,
hospitalité,fêtes, etc.),ainsi que leurs modalitésderépartition oude
contribution.S es compétencesenm atière juridique vontd es procèsentre
particuliers (créances, litigesenm atière d’immobilier, statut personnel,
successions, etc.) à l’enregistrementdes conventions, la passation descontrats,
etc. Ellefixe les amendesetles lève. Ses pouvoirsvontjusqu’à laséquestration et
l’expropriation desbiens. Véritableinstance représentative du village, ellegère
les rapportsavec lesvillages et tribus voisins, qu’ilssoientconflictuels oude
coopération.Etc’estjustementauxrôles et compétences del’autorité qu’incarne
cetteassembléecommeinstancepolitique,administrativeetjudiciaireessentielle
dontrendcompteàsamanièreleqanoun,ques’intéresseleprésentouvrage.
En dépit desinexactitudes qu’ils peuventrecéler à cause desconditionsde
recueiloudetranscription, les qanounsdemeurentunesource sérieuse pour
l’étudedes lienssociauxdanslevillage kabyleetconstituent pour ce fairedes
1documents de première importance.L’étude documentaireq ue nous
1 Les documents dont nous disposons nesont pas des documents de première main
puisque les informations qui y sontc ontenues proviennentdeplusieurs documents12 LesQanounsKabyles
èmeentreprenonsconcernedes qanounsrecueillis dans la moitié du 19 siècleet
dont l’exploitationahistoriquementcontribuéàunerédaction descoutumes
kabyles dont les effets se sontt raduits dans ledécret du 29 août 1874
réorganisantlajusticealgérienne,parl’applicationd’unecoutumeberbère. Cette
rédaction descoutumes s’estc oncrétisée, entrea utres, dans l’ouvrage
2monumental de Hanoteau et Letourneux.Cet ouvrage aeusur les magistrats
traitant les affaires kabyles uneinfluence tellequ’ils l’ontu tilisé commeun
3véritablecode,alors quecen’en était pas un.Siunetelle méprise estsurvenue,
c’estq ue l’ouvrage de Hanoteau et Letourneuxdéro ute.To ut d’abord, il est
complet,car il classe de manière systématique suivantunplan déterminé (celui
du code Napoléon), les «règles » de droit sans omettreaucunerègleimportante
au pointqu’il s’apparente à unevéritablecodification.Ensuite, il fait œuvre
d’unification du droit.Eneffet, les règles d’application enp rincipe locales
primairesetnon recueillies à partird’observations personnelles.Les informations nous
arriventaprèsêtre passées par plusieurs personnesintermédiaires:celles qui ontdicté
les qanouns, celles qui les onttranscrits et celles qui les onttransmis à l’auteurdela
source à laquelle nous nous référons. Le caractère «semi officiel»desqanouns plaide
néanmoins pour leurexactitude. Desrecoupements entreqanounsd’une mêmetribu
recueillis par des auteursdifférents,s’ilsrévèlentplus de similitudes quededifférences,
attirentl’attentionsurcertainesincompatibilitésqu’ilyalieudesignaler.
Ainsi, nous relevons à traversces comparaisons, des différencesauniveauducontenu
global:certainsarticles présents dansunqanounn’ont pas d’équivalents et nefigurent
pas dans l’autre;au niveauducontenuspécifique à chaque articledeqanoun: la nature
et le montantd es amendesinfligées nes ont pas les mêmes;d es dispositions
supplémentairessontspécifiéesdansunarticlealorsqu’elles nefigurent pasdans l’article
équivalent; au niveaus tructurel:unarticledansunqanounp eutcorrespondre à
plusieursdansl’autre.
Nous pouvonsattribuerces différencestout autantaucaractère avanttout oral des
qanounsqui pourraitexpliquer lecaractère quelque peu «volatile » ducontenu, à un
recueil desqanouns à desdates différentes, qu’à desinitiatives personnelles desauteurs
quiles ontpubliés.
2 Fruitd’unlongetminutieux travail, l’ouvrage est élaboré entre les années 1859 et
1868et paraîten1873.
HANOTEAUA ., LETOURNEUX A., La Kabylie etlescoutumesk abyles,Paris, Challamel,
1893(1873),3vol.
3 Au point même oùcertaines inexactitudes ont été reconduites par les jugessuscitant
certaines erreurs Trop souvent, lajurisprudenceaconsidéré commeadmises danstoute
laKabylie,desrèglescoutumièresquinel’étaientquedanscertainsvillages: «Hanoteauet
Letourneux ont été mal interprétésparceux qui s’ensont tenu à une lecture superficielledeleur
ouvrageetquiontcrusetrouver enface d’unerédactiondéfinitivedelacoutume ».
HACOUN??AMPREDONP., Etude surl’évolution des coutumeskabylesspécialement en ce qui
concerne l’exhérédation des femmes etlapratiquedeshobous, Alger, Jules Carbonnel,1921, p.
66.Avant Propos13
(l’application du qanoun se limiteauvillage)yparaissent étendues à latribu, à la
confédération avantdefinir par s’appliquer à laKabylie entière.Enfin,ilatous
les attributsd’un traité car il décrit et analyse les règles du droit coutumiereten
fait un exposé systématique.Ilnef aut pas donc pas se méprendre. Iln ’a
nullement été question pour les juristesdeconsacrer ledroit kabyleentantque
droit autonome, nid’entreprendresacodification en vued’unec onsécration
législative. Et enl’absence,justement, d’unecodification de lacoutume kabyle, le
livre estc onsacré commeunmanuel à l’usage des magistrats, et ce sont les
dispositionsqu’ilcontientqu’appliquaientenKabylielesjugesdepaix.
Cetteapplication nedoit pas,aussi, prêteràconfusion.Sil’importancedu rôle
de l’assembléedes hommes du village kabyledanslarégulation sociale nese
démentpas,s on existence en tantqu’instance politique,administrativeet
judiciaireaconnudes fortunes diverses.Durant l’occupation française, la tajmaɛt
agissait dans laclandestinité ou, au mieux,voyaitses activitéstolérées (tout en
étant limitées) à travers uneexistence officieuse.Ilestclairqu’au vu de sa
particularité d’Etat laïc privilégiant l’individu au détrimentde lacommunauté,
l’Etatfrançais ne pouvaitsouffrir, par sesfondements mêmes, l’existence d’un
droit kabyle parallèlequi se substituerait au sien.L’Etatfrançaiss'est doncattelé
à substituer sesj uridictionsa ux organes et procédures traditionnelsde
règlementdes conflits.Ilincorpore ledroitautochtonedanstous lesdomaines où
n'existent pas de contradictionstrop flagrantesets'approprieunecompétence
exclusiveenm atière criminelle. Mais dans les faitsa ussi, les assemblées
traditionnelles kabyles ontfonctionné secrètementet ontadministré unejustice
parallèledonts’accommodait lajustice étatique, neserait?peque parce qu’elle
déchargeaitses prétoires entraitantdivers délits mineurs.Elles ontcontinuéleur
activité régulatrice en édictantdenouveaux qanouns dontelles préféraienttenir
l'Administration dans l'ignorance et qui n’étaientsouventdécouvertsque par
hasard ou à proposd'unecontestation.Onnepeuttaire,eneffet, lavitalité du
systèmejuridique kabyle par sa résistance à un droit supposé plus complet et
dominateuretàunepolitique colonialequi visait à assimiler les Algériensenles
maintenantdans lasubordination.Lenif (l'honneur),dontjustement leqanoun
tend à circonscrire celui du village, veut que les Kabyles nesoumettent à la
justicefrançaise que «tidenyumsen, tidenurnferruy ara»,c'est à dire les «sales
4affaires,celles avec lesquellesonnefinitjamais».Onnepeuttaire cependantaussi le
faitque,silajustice coloniale n’est pas dérangéedansunecertaine mesure par
cette justice localequi,aprèstout, rendbien desservices, elle ne peutsupporter
cettejusticequandelletentedelasupplanterenmatièrecriminelle;parexemple
quand le nif kabyleinterdit de laisser condamner sesadversaires de tamgerṭ
(vengeanced'uncrime)parlajusticefrançaise.
4En fait,celles de justiciables indignes ne pouvantsesoumettre à lasagesse de lajustice
kabyleetquineméritentdoncpassesverdicts.14 LesQanounsKabyles
Ainsi, mêmesil’étude documentairerendv raisemblable l’action de
l’assembléedeshommesdu village,ycomprisenmatière pénale,cetteaction doit
êtreramenéea ux conditionsréelles de son déploiement, c'est à?nire à un
contexte politico?\uridique évoluantdansuncontinuumpouvanta ller de la
soumission totale à l’indépendance vis à?+is du pouvoir central.Paradoxalement,
c’estcet affrontementavéré de deux systèmes juridiques «concurrents» qui
rendv raisemblables les dispositionsc ontenues dans les qanouns. C’estce
caractère vraisemblabled es qanounsq ui permet de les exploiter dans leur
intégralité et ce,sansc onsidérer laq uestion de l’autonomie dess tructures
sociales traditionnelles vis à?+is du pouvoir central commeunepréoccupation
danslaprésenteétude.CHAPITREI -LASOCIETEKABYLEI. LA CITE:HABITAT ET STRUCTURES SOCIALES
I.1 Unefortedensité de population
L'habitat kabyletraditionneloccupe, en général, les crêtesetversants de
massifs montagneux.Levillageseplace généralementsur unecrête (tawrirt) ou
unplateau élevé (agwni), emplacements dontrendentcompte souvent les noms
1de villages.Levocabulaire kabyleest richeentermes décrivantunetopographie
2des lieux habitéssituésenaltitude.P.Merlin,rapporteque sur l’ensembledela
Grande Kabylie,uneanalyse de larépartition de 1820 villages montrequ'ils
s'échelonnentde0à1600 mètres,que leuraltitude moyenneestde520 mètres
(trèsvoisinedel'altitude moyennedu massif), que lesdensités maximasont
entre800et1000mètresd'altitude.
La nature physiquedusiteenpente influenceeffectivement laformedubâti
et nous observonsdes maisonssepressant les unes à lasuite desautres au long
descrêtesformantdevéritables agglomérationsd ont la population atteint
parfois4000à6000âmes.Al’annexiondelaKabylieen1857,E.Carey,découvrant
levillagedes At Leḥsen dans latribu des At Yanni, écrit lachose suivante : “Parle
nombreetlesmœurs de ses habitants, parl’agglomération, laformeetlaquantité de ses
maisons,c’est une petite ville plutôtqu’un village, et c’est à bon droitquelesKabyles,en
3parlantd’elle,nel’appellentquelaville ”.
Selonlerecensementde1866, la population de laKabylie du Djurdjuraqui
correspondaitadministrativement à lasubdivision deDellyscomposéedes quatre
cercles de Tizi Ouzou,deFort Napoléon (Larba??at??raten actuellement),deDraa
El Mizan et de Dellys, était de 275 809 habitants.Comparantcechiffre à ceux que
fournit lastatistique de laFrance,d'après l'AnnuaireduBureaudes Longitudes,
Hanoteau et Letourneuxconcluentque seulssix départementsfrançais ontune
population supérieure à celleducercledeFort National (Larba??at? Iraten).Ce
résultat, écriventHanoteau et Letourneux, « d'autant plus remarquable que le sol du
cercledeFort Napoléon est le plus ingrat dupays,est dû incontestablement à l'état
d'indépendance dans lequelont véculeshabitants de ce cercle, sans exception,jusqu'en
41857».MarcCote quicite les chiffres du premierrecensementfiableexistant,
celuide1896,faitobserverquelesplusfortesdensitésenAlgériesontconstituées
2par laGrandeet PetiteKabylie,avecdes chiffres de80à100hab./km ,localement
1Ces noms traduisent les emplacements des villages:Tawrirt?Mimun (lecol de Mimun),
TagemmuntAzuz(lemamelon Azuz), IɣilnTsedda (versant oucôtedelalionne), Tizi
Wezzu(coldesgenêts),etc.
2MERLINP ., «L'altitude moyennede l'habitatdeG rande Kabylie », in Annales de
Géographie,1964, p.734 735.
3CAREYE., Récits de Kabylie.Laconquêtede1857,Alger,Epigraphe,1994(1858), p.141.
4HANOTEAUA.,LETOURNEUX A.,1893(1873),op.cit., t.I,p.301.18 LesQanounsKabyles
2150 hab./km,alors que les plaines littorales nedépassent pas globalement50
2 2hab./km , les bassinsintérieurs 30 hab./km , les hautes plaines de l'Est 18
2hab./km .
I.2 « Catégories»sociales
Endépitdel'égalitarismequ'affichelasociétékabyle,onpeutdénombrertrois
catégoriessociales en son sein.D 'abord celle, la plus nombreuse,q ui est
constituéedeceuxqui sontappelés leqbayel et quisesont le plus anciennement
établis dans lesol.Acettecatégorie se joignent, dans la plupartdes casen
trouvantrefuge auprèsd 'elle, les groupes clients ou imsenden [litt. ceux qui
s'appuient].Non encore enracinésdansles lieux,ilssontenrapport d'infériorité
enversceuxquiles ontaccueilliset n'ontdecefaitpasdroitàl'initiative.
Au dessusdec ette catégorie sociale «courante» se distinguaientde
puissantesfamilles de «djouad»,sortedeseigneurs sur lesquelss’appuyait le
pouvoir central,dutempsdes Turcsetmêmedurant les premières années de
l’occupation française de laKabylie.De«grandes» familles commecelledes At
Qasi dans lavalléeduSébaou,desZamoum dans lavalléedes Issers ouencore des
MoqranidanslavalléedelaSoummam ensontles exemples lesplusillustratifs.
Au basdel’échelle, nous trouvons les aklan (sing. akli). Possédantunstatut
inférieur à celui du «simple»k abyle, ilsc onstituent plutôt lac atégoried es
serviteursetoccupent les métiers considérés « vils » commecelui deboucher ou
de savetier. Peu étudiée, cette catégorie socialeest souventrattachée à une
population de type négroïde.Enfait,elle ne l’est pas nécessairement, puisqu’un
simple kabyle, pour échapper à lavengeance d’un crimequ’ilacommis, peut
devenir akli en se constituantbouchereta ppartenir ainsi à laclasse des
«intouchables ».Dèslors,c’est aux aklan qu’est confiée l’immolation desbêtes
lors desfêtesrituelles.L’histoire oralerapporte leur «affranchissement» de la
èmeservitude à lavenue des marabouts en Kabylie au XVI sièclequi l’auraient
exigé en contrepartiedeleur(celledes marabouts)intégration dans lasociété
kabyle. En général, les aklan vivent éparpillésdansdenombreuxvillages kabyles.
Mais,ilarrive qu’ilsformentàeuxseulsdes villages entiers.Ces villages sontdes
smalas d’anciensesclaves affranchis constituées lors de la période de laRégence
turque.
Acôté de cescatégories sociales, on note l’existence de «castes» sociales
constituées de religiosité et au haut de laquellesetrouvent les «imrabḍen»[les
marabouts] oucheurfa.Les familles maraboutiques sont le plus souventinstallées
danstous les villageset y viventsansseconfondreausein de lasociété kabyle.
Les maraboutssesententdétenteurs du flambeau coranique et se prévalentdeChapitreI:Lasociétékabyle19
référencesgénéalogico?6pirituelles saintesqu’ils n’ont pas eu tendance,jusqu’à
5unedaterécente,àpartager .
Le maraboutismeajouéunrôleindéniabledansles rapports pouvoir
central – périphérie, notammentd urant la période ottomane. En effet,en
Kabylie,lesystèmegouvernementalottomannereposaitdanscertaines contrées,
quesur l’influencedefamilles maraboutiques qu’ilasugagner à sacause.Ainsile
caïdatdeBouira n’étendaitson action quejusqu’aux AtManñurexclusivement;
lec aïddeBougie n’avait danss on commandementq ue las eulet ribu des
6Mezzaia.Dèslors, lesTurcs ne manquaientpasdeprofiterde la²naya(protection)
decesfamilles pourfaire passerdes troupes d’AlgeràBougie par lecold’Akfadou
àtravers toutelaKabyliesous la²naya(protection)des maraboutsdesAtZellal(At
Bu C²ayib)etd es At IÞer. Ils ne manquaient pas nonplus d’envoyer leurs
offrandesaux zaouïas.Plusieurs mausolées (taqubbett, pl. tiqubtin) élevéssur le
tombeau de maraboutsvénérésfurentbâtis à leurs frais. Ainsi en est il de la
qubba (mausolée) de Sidi AliMoussa chezl es Ma²tqa construite par lebey
Mohamed Ed?nebbaí, les mosquées de LÞem²a n SariÞetdeTifrit n At Umalek
7construites par l’Agha YahiaBenMo ustafa.D ’autresfamilles maraboutiques
percevaient à leurexclusif profit les impôtsreligieux comme l’achour et la zakat
dans les tribus que les Turcs leuravaient laissées en apanageenéchange d’une
8aide en toute circonstance.Nous avonsundocumentfort intéressant, leqanoun
desBeniOuguenoune(AtWagnun)enl’occurrence,qui nous renseignesur la
façondesTurcsd’opérerenlamatière.Ilyestécritnotamment:
«Nous avons ditquelesamendessepartageaient entre lestribus c’est à direentre
onze ou douze tribus.Lesmarabouts n’avaient droit à aucune part de ces amendes
mais ils jouissaient de laconsidération etpercevaient destribus un dixième(achour
des grains,desfiguesetdel’huile).
5Dans la mesure où les marabouts nesemariaientqu’entreeux.Maiscette ouvertureest?
ellesirécente lorsque l’on peutrepèrerdansunqanoundatantduXIXèmesiècle,celuidu
villaged’Iàil Geqqen, ladisposition suivante: «celui qui marie unefemmedont ildisposeavec
un Kabyle ou qui répudie safemme pourlaf aire épouser à un Kabyle paye50réaux
d’amende».[HAN. GL QN.14 28].Voir à ce propos:NACIBY., Chantsreligieux du Djurdjura,
Paris,Sindbad,1988, pp.22 4.
6 Le restedelarégion recevait ladirection de familles maraboutiquescomme:cellede
Sidi Mohamed Amoqran auxAtBuMessaoud,celledes Ouled Si Cherif Amzian Ben El
MihoubauxImoulaetcelledesOuledSiAliCherifauxIlloulen Ousammer.
7ROBINJ.N., «Note sur l'organisation militaire desTurcsdanslaGrande Kabylie», in La
GrandeKabyliesousle régimeturc,Paris:Bouchène,1998(1873),p.57.
8 Ainsi les Cheikhs desgroupes desOulad Zamoum chezles Iflissen Umlil, les Ouled Ben
eKamoum dans les Issers et les Ouled MahieddinàTaourga percevaient le1/10 desimpôts
qu’ilspercevaientdansleurstribus.20 LesQanounsKabyles
Lestribus du Baspayaientaux Ouled Sidi Hamzaetlestribus du Hautpayaient aux
Cheurfa.
Lesmarabouts jouissaient aussid’unecertainec onsidération auprès dusultan
lorsquecelui ci sortaitpour combattre les Kabyles;ildonnait à leur zaouïa des
bœufspour être égorgéspareux et illeur donnait des drapeaux pourlesmosquées;
c’étaitlescadeaux quelesultanfaisaitaux zaouïas.
Lesmarabouts ordonnaient à leurstribus d’être soumises; les Turcs,c’est à dire le
makhzen de cette époque leur imposaitunesommefixe;leszaouïasn’avaient rien à
payer,aucontraire leg ouvernement leur donnaitlescadeaux susdits.Le
gouvernement leur donnaituncaïd qui était installéàBordj Sebaou,illeur donnait
des chefs dans chaque tribu et dans chaque kharrouba(taxerrubt). Ils percevaient
la lezmaduebeylik etlaversaient eux?mêmespuisils recevaient dusultanleur
khadma(salaire).Aucun d’eux ne pouvait empiétersur la kharrouba d’un autre.
Quelquefois,il(lesultan) leur donnaituncaïd pris dans les Amrawaetchargé
d’examinerlesaffaires des chefs destribus et de remarquerlesfamillesqui
serviraient le makhzen.Quandl’anarchie régnait,ils nommaient des amins comme
il a été dit et ils nommaient dans chaque tribu,etduconsentement dupeuple un
amin eloumena(amindesamins). Chaqueannée, on les changeait, un tour de
rôle était établientreeux.Onmaintenait dans ses fonctions celui quiavait euun
commandement profitable pour le peuple, pacifique, affableettranquilledans sa
tribuoubienonnommaitunautre amin quiconvenait auxvillages afinquele
9peupleputsetrouverdanslapaix etlatranquillité» .
Mais c’estbien avant l’époque ottomaneque le maraboutismes’estrévélécomme
phénomènesocial et religieux majeuretaenquelquesortecommencéà«régir»
lavie spirituelledes Kabyles.Enrapport avec l’ensemblealgérien,A.Merad
distingueunezone proprement kabyled’implantation du maraboutisme oùco?
10existaientdenombreusesc onfréries et zaouïa locales .Lac onfrérie la plus
célèbreenKabylie,enl’occurrence laconfrériedelaRahmaniyyaaétéfondée
9 «Qanoun desBeni Ouaguennoûn”, in.BERNARD A.,MILLOTL., Lesqanouns kabyles dans
l’ouvragedeHanoteau et Letourneux, in Extrait de laRevuedesEtudes Islamiques,Paris,Paul
Geuthner,1933, pl.IX.
Nousavonsnous?mêmes retranscritceqanounpresque illisibleetécrit à la main.Onpeut
remarquer lareprésentation presque mythique quesefaisait l’informateur du pouvoir
central de l’époque:unroyaume à latête duquel se trouvait un sultan.Toute ladistance
séparant le pouvoir central de la périphérieest résuméedanscetermeinapproprié de
«sultan».
10 En dehors de la présence de laRahmaniyyadansdes centres commeDrâ?kl?? izan,
Palestro (Lakhdaria actuelle),Tablat,GourayaetdanslemassifduDjurdjura, le pays
kabyle était pourvu d’un trèsgrand nombredezaouïas indépendantes les unes par
rapport auxautres, chacuneayantsatradition spirituelleetintellectuelle. La zaouïadont
lerayonnement était le plus éclatantenKabylie était celledeSidiAbd el??ahman el?
Yalouli,situéeprèsd’Akbou.
MERADA., Leréformismemusulman en Algérie de 1925à1940. Essai d’histoirereligieuseetsociale,
èmeAlger,LeséditionsElHikma,1999(1967),2 édition,p.55.ChapitreI:Lasociétékabyle21
dans les années 1765??775 par Sidi M’hammed Ben AbderrahmaneElAzhari El
GuetchouliElDjerdjeri qui,comme l’indiqueson nom,appartientàlatribudesAt
IsmayldelaconfédérationdesGuetchoula.
I.3Structuressociales
I.3.1Des collectivités emboîtées
Si dans la littératureanthropologique, lathéoriedel’organisation
segmentairesedéveloppes urtout à partirde1940 avec les étudesd ’Evans
11 12Pritchard etdeMeyerFortes ,elletrouvesesracinesetsespremièressourcesen
13AfriqueduNord.Danss on «De ladivision du travail social»,E.Durkheim
exploite les travauxdeHanoteau et Letourneuxsur les coutumes kabyles,et
développesa théoriedes sociétés à segments emboîtés. Il s’agit d’unedescription
morphologiquerendantc ompte d’uneform ation par répétition d’agrégats
élémentairessemblables entreeux quesont les clans. Durkheim souligneque la
disposition desclansàl’intérieurdelasociété et par suite, lacomposition et la
configuration de celle ci, peuventv arier. Tantôt les clanss ontsimplement
juxtaposésensérie linéaire( c’est lec as de nombreusest ribusin diennes de
l’AmériqueduNord), tantôt(commedansl’exemple kabyleetc’est aussi précise
t il,«lamarqued’une organisation plus élevée»), chaque clan estemboîté dans
un groupe plus vaste, qui, formé par laréunion de plusieursclans,aunevie et un
nompropre;chacun de cesgroupes à son tour peut êtreemboîté avec plusieurs
autres dansunautrea grégatencore plus étendu,etc ’est de cette série
d’emboîtements successifs querésulte l’unité de lasociété globale.Ainsi: «chez
les Kabyles, l’unité politique est leclan,fixé sous formedevillage(djemâa ou
thaddart); plusieursd jemâas formentunet ribu (arch’)etplusieurst ribus
forment lac onfédération (thak’ebilt) la plus haute société politique que
connaissent les Kabyles ».Unetelledescription se retrouvedanspresque toutes
les étudesconcernant lasociété kabyle. Ainsi, nous retrouvons leschémad’une
société composée par unesérie de «collectivités emboîtées, présentant des cercles
14concentriques de fidélité, qui ontleur nom, leurs biens etleur honneur» avancé par P.
15Bourdieu. Pour R. BasaganaetA.Sayad cescollectivitésseprésententcomme
des «cercles concentriques d’intimité» à l’intérieurdesquels l’individu et les sous?
groupes ontdes rôles et desstatuts spécifiques,des droitsetdes devoirs. Ces
11EVANS PRITCHARDE.E., Les Nuer.Paris,Gallimard,1968.
12FORTES M.,“Thestructure ofUnilineal DescentGroups”,inAmerican anthropologist,
vol.55,1953.
13 eDURKHEIME.,Deladivisiondutravailsocial,2éd.,Paris,P.U.F,1991, p.153.
14BOURDIEUP.,Sociologiedel’Algérie,Paris,PUF,1985,Quesais je?
15 BASAGANA R.,SAYAD A., Habitattraditionnel etstructures familiales en Kabylie,Alger,
C.R.A.P.E.,1974.22 LesQanounsKabyles
cercles d’intimité groupentdes systèmes de relationsspécifiques,qui varient, si
l’on passe d’un cercled’intimitéàunautre. Cette sériedecercles d’intimité se
composede:
?celui de lafamilleausenslarge (plutôt que le ménage): axxam,ceterme
désignantlamaisonet parextension,tousceuxquil’habitent.
16?celui de taxerrubt appelé aussi taɛrift,groupantplusieursfamilles liées par
unedescendance commune à laquatrième oucinquièmegénération.Ilarrive
cependantqu’autourdes descendants de l’ancêtre, se groupentdes familles
de nomsetd’origines différentes; ce sontd es groupes clients que l’on
17nomme imsenden ;
?celui de l’adrum (pl. iderma):plusieurs tixerrubin (pl.detaxerrubt) peuvent
avoir des liensdes olidarité supplémentaires.E lles se groupenta lors en
adrum.Les hommes de l’adrum sontsollicitésenmatière d’entraide collective
(tiwizi). Lestermes de taxerrubt et d’adrum sontutiliséssimultanémentdans
certaines endroitsdelaKabylie alors quedansd’autres, letermedetaxerrubt
remplaceceluid’adrumouinversement.
?celuiduvillage:plusieurs idermaformentlevillage;
? celuidelɛarc:l’ensembledesvillagesconstituelɛarc (tribu);
? celui de taqbilt(réunion de tribus):led erniert ermedec ette série
concentrique descercles d’intimité est taqbilt,unité extrêmement large aux
contours maldéfinis.
Cette représentation concentrique desstructuressociales nesaurait éclipser
la penséed ualeq ue cesunitésexpriment. Lesgroupements en iderma
notamment, correspondent à une organisation dualiste du villaged ont les
déterminants,s 'ilss ontgénéralementt opologiques, peuventexprimer une
opposition quifaitressortir que l'unité politique la plus stableest nonpas le
village mais l'adrum,etuneassignation à desfonctionssociales.Ainsi, levillage
kabyleest habituellementdivisé en deux ṣuffs (lehautetlebas : ufella et n?
18wadda) .Les relationssociales entre les ṣuffs vontdel'hostilité déclarée à la
16 Taxerrubt,del’arabe xerrub quidésigne les goussesduc aroubier. LesK abyles de
l’Algérie, écrit R.Maunier,se peignent leur nation commeanalogueaufruit du caroubier,
dont lacosseren fermed es graines nombreuses: cesg raines sonttoutes pareilles,
figurentlestribuset lesfamilles.
MAUNIERR.,Essaisur lesgroupementssociaux,Paris,Alcan,1929,p.24.
17Imsenden,duverbesenned:s’appuyer.
18Lapenséedualequicaractériselasociétékabylediviséeenṣuffsseretrouveàtravers les
appellationsdesvillagesdans lesoppositions:
??aut Bas(afella adda),qu’exprimentdes nomscomposés:noms+déterminantde
position (haut–bas) à l’exemplede:[Iḥadiqawen Ufella(tribudes Iɛamrawiyen Ufella):
Iɣadiqawenduhaut];ChapitreI:Lasociétékabyle23
coopération résolue (surtout en tempsdeg uerre). Ils ontd es fêtesetd es
traditionsqu'ilsrespectentet semblentconstituerdeuxcollectivités à lafois
dépendantesetséparées au sein d'une mêmeunité politique et administrative.
Les ṣuffs dans les villages sontrarement équilibrésdupointdevuedesressources
humaines.Chaque ṣuff contractealors desa lliancesetdes relationsdansles
villages voisins pour parer toute éventualitéétendantainsi ladivision en ṣuffs à
19latribuetàlaconfédération .
I.3.2Levillage
Dans levillage kabyle, la maison (unité d’habitation)abritantunefamille
restreinte (pour ne pas dire conjugale) n’est pas indépendante de lagrande
maison abritant lafamille élargie. Chaque unité d’habitation dont la porte n’est
jamaisfermée(du moins lejour)d onnesur lacour communedelagrande
maison qui, elle, s’ouvre sur larue par unporche toujoursfermé.Dèsqu’elle
s’agrandit, lafamilles’établit dansungroupementdem aisons(unités
d’habitation)i dentiques séparées par unecour.Cegroupementd ’unités
d’habitation autour d’unecour estappeléed’ailleurs lḥara enkabyle, c’est à dire
lacour.Cet ensemblecommuniquera alors avec l’extérieurgrâce à un réseau de
petitesruelles.
??riental–O ccidental(Iceṛqiyen –Iɣeṛbiyen), qu’exprime l’un desd euxq ualificatifs:
occidentalouoriental [exemple:Iceṛqiyen (tribu de Maɛtqa): les orientaux] ouunnom
composéd’un qualificatif (orientation)+déterminantdeposition (haut oubas) [exemple:
IɣerbiyenUfella(tribudesAtAbdelmumen):les occidentauxd’enhaut;
??bac Adret(asammer?Hmalu).S’agissant plus d’oppositionsayantuncaractèresocial,il
nefaut pas prendre leursignification à la lettre. Le lieu peut être «haut» socialementet
«bas» géographiquement maisilpeut être «bas»socialementsansmatérialisationd’une
hauteur physiqueetilp eut être «haut » socialementtout en étant «bas»
géographiquement. Le vocabulaire de l’orientation (est, ouest) nerenvoie pas
nécessairement à l’originedes habitants ou à une orientation cardinaleduvillage. Mais
asammer (versantsud–est)etamalu (versant nord?ouest) sont les plus vraisemblables
géographiquement. Mêmes’ils ontuneconnotation sociale, ilscorrespondentaussiàune
positionduvillageenrapportavecl’ensoleillement.
19Dansuntravailsur lasociété berbèreauMaroc, R.Montagne modélise ladistributionde
cesṣuffs(leffs ou ligues).Enmêmetempsque leurrépartition sous formed’échiquier
dans lequel cesṣuffsserépartissent, il fait ressortir leurdistribution en deux pôles.
Cependant, l’instabilité desṣuffs, maissurtout l’absencededonnées deterrain (mis à part
letravaildeDevauxqui, le premier,révéla lemodèledanslarégion deBoghnienKabylie)
plaident pouruneretenuequantàlagénéralisationdumodèle.
??ONTAGNER.,LesBerbèresetleMakhzendansleSudduMaroc,Paris,Alcan,1930.
??EVAUXC., LesKebaïles du Djerdjera. Etude nouvellesur les paysvulgairementappelés
laGrandeKabylie,Marseille–Paris,Camion–Challamel,1859.24 LesQanounsKabyles
La juxtaposition de cesensembles formeraunquartier réunissantdes parents
liés à lacinquièmegénération.L’ensembledeces quartiers formealors levillage.
Rien,évidemment,n’empêcheleshabitantsd’unmêmevillaged’êtreparents.
Nous pouvonsa ssimiler cesc ollectivités à desen titésso ciales s’étageanten
n iveaux socio?résidentiels. Sur le plan de lareprésentativité politique,comme
nous leverronsendétailplus loin,chaque niveausocio?résidentiel,définidonc
commeunité sociale,ason répondantchargé et habilitéàlereprésenterdans
toutesles relationsaveclesautresunités.Cesrépondantssont:
? lechefdefamillepourlamaisonnée
? le ṭṭamen représentant taxerrubt ou adrum et quie st délégué auprèsde
l’instance dirigeante de l’assembléedes hommes du village pour veiller à ses
intérêtset luiservird’intermédiaire
? l’amin coopté par les gensduvillagechargé non seulementdeprésidercette
assembléemaisaussidereprésenterlevillageàl’extérieur.
Onpeutainsi,danslecadre du village, distinguer quatre champsderelations
sociales:celui desrelationsintérieures à la maisonnée; celui desrelations
extérieures à la maisonnée maisintérieures à la taxerrubt ou à l’adrum
(groupementdemaisonnées); celui extérieur à la taxerrubt ou à l’adrum mais
interne à lacommunauté villageoise;et enfin celui desrelationsqui s’étendent
au?nelàdesfrontièresduvillage.
I.3.3La tribu (lɛarc)
Lesvillages d’une mêmecontrée, se réclamantd’unmêmeancêtre(mythique
ouréel), formentunemêmet ribu qui, en général,e st délimitée
géographiquementpardesfrontières naturellescommelesruisseaux.
La tribu porteunnom.Elleaaussiunterritoiredont les limites sont plus ou
moinss tables et varientaugrédess cissionseta grégationsd es lignées.La
solidarité politique destribus se manifeste en cas d’attaqueetdedéfense.La
tribu, entendue commeconcept politique et désignant l’ensembledes groupes
quis onts olidaires vis à visd ’unitésdemêmeniveau,f aita lors taires es
dissensionsinternesetfigetous les conflitssurvenantaux segments de niveau
inférieur. Cette solidarité se manifeste aussi pour assurer la protection de leur
espace économique en garantissantaux étrangers et aux membres de latribu,
l’accèsaumarché tribal et la liberté destransactions. La nécessité des échanges
économiquese t, aussi, cellede disposerd ’un espace de rencontres entre
habitantsdevillages différents,e xigent l’existence d’un espace intra tribal
neutrecomme le marché.Car, le marché n'est pas en Kabylie un simple lieu de
commerce, c'estessentiellement le pointdecontact pacifiqueentredes groupes
différents où leshommesviennentnonseulementvendreetachetermaisaussise
rencontrer,échangerdesnouvelles,bref ouvrirlargementles limitesduvillageet
de latribu vers le monde extérieur. Cette rencontrequi va mettreencontact desChapitreI:Lasociétékabyle25
hommes séparés par les diverses dissensionsqui opposent les clans kabyles, ne
peuventavoir lieuque surunterrainneutre, situéàlalimitedelatribu afin que
lesétrangers n'aientpasàpénétrerplusavantdanssonterritoire.
En général, les souksdesemainesontfixésaux frontièresdes tribus, prèsdes
ruisseaux. En effet,autrefois, on établissait le marché dans lavallée pour des
raisons politiques(d'où la nécessaire neutralité de la zonequi sauvegardait en
mêmetemps l'intimité desvillages) maisaussi pratiques (présence d'un cours
20 ed'eauindispensable pour le lavagedes bêtes) .Au16 siècledéjà,Marmolnotait
que«toujours en guerreentreeux (les Kabyles) ont cependant desmarchéslibrespourle
21commerce, terrainneutre où lestribus communiquent sans crainted'aucunehostilité» .
Ces échangesintensesetdensesimposaient l’existence d’une policerigoureuse
dans le marché quiest la propriété de latribu.Devantgarantir lasécurité des
wtransactions, latribu choisitun«amuq rannssuq» («grand»ou«chef» du
marché)auseind’unefamillepuissanteet luiconfielapoliceetlasurveillancedu
marché.Cedernierchoisit lui?mêmedes assistants parmi les hommes influents
de latribu qu’il consulte pour les affaires importantesetdes agents quicirculent
wdans le marché pour lui rendrecompte de ce quis’ypasse. L’amuq rannssuq doit
veiller à ce que la leɛnaya (protection)dumarché soit respectéesurtout le
territoiredelatribu. Il fait mêmeescorter au besoinles genscraignantd’être
attaquéessurleschemins.
Garantir les transactions, c’estaussi garantir lasécurité et l’ordre public dans
le marché.Ain si,c haque marché dispose de son propre coutumier(qanoun)
punissant les délitsq ui y sontc ommis.L es délitsrép riméssontc onsidérés
comme portantatteinte, bien entendu, à la prospérité du marché, maisaussi à la
leɛnaya de latribu. Le voleur par exemple, peut être punide mort et exécuté sur
place par lafoule. Quandsavie estsauvée par l’intervention d’hommes influents,
il subitq uand mêmeuntraitementhumiliantvoirein famant.Hanoteau et
Letourneuxrapportentqu’onledépouilledesesvêtementsqu’onbrûledevant lui
et,aprèslui avoir rasé labarbe, les moustaches et les sourcils, on lechasse au
22milieudes huées et sous unegrêledepierres .Sous un autre plan, lagarantie
effectivedelasécurité destransactionsetdel’ordre public assure évidemment la
bonneréputationdu marchéetencouragesafréquentation.
20Caretteacompté en 1844,67souksenGrande et PetiteKabylie assurant les échanges
internes entre les tribus kabyles.Quantaux échangesavec l’extérieurdelaKabylie,ils
étaientassurésgrâceàunedizainedesouksextérieurssituésauxalentoursdumassif.
CARETTE,E., Exploration scientifiquedel’Algérie pendant les années 1840, 1841,1842,
Paris,Imprimerieroyale,1844,5vol.
21Cité parMORIZOTJ.,L'Algériekabylisée,Paris,J.Peyronnet,1962,p.46.
22HANOTEAUA.,LETOURNEUXA.,1893(1873),op.cit.,t.II,p.81.26 LesQanounsKabyles
I.3.4Taqbilt ou laconfédération detribus
A l’échelon supérieur, lac onfédération,c omprendd eux ou plusieurs
tribusdont laréunion n’est opérationnellequ’en cas de guerre contreuneautre
unité de même niveau. Elle nommealors par cooptation et provisoirement le
tempsque dure laguerre,unresponsablequi joue lerôledechefd’état major, et
surtout d’intendantchargé de la logistique.Unconseil de notables,deleaders de
tribus et de personnalités pouvant l’aiderutilement, leseconde danssatâche.
Toutescesfonctionssontprovisoires.
L’organisation destribusenconfédérations n’est pas unleitmotivabsolu. Si
nous nous penchonssur laformation de groupes tribauxdansladéfense d’Alger
23contre l’invasion française telleque relatée par Robin , nous pouvonsdéduire
que:
? les tribus nese fédèrent pas automatiquement à d’autres: plusieurs
phalanges necontiennentqu’unetribu(At Iraten,AtYanni,AtǦennad,etc.).Cela
veut dire que, mêmesansadhérer à un groupementdetribus, unetribu peutse
joindre(aprèss’êtreunie elle même) à d’autres tribus ougroupements de tribus
pourmeneruncombatcontreunennemiextérieur;
? legroupementt ribal comportesoit unet ribu (cas desAtYanni) soit
plusieurstribus(casdugroupeformépar les tribus d’Aqbil,Aṭṭafen,AtBudrar, At
Wasif,AtBuAkkac);
? dansungroupement, chaque tribused onnes on propre chef (cas du
groupementformédestribus d’Aqbil,Aṭṭafen,AtBudrar, At Wasif,AtBuAkkac)
ou legroupementtout entier sedonneunchef unique (casdugroupementformé
parlesAtYaḥya,lesAtBuYusef,etAtMengellat);
? si lad irection dest ribus peut êtreunique cela nes ignifie pas
automatiquementque sur leterrain,cette unité de direction se conserve, chaque
tribu(voirechaquevillage),pouvantsebattrepourelle même;
? Le nombredemarabouts accompagnantchaquegroupementvarie entreun
et deux.Ils’agit aussibien de marabouts appartenant à unmaraboutismede
descendance qu’auconfrérisme(plusieurs mokaddem de zaouïasontdésignés),et
notammentcelui de la zaouïa (confrériereligieuse) du fief de laconfrériedela
rahmaniareprésentantlatribudes Guetchoula.
Comme nous leremarquons, pour beaucoup de tribus, leregroupementen
confédération neconstitue pas unecondition nécessaire pour participer à un
affrontementdevantsedérouleràunniveauextra?ponfédéral.Leregroupement
enconfédérationestdetoutefaçon,conjoncturel;iln’acquiertsonsensqu’encas
23 ROBINJ.N., Notes historiquessur laGrande Kabylie de 1830 à1838, Paris, Ed. Bouchène,1999.
[Réédition desa rticlesparus dans laR evue AfricaineR OBIN,N.(colonel). Notes
historiques sur laGrande Kabylie de 1830 à 1838. Revueafricaine, 1876, n° 20, p.426 ,81
96et193 219.]ChapitreI:Lasociétékabyle27
de guerre contreuneautreunité de même niveauetlperd dèsque les hostilités
s’arrêtent.
Cependant,laguerre n’estpas laseuleraison delaconstitutiondefédérations.
Si nous ne pouvons par exemple, reconstituer les faitsq ui ontd icté la
constitution de lac onfédération desA t Betrun comprenant les tribus desAt
Yanni, At Wasif,A t Bu??kkac, At Budrar,etAtU belqasem, nous pouvons
affirmer par contrequ’elleadélibéré en 1749 en tantque telle(entantque
confédération)pourabolirl’héritagedesfemmes.
Si l’on ajoute que l’existence de cette confédération (des At Betrun)est
eattestéedéjàpar Ibn Khaldoun au 14 siècle, l’option prenantencompte leseul
facteurguerreet soncorollaire laduréedevie(decetteguerre) pourexpliquerla
formation d’uneconfédération,est iciremiseencause. De même, lastabilité
politique de lac onfédération laisse supposersaterritorialité propre.Unfait
sembleconfirmer cette assertion: latribu desAtUbelqasem comprenant les
villages de TasaftUgemmun,AtRbaḥ,TawrirtElḤadjadj et At AliUḥarzun,a
disparu pour se fondreausein de tribus de laconfédérationdesAtBetrun à
laquelleelleappartenait:les villages deTasaft Ugemmun et deAt Rbaḥ adhérant
à latribu desAtWasif,levillagedeTawrirtel Ḥeǧǧaǧ àcelledes At Yanni,et celui
deAtAliUḥarzunàcelledesAtBudrar.
Cesrapportsc onjoncturels peuventseman ifestera ussidanslap rise de
décisionsd’ordrejuridiqueintéressanttous ceuxquiressortissentdel’autoritéde
chacunedes tribus composant la ou les confédérations. Tel est lecas, pour la
décision d’exhéréder les femmes prise dansuncadrec onfédéral et ratifiée
solennellementparlarédactiond’unécrit.
PhalangesChef Marabout
SiM'hamedSaadiqui
SiMohammedel??annachide
At Iraten porteledrapeaudela
Tamazirt
zaouïaChikhOu Arab
At Frawsen,At
SiElHadjSalahNait
Xlili, At Bu Cɛayeb SiSaidOu??ahnoundeTamazirt
DaouddeSouama
SiEl??rbiOu Cherif
avecledrapeaudela
AtǦennad MhamedOu??l??rbiNaitBaba
zaouiadeSidiMansour
Iflisennlebḥar ArabIguerroudjen CheikhAmarAmsoun
SiAhmedOu?? alekde
TifritNaitel?Hadj,
AtƔubri CheikhbouHamil
portant ledrapeaudela
zaouiadesonancêtre28 LesQanounsKabyles
PhalangesChef Marabout
At Iǧer,Asif Chikhel?? ouhoubde
MohamedNait Ali
Lḥemmam,Tigrin TifritNaitMalek
Izeɣfawen,AtFliq SaidOu??mar SiMhamedOu??afzoun
Cheikhdelazaouïades
IIllulen,AtZiki AliOu Kezzouz
TolbabenDris
At Ittureɣ,At SaidNaitHamlotSiSr’irOulidSidiYahia
Ou??marIllilten
At Wagnun AhmedNaitYahiaSiSâadi,desCheurfa
Siel??adjdesAt
AtYaḥya, AtBu
MengellatetSi
Yusef, At YahiaNaitOu Azzouz
MohamedOu??herifdes
Mengellat
AtbuYusef
ElHaoussinOu??ennouch,ElHadj
Aqbil,AtAṭṭaf,At AmmarNaitKassi,AliNaitYoucef
SidiEldjoudidesAt
Budrar,AtWasif, Ou??li,Aliou MohammedOu?
Budrar
Kassi,ElHadjel?MokhtarNaitAt BuAkkac
Said,
At Yanni BrahamOu??hmed Siel??adjLamine
SielMahfouddesBeni
At Sedqa SiAhmedOu??iaddesOuadia
Chebla
ElHaoussinNaitMbarek
At Maḥmud SiNoured??inNaitZian
mokaddemdelazaouïa
At Aysa,Maɛtqa Siel??adjTahar
deSidiAliOu?? oussa
mokaddemdelazaouïa
Igeččulen el??aoussinOu??li deSiAbderRahmanBou
Gobrin
Iɛamrawiyenn
ChikhsiMohamed
wadda, AmarOu?6aidNaitKassi,Aomar
AmziandesOuled
Iɛamrawiyen benMahied??in
Boukhalfa
ufella
(Suitedutableaudelapage27)
!"#$ % &$'!()#*+,-#).)+/0+1-*( ." 2/304+0256.70(8 +0.-49$:$;-#)4 <(/="1)>*.">)-4?ChapitreI:Lasociétékabyle29
II. CITEETDROITDECITE
II.1Des espaces fondamentaux
24Dansuneétude toponymique que nous avonseffectuée, nous avonsrelevé
que5 8,5%dutotal destoponymes (soit 794 toponymes sur 1440)renvoient à
des nomscaractérisant les groupes sociauxetq ue les nomscomprenant «At»
(filsde) [exemple:les At Ali(les enfants d’Ali)delatribu desAtAkerma] et donc
renvoyant à celui d’un ascendant(ancêtre éponyme ouréel)oud’un d’individu
constituent plus de la moitié du nombretotal des nomsattribués(513). Onpeut
doncconclure à un fort marquagegénéalogiquedel’espace,cequi paraît normal
pour unesociété où laréférence à l’ancêtre occupeuneposition prépondérante
dans les stratégies d’appartenance. Lesrécits de fondation renvoient presque
toujoursàunancêtrefondateurdontlenoméchoieaulieuqu’ilfonde.
Lesrésultats de l’étudetoponymique suggèrentque laréférence généalogique
est particulièrements ignificativeetjoue un rôlei mportantdansles
représentationsque se fait l’individu ou legroupedeson appartenance, de son
identité même. Sur ce point, l’anthropologie, à travers lathéoriesegmentaire
notamment, nous apprendque dans les sociétéstribales, le modèlesegmentaire
estuneidéologiequi imprègnetoute l’existence,justifie les valeurs dominantes,
explique l’univers social et tient lieud’histoiredugroupe. Les membres actuels
d’unetribu élaborentunegénéalogiedétailléeetseréclamentissus d’un ancêtre
commun éloigné dexgénérations. Inutilededire, comme lesouligneI.Rezig,
que: «cetteidéologie de parenté commune n’est pasl’histoire objective, qu’ellecache
24 L’étudeconcerneunfondscontenantquelque1440 nomsdevillages,hameauxet tufiq(s)
(réunion de plusieurs hameaux sous administration commune). Ces noms ont été relevés
par Hanoteau et Letourneux lors de l’élaboration de«l’étatstatistique de la population »
destribusdelaKabylieduDjurdjuraconstituéeà l’époquedequatrecerclesdont leschefs
lieux sont:Fort Napoléon (actuellementLarbaa nath Irathen), TiziOuzou, Draa El Mizan
et Dellys. Nous en avons éliminé 81 dont on n’a puappréhender lesens. La catégorisation
et ledénombrementdes toponymes ontdonné alors les résultats suivants: la première
catégorie[«nomsc aractérisant les groupes sociaux»]c omporte7 94 toponymes et
représente 58,5%dutotal destoponymes retenus; lacatégorie2[«topographiedes
lieux »]c omporte2 77 toponymes et en représente 20,4%; latroisièmec atégorie
[«ressourceshydriques ou oronymie »]comporte69etenreprésente 5,1%; laquatrième
catégorie[«lechamp,sanatureetsaculture»]comporte58t oponymes et en représente
4,3%; lacinquièmecatégorie[«nomsréférantaubâti»]comporte66t oponymes et en
représente4,9%;lasixièmecatégorie[«divers»]renvoyantàdesgroupesdenomsdivers
mais peu nombreuxchacun danssaspécificité pour constituerunecatégorie à part,
comporte94toponymeseten représente7%.
«Statistiquedelapopulation »,In.HANOTEAUA.,LETOURNEUX E.,1893 (1873), op.cit., t.
I.,p.299 70.30 LesQanounsKabyles
l’origine étrangèredetellignage venu segreffer au groupe originel, qu’elleentérinede
nombreusesmanipulations de noms d’ancêtres,justifiant ainsi l’actuelledistribution des
25lignages constituants» . Dès lors,cesont les rapportsdeforceetlarelation au
territoire à unm omentd onné,q ue reflètent les généalogies.O r, uned es
fonctionsduterritoireest ladélimitation d'unlieu, c'est à dire lacréation de
frontières à l'aidedemarqueurs divers.Les marqueurs annoncentuneprésence ;
ilsindiquent «qui»possède et occupe l'espace ainsi délimité.Cesontdoncdes
symboles de l'interaction socialeq ui établissent les séparationsen tresoiet
autrui.Etsur ce point, en vertudufort marquagegénéalogiquedel’espace que
nous avons mis en évidence, nous pressentonsaisémentque chaque habitantdu
village kabyle établit desséparationsdeplus enplus fortes avec autrui aufuretà
mesurequ’il sort de son cercled’inscription parental.D’ailleurs,enKabylie,
quand on veut faireconnaissance avec une personne, on ne lui dit pas:«quies?
tu?»,mais:«àquiappartiens?tu?».Cettepersonne,en fonction del’interlocuteur,
de lasituation,dulieuetdes circonstancesdanslesquelles on l’interroge,dira
qu’il est lefilsdetel(son père) ou membredetelle maisonnée(axxam) oudetel
patrilignagea ppartenant à un tel village ouencore de telletribu. Pour P.
Bourdieu: «lagénéalogiec omme représentation officielle, substitue un espacede
relationsunivoques homogènes, établiesunefoispourtoutes, à un ensemble spatialement
ettemporellement discontinu d’îlots de parenté hiérarchisés etorganisés conformément
26aux besoins dumoment etportés à l’existence pleine par à?Doups» . Dès lors: «Pluson
situe le point d’origine loin dans le temps et dans l’espacegénéalogique–etrienn’interdit
dans cet espaceabstrait,derégresser àl’infini–plusonreculeles frontières delalignéeet
plus la puissance assimilatricedel’idéologie généalogique s’accroît, mais au détriment de
27savertudistinctivequiaugmenteaucontrairequandonserapprochedel’origine» .Ceci
montreq ue les généalogies constituentunm oyen de reconnaissance entre
individusetenmêmetemps objetdes tratégies d’inscription dans l’espace
généalogique.Lesystèmedeparentéestaussiunsystèmedereprésentation.
Si le nom constitue un symboleefficacedemarquagedel’espace,ilpermet
aussi l’accession auxdroits liés à l’exploitation de cetespace.Lelignage, en
réunissant les parents selon unp rincipedefiliation unilinéaire constitue
l’expression socialedelafiliation en Kabylie.L’importance des liens lignagers se
révèledanslefaitqu’ilsdéfinissenttoujoursquelquechose de plus que les liens
d’alliance, à savoir desdroitss ur les moyensdeproduction et l’accès à la
citoyenneté.Neserait?pequ’au niveau purementsymbolique, lerituel unique
d’entrée à la lignée( repas cérémoniel unique qui marque l’ouverturedela
25 REZIGI., «L’organisation segmentaire lignagère: mytheanthropologique ouréalité
vécue»,inLYBICA,tomesXXXXXI ,1982 1983, p.229.
26 BOURDIEU P., Esquissed’une théorie de la pratique précédéedetrois études ethnologiques
kabyles,Paris–Genève,LibrairieDroz,1972,p.138.
27BOURDIEUP.,Lesenspratique,Paris,Ed.deMinuit,1980, p.280.