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Table des matières
III Célestine se révèle une amie
IV Gustave se dévoile
V Fanette
VI Une visite inattendue
VII L’équipée
VIII L’apprentissage de Charlotte
IX Un orage providentiel
X L’intermède parisien
XI Les blés sont mûrs
XII Le vin est tiré
XIII Un nouveau jour se lèvera
4e de couverture

Couverture

Cover

Adolescente, Anne-Marie Castelain aimait déjà écrire. Après des études littéraires, elle mène sa carrière professionnelle tout en se réservant du temps pour l’écriture, mais aussi pour la peinture et le théâtre. Ses derniers romans, caractérisés par son style coloré et un subtil mélange de tendresse et d’humour, ont tous été publiés aux éditions De Borée.

Titre

ANNE-MARIECASTELAIN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LES RAISINS
DU PARDON


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

images1

Copyright

 

Du même auteur

Aux éditions De Borée

 

La Dentellière de la brume
La Promesse

Le Loup du marais, Terre de poche

Le Passant de l’été

Les Amours de Louise, Terre de poche




Autres éditeurs

 


Les Voleurs de soleil
Raconte-moi, Lucie
Un été bigouden





 

 

 

 

 

 

 

 

En application de la loi du 11 mars 1957,
il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement
le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français
d’exploitation du droit de copie,
20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
 

©De Borée, 2012


















Il aurait pu s’appeler Charmy

le village de nos étés brûlants,

le jardin où s’offraient les framboises,

la tonnelle où bruissaient les « guêpiots ».

C’était le temps des rires d’enfants…

Le Serein n’a pas tari son cours,

mes souvenirs y sont très doux.

Chère Bourgogne de nos vacances,

buvons le vin de ma reconnaissance.


Anne-Marie CASTELAIN

I

La nourrice

ELLE S’EN VOULUT d’avoir quitté Paris par ce froid de canard. Le train qu’elle avait pris à la gare de Lyon, duquel elle descendrait à Laroche-Migennes, lui donnait le temps de revisiter sa mémoire.

Elle s’enveloppa dans sa cape de gros drap - vestige de son costume de nounou - et ferma les yeux. Installée près de la fenêtre du compartiment, elle aurait bien le temps d’admirer le paysage…

M. et Mme de Coutances avaient décidé pour elle : « Charlotte, nous aurons besoin de vous pour notre fête de Noël et nos réceptions de la nouvelle année. Vous quitterez donc la maison en février pour votre place en Bourgogne. » Deux ans qu’elle s’était occupée de l’enfançon, ce petit Charles qu’on lui avait mis dans les bras,  non pas le jour de sa naissance, mais, hélas !  après une première nourrice lorsqu’il s’était avéré que celle-ci manquait de lait. Lors des premières tétées, elle avait crevé de désespoir d’allaiter ce bébé, contrainte de renoncer au sien qui serait élevé au biberon chez elle… Ce fut un double déchirement, car elle abandonnait aussi le mari qui était un bien brave gars et qui allait faire face à de nombreuses difficultés, tout seul dans la maison de Saint-Sauveur-en-Puisaye. Ils s’étaient mis d’accord : on ne pouvait pas éternellement tirer le diable par la queue ! Pour un temps, s’engager nourrice à Paris renflouerait le bas de laine, jusqu’à pouvoir faire « requinquer » une maison. C’était le sacrifice de nombreux ménages, les Morvandelles étant réputées à Paris pour être les meilleures nourrices !

Elle se revit, deux ans plus tôt, tout empruntée, avec son baluchon, découvrant l’immeuble cossu du boulevard Exelmans, chez M. et Mme de Coutances.

Le chauffeur était venu la chercher au train. À l’évidence, il ne désirait pas parler, la saluant de deux doigts tapotés sur la visière de sa casquette, se contentant d’être rassuré sur son identité (il fallut un bon mois pour qu’elle l’humanisât…).

Durant le trajet, assise à l’arrière, elle découvrait les immeubles cossus du boulevard Exelmans.

Ce ne pouvait être que des gens riches qui habitaient ces maisons presque identiques de six étages en belle pierre blanche, avec des anges musiciens ou des géants musclés soutenant les balcons ! Derrière les grilles où quelques arbrisseaux faisaient office de jardin, quelques marches menaient à un perron. Là se dressait une double porte surmontée d’une guirlande de fleurs ou une corbeille de fruits sculptés. Cette opulence l’avait un peu choquée. Ce qui l’intriguait, c’était l’absence de magasins. Ces Parisiens vivaient-ils sans se nourrir ?

Les platanes bordant chaque côté du boulevard, le pied emprisonné dans l’asphalte, tendaient leurs branches noircies vers les balcons.

« Les arbres de ma campagne sont plus heureux… avait-elle pensé, mais, ici, le printemps aura le dernier mot comme partout. »

Le chauffeur stoppa. Elle était arrivée.

Après renseignements auprès de la concierge, elle avait refusé d’emprunter l’ascenseur, un « outil » dont elle ignorait même l’existence, et qu’elle soupçonnait de catapulter les gens jusqu’au ciel ! Elle avait gravi des marches habillées d’un tapis rouge sur lequel on ne s’entendait pas marcher. « Comme sur la mousse dans le sous-bois de la Ferrière », avait-elle soupiré.

C’est la bonne qui l’avait reçue. Fluette, agrandie par un long tablier blanc, coiffée d’un bonnet ajusté, elle lui fit l’effet d’une infirmière, mais son visage d’une pâleur extrême rappelait plutôt celui d’une malade. Sa jeunesse parlait pour elle lorsqu’elle sourit, découvrant des dents bien rangées comme un collier de perles, et faisait rire ses yeux :

– Entrez au salon ! Je préviens monsieur et madame.

À peine avait-elle eu le temps d’éblouir ses yeux par tant de belles choses que ses patrons avaient fait irruption dans la pièce, la priant de s’asseoir. Elle avait exhibé ses certificats médicaux : ils paraissaient satisfaits.

Elle, le visage autoritaire, aux traits trop réguliers, la tête surmontée d’un lourd chignon – que Charlotte, irrespectueuse, compara à une pièce montée –, semblait coulée dans du ciment. Une large ceinture la « sanglait » dans une robe de shantung1 couleur puce, soulignant toutefois des formes féminines.

Lui, portant costume et nœud papillon, comme le préfet le jour de la rosière, avait esquissé un sourire sous la moustache soignée. Il s’était enquis de savoir si elle avait fait bon voyage, et si elle pourrait commencer sans tarder à nourrir le bébé.

– Ne vous occupez pas de ces choses, mon ami, avait dit madame.

Il s’était éclipsé sans bruit, la saluant d’un petit coup de tête, lissant une mèche dérangée sur son front. Avant de passer la porte, il avait ajouté :

– Vous l’entendez ? Il crie famine…

Charlotte, oubliant toute retenue, avait répliqué :

– Moi, je ne crie pas famine, monsieur, mais pensez qu’à cette heure, après ce long voyage, ma poitrine explose, et que je vais peut-être crier !

Mme de Coutances avait sursauté et froncé les sourcils. Elle lui avait ordonné de retirer sa capote afin d’examiner ses cheveux et lui avait demandé de soulever sa jupe afin de vérifier la propreté du jupon… La raideur de son maintien due sans doute à son corset donnait à cette femme un air supérieur et laissait supposer un cœur sec. Elle se souvenait de son humiliation et de son hésitation à saisir son baluchon en prenant la porte. En une fraction de seconde, elle s’était tout de même résolue à rester, mais avait répliqué :

– Chez nous, en Bourgogne, on regarde les dents du cheval avant de l’acheter !

– Vous êtes insolente, ma fille. Heureusement pour vous, je constate que vous êtes propre.

Madame s’était radoucie pour ajouter :

– Vous comprenez, le bébé a eu un mauvais départ. Il me faut l’entourer de toutes les précautions.

À ces derniers mots, Charlotte se souvenait avoir écarquillé les yeux d’étonnement, ce qui n’échappa pas à Mme de Coutances.

– Je vous dois des explications, dans l’intérêt de l’enfant, avait-elle ajouté. J’ai mis au monde ce bébé il y a trois semaines. À notre domicile, il va sans dire. La nourrice aussitôt convoquée a manqué de lait. Ce sont les cris du nourrisson affamé qui nous ont alertés, cette fille sans scrupule n’osant avouer son… tarissement. Elle a été chassée et, sur le conseil de notre médecin, nous avons confié l’enfant aux sœurs de l’Assistance publique. Ce n’était pas de gaieté de cœur, mais là-bas on ne manque pas de nourrices, c’est l’affluence ! Elles débarquent par charrettes entières !

Charlotte entendait encore ce ton méprisant pour ces pauvres filles traitées avec moins d’égard que des vaches laitières !

– En somme, madame, je viens en seconde main ?

Madame avait fait mine de ne pas l’entendre, elle se le rappelait.

– Suivez-moi, Charlotte. Vous logerez au troisième étage. La chambre est petite mais coquette et bien chauffée. Voici votre coin toilette. Le berceau pour la nuit est à vos côtés, il faudra veiller jour et nuit dans un premier temps. Vous prendrez vos repas en cuisine avec le personnel. J’exige une sortie de plein air chaque après-midi, si le temps le permet… avait-elle ajouté, magnanime. Le chauffeur vous mènera au bois de Boulogne, nous mettrons au point les horaires. Quant à vos gages, monsieur s’est mis d’accord avec votre époux. Épistolairement, j’entends.

Épistolairement ? Charlotte se demanda où madame allait chercher des mots pareils.

Elles étaient revenues au premier étage où madame l’avait précédée dans sa propre chambre dont le mobilier était tendu de bleu tendre et de gris perle d’une belle élégance. Elle était figée d’admiration.

– Eh bien, Charlotte, qu’attendez-vous pour enlever l’enfant de son berceau ?

Elle avait poussé vers elle un pouf de velours bleu lavande garni d’une ceinture de pompons qui se mirent à tressauter.

– Dégrafez votre corsage et donnez-lui à boire ! Nous avons déjà trop tardé en bavardage !

Mme de Coutances avait quitté la chambre en fermant à demi la porte derrière elle.

Enfin seule !

– À nous deux ! avait-elle grommelé en fourrant son sein gonflé dans la petite bouche avide. Dire que mon petit gars devrait être à votre place… Vous êtes un sacré voleur, monsieur Charles !

Qu’il était drôle avec ce fin duvet blond sur la tête ! Sa petite mine faisait paraître ses yeux bleus encore plus grands. Charlotte avait comparé ses menottes maigrichonnes à des pattes de poule. Elles dépassaient des manches d’une brassière brodée sur fin linon.

– Eh bien ! Vous ne vous refusez rien !

Une fois repu, M. Charles avait réintégré son berceau et s’était endormi dans la minute. Mme de Coutances avait dû suivre la scène par l’entrebâillement de la porte, car elle était apparue alors que Charlotte s’emmêlait encore avec son laçage. Elle se souvint de sa fatigue et de son envie de rester seule, mais madame ne lâchait pas sa proie si facilement.

– La couturière viendra prendre vos mesures. Votre trousseau comprendra trois jupes, cinq corsages, trois tabliers ainsi que trois coiffes. Cela fait partie de nos conventions. Pour soulager le travail de notre lingère, il serait souhaitable que vous entreteniez vous-même le tablier et la coiffe de sortie. C’est à la tenue des vêtements que l’on juge de la renommée d’une bonne maison.


Au souvenir de ces objurgations, Charlotte se carra avec bonheur dans l’angle de sa banquette, imaginant sa capote aplatie, à l’abri des reproches de madame, si celle-ci avait vu…

Ouvrant les yeux, elle aperçut un paysage noyé sous les eaux. Une succession d’étangs avec des arbres immergés à demi, des chaumières semblant flotter sans le repère des chemins effacés par les flots boueux. Elle se dressa, stupéfaite de l’ampleur des dégâts. Sa compagne de voyage commenta, avec des trémolos dans la voix :

– Ma brave petite ! C’est une catastrophe, un grand malheur… La terre ne peut plus boire toute cette eau. Pensez ! L’inondation du 20 janvier 1910, on s’en souviendra… Une chance que le train marche. Comment c’est-y à Paris ?

Charlotte aurait préféré continuer ses souvenirs plutôt que se perdre dans les méandres de la conversation, mais la femme était brave, aussi elle lui brossa en quelques phrases un tableau de la situation.

– Les rues sont des rivières. Les Parisiens circulent dans Paris en barque. On marche sur des planches et des tombereaux d’ordures ménagères sont déversés dans la Seine…

Charlotte reprit sa place, ferma les yeux pour reprendre sa rêverie.

Bien heureusement, madame avait rentré ses griffes et cessé de jouer les majordomes. Elle s’intéressait au bien-être de la nourrice dont dépendait la santé de son Charles. Pour tout dire, elle lui avait « fichu » une paix royale durant ces deux ans, jusqu’au jour funeste où le drame surgit boulevard Exelmans, bouleversant une existence tranquille. Les lettres échangées avec son mari – épluchées au passage par madame selon l’habitude de cette catégorie d’employeuses – donnaient de bonnes nouvelles de son propre enfant. « Je me débrouille avec l’aide de voisines. Je me languis de toi, mais je prends mon mal en patience puisqu’il faut être raisonnable », avait écrit son époux dans sa dernière lettre. Puis il y eut un long silence, les lettres de Charlotte restant sans réponse… Jusqu’à ce jour de la visite impromptue d’un gendarme. Ce fut à madame qu’il apprit le double malheur : le bébé avait été trouvé mort dans son berceau au matin et le mari désespéré, pris d’un coup de folie, s’était pendu dans le grenier ! Le gendarme avait ajouté :

– À l’heure présente, les pauvres malheureux sont déjà en terre…

Il incomba à monsieur d’instruire la nourrice de l’effroyable nouvelle.

À cette évocation, Charlotte sentit couler des larmes qu’elle essuya furtivement. Les réactions de madame avaient été stupéfiantes ; elle était en colère, disant que le scandale allait les éclabousser. Son unique souci fut de savoir comment on allait faire avec le lait ! La nourrice l’avait rassurée :

– Je me suis engagée, madame, et continuerai la nourriture de Charles jusqu’au sevrage !

Elle avait su cacher sa souffrance et porter son besoin d’amour sur l’enfant qui n’était pas le sien.

Bien heureusement, ses bonnes relations avec le personnel n’altéraient pas son moral. Elle avait peu de rapports avec la cuisinière sur une journée entière puisque « le petit monsieur » était nourri par la générosité de ses seins, mais, à l’heure où elle mangeait à l’office, cette brave femme, selon son humeur, l’abreuvait de commérages croustillants. Sa stature était si imposante qu’elle avait du mal à nouer les cordons de son tablier. Charlotte n’avait jamais su si elle devait ses joues empourprées aux feux de son foyer ou aux verres de quinquina qu’elle affirmait indispensables à son travail !

Quant à la lingère, sa voix presque inaudible était à l’image de son apparence, fragile, discrète, jamais en défaut dans sa tenue vestimentaire. Charlotte partageait avec elle en silence le pliage des draps de M. Charles. Elle l’apercevait souvent dans la salle de bains, tel un fantôme, suspendre au séchoir du plafond les caleçons de monsieur et les jupons de madame.

Par le cancanage des domestiques, Charlotte savait que, dans la plupart des maisons, la nourrice réputée pour son statut privilégié était souvent en état de guerre avec le personnel.

Elle se revit descendre au salon, coiffe et tablier empesés, accompagnant « le petit prince » pour le présenter les jours de réception. Sa vie avait été en quelque sorte militarisée. C’était une page tournée. Elle avait subitement pris la décision de ne pas retourner dans le Morvan, sa maison natale, où devaient errer les deux fantômes chéris – son mari et son enfant –, l’accusant de les avoir abandonnés !

Une nouvelle fois, monsieur avait pris en charge sa destinée – ces gens de la haute société disposent de relations tentaculaires. Ainsi, M. le maire de Charmy en Bourgogne proposait une  « occasion à ne pas manquer » : tenir la maison d’une femme plus très vaillante, habitée également par ses deux fils dans la quarantaine.

– Quel serait mon rôle ? avait-elle demandé à monsieur.

– Vous serez la maîtresse de maison, remplaçant Mme Moreau, défaillante… Vous tiendrez le ménage et ferez la cuisine. Si vous êtes habile, vous serez en somme… une intendante !

Voyant son hésitation, monsieur avait ajouté :

– Considérez que cette aventure est un essai !


L’employé du train lui réclama son billet à deux reprises. Sourde, elle revivait ces instants décisifs à la fin du contrat. Sa compagne de train dut même lui secouer le bras.

Une odeur âcre de fumée envahit le compartiment. Après quelques soubresauts, dans un bruit infernal d’essieux grinçants, le train s’immobilisa en gare de Laroche-Migennes. La cheminée de la locomotive, suintante d’huile,  vomissait par saccades un panache de fumée blanche. La paysanne qui l’avait dévisagée durant tout le voyage, sans rancune de n’avoir pu « tailler une bavette », aida Charlotte à descendre son bagage et lui indiqua l’endroit où elle devait prendre le tacot, direction L’Isle-sur-Serein.

– Ma pauvre fille, vous n’êtes point rendue à Charmy ! Il s’arrête à chaque halte pour charger des marchandises ou des bestiaux… Vous aurez le temps de voir le paysage ! La voie longe le Serein. Le bougre, il en a pris à son aise à envahir les berges. Il rentre dans son lit à c’t’heure, mais, l’autre jour, des voyageurs ont rapporté que le tacot, il roulait entre deux eaux qu’on aurait dit un bateau… Ménagez-vous et soyez brave !

La voyageuse ressentit un grand vide à regarder s’éloigner la bavarde qui se serait fait couper en deux pour lui rendre service. Elle se reprocha de n’avoir pas été gentille.

Elle examina son compartiment, éclairé par une petite fenêtre agrémentée d’un rideau. Deux banquettes en bois se faisaient face, une lanterne à pétrole accrochée à chaque extrémité. Le mécanicien du train en personne vint distribuer des bouillottes aux femmes installées dans le wagon. « C’est touchant d’être ainsi cajolées, pensa-t-elle. Cette pénétration en terre

bourguignonne en plein mois de février donne une idée du passage de la Berezina ! » Charlotte sourit en empruntant cette expression chère à monsieur lorsqu’il réclamait qu’on poussât le feu dans son bureau. Elle n’osa jamais lui demander ce qu’était la Berezina.

Malgré sa fatigue, elle eut du plaisir à voyager dans ce tacot, s’amusant à chaque halte à deviner la nature des chargements apportés en carriole. Des paysans débarquaient pour regagner leur village qu’elle imaginait très éloigné. Ils avaient vendu leurs légumes sur un marché. Ne s’expliquant pas un arrêt un peu « longuet », Charlotte héla par la portière le chef de train qui se battait le flanc avec son drapeau rouge. Un employé du train s’évertuait à décharger du matériel agricole, tandis qu’un cheminot lançait sur le quai des sacs de jute prêts à éclater.

– Patience, les voyageurs ! cria l’un d’eux, on n’a que deux bras !

On allait repartir lorsque le chef de train ajouta :

– De toute façon, il faut attendre la dame qui est descendue pour aller aux toilettes…

Le soleil perdu derrière les sous-bois avertit Charlotte de la fin du voyage. Elle tapota l’arrière de sa coiffe aplatie durant ces longues heures de voyage et tira sur les plis de sa jupe avec ce geste familier que lui imposait l’exigence de madame,  du temps où elle s’appelait « nounou ».

Elle descendit le marchepied, sauta sur le quai avant de récupérer son gros sac à soufflets qui s’apparentait à une valise de médecin. Le village de Charmy, elle l’avait imaginé grâce aux descriptions de monsieur qui, ce jour-là, s’était montré lyrique et bienveillant, mais elle ne s’attendait pas à débarquer au déclin du jour. Immobile, son sac à ses pieds, elle vit le tacot s’éloigner : il s’enfonça de nouveau dans la noirceur d’un sous-bois. Elle percevait encore le cliquetis provoqué par les roues au passage des traverses, puis le bruit déclina au fur et à mesure de son éloignement.

Quelques payses descendues au même arrêt s’éloignaient dans la campagne. Elle pensa qu’on l’avait oubliée et regretta de s’être lancée dans cette nouvelle aventure.






1. Shantung : étoffe de soie présentant un grain très prononcé.

II

Où chacun s’observe

ELLE PERÇUT LES GRINCEMENTS d’une brouette et, dans la grisaille, discerna la silhouette de son propriétaire. L’homme était de grande taille et semblait puissant. Il avançait en baissant la tête, le bord de son chapeau masquant ainsi son visage. À quelques mètres de la voyageuse qui se tenait en faction à côté de son sac, il releva la tête. De gros sourcils broussailleux et une épaisse moustache noire lui firent penser à un sanglier (Monsieur lui avait dit que la région en était infestée !).

Lui ne pouvait pas s’y tromper : c’était elle. Dans la hâte de voir « à quoi elle ressemblait », il se piqua devant elle. Il ne la voyait pas si jeune. Des nourrices, il n’en avait jamais vues. À Charmy, les mères allaitaient leur nourrisson elles-mêmes. Il trouvait contre nature de ne pas remplir son devoir. À la rigueur, un veau qu’on était obligé de démarrer au biberon… Il déposa lentement la brouette à terre, puis d’un geste plein d’énergie, la regardant droit dans les yeux, lui tendit la main :

– Vous êtes mademoiselle Charlotte ? J’me présente : Gustave Moreau, l’aîné des frères Moreau, précisa-t-il. Avez-vous bien voyagé ?

Cette apostrophe un peu rude lui fit murmurer un oui timide. Il chargea le sac, s’exclamant étonné :

– C’est tout ?

À cette question, Charlotte fit oui de la tête, serrant sous le bras son parapluie, ainsi qu’une trousse de moleskine qu’elle gardait sur son cœur depuis Paris. Muets, ils se jaugeaient l’un l’autre. Enfin, l’homme souleva sa brouette. En silence, elle marcha à son côté, dans la brume montant de la rivière. Ils empruntèrent un pont enjambant le Serein, sous lequel, contrairement à son nom, s’engouffrait une véritable cataracte. Dans les noirs peupliers bordant la rivière s’abattirent des centaines de corbeaux dont les croassements ajoutèrent à son angoisse.

Ils amorcèrent la montée d’une côte au sommet de laquelle Charlotte distingua un clocher et une tour massive dont elle aurait le temps de savoir s’il s’agissait d’un château fort. Des maisons s’accolaient les unes aux autres de chaque côté de la route, sans arbres ni jardins, comme un tunnel fortifié. Passé cinq ou six maisons, l’homme s’arrêta devant une habitation à l’image des autres, c’est-à-dire surélevée sur une cave voûtée révélée par une descente brutale de quelques marches. A contrario, d’autres grimpaient vers un palier dont la porte s’ouvrit à l’approche des arrivants. Charlotte sut très vite que cette petite bonne femme s’appelait Célestine. Elle jaugea, d’après les cheveux grisonnants tirés en bandeaux, qu’elle avoisinait les soixante-dix ans. Étroite d’épaules, elle se tenait raide, les mains croisées sur un tablier gris en satin de coton fait pour durer toute une vie, et que Charlotte compara à un fût de canon ! Son teint buriné laissait à penser qu’elle avait usé sa peau à travailler au soleil, mais son apparente sévérité disparut à l’émergence d’un bon sourire d’accueil.

– Entrez, chère mademoiselle ! Le temps a dû vous durer ?

« Va pour “mademoiselle” », pensa Charlotte sans la contrarier…

Apparut à son côté un homme qui n’avait aucun mal à dépasser sa mère d’une tête. « Évidemment, c’est l’autre frère Moreau ! » À l’inverse de son aîné, au poil et à la moustache noirs, celui-ci avait quelque chose de germanique : une frange de cheveux blonds balayant le front à la limite de deux lagons bleus perçus dans la grisaille de cette fin du jour.

– Maurice ! Avance donc une chaise à mademoiselle qui doit sentir les jambes lui rentrer dans le ventre ! lança la maman.

Ainsi, le blond s’appelait Maurice. Il s’exécuta tandis que Gustave disposait quatre verres sur la table déjà dressée pour le souper, puis il débarrassa la voyageuse de sa cape et de ses bagages.

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