Les Relations Sociales en Europe

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Depuis le traité de Maastricht et la mise en oeuvre de l'Union monétaire, l'enjeu du dialogue social en Europe devient crucial. Les partenaires sociaux ont désormais la capacité de se saisir des projets communautaires qui les concernent et de choisir d'engager le processus de négociation de manière indépendante. Ainsi obtenu, un accord fera autorité auprès des différentes instances européennes et nationales. Le dialogue social est donc potentiellement une instance nouvelle d'institutionnalisation des rapports sociaux en Europe.
Publié le : mardi 1 septembre 1998
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EAN13 : 9782296369023
Nombre de pages : 192
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L'EUROPE DES RELATIONS SOCIALESSous la direction de
Henri NADEL et Robert LINDLEY
L'EUROPE DES RELATIONS SOCIALES
Institutions et économies
L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9@ L'Harmattan, 1998
ISBN: 2-7384-6896-9SOMMAIRE
CHAPITRE 1
Le dialogue social européen.Institutionset économie
Henri Nadel et Robert Lindley 7
CHAPITRE 2
L'évolution des relations industrielles en Europe,
quelques faits stylisés
Renaud du Tertre 19
CHAPITRE 3
Etats-Unis: crise et avenir incertain des relationsindustrielles:
autour des travaux de la commissionDunlop
Ray Marshall 47
CHAPITRE 4
Les relations salariales en Europe: le cas de l'automobile
Jean-Pierre Durand 73
CHAPITRE 5
La libéralisationdes transports aériens en Europe et son effet
sur la productivitéet les relationsindustrielles
Patrick McGowan 87
CHAPITRE 6
L'Europe face aux nouveauxpays industrialisés,
une tentative d'approche globale
Pascal Petit et Terry Ward 111
CHAPITRE 7
La logiquedes stratégiespolitiquesde classe
dans l'espace transnational
Wolfgang Streeck 139
CHAPITRE 8
Commentfavoriser la coopérationdans des sociétésconflictuelles?
Robert Boyer 151
ANNEXE: liste des participants aux Tables rondes du Dialogue social 183AVERTISSEMENT
Les textes rassemblés dans cet ouvrage ont été présentés lors des Tables
rondes du Dialogue social, organisées à l'initiative de la Commission des
Communautés européennes et animées par Henri Nadell et Robert Lindley2 en
1995 et 1996.
Ces Tables rondes réunissaient autour des textes que nous publions ici
des partenaires sociaux, des chercheurs et experts, des fonctionnaires de la
Commission européenne. Tous étaient présents à titre personneP et ces débats
étaient des réunions libres et non des séances officielles de négociation du
Dialogue social.
Mais sait-on que le « Dialogue social européen» est une quasi-institution
européenne et non une simple formule4?
La Commission européenne a l'obligation formelle de consulter les
partenaires sociaux sur les questions liées à la politique sociale et soutenir et
encourager le Dialogue social entre les partenaires sociaux européens. La
Commission est chargée de consulter les sociaux de son choix selon
les questions traitées et prend en compte les avis de ceux des partenaires sociaux
qui se reconnaissent mutuellement comme représentatifs.
Depuis le Traité de Maastricht, le rôle du Dialogue social progresse de
manière décisive. En effet, il est reconnu aux partenaires sociaux la capacité de se
saisir d'une proposition d'action communautaire et de « choisir d'engager le
processus de négociation de manière indépendante ». Ils auront alors neuf mois
pour négocier et rapporter à la Commission une proposition de directive. Les
accords négociés par les partenaires peuvent à leur demande être présentés par la
Commission au Conseil pour être mise en oeuvre de façon obligatoire.
L'objet des Tables rondes était d'apporter aux participants des éléments
de réflexion issus de la recherche et de la comparaison internationales, tant sur
l'évolution structurelle de l'économie que sur ses conséquences sur l'emploi et les
relations industrielles,
I Directeur du GERME. Groupe d'étude et de recherche sur la régulation et les mutations de
l'économie, Université Paris 7, Denis Diderot. (nadel @cicrp.jussieu.fr)
2
Directeur de l'IER. Institute/or Employment Research. University ofWarwièk
ieral@ice.csv.warwick.ac.uk
3On trouvera en annexe la liste des participants aux Tables rondes.
4 Voir COM(93) 600 final- CB-CO -93-648-FR-C, COM96/448 et le Traité de Maastricht.Les contributions de cet ouvrage étudient les mutations du cadre
économique et institutionnel qui affectent la nature, le rôle et les enjeux des
relations industrielles en Europe. Celles-ci peuvent être comprises comme
l'ensemble des procédures de négociation entre le capital et le travail instituées par
les différentes nations, procédures légales et administratives qui encadrent à
divers niveaux de centralisation les relations sociales du travail et de la sécurité
sociale qui peuvent leur être attachées.
C'est dire que le domaine de consultation et de décision du Dialogue
social européen est étendu et ses enjeux décisifs.
HN et RL
Les textes n'engagent évidemment que leurs auteurs.
La traduction en français a été assurée par Françoise Cartano
et Marie Lajus.CHAPITRE 1
INTRODUCTION
LE DIALOGUE SOCIAL EUROPÉEN
INSTITUTIONS ET ÉCONOMIE
'"Henri NADEL
Robert LINDLEr'"
Les mutations de l'économie et de l'emploi: crise de la production de masse,
déréglementation, mondialisation des échanges et de la finance, flexibilité des
procédés productifs, du travail et des statuts salariés semblent aujourd'hui jouer
largement en faveur du capital.
Mais, dans la mesure où l'Europe se veut une Europe « sociale », dans le cours
complexe (et parfois ambigu) de sa construction, elle a souvent insisté sur le fait
que le dialogue entre partenaires sociaux est un élément décisif de la citoyellfleté
et de la démocratie ainsi qu'une condition positive à la croissance. Les
contributions réunies dans cet ouvrage cherchent à analyser le cadre historique,
institutionnel et économique de la dynamique de ce dialogue social européen, sa
.
réalité et son projet.
* Henri NADEL Directeur du GERME. Groupe d'étude et de recherche sur la régulation et les
mutations de l'économie, Université Paris 7, Denis Diderot. (nadel @cicrp.jussieu.fr)
** Robert LINDLEY Directeur de l'IER. Institute for Employment Research. University of
Warwick. iera1@ice.csv.warwick.ac.uk1. CADRE ET ENJEUX DU DIALOGUE SOCIAL EUROPEEN
Le Traité de Maastricht renforce le principe d'une recherche de la coopération
entre employeurs et employés et créé des instances européennes (notamment celles
du « Dialogue social») par lesquelles les partenaires sociaux peuvent se saisir de
toute question qui est de leur compétence, les négocier. En cas d'accord, celui-ci
fera autorité. L'application de ces décisions dans chaque État de l'Union est
soumise au principe général de subsidiarité.
Une telle latitude donnée aux partenaires sociaux européens est d'autant plus
remarquable que l'époque est au libéralisme et à la déréglementation. Ici l'Union
européenne ouvre une porte politique: si les partenaires sociaux se saisissent d'un
thème qui les concerne, ils ont neuf mois pour se mettre d'accord. Les acteurs sont
supposés avoir avantage à coopérer pour éviter que des règlements ne leur soient
imposés. En laissant le champ libre à l'auto-institution du Dialogue social, le
Traité de Maastricht incite les acteurs à réguler les conséquences de l'unification
par le marché. Ce faisant, le Traité reconnaît que la coopération entre le travail et
le capital n'est pas spontanée et nécessite un pilotage, des médiations précises et
instrumentées. Le « marché du travail» n'est qu'une instance dans un ensemble de
formes institutionnelles qui encadrent et configurent les rapports entre employés et
employeurs, travail et capital. L'ambivalence marché-institution est récurrente
dans la construction européenne, dans son idéologie et dans sa pratique. On
compte sur le marché mais on y adjoint des modalités institutionnelles appelées à
en optimiser les vertus, voire à les faire se réaliser. Les différentes phases de
l'européanisation de l'Europe sont autant d'exemples de ce genre: on pousse la
luge sur une pente neigeuse, même dans le brouillard, et, une fois le mouvement
lancé, on rappelle aux voyageurs embarqués dans cette glissade incertaine qu'il
leur revient de piloter l'engin... On énonce des principes de libéralisation et de
déréglementation comme autant d'impératifs économiques indiscutables, et l'on
attend de chaque autorité nationale qu'elle gère les conséquences domestiques de
ce choix. Ce processus est censé structurer et organiser la convergence des
économies et des sociétés européennes.
En ce qui concerne le Dialogue social européen aussi, sa vocation à faire
coopérer travail et capital ne dépend pas de la seule bonne volonté des acteurs
institutionnels poussés par cette stratégie d'européanisation. En particulier, la
situation créée par les mutations structurelles de l'économie rend le dialogue
inégal et difficile. Inégal parce que les représentants du travail sont en mauvaise
posture alors que l'offre d'emplois est insuffisante, difficile parce que la
coopération internationale des représentants nationaux du travail est
fondamentalement plus faible que celle du capital.
Pour ces raisons institutionnelles et en théorie, le niveau européen de coalition
syndicale devrait être préféré, puisque les décisions réglementaires négociées à ce
niveau s'imposeront aux instances nationales. Pour les organisations nationales
8parties prenantes de ce dialogue européen, l'enjeu n'est pas mince. Il s'agit pour
elles de se constituer une vision cohérente de leur rôle et de leur stratégie
européenne et nationale: c'est en cela que consiste leur européanisation. Pour ces
raisons le dialogue social européen est un élément central de la dite «Europe
sociale» et de la construction européenne. Les incertitudes du projet politique
européen rendent les options politiques des différents acteurs d'autant plus
complexes et incertaines elles-mêmes6. Car, si l'on quitte le seul domaine de la
théorie qui confronte le « travail» dans son abstraction au « capital », les choses
deviennent plus complexes et plus confuses. Ni l'un ni l'autre de ces « facteurs »ne
sont homogènes, et, pour expliquer que des coalitions de syndicats de travailleurs
et d'organisations professionnelles patronales nationales ou supranationales seront
préférées, il faut utiliser des analyses plus fines et plus aptes à saisir ces
complexités. On peut ici prendre quelques exemples qui ressortent des débats
auxquels a donné lieu la présentation des textes de l'ouvrage.
Des divergences au sein du capital sont parfaitement explicables si l'on prend
en considération le fait que tous les employeurs ne partagent pas au même
moment, ni à court et à moyen terme, les mêmes intérêts. Ces divergences peuvent
s'expliquer par des raisons conjoncturelles qui font que tel secteur d'activité sera à
tel moment plus enclin que d'autres à préférer éviter des conflits avec sa main
d'oeuvre nationale. Tel autre est plus dépendant de compromis avec les pouvoirs
publics pour des raisons d'opportunité de politique nationale.
On peut également penser que les différentes fractions du capital n'ont pas
constamment et simultanément les mêmes intérêts, le capital productif industriel
pouvant préférer un accord avec sa base salariale nationale contre les pressions
d'un capital financier à la recherche de profits de court terme, aiguillonné par des
standards pris sur le marché mondial. Enfin, il ne fait pas de doute que la taille
des unités de production est un facteur d'hétérogénéité des comportements au sein
des représentants des employeurs. La plupart des petites et moyennes entreprises
peuvent préférer des coalitions nationales, plus aptes à les protéger de la
concurrence internationale.
Du côté du « travail «, les divergences peuvent être encore plus marquées. Les
spécificités historiques de la construction dans chacun des États-nations des
relations du travail sont bien connues. Elles expliquent les fortes différences entre
les situations syndicales d'un pays à l'autre. Ces différences nationales, historiques
et spécifiques ne se dissolvent ni spontanément par l'effet d'une « globalisation-
mondialisation »irrépressible (d'autant moins que le travail n'est pas aussi mobile
et homogène que le capital), ni volontairement par l'effet de la construction d'une
unité économique et monétaire européenne qui n'est pas (encore ?) politique. Les
histoires syndicales sont donc d'abord et essentiellement nationales.
6 La question de la fonne politique future de l'Europe n'est jamais débattue, elle ne l'est pas non
plus dans les travaux rassemblés ici. Mais l'ombre de cette problématique: « une Europe
fédérale, comment et avec qui? » plane sur toutes les questions évoquées.
9Toujours du côté du travail, la crise a fragmenté le salariat, le dualisme s'est
approfondi et développé depuis quinze ans dans tous les pays européens. Certains
parlent de « fracture sociale », d'autres d'opposition entre les insiders et les
outsiders. Certaines fractions du salariat trouvent intérêt aux pressions de la
dérèglementaion, d'autres sont exclues et paupérisées... Les divergences se
creusent, où est l'unité du travail? Comment les syndicats intègrent ces fractures
à leurs stratégies?
Il existe donc une forte hétérogénéité dans les deux camps. Mais cela n'est pas
tout. Il faudrait, pour qu'un Dialogue social au niveau européen soit réalisé, que le
travail et le capital aient des intérêts conjoints à se reconnaître mutuellement
représentatifs à ce niveau transnational même. D'une part, on imagine mal le
patronat européen uni pour reconnaître une préférence à un corporatisme
transnational des syndicats, alors même que l'objectif premier du "travail" est de
limiter ou de réguler la mondialisation des investissements et la flexibilité des
facteurs que réclame le capital. D'autre part, capital et travail ont encore au moins
deux raisons majeures de se replier spontanément vers des comportements
« nationalistes ». L'une est d'ordre économique: la différence de développement
entre les pays entraîne les salariats « riches» à refuser l'alignement sur les
« pauvres », et l'autre est d'ordre politique et liée à la première: la légitimité des
syndicats se fait précisément à l'échelle nationale et ceci tant que l'Union
européenne n'apparaît pas comme capable d'assumer le rôle social que prennent
en charge les États et qui conforte leur propre légitimité politique.
Il existe donc une tension forte entre les causes qui poussent théoriquement et
pratiquement à la formation de coalitions supranationales et celles qui tirent vers
le statu quo national. La mondialisation imposera-t-elle des stratégies régionales
unifiées et qui réclameront cette coalition capital-travail en Europe malgré les
arguments que nous venons d'évoquer? La production flexible et hautement
compétitive dans les entreprises peut-elle se faire sans une large coopération entre
les employés et le management? Si l'opposition était aussi totale et absolue entre
capital et travail, aucune des expériences historiques de compromis coopératif
n'auraient vu le jour. Or l'histoire connaît des phases dans lesquelles la
coopération et le dialogue social ont soutenu et accompagné la croissance
économique. Qui aurait pu prédire au plus sombre de la crise de 1929 que les
« trente glorieuses» en auraient résulté?
Mais les conditions économiques et sociales qui ont donné naissance aux
conventions des relations industrielles dont nous héritons ont changé.
102. LES MUTATIONS DE L'ECONOMIE ET SES CONSEQUENCES SUR LES
MODELES NATIONAUX DE DIALOGUE SOCIAL
L'économie mondiale a changé, les fondements structurels et institutionnels des
relations industrielles ont le travail a connu de profondes mutations et le
salariat aussi.
Les institutions du Dialogue social sont historiquement issues des conflits
sociaux du travail déployés dans la phase de l'après guerre et des compromis
institués alors, phase du développement de la production et de la consommation
de masse. La négociation, le plus souvent centralisée, est alors en charge des
compromis salariaux et de la politique des revenus dans les sociétés salariales en
formation. Au niveau des entreprises, les relations capital-travail sont tendues, la
hiérarchie rigide et le management souvent autoritaire. La coopération entre
managers et travailleurs n'est pas recherchée comme un levier d'efficacité
productive; c'est plutôt à l'échelle nationale et sectorielle que les « partenaires
sociaux» règlent les grandes questions et notamment la définition des normes
salariales et le partage des gains de productivité.
La dimension nationale l'emporte aussi puisque les États sont maîtres de leur
création monétaire et de leurs politiques économiques et budgétaires. Le rapport
salarial national, et partant le « Dialogue social» national, étaient au coeur des
démocraties européennes et, sous des formes différentes, du fordisme américain.
Mais déjà existaient de profondes différenciations nationales et sociétales, elles
doivent être prises en compte aujourd'hui même, alors que la crise du modèle
productif affaiblit les bases historiques et institutionnelles des relations
industrielles centralisées. Elles vont être amenées à se transformer selon des
modalités propres à chaque nation. En effet, ces relations industrielles s'étaient
constituées préférentiellement dans les secteurs industriels de la production de
masse, là où la baisse des gains de productivité du système productif taylorien va
se faire le plus sentir. La désindustrialisation a suivi leur restructuration. La
montée du tertiaire dans l'économie puis la mondialisation accélérée des échanges
et la diffusion des nouvelles technologies vont bouleverser le paysage des relations
.
industrielles.
La globalisation financière, notamment, entraîne une pression drastique sur le
système productif et industriel. Ce qu'il est convenu aujourd'hui d'appeler la
« gouvemance des actionnaires et des fonds mutualisés » -caractéristique de cette
forme de mondialisation financière- engendre une contrainte réelle et générale sur
la compétitivité des firmes et sur leur profitabilité de court terme. Cette pression
est stratégiquement défavorable au « travail» pour deux raisons qui reviennent
souvent dans ce livre. D'une part, les nouvelles technologies sont utilisées
intensivement dans leur capacité à se substituer au travail, et surtout au travail
manuel d'exécution simple. Ces changements technologiques sont le plus souvent
liés inextricablement à des réorganisations profondes des modes de production et
11de gestion des firmes. D'autre part, la délocalisation de la production, réclamant
un travail concret peu qualifié, est rendue d'autant plus facile que la libéralisation
des échanges s'accroît et que se développent de nouveaux pays industriels
concurrents sur les secteurs les plus concernés.
La dérèglementation du travail, sa tlexibilisation ainsi que celles des salaires et
des statuts se développent donc dans tous les pays industrialisés (à des degrés et
sous des formes diverses) et au détriment des salariés et de leurs organisations
syndicales. Cet affaiblissement stratégique est d'autant plus fort que le chômage
est massif et qu'il pèse sur la concurrence entre travail et capital. Enfin, les
nouveaux emplois créés dans les services n'ont pas les mêmes traditions
d'organisation que ceux de l'industrie dont les postes déclinent depuis le début des
années quatre-vingt. Tous ces éléments convergent pour affaiblir le travail dans le
domaine des relations industrielles.
3. LA CRISE NE DEBOUCHE PAS SUR UN NOUVEAU MODELE UNIQUE DE
PRODUCTION ET DE RELATIONS INDUSTRIELLES
Bien que générales, ces tendances ne sont pas sans entraîner une grande
diversité dans l'évolution organisationnelle et institutionnelle des régimes de
production des pays et régions soumises à la mondialisation. Pour autant, cette
actuelle mondialisation, pas plus que lors des phases précédentes, ne peut être
considérée comme un moment d'unification ou d'uniformisation dans les
trajectoires des économies nationales, des systèmes d'organisation et d'emploi. Au
contraire, c'est la différenciation des caractéristiques de l'emploi et des relations
industrielles qui l'emporte. Diversité et plasticité sont illustrées aussi bien à
travers les comparaisons internationales qu'inter-régionales: même en Europe, on
trouve de grandes différences d'un pays à l'autre.
La non-convergence des relations salariales, des systèmes d'emplois et des
relations industrielles dans les pays développés n'est pas sans soulever
d'importantes difficultés pour les acteurs comme pour les analystes.
La faiblesse du travail vis-à-vis du capital et la facile domination de ce dernier
inhibent la recherche d'une coopération sur le lieu de travail, la mise en oeuvre
d'innovations organisationnelles et les investissements de formation et de
qualification de la main d'oeuvre.
Parallèlement, une pression sur les revenus salariaux, qui résulte d'un avantage
concurrentiel excessif dû à un fort taux de chômage, réduit le pouvoir d'achat des
salariés nationaux et la demande domestique à l'économie. Une telle configuration
exacerbe en retour les relations entre le travail et le capital sur une base nationale
puisque, pour échapper à la baisse des débouchés domestiques, les firmes vont
être amenées à une concurrence féroce sur les marchés extérieurs. Un système
vicieux s'instaure où l'internationalisation est assise sur un mode de compétitivité
12qui tend à exacerber les rapports antagoniques entre le travail et le capital dans
l'espace national. Cette recherche interne de compétitivité par les prix revient
encore faire pression sur les coûts en travail et renforce encore la spirale vicieuse
de la déflation salariale nationale.
On peut se demander alors si le niveau européen n'est pas amené à être le plus
important puisque le compromis entre le capital et le travail est de plus en plus
difficile à mettre en oeuvre au niveau national. Et c'est bien cet enjeu central qui
est celui du Dialogue social européen. Si les États nationaux, pour les différentes
raisons que nous avons ici indiquées, ne jouent plus leur rôle de régulateur sur le
rapport salarial, l'instance européenne voit renforcer sa vocation.
Mais la vérité est aussi dans la faiblesse actuelle (relative mais réelle) du
contenu de ce Dialogue social.
4. PRESENTATION DE L'OUVRAGE
Chacune des contributions de cet ouvrage aborde à sa manière la nature,
l'évolution et le contexte institutionnel des relations industrielles. Le Dialogue
social est approché dans son cadre empirique: l'entreprise, le secteur, la nation,
l'espace européen et la mondialisation. L'exposé n'est ni systématique ni
pédagogique, mais, pris dans son ensemble, il embrasse les différentes
dimensions dont nous avons essayé de définir les enjeux généraux. La dimension
théorique est également présente dans la plupart des chapitres, qu'il s'agisse de la
manière de modéliser les conflits sociaux et de fonder le domaine du Dialogue
social, ou de saisir les dynamiques en oeuvre dans les mutations de l'économie et
de l'emploi et de leur influence sur les modalités de ce Dialogue.
L'ouvrage s'ouvre avec la contribution de Renaud du Tertre (Chapitre 2), qui
offre une présentation synthétique de la nature des relations industrielles en
Europe et de leurs évolutions. On trouve dans ce texte une analyse rigoureuse,
détaillée et comparative des modalités d'adaptation spécifique des systèmes de
relations professionnelles des pays européens. Renaud du Tertre insiste
notamment sur le double mouvement de différenciation et de convergence des
modèles de relations industrielles. Cette approche lui permet de brosser un
tableau dynamique des expériences nationales, des forces et des faiblesses de
chacun des systèmes.
On verra apparaître ICI la diversité des situations des relations
professionnelles et des stratégies des acteurs, les raisons du recul syndical,
l'ambiguïté et les limites du rôle des pouvoirs publics, les formes diversifiées de
la décentralisation des négociations collectives. Si, par exemple, l'élan donné
pour les "pactes sociaux" est certes un succès de l'intervention de l'État et si
celui-ci est légitime à rester un régulateur des relations industrielles, le texte n'en
souligne pas moins la nécessité que soient créées des médiations institutionnelles
13nouvelles, capables de faire le lien entre les différents ruveaux du Dialogue
social.
Une telle adaptation suffira-t-elle à sauver le modèle européen de relations
industrielles?
Alors que, selon certains, l'Europe doit conserver ce modèle social et
l'adapter, d'autres estiment au contraire ses lenteurs et ses rigidités inefficaces,
empêchant l'Europe de s'ajuster aux changements économiques modernes, et se
font l'avocat d'une voie à l'américaine. Quelles seraient alors les conséquences
d'une attitude libérale pour le Dialogue social?
La contribution de Ray Marshall (Chapitre 3) apporte sur ce thème des
enseignements majeurs puisqu'elle est une caricature de cette libéralisation.
L'auteur rend compte de l'effondrement du monde des relations industrielles
américain: la négociation collective est laminée, les syndicats battus en brèche,
les grèves sont de plus en plus exceptionnelles, mais les conflits individuels
devant les tribunaux sont légion. Le premier mandat du président Clinton s'ouvre
sur une volonté de refondation des relations de travail. Dunlop, le père de la
discipline des relations industrielles, se voit confier la mission de faire des
propositions de restauration d'un dialogue social. Les travaux de la
« Commission Dunlop », s'inspirant des analyses des succès des organisations
«hautement performantes», vont énoncer une série de recommandations visant à
trouver - au niveau des firmes elles-mêmes - des modalités susceptibles de
moderniser l'organisation, notamment grâce à la participation d'une main
d'oeuvre de haute qualification. Syndicats et managers pourraient, dans cette
approche idéale, créer les conditions d'un avantage réciproque: des entreprises
compétitives et des syndicats de travailleurs légitimés sur des bases nouvelles...
Les recommandations de la Commission Dunlop ont été repoussées.
Les différences structurelles entre l'Europe et les États-Unis sont très fortes.
Les États-Unis conservent un important secteur de l'économie où de bas salaires
sont associés à de fortes inégalités et où la coopération entre le travail et le
capital est inexistante. Ce secteur coexiste avec un ensemble d'activités
hautement performantes. Mais dans les deux, la législation en matière de
relations industrielles semble inefficace: elle est étrangère au secteur de haute
valeur ajoutée et ne parvient pas à ralentir la précarisation des activités de faible
productivité. Pour toutes ces raisons, l'expérience américaine en matière de
relations industrielles et de dialogue social est difficilement utilisable en Europe.
Si les européens souhaitent conserver le Dialogue social et s'y appuyer pour
affronter les défis de la modernisation, leur industrie est malgré tout mise en
demeure d'assumer une mutation de fond et d'assurer une réorganisation
substantielle du mode d'organisation du travail et des organisations. Cette
dimension est très présente dans le secteur de l'industrie automobile. Comme on
le sait, ce secteur a été et demeure un champ d'apprentissage privilégié, depuis
14toujours à l'origine des travaux sur l'organisation et la division du travail. Jean
Pierre Durand (Chapitre 4) s'attache à présenter les évolutions principales qu'a
connu le secteur en Europe, et notamment l'évolution des relations salariales et
syndicales qui y sont stratégiques.
Plus qu'ailleurs, dans le secteur automobile, le Dialogue social est au centre
de la question de la participation et de l'implication des travailleurs dans le
processus de production. Alors que l'incorporation des nouvelles technologies
s'accroît et que les contraintes de qualité et de diversité du produit se multiplient,
le niveau technique et la formation de la main d'oeuvre augmentent. Jean-Pierre
Durand insiste sur le fait que l'évolution du secteur a connu et connaît de forts
contrastes. Les expériences suédoises (Kalmar et Uddevala) pour l'Europe,
certains traits du toyotisme au Japon, témoignent en faveur de l'idée selon
laquelle une « alternative Holiste » (anti-Taylorienne) existe et doit pouvoir
mobiliser le Dialogue social au delà de la seule « implication contrainte»
caractéristique de cette industrie de masse. La pression du chômage et la fin des
pénuries de main d'oeuvre vont faire capoter les expériences suédoises. On assiste
aujourd'hui à des « hybridations» entre les différents modèles de production du
secteur et ses relations industrielles et syndicales. Mais l'individualisation de la
relation salariale vient bouleverser la tradition « collective» du secteur
automobile en un repli sur les performances localisées à l'entreprise voire au seul
établissement. Sur cette base le syndicalisme est battu en brèche et l'implication
formelle et contrainte l'emporte.
Francis McGowan est au coeur de la question de la dérèglementation quand il
présente (Chapitre 5) les menaces qui pèsent sur l'aviation civile européenne,
secteur à haute valeur ajoutée qui connaissait une situation particulièrement
favorable au Dialogue social dans la période précédant l'ouverture des espaces
nationaux à la concurrence. Les changements profonds que connaît ce secteur
sont moins dus à la concurrence sur un marché mondialisé qu'aux contraintes que
déploie la dérèglementation sur un marché régional. Ici encore, on est confronté à
l'examen de l'expérience américaine de dérégulation et aux formes que prend
celle-ci lorsqu'elle touche simultanément le marché européen de l'aviation civile et
la main d'oeuvre concernée. Le scénario est différent: moins brutal mais non
moins dramatique. Les partenaires sociaux sont confrontés à la faible
productivité du transport européen et à la complexité de gestion du réseau et des
infrastructures. Alors que la demande de transports aériens augmente, une phase
de libéralisation du trafic, même avec des limites et un contrôle de son rythme,
fera apparaître de fortes surcapacités. L'expérience des États-Unis donne une
idée des conséquences des réductions de coût, de la baisse sauvage des prix et de
la concentration qui en découlera pour l'aviation civile européenne. A quoi il faut
ajouter les conséquences d'une compétition au niveau mondial entre les
transporteurs européens et les autres, notamment la flotte américaine. Les uns ont
15

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