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Les représentations de la déviance

De
223 pages
Au-delà de la diversité des approches et des champs disciplinaires, les vingt-deux travaux d'étude qui composent ce numéro ont pour thématique commune les représentations de la déviance, mouvement décalé, subversif qui tend vers la marge et s'écarte de la norme ainsi contestée, voire révisée. Un ensemble de contributions qui se centrent principalement sur les îles de l'Océan Indien.
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LES ~EP~ESENTATIONS DE LA DEVIANCE

LES RESPONSABLES CHAQUE NUMERO,

DES EN

CAHIERS c.R.L.B. S'ENTOURENT FONCTION DU THEME RETENU, DE PLUSIEURS

POUR DES

CONSEILS ET AVIS ECLAIRES NATIONAUX ET INTERNATIONAUX.

SPECLr\.LISTES

MAQUETTE:

Sabine TANGAPRIGANIN
BUREAU DU TROISIÈME CYCLE ET DE LA RECHERHE ET DES PUBLICATIONS

MAQUETTE
LABORATOIRE

DE COUVERTURE:

Bernard RÉMY, Ernrnanuel
DE CARTOGRAPHIE

Marcade
APPLlOUÈE ET TRAITEMENT DE L'IMAGE

@

RÉALISATION: FACULTÉ DES

BUREAU DU TROISIÈME LETTRES ET DES SCIENCES

CYCLE ET DE LA RECHERCHE HUMAINES

& PUBLICATIONS

UNIVERSITÉ

DE LA RÉUNION,

2005
15,AVENUE : 02 62 938500RENÉ CASSINSITE WEB: BP7151 -97715

CAMPUS UNIVERSITAIRE DU MOUFIASAINT-DENIS MESSAG CEDEX 9 ~PHONE: 02 62 938585 ~COPIE

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@ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8496-8 EAN: 9782747584968

ISSN: 0299.0628

UNIVERSITE DE LA REUNION ';aa&é de4,,1~ et de4 S~ ~~ CAHIERS CRLH N° 13

LES REPRESENTATIONS DE LA DEVIANCE

Actes du colloque « Dérives et déviances )) Vol. 2

Sous la direction de Corinne Duboin

Publications du Centre de Recherches Littéraires et Historiques Faculté des Lettres et des Sciences Humaines - Université de La Réunion

UNIVERSITÉ DE LA RÉUNION 15, avenue René Cassin, 97715 Saint-Denis

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Harmattan Künyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Degli Artisti ] 5 10214 Torino ITALIE

REGION

REuNION
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L'Université de La Réunion remercie le Conseil Régional de La Réunion et l'A UF pour leur concours

DE LA FACULTÉ

COMITÉ SCIENTIFIQUE DES LETTRES ET DES SCIENCES

HUMAINES

M. Alain COÏANIZ, Professeur (7e s.) ; M. Yvan COMBEAU, Professeur (22e s.); M. Alain GEOFFROY, Professeur (11 es.); M. Jean-Louis GUEBOURG, Professeur (23e s.); M. Michel LATCHOUMANIN, Professeur (70e s.); M. Serge MEITINGER, Professeur (ge s.); M. Gwenhaël PONNAU, Professeur, (IOes.); M. Jacky SIMONIN, Professeur (7les.).

Sommaire

AVANT-PROPOS

9

IMAGESDU DEVIANT: JEUX ET ENJEUX
BERNARD TERRAMORS!

11

Paul Gauguin et l'île du jouir
JACQUES TUAL

13 des dérives des 29 39

Une secte antinomienne sous le Commonwealth: «Energumènes Rugissants", les Ranters anglais
GERARD VEYSSIERE

Dériveset déviances humaines: l'iconographie angélique et démoniaque
SUDELFUMA

Déviances et pratiques magico-religieuses à La Réunion: de l'esclavage colonial à la nouvelle mondialisation au XXI" siècle
JEAN-LOUIS GUE BOURG

49 57 69

Ladérive des continents, mythes et réalités
ADOLPHE
MAILLOT

De l'homo ludens à l'homo ludens ludens : dérive du surfeur fanatique

TRANSGRESSIONSET TRANSLATIONSDE LALANGUE
GILLES MATHIS

77

LeSatan miltonien, archétype de la déviance: aspects stylistiques de la Chute
PATRICE UHL

79

Du casus amoris : «Peut-on corner au cul d'une dame? à la tenso obscène " entre Montan et laDamna - L'anti-doxa courtoise en dialogue
GABRIELE FOIS-KASCHEL

93
103 109

Ecriture hermétique - parole insensée
MYRIAM
!<ISSEL

Julien Green ou l'écrivain entre deux mondes
Hi\JASOA P!CARD-RAVOLOLONlRANA

La langue malgache dans l'œuvre de Jules Hermann: étymologiques à la formulation d'un projet colonialiste
NATHALIE VELOU

des dérives 119

Dérive sémantique et formes syntaxiques déviantes: le cas de quelques auxiliairesmodaux en anglais

125

8

Sommaire

LITTERATURE
CIGDEM

ETDERIVES IDEOLOGIQUES
PAIA MUIL

131

The Critique of Religious Fanaticism in Charles Brockden Brown's Wieland
MARIE-FRANCOISE BOSQUET

133

Casanovaou l'irrésistible dérive: l'Icosameron, une réécriture libertine de la Genèse.. 139
FRANCOISE SYLVOS

Dérives bourbonnaises dans Les Aventures de Robert-Robert de Louis Desnoyers .. ... 149
CATHERINE REPUSSARD

Osning d'Ernst Wachler : une utopie régressive pervertie
STEliA LONGO

157

Les Sept fous/Les Lance-flammes: un discours contre-utopique face aux déviances du rationnel dans la décennie des années vingt... 163

NOUVELLES LITTERATURES: ECARTS ET DECENTREMENT
CHRISTIANE MAKWARD

175

Marines dramatiques: la dérive comme fantasme insulaire dans quelques pièces antillaisesrécentes
THOMAS c. SPEAR

177 185

Productions marginales et décentrées: l'exemple d'Haïti
CECILE FOUACHE

Errance, déviance et récits de vie: biographie et fiction dans quelques romans de Carol Shields
KUMARI ISSUR

195 203

Psychopathologies dans l'œuvre d'Ananda Devi
SONIA
LACABANNE

Dérives et déviances dans le théâtre océanien: les œuvres dramatiques de VilsoniHereniko 209

Avant-propos
Ce treizième cahier du CRLHOI est le second des deux ouvrages qui réunissent des travaux présentés dans le cadre d'un colloque pluridisciplinaire et international organisé en mai 2004, à l'Université de La Réunion, sous l'égide du Centre de Recherches Littéraires et Historiques de l'Océan Indien (CRLHOI), sur le thème: « Dérives et déviances », titre du premier volume. Au-delà de la diversité des approches et des champs disciplinaires, les vingtdeux travaux d'étude qui composent ce numéro ont pour thématique commune les représentations de la déviance. A l'instar du premier volume, les travaux ont été regroupés en quatre chapitres: « Images du déviant: jeux et enjeux» pour les sciences humaines, « Transgressions et translations de la langue» pour la linguistique et la stylistique et « Littérature et dérives idéologiques », puis « Nouvelles littératures: écarts et décentrement» dans le domaine des lettres.
Notre rencontre scientifique et la publication des actes en deux volumes ont été rendues possibles grâce au concours de nos partenaires institutionnels et des collectivités locales: l'Agence Universitaire de la Francophonie, le Conseil Régional de la Réunion, les mairies de Saint-Denis et de Sainte-Marie ainsi que la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de l'Université de La Réunion. Nous tenons également à remercier Serge Svizzero, Président de l'Université de La Réunion, Michel Latchoumanin, Doyen de la Faculté des Lettres, JeanMichel Jauze, Vice-doyen chargé de la Valorisation de la Recherche, ainsi que tous les membres du comité scientifique, du comité d'organisation et du bureau du CRLHOI. Sans leur soutien et leurs efforts combinés, le colloque n'aurait pu avoir lieu. Enfin, nous exprimons notre profonde reconnaissance aux deux co-directeurs du CRLHOI, Gwenhaël Ponnau, également Vice-président des Relations Internationales, et Jean-Philippe Watbled, co-président du comité scientifique, pour leurs conseils éclairés et leur soutien. Corinne Duboin Université de La Réunion

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Paul Gauguin et l'île du jouir

Bernard Terramorsi Université de La Réunion

Un peintre impressionniste, Monsieur Gauguin, a dénommé son habitation « la Maison du Jouir ». Dès ce moment, il s'est attaché à attaquer dans l'esprit des indigènes toute autorité établie r..]. Des rapports de gendarmerie enfontfoi. - Rapport d'un agent du Ministère des Colonies, 1902, lies Marquises. Le seul événement notable ici, a été la mort soudaine d'un individu méprisable nommé Gauguin, un artiste réputé mais un ennemi de Dieu et de tout ce qui est respectable. - Monseigneur Alartin, Rapport pour la Mission Catholique, mai 1903. lies Marquises.

« Puisse venir le jour (et peut-être bientôt) où j'irai m'enfuir dans les bois sur une île de l'Océanie, vivre là d'extase, de calme et d'art », confie Paul Gauguin à

sa femme danoise, en février 1891. Deux mois plus tard, le 1er avril, l'artiste quitte

de fait son épouse et ses cinq enfants et rejoint Marseille où il s'embarque à bord de l'Océanien. Cap sur les mers du Sud, destination Tahiti. Gauguin rompt avec l'Europe mercantiliste et normative qui, déjà, multiplie lois et interdictions faute de proposer du sens. Ce premier séjour durera jusqu'en 1893, année où il rentre en France pour mesurer son influence. Ses œuvres tahitiennes se vendent peu ou sont refusées par

les SalonsI, et malgré le mot de Mallarmé qui l'accompagnera toujours - « il est
extraordinaire qu'on puisse mettre tant aigri le 3 juillet 1895 pour « la nouvelle Europe. Dès son retour à Tahiti Gauguin est croissante et irréversible. En 1901 de mystère dans tant d'éclat» -, il repart Cythère »2 : il ne reviendra plus jamais en doit déchanter, l'occidentalisation de l'île il gagne les Marquises; Victor Segalen

Sa sculpture Oviri est refusée au Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts; sur quarante-sept toiles exposées à l'Hôtel Drouot en février 1895, neuf seulement trouvent acheteurs à bas pris. « L'île à laquelle on avait d'abord donné le nom de nouvelle Cythère reçoit de ses habitants celui de Taiti » [sic] : incipit du Chapitre III de la Seconde Partie du Voyage autour du monde de Louis-Antoine de Bougainville (1771). Pierre Loti reprendra la formule dans Le mariage de Loti (1880) et Gauguin l'adoptera dans ses écrits.

14

Bernard Terramorsi

rapporte qu'il « habite sa case avec volupté. Il la nomme la "Maison du jouir" ». Pour défier les autorités coloniales et l'Eglise, il pare sa case traditionnelle de panneaux de bois polychromes aux sculptures érotiques et aux inscriptions provocatrices: Soyez amoureuses, vous serez heureuses; Soyez mystérieuses; Maison du jouir3. « Clouez visiblement une indécence sur votre porte; vous serez débarrassé des honnêtes gens... »4. Gauguin passera les dix-huit mois qu'il lui reste à vivre à Atuona sur l'île d'Hiva Oa ; malgré une santé déclinante il cultive, comme à Tahiti, sa réputation de jouisseur. La Maison du jouir, sise sur un terrain cédé par l'évêque, se dressait entre le temple protestant et l'église: les pensionnaires de l'école religieuse voisines devaient passer chaque jour devant la maison et ses sculptures suggestives; parmi elles dans le jardin, se dressaient deux statues caricaturales figurant pour l'une l'évêque Martin en Père Paillard, et l'autre sa servante et supposée maîtresse... Quel plaisir de choquer la pudibonderie du prêtre et du gendarme et de dénoncer sur le mode grotesque leur duplicité! Dans l'hospitalière Maison du jouir, Gauguin, entouré de ses amis et de ses œuvres, assaisonnait ses soirées festives du récit des tartufferies et des rodomontades des autorités. Rongé par la syphilis, Gauguin meurt le 8 mai 1903. L'évêque fait enterrer le corps à la va-vite dans le cimetière catholique et fait brûler les œuvres jugées indécentes accrochées aux murs de la case: des photographies pornographiques, mais aussi des peintures à jamais perdues. Le reste sera vendu pour presque rien aux enchères de Papeete dans l'hilarité générale: le gendarme faisant office de commissaire-priseur brise en public la canne de l'artiste à la poignée phallique qualifiée «d'ordure ». Ce même gendarme avait infligé à Gauguin une contravention pour attentat à la pudeur alors qu'il se baignait nu en pleine brousse: c'était en 1891, l'année même de l'arrivée de l'artiste à Tahiti. « La nouvelle Cythère» de Bougainville, puis de Loti, est pour lui une sorte de jardin d'Epicure que l'éloignement et l'isolement préservent de la normalisation des mœurs occidentale, de «toute cette livrée sadique, toutes ces couleurs honteuses et furtives de l'amour chez les civilisés» (Noa Noa). Gauguin a revendiqué toute sa vie une généalogie péruvienne, un métissage qui le poussait à la jouissance sans entraves. Dans sa vie et dans ses écrits d'un érotisme fébrile, il a volontiers pris la pose d'un satyre poursuivant des nymphes candidement lascives au cœur de la nature tropicale; une bonne partie de son œuvre océanienne est obsédée par la figure mythique de la fille-des-îles dont il amplifie la mythologie. Avant même sa mort, Gauguin le métis, le libertaire, le jouisseur a été présenté comme un peintre maudit, un antisocial vivant en paréo au milieu des « sauvages» du bout du monde, et cédant volontiers à « la séduction de l'exemple », selon la formule de Bougainville évoquant le vagabondage sexuel de ses marins à Tahiti. Gauguin à la dérive et déviant est pour nous une construction idéologique de la critique bourgeoise du début du XXe siècle voulant légitimer son ostracisme. Alcoolique, père indigne, raciste, décivilisé, érotomane, initiateur du tourisme sexuel...: cette lecture réactionnaire s'immisce avec ses anachronismes dans « Maison du jouir» était sculpté sur le linteau, et les autres titres sur les panneaux latéraux. Bois de séquoia sculptés et polychromie (1901-1902). Paris, Musée d'Orsay. Paul Gauguin cité par Geoffroy Regnauld, « Les Marquises, nouvel Eden? », L'œil, il Gauguin à Tahiti », Hors série, 2003, p. 54. Sur ordre de l'évêque honni, les sœurs de Cluny imposaient aux parents marquisiens la réclusion de leurs filles jusqu'à l'âge de quinze ans, afin de les protéger de la mauvaise influence de leurs familles.

Paul Gauguin et l'fie du jouir

15

certaines études du début du XXIe siècle affiliées au nouveau puritanisme6. Une façon sans doute pour ces critiques de ramener l'inconnu (Gauguin) au connu, à leurs propres dérives... L'entreprise de démystification veut répandre l'idée que l'œuvre de Gauguin est surévaluée, que son exotisme véhicule surtout des poncifs racistes et misogynes, et que son mode de vie et de penser loin de révolutionner à l'époque les valeurs occidentales, témoigne essentiellement du danger de toute addiction (absinthe, sexe, morphine) et de la dangerosité du pervers pour lui-même et pour les autres. Gauguin ou dérives et déviances 7... Ce qui au départ fait de Gauguin un déviant au sens propre du terme (quelqu'un qui s'écarte de la voie réputée bonne, du chemin reconnu droit), c'est de quitter le sol ferme européen pour un espace fluctuant où la route, toujours à créer, disparaît aussitôt après le passage du navire. Notre étude va d'abord s'attacher à démontrer que la déviance fondamentale de Gauguin, c'est moins son comportement sexuel et ses rébellions successives, que son évasion planifiée de l'Occident intra muros. Avant d'étudier Gauguin sur sa terre du jouir, nous analyserons sa stratégie de l'insoumission et sa pulsion du voyage, cette« terrible démangeaison d'inconnu qui [lui] fait faire des folies »8. Dans une seconde partie, nous étudierons un extrait du livre d'esquisses de Gauguin, Noa Noa: au milieu de gloses ethnologiques et esthétiques et de vantardises sexuelles où il se donne le rôle d'un Pan assiégé par des nymphes, on découvre un récit a priori plus singulier9. Gauguin raconte en effet son désir brutal pour un «jeune homme très simple et très beau» qui marche devant lui sur un sentier indien au cœur de la forêt tahitienne, la hache à la main; ils progressent l'un derrière l'autre vers le centre de l'île pour abattre un arbre de bois de rose dont le sculpteur a besoin. Le garçon qui apparaîtra dans plusieurs tableaux (L 'homme à la hache, MatamoeJO...) devient dans ce récit extatique un androgyne psychopompe qui le fait passer, puis re-naître: le Gauguin européen, vieux, épuisé, meurt définitivement et sa nature authentique de métis herculéen vient sur terre, à Tahiti. Gauguin se fera appeler désormais Oviri (<< sauvage »).
L'histoire de la critique de l'œuvre et de la vie de Paul Gauguin mérite une étude à part entière. Au XXIe siècle, les lectures anachroniques et puritaines viennent surtout des Etats-Unis, avec l'influence que l'on sait sur quelques esprits européens. Lire: Linda Nochlin, « The Imaginary Orient », Art in America, mai 1983; Abigail SolomonGodeau, « Going Native », Art in America, juillet 1989; Nancy Mowell Mathews, Paul Gauguin, an Erotic Life, New Haven et Londres, Yale University Press, 2001... Ne serait-ce que durant son premier séjour à Tahiti (1891-1893), Gauguin a peint soixante-six toiles dont plusieurs chefs-d'œuvre (Manao tupapao, la orona Maria...) et a sculpté de nombreuses statues (Idole à la perle, Idole à la coquille...). Paul Gauguin, Lettre à Emile Bernard, Le Pouldu, août 1889, in Lettres à sa femme et à ses amis, Paris, Grasset, 1946, p. 184. Ce passage est situé p. 112-115 de l'anthologie de Daniel Guérin, Paul Gauguin. Oviri. Ecrits d'un sauvage, Paris, Gallimard, 1974. Notre édition de référence ici sera: Paul Gauguin, Noa Noa, Paris, Editions Mille et Une Nuits, 1998. Cette édition donne le texte intégral du manuscrit, mais sans l'iconographie; le passage est situé p. 34-41. Le texte original de Noa Noa se présente comme un carnet relié de feuillets manuscrits et un montage de peintures à l'aquarelle, de gravures et de photographies. La rédaction a commencé en septembre 1893 durant le dernier séjour parisien, l'ouvrage sera amplifié au fil des ans. Récupéré in extremis en 1904, le livre est conservé au cabinet des Dessins du Louvre. Paul Gauguin, L 'homme à la hache (1891), huile sur to île, 92 x 70 cm. Matamoe, mars 1892, huile sur toile 115 x 86 cm.

JO

16

Bernard Terramorsi

Ce qui dans l'imaginaire fin-de-siècle européen n'est que la mise en scène de l'androgyne décadent et des crimes sexuels associés est ici, au cœur de la forêt tropicale, la célébration d'un rite de passage jubilatoire ouvrant sur la complétude sexuelle et spirituelle. Venant d'une société de l'exclusion, du manque et de la prohibition, Gauguin a la révélation au cœur de sa terre d'adoption d'une

« plénitude additionnelledu sens» Il, du mélange sans incompatibilitédes qualités.
Le métis aux deux cultures et aux deux langues est doté maintenant de deux sexes, deux corps, deux sensibilités complémentaires.

L'évasion vers navenavefenua,

la terre du jouir

Sur le plan pictural, Gauguin est à la fin des années 1880 un artiste reconnu mais essoufflé. Pont-Aven et la Bretagne ne l'inspirent plus. Vincent Van Gogh a sombré dans la folie peu après leur cohabitation tumultueuse en Aries, et leur Atelier du Sud ne verra jamais le jour; on tiendra Gauguin indirectement responsable du suicide du Hollandais Fou en 1890. Les cénacles intellectuels pontifient, les écoles artistiques se jalousent: le peintre, figure déjà essentielle du mouvement symboliste, cache son agacement et ses doutes sous un masque d'arrogance et de provocations vestimentaires et verbales. 11est estimé d'un cercle d'amis et non des moindres (Stéphane Mallarmé, Degas, Van Gogh, Odilon Redon, Octave Mirbeau, Rémy de Gourmont, Ambroise Vollardl2...), mais ses excentricités et son goût pour l'exotisme freinent sa carrière parisienne. Ses œuvres se vendent peu et il vit d'expédients. Gauguin n'avait que deux mois en 1849 quand sa famille émigre au Pérou; il est le petit-fils de Flora Tristan 13, pionnière du socialisme utopique, et son arrièregrand-oncle a été vice-roi du Pérou. Quand il revient à Paris à ('âge de six ans, il ne parle que l'espagnol et le rêve péruvien s'interrompt brutalement. Avant sa majorité, il naviguera encore comme matelot entre la France, le Brésil et le Chili. Plus tard, il partira à Panama et en Martinique en quête de couleurs (1887). C'est ce roman familial de « sauvage du Pérou» étouffé par la vieille Europe qui lui permettra de justifier sa différence et son mal-être en Europe: le voyage vers les Mers du Sud ne sera jamais conçu comme une fuite ni un attrait forcément malsain pour les plaisirs exotiques, mais plutôt comme un énième démarrage déterminé par un retour aux sources trop longtemps différé. Entre le Pérou et les Mers du Sud, Gauguin reste en souffrance. Nombreuses sont ses déclarations fortes où il justifie à la fois son insoumission et son besoin irrépressible d'un ressourcement esthétique:

Il 12

13

Michel Serres, L 'hermaphrodite, Paris, Flammarion, 1987, p. 88. Le Réunionnais Ambroise Vollard est en relation directe avec l'artiste à partir de 1900, il lui poste des versements irréguliers contre des envois tout aussi sporadiques. Vollard détiendra jusqu'à une trentaine d'œuvres de l'artiste: pendant longtemps, sa galerie de la rue Laffite sera le centre des transactions internationales pour la vente et l'exposition des œuvres de Gauguin. L'itinéraire de la révolutionnaire Flora Tristan, grand-mère de Paul Gauguin, mis en regard avec la vie de Gauguin à Tahiti et aux Marquises, est le sujet du roman de

Mario Vargas, Le paradis - un peu plus loin [Elparaiso en la atm esquina], Paris,
Gallimard,2003.

Paul Gauguin et l'île du jouir

17

Pour faire du neuf il faut remonter aux sources, à l'humanité en
enfance.. 00 14.

Je suis et resterai un sauvage [...] dans mes œuvres, il n'y a rien qui surprenne et déroute, si ce n'est ce « malgré moi de sauvage »15. Je fuis tout ce qui est conventionnel, artificiel, habituel [...] tout un choc entre votre civilisation et ma barbarie. Civilisation dont vous souffrez. Barbarie qui est pour moi un rajeunissementl6. Vous trouverez toujours le lait nourricier dans les arts primitifs. Dans les arts de pleine civilisation, rien; sinon répéterI7.

Gauguin a lu les romans coloniaux - et particulièrement Le mariage de Loti conseillé par Van Gogh - ; il lit aussi la presse (Le tour du Monde, Le journal des
Voyages, L'Illustration...) et la propagande de la Société pour la Promotion des Colonies qui fixent et diffusent la mythologie coloniale. Il est fasciné par l'exposition coloniale de 1889 installée sur l'esplanade des Invalides qu'il visite à plusieurs reprises: les temples de Borobudur, d'Angkor-Vat, les danseuses de Java, le village tahitien... Autant de souvenirs qui imprégneront une œuvre qui, à côté des références chrétiennes, fait signe de façon inattendue au bouddhisme et à l'hindouisme. « L'avenir est au peintre des Tropiques })18 lance-t-il dès 1888. Il pense un temps repartir pour les Caraïbes, puis s'intéresse au Tonkin et enfin à Madagascar: il contacte en ce sens la femme d'Odilon Redon qui « est de Bourbon et connaît très bien Madagascar })19.Après l'échec de l'Atelier du Sud en Arles, le projet de l'Atelier des Tropiques à Madagascar l'occupe entièrement: « irrévocablement je vais à Madagascar [...]. Je fonde alors j'Atelier des Tropiques. Viendra m'y trouver qui voudra [...] Je vais vivre libre et faire de l'art })20.Deux mois plus tard il insiste: Ce que je vais faire c'est l'Atelier du Tropique. Avec la somme que j'aurai, je peux acheter une case du pays comme celles que vous avez vues à L'Exposition Universelle [H']. Nous finirons par vivre pour rien. Libres... [...]. Je partirai là-bas et je vivrai en homme soi-disant civilisé pour ne fréquenter que les soi-disant sauvages... 21 Ce mythique Atelier des Tropiques, il l'animera seul. Les amis peintres, les élèves, les compagnons de route vont se défiler les uns après les autres durant les mois précédant son départ. Depuis la Bretagne il écrit enfin à Odilon Redon: Les raisons que vous me donnez de rester en Europe sont plus flatteuses que faites pour me convaincre. Ma résolution est bien prise. [H'] Madagascar est encore près du monde civilisé. Je vais aller à Tahiti et j'espère y finir mon existence. Je juge que mon art que vous aimez n'est
14 15
16 I7

18 19 20
21

Paul Gauguin, Entretien publié par l'Echo de Paris, le 1ermai 1893. Paul Gauguin, Lettre à Daniel de Monfreid, citée par Marc le Bot dans sa préface à Noa Noa, Paris, Editions Assouline, 1995, p. 15. Paul Gauguin, Lettre à August Strindberg, Paris 5 février 1904, in op. cit., p. 301. Paul Gauguin, Diverses choses (1896-98), cité par Louis Meyer, « La découverte de l'Océanie », L 'œi!, « Gauguin à Tahiti ii, Hors série, Paris, 2003, p. 12. Paul Gauguin, Lettre à Emile Bernard, in op. cit., p. 154. Paul Gauguin, Lettre à Emile Bernard, avril 1890, in op. cir., p. 210. Paul Gauguin, Lettre à Emile Bernard, Paris, avri11890, in op. cit., p. 210. Paul Gauguin, Lettre à Emile Schuffenecker, Pont-Aven, juin 1890, in op. cir., p. 214.

18

Bernard Terramorsi
qu'un genne et j'espère là-bas le cultiver pour moi-même à l'état primitif et sauvage. Il me faut le calme [...]. Gauguin est fini pour .. 22 ICI...

Ces multiples déclarations épistolaires montrent que Madagascar puis Tahiti sont des terres d'adoption où sa sauvagerie ne serait plus l'exception mais la règle. Etre « libre », c'est tout à la fois sortir du circuit monétaire, retrouver l'état de nature primordial et la liberté spirituelle et sexuelle. Dès 1887, Gauguin écrit à sa femme:
Ce que je veux avant tout c'est fuir Paris qui est un désert pour l'homme pauvre [...] je reste quelquefois trois jours sans manger, ce qui détruit non seulement ma santé mais mon énergie. Cette demière chose, je veux la reprendre et je m'en vais à Panama pour vivre en sauvage. Je connais, à une lieue en mer de Panama, une petite île, Taboga [... ]23.

Ce n'est pas l'exotisme qui attire Gauguin, c'est au contraire des gens semblables à lui, « le sauvage », et que l'isolement et l'éloignement ont mieux préservé de la corruption occidentale: en ce sens, l'insularité de l'espace d'élection doit renforcer son autonomie, voire son hermétisme. L'Europe est associée au désert, au manque, à la faiblesse, et Gauguin et son art y végètent: la graine d'Indien, de sauvage ne peut germer et pousser en Europe, il lui faut la chaleur maternelle et érotique des forêts tropicales, îles dans l'île. L'île tropicale, et par emboîtement, sa forêt et sa montagne, est ainsi conçue comme une terre nourricière, une mère adoptive chaleureuse qui va fermer les plaies et combler les manques d'une mère européenne sèche et réprobatrice: castratrice. Ainsi, en 1891 quand « le sauvage du Pérou» démarre, il n'a rien d'un touriste: il s'engage dans un voyage généalogique qui doit lui permettre de retrouver ses propres racines mêlées. Mallarmé ne s'y est pas trompé; présidant le banquet d'adieu organisé par les Symbolistes au café Voltaire le 23 mars 1891, il évoque dans son éloge de Gauguin « cette superbe conscience [qui va] se retremper vers les lointains et vers soi-même »24. Gauguin donne des explications à sa femme qui n'éclairent que lui: « Il y a deux natures chez moi: l'Indien et la sensitive. La sensitive a disparu ce qui permet à l'Indien de marcher tout droit et fermement »25.Ce qui pour l'idéologie dominante marque la déviance de l'artiste témoigne plutôt de la création d'une voie de passage originale dans un univers jusque-là aporétique. Gauguin ne dévie pas: parvenu à une impasse, il se crée un passage, s'ouvre une voie et marche droit vers un pays d'adoption où il renaîtra fort et pur. La construction de l'Atelier des Tropiques est une restauration de lui-même, l'artiste se libère du pouvoir pour gagner la puissance... L'Europe (le pouvoir de l'argent et de l'Administration) lui a pris son énergie en contrariant ses désirs, son activité artistique et en l'obligeant à se disséminer. L'Océanie a pour lui la faculté

22 23

24 25

Paul Gauguin, Lettre à Odilon Redon (1890), in op. cil, p. 373-74. Paul Gauguin, Lettre à Mette, Paris, avril 1887, in op. cil, p. 113. C'est l'auteur qui souligne. Cité par David Sweetman, Les vies de Gauguin, Paris, Belfond, 1993, p. 284. Nous soulignons. Paul Gauguin, Lettre à Mette, février 1888, in op. cil, p. 142.

Paul Gauguin et l'île du jouir

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de le restaurer, cette énergie perdue est indissociablement artistique et sexuelle. L'Europe le réduit à l'impuissance, l'Océanie va l'élever au rang des puissants26 :
Nous sommes destinés (artistes, chercheurs, penseurs) à périr sous les coups du monde [...]. Ils n'auront pas ma peau. [...] L'Occident est pourri en ce moment et tout ce qui est hercule peut comme Antée prendre des forces nouvelles en touchant le sol de là-bas... 27

Il faut lire à la lettre la référence mythologique gréco-latine et la relier à la traduction tahitienne de l'artiste: nave nave ftnua. Gauguin est un hercule, un

surhomme - le plus souvent il dira un « Indien », un «sauvage»

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possède comme le demi-dieu une puissance hors du commun et qu'il accepte la souffrance, les épreuves comme une purification. Or cet hercule, par essence invincible, est vidé de ses forces pour avoir combattu sans relâche les monstres, tous ceux qui ont fait obstacle en Europe à la réalisation de son art et de ses désirs. Mais cette vulnérabilité a une autre cause décisive: le déracinement du « sauvage du Pérou ». Le géant Antée était le fils de Gaia, la déesse primordiale qui personnifie la Terre; son invincibilité lui venait de sa mère, de sa terre, de la Terra Mater: quand un adversaire parvenait à le faire chuter, Antée se relevait aussitôt car il avait touché terre, trouvé en sa mère un appui: plus douce était la chute... Pour Antée, être à terre n'était pas une défaite, c'était au contraire trouver le soutien fondamental. L'iconographie antique montre souvent le géant Antée en train de combattre Hercule (Héraklès): ce dernier soulèvera Antée de terre et celui-ci, enlevé à sa mère, privé d'appui, succombera aussitôt. « Tout ce qui est hercule peut comme Antée.. .». Qui peut le plus peut le moins: Gauguin est un hercule doublé d'un Antée, un hercule « à terre» (<< suis je par terre, mais pas encore vaincu [...] je suis un sauvage »28) qui sait pouvoir trouver l'invincibilité « là-bas », c'est-à-dire à Tahiti. Gauguin, tel Antée, va retrouver son énergie en touchant. terre, en mettant pieds sur l'île: Terre! Terre !... Tahiti, ce n'est pas le Pérou, mais bien la terre mythique d'une renaissance attendue: le germe, l'énergie, l'enfant, l'homme, l'artiste vont tous trouver en Tahiti la terre mère régénératrice. Ainsi, Gauguin sera élevé par Tahiti. « La nouvelle Cythère» devient ainsi la mère de toutes les îles et la terremère: source de vie et de plaisirs, du plaisir d'être sur terre. La confusion délibérée de la femme et de l'île, du sexe et de la création vient de là: « Ce que je fais ici, je n'ose en parier tellement mes toiles m'épouvantent... »29.Tahiti est à la fois maternelle et vénérienne30 : l'île mythique et pourtant là lui offre un retour à la nature, un regressus ad uterum, et parallèlement le transforme en démon érotique
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parce qu'il

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Image et inquiétude similaires déjà dans « Le bateau ivre» d'Arthur Rimbaud (1884) : « l'ai vu des archipels sidéraux! et des îlesIDont les cieux délirants sont ouverts au vogueur/-Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t'exiles/Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur? » (nous soulignons chaque fois). Paul Gauguin, Lettre à Emile Bernard, Paris, juin 1890, in op. cit., p. 217. Paul Gauguin, Lettre à Charles Morice, Atauana, avril 1903, in op. cit., p. 368. Il meurt quelques semaines plus tard. Paul Gauguin, Lettre à Servier, Tahiti, 25 mars 1892. Sur le sexe et l'effroi chez Gauguin, voir notre lecture de L'esprit des morts veille (Manao tupapao, 1892), « Portraits d'un revenant de poids. Un aperçu du cauchemar en peinture », in Le cauchemar: Mythologie, Folklore, Arts et Littérature, B. Terramorsi (éd.), Paris, SEDES, 2003, p. 109-138.

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Bernard Terramorsi

poursuivant des nymphes complices. A Tahiti, Gauguin devient grand. L'île est la terre énergisante qui va permettre à un Gauguin à terre de se relever plein de vigueur et de se saisir (par la peinture, la sculpture, le sexe) des Eve polynésiennes: les peindre et les prendre d'un même élan créateur3l. Nave nave fenua, titre tahitien attribué par Gauguin à plusieurs de ses œuvres, est en ce sens remarquable. La critique a traduit de façon édulcorée par « Terre délicieuse », ou encore par « Femme tahitienne ». Nave signifie « plaisir, délice », et fenua «terre », mais aussi « attachement, cordon ombilical, femme ». Hiriata Millaud, chercheur polynésien dont nous suivons les analyses philologiques, explique que la duplication de nave dans la formulation de l'artiste, exprime « la jouissance, le plaisir extrême» ; et de proposer comme traductions littérales du titre: « merveilleuse est la terre/l' attache/la féminité », ou encore« Plaisirs/délices de la terre/du lien/de la femme »32. Pour être au plus près de la langue de Gauguin, nous traduirons nave nave fenua par terre du jouir. Celui qui baptisera finalement son Atelier des Tropiques La Maison du jouir croit qu'en touchant terre en Océanie, il va devenir un géant et aussi un enfant du pays: une volonté de puissance, qui va de pair avec un fantasme de régression fœtale exposé comme tel dans plusieurs œuvres33. Entre 1892 et 1893, l'artiste aura pour compagne une jeune Tahitienne qui l'initie aux us et coutumes de l'île et qui sera aussi son modèle; il évoque leur vie commune dans Noa Noa34 et l'on comprend combien cette relation fut déterminante. Or cette adolescente se nommait Teha'amana, qui signifie «donneuse de forces» en tahitien...35 L'hercule impuissant est comme Antée revigoré dès qu'il touche terre et pénètre dans l'île donneuse de force. Gauguin, évadé de l'Europe castratrice, trouve en l'île et en elle la donneuse de forces. Les trois compagnes fixes qui partagèrent tour à tour la vie de Gauguin (Teha'amana, Pau'ura et Vaeoho) étaient très jeunes; dans la mentalité profonde de l'artiste, mettre pied à Tahiti c'est abandonner son identité de vieil européen, « moi presque un vieillard »36,comme une chrysalide inutile, et vivre une cure de jouvence dans « l'immense nature maternelle »37.Gauguin devient tour à tour un géant et un enfant... du pays. La volonté de puissance s'associe à un fantasme de

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Le romancier péruvien Mario Vargas Llosa a mis en scène cette nature panique de Hiriata MilIaud, « Les titres tahitiens de Gauguin », in Gauguin, Tahiti-Marquises, Papeete, Somogy Editions, 2003, p. 86. Voir la gravure sur bois Elle pense au revenant (1893-94), Paris, Musée du quai Branly, qui reprend le personnage de l'adolescente ambiguë de L'esprit des morts veille, mais couchée cette fois-ci en position fœtale. La même image est reprise sur un feuillet de Noa Noa, sous la représentation d'un couple en train de faire l'amour au cœur d'une plante, peut-être une fleur fermée de Lotus symbole du germe de la création (p. 75 du manuscrit original). Le couple formé par Gauguin et Teha'amana, qui a le don d'ulcérer la critique bien pensante jusqu'à aujourd'hui, est une réplique délibérée du couple fictif formé par Rarahu et Loti dans Le mariage de Loti, un roman que Gauguin voulut réaliser dans sa propre vie quotidienne à Tahiti. Sur le rôle attribué par Gauguin à Teha'amana dans la genèse du tableau fantastique Elle pense à l'esprit des morts (Manao tupapao), voir Bernard Terramorsi, « Portraits d'un revenant de poids », op. cit. Paul Gauguin, Oviri, op. cit., p. 120. Noa Noa, op. cit., p. 39.

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l'homme et l'œuvre, dans son romanLe paradis - unpeu plus loin, op. cit.

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Paul Gauguin et l'île du jouir

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« rajeunissement »38, de régression infantile. Gauguin sollicitera cette opposition Europe/Tahiti, répétition/nouveauté, vieux/jeune, impuissance/priapisme... à chaque nouvelle liaison. De fait, c'est en termes similaires qu'il évoque Téha'amana la vahiné et Jotepha l'androgyne, rencontrés à quelques mois d'intervalle:
La civilisation s'en va petit à petit de moi [...]. J'ai toutes les jouissances de la vie libre, animale et humaine. J'échappe au factice, j'entre dans {a nature. [...] Alors commença la vie pleinement heureuse [...] Je m'étais remis au travail [...] L'or du visage de Tehura inondait de joie et de clarté l'intérieur du logis et le paysage alentour. [...] Paradis tahitien, nave nave ftnua [...]. Je suis embaumé d'elle: Noa Noa ! [rencontre de la vahiné Teha'amana]39. Bien mort en effet désormais le vieux civilisé [...] Jotepha et moi [...] tranquilles et joyeux [...] Noa Noa! [...] respirer chaque fois plus fort le parfùm de la victoire et du rajeunissement [rencontre du garçon Jotepha]40.

Là où beaucoup ne veulent voir que le parfum du scandale, nous lisons la célébration de l'odorat (noa noa...) comme communication primordiale, hors langage, avec le corps maternel et l'enfant du pays, fille ou garçon. Etre sauvage, être artiste, être un hercule doublé d'Antée, c'est vivre dans la jeunesse éternelle au contact de la terre-mère: c'est vivre en naifet en natif, loin du logos et au cœur des sensations. Une vie d'esthète. Sur la terre du jouir, Gauguin trouve l'enfance de l'art, le primitivisme, l'énergie d'un géant de la peinture et d'un faune: le« plaisir de sentir le Divers» selon la belle formule de Victor Segalen41. La lecture de la lettre de Gauguin, puis du titre Nave nave ftnua et du patronyme de sa première compagne, a permis de comprendre que Gauguin est venu sur terre en pénétrant dans l'île. Antée et Gaia, Gauguin et Teha'amana, Tahiti Terra Mater, nave nave fenua : l'artiste atteint ces années-là le sommet de son art, la pleine jouissance de ses capacités. Il « pénètre la nature» : il fait des tableaux et des sculptures, ilfait l'amour, Te Faruru42. Un élément biographique mérite encore notre attention. Peu avant son décès, l'artiste défendra des Marquisiens accusés d'ivrognerie: arrivé habillé en paréo au tribunal où il devait assurer leur défense, il est récusé pour tenue indécente. Gauguin sera condamné à trois mois de prison et 500 francs d'amende: la mort (la mise en terre marquisienne) lui permettra d'échapper à la condamnation. Quelques semaines avant de mourir, il écrira à Charles Morice une lettre digne du petit-fils de Flora Tristan:
Si nous sommes vainqueurs la lutte aura été belle et j'aurai fait une grande œuvre aux Marquises. Beaucoup d'iniquités seront abolies [...]. Je suis par terre, mais pas encore vaincu. L'Indien qui sourit dans le supplice est-il vaincu? [...] Tu t'es trompé un jour en disant que j'avais
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Ibid.,

p. 40-41.

40 41 42

Ibid., p.57 (nous soulignons). Dans Noa Noa, Gauguin transforme le nom de Teha'amana en Tehura. Ibid., p. 40-41 (nous soulignons). Victor Segalen, Essai sur {'exotisme, Paris, Fata Morgana, 1978, p. 44. Te Faruru (Faire ('amour), xylographie pour Noa Noa (1893-94), 35,6 x 20,3 cm, Art Institut of Chicago.

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tort de dire que je suis un sauvage. Cela est cependant vrai, je suis un sauvage. Et les civilisés le pressentent car dans mes œuvres il n'y a rien qui surprenne, déroute, si ce n'est ce« malgré-moi-de-sauvage» [...t3.

Ainsi navenave fenua ne lui a pas restitué seulement l'énergie créatrice et sexuelle, elle lui a donné aussi la force de se dresser contre le pouvoir colonial qui s'accapare la terre du jouir pour en faire un pays civilisé: c'est-à-dire un espace où l'on prohibe le sexe, l'alcool, les coutumes et la religion traditionnelle, au profit de l'évangélisation forcée et de la criminalisation des comportements. Gauguin, enfant du pays adopté, a défendu la terre qui a restauré sa nature, et combattu les autorités coloniales qui le dénaturaient.

L'androgyne à la hache ou « le parfum de la victoire et du rajeunissement»

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La critique est généralement embarrassée par ce récit de l'afflux brutal d'une pulsion homosexuelle face à Jotepha, un jeune Tahitien au corps sculptural. Biographes et analystes de l'œuvre voient là une contradiction, voire une incompatibilité avec les habituelles vantardises sexuelles du peintre:
Toutes les nuits des gamines endiablées envahissent mon lit45. Je voyais bien des jeunes femmes à l' œil tranquille, de pures Tahitiennes [...], toutes veulent être prises à la mode maorie (mau, « saisir») sans un mot, brutalement; toutes ont en quelque sorte le désir du viol46. Tahiti est toujours charmante, ma nouvelle épouse se nomme Pahura, elle a quatorze ans, elle est très débauchée [...]. Et finalement, je continue à peindre des tableaux d'une grossièreté répugnante... 47

La lecture attentive des œuvres et des essais montre que ce récit de l'androgyne à la hache n'est en rien une singularité ou un dérapage ponctuel de l'artiste; il témoigne de l'acceptation croissante et jubilatoire d'une sensibilité bisexuelle tenue pour le degré ultime d'une initiation rituelle au sein de la terre-mère tahitienne. Nous citerons en ce sens deux exemples parmi d'autres, parallèles à celui du fameux récit. Gauguin, arrivé depuis peu à Tahiti, écrit dans une lettre à sa robuste femme danoise: « Toi qui aimes les beaux hommes, ils ne manquent pas ici, bien plus grands que moi et membrés comme des hercules »48.Jeux de masques à plusieurs niveaux: ne pouvant pas dire à son épouse que l'île est pleine de filles sculpturales et qu'il y goûte jusqu'à satiété, Gauguin inverse les rôles et parle de son désir à elle, du désir de sa femme pour des hommes plus virils que lui. Mais le procédé dépasse la banale duplicité du conjoint infidèle; le peintre qui a écrit ailleurs être un hercule en quête d'énergie, laisse passer inconsciemment dans cette lettre son

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Paul Gauguin, Paul Gauguin, Paul Gauguin, Paul Gauguin, Ibid., p. 149. Paul Gauguin,

Lettre à Charles Morice, Atuana, avri11903, in op. cit., p. 369. Noa Noa, op. cir., p. 41. Lettre à Monfreid, novembre 1895, Tahiti, in Oviri, op. cir., p. 144. Noa Noa, op. cir., p. 28. Lettre à Mette, Tahiti, juillet 1891, in op. cir., p. 251.