Les résistances carcérales, du comment au pourquoi

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Cette recherche porte sur les résistances opposées par les détenus au système carcéral. Partant d'une expérience de l'enfermement, l'auteur propose une analyse pluridisciplinaire (droit, sociologie, psycholologie, psychiatrie, philosophie) tentant de rendre son regard d'usager sur cette institution et son milieu. Il est convaincu que les résistances sont déterminantes et essentielles pour l'évolution de la condition pénitentiaire et le devenir des condamnés.
Publié le : lundi 1 octobre 2012
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EAN13 : 9782296507753
Nombre de pages : 622
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Les résistances carcérales, Loup Noali
du comment au pourquoi
Cet ouvrage est issu d’une recherche portant sur les résistances opposées par les détenus
au système carcéral. Partant d’une expérience de l’enfermement, l’auteur propose ici
un travail original à un double titre : par son approche pluridisciplinaire empruntant
à la sociologie, à la psychologie, à la psychiatrie, à la philosophie autant qu’au droit
strictement entendu, il a tenté de rendre son regard du dedans, soit celui de l’usager, sur Les résistances carcérales, une institution et un milieu qui ont inspiré de multiples écrits autobiographiques, sans
parler de fctions. Mais, par son vécu comme par sa démarche, Noali peut se revendiquer,
quant à lui, de la tradition de l’école nord-américaine de la convict criminology, ce qui du comment au pourquoi
est nouveau en France.
À ce titre, la présente réfexion pose sans doute la question de l’objectivité du chercheur
longtemps en situation d’observation participante contrainte, soit de partie prenante au Une approche juridique et pluridisciplinaire
système étudié. Mais si l’objectif était justement au départ de tenter de se distancier par
une forme de résistance élaborée visant, au-delà des murs et du temps de la peine, la
délivrance, l’ambition est devenue plus fondamentalement au fl du temps de montrer que
les résistances carcérales constituent un phénomène aussi lourdement affecté par le passé
des prisonniers que par les conditions de l’enfermement pénal, lesquelles aboutissent à
les cultiver par l’emprise exercée sur les corps et les esprits des reclus.
Si, en dépit des avancées sensibles de la normalisation – sur le long terme du
moins – et des intentions de l’institution pénitentiaire, une telle culture s’avère assez Préface de Martine Herzog-Evans
souvent négative, l’auteur défend cette conviction que les résistances en cause sont en Postface de Reynald Ottenhof
fait déterminantes et même essentielles, non seulement pour l’évolution de la condition
pénitentiaire, comme le montre l’histoire récente de l’institution, mais aussi bien pour
le devenir des condamnés – et notamment la désistance du crime – si elles peuvent
toutefois être positivement cultivées. Le travail présenté ici a l’ambition de nourrir la
réfexion sur un sujet largement tabou, mais plus que jamais à l’ordre du jour.
Loup NOALI est docteur en Droit privé et en sciences criminelles de l’Université
de Nantes. Auteur de six publications internationales, dont cinq sur la prison (quatre
in Revue Internationale de Criminologie et de Police Technique et Scientifque et une in
Champ pénal), il a collaboré à La prison dans la ville (Erès) sous la direction de Martine
Herzog-Evans, qui a également dirigé sa recherche doctorale et préfacé ce travail.
ISBN : 978-2-296-99628-1
54 e
LOGIQUES
JURIDIQUES
Les résistances carcérales,
Loup Noali
du comment au pourquoi




















































Les résistances carcérales,
du comment au pourquoi



















Logiques Juridiques
Collection dirigée par Gérard Marcou

Le droit n'est pas seulement un savoir, il est d'abord un ensemble de rapports et pratiques que
l'on rencontre dans presque toutes les formes de sociétés. C'est pourquoi il a toujours donné lieu
à la fois à une littérature de juristes professionnels, produisant le savoir juridique, et à une
littérature sur le droit, produite par des philosophes, des sociologues ou des économistes
notamment.
Parce que le domaine du droit s'étend sans cesse et rend de plus en plus souvent nécessaire le
recours au savoir juridique spécialisé, même dans des matières où il n'avait jadis qu'une
importance secondaire, les ouvrages juridiques à caractère professionnel ou pédagogique
dominent l'édition, et ils tendent à réduire la recherche en droit à sa seule dimension positive. A
l'inverse de cette tendance, la collection Logiques juridiques des Éditions L'Harmattan est
ouverte à toutes les approches du droit. Tout en publiant aussi des ouvrages à vocation
professionnelle ou pédagogique, elle se fixe avant tout pour but de contribuer à la publication et
à la diffusion des recherches en droit, ainsi qu'au dialogue scientifique sur le droit. Comme son
nom l'indique, elle se veut plurielle.

Dernières parutions

Marc FRANGI, Le Président de la République. Arbitrer, diriger, négocier, 2012.
Sacha NESTOROVIC, L’assistance électorale multilatérale. Promouvoir la paix pour
la démocratie, 2012.
Nora SEDDIKI-EL HOUDAIGUI, Arbitrage commercial international au Maghreb.
Droit et pratiques, 2012.
Marc FRANGI, Le Président de la République, 2012.
Pablo Andrés ARELLANO ORTIZ, Universalisme et individualisme dans le régime des
retraites, L’exemple du Chili, 2012.
Jean-Barthélémy MARIS, La structuration du marché européen de l’armement, 2012.
Boris BARRAUD, Repenser la pyramide des normes à l’ère des réseaux, Pour une
conception pragmatique du droit, 2012.
Romain RAMBAUD, Le droit des sondages électoraux, 2012.
Étienne MULLER, Les instruments juridiques des partenariats public-privé, 2011.
Bin LI, Entre droit humain et droit du commerce, La protection de la propriété en
Chine, Tome 2, 2011.
Bin LI, Légitimité, légalité et effectivité, La protection de la propriété en Chine, Tome
1, 2011.
Remus TITIRIGA, La comparaison, technique essentielle du juge européen, 2011.
Norma Caballero GUZMAN, Les codes des impôts en droit comparé, 2011.
Catherine LOGÉAT, Les biens privés affectés à l’utilité publique, 2011.
Richard GAUDET, L’ingénierie patrimoniale des PME, 2011.
François-Xavier MILLET, Le contrôle de constitutionnalité des lois de transposition.
Etude de droit comparé France-Allemagne, 2011.
Georges LABRECQUE, Les différends territoriaux en Amérique Latine, 2011.
Loup Noali








Les résistances carcérales,
du comment au pourquoi

Une approche juridique et pluridisciplinaire






Préface de Martine Herzog-Evans
Postface de Reynald Ottenhof














































© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-99628-1
EAN : 9782296996281
A mon père,
Grand résistant
Qui jamais ne parla de ses combats.

A M. le Professeur Reynald Ottenhof
Sans qui cet ouvrage n’aurait sans doute pas
vu le jour.

A toutes celles et à tous ceux
Qui, où qu’ils soient et qui ils soient,
se refusent à vivre couchés.



























LISTE DES PRINCIPALES ABREVIATIONS

A. A. S Auteurs d’Agressions Sexuelles
A. J. D. A. Actualité Juridique de Droit Administratif
AJpénal Actuique pénal
A. N. Assemblée Nationale
A. P. Administration Pénitentiaire
C. A Cour d’Appel
C. A. A. Cour Administrative d’Appel
C. A. P. Commission de l’Application des Peines
C. D. Centre de détention
C. E. Conseil d’Etat
C. E. D. H. Convention Européenne de Droits de l’Homme
C. J. D. Centre de Jeunes Délinquants
C. P. Centre pénitentiaire
C. P. P. Code de Procédure Pénale
C. R. P. Crédit de Réduction de Peine
C. S. P. Code de la Santé Publique
D. A. P. Direction de l’Administration Pénitentiaire
D. D. H. C. Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen
D. P. S. Détenu Particulièrement Signalé
E. N. A. P. Ecole Nationale de l’Administration Pénitentiaire
E. R. I. S. Equipe Régionale d’Intervention et de Sécurité
GENEPI Groupement Etudiant National d’Enseignement aux Personnes Incarcérées
G. I. P. Groupe d’Intervention sur les Prisons
J. A. P. Juge de l’Application des Peines
J. R. L. C. Juridiction Régionale de la Libération Conditionnelle
M. A. Maison d’Arrêt
M. J. Ministère de la Justice
N. L. P. Nouvelle Loi Pénitentiaire
O. I. P. Observatoire Internationale des Prisons
P. E. P. Projet d’Exécution des Peines
Q. I. Quartier d’Isolement
Q. H. S. Quartier de Haute Sécurité
R. D. Recueil Dalloz
R. D. P. S. C. Revue de Droit Pénal et de Science Criminelle
R. F. D. A. Revue Française de Droit Administratif
R. P. E . Règles Pénitentiaires Européennes
R. P. S. Réduction de Peine Supplémentaire
R. I. C. P. T. S. Revue Internationale de Criminologie et de Police Scientifique et Technique P. T. Revue Innale deinologie et de Police Technique
R. F. S. Revue Française de Sociologie
R. P. D. P. Revue Pénitentiaire et de Droit Pénal
R. P. S. Réduction de peine supplémentaire
R. S. C. D. P .C. Revue de Science Criminelle et de Droit Pénal Comparé D. P. Revue de Scieninelle et de Droit Pénitentiaire
S. C. E. R. I. Service de communication des Etudes et des Relations Internationales
S. M. P. R. Service Médico-Psychiatrique Régional
S. P .I . P. Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation
S. P. A. Substance Psycho-Active
S. S. J. Suivi Socio-Judiciaire
T. A. Tribunal Administratif
T. A. P. Tribunal d’Application des Peines
8


Préface
_________

Monsieur Loup Noali nous offre ici une œuvre atypique. Atypique par sa
pluridisciplinarité. Certes, le criminologue se doit d’être pluri – ou plutôt trans –
disciplinaire. Toutefois, M. Noali va au-delà de ce registre classique et mêle
anthropologie, littérature, philosophie, droit, histoire, et bien d’autres sources
encore, parfois en forme de patchwork, toujours néanmoins avec son compas en
tête : étudier la résistance carcérale de manière positive. Ce « verre à moitié plein »
est d’ailleurs une deuxième des particularités du travail de M. Noali, laquelle se
situe dans une filiation partielle et non revendiquée à la méthode dite de
l’« appreciative inquiry » qui, au lieu de se pencher sur ce « qui ne va pas », est
difficile, douloureux, s’attache à décrire ce qui, au contraire, est positif, méthode
appliquée à des corps de métier (v. C.M. Elliott, Locating the Energy for Change : A
Practitioner’s Guide to Appreciative Inquiry, Winnipeg, IISD, 1999 et Liebling, C. M.
Elliott et D. Price, ‘Appreciative Inquiry and Relationships in Prison’, Punishment
and Society, vol. 1(1), 1999, pp. 71-98) et notamment celle de surveillant de prison
(A. Liebling, Prisons and their moral performance, Clarendon Press, 2004 – voir
nd
aussi The Prison Officer, 2 ed., 2011).

Comment résiste-t-on à l’abominable état de détenu, à la prison, à ses contraintes
et ses absurdités, au sentiment de culpabilité, à la douleur? M. Noali nous en
donne de nombreuses sources académiques (sans oublier l’école de la résilience);
mais, et c’est là encore œuvre atypique, il le fait depuis l’intérieur. La proximité
considérable de l’auteur avec son sujet pourrait certes lui être reprochée : quelle
objectivité, quelle lucidité peut-il prétendre avoir, alors qu’il a vécu de l’intérieur
l’incarcération et a dû lui-même emprunter l’un des chemins résilients dont il fait
état dans son œuvre ? Toutefois, à la question « d’où parlez-vous ?», M. Noali
répond finalement « de dedans et alors ? ». Il peut à cet égard se revendiquer
d’une tradition nord-américaine dite des « convict criminologists » (v. notamment
le fondateur J. I. Ross et S. C. Richard, Convict Criminology, Wadsworth, 2003 et le
site internet : http://www.convictcriminology.org/) laquelle a fait d’une prétendue
faiblesse épistémologique une force, dont elle sait s’expliquer. De son point de vue,
nul ne peut comprendre et la prison et ses reclus d’une manière aussi juste et aussi
fine que ceux qui ont fait le double chemin de l’incarcération et des études
universitaires. Leurs travaux le montrent d’ailleurs, des « détails » qui échappent
aux académiques sont au contraire soulignés comme essentiels, par exemple quant
aux difficultés auxquelles font face les anciens détenus lors de leur élargissement
(J. I. Ross et S. C. Richard, Beyond Bars. Rejoining Society after Prison, Alpha, 2009).
M. Noali est bien dans ce registre-là dans le choix même de son sujet : si
l’universitaire sait traiter de la violence de l’incarcération (par ex. P. Scraton et J.
McCulloch (dir.), The violence of incarceration, Routlege, 2009 ou A. Liebling et S.
9
Maruna (dir.), The Effects of Imprisonment, Willan publishing, 2005), il n’aurait sans
doute pas songé à se demander comment on lui résiste de l’intérieur (voir
cependant E. Goffman, Asylums. Essays on the social situation of mental patients
and other inmates, Anchor Books, 1961).

La France ne connaissait pas encore d’écrits académiques produits par des anciens
reclus. Toutefois, elle s’est après tout déjà essayée à des travaux trouvant leur
source dans une immersion complète avec Chauvenet et alii (A. Chauvenet, F. Orlic
et G. Benguigui, Le monde des surveillants de prison, PUF, 1994), lesquels avaient
travaillé en tant que surveillants durant six mois. En somme, tandis que les
chercheurs académiques se rapprochent du terrain précisément pour bénéficier
d’une subjectivité qu’ils n’ont pas suffisamment, M. Noali lui, a emprunté le chemin
inverse consistant à partir du réel qu’il connaissait parfaitement pour
l’intellectualiser et acquérir plus d’objectivité. Cette mise à distance, curative,
comme il l’explique lui-même, croise finalement le chemin du chercheur classique,
qu’il est devenu avec la présente œuvre.

Reste que contrairement aux convict criminologists, M. Noali ne revendique pas de
façon militante son parcours et son positionnement singulier. Il se borne à en faire
très discrètement état – mais, avant tout, à en faire profiter le lecteur.

J’ai eu l’honneur d’être la directrice de la thèse de M. Noali et avant cela, de son
mémoire de troisième cycle. M. Noali aura été un doctorant modeste et
industrieux. S’il a traversé les inévitables périodes de doute et de découragement
de tout doctorant, celles-ci ont pris un relief particulier du fait de son parcours :
aije les compétences nécessaires, suis-je assez académique, ai-je les bonnes
références ; ai-je le bon cadre théorique s’est-il constamment inquiété. Si j’ai alors
joué mon rôle classique de directrice de thèse et quant à la forme et quant au fond,
je l’ai sans cesse aussi recentré sur son objet et confirmé dans sa légitimité et
capacité. La chose était d’autant plus aisée que M. Noali avait un talent certain
pour l’écriture. En outre, dès lors que sa thèse n’avait pas pour objet de le destiner
à un poste d’enseignant-chercheur, nous avons bénéficié du confort fort
appréciable de n’être point limités par les contraintes universitaires classiques
quant au plan, aux discours ou à la « monodisciplinarité » hélas ambiante.
Sortant difficilement de mon rôle de directrice de thèse, j’ai depuis la soutenance,
demandé à M. Noali de reprendre ses recherches en profitant de son
positionnement atypique, pour explorer notamment la question de la désistance
depuis « l’intérieur ». Je ne désespère pas de voir l’auteur reprendre, même
modestement, le chemin aride de la recherche de terrain. Il a encore beaucoup à
dire.


Martine Herzog-Evans



10
“ They (the exconvicts professors) do not write merely for vitae
lines, promotions, or tenure. They write so that one day the
ghosts will sleep.” (Ross & Richards, 2002, 6)
«… l’observation, pour ainsi dire, n’exige pas d’avoir des
yeux ; c’est avoir un point de vue, une perspective, être capable
de proposer une distinction pour désigner un objet, etc. Dès
lors, préciser qui observe, c’est préciser la source du point de
vue et non seulement indiquer l’informant ou la position sociale
à partir duquel nous saisissons l’information. Car, dans cette
hypothèse, je situe peut-être le sujet dans son contexte, mais je
ne situe pas pour autant la connaissance qu’il transmet. »
(Pires, 2004, 182)

Introduction

1A l’instar de l’exercice d’une force physique sur un corps matériel , toute
contrainte – qu’elle procède de la loi, d’une institution, des individus ou des
choses - génère ordinairement en réponse des résistances de la part de ceux
qui la subissent. Une résistance appelle naturellement une résistance dans la
mesure où elle crée un obstacle à l’action qui exprime, avec la vie, une
aspiration naturelle à l’apparition au monde.
Après une réflexion préalable sur le concept de résistance, seront esquissées
les spécificités des formes d’opposition ou de défense développées par les
2personnes détenues . Une telle approche devrait permettre de dégager les
grandes lignes d’une problématique de nature à préciser le contenu de notre
étude. Notamment son objet, à savoir la mise en évidence, contre toute
apparence, d’une positivité virtuelle des résistances carcérales et, partant,
l’intérêt de leur culture pour le droit, l’institution pénitentiaire, la population
pénale et, plus généralement, pour la société. Un certain nombre d’aspects
méthodologiques liés à la fois au champ particulier de notre recherche et à
notre statut au moment où ce travail fut entrepris, soit, à ce stade, d’une
3observation participante contrainte , termineront notre avant-propos.


1 Principe physique de l’action et de la réaction en vertu duquel la force exercée par un corps
A sur un corps B est égale et opposée à celle que B exerce sur A.
2 Notre étude n’envisagera que de façon incidente les résistances déployées par les personnels
de surveillance en partie à la source et/ou en réponse à celles des personnes détenues.
3 Stricto sensu, elle consiste pour l’enquêteur à s’immerger volontairement dans un milieu
pour en saisir la vie in situ, l’observation participante supposant « une recherche caractérisée
par une période d’interactions sociales intenses entre le chercheur et ses sujets, dans le
milieu de ces derniers. » (Bogdan & Taylor, 1975). Il ressort d’une telle définition que
l’enquêteur s’implique artificiellement pour un temps le plus souvent très limité. Tel n’était
pas notre situation comme détenu. En l’espèce, il y avait en fait « participation complète par
opportunité où le chercheur met à profit « l’opportunité » qui lui est donnée par son statut
déjà acquis dans la situation. Le chercheur, ici, est d’abord membre de la situation. »
(Lapassade)
11
Anatomie d’un concept
Au plan de l’étymologie, le mot résister vient du latin «re-sistere», signifiant
littéralement se tenir debout. Sta, sa racine indo-européenne, traduit déjà
cette idée, mais aussi celle de se tenir dressé, sur ses gardes. Des définitions
multiples de la résistance ont été proposées. Pour Furetière, elle est causale
consistant à « s’opposer à la violence de quelque chose ». Biet donne une
formule plus complète selon qui « résister c’est aussi prolonger un état de
défense, faire qu’il dure longtemps, avoir la force de supporter quelque
chose, qu’on soit un homme ou une poutre, afin de conserver en l’état un
édifice ou une valeur. Résister n’est donc a priori ni se rebeller, ni engager
une action transformatrice, au contraire, c’est tenter de préserver un état
antérieur en réagissant à un mouvement qui vient briser ou menacer l’état
4des valeurs préexistantes car « … La résistance n’a pas vocation à
bouleverser un état des choses, mais à tenter de préserver des valeurs
5anciennes, archaïques et considérées comme légitimes… »
Selon la définition générale du dictionnaire Larousse, la résistance se définit
comme

1. Action de résister, de s’opposer à quelqu’un, une autorité.
2. Capacité à résister à une épreuve physique ou morale.
3. Psychanalyse : Manifestation de refus du sujet de reconnaître des
contenus inconscients.
4. Propriété d’un corps de résister, de s’opposer aux effets d’un agent
extérieur. Résistance des matériaux : partie de la mécanique appliquée
ayant pour objet l’évaluation des contraintes et des déformations subies par
une structure sous l’action de forces extérieures données.
Selon la micro psychanalyse, les résistances du sujet sont des « Forces
d’inertie empêchant le retour du refoulé, la remémoration et la mise en
6conscience, la perlaboration et la prise de conscience. »
De ces diverses définitions il ressort que la résistance ne serait pas
essentiellement révolutionnaire mais, au contraire, plutôt conservatrice dans
son essence.
Si nous nous tournons du côté de la physique des solides, la résistance
apparaît comme une réaction automatique et quasi naturelle. Il s’agit en effet
d’une force opérant en réaction, réponse mécanique à une force contraire,
avec pour résultat au final, soit d’y céder, soit de la compenser ou de
l’atténuer. Le corps objet de résistance peut être mobile ou statique. Une
telle réaction implique une énergie précisément quantifiable dont la mesure
permet de déterminer l’intensité, l’impact et la direction de la force mise en
oeuvre.

4 in Zancarini & al., 1999, 153.
5 Ibid.
6 Fanti, Codoni & Lysek, 1983.
12
Le cas de la pesanteur entraîne ainsi sur un corps l’application mécanique
d’une force opposée rigoureusement égale à celle de son point de chute.
S’illustre alors un principe de réciprocité, la mise en œuvre d’une loi
7d’équilibre de forces en présence .
Citons encore, parmi les critères de sécurité cette fois, les concepts de
contrainte maximale, de rupture par fatigue, par fissuration, et d’instabilité
8par flambement , ou encore l’instabilité dynamique causée par
l’autoamplification de certains types de vibrations pouvant provoquer la rupture
des éléments en cause pour certaines conditions de masse et de raideur de
ceux-ci.
Ces références rapides à la physique des matériaux semblent pouvoir
9autoriser, mutatis mutandis, un certain nombre de transpositions théoriques
intéressantes pour la compréhension des résistances humaines. Celles-ci
présentent également des limites naturelles, des ruptures, des seuils variant
en fonction de paramètres sans doute plus nombreux et plus complexes que
ceux de la physique des solides, et surtout non rigoureusement quantifiables.
Si nous nous référons ensuite aux réactions chimiques, celles-ci peuvent
s’interpréter comme des non-résistances. En effet, quand un élément réagit
chimiquement au contact d’un autre, cela implique qu’il n’a pas pu préserver
son intégrité. En se transformant, totalement ou partiellement, il abandonne
son identité première dans le cours d’une interéaction. Autrement dit, il n’a
pas résisté au contact du corps étranger, ni ce dernier au sien. Résister, ce
serait alors dans une réaction chimique le fait de ne pas être altéré, soit avec
l’absence de toute réaction le maintien d’un état. Nous retrouvons l’idée que
la résistance tend à la conservation d’un statu quo ante, laquelle peut se faire
cependant, s’agissant des résistances humaines, au prix d’une modification
de l’autre.
En effet, à la différence de la réaction chimique, non-résistance d’un corps à
un autre, les sujets en résistance se trouvent au contraire mutuellement
affectés, voire modifiés dans la confrontation, ceci alors même qu’ils
tenteraient d’échapper à l’influence d’autrui, voire à leurs propres habitus.
La résistance humaine tend ainsi, à la fois à la préservation de l’être et de
l’avoir et, malgré lui cette fois, à sa modification dans le même temps.

7 Principe des interactions, ou principe des actions réciproques en physique. Ainsi, dans
l’essai de fluage est étudiée la déformation d’une éprouvette en fonction du temps quand
celle-ci est soumise à une force ou à une déformation constante. (Essai dit de relaxation)
8 Changement de forme brutal ou courbure pour une valeur critique de charge pour un
matériau ou une structure donnés. Plus précisément, peuvent être ici évoqués, parmi bien
d’autres exemples sans doute, les essais expérimentaux sur la résistance des matériaux ou sur
leurs structures, lesquels font appel aux concepts d’élasticité (formalisés notamment par le
module de Young de limite d’élasticité), ou encore de limite de rupture (Essai en traction
simple opéré à vitesse de déformation constante)
9 A propos des « transferts méthodiques de problèmes et de notions » définis par Bourdieu, cf.
Boschetti, 2006 et, sur les limites de l’exercice, Bouveresse, 1999.
13
En effet, que chacun s’en tienne à ses positions en résistant à l’autre et
conserve apparemment son intégrité ou son identité - par analogie à ce qui se
passe dans une absence de réaction chimique - n’empêche pas pour autant, le
cas échéant, une modification de l’individu réagissant qui peut sortir fortifié
ou au contraire amoindri de l’épreuve. Au total, l’expérience de la résistance
laisse assez souvent une trace dans l’être en ce sens que le sujet n’en sort pas
absolument indemne.
Mais ce qui paraît surtout distinguer la résistance humaine de la résistance
physique, chimique, voire biologique et immunitaire, c’est bien sûr le fait
qu’elle peut résulter d’un choix ou/et d’une capacité et qu’elle est même
souvent par là un acte libre si certains mécanismes de résistance procèdent
10aussi de l’impulsivité et des habitus, ces «structures structurantes » .
Exprimant alors la force de ces déterminations dans la mesure où ils relèvent
11pour une large part de l’inconscient , ils peuvent évoquer en ce cas au moins
12des résistances mécaniques .
Bien que non exhaustives, mais peut-être aussi à cause de leur superficialité,
ces considérations inclinent à penser que le concept de résistance peut
s’éclairer utilement, mais encore une fois toutes choses étant égales par
ailleurs, à partir de l’observation de certains phénomènes naturels, relevant
en somme de lois générales. L’intérêt du parallèle réside encore dans le fait
que de la confrontation des personnes et des idées, peuvent s’ensuivre - bien
qu’impossibles à apprécier alors avec la précision que n’autorise sans doute
que la mesure - des modifications conjoncturelles, voire structurelles du
paraître et de l’être dans la mesure où les résistances humaines impliquent
largement le mental.
Enfin, et à la différence des échanges organiques et plus généralement
chimiques, elles peuvent procéder non seulement d’une action, mais aussi
bien d’une abstention, d’une omission voulue ou non, revêtant ainsi, selon
les cas, une forme active ou passive.
Quant à leurs sources, les résistances humaines traduisent fréquemment un
mal-être. Ainsi, les manifestations carcérales tentent-elles fréquemment de
13faire face à une situation de répression et/ou de régression . Elles se situent
alors au niveau d’un seuil de tolérance entre le supportable et
l’insupportable. Mais elles s’avèrent encore fonction du moment et de
l’humeur, présentant ainsi à leur origine des facteurs conjoncturels autant
que structurels.

10 Bourdieu avec Wacquant, 1992, 113.
11 « Au fond, le déterminisme n’opère pleinement qu’à la faveur de l’inconscience, avec la
complicité de l’inconscient. » (ibid., 111)
12 En tout état de cause, la résistance humaine en général, et la résistance carcérale en
particulier, restent en effet tributaires de multiples aléas subjectifs, plus ou moins conscients
et donc plus ou moins maîtrisés.
13 Cette dernière pouvant d’ailleurs réaliser per se une forme de résistance. Sur cet aspect, cf.
Goffman, 1968, trad., 106, 112, 432.
14
En tout état de cause, les résistances humaines semblent exprimer une
relation éminemment dynamique, dialectique avec le monde ambiant,
révélatrice au fond, non pas seulement de l’instinct de conservation, mais de
la volonté de vivre en accord avec lui, soit le moins mal possible, ou
simplement de vivre ou survivre, soit l’instinct de vie. Qu’elles revêtent des
formes plus ou moins agressives ou douces, elles s’avèrent donc
existentielles en tant que processus d’adaptation de l’être au monde.
De façon toujours générale, nous pouvons entendre par résistance tout acte
ou toute attitude physique ou mentale, volontaire ou non, consciente ou pas,
tendant à opposer un refus ou à manifester un rejet et visant somme toute à la
négation, à l’anéantissement d’une action ou d’un fait affectant de près ou de
loin le sujet réagissant. Se situant alors aux antipodes du fatalisme, l’acte de
résister traduit en fait un refus du monde tel qu’il est, au moins dans certains
de ses avatars à un moment donné, soit la prise de conscience d’une
inadéquation, d’une discordance entre le sujet et son environnement, ou au
moins d’une disharmonie. Pour le sujet résistant, il s’agit en somme de
corriger à son avantage, par son empreinte personnelle, l’ordre des choses, et
de changer le monde.
L’action de résister semble ainsi intrinsèque à l’existence : pas d’existence
14sans résistance car vivre c’est fondamentalement résister , la mort
correspondant à la résistance 0. Il y a lieu d’opposer à cet égard l’instinct de
vie que la résistance exprime sur un registre plus ou moins fort, à la pulsion
de mort qui est au contraire renoncement absolu à résister. « Je résiste, donc
je suis » s’écrie ainsi un héros de Camus. Résister c’est donc exister, face à
qui l’on s’oppose comme pour soi-même. Je m’oppose, donc je suis, ou
encore, je suis parce que je m’oppose, je n’existe que contre quelqu’un ou
15quelque chose . Parce que par elle la vie mène la danse, la résistance relève
alors moins d’un choix que d’une nécessité vitale, l’individu, comme le
groupe d’ailleurs, ne s’affirmant qu’en s’opposant.
La résistance apparaît ainsi comme une disposition singulière de l’esprit
16humain . Par elle se manifeste l’entreprise de vivre, voire de survivre dans
certains cas, ceci par le déploiement d’une énergie déclenchée par les
agressions de toutes natures, voire simplement par des faits perçus comme
menaçants, fussent-ils mineurs.
Et c’est encore par là un mode d’affirmation de l’être au monde car un
17moyen essentiel de l’apparence et de l’apparition par quoi l’individu ne
cesse depuis sa première naissance de (re) naître - entreprise de Sisyphe -

14 « … cette menace de retour à l’informe ( la mort ) entretient la tension de la vie ! »
(Jankelevitch, 1977, 93), ce dernier se référant à Bichat selon qui la vie se définit comme
« l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort »
15 Cité par Lhuilier avec Lemiszewska, 2001, 243, le détenu Damien déclarait en ce sens
« J’ouvre ma gueule pour faire savoir que je suis là, pour prouver que je suis encore vivant. »
16 Bosworth & Carrabine, 2001, 501-515.
17 Sur ces thèmes cf. Arendt, 1961 et 1983.
15
avec un entêtement quasi instinctif de rompre un cordon ombilical qui ne
finirait pas de se reconstituer.
Toutes choses que la crise de l’adolescence qui réalise à son paroxysme
l’âge de toutes les résistances paraît bien illustrer. A ce propos, nous
pouvons affirmer que la résistance est étroitement corrélée à l’âge,
particulièrement dans ses modalités, même s’il n’en est pas le seul facteur
déterminant. Comme le montre bien la prison en particulier une population y
est nettement plus encline jeune que vieillissante. Si celle-ci se montre sans
doute plus réactive aux changements en effet, elle est bien moins portée dans
l’ensemble à se battre contre vents et marées.
Dans un autre sens non moins usuel, résister c’est aussi lutter contre ce qui
attire dangereusement. Résister peut être ainsi, selon le vieux concept
judéo18chrétien de la tentation, s’opposer à une partie de soi , i.e. ses démons
19intérieurs, soit à des pulsions, des désirs interdits et/ou inavouables . A
moins qu’il ne s’agisse au contraire de combattre ce qui s’oppose en soi à ses
désirs. Résister, ce n’est donc pas nécessairement chercher à être le plus fort,
mais a minima tenir sa place et notamment refuser d’être dominé, encore que
l’acceptation de situations pénibles à supporter puisse elle-même requérir
parfois une bonne dose de résistance.
Disons que c’est, plus généralement, refuser de demeurer le spectateur passif
de sa vie et de son environnement immédiat. Tout au contraire, c’est refuser
le sort, ou le destin, en réagissant contre ce qui menace ou semble
simplement menacer l’intégrité, la liberté et plus fréquemment une situation
acquise. Ce peut être encore échapper à une emprise, matérielle ou
personnelle, et en particulier affirmer son quant à soi, soit tout à la fois sa
différence, son individualité, soit l’autonomie.
20Dans le même temps cependant, résister apparaît comme un acte créateur
dans la mesure où il s’agit, en refusant le monde tel qu’il est de lui
substituer, en tentant de lui donner corps, une part de rêve. Résister revient
toujours peu ou prou alors à substituer du virtuel au réel, point de départ de
toute action. Ainsi donc toute résistance témoigne-t-elle d’une vision à la
fois réaliste – la conscience ou la conviction que nous n’appartenons pas au
pays de Candide – et, dans le même temps, résolument optimiste, voire
utopiste à la limite, avec cette croyance que la vie peut et vaut d’être changée
par l’action et que le rêve peut prendre corps. S’agissant toujours des
finalités des résistances, elles semblent liées intimement à l’être. Un
événement étant vécu comme agressif génère une remise en question, voire

18 Cf. la notion de moi divisé et le complexe de Buridan.
19 Noter que cette résistance à soi-même est non seulement bien identifiée mais aussi
reconnue par un certain nombre de détenus comme étant le plus délicate à surmonter selon
notre enquête au CD de Nantes en 2002.
20 Pour Deleuze il existe un lien fort et réciproque entre l’action de résister et celle de créer.
16
un état de stress, lequel à son tour entraîne une réaction défensive et
conservatrice.
Il y va essentiellement de la préservation de l’identité personnelle, ou plutôt
de sa représentation toute subjective, et de l’intégrité du moi volontiers
réactif à la moindre atteinte, en prison notamment. La résistance tend alors
au rétablissement d’un équilibre compromis entre soi et le monde extérieur
ou encore - en hypothèse basse - à sa préservation pour peu que l’individu se
sente menacé. Ceci n’implique pas nécessairement d’ailleurs l’existence
d’une situation contraignante, insupportable ou dégradante. Il peut
simplement s’agir du refus d’un changement susceptible de remettre en
cause des habitudes ou affectant peu ou prou le mode de vie. Si la résistance
ainsi définie correspond alors assez souvent à un élan de liberté, à
l’entreprise de se libérer, nous retiendrons surtout dans notre étude ce double
objet souvent coexistant : s’opposer à un pouvoir et tenir bon dans
l’adversité, le lien entre ces deux finalités paraissant toujours au fond
l’aspiration à se maintenir, autrement dit à perdurer. Mais parce que résister
consiste concrètement à tenter de surmonter un obstacle, ou à le contourner,
nous trouvons ordinairement à l’origine de l’action le sentiment, ou plus
objectivement le constat, d’un désaccord avec l’environnement et le désir
ou la volonté quand celui-ci est suffisamment fort, de modifier en
conséquence le cours des choses.
S’agissant ensuite des modalités, réaction primaire assez souvent, la
résistance est d’abord, semble-t-il, réponse à une agression, objective ou
subjective, laquelle peut à l’occasion la dévier de son objet premier en la
rendant violente par « contamination ». La résolution d’un mal-être est par
ailleurs recherchée le plus souvent par une adaptation du monde à soi et non,
autre alternative, de soi au monde. Nous voyons ainsi la résistance, qui
implique souvent le refus du changement imposé à tout le moins, trouver son
terme de deux manières : par un travail sur l’autre et/ou le monde matériel
ou, moins couramment car sans doute aussi plus laborieusement, par un
21travail sur soi , à partir alors de cette conviction que l’individu présente de
fortes probabilités d’être mal fait dans sa tête et que ce n’est pas en agissant
sur le monde que le pécheur pourra jamais être sauvé. Et le monde encore
moins. La durée sous-tend donc toujours une telle action car se maintenir ou
se changer aussi bien que s’opposer au cours des choses suppose justement
de faire avec l’écoulement de temps, soit en quelque sorte de le capitaliser.

21 Ainsi la personne détenue dispose de ces deux options, pas nécessairement incompatibles
au demeurant. Mais l’entreprise de (ré)insertion privilégie justement la seconde Observons
toutefois que c’est là une position optimiste qui n’est pas universellement partagée. Ainsi, un
fort courant anglo-saxon tend aujourd’hui à soutenir que la prison ne peut prétendre à changer
ses usagers et que même la « deterrence » (dissuasion par un régime très dur) comporte à cet
égard ses limites. Il s’agirait alors moins de tenter de modifier les criminels que de les
empêcher de nuire (« incapacitation »)
17
Autrement dit, résister ne saurait être l’affaire d’un instant et si la résistance
n’est pas forcément de longue haleine et s’use même dans la durée, elle ne
saurait par définition être non plus instantanée.
Cette dimension temporelle qui implique la continuité de l’action, voire de la
pugnacité, nous amène précisément au concept de résilience. La résilience
est en physique une caractéristique mécanique qui définit la résistance au
choc des matériaux. Est ainsi résilient le corps doté de la propriété de résister
22aux chocs, présentant donc une certaine dureté protectrice de son intégrité .
Ceci renvoie à la qualité que présente un matériau à retrouver sa forme
d’origine après avoir subi sous l’effet d’un choc une quelconque déformation
(pliage, étirement, compression, dilatation, contraction…). Selon une
acception courante, résister c’est tenir bon. Il s’agit donc moins alors d’une
action dirigée contre une personne, voire soi-même, qu’un comportement
reflétant la volonté de faire avec, ou malgré, l’adversité, soit le monde tel
qu’il est. D’origine anglo-saxonne, le concept a été particulièrement
développé en France par Cyrulnik qui rappelle que « le mot « résilience »
vient du latin et signifie « resauter… Non pas resauter à la même place,
comme si rien ne s’était passé, mais resauter un petit peu à côté pour
23continuer d’avancer… ». Selon le Dr Rutter encore, « La résilience est la
capacité de bien fonctionner malgré le stress, l’adversité, les situations
24défavorables. »
L’intérêt de ces définitions diverses est de souligner le rôle de l’adversité et
son côté potentiellement positif en ce qu’elle montre que l’homme ne se fait
et n’évolue que dans et par des épreuves qui précisément l’aguerrissent.
Corroborée par de nombreux éducateurs, l’observation montre de fait que
certains sujets au moins paraissent avancer, voire devenir plus forts par les
difficultés affrontées. Personnellement, nous en avons fait plus d’une fois le
constat en prison. Mais il n’apparaît pas toutefois - à ce stade de notre
réflexion en tout cas - que la résilience correspondrait à un niveau supérieur
des conduites humaines, qu’elle témoignerait d’un plus grand supplément
d’âme que la résistance telle que communément entendue, ni non plus
qu’elle se proposerait des finalités autrement justifiées.

22 La résilience en physique des solides peut se définir comme la propriété que présentent
certains matériaux après une déformation temporaire quelconque causée par un choc, une
pression, un étirement, une compression, une contraction ou au contraire une dilatation de
retrouver leur état initial.
23 Psychiatre londonien qui, avec Garnesy & Werne, semble à l’origine du concept de
résilience.
24 Cyrulnik en donne une définition assez voisine quand il écrit que la résilience est « la
capacité à réussir, à vivre, à se développer en dépit de l’adversité. » (in Journal des
psychologues, n° 162, nov. 1998).
18
Surtout, il est admis que la résilience - qui n’est tout de même pas donnée à
25 26tout un chacun - peut en revanche s’acquérir au prix d’efforts. Bien
27souvent, « Devenir résilient c’est parcourir un long chemin. » , ce qui
28suppose notamment la réunion d’un certain nombre de conditions .
Même si la résistance tend bien souvent à la conservation et au maintien
d’un état, elle peut signifier un refus du monde tel qu’il va, ou tel que perçu,
29inspirée alors par la volonté de tenter de le changer . Beaucoup de
résistances apparaissent ainsi comme des manifestations de résilience, étant
exclue l’action dans le seul dessein de s’opposer, gratuite en quelque sorte,
dont les ressorts profonds nous échappent mais qui est sans doute en prison
30comme ailleurs aussi marginale que le crime gratuit d’un Lafcadio .
Toutefois, le concept de résilience met sans doute davantage l’accent sur le
sens profond de toute résistance qui est combat de vie. Mais il nous paraît
s’agir au fond d’un même phénomène interprété différemment et
« valorisé », ou disons mieux évalué, dans un espace de liberté. Aussi bien
nous attacherons-nous davantage, comme critère distinctif pertinent, au
résultat de l’acte de résister, soit celui d’un rebond plus ou moins réussi,
d’un rétablissement accompli malgré l’épreuve, ou plutôt grâce à elle.
Cette réflexion sur le sens, et en particulier la dimension de dureté au choc et
d’endurance au plan mental amène alors, toutes choses étant égales par
ailleurs, à faire un parallèle là encore avec les résistances développées
naturellement par l’organisme en présence d’agressions externes et, plus
généralement, avec l’immunologie. Ces réactions peuvent en effet se définir
comme la capacité du vivant à mobiliser toutes ses ressources pour se
défendre contre l’agression d’un corps étranger le menaçant dans son
intégrité et son existence. La spécificité de ce type de résistance est alors de
constituer une réaction vitale, le corps agressé réagissant pour sa survie.
Dans cet ordre d’idée encore, lors de nos séjours dans l’hémisphère sud,
nous avons souvent constaté que des populations de pays du sud, confrontées
prématurément pour le plus grand nombre à une existence rude, semblaient
justement présenter de plus fortes capacités de résistance à certaines
maladies que celles ordinairement déployées par des sujets mieux nantis et

25 « d’une part, tout le monde ne peut pas être résilient et d’autre part le personnes résilientes
ne peuvent pas l’être tout le temps et dans tous les domaines. » (Poletti & Dobbs, 2001, 80)
26 Ibid., 44-45. Les auteurs citent le « Projet Résilience » élaborée aux Etats-Unis à l’intention
d’enfants et d’adolescents en difficulté.
27 Ibid., 30.
28 Selon Vanistendael & Lecomte (2000), l’existence de réseaux d’aide sociale, la capacité de
donner un sens à sa vie, soit ici un lien à la spiritualité, le sentiment de maîtriser sa vie,
l’amour propre et le sens de l’humour, traits dont sont assez souvent dépourvues les personnes
détenues en particulier.
29 En ce sens, tout révolutionnaire est un résistant.
30 Héros gidien qui figure en littérature le parangon du crime gratuit.
19
31surprotégés . Or, la résilience semble bien se développer à la faveur
d’obstacles. Résister c’est en effet réagir à un stimulus. Pas de résistance
sans perception d’agression, de provocation ou d’un sentiment d’inconfort et
de disharmonie avec le monde. Par ailleurs et toujours selon nos
observations, la population carcérale se montre, dans son ensemble du
moins, plutôt aguerrie devant les rigueurs de l’enfermement, disposition
parfois liée au tempérament sans doute, mais assez souvent acquise aussi par
l’expérience, dont celle de l’incarcération qui finit généralement par
endurcir. Aussi bien, par l’épreuve carcérale la résistance violente, et plus
généralement, les mauvaises résistances, sont toujours capables d’être
cultivées, soit de croître. En tout état de cause cependant, ce n’est pas cet
aguerrissement qui peut suffire à caractériser la résilience, ne serait-ce que
parce que celle-ci fait ordinairement l’économie de toute violence, son objet
étant ailleurs.
En psychanalyse, les assises narcissiques de la résilience ont été amplement
32 33soulignées . Réaction forcée par un trauma , condition sine qua non de son
émergence, elle illustrerait pour certains auteurs le triomphe oedipien. Il
s’agirait de se montrer plus fort que le père en cherchant à le dépasser et,
d’une certaine façon, à l’éliminer. Mais parce que la personnalité résiliente
aspire à changer la donne, et donc la réalité, s’affirme ce faisant une volonté
démiurge.
La résilience implique alors nécessairement une suffisante confiance en soi
pour entreprendre de surmonter des obstacles, une disposition optimiste.
Réaction psychique à un évènement négatif ou perçu comme tel, elle
suppose généralement en effet l’espoir de modifier le cours des choses. Elle
exprime donc au fond la croyance en la rédemption, valeur judéo-chrétienne
dont les civilisations occidentales sont empreintes et pourrait à ce titre, sans
préjudice d’autres fins, correspondre dans certains cas à un processus de
34réparation .
S’agissant maintenant de la résistance considérée en général, il convient de
la dissocier de la violence qui n’en est pas per se un élément constitutif.
Toutefois, fût-elle passive et inconsciente, elle n’en implique pas moins la
35mise en œuvre d’une énergie car elle exige un combat. Même si la
connotation est, au départ du moins, essentiellement défensive, résister peut
alors conduire à l’occasion au déploiement, voire au débordement d’un excès
de force, d’une énergie supérieure à celle nécessaire.

31 Ceci dit « la résilience, le fait de s’en sortir et de devenir beau quand même, n’a rien à voir
avec une prétendue invulnérabilité ni avec la réussite sociale.» (Cyrulnik, 2001/2004, 15)
32 Cf. notamment Dessuant, 1983.
33 C'est-à-dire d’un traumatisme psychique.
34 A cet égard, Roelandt a assimilé le comportement résilient à « un processus
d’autoguérison et de résistance aux maladies, et en particulier aux maladies mentales ».
35 Comme toute dépense d’énergie, elle procèderait de l’énergie libidinale.
20
Cependant la violence peut aussi résulter d’un engrenage, la réaction
défensive provoquant parfois une réponse disproportionnée. Quoi qu’il en
soit, il convient de relever que la résistance dont la finalité est assez souvent
l’opposition avant même, ou tout autant, que l’obtention d’un résultat
36concret apparaît ainsi d’abord un moyen de s’affirmer. Façon de se poser et
de s’imposer, elle est de la sorte un mode de l’apparition de l’être au monde.
En tout état de cause, la résistance paraît assez souvent davantage motivée
ou initiée par une perception de la réalité que par la réalité. Cette perception
consiste dans la conscience d’un trouble, d’une menace, ou simplement une
inquiétude troublant un ordre intérieur et/ou antérieur. Mais la réponse
exprimée s’avère en proportion directe de l’intensité de cette perception, plus
exactement du sentiment qu’elle inspire, et non de la réalité elle-même.
Aussi bien, la paranoïa, ou simplement ses tendances, peuvent-elles à cet
égard constituer comme nous verrons un facteur causal particulièrement
37fréquent en prison .
Cependant, parce que la résistance n’est pas un acte d’anticipation, même si
celle-ci la motive assez souvent intra-muros, mais une réponse, elle a moins
à voir au fond avec le futur qu’avec le passé et le présent, lieu de toutes les
exigences, sa vocation étant en quelque sorte de pérenniser des situations.
Même l’agressivité qui l’accompagne assez souvent est à cet égard moins
conquérante que défensive dans ses fins.
Ceci observé, l’étymologie du mot violence, bios (vios en grec dans le sens
donc de force vitale) rend sans doute largement compte de l’association
fréquente de la résistance et de la violence. Les deux formes de la violence,
i.e. l’hétéro-agressivité et l’auto-agressivité nous intéresseront donc, la
dernière apparaissant d’ailleurs assez souvent un substitut de la première.
D’autant que ne pas se laisser faire, refuser d’être un matricule, soit garder le
38statut de sujet en refusant la condition de « corps docile » semble être une
préoccupation constante, voire quasi obsessionnelle chez beaucoup de
personnes détenues. La résistance, comme l’auto-immunité, apparaît de la
sorte comme un acte de discrimination entre le soi et le non-soi. Mais il faut
encore remarquer à propos de ses modalités que la passivité peut également
remplir un tel objectif en tant que non-action délibérée, refus délibéré de
coopérer.
Ces considérations amènent alors à envisager le concept de résistance sur un
plan dialectique et dynamique, ou encore interactionniste, toute résistance
impliquant en effet la mise en oeuvre de forces opposées et comportant avec
celles-ci des aspects quantitatifs.


36 « Nous ne cherchons jamais les choses mais la recherche des choses » (Pascal)
37 Cf sur pour aspect Chauvenet, 2006, 379.
38 Pour ce concept, cf. Foucault, 1975, 137-171.
21
La résistance humaine est notamment consommatrice d’énergie, physique
39assez souvent mais toujours psychique . Son coût pour l’acteur déjà pose la
question des facteurs d’intensité et de leur mesure, complexes et donc
malaisés, voire impossibles à apprécier avec une suffisante précision. Il
existe en effet des degrés dans la réaction quant aux moyens et quant aux
modalités en oeuvre. Pourtant, même si sa mesure rigoureuse fait difficulté
40« la notion de quantité d’énergie paraît tout à fait opérationnelle » .
Bien que toute résistance ne suppose pas nécessairement une forte dépense
énergétique – notamment les résistances passives, l’apathie - il semble
exister un rapport de proportionnalité directe entre la force de contrainte (un
pouvoir) exercée sur un groupe ou un individu ciblé et la réaction y opposée.
La résistance est en d’autres termes à l’aune de l’obstacle. Non seulement
elle n’existe que par lui, mais elle en tire sa force tout autant que de l’acteur.
C’est d’ailleurs pourquoi elle prospère paradoxalement dans les systèmes
41totaux qui tendent pourtant à la réduire à néant .
A contrario, s’il semblerait logique de penser qu’un allègement des emprises
est plutôt de nature à réduire les résistances. L’observation du milieu
carcéral en particulier montre pourtant assez souvent un résultat contraire. Il
faut notamment faire intervenir dans le mécanisme le facteur de la
subjectivité, rarement modérateur puisque les évènements n’opèrent pas
objectivement, per se - comme c’est le cas en physique des matériaux par
exemple - mais subjectivement, largement engendrés et affectés qu’ils sont
par la perception des acteurs impliqués dans l’interaction. Influe d’ailleurs
ici une plus grande sensibilisation à la rigueur au fur et à mesure que les
conditions de vie s’adoucissent au-dedans comme au dehors. Les attentes
évoluent vers toujours plus d’exigence et la normativisation de la vie
carcérale apparaît à cet égard un facteur notable de résistances carcérales
nouvelles.
De fait, les résistances humaines présentent des fondements souvent
multiples, même si un facteur est généralement dominant et seul apparent, tel
l’arbre cachant la forêt, et si la personnalité du sujet joue un rôle essentiel. A
cet égard un psychiatre a distingué « la conjonction entre un facteur

39 Energie libidinale, comme toute énergie humaine, selon le point de vue de la psychanalyse.
40 Balier, 1988/2002, 246. Cet auteur rappelle à ce sujet la théorie freudienne selon laquelle
l’appareil psychique ne saurait gérer que d’infimes quantités d’énergie. Cela dit, il convient de
distinguer selon ce même auteur la quantité d’énergie de la tension. Si celle-ci porte en effet
une connotation d’énergie (niveau anormalement élevé et soutenu), elle renvoie encore aux
concepts d’équilibre et de limite critique. De surcroît, elle correspond à de l’énergie
accumulée avant déperdition ou explosion. Elle est ainsi connotée d’une dimension
conflictuelle alors que l’énergie évoque plutôt une force objective et une ressource virtuelle
non orientée per se.
41 Même si dans tout champ il y a des luttes et donc de l’histoire (Bourdieu avec Wacquant,
1992, 78), les prisonniers doivent ne pas faire d’histoires et « les institutions totalitaires –
asiles, prisons, camps de concentration … sont autant de tentatives pour mettre fin à
l’histoire. » (ibid., 79).
22
déclenchant, souvent de faible importance pour l’observateur, et l’origine
proprement dite (une scène traumatique) dans la survenue d’un trop plein
42d’énergie. »
Quoi qu’il en soit, l’environnement n’est pas étranger à une telle émergence.
Etant observé par ailleurs que, non seulement les facteurs ne s’additionnent
pas simplement étant souvent de nature différente, mais que leurs effets
singuliers concourent à générer de la résistance. C’est précisément en cela
que leurs actions combinées composent une synergie complexe qui fait la
difficulté de leur étude et aussi la grande marge d’imprévisibilité des
comportements rebelles.
A propos de la survenue d’énergie consécutive au facteur déclenchant et de
la nature de ce trop-plein d’énergie alors libéré, lié généralement à la
violence sans doute mais non toujours étranger au phénomène de résistance,
d’autres questions surgissent. L’utilisation psychique et/ou somatique d’une
43telle dépense chez le sujet malade a notamment été étudiée .
S’agissant ensuite de l’interaction des forces en présence, nous pouvons
soutenir l’hypothèse selon laquelle se réalise une sorte de symbiose entre
44l’action et la réaction , voire une évolution de concert vers un relatif
équilibre. Dans une approche purement ergonomique, un tel équilibre
pourrait se réaliser au moindre coût en termes d’efforts et de violences, soit
au prix d’un investissement minimal des acteurs en présence. Autrement dit,
se constaterait ordinairement dans la durée une évolution de la tension vers
la détente, étant entendu que le point 0 est inaccessible.
Après ces considérations très générales, venons-en aux spécificités de la
résistance dans le cadre particulier de l’enfermement. Le champ carcéral
apparaît en effet de nature à affecter sensiblement l’opposition de ses agents
contraints et forcés par son dense réseau d’obligations et d’interdits.

Spécificités des résistances carcérales
A côté de facteurs communs à toutes les résistances humaines liés au
tempérament plus ou moins résilient, à une sensibilité et à une réactivité
variables, à l’impact de l’éducation, des handicaps psychiques et/ou
physiques…, observons que le profil moyen des personnes incarcérées se
distingue sans doute aussi assez sensiblement de celui de l’individu
ordinaire. L’impulsivité comme l’égocentrisme souvent exacerbé inclinent
particulièrement à l’opposition des sujets supportant difficilement d’être
contrariés et limités. Mais le fait d’être ou non primaire, soit récidiviste
affecte non moins significativement les réactions individuelles.

42 Balier, 2002, 246.
43 Ibid.
44 D’où l’hypothèse d’une situation d’équilibre qui tendrait idéalement à se réaliser vers le bas
dans l’évolution actuelle, au contraire du passé (équilibre de la terreur : vers le haut). Une
illustration de ces actions synchrones pourra être développée dans l’étude de l’évolution de la
loi du milieu par rapport à l’évolution de la conception de l’ordre pénitentiaire, et vice-versa.
23
Sans doute ces éléments tenant à la personnalité et à une histoire plus ou
moins maîtrisée, s’agissant au moins d’un individu responsable et donc
45conscient , font que les résistances carcérales n’ont rien de systématique et
se placent moins qu’ailleurs sous le régime de l’uniformité. Quoi qu’il en
soit, les contraintes spécifiques à l’enfermement pénal ont souvent un effet
aggravant sur les comportements dans le court et le moyen terme au moins.
S’agissant des modalités, les résistances carcérales manifestent assez souvent
46des aménagements singuliers, ces « adaptations secondaires » développées
47par Goffman pour un tout autre type d’enfermement .
Il pourrait ainsi être parlé en ce qui les concerne d’une recherche
d’ajustement du conjoncturel au structurel, et vice versa. En ce sens, les
résistances des personnes détenues semblent traduire, paradoxalement dans
certains cas au moins, une forme d’adaptation à la loi entendue au sens large,
qu’elles tendent à s’y soustraire, à la nier ou simplement à en atténuer les
effets. Mais elles sont encore un exercice de liberté et une modalité
d’apparition au monde d’autant plus recherchés que cet univers tend à limiter
48au minimum l’initiative l’expression personnelle .
49Le prisonnier y puise même parfois une raison de vivre et d’être . Ainsi
pourrions-nous soutenir, paradoxalement là encore, que la prison - comme
toute institution totale – procure à ses usagers, malgré qu’elle en ait, un
champ exceptionnel de libertés. Non de celles offertes légalement en
permanence à tout citoyen dans un cadre démocratique, mais à tout instant
inventées et conquises, parfois de haute lutte, les prisonniers mettant à profit
pour ce faire des marges de manœuvre, dont notamment les pratiques
50clandestines .
Par là aussi la prison se distingue d’ailleurs nettement d’autres types
d’enfermements. Si par exemple les maisons de retraite accueillent des
personnes faisant aussi l’objet d’une surveillance constante parce que
suspectes et donc incapables d’inspirer confiance, si même sur certaines

45 Soit, aux termes de l’ar. 122-1 du CP, pour toute personne qui n’était pas « atteinte, au
moment des faits, d’un trouble psychique ou neuropsychique ayant aboli son discernement ou
le contrôle de ses actes » (al. 1) ou encore « altéré son discernement ou entravé le contrôle
de ses actes.. » ( art. 122-1 CP, al. 2 ).
46 Goffman, 1968, 98-100, 109-111, 114, 245-249, 253-261, 351, 352.
47 Celui des malades mentaux.
48 L’homme « ne danse qu’avec des chaînes », selon la formulation nietzschéenne.
49 « La résistance de la matière est l’instrument-empêchement de la forme qu’une main
d’artiste arrache au marbre rebelle ; car on ne sculpte pas des nuages ! La poésie et la
musique, à leur tour, inventent mille problèmes difficiles, s’imposent les règles gratuites du
sonnet et les interdits souvent arbitraires de la fugue et du contrepoint, s’enferment dans
l’étroitesse d’un jeu très strict pour trouver une raison d’être. » (Jankelevitch, 1983, 99)
Cependant, et à la différence de l’artiste qui s’invente ou s’impose des obstacles le prisonnier
n’exerce sa liberté qu’en réponse à des contraintes imposées, ainsi source paradoxale de
libération toutes les fois qu’il parvient à s’en affranchir.
50 Cf. sur le sujet Mary, 1989, 1989, 172-184.
24
d’entre elles pèse une présomption de dangerosité, cette dernière ne constitue
en principe une menace que pour elles-mêmes. Ce n’est pas en tout cas
l’indignité et un passé plus ou moins inquiétant qui alimentent bien sûr alors
la vigilance suspicieuse à leur égard.
Nous observons encore sans doute là encore une propension chez certains
personnels à la dérision, à la condescendance, voire au mépris à l’égard au
moins de certains résidents. Mais alors que nous avons affaire en ce cas à des
êtres physiquement et mentalement diminués, présentant le plus souvent de
51ce fait une capacité de résistance réduite , la moyenne d’âge, le
tempérament et la vitalité y liée poussent en revanche beaucoup des usagers
de la prison à se rebeller, parfois même pour les motifs les plus futiles.
Dans tout univers concentrationnaire, l’aspiration au maintien de l’identité
sociale, voire de l’identité tout court, constitue assurément un moteur majeur
de la résistance, plus important sans doute même que la soumission à des
ordres éventuellement vécus comme injustes ou aux emprises d’« une
52expérience extrême » .
Un tel souci est en fait « révélateur de l’identité comme image de soi, pour
53soi et pour autrui. » Ceci est avéré en prison pour certaines catégories
particulièrement vulnérabilisées, « le maintien de la permanence de soi dans
des conditions où elle est extrêmement difficile à assurer du fait de la
tension, pouvant aller jusqu’à l’antinomie entre la défense de l’intégrité
54physique et la préservation de l’intégrité morale.»
Sans doute, la personne détenue n’est-elle pas essentiellement condamnée
pour ce qu’elle est mais pour des actes, même si ceux-ci mettent sa
personnalité en cause. Concernant la part de ceux-ci dans ses résistances
elles peuvent être éventuellement confortées par un vif sentiment d’injustice
(une sanction apparaissant à tort ou à raison, il n’importe, trop dure, ou
encore des mesures ressenties abusives). A contrario, elles se trouvent
55lestées par la faute et la conscience coupable qui, sauf à s’appuyer sur le
déni, fondement et avatar singulier de la résistance carcérale, ne donne guère
voie au chapitre. Elles sont aussi influencées dans leurs modalités par la
nature des actes poursuivis et condamnés, comme nous le verrons.
S’agissant précisément de ces modalités, si pour les résistances les plus
douces la population détenue recourt à des comportements repérés dans
d’autres types d’institutions totales, cherchant notamment « à ne pas se
laisser aller, à se soigner physiquement : se maintenir aussi propre que

51 Nous verrons cependant que certaines vulnérabilités (maladies, handicaps..) peuvent être
une arme pour mieux résister à la prison.
52 Pollack, 1990, 10.
53 Ibid.
54 Ibid.
55 Caractéristique des AAS qui ne sont guère pour la plupart des résistants au système
carcéral.
25
56possible, cultiver son apparence pour avoir l’air en bonne santé. » , la
prison « permet » et provoque aussi la rébellion et la résistance violente.
Mais une autre façon de résister sans doute plus commune consiste en un
travail de désensibilisation psychique. Comme observé par Pollack dans
l’univers concentrationnaire, la dureté des conditions de vie au quotidien la
57favorise rendant plus fort face à l’épreuve .
Toutefois, selon le même auteur, « Cette sorte de désensibilisation, qui
constitue la meilleure et la seule protection contre le désespoir, ne réduit en
58rien les besoins affectifs et sexuels. » . Paradoxalement en effet, des liens
affectifs, voire charnels peuvent aussi réaliser un précieux atout pour tenir
bon dans un univers qui tend à nier tout élan du coeur. S’agissant pourtant de
la satisfaction de ceux-ci, pour des raisons tenant aux mentalités, c’est là une
forme de résistance sans doute plus périlleuse à réaliser dans la prison
moderne qu’elle ne pouvait l’être dans les camps de la mort, même si là non
plus « Les liaisons amoureuses n’étaient jamais tout à fait dépourvues de
59risque » .
Par ailleurs, par sa mission première qui est de garder, l’institution a tout
comme la loi vocation à contraindre. Mais à la différence de la loi, dont la
pression reste virtuelle aussi longtemps que la justice n’est pas intervenue, le
système pénitentiaire par ses multiples emprises et son régime gouverné par
60le principe d’illégalité exerce quant à lui une forme de violence bien réelle
par un régime de prévention à tout va. Et ceci sur les corps aussi bien que sur
les esprits.
61Or, cette violence institutionnelle est, naturellement pourrions-nous dire,
génératrice de résistances. Elle « contribue à radicaliser les comportements
62des différents acteurs pénitentiaires. » Toutefois, dans le même temps, ces
résistances sont aussi largement la raison d’être de la prison. Elle les nourrit
donc et, dans une certaine mesure aussi, les entretient, sa vocation n’étant
pas tant au demeurant d’arrondir les angles, ce qu’elle fait bien sûr en tant
que de besoin, que de s’attacher à les réduire par la contrainte et l’exercice
63de l’autorité .

56 Pollack, 1990, 55.
57 « La censure et la répression que les internés devaient imposer continuellement à leur
propre sensibilité pour s’adapter à la fréquentation quotidienne de la souffrance et de la mort
finissaient, à la longue, par produire en eux une certaine habitude, et même de l’indifférence
face à la misère humaine. » (Pollack, 1990, 66) Pareil constat vaut largement pour la prison et
rend compte du fait qu’un récidiviste résiste toujours qu’un primaire aux rigueurs du régime
carcéral.
58 Ibid.
59 Ibid., 66-71.
60 Tout ce qui n’est expressément autorisé y est interdit.
61 Herzog-Evans, 2002, 33.
62 Ibid.
63 et non par la persuasion, ce qui reviendrait plutôt à faire alors en sorte que ce fût le détenu
qui, en se faisant violence à lui-même, se contraignît.
26
Avec la résistance du détenu, la prison trouve ainsi en quelque sorte une
autre raison d’être et sa justification. Outre leur fonction de garde et de
surveillance (mater), il revient en effet aux « matons » de mater des esprits
rebelles. Aussi bien pouvons-nous dire qu’en les faisant naître, se
développer, mais encore en s’appliquant à les maîtriser - s’agissant en
64particulier des formes violentes - l’institution réalise au fond à sa manière,
et fort traditionnellement, une véritable culture des résistances.
De façon plus générale, la maîtrise des énergies des sujets enfermés ne
dépend pas uniquement d’un choix de mesures idoines qui idéalement
tendraient à la réalisation d’un état d’harmonie au sein de l’institution parce
qu’ici, moins qu’ailleurs sans doute, les intérêts en présence, souvent
65radicalement divergents, ne peuvent guère être conciliés . Il semble à cet
égard évident que le milieu fermé réalise déjà per se un important facteur de
tension et que - indépendamment même de leurs causes concrètes
immédiates - il constitue à ce titre un remarquable catalyseur de résistances.
Avant d’évoquer plus avant les singularités des résistances carcérales, il est
sans doute intéressant de les considérer sur un plan diachronique. Prendre en
compte l’évolution de la condition carcérale dans le temps permet en effet de
mieux appréhender l’état présent. A ce sujet, il nous faut revenir sur cette
idée que c’est précisément la relative libéralisation du régime disciplinaire
qui a permis l’expression et le développement des résistances carcérales par
rapport aux régimes « à l’ancienne ».
Il y a lieu d’opposer ici la politique pénitentiaire de jadis, laquelle tendait
exclusivement à mettre les sujets présumés dangereux hors d’état de nuire en
brisant les volontés mauvaises, à les maintenir dans un état de soumission
absolue en faisant essentiellement appel à la coercition physique, aux
66 67politiques modernes qui ambitionnent sur le long terme de réformer et
convertir en quelque sorte les détenus en vue de permettre leur (ré)insertion
sociale; et d’y parvenir autant que faire se peut en douceur, si nous pouvons
dire cela sans ironie. Avec cette optique, optimiste s’il en est, perdure l’idée
que l’être humain serait perfectible à volonté et qu’il pourrait, le plus
souvent au moins, être modifié de façon durable, sinon toujours sauvé.

64 Sur ce point, et plus généralement sur la violence en prison, cf. Chauvenet & al., 2005.
65 Selon Melas & Ménard (2001, 20), «.. il existe une violence de la prison en tant que telle.
L’enfermement est une violence et tout le monde en convient, détenus comme surveillants.
Elle est symbolique, physique, psychologique… La souffrance imposée est violence par
nature. »
66 Bien sûr, cette politique est faite d’avancées et de reculs. C’est ainsi que depuis 2002, pour
nous en tenir au cas français, nous assistons à une régression sensible des conditions de
détention, résultant d’un durcissement avec des politiques pénales (évoquons pour exemples
la création des ERIS et d’un Etat-Major de la Sécurité, l’organisation de régimes différenciés
dans les CD…)
67 « La peine privative de liberté a pour but essentiel l’amendement et le reclassement social
du condamné.» (Réforme Amor, art. 1).
27
Nous trouvons là le vieux concept de rédemption, d’ailleurs intimement lié à
celui de la pénitence.
Avec ce généreux projet, il y a encore par voie de conséquence cette
conviction non moins vivace que l’homme serait malléable, qu’il peut être
(re)dressé au plan psychique et moral, tout comme son corps dans ses
mouvements au moins. C’est bien là au fond une des bases les plus fermes
de l’utopie pénitentiaire qui fonde à penser que, non seulement le condamné
serait recyclable à souhait, mais encore que la résistance peut toujours être
68apprivoisée et détournée aux fins de la reconversion . Alors, un sens
essentiel de la peine apparaît dans son administration, assimilable en plus
69d’un point à un traitement médical . Toutefois, selon la gravité du mal et le
terrain, la guérison s’avèrerait plus ou moins longue et l’idée paraît tentante
de penser que seule serait efficace la prise de la totalité de la potion,
véritable remède de cheval.
Par ailleurs, l’individualisation de la peine s’impose à l’AP, à l’instar encore
de tout bon traitement médical qui doit adapter quantitativement et
qualitativement ses prescriptions à chacun de ses patients. Pourtant, et a
contrario, le mouvement de libéralisation qui marque l’histoire de la prison
moderne va à l’encontre de cette profession de foi. L’idée qui a fondé
l’évolution toute relative de la condition carcérale réside en effet dans cette
idée, autre illusion que la sanction, de l’incarcération doit pouvoir se limiter
70à la seule privation de liberté et que la personne détenue est notamment en
droit de refuser toute activité ou encore tout soin que requerrait
71impérativement son état physique ou mental .
Plus généralement - et avec les nuances que dicte bien sûr le net tournant
72sécuritaire de ces dernières années - le libéralisme progressant sur le long
terme a, semble-t-il, fait le lit d’une contestation directement importée du
milieu libre (sous-culture-importée), cela du fait de l’arrivée de détenus

68 Idée connotée un temps dans le terme très médiatisé de « sauvageons » désignant des
jeunes turbulents des banlieues.
69 Bien vieille idée là encore qu’exprimait déjà un héros d’Euripide déclarant à la justice « Je
ne t’ai pas pris pour juger mes maux mais pour les guérir ; ni s’il s’avère que j’aie mal agi
pour me punir ou me taxer d’une amende, mais pour que j’en tire profit ? » Mais comme
observé par Lhuilier avec Lemiszewska (2001, 257) « L’image de la prison comme lieu de
soins et de restauration de la santé nous renvoie au mythe fondateur de la prison. »
70 Des auteurs estiment cependant que l’enfermement peut-être thérapeutique per se. Ainsi
pour Cirlini-Voyame (1993, 170) « Les murs peuvent être considérés comme un traitement
dans le sens où, à l’incertitude qu’éprouvent certains de leur cohésion propre, donc de leurs
limites, répond souvent un manque de limites extérieures ( Racamier ) » Selon le Dr Balier
encore « La stabilité de l’environnement carcéral peut donc concourir à l’action
thérapeutique à la condition que cet environnement puisse supporter sans faiblesse, mais avec
tolérance, les comportements agressifs. »
71 Cf. le rapport de l’A. N. n° 2521, 2000, 176.
72 Cf. Danet, 2005.
28
73« nouvelle vague » . Tant et si bien que « Les populations pénales modernes
sont finalement plus difficiles à gérer, car il est de plus en plus épineux de
74leur imposer les récurrentes politiques carcérales répressives… »
Si donc la résistance en prison, par l’atténuation de certains interdits et en
raison de la sensible libéralisation traduite par sa normalisation, a
apparemment perdu de ses ressorts, elle a de ce fait même gagné du terrain
dans la mesure déjà où elle est aujourd’hui amplement facilitée dans ses
modalités les plus douces au moins. Et notamment encore parce que les
politiques de (ré)insertion sont aujourd’hui essentiellement des politiques de
l’offre qui mettent en œuvre des modalités «à la carte », toujours
facultatives en dépit de l’incitation que peut constituer l’octroi de crédit de
réductions de peines (CRP) supplémentaires.
D’autre part, si nous gardons toujours à l’esprit le durcissement évoqué
75lequel s’est notamment traduit par de nouvelles mesures de sûreté et
l’instrumentalisation des Juges d’Application des Peines (JAP) comme des
tribunaux d’Application des Peines (TAP), un vent de la contractualisation
s’est timidement engagé dans l’espace carcéral, avec la pratique de « deals »
informels - et notamment cette logique de la responsabilisation induite par le
PEP (Projet d’Exécution de Peine) – aboutissant ainsi à donner au
prisonnier, au moins à certains moments, la parole pour ce qui le concerne
personnellement.
Une telle mesure accorde ainsi la possibilité d’une certaine liberté
d’expression, même si c’est bien sûr dans un domaine restreint et bien
circonscrit. En bref, le prisonnier pénal s’éprouve désormais comme sujet de
droits, et par conséquent en position de revendiquer, dans une relation qui
n’apparaît plus simplement et systématiquement de subordination, mais
contractuelle de facto dans des situations sans doute limitées.
Parce que l’AP n’a pas seulement des droits mais aussi des devoirs à l’égard
de ses usagers, voici que cette évolution relativement nouvelle fait lentement
- car à l’encontre des mentalités et de la tradition - son chemin dans les
consciences aboutissant ainsi à une véritable mutation des résistances
carcérales.
Mais ce faisant elle a fondé aussi, en théorie comme en pratique, de
nouvelles raisons de résister, faisant apparaître l’opposition comme un droit
et même un devoir lorsque l’action pénitentiaire n’a d’autre finalité - hormis

73 Mais indépendamment de ce contexte, sans doute est-il bien vrai aussi que « l’homme
occidental moderne ne se laisse plus dresser et le détenu actuel supporte bien moins que ses
prédécesseurs d’autres contraintes que celles, matérielles et inévitables de la détention. Aussi
maîtriser les comportements est-il devenu plus difficile, et le système pénitentiaire a-t-il dû
inventer des outils plus doux pour y parvenir.» (Herzog-Evans, 1998/2007, 260).
74 Ibid, 261
75 Cf. sur cette question Razac, 2008, 397-410.
29
les cas où la sécurité et le bon ordre sont en jeu - que de réprimer et
76contraindre, soit hormis les cas de stricte nécessité .
Se pose ainsi plus largement la question d’un droit à la résistance en prison.
Sur le plan diachronique toujours, mais dans le cadre de la seule histoire
individuelle des personnes détenues cette fois, les résistances apparaissent
comme des réponses le plus souvent ou apparemment purement négatives à
des stimuli plus ou moins impératifs s’inscrivant dans la continuité de
parcours de rupture que la condamnation et la détention ne font que
77confirmer, voire aggraver .
Concernant enfin leur évolution au fil de la peine n’est-il pas indifférent de
noter que tôt ou tard vient le moment où l’effet du temps carcéral - et pas
seulement le travail des prisonniers - conduit insidieusement à leur
adaptation. A cette œuvre-là, les usagers de l’institution pas davantage que
celle-ci n’y peuvent mais. Ainsi la prison, en venant à bout des plus
récalcitrants de ses pensionnaires, accomplit-elle malgré elle car
contrairement à son objectif affirmé une relative désinsertion de beaucoup
d’entre eux.
En effet, à partir du moment où ils sont parfaitement insérés au milieu
78carcéral, où ils se sont en somme fait leur prison et ainsi se sont fait la
prison, les détenus sont du même coup socialement désinsérés. Avec le
temps, bien des résistances carcérales se trouvent ainsi résolues car n’ayant
plus lieu d’être. Au fond, aussi longtemps qu’ils manifestent de la résistance,
les prisonniers restent socialement intégrés parce que l’univers carcéral,
artificiel à tant d’égards, ne correspond pas au milieu social ordinaire.
Ce même lien entre résistance et adaptation se manifeste bien au demeurant
à la libération, singulièrement après une peine prolongée. Ayant alors perdu
la plupart de leurs repères et de leurs réflexes de sujets libres, les prisonniers
élargis opposent alors souvent et spontanément une vive et plus ou moins
longue résistance à la vie extérieure dans ses multiples aspects. L’angoisse
de la libération manifeste d’ailleurs chez beaucoup cette réaction-là.
A cet égard, toute résistance à la vie libre semble traduire une peur liée à la
79perte d’objet , soit de repères souvent construits par l’habitude au prix d’une
insensible déconstruction de la réalité sociale.
Dans cette optique, résister ce n’est pas tant refuser le monde tel qu’il est ou
tel que perçu que chercher à en maintenir une représentation désormais
familière et donc poursuivre un combat pour la perduration de situations par
crainte d’une rupture toujours source de mal-être et d’angoisse. C’est en cela

76 L’AP étant idéalement tenue à un véritable état de nécessité au sens où le droit pénal
l’entend s’agissant des mesures coercitives et punitives qu’elle prend.
77 Labellisation développée par la théorie interactionniste (Becker, 1985, Lemert, 1967)
78 Lhuilier avec Lemizewska, 2001, 155-205.
79 Dans l’acception freudienne du terme.
30
d’abord une entreprise de préservation tendant toujours à faire prévaloir sur
le changement la permanence.
Mais n’est-ce pas là encore une vocation du droit, alors même qu’il tend à
nier et briser tous les écarts à la loi, que cette finalité de la stabilité ? A cet
égard, la loi du milieu poursuit aussi, comme modalité de résistance au
système pénitentiaire et à la Loi, un tel objectif. Telle est la force de son
80emprise que par elle celui-ci n’est pas simplement une construction de la
puissance publique, la prison n’ayant jamais été la seule création de l’Etat.
De ce point de vue, tout au contraire, lui a-t-elle toujours échappé pour
partie, comme l’homme à son créateur, du fait de cette part de liberté
irréductible chez le vivant dans les conditions même les plus contraignantes ;
du fait aussi de la multiplicité des acteurs dans le champ carcéral.
Ainsi et pour partie au moins, le système est-il généré, de façon plus ou
81moins spontanée , et de façon notable, par le milieu carcéral. Sans doute ne
s’agit-il pas là du système pénitentiaire ordinairement entendu comme
construction institutionnelle. Mais ce milieu n’en impose pas moins,
concurremment et efficacement, sa propre loi, non moindre détermination
pesant sur les comportements, les mentalités, et par suite non moins
productrice de résistances carcérales.
Aussi bien, la loi carcérale, qui apparaît comme un effet secondaire,
dommage collatéral, intimement liée qu’elle est au système stricto sensu, ne
saurait-elle être ignorée de notre sujet. Et cela à un double titre. D’abord
parce qu’elle constitue per se une forme de résistance élaborée à
l’institution, tant au plan individuel que collectif. Ensuite, et de surcroît,
parce qu’elle ne suscite pas moins de réactions du côté des personnes
détenues que de l’institution elle-même. Son impact sur leur futur, et d’abord
sur leur présent, est aussi loin d’être si négligeable.
Ainsi donc ces deux sources de contraintes intra-muros, la loi de l’institution
et la loi du milieu, réalisant un système a priori incohérent de contraintes
subies, exercent-elles des pressions plus ou moins lourdes, permanentes,
contradictoires et concurrentes sur les personnes détenues qui à leur tour
réagissent, qu’elles s’inclinent ou ripostent. C’est cette résistance générale
qu’il convient maintenant de mieux cerner.
Du côté du prisonnier, l’opposition correspond assez souvent à une réaction
quasi vitale, et ceci vis-à-vis de l’institution aussi bien que du milieu. La
condition carcérale peut se caractériser notamment par un état de
dépendance et de dégradation entretenu. Mais à ce statut particulier
d’inégalité légale, il faut ajouter chez beaucoup de prisonniers, fréquemment

80 Par ce terme, auquel nous aurons souvent recours, nous entendrons l’emprise telle que la
définit Lhuilier, (2000, 208), soit « ….. le rapport à l’institution carcérale correspondant à
un agencement complexe de relations, agencement qui repose non seulement sur les principes
d’ordre et de domination structurant l’organisation, mais aussi sur les positions, les
projections et les souffrances des personnes.»
81 Cf. Poulalion, 2002.
31
enfoui sous des dehors trompeurs, un fort sentiment de culpabilité et de
déchéance qui peut susciter quant à lui, avec un impérieux besoin de
« sauver les meubles », une manière de sursaut.
Nous trouvons assurément là deux facteurs majeurs de résistance.
Cependant, et de façon plus large, les difficultés de l’existence génèrent
ordinairement des rebonds de l’être et de vives réactions de rejet évoquant
parfois, nous l’avons vu, des réactions de type immunitaire. S’agissant plus
particulièrement de l’institution carcérale, corps tentaculaire s’insinuant dans
les moindres recoins de l’intimité, elle constitue en cela une menace
permanente contre quoi ses pensionnaires résistent souvent spontanément,
cherchant à se prémunir dans toute la mesure du possible.
De fait aussi, dans un régime de type totalitaire, comme l’a bien caractérisé
82Goffman , le pouvoir s’exerce sans partage aux dépens d’une population
dominée. Même s’il peut être observé à l’heure actuelle une évolution
83positive à cet égard , l’univers carcéral privilégie traditionnellement une
dynamique d’affrontement inscrite en quelque sorte dans sa tradition et sa
culture.
Sans doute existe-t-il aussi, du côté des dominants comme des dominés, des
formes de résistance pacifiques dictées celles-ci par la raison plus que par
choix, mais susceptibles de s’avérer efficaces et contagieuses. Nous n’en
observons pas moins en situation d’enfermement un attrait de la violence
bien que celle-ci ne caractérise qu’une part relativement faible des stratégies
d’opposition dans la pratique. De fait, s’agissant de la population étudiée,
pour le grand nombre, il semble possible en effet de parler d’une culture de
violence en même temps que d’un comportement naturel, tant celle-ci
apparaît ancrée dans les habitudes et les mentalités, qu’elle ait été subie et/ou
actée comme c’est le plus souvent le cas.
Au total, la définition des résistances carcérales comme leur contenu
dépassent amplement la conception restrictive de la résistance du droit pénal
spécial telle qu’enfermée dans l’infraction de rébellion. Celle-ci se situe en
particulier fort en deçà de l’exploration lexicale ou sémantique, des
domaines des sciences dures ou encore de la psychanalyse.

82 L’auteur a observé (2001, 66-67) que ce type d’institution se caractérise par quatre traits :
« - Elle place sous une seule autorité et inscrit dans le même cadre tous les aspects de
l’existence ;
« - Chaque activité se déroule en relation de promiscuité totale avec de nombreuses
personnes soumises à des obligations et à un traitement identique ;
« -Toutes les activités sont générées en fonction d’un système explicite de règlement, dont
l’application dépend du personnel administratif ;
« Toutes les activités correspondent à un plan rationnel conçu pour répondre au but de
l’institution. »
83 Sur ce point cf. Mary, Bartholeyns & Béghin, 2006, 389-404.
32
Quant au régime disciplinaire des établissements pénitentiaires à proprement
84dire , par sa rigueur même il est contraint de s’en tenir à un plan très
concret, tout en dépassant nécessairement la seule conception strictement
légale de la violence, même si la rébellion constitue ici bien sûr un élément
incontournable de la résistance érigée en infraction.
Si au plan du droit la résistance humaine fait difficulté, les fortes singularités
du cadre dans lequel s’exercent les oppositions au régime carcéral posent
donc des problèmes spécifiques justifiant alors l’intérêt de leur étude pour le
juriste.

Intérêts d’une étude des résistances carcérales pour le droit et les
sciences criminelles
La personne détenue préfère souvent sa propre loi à la Loi. Ou encore, en
suivant la « loi du milieu » en concurrence, s’efforce-t-elle de l’y substituer
autant que possible. Soumettre la prison à la loi du milieu carcéral ou se
soumettre à la loi pénitentiaire et à la loi tout court, tel est en tout cas le
dilemme en ce qui concerne le grand nombre. Dans le premier cas le
prisonnier préfère sa loi, non tant d’ailleurs qu’il la considère supérieure –
car la question ne se pose bien évidemment pas sur un plan éthique – mais
simplement parce qu’elle semble répondre mieux à ses besoins que la Loi
nie d’ailleurs ou ignore le plus souvent. La résistance est alors dictée par une
vision égocentrique, son intérêt étroit qui seul lui chaut.
Il est donc résisté le plus souvent pour défendre des positions, des intérêts
particuliers, même si, pour les légitimer, il peut arriver lui de les justifier par
des intérêts généraux et impersonnels, comme c’est le cas lorsque la
résistance se fait collective.
Résister vise ainsi bien souvent à tenter de changer le monde pour faire ainsi
l’économie de son propre changement. Il s’agit concrètement d’échapper
autant que faire se peut à l’emprise du règlement intérieur et du pouvoir
pénitentiaire, non par l’affrontement, mais par l’esquive et les pratiques
clandestines. En tentant de substituer la loi du milieu et la sienne à la Loi
tout court, le détenu vise au fond à instaurer un ordre parallèle qui échappe
au régime pénitentiaire, un système concurrent permettant, non de l’abolir ou
simplement même de le nier, mais de faire avec lui en le court-circuitant. Et
notamment par l’application de règles qui pour n’être pas écrites n’en sont
85pas moins impératives et effectives .
Le détenu résistant présente de la sorte, comme tout résistant au fond, un
côté démiurge en ce sens qu’il aspire, non à garder les choses en l’état, à les
pérenniser, mais tout au contraire à refaire un monde insupportable afin de le
rendre plus conforme à ses attentes. Si cela rend la résistance créatrice, il

84 Nous ne parlons pas ici des sanctions quasi disciplinaires aux conséquences parfois encore
plus lourdes (régimes spéciaux, mesures d’isolement, « rotations de sécurité »…)
85 Dont celle de l’omertà.
33
s’agit toutefois d’une création illégale puisqu’à contre–loi, comme le
concrétisent d’ailleurs certains us et coutumes de la prison dont des caïds se
font les garants.
De prime abord, la résistance carcérale apparaît donc comme un refus de se
plier et de subir l’ordre pénitentiaire. Dans le même temps cependant, en
cherchant à le biaiser et le transgresser au moyen de pratiques clandestines,
le dessein est davantage de l’esquiver pour conserver, soit de revenir à un
état quo-ante, de ne pas changer des habitudes. Ceci, à la différence des
résistances apparentes communes, que celles-ci soient individuelles ou
collectives, lesquelles s’expriment plutôt dans un contexte d’affrontement.
Dans tous les cas, la résistance carcérale se présente ainsi le plus souvent
comme un travail d’adaptation par le rejet du monde tel qu’il est, que le
détenu fasse avec la prison en s’y opposant ouvertement, ou malgré elle par
ses déviances secrètes.
Un peu contradictoirement, la résistance carcérale peut donc traduire en fait
une volonté de changer pour conserver, qu’il s’agisse par exemple de
maintenir la prévalence de la loi du milieu, dans l’entreprise de substituer à
la Loi la loi carcérale, de maintenir la prison par l’attente d’améliorations de
86la condition détenue ou encore, sur un plan personnel cette fois, de faire
prévaloir ses choix et ses goûts sur les interdits du règlement intérieur ou
87encore des décisions administratives . En résumé, que nous la considérions
sous sa forme individuelle ou collective, la résistance carcérale traduit un
mode de révolte plus ou moins accusé contre l’ordre pénitentiaire, soit en
définitive contre la loi. Pourtant, au-delà, elle exprime aussi parfois tout
88autant la récusation d’un type de société, en quoi elle est alors politique .
L’opposition apparaît sans doute plus existentielle lorsque la personne
détenue présente une fragilité particulière ou éprouve le sentiment d’être
remise en question. C’est simplement en certains cas du fait d’une agression
mineure, voire du plus petit changement dans ses habitudes de vie, que la
source à l’origine des troubles de vie soit l’AP, la justice, la loi, ou un
codétenu n’important guère au bout du compte.
Tout se passe comme si absolument rien ne pouvait justifier une telle atteinte
et que la représentation de son intégrité que se fait le sujet constituait au bout
du compte la valeur suprême, à laquelle à la limite tout le reste pût être
sacrifié. Ainsi, comme déjà observé, la résistance est souvent provoquée
davantage par la subjectivité que par la réalité. Tant et si bien qu’à la limite
celle-ci peut être indifférente puisque le monde sensible, soit celui qui
impressionne et meut, est une construction largement tributaire d’un point de

86 Cf. sur cet aspect Bartholeyns & al, 2002, 160.
87 C’est par exemple le cas lorsque des détenus exercent de fortes pressions sur un couple
d’homosexuels affectés dans leur quartier afin de les en évincer.
88 Sur le sujet, cf. pa exemple Livrozet, 1973.
34
vue et de l’expérience, sans parler de troubles psychiques dont la paranoïa
qui joue un rôle si important dans les relations en prison.
Aussi bien advient-il alors que le détenu s’expose à des sanctions plus ou
moins lourdes pour avoir résisté à la loi, alors qu’il n’aura parfois résisté
qu’à une représentation faussée de celle-ci, alors tout autant prisonnier de ses
perceptions que des murs. Sans doute certaines règles sont-elles
suffisamment claires, concernant le règlement intérieur des établissements
pénitentiaires par exemple. Mais alors l’erreur d’interprétation du sujet
pourra porter sur les intentions du décideur, plus facilement sujettes à
méprises, et donc à caution, et ceci alors même qu’il n’est pas forcément
atteint d’une forme aiguë de la maladie de la persécution.
Par ailleurs, dans le contexte carcéral, résister c’est faire pièce à l’autorité ou
tenter de s’y soustraire, soit en refusant de se soumettre quelque part la nier.
Eu égard à l’inégalité des forces en présence, il y a là comme une forme de
double défi. Car résister, ce n’est pas seulement ne pas céder sous la pression
et lutter pour s’imposer à plus fort. C’est encore assez souvent se prouver à
soi-même tout autant qu’à l’autre, que l’on tient bon que l’on ne se laisse pas
89« avoir » .
En d’autres termes, en cas de conflit entre ces deux finalités de l’action, le
paraître l’emporte bien souvent sur l’être, ce qui se voit sur ce qui demeure
caché, un peu à la manière d’une possibilité de revanche facile chez des
personnalités assez souvent complexées. Or dans tout cela, la loi semble
assez étrangère. La résistance carcérale simplement l’ignore dans la plupart
des cas car elle n’est pas l’enjeu et même hors-jeu. Et c’est précisément en
cela que résister apparaît d’abord davantage qu’un acte d’opposition à la loi
ou au pouvoir pénitentiaire, voire leur négation ou leur refus, un mode
d’affirmation de l’être au monde. Au bout du compte, dans tout processus de
résistance carcérale en particulier, c’est sans doute moins la loi qui est en
question que le sujet, les personnes détenues étant assez souvent des
individualités en mal d’affirmation.
Dans un engrenage infernal parfois, elles ont pu être ainsi conduites à poser
souvent malgré elles et de façon démesurée leur différence, voire, plus
90exceptionnellement sans doute, une franche anormalité . Or, comme l’a
91observé en particulier Robert « Si tout homme est appelé à agir en vertu de
sa singularité, la lutte avec le monde est inévitable, et d’autant plus violente
que la singularité est marquée.»
Les résistances carcérales apparaissent en fait au cœur de la gestion du
comportement du détenu, constituant ainsi largement la matière du droit

89 Connotation d’autant plus péjorative dans un monde machiste où le paraître tend souvent à
primer sur l’être.
90 Nous n’émettons par cette qualification bien sûr aucune appréciation de valeur.
91 Robert, 1954.
35
92pénitentiaire. Et plus particulièrement de la récente loi pénitentiaire qui
tend par ses mesures à aligner les droits des personnes incarcérées sur les
RPE, soit à mieux faire respecter des droits fondamentaux dont la violation
est largement à la source des plus graves difficultés disciplinaires
intramuros.
Enfin, les formes d’opposition individuelles ou collectives des prisonniers
posent dans leurs avatars les plus violents le problème de la dangerosité
pénitentiaire auquel sont confrontées au quotidien les personnels de
surveillance ainsi que les détenus les plus vulnérables. Leur étiologie
conduira à souligner que ce n’est pas seulement la personnalité des auteurs
qui est ici en cause. Les conditions de l’enfermement en constituent
assurément des causes aggravantes sur quoi il est a priori plus aisé d’agir
que sur les individus dans l’optique d’une culture des résistances carcérales
qui sous-tendra toute notre réflexion.

Eléments de problématique
Résistance et résilience en prison soulèvent d’abord une question
fondamentale qui se situera au coeur de notre réflexion. Il s’agit de tenter de
comprendre en quoi elles constituent non seulement un obstacle, ce qui n’est
que trop évident, mais aussi bien une chance pour l’entreprise carcérale.
Concrètement, dans quelle mesure peuvent-elles être récupérées, recyclées
93en quelque sorte, au service de l’orthopédie sociale et de la (ré)insertion ?
Dans une perception traditionnelle, et en cela à la différence par exemple de
la Résistance auréolée de la seconde guerre mondiale, les résistances en
cause apparaissent sans doute le plus souvent totalement négatives. Selon
des observateurs du monde pénitentiaire et un certain nombre de recherches,
elles s’avèrent pourtant, pour certaines d’entre elles au moins, porteuses car
susceptibles notamment d’avoir des retombées positives tant sur leurs
auteurs que sur l’évolution de la condition carcérale.
Leur analyse révèle par ailleurs des fluctuations qui invitent à les considérer
dans une perspective dynamique. Elles expriment notamment l’affrontement
de forces contradictoires qui se résout en situations d’équilibre et de
déséquilibre, soit sous le signe de l’instabilité et de l’éphémère.
Le sujet carcéral est bien sûr tout sauf un être naturellement docile. Cela
parce qu’il est bien souvent un individu en révolte plus ou moins ouverte
et/ou parce que des forces en lui, conscientes ou non, s’opposent avec plus
ou moins de vigueur - et violence aussi parfois - à tout changement. Mais
encore parce que les fortes emprises du système le maintiennent sous une
pression permanente.

92 Loi n° 2009-1436 du 24 nov. 2009 (JO du 25 nov. 2009).
93 Par orthopédie sociale sont entendues toutes mesures qui tendent à faire du détenu un acteur
social responsable agissant en plein accord avec les valeurs de la société et, a fortiori, dans le
strict respect de la loi.
36
Ainsi, et naturellement, pourrions-nous observer que, loin de répondre
systématiquement aux offres de la nouvelle politique pénitentiaire, le
prisonnier lui oppose assez ordinairement des freins aux formes les plus
variées. Or ceux-ci font obstacle aux politiques comme aux projets les plus
généreux qu’elles transforment souvent en gageures dans la mesure où le
94détenu est nécessairement au cœur du projet de (ré)insertion , rien de ce qui
le concerne ne pouvant se faire sans son adhésion libre et entière.
Indépendamment de considérations d’efficacité, sur un plan purement
éthique, rien ne saurait non plus être entrepris malgré lui s’agissant en
somme de choix de vie et, plus fondamentalement encore, d’une remise en
cause souvent profonde de la personnalité.
Or, la politique pénitentiaire repose sur cette hypothèse erronée que le
détenu moyen est un sujet ordinaire dont on peut toujours attendre par
conséquent, en dépit de ses incidents de parcours, des comportements et des
réactions de l’« honnête homme », du «bon père de famille» du droit civil.
Il faut donc insister ici, même si c’est un poncif, sur l’importance qu’il y a à
bien connaître et à définir la population ciblée qui présente un certain
nombre de caractéristiques et de constantes spécifiques. Les mentalités
comme le niveau intellectuel général, le degré de maturité, les intérêts, les
handicaps en particulier permettent de définir un profil – type bien
particulier, une sorte de portrait-robot dont ne s’écarteraient sensiblement en
fait que quelques détenus atypiques.
Autrement dit, il existe un décalage certain entre le sujet de droit,
construction d’un droit nécessairement normatif et idéalisant, soit le détenu
figuré qui est « ce sujet-type véhiculé par les nouvelles politiques
pénitentiaires,… un sujet lisse et abstrait, le sujet de droit revêtu des
attributs de l’homo economicus qui ne connaît ni la dépendance, ni les
95passions ni la déraison… » et le détenu réel auquel se trouve confrontée
l’administration pénitentiaire au quotidien. A personnalité particulière
correspondent notamment des réactions singulières, lesquelles rendent assez
largement compte des résistances carcérales.
Concrètement, l’idée est que des profils singuliers requièrent des traitements
adaptés, si l’efficacité est tant soit peu recherchée. Est-il efficace par
exemple, comme cela se fait cependant désormais à l’égard d’individus
affectés de handicaps mentaux caractérisés plus ou moins lourds, voire de
troubles psychiques majeurs, de considérer de tels sujets comme peu ou prou
responsables et par conséquent aptes à subir avec le moindre profit un
traitement pénal requérant des réactions conventionnelles ou normales ?
Il semble encore évident que les singularités des résistances carcérales ne
s’expliquent pas seulement par les seuls traits de la personnalité des sujets
détenus.

94 Art. 1 de la réforme Amor cité.
95 Pech, 1997, 239-240.
37
Le système pénitentiaire qui y est confronté et y achoppe en permanence est
aussi largement comptable des difficultés. Il y a donc lieu de rechercher
pourquoi et comment il détermine pour partie ces résistances qu’il a mission
de surmonter ou d’apaiser.
Le problème de l’acceptation par le condamné des valeurs sociales plus ou
moins longuement bafouées semble aussi fondamental dans la perspective
d’une justice reconstructrice et réconciliatrice. Car parvenir à intéresser le
détenu au système qu’il rejette plus ou moins consciemment, tel est bien
l’enjeu et le défi d’un dépassement de ses résistances. Mais la difficulté est
d’autant plus ardue que celles-ci s’exercent non seulement contre le système,
mais pour partie aussi contre le sujet lui-même, tiraillé qu’il est entre des
aspirations contraires.
Sur un plan purement pratique, observons que le sujet détenu ne peut être
traité et reconverti par des méthodes simplement coercitives ? Celles-ci ne
sauraient même en faire, comme on a pu si longtemps le croire, un corps
définitivement docile. Il semble même, tout au contraire, que les mauvaises
résistances se développent de façon directement proportionnelle aux
contraintes.
D’autre part, s’il a été relevé que la libéralisation de la prison occidentale n’a
pas ipso facto entraîné un dépérissement des résistances, en nombre comme
en intensité, c’est que d’autres facteurs ont joué en sens contraire, soit des
attentes et une exigence accrue de la part de la population carcérale en
matière d’humanisation, mais parfois aussi sans aucun doute un certain
décalage entre les promesses, les attentes, d’une part, et les réalisations
d’autre part, la politique affirmée, le frein des traditions comme de l’«
espritmaison » s’avérant d’ailleurs patents à cet égard
Un tel constat n’interdit pas de prendre acte d’une mutation des résistances
qui tendent à se faire moins violentes et à emprunter davantage que naguère
des formes nouvelles, dont les voies légales ; ni de penser que le
desserrement de l’étau carcéral est susceptible d’induire, au moins sur le
long terme, de moindres résistances à l’ordre pénitentiaire. Tout se passe en
fait comme s’il existait une sorte de symbiose entre la politique pénitentiaire
et le climat de la prison.
Mais il est aussi permis de se demander si la disparition de toute résistance
est réellement souhaitable dès lors que la pacification des rapports au sein de
la prison ainsi que la sécurité ne constitue plus le seul enjeu. L’entreprise de
(ré)insertion peut notamment requérir de la personne détenue la nécessité et
la capacité d’affronter des situations d’adversité exigeant de s’affirmer et de
prendre en main son destin, soit de se responsabiliser, à quoi ne prépare
guère un état de forte sujétion.
C’est poser la question de savoir si l’AP, dans sa gestion du quotidien, peut
s’affranchir de certaines préoccupations du court terme au profit d’intérêts
du long terme, l’objectif de la paix carcérale n’étant pas alors forcément
toujours conciliable avec celui de la paix sociale.
38
Il s’agirait, dans une telle optique, de faire en sorte que le condamné, loin de
s’abandonner à la facilité en étant privé de toute raison de se battre, puisse
décider lui-même de faire de ses propres résistances son affaire partant de
cette idée que leur choix et leur maîtrise ne peuvent relever de personne
d’autre. Mais un tel principe trouve vite ses limites dans celui de l’autonomie
de la volonté qui en est l’âme. A cet égard, une manière assurément positive
de réduire les résistances dans leur dimension négative consisterait sans
doute à introduire un véritable dialogue dans la détention, au premier chef au
moyen du PEP dont une ambition est précisément d’associer étroitement le
détenu à sa (ré)insertion.
En tout état de cause, le problème de l’impact de l’ordre pénitentiaire sur la
population détenue semble bien constituer un élément central de cette vaste
problématique posée par les résistances carcérales. Celle-ci renvoie
notamment à la question de l’emprise effective de la loi que limite non
seulement la résistance individuelle ou collective des détenus, mais non
moins certainement cette autre emprise de l’ordre carcéral qui s’exerce par la
loi du milieu.
A propos de la loi du prisonnier se pose précisément la question de savoir
dans quelle mesure l’émergence et le développement d’un ordre parallèle et
concurrent, d’une « contre-loi », réalise comme forme élaborée de la
résistance carcérale collective un frein notoire à l’efficience du système
pénitentiaire, et notamment à l’entreprise de (ré)insertion.
Interpelle encore la question de l’efficience de la loi en milieu carcéral, sans
doute fort distincte de celles du milieu libre à raison des résistances
spécifiques qui le caractérisent, ainsi que celle des stratégies utiles pour
mieux l’asseoir.
Face aux résistances carcérales, schématiquement, deux solutions s’offrent à
l’institution pénitentiaire. La première consiste à tenter de les réduire, voire,
plus radicalement, de les éliminer, méthode longuement éprouvée et
poursuivie avec les résultats que l’on connaît ; la seconde, plus subtile, mais
plus délicate d’emploi aussi, étant de tenter d’opérer un détournement, ou un
retournement, des résistances en s’efforçant d’en changer s’il se peut les
finalités. Il s’agit, en d’autres termes, de tenter d’en tirer parti en les
cultivant dans une optique positive. C’est poser de façon pragmatique la
question de savoir si, et alors dans quelle mesure, les résistances carcérales
sont recyclables pour l’entreprise de réinsertion notamment ?
Pareil projet, ambitieux certes autant que risqué, repose sur ce postulat a
priori quelque peu provocateur de la positivité au moins partielle des
résistances carcérales, tant pour le système que pour ses usagers. Il s’agit en
ce sens de rechercher, ce à quoi tendra indirectement leur étude typologique
et étiologique, leurs richesses virtuelles ainsi que les moyens d’en tirer parti.
Semblable entreprise présuppose assurément une profonde mutation de
l’institution comme des mentalités du fait de l’adoption de méthodes
révolutionnaires.
39
Faire du sujet carcéral un véritable citoyen apparaît notamment une
condition sine qua non impliquant l’instauration intra-muros d’un dialogue
égalitaire reposant sur le respect mutuel et la contractualisation des rapports.
L’objectif est idéalement de « retourner », d’exploiter les résistances et de
cultiver la résilience comme capacité de dépassement de soi pour surmonter
ses épreuves. Ceci sans préjudice bien sûr de la poursuite de cette
incontournable finalité à court terme du maintien de l’ordre que l’AP ne
saurait bien évidemment jamais perdre de vue.
Non seulement ces finalités ne sont pas aussi incompatibles qu’il y paraît à
première vue, mais il se pourrait au bout du compte que la paix carcérale,
soit l’apaisement des résistances les plus négatives, fût elle-même servie par
l’intérêt à long terme du détenu. Par ailleurs, la question de la positivité des
résistances carcérales comme gisements d’énergie peut être posée si leur
canalisation aux fins de (re)socialisation des sujets enfermés est
envisageable. Autrement dit, l’alchimie en ce domaine est-elle possible ?
S’ouvre ici en tout cas une voie de réflexion avec la question de savoir aussi
comment pacifier les résistances. Mais, à ce sujet, faut-il chercher à les
adoucir à tout prix et, dans l’affirmative, jusqu’à quel point ? Il n’est sans
doute pas souhaitable en tout cas d’aboutir à une situation sans contraintes
dans la mesure où les individus ne se dépassent qu’en surmontant des
obstacles et que la résistance qui n’existe que par ceux-ci apparaît stimulante
et même nécessaire à la vie comme à l’évolution de tout être social. Elle ne
saurait donc être impunément éliminée. Au-delà de ces questionnements sur
les voies et moyens, c’est encore et toujours en définitive à la question de
savoir si la (ré)insertion des personnes condamnées est un mythe ou une
96réalité que notre réflexion sur les résistances carcérales nous conduit.
Les quelques idées que nous venons d’esquisser permettent déjà d’entrevoir
les difficultés de notre étude. Mais celles-ci tiennent aussi à ses conditions
atypiques de réalisation qui posent en particulier des questions de méthode.

Petit discours sur la méthode
De façon générale, notre recherche tente de s’inscrire dans une approche
interactionniste et constructiviste. Aussi bien nous sommes-nous efforcé de
comprendre tout à la fois les prégnances structurelles objectives, d’une part,
et, d’autre part, les stratégies subjectives en réponse, voire les interactions
97
dynamiques de l’échange entre les différents acteurs de la prison.

96 Cf. sur le sujet : La réinsertion des délinquants : mythe ou réalité ? 1995.
97 « Dans cette perspective, l’univers carcéral peut être caractérisé par un certain nombre de
contraintes qui s’exercent sur les individus qui y vivent : suppression de la liberté de
mouvement, environnement social non choisi et monosexué, possibilités d’expression réduites
à l’extrême, etc. Ces contraintes constituent le cadre structurel objectif qui détermine pour
une part très importante les moindres faits et gestes des détenus.» (Welzer-Lang & al, 1996,
39)
40
98Selon Hargreaves , l’observation participante « permet une entrée facile…
en réduisant les résistances des membres du groupe; elle diminue l’ampleur
de la perturbation que le chercheur introduit dans une situation « naturelle »
et permet au chercheur d’observer les normes, les valeurs, les conflits du
groupe. Sur une période prolongée, ils ne peuvent demeurer cachés. »
Cependant, notre statut particulier de sujet détenu posait problème en ce
qu’il se distingue de l’approche la plus courante de l’observation participante
telle qu’ordinairement entendue.
99Ainsi que l’a souligné Hughes en effet « le mode de rapport du chercheur
de terrain au sujet qu’il étudie…. détermine étroitement sa capacité à
recueillir des données intéressantes. La fécondité de l’usage de
l’observation dépend en effet d’abord de l’aptitude du chercheur à
entretenir une distance critique à l’égard de ses propres jugements et
sentiments, ou, comme l’a écrit Hughes de son émancipation par rapport à
100son milieu et à son origine sociale, religieuse ou culturelle.»
Au début de notre travail, si nous étions membre (à part entière) de la
situation que nous nous proposions d’étudier, condition sine qua non de tout
entretien ethnographique - nous n’avions pas un pied dedans un pied
101dehors .
Tout se passait alors comme si l’objet physique et/ou psychique considéré
déterminait per se - et pas seulement par les facettes qu’il peut présenter de
sa globalité - une vision particulière, partielle et partiale par conséquent.
Dans ces conditions, la pensée ne serait-elle alors au mieux que ce qu’est
une photo instantanée à la réalité objective, un certain regard à un certain
moment ?
Mais notre appréhension, compromise par notre lourde implication dans le
jeu, n’était-elle pas aussi nécessairement entachée par la subjectivité qui
interdit toute possibilité d’analyse sereine en ce qu’elle affecte déjà la
perception des choses et des faits, soit de l’observable ? Trop intimement
compromis par notre statut dans la trame carcérale, comment atteindre alors
ce détachement « distanciateur » nécessaire par rapport à notre condition de
native pour prétendre à l’objectivité ?
Nous étions dès le départ bien conscient que c’était en fait moins un
phénomène objectif, l’en-soi, qui risquait d’être saisi et analysé qu’une

98.Hargreaves, 1967, 193, cité par Lapassade
(http://www.ai.univpris8.fr/corpus/lapassade/ethngr&.htm, 7/13.
99 Hughes, 1996.
100 Chapoulie, in Préface à Becker (trad.), 1985, 19.
101 Il pourrait sans doute nous être objecté que des personnes travaillant en prison, tels
Montaron, (1977) et Vasseur (2000) ont pu tirer de l’expérience des informations d’un grand
intérêt, et que nous ne sommes pas non plus le premier détenu à écrire sur son vécu pendant sa
détention. Mais il ne s’agit plus bien sûr ici de faire un travail d’écriture ou à caractère
polémique.
41
102représentation de la réalité . Tel était sans doute le défi de l’entreprise. De
sorte que notre observation était doublement pervertie et donc sujette à
caution : par son objet d’un côté; par un point de vue que gauchit
nécessairement un vécu, par ailleurs. Ainsi l’objet rendu est-il au bout du
103compte un objet reconstruit . Ceci revient, en d’autres termes, à la question
de savoir au fond quel peut bien être l’intérêt de la relation de l’observateur -
104chercheur partie prenante dans le système questionné .
105Pourtant, comme observé par Devresse « Accéder au discours des usagers
de la justice criminelle renvoie en fait à bien plus qu’à leurs représentations
individuelles et aux structures intellectuelles, affectives et normatives qui les
organisent », donnant alors cette possibilité aux chercheurs « neutres »
d’« approcher des « façons de voir » qui nous permettent de comprendre en
quoi une intervention de la justice peut compliquer la vie, produire de la
souffrance ou encore limiter la capacité d’action, ce que disent les usagers
permet également de parfaire ou compléter la connaissance du système
106pénal. »
En ce sens, une dose de subjectivité reconnue, ou simplement suspectée mais
pleinement assumée, voire même revendiquée, peut s’avérer un donné utile à
la connaissance, l’objectivité vers quoi on tend, limite au sens mathématique,
n’étant assez fréquemment après tout guère autre chose qu’une somme de
subjectivités, ou plus exactement leur moyenne. Sans doute aussi,
l’objectivité dans les sciences sociales et humaines (SHS), si elle peut être
approchée, ne présente sans doute pas le même intérêt que dans les sciences
107dites dures pour lesquelles déjà « N’existe que ce que l’on peut mesurer »
S’agissant du système pénitentiaire et de la condition carcérale, notre
réflexion s’est donc proposé a minima un tel apport.
Si donc, au terme de notre analyse, nous ne saurions affirmer sans forfanterie
que nous n’avons pas été profondément perturbé dans notre jugement par
une expérience singulière dont le temps même ne libère que difficilement
des sujétions, ce n’est peut-être alors pas plus mal dans une telle optique.
Mais l’objectivité dans les SHS apparaît toujours plus ou moins un leurre,
quoi que nous fassions. Selon un concept familier en physique,

102 C’est toute la problématique de la tension entre participation et distanciation, débat
théorique développée dans l’expérience ethnographique de l’Ecole de Chicago que posait
concrètement à ce stade notre situation personnelle. Dit autrement, comment parvenir à
produire le pur savoir à partir de son propre vécu ?
103 Sur cet aspect cf. Ross & Richards, dir., 2003. Les auteurs y soutiennent avec conviction
ce point de vue d’une observation participante pervertie.
104 Le témoignage du détenu, en particulier, est ainsi d’autant plus sujet à caution qu’il est
enfermé dans un double référentiel, en l’espèce la prison et, au sein de celle-ci, un
sousréférentiel, soit le statut de reclus.
105 Devresse, 2004, 134.
106 C’est là assurément un intérêt majeur de ces nombreux écrits dans la prison sur
l’expérience carcérale.
107 Planck.
42
l’observateur, nécessairement situé, se trouve précisément conditionné par
son positionnement qui impose en effet un point de vue plus ou moins
108enfermant .
Ajoutons que tout le paradoxe de notre entreprise est qu’elle nous ait permis
à la fois une forme de délivrance (par l’écriture et la nécessaire distanciation
qu’elle exigeait et facilitait) et, après la délivrance, un prolongement de
l’enfermement au-delà des murs par une forme de tourner-en-rond, ces deux
objectifs contradictoires étant, au départ au moins, poursuivis de façon
d’ailleurs largement inconsciente.
Pour revenir à la question de l’objectivité, soit de l’appréhension du monde
en soi, et non pour soi, elle reste un impossible défi, car dès qu’il se mêle de
l’interprétation de faits relatifs aux conduites humaines, tout observateur se
trouve nécessairement condamné à voir la réalité au travers d’un prisme
personnel particulier, toute connaissance étant alors nécessairement marquée
109du coin de la relativité du fait même de cette subjectivité .
Mais cela n’est pas si grave après tout si, comme l’a encore estimé un
110chercheur , « l’observation, pour ainsi dire, n’exige pas d’avoir des yeux ;
c’est avoir un point de vue, une perspective, être capable de proposer une
distinction pour désigner un objet, etc. Dès lors, préciser qui observe, c’est
préciser la source du point de vue et non seulement indiquer l’informant ou
la position sociale à partir duquel nous saisissons l’information. Car, dans
cette hypothèse, je situe peut-être le sujet dans son contexte, mais je ne situe
pas pour autant la connaissance qu’il transmet. »
Ajoutons que si nous avons pu parfois manquer à l’objectivité, au moins ne
l’avons-nous pas fait de façon délibérée, ce qui n’est certes pas exonérant.
Par une approche pluridisciplinaire et plurielle de notre sujet, soit en
confrontant notre point de vue à d’autres (chercheurs ou anciens
prisonniers), nous nous sommes toujours attaché en tout cas à éviter cet
écueil. Notre entreprise nous y aidait d’ailleurs en cela que la motivation
majeure était au départ, avons-nous observé, de nous libérer tant soit peu de
l’emprise carcérale en nous écartant en quelque sorte d’un point de vue par
définition toujours enfermant.
Contradictoirement, la problématique ne reste-t-elle pas fondamentalement
la même pour tout chercheur que sa réflexion incline à se fixer de plus en
plus, au fur et à mesure qu’il avance, sur des certitudes rassurantes, d’autant
plus fortes et évidentes que laborieusement acquises et de ce fait jugées,
sinon définitives, du moins fiables ? En ce sens une longue recherche ne

108 Bourdieu (1984/2002, 231) a lui-même insisté en ce sens sur les retombées de la position
dans un champ « On prend les positions que l’on est prédisposé à prendre en fonction de la
position que l’on occupe dans un certain champ. »
109 Remarquons que l’observateur du monde quantique affecte lui-même l’observable par son
simple regard et que ce dernier modifie en retour (phénomène de rétroaction) son propre
regard (principe dit d’indivisibilité).
110 Pires, 2004, 182.
43
menace-t-elle d’enfermer dans le cours de l’élaboration d’une vision
devenue personnelle et donc unique et isolée, soit dans une solitude qui
menace ainsi de devenir insidieusement déformante ?
111Sans pour autant sombrer dans le dilettantisme , il faut peut-être alors se
défier du trop de sérieux. A moins peut-être que l’observateur ne limite son
ambition à la formulation d’hypothèses n’engageant qu’un moment de la
réflexion ou la réflexion d’un moment, une vue de l’instant, gardant toujours
à l’esprit cette obsédante et frustrante interrogation question d’un sage : Que
sais-je ?
Quant aux obstacles que pose la recherche en milieu fermé, ils sont trop
connus pour qu’il soit nécessaire de s’y appesantir ici. S’il n’est certes plus
112du tout aussi vrai que, comme l’avait observé Robert , la prison est un
domaine « largement rebelle aux tentatives d’investigation scientifique…
incapable de ménager en son sein l’espace de liberté nécessaire à la
naissance d’une posture de recherche », et si de très nombreuses études
113ethnographiques ont pu être menées intra-muros , ce n’est pas sans
difficulté eu égard aux fortes prégnances de « l’esprit - maison» justifiées
par le fait que tout corps étranger au système est nécessairement vécu de
114l’intérieur comme une menace dans un climat d’obsession sécuritaire.
Surtout, notre statut particulier de détenu, puis de libéré conditionnel et enfin
d’ancien détenu ne permettait guère de lancer les enquêtes utiles.
En dépit de l’intérêt « stratégique » de notre positionnement forcé dans le
champ carcéral, celui-ci posait de sérieuses limites à notre investigation,
lesquelles n’affectaient pas moins notre quête d’objectivité. En premier lieu,
l’idéal eût été bien évidemment de conduire des investigations dans divers
établissements pénitentiaires, de pouvoir observer à la fois un certain nombre
de maisons d’arrêt et de centres pour peine. Une telle enquête aurait en effet
permis, avec d’instructives comparaisons, de tirer sans doute des conclusions
de portée plus générale et partant plus fiables que celles limitées à une
maison d’arrêt et un centre pénitentiaire, lesquelles portaient de ce fait sur un
115nombre de sondés par suite fort limité .

111 « Le dilettantisme est le plaisir que l’on a précisément à jouer avec les idées sans les prendre
tout à fait au sérieux… » (Faguet, 1911, 9)
112 Robert, 1984, 435.
113 Citons notamment celles de Benguigui, Chantraine, Combessie, Le Caisne, Lhuilier,
Marchetti, Orlic, Rostaing…
114 Comme souligné par Bourdieu, l’hétéronomie constitue une menace effective sur tout
champ social.
115 141 sondés pour une population d’environ 400 individus. Boursin (1988) a par exemple
estimé que « la précision d’un échantillon varie comme la racine carrée du nombre de
personnes de l’échantillon » et qu’une précision d’environ 2% requiert dans ces conditions un
échantillon d’un millier de sondés.
44
Pour la même raison ne nous était-il guère aisé, en dépit d’une apparente
116facilité à le faire , de réaliser en milieu fermé des interviews suffisamment
nombreuses. A côté de la difficulté classique d’enquêter en milieu
pénitentiaire s’en ajoutait en effet une autre, vis-à-vis cette fois de
« collègues » parmi lesquels notre intérêt intellectuel de membre du groupe
117étudié était plutôt de nature à éveiller et entretenir la suspicion , d’autant
que le milieu carcéral est déjà enclin à la méfiance, voire à la paranoïa et se
montrait donc plus disposé à nous considérer comme spy que naive
118member .
119Aussi bien, en tant qu’observateur clairement situé , la spontanéité des
réponses qui nous étaient faites, même chez les mieux disposés de nos
sondés,- ne pouvait que s’en trouver affectée. Ces obstacles nous ont ainsi
enfermé dans un certain nombre d’hypothèses que nos lectures n’ont permis
de mettre à l’épreuve et d’affiner que dans une certaine mesure.
Ceci étant, entré dans un système longuement subi et éprouvé, nous en
sommes sorti et depuis lors le temps utilement écoulé nous a permis de
regarder les faits avec ce détachement que permet du recul. Cette
distanciation, forme singulière de résistance per se, procuré déjà par le
travail de l’écriture, nous a ainsi conduit à confronter et accorder sur de
nombreux aspects de la vie intra-muros notre point de vue avec celui de
nombreux sociologues ayant pu mener un travail de terrain.
Quant aux difficultés déjà abordées tenant à des limites plus personnelles
renvoyant à une expérience directe en tant que sujet et objet à la fois, la
question est au fond de savoir jusqu’où et comment le sujet peut se
construire comme objet. Dit autrement, est-il possible d’appréhender
objectivement un système du dedans, en ayant été, nolens volens, partie
prenante ?
En tout état de cause, même si l’objet de notre travail n’était certes à aucun
moment de porter un quelconque jugement, ne visant, après la description
des faits, leur interprétation et leur analyse à la lumière du droit positif,
d’avancer des propositions, l’exercice ne permettait probablement pas
d’échapper totalement à la partialité. Au final, ne risquions-nous pas de
réaliser une thèse sur nos prisons plutôt que sur la prison ? Ou encore est-il
possible de traiter de la prison à partir de sa prison, de s’affranchir de cette
subjectivité inhérente à tout vécu ? Tel était le défi.

116 Nos questions étaient en effet de nature à éveiller la suspicion dans un milieu
naturellement soupçonneux.
117 Le succès d’une recherche ethnographique suppose en effet d’établir dès le départ d’établir
avec les sondés des relations de confiance car « Si les gens n’ont pas confiance quant à
l’utilisation ultérieure des observations faites sur eux, s’ils ne sont pas assurés que le secret
de leurs déclarations sera garanti, tout sera bloqué. » (Lapassade,
http://wwww.ai.univparis8.fr/corpus/lapassade/ethngrin.htm, 7).
118 Espion plus que sujet de bonne foi (notre traduction).
119 Nous faisons ici référence aux notions développées par Schwartz & Jacobs, 1979.
45
Ceci dit, observer un système du dedans ne présente pas que des
120inconvénients . S’agissant du chercheur, « la fécondité de l’usage de
l’observation dépend également de son aptitude à comprendre en finesse
l’univers symbolique des catégories de personnes étudiées : ceci suppose
une sensibilité qui ne peut souvent être acquise sans une familiarité
prolongée avec cet univers symbolique. C’est pourquoi une bonne partie des
meilleures monographies reposant sur du travail de terrain sont le fait de
sociologues ayant entretenu avec leur sujet une relation durable et
121antérieure à leur recherche »
En ce sens Becker a pu soutenir que « ... le chercheur doit participer
intensivement et continuellement à l’existence des déviants qu’il veut
122étudier… » Si pour Goffman également « C’est même un excellent moyen
de pénétrer ces univers (ceux de l’enfermement) que de se soumettre au
cycle des contingences qui marquent l’existence quotidienne de ceux qui y
123vivent.» , a fortiori l’est-ce encore de les observer, y étant soumis malgré
soi.
Car « les ressources de l’expérience » semblent de nature à valoriser l’accès
« au discours des usagers de la justice criminelle » parce que celui-ci
« renvoie en fait à bien plus qu’à leurs représentations individuelles et aux
structures intellectuelles, affectives et normatives qui les organisent.» ….. et
« Sans refaire ici une nouvelle « sociologie de l’expérience », il semble
intéressant à l’heure actuelle, dans l’analyse de l’institution pénale, de
s’intéresser aux moyens qui permettent de s’affranchir d’un ensemble de
124représentations construites en partie par le discours des experts.»
Handicap peut-être plus sérieux à l’investigation, ce n’est pas seulement
l’échange administration-détenu, voire administration – tiers extérieur qui a
pu faire problème en ce qui nous concerne.
Le milieu carcéral demeure en effet dans une large mesure un espace de
noncommunication ou, à tout le moins, de mal-communication affectant
lourdement l’expression de ses divers acteurs. Il réalise aussi sur ce plan un
monde clos dans lequel des cloisonnements divers et variés se font jour dans
un climat d’hostilité et de méfiance latentes, empêchant par exemple
n’importe quel détenu de tenter seulement de parler à son gré de tout à
125n’importe qui. Les obstacles à l’échange des idées apparaissent donc ici
multiples autant que spécifiques.

120 Il a été soutenu que, pour apprécier valablement un système, il faut y être entré, puis en
être sorti. Concernant l’apport de la Convict Criminology américaine, cf. Ross & Richards,
dir., 2003.
121 Chapoulie, 1985, 19.
122 Becker, 1985, 192.
123 Ibid., 37
124 Devresse, 2004, 134-135.
125 Cf. en particulier sur la question Chauvenet, 2004, 273-294, 283-292.
46
S’agissant plus précisément de la méthode de collecte de l’information sur le
terrain, indépendamment d’une observation participante de quelque huit
années, plusieurs formules pouvaient a priori être envisagées. L’utilisation
d’un questionnaire écrit, même limité à la population d’un CP eût certes
126présenté cet avantage d’approcher plus largement l’opinion ciblée .
Mais ce n’était pas pour autant la garantie d’obtenir un maximum de
réponses. Surtout, le recours à un tel instrument n’exigeait pas seulement
l’aval de l’AP, mais une certaine initiative de sa part. Or, en admettant sa
faisabilité, cette dernière condition était d’autant moins souhaitable que
l’implication de l’institution risquait fort d’affecter un certain nombre de
réponses, fussent-elles même anonymes.
Dans un premier temps, la technique de conversations à bâton rompu,
d’entretiens informels (autrement dit non structurés), illustration
127paradigmatique de la neutralité pour un sondeur non directement impliqué
il est vrai, a donc semblé préférable. Elle fut conduite par séquences brèves
afin de laisser les sondés partir librement sur le sujet et d’obtenir ainsi plus
aisément des réactions vraies pour mieux cerner les préoccupations ou les
intérêts que par le moyen de questions orales ou écrites.
L’intérêt de ces nombreux entretiens semi-directifs et malheureusement
128limités à la seule population carcérale se justifiait par le fait que « Le
principe fondamental de l’entretien non structuré est que sa dynamique
interne, son déroulement libre, va faire surgir une vérité. Alors que dans la
situation générale d’observation participante, la situation à explorer est
déjà structurée…. il y a mise en place d’un dispositif propre à l’entretien. »
129afin de « tenter de laisser jouer la spontanéité de l’enquêté. »
Au contraire, l’utilisation d’un questionnaire pour guider les entretiens
individuels risquant fort, par son aspect formel, directif, voire franchement
inquisitoire pour certains sondés au moins, de s’avérer dissuasif, il nous avait
d’abord paru nécessaire d’en faire totalement l’économie afin de ne pas
vouer l’enquête à l’échec du fait de réponses faussées, ou simplement du
refus de répondre. Il est cependant assez vite apparu en tout cas que le travail
de terrain pouvait difficilement se passer d’un sondage écrit qui, en parallèle,
permettait de mieux sérier des questions suggérées dans les propos
spontanés, d’autoriser des comparaisons plus rigoureuses et des informations
statistiquement mieux exploitables.
130Toutefois, à propos de notre questionnaire , une triple difficulté est assez
vite apparue. D’une part, il importait de suffisamment justifier notre
démarche auprès des sondés, naturellement portés à la suspicion pour le plus

126 Nous n’avions pas en effet personnellement accès à toutes les catégories de condamnés.
127 Et en situation d’observation participante parfaitement neutre.
128 Non par choix délibéré, mais en raison de la quasi-impossibilité d’obtenir un avis des
personnels et encore moins leurs confidences.
129 Lapassade cité.
130 Notre enquête citée (ANNEXE 1).
47
grand nombre, autrement dit les convaincre de la pureté de nos intentions et
que leurs réponses ne risquaient donc pas notamment de se retourner contre
eux; d’autre part, et pour des raisons de pure forme alors, s’imposait la
nécessité de formuler des questions suffisamment simples, seules
susceptibles en effet d’être comprises d’une population au niveau moyen fort
modeste alors que celles-ci pouvaient par leur insuffisante précision appeler
des réponses « à côté » ou prêtant encore elles-mêmes par leur vague à une
grande marge d’interprétation, soit des avis malaisément exploitables. Enfin,
les clivages de la société carcérale ne permettaient guère de saisir l’opinion
d’un certain nombre de sujets, dont celle entre autre des individus les plus
rebelles.
A cet égard, nous ne pouvons que déplorer que les ressources de techniques
sophistiquées d’élaboration du questionnaire d’enquête sociologique et
d’exploitation des données n’aient pu nous être accessibles qu’après notre
libération, soit trop tard donc pour pouvoir en tirer parti.

Contenu de l’étude
Les résistances carcérales largement entendues pourraient traiter des
comportements d’opposition développés par l’ensemble des acteurs
intramuros, soit non seulement ceux des sujets incarcérés mais également des
personnels pénitentiaires dont la mission principale est rn effet de leur faire
front et de les contenir, soit aussi de résister. L’espace carcéral apparaît en
effet comme un champ de forces, soit un lieu d’interactions dans lequel les
conduites des divers acteurs et groupes d’agents ne peuvent bien
évidemment se comprendre isolément. D’autant que l’autre est plus souvent
perçu comme obstacle que comme partenaire en situation d’enfermement.
Si au stade de la typologie au moins nous ne traitons que des seuls
comportements des personnes détenues en tant que groupe social cohérent
131 c’est-à-dire présentant des intérêts spécifiques complexes étroitement liés
à la condition de dominé, nous ne devrons jamais perdre de vue cependant
que leurs résistances ne prennent tout leur sens, y compris même dans leurs
avatars, que par les résistances qui les suscitent et qu’ils provoquent, que
celles-ci soient matérielles ou humaines.
Présenté à l’origine dans le cadre d’une thèse de droit, notre travail s’est vite
orienté vers une approche pluridisciplinaire car nous avons fait nôtre
132
l’opinion de Courtine pour qui « Le droit propose une vision partielle de
la violence au travers d’une grille fermée d’infractions pénales et de fautes
disciplinaires dont l’étude se trouve limitée par l’existence d’un véritable
chiffre noir des violences en prison… »
De manière fort générale sans doute, dans la plupart des cas, enfreindre la
loi, contourner le règlement n’est pas le but premier. Les contraintes tenant à

131 Cf. notamment Herzog-Evans (1998) pour ce concept.
132 Courtine, 2005.
48
la condition de reclus, conjuguées aux pesanteurs personnelles qui les
aggravent assez souvent, posent les résistances carcérales comme une
nécessité répondant à celles de l’institution. Elles traduisent alors dans une
large mesure un processus d’adaptation au milieu qui les « fabrique » non
moins qu’elles le génèrent. Elles apparaissent ainsi comme le résultat
d’interactions complexes et bien souvent aussi le produit du hasard et de la
nécessité dont les intéressés n’ont d’ailleurs le plus souvent que très
partiellement conscience.
L’étude des résistances opposées au système pénitentiaire et à la loi nous a
amené à reprendre des thèmes abordés dans notre sujet de DEA traitant de la
133« loi » du prisonnier . Ceci, dans la mesure notamment où la loi de la
prison, pour partie création du milieu carcéral, nous a paru réaliser une
illustration remarquable de l’opposition - surtout au plan collectif - à un
ordre imposé et contraignant avec lequel le prisonnier ne peut que se sentir
en profonde rupture. Mais cette « loi du milieu » se traduit largement bien
sûr dans les réactions et les comportements individuels.
Elle questionne alors sur les liens et les interférences réciproques entre
résistances collectives et individuelles. Des points communs sont apparus,
les résistances, quelles que soient leurs formes relevant amplement de l’être,
soit d’une pulsion de vie et de la volonté de vivre le moins mal possible.
Suscitées par un univers hostile, elles traduisent des conduites défensives
et/ou offensives multiples et variées orientées à cette fin.
L’étude des résistances carcérales aux plans typologique et étiologique
conduisait encore à s’intéresser aux habitus mis en place par l’éducation et
ses carences, et non moins éventuellement par la carrière délinquante. Car si
la résistance constitue un phénomène autonome exprimant au premier degré
le refus d’un acte, d’un fait, d’une situation ou, plus généralement d’un
ordre, l’impact de l’antécarcéral, notamment celui de sous-cultures
134importées et de la personnalité constitue à son tour une lourde
détermination. En nous efforçant de la mettre en évidence, il s’agissait de
montrer en quoi, pourquoi et comment l’acte de résister n’est pas
simplement une réponse au présent, mais aussi bien au passé, voire au futur.
Partant du présupposé qu’un champ social hautement contraignant est de
nature à générer des avatars singuliers de la résistance humaine, ceci aussi
135
bien au plan qualitatif que quantitatif , l’étude visera dans un premier

133 Poulalion, 2002.
134 S’agissant des reclus, Goffman (1968/2003, 55) a défini le concept de culture importée
(« presenting culture ») comme « héritée de leur univers familial, c'est-à-dire un genre de vie
et un ensemble d’activités jugées valables jusqu’au moment de leur admission » dans
l’institution.
135 Toute institution totale - pensionnat, caserne, maison de retraite, camp de concentration -
génère nécessairement des réactions singulières manifestant à la fois la vie, l’instinct de
liberté et, en dépit de ses emprises ou à cause d’elles, une culture recourant à des voies
variées.
49
temps, par L’APPROCHE DESCRIPTIVE ET NORMATIVE (I), à
décrire des formes spécifiques des résistances offensives et défensives au
système pénitentiaire, ainsi que les implications qu’emportent aux plans
disciplinaire et juridique ces diverses réactions. Cet examen conduira à
L’APPROCHE ETIOLOGIQUE (II), soit l’analyse des incidences d’un
l’environnement physique et humain particulièrement contenant, tant sur la
genèse que sur les modalités des résistances en cause, ainsi que celles des
facteurs antécarcéraux, soit l’impact des sous-cultures importées et
d’histoires personnelles toujours singulières susceptibles de modifier
sensiblement les effets attendus de l’enfermement pénal et de privilégier
aussi certains types de réponses.
Au travers de la réflexion, nous verrons ainsi dans quelle mesure l’AP se
livre elle-même par ses réponses, i.e. les politiques et les moyens mis en
œuvre, comme par ses anticipations, à des actions qui ne s’avèrent d’ailleurs
pas simplement des résistances mais une forme de culture, plus ou moins
élaborée et plus ou moins consciente donc, des modalités d’opposition et de
défense déployées à son encontre, mêlant pour ce faire les méthodes
136libérales à une politique des plus rigoureuses.



















136 Cf. notamment Melas & Ménard, 2001.
50





PREMIERE PARTIE






L’APPROCHE DESCRIPTIVE


ET


NORMATIVE


DES RESISTANCES CARCERALES
















































Notre description des résistances carcérales vise à recenser l’ensemble des
manifestations d’opposition à l’institution, au milieu physique et humain de
la prison, mais également les divers comportements permettant aux
prisonniers de tenir bon et de mieux supporter l’épreuve.
Les règles de fonctionnement de la prison, inspirées à la fois par des sources
supranationales (sources internationales et européennes) et nationales
(Constitution du 4 octobre 1958, art. 34 et 37 ; textes législatifs pléthoriques
toutes ces dernières années, dont la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009;
CPP, circulaires et règlements intérieurs des établissements) définissent
l’organisation, les moyens, mais aussi sans doute les limites du pouvoir
pénitentiaire.
Ce faisant, elles traitent notamment les diverses formes d’insubordination
des personnes détenues, conformément au principe de légalité, assortissant
les diverses fautes disciplinaires ainsi définies de sanctions (art. D. 241 à D.
249-3 CPP). Elles permettent donc, à première vue du moins, d’assimiler le
droit disciplinaire au droit pénal. Mais, indépendamment du fait que ni le
code de procédure pénale ni le code pénal ne recensent de façon exhaustive
les divers avatars des résistances carcérales, toute manifestation
d’opposition, et a fortiori toute conduite visant à se soustraire aux emprises
carcérales, ne constituent pas nécessairement per se des fautes disciplinaires.
137De fait, le système pénitentiaire ignore le principe de légalité dans la
138mesure où, comme souligné par de nombreux auteurs , tout ce qui n’est pas
expressément autorisé est en fait interdit intra-muros, manifestation sans
doute du principe de précaution.
A telle enseigne que c’est plutôt un principe d’illégalité qui prévaut et que,
par voie de conséquence, des comportements de résistance non susceptibles
d’être réprimés en droit ou disciplinairement peuvent toujours faire
néanmoins l’objet de sanctions occultes, la pratique pénitentiaire ayant en
somme une appréhension fort compréhensive et disons même optimale des
résistances carcérales.
En tout état de cause, une approche strictement juridique ne saurait rendre
compte dans son intégralité du phénomène que nous avons ici l’ambition de
décrire et comprendre. C’est donc sous un angle pluridisciplinaire où la
psychologie, la psychiatrie et la sociologie seront convoquées que nous
tenterons de dresser une TYPOLOGIE DESCRIPTIVE des résistances
carcérales (TITRE I), avant de développer, au plan du droit alors, leur
APPROCHE NORMATIVE (TITRE II).



137 qui voudrait que toute faute fût posée et que, par conséquent, tout ce qui n’est pas interdit
fût permis.
138 Citons, par exemple Herzog-Evans et Péchillon.
53



























TITRE I





TYPOLOGIE DESCRIPTIVE


DES


RESISTANCES CARCERALES





























































« Il faut se contenter de découvrir,
mais se garder d’expliquer. »
(Braque, 1988)



Observons d’entrée de jeu que si les conditions de l’incarcération influent
dans une large mesure sur les modalités des résistance des prisonniers, leur
conférant ainsi des spécificités de nature à les distinguer des formes usuelles
de la résistance humaine, l’histoire personnelle de la plupart des personnes
enfermées, marquée souvent par un défaut criant d’espace d’apparition légal
139ou à tout le moins par ses graves carences , ne détermine pas moins leurs
manifestations, comme nous aurons l’occasion de le constater dans le détail
tout au long de notre étude.
Concernant la typologie, le constat nous intéresse déjà en ce sens que les
conditions de la détention pénale, loin de pallier un défaut d’expression
individuelle, ne peuvent tout au contraire que l’accuser, poussant alors les
résistances des usagers de la prison dans deux modes d’expression
radicalement opposés : d’une part, la voie royale de la disparition avec les
140pratiques clandestines auxquelles recourt peu ou prou l’ensemble de la
population carcérale et qui réalisent d’ailleurs moins une forme de résistance
par l’opposition qu’au sens de tenir bon et de mieux supporter
l’enfermement; d’autre part, l’opposition par l’apparition dans ses avatars
violents (apparition par effraction) mais plus souvent sans doute par des
formes douces.
Tout en ne perdant pas de vue cette distinction (formes clandestines et
ouvertes, résistance par l’opposition ou pour mieux endurer la peine) qui
pourraient être retenue comme summa divisio, nous en retiendrons cependant
une autre plus communément reçue, soit celle des résistances individuelles et
collectives. Les premières ne se distinguent pas simplement des secondes par
le nombre des acteurs mais par bien d’autres traits, dont la grande diversité
de leurs modalités qui regroupent à la fois les avatars ouverts ou secrets,
violents ou non, des formes directes ou détournées notamment, alors que les
secondes se limitent quant à elles à des manifestations brutales ou douces.
Seront donc successivement examinées LES RESISTANCES
INDIVIDUELLES (CHAPITRE I), puis LES RESISTANCES
COLLECTIVES. (CHAPITRE II)



139 Noali, 2009.
140 Cf. sur le sujet Mary, 1989.
57

CHAPITRE I

LES RESISTANCES INDIVIDUELLES

Avant de développer une TYPOLOGIE DES FORMES
INDIVIDUELLES DE LA RESISTANCE CARCERALE (SECTION
II), attachons-nous à en définir les CARACTERES GENERAUX
(SECTION I).

SECTION I

CARACTERES GENERAUX

Seront successivement abordés LE PLAN QUANTITATIF (§. 1) et
L’ANGLE QUALITATIF. (§. 2)

§. 1 – LE PLAN QUANTITATIF
Outre le LE CRITERE DU NOMBRE DES AUTEURS (A) existent,
certes plus délicats à évaluer, d’AUTRES TRAITS QUANTITATIFS (B)
permettant de caractériser les spécificités des résistances individuelles.

A – LE CRITERE DU NOMBRE DES AUTEURS
Le critère du nombre des acteurs qui vient d’abord à l’esprit prête à
discussion. De façon générale, le concept de seuil numérique, certes
commode pour la classification, fait difficulté dans la mesure où, à une unité
près, il aboutit à distinguer artificiellement deux catégories d’actions
pourtant fort différentes.
C‘est en tout cas ce qui se produit s’agissant des résistances carcérales. En
effet, si nous nous en tenons à la définition donnée dans le dernier rapport
141annuel d’activité de l’AP, « les événements individuels sont le fait d’un ou
142deux détenus (nous soulignons). Stricto sensu, deux détenus agissant de
concert réalisent un mouvement individuel alors que trois constituent un
mouvement collectif. D’où l’intérêt et la nécessité de prendre en compte
d’autres critères pour définir quantitativement les résistances individuelles.


141 Ce terme s’est substitué à celui d’incident auparavant utilisé dans le rapport annuel de
l’AP.
142 AP, Rapport annuel d’activité 2003, 23.
58
B - AUTRES TRAITS QUANTITATIFS
Indépendamment du nombre des acteurs, la fréquence des actes, leur
intensité, mais encore le degré d’engagement des auteurs comme la durée de
l’action constituent autant de critères utiles pour la mesure des résistances.

1. La fréquence des actes
Cette répétition ne peut être appréciée autrement que par les chiffres des
évènements comptabilisés fournis par l’AP antérieurement à l’année 2002,
puis par le ministère de la justice. Or ceux-ci ne peuvent en tout état de cause
exprimer que les actes les plus graves. S’agissant des résistances carcérales
envisagées dans leur intégralité, ils ne sont donc pas numériquement
143significatifs de la réalité dont ils donnent en effet une image fort partielle .
De manière globale, les diverses manifestations de résistance
traditionnellement désignées sous le terme d’incidents étaient chiffrées
comme il suit par l’annuaire statistique de la justice pour les dernières
années :

2003 2004 2005 2006 2007 2008 2009 2836 3090 3516 2881 5968 6576 7920

a. Les chiffres de l’AP et du ministère de la justice
Observons d’abord, s’agissant de leur fréquence, que les faits de résistance
individuels sont de loin les plus nombreux. Pour l’année 2001, soit celle
traitée par le dernier rapport annuel de l’administration pénitentiaire, il était
144fait état de 425 agressions individuelles dirigées contre le personnel -
lesquelles ne représentent bien sûr qu’une faible part des résistances
individuelles - contre 143 événements collectifs. Concernant le dernier
145annuaire statistique de la justice ensuite, il donnait pour l’année 2009 7151
146incidents individuels , (soit environ 82,5%) contre 769 incidents collectifs.



143
Comme observé par Papet & Lepinçon (2005, 99), les statistiques de l’AP. sont d’autant
plus sujettes à caution « qu’outre l’absence d’harmonisation des critères de repérage des
catégories, certains établissements, comme l’avait remarqué le rapport sénatorial, ne tiennent
aucune statistique en ce domaine. ».
144 Selon un calcul (Cardet, 2004, 540), les insultes et menaces contre le personnel
représenteraient pour cette même année 21,1% du contentieux disciplinaire. Cf. aussi sur la
question Casadamont, 2001.
145
La Documentation française, édit. 2009-2010, 219.
146 Soit 936 agressions envers le personnel, 635 évasions, fugues et tentatives, 2859 refus
d’alimentation et automutilations, 122 suicides et 2599 tentatives de suicide.
59
147 148Pour les suicides et tentatives de suicides , les derniers chiffres publiés
sont les suivants :

Suicides
Source DAP
1998 1999
119 125

Source Annuaire minist. Justice
2000 2001 2002 2003 2004 2005 2006 2007 2008 2009
149 121 104 122 120 115 122 93 96 115 122

Tentatives
Source DAP
1998 1999
150 976 812

Source Annuaire minist. Justice
2000 2001 2002 2003 2004 2005 2006 2007 2008 2009
918 704 709 786 757 966 692 1417 1699 2599

Ces dernières années sont ainsi marquées par une forte et constante
151augmentation de ce type de résistance en désespoir de cause dont la presse
se fait d’ailleurs régulièrement l’écho.

152Grèves de la faim et auto-agressions
En ce qui concerne les grèves de la faim; les établissements pénitentiaires ne
sont tenus d’enregistrer que les refus d’alimentation supérieurs à 7 jours,
lorsque ceux-ci ne s’accompagnent pas de grève de la soif. Les chiffres
fournis dans les rapports annuels de l’AP et le ministère de la justice sont les
suivants :

Source DAP
Grèves de la faim
1995 1996 1997 1998 1999 2000 2001 2002
886 957 953 903 830 861 852

147 Cf. notamment sur cette question divers rapports dont celui Zientara Logeay sur la
prévention du suicide en milieu pénitentiaire de mai 1996; le rapport Terra (déc. 2003) et au
printemps 2009 celui de la Commission Albrand ainsi que la proposition de résolution n°
1238 de l’A. N., 2008 tendant à la création d’une commission d’enquête sur les suicides en
milieu pénitentiaire (Document n° 1238 mis en distribution le 24 novembre 2008)
148 Annuaire Statistique de la Justice, édit. 2009-2010.
149 Dont 109 en détention selon la source Xiti.
150 1306 selon la source Xiti
151 Soit quand tout autre forme n’est plus envisageable par le sujet.
152 Cf. notamment sur la question Bourgouin & Galindo, 2004, 131-145.
60
Automutilations
1786 1763 1337 1362 1337

Source Annuaire minist. Justice
Celui-ci regroupe les refus d’alimentation et les automutilations et ne fournit
donc pas d’informations chiffrées exploitables pour ce type d’événement.

2002 2003 2004 2005 2006 2007 2008 2009
793 879 983 1113 968 2485 2691 2859

Bien entendu ces données demanderaient par ailleurs à être pondérées en
fonction de l’évolution de la population carcérale pendant les années
considérées.

Les évasions et les fugues (y compris les tentatives)
Concernant ces faits, les chiffres sont les suivants

1998 1999 2000 2001 2002 2003 2004 2005 2006 2007 2008 2009
153Source DAP
104 98 89 372 316

154Source Annuaire minist. justice
491 441 313 555 597 441 313 555 597 635

b. Une comptabilisation nécessairement partielle
Insistons sur le fait que ces divers évènements relatés ne retenant que les
faits de résistance les plus graves ne peuvent ainsi donner qu’une faible idée
de la réalité dans la mesure où la plupart des seules formes d’opposition déjà
s’expriment par des actes mineurs, lesquels ne se prêtent pas de ce fait à un
155quelconque enregistrement . En effet, seuls les actes les plus graves, on le
voit avec les grèves de la faim notamment, sont effectivement comptabilisés.
Mais aussi ne le sont-ils eux-mêmes que partiellement, nombre de violences
quotidiennes échappant au recensement, en raison notamment de l’omerta
carcérale. En tout état de cause, les statistiques officielles ne fournissent
alors qu’une évaluation fort partielle de la réalité des résistances carcérales.
Toujours en ce sens, observons d’ailleurs que la qualification administrative

153 Dernier rapport annuel de l’AP.
154 Edit. 2009-2010, 221 et antérieures. L’augmentation enregistrée à compter de 2003 semble
due au fait que les fugues sont désormais englobées dans les chiffres, étant par ailleurs précisé
que ces chiffres « concernent également des détenus placés sous la garde de services ne
relevant pas de l’Administration pénitentiaire : à partir d’un établissement hospitalier, au
cours d’un, extradition (sic) ou d’une translation judiciaire... » (Même source, 220).
155 Il va de soi en effet que pour des raisons matérielles évidentes l’AP ne peut enregistrer que
les actes les plus graves, compte tenu du nombre des incidents journaliers.
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