Les scandales politiques sous la présidence d'Abdoulaye Wade

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L'alternance politique, survenue en 2000 au Sénégal marque une donne nouvelle sur la scène politique sénégalaise. C'est principalement sous le prisme de ce changement politique que l'on s'attaque sous un angle purement universitaire au phénomène de scandale au Sénégal. Naufrage du Joola, agression d'un jeune leader politique, de durs écrits contre les détenteurs du pouvoir, etc., des événements se déroulant en un temps record sur la scène politique sénégalaise.
Publié le : dimanche 1 janvier 2006
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EAN13 : 9782336276311
Nombre de pages : 220
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LES SCANDALES POLITIQUES
SOUS LA PRESIDENCE DE ABDOULA YE WADEhttp://www.1ibrairieharmattan.com
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~ L'Harmattan, 2005
ISBN: 2-7475-9714-8
EAN: 9782747597142Mamadou Seck
LES SCANDALES POLITIQUES
SOUS LA PRESIDENCE DE ABDOULA YE WADE
Vers un nouveau domaine d'étude en Afrique:
La "Scandalogie"
L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
FRANCE
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,Fac. .des Sc. Sociales, Pol. et Adm. Via Degli Artisti, 15 1200 logements villa 96Konyvesbolt
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Kossuth L. u. 14-16
Université de Kinshasa RDC ITALIE Ouagadougou 12-1053 BudapestEtudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus
Révérend Francis Michel MBADINGA, Les Église du réveil fac
à la crise de l'État en Afrique, 2005.
René-Pierre ANOUMA, Aux origines de la nation ivoirienne,
2005.
Dominique BANGOURA (sous la direction de), Quel avenir
pour les jeunes de Guinée ?, 2005.
Mubangi Bet'ukany GILBERT, Le fonctionnement
organisationnel confronté aux logiques africaines, 2005.
Boniface GBA Y A ZOO, Problèmes de regroupement des
villages bété (Côte d'Ivoire), 2005.
Auguste TENE-KOYZOA, Histoire économique et politique du
umeCentrafrique au siècle, 2005.
Augustin Germain MOSSO ATEBA, « Mémoire blessée» et
«Eglise du peuple », enjeu de la seconde évangélisation de
l'Afrique noire, 2005.
Jean MPISI, Le cardinal Malula et Jean-Paul Il Dialogue entre
l'Église « africaine» et le Saint-Siège, 2005.
Timothée NGAKOUTOU, Les limites de la démocratie
subsaharienne, 2005.
Gabriel MADZOU, Le pouvoir ethnique en Afrique, 2005.
Alhassane CHERIF, L'importance de la parole chez les
Manding de Guinée, 2005.
M. A. BARRY, Le contrôle du commerce des armes en
Afrique: utopie ou réalité ?, 2005.
A. TSHillILONDI NGOYI, Enjeux de l'éducation de la femme
en Afrique. Cas des femmes congolaises du Kasaï, 2005.
G. A. NZENGUET IGUEMBA, Colonisation, fiscalité et
mutations au Gabon. 1910-1947,2005.
Mwamba TSHIBANGU, Joseph Kabila, la vérité étouffée,
2005.
G. MAZENOT, Sur le passé de l'Afrique Noire, 2005.
Adolphe BLÉ KESSÉ, La Côte d'Ivoire en guerre. Le sens de
l'imposture française, 2005.
Albert Roger MASSEMA, Crimes de sang et pouvoir au Congo
Brazzaville,2005.Préface: Piqûre de rappel
Elle devait être la vitrine de la France en Afrique, la fierté
de l' œuvre coloniale française sur le continent africain, le
point d'orgue de la décolonisation. Au service de son
rayonnement, les figures les plus emblématiques de l'élite
intellectuelle française se devaient de lui être affectées.
En quatre siècles de colonisation sur divers continents,
jamais établissement ultra-marin n'aura connu pareille
concentration de talents. Sous le magistère de Lucien
Paye, son recteur et futur ambassadeur de France à Pékin,
secondé à la Faculté des Lettres et des Sciences humaines
par le sociologue Louis-Vincent Thomas, le philosophe
Pierre Fougyerollas, l'islamologue arabisant Vincent
Mansour Monteil, l'Université de Dakar, à l'orée de
l'indépendance en 1961, singulièrement sa Faculté de
Droit, se présentait comme un îlot de savoir animé par de
prestigieux représentants des diverses écoles juridiques
françaises: le doyen Roger Decottignies, Georges
Burdeau, auteur d'un traité de sciences politiques en 12
tomes, Jean Marie Auby, spécialiste du domaine public,
le professeur d'économie, Jean Marcel Jeanneney, ancien
ministre gaulliste de l'industrie et futur ambassadeur à
Alger, ainsi que leurs jeunes assistants d'alors, Jean
Jacques Dupeyroux, qui sera par la suite un spécialiste
mondialement reconnu du droit de la sécurité sociale, le
politologue Dimitri Lavroff, futur doyen de Bordeaux,
Jean Claude Gautron, spécialiste du droit européen, ainsi
que les civilistes François Chabas et Chantal Godet, de la
Faculté de Droit de Panthéon-Assas (Paris II).
De cet aréopage impressionnant surgissait, tel un
gladiateur, un ébène au crâne rasé, un Yul Brunner avant
I'heure, dont les imprécations contre l'exploitation
capitalistique faisaient de l'effet au point de le propulser
7au rang de coqueluche des étudiants dakarois. Pour une
jeunesse africaine avide de savoir et d'indépendance, face
à des dirigeants africains embarqués dans la coopération
avec l'ancienne puissance coloniale au sein de la
communauté franco-africaine, Kwameh N' Krumah, le
président du Ghana, «l'Osaygefyo» (le rédempteur) et
Modibo Keita (Mali) étaient la référence politique, et le
jeune « imprécator », la référence économique.
Dans un pays qui disputait au Dahomey (Bénin) le titre
de «Quartier Latin de l'Afrique» en raison du nombre de
ses diplômés universitaires, ce jeune chargé de Travaux
Dirigés d'économie politique à la Faculté de Droit de
Dakar, était déjà le seul rival d'envergure à Léopold
Sedar Senghor, premier président du Sénégal
indépendant.
En quarante ans d'opposition, d'une vie de combat et de
vicissitudes, I'homme a gardé le même port altier. Mais
sous le crâne toujours rasé, la fidélité n'est qu'apparence
et le changement promis à son accession à la magistrature
suprême, qu'llne affligeante continuité.
Abdoulaye Wade, le pourfendeur des abus du capitalisme
et des inégalités sociales, l'incarnation de la légitimité
post-coloniale, est désormais l'ami d'un des trublions de
la droite radicale française du temps de sa jeunesse et le
plus ultra-libéral des dirigeants français, M.Alain
Madelin, et du chef de file du courant le plus
conservateur des présidents américains George Bush Jr.
En somme, aux antipodes de ses options de jeunesse,
l'ombre de lui-même, sa première mandature
8présidentielle, une longue complainte d'une grande
déception que relate, en clinicien, l'auteur de cet ouvrage,
M.Mamadou Seck, diplômé de Sciences politiques à
l'Université Panthéon-Sorbonne (Paris I).
Le parcours de M.Abdoulaye Wade: la lecture de cet
ouvrage devrait inciter les lecteurs à une salutaire
introspection sur les sources intellectuelles de la
conviction.
N'était-ce la déconfiture ivoirienne de la France, jamais
le Sénégal n'aurait retrouvé sa place de fils prodigue de la
France et des investisseurs français. L'absence remarquée
des plus hautes autorités de l'état français aux obsèques
du président Léopold Sedar Senghor, en décembre 2001,
-un pur produit pourtant de la culture française et l'un des
grands motifs intellectuels de satisfaction internationale
de la France-, de même que l'absence d'une visite d'état
du président français au Sénégal en dix ans, en
témoignent.
A Pretoria, le nouveau pôle de référence morale de
l'Afrique, Abdoulaye Wade a préféré Washington et ses
« cosmocrates », leurs dollars et leurs droits de tirages
spéciaux, leur plan de restructuration de l'économie
surtout. Est ce bien le bon choix? Aurait-il été le choix du
chargé de TD d'économie indépendantiste?
En 2003, le nombre des millionnaires en dollars, tous
pays confondus, s'est élevé à 7,7 millions de personnes,
soit une progression de 6 pour cent par rapport à 2002, ce
qui signifie que 500.000 nouveaux millionnaires en
dollars ont émergé en l'espace d'un an. En Afrique,
durant cette même période, le nombre des millionnaires
en dollars a doublé par rapport à la moyenne mondiale,
alors qu'il est de notoriété publique que sur le continent
9africain l'accumulation des capitaux est faible, les
investissements publics quasi-déficients et le produit de
l'impôt quasi-inexistant. L'Afrique comptait en 2003,
cent mille millionnaires en dollars, en augmentation de 15
pour cent par rapport à 2002 et détiennent, en cumul, des
avoirs privés de l'ordre de 600 milliards de dollars.
Déplorable constat: Jean Ziegler, auteur de l'ouvrage
«l'Empire de la honte» paru aux éditions Fayard en 2005,
soutient que les prédateurs des économies africaines se
recrutent parmi les hauts fonctionnaires, ministres et
présidents autochtones.
En 2003 l'aide publique au développement fournie par les
pays industriels du nord aux 122 pays du tiers monde
s'est élevée à 54 milliards de dollars. Durant cette même
période le tiers monde a transféré aux banques du Nord
436 milliards de dollars au titre du service de la dette.
De 2000 à 2002, une crise boursière violente a secoué la
quasi-totalité des places financières internationales
entraînant une baisse de valeur de 65 pour cent des titres
cotés en bourse, atteignant même pour les titres des
entreprises de haute technologie une décote de 80 pour
cent de leur valeur. Les titres détruits ont représenté 70
fois la valeur des titres de la dette extérieure de
l'ensemble des pays du tiers monde. Malgré la sévérité de
cette crise, aucun pays du nord ne s'est retrouvé en
difficulté et le système bancaire mondiale a parfaitement
digéré la crise.
Alors pourquoi ne pas supprimer la dette? Le président
Wade ne l'ignore pas.
10L'Afrique est saignée depuis l'esclavage, la traite des
noirs et la colonisation, la solution de substitution au
manque à gagner résultant de la fin de l'esclavage,
jusqu'au système néolibéral mondial contemporain et sa
logique de marchés qui utilise l'Afrique comme réserve
de matières premières pour les pays riches, comme
réserve de consommateurs pour écouler les produits
uniformisés du marché mondial, comme source de
capitaux par l'engrenage du remboursement de la dette
qui asservit les Africains à une logique de chantage selon
laquelle le pays pauvre n'est aidé que s'il rembourse et
s'adapte à la logique des dominants.
La dette extérieure qu'aurait à rembourser l'Afrique, qui
a déjà tant donné au cours des siècles depuis l'esclavage,
cette dette-là, très franchement, elle l'a remboursée
depuis longtemps et l'Afrique ne doit plus rien.
Pourquoi le président Wade, longtemps pionnier en la
matière, ne ferait-il pas écho à sa consœur africaine
Aminata Traoré, la prestigieuse ancienne ministre de la
culture du Mali et porte parole de ce courant de pensée
abolitionniste, pour réclamer l'abolition de la dette et
exhorter les Africains, et, au delà, l'ensemble du tiers
monde, à se mettre «aux commandes de leur propre vie»,
à mener le combat contre cette nouvelle forme
pernicieuse de colonisation «la colonisation mentale» et à
s'opposer enfin au fait que les pays riches imposent leur
mode de vie à des pays censés dépourvus de culture, de
traditions, de valeurs «Comme si l'unique façon de
savoir c'était de savoir faire de l'argent».
Que l'ancien professeur souffre qu'un des ses anciens
élèves lui inflige cette piqûre de rappel. Pour douloureuse
qu'elle puise être, elle n'est justifiée que par l'amour
qu'il porte à son pays de naissance, le Sénégal, au delà à
Ill'Afrique, et pour la fidélité d'un disciple à l'égard des
prescriptions de son maître.
--------------------------------------
René Naba
Journaliste-écrivain, auteur notamment «Du Bougnoule
au sauvageon, voyage dans l'imaginaire Français» -
Editions l'Harmattan 2002.
12INTRODUCTION
Les intrants de la recherche
Quatre années après une alternance politique inespérée et
qui a fait couler beaucoup d'encres au Sénégal, nous
avons décidé de nous intéresser de façon plus fine à une
question jusque là inexplorée, du moins de façon
scientifique, à savoir les scandales au Sénégal, et plus
particulièrement les scandales qui ont secoué le paysage
politique sénégalais depuis l'accession du président
Abdoulaye Wade et de ses hommes au pouvoir en avril
2000. Naufrage du bateau «Le Joola », regain de
violence sur la scène politique, suicide d'un marabout,
l'affaire des antirétroviraux, etc. sont autant
d'événements que l'on peut qualifier de scandaleux.
On s'intéresse à la question dans la mesure où, en tant
que observateur, on s'est rendu compte d'une quasi-
inexistence d'études en la matière dans toute l'Afrique en
général, encore moins au Sénégal; du moins, on pourrait
dire que même si certains scandales se produisent et ont
été évoqués, c'est plutôt sous l'angle de l'événementiel,
du sensationnel, ou alors sous l'angle de la mauvaise
gouvernance, de certains autres travers tels que la
politique du ventre, le néo-patrimonialisme, le
clientélisme, le népotisme, l' escapisme, etc. alors que
selon nous ces travers ne sont que des causes premières
de ces scandales que nous avons décidé d'étudier
scientifiquement dans le travail qui va suivre.
Ce quasi-vide d'études en matière de scandales ne dénote
t-il pas une banalisation de tout un ensemble de pratiques
scandaleuses intériorisées par les africains et par ceux qui
s'intéressent au continent africain ?
13Question principale et hypothèse de départ
Le contexte aussi complexe et inédit qu'est celui de
l'alternance politique dans lequel se trouve le Sénégal, la
configuration actuelle des choses, ne sont-ils pas des
variables explicatives permettant de mieux comprendre
les causes de cette récurrence de scandales? Le
changement politique, entraînant un renouvellement du
personnel avec de nouvelles pratiques, ne
permet-il pas de mieux cerner ce phénomène?
L'irruption dans le milieu politique de nouveaux éléments
(nouvelle citoyenneté, société civile, presse, ...) jouent-ils
un rôle quelconque dans la naissance,
l'instrumentalisation, du scandale? Avait-on assisté à une
situation pareille de succession de scandales sous les
présidences précédentes (Léopold Sédar Senghor et
Abdou Diouf) ?
Définition, construction, circonspection
Quels sont les éléments constitutifs d'une définition
politique du scandale?
Le scandale dit «politique}) se présente comme
l'expression particulière d'un phénomène plus global et
assez répandu nommé scandale. Sous ce nom, chacun
perçoit instinctivement une réalité familière. Or pour
aboutir à une délimitation précise, il faut en premier lieu
examiner les éléments généraux du phénomène et se
recentrer ensuite sur ses propriétés spécifiquement
politiques. Par conséquent, il convient de se tourner vers
les dictionnaires généralistes pour extraire les éléments
basiques de cette définition.
14Dans Le Robert, il est question du scandale comme étant
l'effet fâcheux, le retentissement public d'actes ou de
propos considérés comme condamnables, émotion
indignée qui accompagne cet effet. Il signifie aussi
désordre, esclandre; affaire grave publique où des
personnalités sont compromises; fait immoral, injuste,
révoltant.
A ce jour, le scandale ne bénéficie d'aucune rubrique
dans les dictionnaires spécialisés de sociologie. Le terme
ne semble guère poser de problème particulier tant il est
familier à tout un chacun. Nous percevons
instinctivement ce qu'il recouvre. L'acception commune
du phénomène désigne généralement le scandale comme
appartenant au registre de ces réactions quotidiennes
suscitant un mouvement spontané de révolte de la
conscience mêlant le rejet et la condamnation faces à des
actes, comportements ou propos jugés intolérables,
révoltants, honteux, indignes. Cette familiarité pourrait
provenir de ce que le scandale est susceptible de faire
irruption à tout moment dans la vie courante, semblant
alors omniprésent et multiforme. En effet, qu'il soit
culturel, social, religieux, politique, international, les
1exemples abondent.
Alain Garrigou se détache toutefois pour fournir une
contribution constructive dans laquelle il met en garde
contre les dangers inhérents à ce sujet: «le scandale
politique prête aux pires dangers de l'analyse politique.
On est tenté d'attribuer aux causes les plus apparentes les
effets les plus importants et par exemple de faire de la
presse le protagoniste principal, à y voir une lutte
ordinaire, ou au contraire, une faute de visibilité des
1 Karine Hamedi, Scandale et Suicide Politiques, L'Harmattan, 1999,
p. 13.
15protagonistes, à en faire un complot. A cet égard, c'est se
méprendre tant la complexité du scandale est réelle et
unique ».2
Avant toute chose, nous pensons qu'il est important de
lever quelques incompréhensions concernant notre objet
d'étude, à savoir le concept de « scandale ». Pour traiter
du scandale politique, les anglais recourent
indifféremment au terme «scandai », «affairs ». «An
affair» présente d'ailleurs un double sens chez eux
puisqu'il désigne à la fois un scandale politique, mais
aussi une liaison amoureuse. Or on sait que dans les pays
anglo saxons, les révélations scandaleuses stigmatisent
régulièrement les liaisons extra-maritales des hommes
politiques. Quant aux allemands, ils préfèrent parler de
« cas» (fall), «skandal» et «Ârgenis» étant employés
comme des synonymes. En France, deux termes se
partagent la désignation des transgressions: le scandale
ou l'affaire. Peut-on dire pour autant qu'ils embrassent
finalement un même et unique processus ou qu'ils
s'emploient à traduire l'existence d'une réalité
différenciée? Au fil du temps, le terme d'affaire a pris
une importance grandissante au point d'envahir
totalement le langage quotidien et le débat politique.
Avec cet usage extensif, il s'ensuit une confusion
inévitablement. En effet, tout enjeu quelque peu
problématique se voit désormais affublé du mot d'affaire.
N'a-t-on pas entendu parler de l'affaire Rushdie, l'affaire
Habache, l'affaire du foulard islamique, l'affaire des
primaires au cours des élections présidentielles de 1995,
l'affaire Mgr Gaillot du nom de l'évêque d'Evreux déchu
de son diocèse en janvier 1995, l'affaire de l'amiante en
2 Alain Garrigou, Le boss, la machine et le scandale- La chute de la
maison Médecin, in Politix (17), Paris, 1992, p. 22.
161996, etc. ?3 Nous même n'avons-nous pas employé le
terme affaire en abordant les antirétroviraux ?
Les journaux remplissent quotidiennement leurs colonnes
avec de nouvelles «affaires». Le mot envahit tout.
Pourtant, son utilisation implique une certaine
circonspection. Pour employer une expression familière,
il s'utilise avec précaution. Cette précaution se repère
avec la mise entre guillemets de «l'affaire» dans les
articles de presse écrite. Les médias, les hommes
politiques marquent d'eux-mêmes une sorte de distance
ou de crainte à l'égard du terme. Les premiers usent de
précautions lexicales et sémiotiques en recourant aux
guillemets de rigueur. Les seconds marquent la même
distance craintive. Lorsqu'ils abordent la question, on a
remarqué qu'ils prennent de discrètes précautions
oratoires. Précaution d'usage qui se reflète dans
l'intonation de la voix prudente lorsqu'ils daignent, non
sans recul, aborder « ce que l'on nomme affaire tel ». Le
refus initial de nommer les faits se discerne dans le
déroulement de tout scandale. Derrière ce refus
d'employer le terme d'affaire, se dissimule une tentative
de neutraliser le scandale dès ses premiers
développements, afin d'éviter qu'il ne vienne bousculer
certaines contraintes et n'impose sa problématique à des
hommes politiques soucieux de garder la parfaite maîtrise
des sujets débattus, prudents devant le pouvoir structurant
des mots. En ce sens, où comme le dit Pierre Bourdieu,
les énoncés sont performatifs c'est-à-dire qu'ils tendent à
faire advenir ce qu'ils énoncent. Refuser de nommer
équivaut au refus de reconnaître une existence politique à
une réalité litigieuse. Le terme d'affaire semble comme
créer en lui-même sa propre réalité en désignant les faits
3
Karine Hamedi, Scandale et suicide politique, Paris, L'Harmattan,
pI999, p. 101.
17scandaleux comme des enjeux à part entière du débat
politique. Les précautions oratoires renseignent donc sur
le pouvoir dérangeant d'un nouvel enjeu. Qu'on se
souvienne notamment du refus du Président du Conseil
Jules Méline de reconnaître à l'affaire Dreyfus une
quelconque existence. « Il n y a pas d'affaire Dreyfus »,
lançait-il, le 7 décembre 1897, à la chambre. Le président
du conseil marquait son refus d'intégrer cet enjeu dans le
débat politique, ce qui aurait supposé que les politiques
endossent la responsabilité d'apporter une solution à un
problème dans lequel ils ne voulaient voir jusque-là
qu'un conflit interne à l'armée, géré et réglé strictement
dans ses rangs. La dénomination d'affaire dans le débat
politique sera par conséquent profondément reliée à la
stratégie de stigmatisation dont l'importance ne cessera
de se faire jour. A contrario, refuser de parler d'affaire
révèle une volonté de méconnaître une spécificité à des
faits que l'on souhaite repousser hors du champ politique.
En revanche, l'acceptation et l'emploi du terme, cette
reconnaissance politique entraîne simultanément
l'inscription d'un nouvel enjeu dans le champ politique.4
D'aucuns tiennent sans doute la distinction affaire-
scandale pour insignifiante et la passent sous silence,
utilisant alternativement les termes de façon
interchangeable. Existe t'il une gradation qui mènerait de
l'affaire au scandale, du scandale vers les affaires, voire
vers la crise politique? D'autres s'arrêtent pour
considérer cette question. Dans son Traité de sociologie
générale, Vilfredo Pareto abordait très longuement la
question de la corruption et des scandales à travers de
multiples rappels anciens ou d'exemples qui lui étaient
plus contemporains. Il ne consacrait pas une place
4 Karine Hamedi, Scandale et suicide politiques, Paris, L'Harmattan,
p. 91.
18spécifique à cette distinction sémantique mais expliquait
au fil de l'analyse, qu'à ses yeux, l'affaire était à situer en
amont du scandale et, suivant l'ampleur qu'elle serait
amenée à connaître, elle pouvait ensuite se transformer en
scandale. On retrouve ce point de vue défendu par Alain
Garrigou pour lequel les mots recouvrent deux réalités
distinctes. Selon lui, l'affaire porte sur «la violation
divulguée des normes», le scandale en sera différencié
«comme lutte politique portant sur la définition de la
situation, la réalité et la gravité de la violation et les
conséquences politiques à en tirer ».5 Les scandales sont
donc conçus ici comme une mobilisation, prolongement
possible mais pas toujours automatique d'une affaire et
de ses révélations. En somme, l'affaire pourrait rester
confinée au domaine judiciaire sans donner lieu
nécessairement à « une mobilisation politique impliquant
échange de «coups », stratégies et conflits, lesquels
déboucheraient sur un scandale.6
Quand le scandale prend une certaine ampleur, son
évolution semble tellement imprévisible, que les acteurs
du camp politique redoutent généralement qu'il ne
dégénère en crise politique. Conscient de cet état un peu
hybride de la conjoncture scandaleuse, Alain Garrigou
estime que le scandale politique «peut se concevoir
comme un état particulier du champ politique, en quelque
sorte à mi-chemin entre l'état de routine et l'état de crise
dans les relations politiques». Il constitue une sorte
d'entre-deux informe entre la crise et la routine, mais ne
se confond pas pour autant avec cette dernière même s'il
peut dériver vers une situation particulièrement critique.
5
Alain Garrigou, Le boss, la machine et le scandale, La chute de la
maison Médecin in Revue Politix (17), PFNSP, 1992, p.17.
6
Karine Hamedi, Scandale et suicide politique, Paris, L'Harmattan,
p. 91.
19Mais dans un autre article, il écrit que «le scandale
politique présente assez d'aspects de la crise politique
pour ressembler à un prélude ou à la menace d'une
crise ». Le scandale débouche sur une crise si, comme le
dit Alain Garrigou, les «facteurs de précipitation»
prennent consistance. Cette idée d'entre-deux, de champ
intermédiaire hybride est très intéressante car elle nous
porte déjà vers la dimension de l'anomie, de la perte de
lisibilité qui caractérise le scandale. De même, elle peut
également se conceptualiser en terme de période
liminaire spécifique à la conjoncture scandaleuse,
caractéristique du drame social.
Jeannine Verdés-Leroux conservait trois éléments
constitutifs de la définition du scandale: la révélation, la
diffusion, la réprobation7, qui correspondent
respectivement à ce que l'on a décidé d'aborder dans une
des parties: la naissance du scandale,
l'instrumentalisation pendant sa durée de vie et enfin la
fin.
La définition du scandale intégrait les notions du sens
commun sur la révélation, l'opinion, et la violation des
règles morales: «Le scandale est constitué par des
réactions de l'opinion publique la révélation, vite
diffusée, d'un acte scandaleux, c'est-à-dire violant les
attitudes morales collectives que le scandalisant avait
prétend~ siennes, cette réprobation collective ouverte est
d'autant plus violente que l'opinion perçoit comme un
défi la connaissance que le scandalisant a de la nature
répréhensible de son acte ».
7
Jeannine Verdès-Leroux, Scandale financier et antisémitisme
catholique, le krach de l'Union Général, Editions Centurion, 1969, p.
194.
20Le Sénégal est l'un des pays d'Afrique noire dont la
réputation «démocratique» est bien établie. Son image
au niveau international est celle d'un pays modéré, qui,
depuis l'accession à l'indépendance, n'a connu ni coup
d'Etat, ni crise de succession. Si pendant quelques
années, il a vécu sous un régime de parti unique de fait,
ce fut pour une période relativement brève et selon des
modalités certes autoritaires, mais jamais tyranniques ou
totalitaires comme ce fut le cas dans de nombreux pays
africains. Même au cours de cette période, les luttes
factionnelles au sein du parti présidentiel autorisaient une
certaine compétition politique. De plus, la renommée
intellectuelle du président poète, Léopold Sédar Senghor,
à laquelle ce dernier tenait beaucoup, était incompatible
avec l'embrigadement de toute la classe politique et avec
certaines pratiques susceptibles d'être condamnées par la
communauté internationale.
Il convient aussi de noter que le régime sénégalais s'est
lancé dans une politique de libéralisation démocratique
avant la plupart des pays africains, et bien avant le
discours de la Baule du président François Mitterrand.
Dès 1974, le Parti Démocratique Sénégalais (PDS) de
Abdoulaye Wade fut reconnu; en 1978, une réforme
constitutionnelle organisait un tripartisme officiel qui
permettait la même année aux partis politiques de
l'opposition de présenter des candidats aux élections
législatives et présidentielles. En 1981, le nouveau
président Abdou Diouf inaugure son mandat en faisant
abroger la Loi sur la limitation du nombre de partis
politiques et en faisant voter au parlement des
dispositions dotant la Cour Suprême de nouveaux
pouvoirs en matière électorale.
21Cette ouverture démocratique se manifeste aussi dans le
domaine de l'information: un nouveau code de la presse
fut adopté en 1979, et, dans les années 80, de nombreux
journaux, satiriques et d'opposition notamment voient le
jour. En même temps, dès son accession à la magistrature
suprême, Abdou Diouf fait voter par le Parlement une loi
contre l'enrichissement illicite et fait mettre sur pied des
tribunaux à cet effet. L'initiative reste noble même si très
peu de personnalités furent poursuivies par ces tribunaux.
Ces développements successifs ont contribué à construire
la figure démocratique du Sénégal, ce qui constitue pour
ses dirigeants, tant au niveau externe qu'interne, un
élément important de légitimation. TIest bien entendu aisé
sous certains angles de montrer les limites de cette
expérience démocratique, voire de la démystifier. Mais
reste que cette profondeur historique a permis
l'élaboration, l'énonciation d'un véritable mythe
démocratique et, de ce point de vue, le modèle sénégalais n'a rien d'artificiel. Comme la
Nation «imaginée », il est le fruit d'un bricolage
historique, ce qui ne veut pas dire qu'il soit chargé de
sens et n'oriente pas le système d'action historique.
L'originalité du Sénégal dans le contexte africain tient à
l'existence d'un récit démocratique ancien, légitimé par
I'Histoire et formulé par les élites modernes et tous les
observateurs.8
Ce modèle démocratique sénégalais, unique en Afrique
connut son apothéose en mars 2000 avec l'avènement de
l'alternance politique au Sénégal; car ce. qu'il faut
reconnaître c'est que l'on mettait toujours un bémol quant
8
Christian Coulon, La tradition démocratique au Sénégal, in
Christophe Jaffrelot, Démocraties d'ailleurs, Paris, CERI,Karthala,
2000, p.68.
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