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Les Sciences de l'Information et de la Communication à la rencontre des Cultural Studies

De
255 pages
Cultural studies (CS) et sciences de l'information et de la communication (SIC) : un rendez-vous manqué entre deux traditions scientifiques ? En France, les SIC se sont constituées dans un contexte de mise à distance des CS anglo-saxonnes. Ce phénomène mérite de faire l'objet d'un éclaircissement, tant les sources d'inspiration ont pu paraître voisines, voire identiques. Les contributeurs de cet ouvrage posent les lieux de convergences et de divergences théoriques, voire méthodologiques entre ces deux traditions.
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Préface

Cultural Studies et SIC : des rendez-vous manqués et des concordances difficiles à trouver
Bernard Miège ∗ Un certain nombre de connexions ou de rapprochements sont actuellement envisagés, tentés, ou recherchés entre les cultural studies (CS) et les sciences de l’information et de la communication (SIC), dans plusieurs pays européens et particulièrement en France ; le phénomène interroge et il importe en effet de se demander pourquoi cela intervient maintenant et non pas voici dix, vingt ou même trente ans. Le point de vue dominant, le plus souvent avancé, met l’accent sur les résistances particulières, fortes et spécifiques que le système universitaire (ainsi que la sphère intellectuelle) opposent à ce courant théorique, par arrogance universaliste et vision républicaine du savoir. Il ne me paraît pas que cette vision soit satisfaisante, pour le moins ne prend-elle pas en compte tous les éléments en jeu ; elle me semble laisser de côté à la fois des questionnements et des réalisations qui ont marqué les universités françaises dans la période post-mai 1968. Mon approche sera délibérément d’ordre socioinstitutionnelle, mais il me sera difficile de ne pas évoquer l’aspect socio-cognitif, d’autant que celui-ci est évolutif et diversifié, et que, comme on peut s’y attendre, il gagne progressivement en importance dans l’édification des SIC. Mais surtout, contrairement à ce que laissent croire certains auteurs contemporains qui se font les promoteurs des CS, on peut considérer qu’on est en présence d’au moins trois versions très différentes et même successives du « domaine » :

Professeur honoraire en sciences de l’information et de la communication, Gresec (EA 608), Université Stendhal Grenoble 3.



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- les Cultural Studies telles qu’elles se sont formées puis développées en Grande-Bretagne et aux États-Unis, telles qu’elles essaiment actuellement dans certaines universités continentales ; - les Études culturelles, d’inspiration post-moderniste et qui ont été candidates à s’insérer dans des cursus universitaires, parfois comme « humanités modernes » (surtout vers la fin des années 1980) ; - plus récemment les Études culturelles en tant qu’interdiscipline. Il ne va donc pas de soi de positionner les SIC, elles-mêmes évolutives, par rapport à ces trois versions ; de fait, elles se sont toujours trouvées plus en interaction avec les Études culturelles qu’avec les Cultural Studies. Ma réflexion participe des travaux d’histoire épistémologique des SIC, menés à l’initiative de Robert Boure (voir en particulier Boure, 20061), mais je tiens à préciser que ma contribution se veut avant tout celle d’un témoin et non d’un historien ou d’un épistémologue.

Des rendez-vous manqués
En trois occasions au moins, à des moments clé des mutations universitaires, on peut effectivement se demander pourquoi les CS, pourtant disponibles et proposées çà et là, n’ont pas réussi à s’imposer dans les programmes universitaires, ou plus exactement dans les programmes des universités et départements relevant des humanités. Les contextes étaient très différents puisqu’il s’agissait : - dans les années 1970, quand les SIC portées surtout par des filières littéraires réunissaient en elles, non sans ambiguïtés, (presque) tout ce qui ne participait pas des filières en place et des
Boure, Robert, 2006, « L’histoire des sciences de l’information et de la communication. Entre gratuité et réflexivité », Questions de communication, 10, pp. 277-295.
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formations reconnues, y compris les plus récentes comme la sociologie, etc. ; - dans les années 1990, à propos du devenir des premiers cycles « Culture & Communication » ; il y eut alors un conflit réel, et même public, puisque relayé par la presse nationale. L’élément décisif est alors le refus de la majorité des départements d’Information-Communication d’accueillir des effectifs massifs d’étudiants fortement attirés par l’image valorisée de la communication. Il ne faudrait pourtant pas en conclure que la minorité d’entre eux, qui ont poursuivi une offre de formation très ouverte en premier cycle avaient un projet commun et clairement orienté vers les CS ou les Études Culturelles ; il s’agissait surtout de projets locaux et de réponses au coup par coup à l’afflux d’étudiants, parfois sans perspectives en 2ème cycle ; et là où les propositions relevaient effectivement des CS ou des Études Culturelles, rien n’assure que telle était l’attente des étudiants, celle-ci concernant surtout des études professionnalisées ; - lors de la mise en place du LMD. À partir de 2003, les conditions étaient réunies pour introduire dans différents cursus des CS ou des Études Culturelles. Mais précipitamment, on s’est souvent contenté de transcrire dans le nouveau système des programmes anciens. De fait, le temps de l’expérimentation était terminé et on a le plus souvent repris, à quelques modifications près, des cursus qui semblaient avoir fait leurs preuves. Les cartes n’ont pas été redistribuées, ou guère, ce qui aurait pu permettre d’introduire plus d’interdisciplinarité ou de transversalité. Il est vrai que donner la possibilité aux étudiants de choisir des « menus à la carte » supposait, outre des moyens, une remise en cause de l’organisation de l’enseignement par disciplines ; et évidemment, celles qui s’y seraient prêtées auraient pris de gros risques.

Des concordances peu évidentes
Pourquoi ces échecs, ou plutôt, cette mise à l’écart des Études culturelles ? A ma connaissance, il y eut rarement des conflits, oppositions ou rejets. Le plus souvent, le projet des Études 11

Culturelles, et à plus forte raison des CS, n’a pas été défendu, lorsqu’il s’est agi de faire subir des changements aux cursus. Sans doute faut-il évoquer la difficulté, sinon l’impossibilité de l’Université française, du moins de la majorité des établissements, à innover. Tout se passe via des changements incessants voire des mutations lentes ; mais il est rare qu’on se trouve dans des situations méritant d’être qualifiées d’innovations. En tout cas, les débats n’ont jamais porté sur : pour / contre les CS (faut-il introduire les CS ou les rejeter ?), et à plus forte raison je m’inscris en faux contre l’idée qu’il y aurait eu en France une résistance à l’invasion de théories étrangères. Certes, des critiques ont été émises contre telle pragmatique, et surtout contre le fonctionnalisme, mais s’agissant des CS, il faut plutôt parler de méconnaissance. On peut même se demander si les textes argumentés et critiques d’auteurs comme Armand Mattelart ou Erik Neveu n’ont pas contribué à informer une bonne partie des universitaires peu au courant de la place des CS dans les humanités en Grande-Bretagne ou aux États-Unis. De plus, la question s’est également posée à peu près dans les mêmes termes en Espagne, en Italie, en Amérique latine, etc., et curieusement dans ces « aires culturelles », le recours aux CS émerge maintenant dans des conditions assez voisines. En réalité, sur l’ensemble de la période, donc au cours des trois moments-clés remarqués, les SIC (à qui il ne faudrait pas faire porter toute la responsabilité : les études littéraires, les sciences sociales et politiques sont tout autant concernées), ont de facto développé un projet différent basé pour l’essentiel sur : - une professionnalisation significative des formations offertes ; - une recherche interdisciplinaire centrée sur les méthodologies croisées de la plupart des SHS (avec, il est vrai, une place réduite réservée à l’anthropologie par la communication). Ce sont ces deux caractéristiques du projet des SIC qui ont provoqué la mise à l’écart des CS, et même des études culturelles post-modernistes. Ce n’est pas tant que les SIC aient recouvert le champ offert aux CS ou aux Études culturelles, rendant l’appel à 12

celles-ci inutile ou les marginalisant. Elles ont mis en œuvre un projet différent, socio-professionnellement et scientifiquement, et ce projet -qui n’allait pas de soi et a rencontré bien des écueilss’est finalement imposé d’autant plus facilement que, d’une part les autres disciplines potentiellement intéressées s’étaient centrées sur leurs propres spécificités et que, d’autre part, la sphère intellectuelle, sans doute plus fermée que les milieux universitaires, était peu intéressée par les CS. Il reste que les différences sont sans doute moins marquées que ce tableau ne le montre et que des nuances doivent être apportées : - des filières SIC ont été accueillantes envers les études culturelles (dans le cadre, par exemple, de la formation aux « humanités modernes » ; ce fut et c’est encore le cas de l’UFR des Sciences de la Communication de l’Université Stendhal Grenoble 3, pourtant largement professionnalisée, à l’initiative de mes collègues Daniel Bougnoux et Jean Caune), en tout cas, plus que les filières axées sur la préparation aux concours de la fonction publique ou celles focalisées sur la légitimation de leurs disciplines de base ; - l’insertion de programmes relevant des Études Culturelles est théoriquement facilitée par le dispositif actuel qui permet -en principe- aux étudiants de choisir des « mineures » ; c’est dans ce cadre que des initiatives doivent/devraient être prises, surtout localement ; dans le fonctionnement actuel des universités, il serait illusoire d’attendre que ces initiatives viennent des instances centrales ; - les tensions entre formation théorique générale et formation professionnelle sont une constante des filières professionnalisées d’Information & Communication (rien ne permet de penser qu’elles vont s’atténuer !) et les Études culturelles ont une place (sous réserve de ne pas se limiter aux généralités ou aux eschatologies, mais de suivre la communication et la culture en train de se faire). Enfin, à l’ère de la globalisation, les préoccupations relevant de l’interculturel gagnent en importance et ont ouvert un 13

espace, à la fois théorique et pratique aux thématiques envisagées par les Cultural Studies et les Études culturelles. Mais ces dernières, parfois sous des dénominations nouvelles (médiations, etc.) me paraissent plus aptes à prendre place dans cet espace, les premières étant maintenant marquées par le contexte de leur émergence et leur histoire.

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Introduction

Vers un tournant culturel des Sciences de l’Information et de la Communication ?
Françoise Albertini et Nicolas Pélissier • Nées au Royaume-Uni il y près d’un demi-siècle à partir des travaux de quelques « pères fondateurs » (Hoggart, Williams, Hall ou Thompson), les Cultural Studies représentent aujourd’hui, non seulement un paradigme au succès croissant dans les sciences humaines et sociales, mais aussi une discipline académique à part entière qui s’institutionnalise dans un nombre grandissant de pays. En France, l’influence de ce courant de recherches, dont l’objet/le sujet principal demeure l’étude des cultures populaires, de leur diversité, de leurs identités, de leur domination mais aussi de leurs stratégies de résistances, reste encore très limitée. L’objet de cet ouvrage collectif est de s’interroger sur cette difficulté d’émergence des Cultural Studies (CS) dans notre pays, à partir notamment du cas emblématique des Sciences de l’Information et de la Communication (SIC). Mais ses contributeurs ne souhaitent pas s’en tenir à un constat de déficit chronique. Loin des lamentos habituels sur le mode de la dénonciation d’une « exception française » et de ses archaïsmes, ils tentent à la fois d’explorer le passé pour retrouver en France des origines communes aux SIC et aux CS, mais aussi de montrer les interactions de plus en plus fécondes qui se produisent depuis quelques années et de proposer des pistes pour une meilleure collaboration et complémentarité dans l’avenir.

WHEN SIC MEET CS

Françoise Albertini est maître de conférences (HDR) en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Corte. Nicolas Pélissier est maître de conférences (HDR) en sciences de l’information et de la communication, à l’Université de Nice Sophia Antipolis.



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Une rencontre difficile mais légitime et prometteuse
Les difficultés d’émergence des CS en France peuvent s’expliquer par divers facteurs. Le premier est l’existence d’un effet mai 1968 qui s’est traduit par un rejet des pouvoirs institués, auxquels les médias ont pu être assimilés. Le deuxième est le succès académique, dans les années 1960-1970, d’une sémiologie d’inspiration structuraliste peu encline à mettre en relation les publics et les textes, alors que cette interaction constitue l’un des soubassements des Cultural Studies. Le troisième est l’affirmation d’une sociologie critique de la culture considérant le problème de l’inégalité sociale comme essentiel et reléguant au second plan les clivages d’âges, de genres, d’ethnies, etc. Le quatrième pourrait être la prégnance d’un imaginaire républicain français hostile à une conception de la société en termes de minorités (ethniques, linguistiques, sexuelles, etc.), alors que cette approche est privilégiée par nombre d’études culturelles. Enfin, mais cet inventaire reste à compléter, on évoquera l’apparition et la reconnaissance institutionnelle, dans les années 1970-1980, de nouvelles sciences non liées aux Cultural Studies. Au premier rang de celles-ci : les Sciences de l’Information et de la Communication (SIC), fondées en France il y a plus de trente ans. De fait, les SIC ont progressivement recouvert le champ défriché outre-Manche et outre-Atlantique par les Cultural Studies. Le succès croissant de cette discipline académique en termes d’étudiants, de création de postes d’enseignants-chercheurs et de débouchés professionnels de haut niveau rappelle d’ailleurs celui connu par les Études culturelles dans d’autres pays. En effet, depuis leur apparition au Royaume-Uni dans les années 1960, au Center for Contemporary Cultural Studies (CCCS) de Birmingham, les Cultural Studies n’ont cessé de se développer dans les universités d’autres pays d’Europe et du monde, avec une prédilection toute particulière pour les campus anglo-saxons. Au sein de ces derniers, mais également dans d’autres institutions académiques influencées par les paradigmes dominants de la recherche anglo-saxonne (en particulier en Amérique Latine, Asie du Sud-Est ou Europe Centrale et Orientale...), les Études 18

culturelles sont devenues une discipline scientifique reconnue en tant que telle, offrant formations, cursus et diplômes de plus en plus prisés par les étudiants. Ce qui n’est pas le cas, à ce jour, dans un pays comme la France... Le rôle de la constitution des SIC dans cette mise à distance des CS mérite de faire l’objet d'un éclaircissement, tant les sources d’inspiration des Sciences de l’Information et de la Communication ont pu paraître voisines, voire identiques. Les importantes traditions de recherche défendues au sein du CECMAS (Centre d’Études de Communication de Masse) par Georges Friedmann et surtout Edgar Morin et Roland Barthes, attachés à la fois à une critique des industries culturelles et à la défense des nouvelles cultures, sont célébrées par les pères fondateurs des SIC, mais progressivement marginalisées voire oubliées par les chercheurs de cette discipline. Or, de tels auteurs, en compagnie de Michel de Certeau, incarnent pourtant, à leur façon, la tradition des Études culturelles dans la France dans les années 1970 et 1980, les Cultural Studies anglo-saxonnes puisant d’ailleurs beaucoup à leur source. On se référera également au rôle joué par la revue Communications, à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, et aux travaux pionniers d’Eliseo Véron, d’inspiration ouvertement constructiviste, menés au cours de cette même période. La distance SIC/CS a aussi d’autres origines, notamment institutionnelles. La séparation entre Arts, Cinéma, Lettres et Communication a pu jouer un rôle évident. Par ailleurs, les SIC sont nées en grande partie dans des formations professionnalisantes (Instituts Universitaires de Technologie, notamment). Elles ont recruté dans un premier temps des enseignants-chercheurs peu enclins à faire des médias de masse des épicentres culturels. Mais il sera intéressant de se demander si la difficulté n’est pas plus fondamentale. Si le stéréotype d’une culture de masse aliénante résiste, et prend souvent la forme d’un désintérêt à l’égard de la créativité communicationnelle, c’est qu’un tournant épistémologique majeur, autour notamment du constructivisme, reste encore à accomplir en France.

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La question de la convergence des paradigmes des SIC et des CS sera ici abordée à partir de l’appropriation d’objets jusquelà jugés mineurs, dominés symboliquement, et des concepts constructivistes, au potentiel politique et scientifique dérangeant. Dans la perspective interdisciplinaire offerte par les SIC, les Cultural Studies représentent un paradigme parmi d’autres enseignés dans les universités ; en sens inverse, les médias et la communication ne sont que l’une des nombreuses dimensions appréhendées par les chercheurs en études culturelles. Les Cultural Studies, revisitées depuis deux décennies par de nouvelles approches en termes de genre (Gender Studies) et de nouvelles influences théoriques, s’autorisant à rompre avec l’inspiration marxiste des pères fondateurs, pourraient déboucher sur une revitalisation des Sciences de l’Information et de la Communication. Celles-ci sont en effet parvenues à un stade où elles peuvent légitimement revendiquer le fait qu’elles constituent une opportunité privilégiée d’articulation entre Studies angloaméricaines et recherches européennes ancrées dans des disciplines plus traditionnelles. L’objectif de l’ouvrage n’est pas de montrer la suprématie d’une tradition sur l’autre, mais plutôt de poser les lieux de convergences et de divergences épistémologiques, voire méthodologiques. S’il faut se garder de tout risque de dissolution épistémologique des recherches sur l’information et la communication dans les études culturelles (cette tentation existe dans de nombreuses universités anglo-saxonnes), il apparaît aussi que les SIC françaises s’affirment de plus en plus comme carrefour fertile entre deux traditions de recherche et peuvent susciter des collaborations entre les chercheurs qui s’y réfèrent. Pour le prouver, nous nous appuierons ici sur deux exemples d’objets communs aux SIC et au CS : les recherches sur le journalisme (journalism studies) et celles qui portent sur l’identité et les minorités (minority studies).

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La dimension culturelle du journalisme : un défi pour la recherche française
Le sociologue américain James Carey, dans son ouvrage de référence Communication as Culture (1989), distingue le journalisme comme méthode, basé sur le compte-rendu du réel au public (conception fonctionnaliste et positiviste), et le journalisme comme culture, qui relève du rituel collectif et met l’accent sur les enjeux sociopolitiques de l’information (conception culturaliste et constructiviste). Comme l’a bien montré Barbara Zelizer (2004), cette deuxième conception du journalisme est apparue dans les années 1930-1940 aux États-Unis, avant de se développer, dans la deuxième moitié du XXème siècle, au Royaume-Uni et dans l’ensemble des pays anglo-saxons. Zelizer la définit comme l’étude des « conventions, rituels et symboles dont se servent les journalistes pour maintenir leur autorité culturelle comme porteparole légitime du peuple dans l’espace public » (Zelizer, 2004 : 176). L’approche culturelle postule que le travail journalistique fonctionne différemment de ce qu’en disent le sens commun, les manuels, les formateurs, les médias eux-mêmes mais aussi certains chercheurs inspirés par le paradigme fonctionnaliste. Elle étudie avec précision les interactions du milieu professionnel avec le corps social dans son ensemble et chacune de ses composantes. Il ne s’agit plus de penser le journalisme comme le monopole d’une profession, mais comme une activité sociale parmi d’autres. De ce fait, l’approche culturelle postule une convergence entre le journalisme et ces autres activités sociales, notamment les arts, les lettres, ou la politique. Elle insiste sur les tensions entre la manière dont les journalistes se perçoivent et comment les autres univers sociaux se les représentent. Enfin, plus généralement, elle stipule que les journalistes ne produisent pas seulement des informations (news) mais aussi des récits (stories) qui font d’eux des agents culturels respectés, enviés et concurrencés.

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Le journalisme, objet privilégié des Cultural Studies britanniques des années 1970
Certes, les travaux fondateurs des pionniers du Center for Contemporary Cultural Studies de Birmingham ne font pas du journalisme une priorité. Dans les années 1950 et 1960, les centres d’intérêt du CCCS sont en effet beaucoup plus larges (ils abordent la culture populaire comme un ensemble hétérogène) et guidés par des impératifs politiques passant au premier plan (le renouvellement de la pensée marxiste, au sein notamment de la New Left Review). Au cours de la décennie suivante, se produit en revanche un véritable tournant journalistique (journalistic turn) des études culturelles britanniques. Les recherches du centre de Birmingham, sous l’impulsion de son directeur Stuart Hall, accordent aux textes médiatiques traitant de l’actualité une place fondamentale, tant au plan des programmes de recherche que des cadres épistémologiques mobilisés. Nous ne reviendrons pas ici en détail sur ces travaux désormais célèbres produits à Birmingham. Mentionnons simplement le rôle fondateur des écrits de Stuart Hall, notamment son article « Encoding/Decoding » (Hall, 1973b), qui met l’accent sur les contraintes de production d’un message médiatique, tant en amont (recherches sur les journalistes) qu’en aval (enquêtes sur les publics) du processus de fabrication de l’information. Ce texte marque une rupture évidente avec la sociologie fonctionnaliste anglo-saxonne. Il est suivi la même année par la publication d’une recherche inspirée par la sémiologie structuraliste de Roland Barthes et dédiée aux photoreporters (Hall, 1973b) et du travail innovant de Stanley Cohen et Jock Young (1973) d’inspiration ouvertement critique et constructiviste. Cinq ans après, paraît la recherche intitulée Policing the Crisis (Hall et Critcher, 1978). Elle s’intéresse à la construction médiatique de la déviance par les programmes d’actualité et aux mécanismes de panique morale qui s’ensuivent. Elle montre notamment le rôle de « définisseurs primaires » des sources institutionnelles et des pouvoirs publics. 22

Dans une perspective voisine, David Morley et Charlotte Brunsdon mettent à l’épreuve, avec succès, le modèle théorique de Stuart Hall dans leur travail sémiologique sur le magazine d’information Nationwide diffusé par la BBC, travail que complète Morley deux ans plus tard en étudiant, au sein de 29 focus groups, la réception de ce programme par les téléspectateurs et en nuançant le modèle initial proposé par Hall (Morley, 1980). Aux marges de ces textes fondateurs, mais en forte résonance avec eux, les recherches menées par Dick Hebdige (1979) mettent en évidence la forte contribution des médias et des journalistes dans la production et la diffusion de sous-cultures « stylisées » au sein des groupes sociaux les plus défavorisés. Dans le Royaume-Uni des années 1970, l’élan donné à Birmingham trouve un accueil favorable dans de nombreuses autres universités et centres de recherche. C’est le cas à l’Université de Cardiff et à l’Institut Polytechnique du Pays de Galles, où les recherches de John Fiske et John Hartley (1978), très inspirées par la sémiologie, tentent de démontrer les incidences des facteurs culturels sur la production médiatique et sa réception par le public. On retrouve des préoccupations similaires au Centre de recherche sur les communications de masse de l’Université de Leicester et au Centre de recherche sur le journalisme du Goldsmith College de Londres, sous l’impulsion de James Curran. Au cours des deux décennies suivantes, d’autres travaux britanniques (Bromley, 1995 ; Schlesinger, et Tumber, 1995 ; Carter, Branson et Allan, 1998) insistent surtout sur la responsabilité des journalistes dans la construction et la reproduction des inégalités sociales et culturelles en matière de genre, classe, etc. Dans le même temps, les recherches culturelles sur le journalisme s’internationalisent, s’institutionnalisent et suscitent une convergence croissante entre Media Studies et Cultural Studies.

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Internationalisation et institutionnalisation recherches culturelles sur le journalisme

des

En premier lieu, tout au long de la période 1970-1990, les recherches britanniques que nous venons de citer connaissent un succès outre-Atlantique, où elles s’implantent sur un terrain fertile, car préalablement défriché par la sociologie, l’anthropologie et l’histoire culturelles des médias (voir en particulier les travaux inauguraux de Robert Park, 1925 et 1940). En témoignent les travaux de Michael Schudson et James Carey, qui se positionnent à la confluence de ces deux traditions, pourtant sous-tendues par des paradigmes forts différents : interactionnisme symbolique, pragmatique, sociologie constructiviste dans le cas nord-américain, néo-marxisme, structuralisme, sémiologie, psychanalyse et théorie littéraire critique dans le cas britannique. A l’université de l’Illinois, James Carey fonde une véritable École de recherches qui place le journalisme et les médias dans une position centrale en matière de production et de diffusion des symboles et des stéréotypes culturels. Les nombreux étudiants de Carey poursuivent ce travail au cours de la décennie suivante, à l’image d’Albert Kreiling, qui s’intéresse à la presse afro-américaine dans sa fonction de révélation de l’identité d’une classe moyenne noire (Kreiling, 1993). Mus par une dynamique épistémologique antipositiviste et anti-fonctionnaliste, ils examinent comment les journalistes construisent un sens commun et une réalité sociale bien spécifique, notamment à l’occasion de grands rituels civiques (Katz et Dayan, 1992). Dans la valorisation de ces travaux, la revue Critical Studies in Mass Communications joue un grand rôle. Au-delà de l’Amérique du Nord, les approches culturelles du journalisme connaissent un succès croissant dans d’autres régions du monde, notamment en Amérique du Sud (MartinBarbero, 1993, Waisbord, 2000), en Europe du Nord (Dahlgren, 1992 et 1995) ou en Europe Centrale (Splichal, 1994 ; Coman, 2003). Au plan institutionnel, cet essor se traduit par la création de chaires académiques, à partir de l’exemple de l’Université de Cardiff ou celle de l’Illinois, associant à la fois les recherches sur 24

les médias, le journalisme et les études culturelles (Media, Journalism and Cultural Studies).

Une convergence épistémologique entre Journalism Studies et Cultural Studies ?
Selon Hartley (2003), ce rapprochement s’explique en premier lieu par les réelles convergences épistémologiques, mais aussi éthiques, entre ces deux types de recherches : « Recherches sur le journalisme et études culturelles explorent la complexité du social, décrivent la vie de groupes humains, (…), elles mettent en question les décisions et les actions du discours gouvernemental (…) et décodent le monde pour mieux le connaître ». Par ailleurs, elles partagent le projet commun « de renforcer les principes de citoyenneté et de développement des potentiels de la théorie critique qui démystifie les idéaux d’une presse et d’un lectorat démocratiques ». Notamment, elles s’intéressent toutes deux « aux aspects négatifs de la vie en société et au coût humain du progrès » (Hartley, 2003 : 138). Au total, la fécondation mutuelle entre recherches sur le journalisme et études culturelles a donné naissance à de nombreux travaux heuristiques dans l’ensemble du monde académique anglosaxon.

L’impensé culturel de la recherche française sur le journalisme
En comparaison, la production française inspirée par ce rapprochement apparaît beaucoup plus modeste, D’une part, les travaux inspirés par une approche culturelle demeurent relativement rares, au regard de la production globale des chercheurs français sur le journalisme. Dans les années 1970-1980, le débat scientifique sur le journalisme a été monopolisé par une vive polémique entre les tenants du fonctionnalisme (à l’Institut Français de Presse notamment) et ceux d’une théorie critique des médias. Dans les deux décennies suivantes, c’est plutôt la controverse scientifico-médiatique suscitée par les travaux de 25