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Les sciences sociales au prisme de l'extrême droite

De
271 pages
La recherche historique montre que l'extrême droite n'a pas été systématiquement rétive au savoir rationnel et savant sur la société. Cet ouvrage propose de contribuer à une histoire des usages des sciences sociales par l'extrême droite en éclairant différents moments de ces rencontres bien souvent problématiques pour la communauté académique. L'usage des sciences sociales par l'extrême droite a-t-il contribué aux renouvellements idéologiques de cette mouvance politique ?
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LES SCIENCES

SOCIALES

AU PRISME DE L'EXTREME DROITE

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06181-1 EAN : 9782296061811

LES SCIENCES SOCIALES AU PRISME DE L'EXTREME DROITE
Enjeux et usages d'une récupération idéologique

Sous la direction de Sylvain CREPON et Sébastien MOSBAH-NATANSON

Ont participé à cet ouvrage:

David Bisson, Sylvain Crépon, Nicolas Lebourg, Sébastien Mosbah-Natanson, Fabien Nicolas, Philippe Secondy, Pierre-André Taguieff, Jean Zaganiaris

L' Harmattan

Les Cahiers politiques sont publiés avec le soutien de l'Institut de Recherche Interdisciplinaire en Sociologie,Economie et Sciencepolitique

(IRISES), Université Paris-Dauphine/CNRS

(U1vffi.7170).

Comité éditorial
Eric Agrikoliansky, Dominique Damamme, Brigitte Gaïti, Brigitte Le Grignou, Daniel Mouchard

Comité de direction
Pierre Mayance, Aude Soubiron

Comité de rédaction
Clémence Bedu, Vanessa Bernardou, Jeanne Chabba4 Ivan Chupin, Nicolas Defaud, Emile Gabrié, Vincent Gayon, Vincent Guiader, Angélique Joyau, Morgane Leboulay, Ben;amin Lemoine, Aurélie Llobet, Sébastien MosbahNatanson, Alexandre Paulange, Mario Pinheiro, Sébastien Plot, Mouhsine Remini, Thomas Ribémont, Samia Simozrag-Kellaf

Liste des ouvrages parus dans la collection
Journalisme et dépendances

Travaükra~cFourouû LA démocratie en Europe
L'Union européenne et les médias les sciences sociales comme concept opératoire

Discipliner LA mondialisation Expertise

et engagement politique

SOMMAIRE

Le s au te urs

13

Eléments pour une histoire des usages des sciences sociales par l'extrême droite Sylvain Créponet SébastienMosbah-Natanson Les fondements idéologiques de l'extrême droite Les obstacles à une histoire politique des sciences sociales 17 20 27

Une esquisse des relations entre l'extrême droite et les sciences sociales 39

Le chercheur, l'extrême droite et les sciences sociales: entretien avec Pierre-André T aguieff

47

Investigations empiriques et grammaires réactionnaires: existe-t-il une « science sociale» contre-révolutionnaire? Jean Zaganiaris 73

L'investigation empirique est-elle un sport de combat contrerév0luti0nn aire? 77 Construction et aff1rffiation de la scientificité réactionnaire: discours de l'Action française L'empirisme du fascisme français sous Vichy: l'exemple
d 'An dr é D elh a y. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 91

les 83

7

L'anthroposociologie en France (1886-1942) : l'émergence d'une doctrine raciale en dehors de l'extrême droite Fabien Nicolas Une « science bien française» Georges Vacher de Lapouge,« Professeur Tournesol» militant anti-système ? ou 114 99 104

Une théorie conceptualisée en dehors de sa famille politique123

La « science traditionaliste» du docteur Joseph Grasset. Une légitimité intellectuelle pour l'Action française PhilippeS econc!:J 133

Joseph Grasset, entre démarche « scientifique» et engagement
social. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 137

Paul Bourget: un intermédiaire entre le savant et le politique150

Du racisme biologique au différentialisme sources anthropologiques du GRECE

culturel:

les 159 163

~ Ivain Crépon
La genèse du GRECE Dérives ou détournements de l'anthropologie? d'acculturation en q'!es tion Le concept

175

Le néo-paganisme de la Nouvelle droite: une religiosité politique tributaire des sciences sociales? David Bisson Le mythe indo-européen: européen fondement du nationalisme 194 191

La mémoire païenne: fondement de la culture européenne.. 204

8

La fonction productrice de l'histoire dans le renouvellement du fascisme à partir des années 1960 Nicolas 'ùbour;g. De la Révolution conservatrice au néo-fascisme Inventer l'histoire Aller-retour entre science et militance 213 216 223 230

Liste des principaux sigles

245

Bibliographie

générale

247

Résumés des contributions

267

9

REMERCIEMENTS

Cet ouvrage est le résultat d'un travail collectif et nous voulons remercier l'ensemble des acteurs impliqués dans celui-ci.

Nous souhaitons d'abord remercier le comité éditorial, et en particulier Eric Agrikoliansky, Dominique Damamme et Brigitte Gaïti qui nous ont fait confiance pour diriger un livre collectif sur une telle thématique. Nous remercions ensuite Ivan Chupin, Emile Gabrié, Pierre Mayance, Alexandre Paulange et Aude Soubiron pour leurs remarques sur notre introduction. Le soutien de Pierre et d'Aude tout au long du projet a aussi été un des éléments qui a contribué à sa réussite.

Merci aussi à Clémence Bedu, Vanessa Bernadou, Nicolas Defaud, Jennifer Foubert, Guillaume Garcia, Vincent Guiader, Morgane Leboulay, Aurélie Llobet, Marie-Cécile Naves, Mouhsine Remini, Thomas Ribémont et Samia Simozrag-I<.ellaf pour leurs avis sur les contributions à divers moments du processus ainsi qu'à Danielle Follett pour sa relecture des résumés en anglais.

Merci aux contributeurs de cet ouvrage qui ont su faire preuve de patience et de persévérance, David Bisson, Nicolas Lebourg, Fabien Nicolas, Philippe Secondy et Jean Zaganiaris. Nous remercions enfm tout spécialement Pierre-André Taguieff qui accepté de nous accorder un entretien qui inaugure cet ouvrage.

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LES AUTEURS

David Bisson, doctorant en science politique à la faculté de droit et de science politique de Rennes I, est chercheur au CERAD (Centre d'études et de recherches autour de la démocratie), Université Rennes I. Il prépare actuellement une thèse sur la réception politique de la pensée de René Guénon. Il a récemment publié : « L'itinéraire intellectuel de René Guénon à travers le prisme de sa participation aux revues (1910-1951) », in Jean Baudouin et François Hourmant (dir.), Les revueset la cfynamiquedes ruptures,Rennes, Presses Universitaires de Rennes, Coll. Res Publica, 2007. Contact: david8bisson@free.fr

Sylvain Crépon, docteur en sociologie, est chercheur associé au SOPHIAPOL (Sociologie, philosophie, anthropologie politiques), Université Paris X et membre du centre de recherche transdisciplinaire MAM (Migration, asile, multiculturalisme), Université Libre de Bruxelles. Il a récemment publié: La Nouvelle extrême droite.Enquête sur lesJeunes militants du Front nationa~Paris, L'Harmattan, 2006 et collaboré au Dictionnaire de l'extrême droite (sous la direction d'Erwan Lecœur), Paris, Larousse, 2007. Contact: screpon@hotmail.com

Nicolas Lebourg, docteur en histoire, est chercheur au CRHiSM (Centre de recherches historiques sur les sociétés méditerranéennes) et chargé de cours à l'Université de Perpignan-Via Domitia. Il a consacré sa thèse de doctorat et diverses publications au néofascisme. On pourra se reporter sur ce sujet à sa communication: « Entre praxis, mythe et utopie: les Nationalistes-révolutionnaires et l'histoire» au colloque Les usagespolitiques de l'histoire, Centre d'histoire sociale du XXe Siècle, Université Paris l (contributions disponibles sur le site internet du CHS). Il œuvre également sur l'histoire de l'internement dans le cadre du programme du

13

Musée-mémorial bourg@yahoo.fr

du camp

de Rivesaltes.

Contact:

nicolasle-

Sébastien Mosbah-Natanson est docteur en sociologie (Université Paris-Dauphine) et ATER en science politique dans cette même université. Ses recherches portent sur l'histoire de la sociologie et ses enjeux politiques à la fm du XIXe siècle ainsi que sur la sociologie des intellectuels. Il a récemment publié «La vocation sociologique de Célestin Bouglé, 1890-1897 », Anamnèse, 2007, 3, ainsi que, plus spécifiquement sur les liens entre sociologie et politique, « Célestin Bouglé lecteur de Proudhon: entre sociologie et politique », Actes du colloque «Les lignées proudhoniennes », Cahiers de la SociétéP.-]. Proudhon,EHESS, 2004. Il est membre du Comité de rédaction des Cahiers politiques. Contact: s.mosbahnatanson@hotmail.fr

Fabien Nicolas, docteur en science politique (Université Montpellier I), mène ses recherches sur les partis politiques, la sociologie électorale, l'action publique locale ou encore l'association en politique. Sa thèse de doctorat portait sur la construction du Parti radical en Midi rouge. Il a récemment publié (sous sa direction) : La
grappe au poing, Les socialistes languedociens et la question viticole, Nîmes,

Editions Champ social, 2007 ; « Fait divers et xénophobie en Midi républicain à la fm du XIXe siècle: connaître les pics pour appréhender la routine », Recherchesrégionales,avril-juin 2006, 47e année, n0182. Contact: fabien.nicolas@club-internet.fr

Philippe Secondy, docteur en science politique, est chargé de cours aux universités Montpellier l et Paul Valéry-Montpellier III et chercheur associé au CEPEL-CNRS, Université Montpellier 1. Il a récemment publié: « Strategies of a faction of the extrem right: the Confederation for the Defense of Shopkeepers and Craftsmen (1987-2001) », FrenchPolitics,vol. 5, nOl, April2007; La persistancedu Midi blanc.L'Hérault (1789-1962), Perpignan, Presses universitaires de Perpignan, 2006. Sur l'extrême droite dans le Midi, on pourra également se reporter à son article: «Royalisme et innovations partisanes: les 'Blancs du Midi' à la fm du XIXe siècle », Revuefran14

çaise de science politique, vol. 53, nOl, février 2003. Contact: Philippe.Secondy@univ-montp3.fr

Pierre-André Taguieff est directeur de recherche au CNRS (CEVIPOF) et enseignant à Sciences Po Paris. Ses recherches sont consacrées aux multiples formes de racisme et d'anti-racisme, à l'antisémitisme ainsi qu'aux théories politiques modernes. Auteur d'une œuvre considérable, on retiendra ici: Sur la Nouvelle droite,LA
couleur et le sang, Le sens du progrès, LA nouvelle Judéophobie, enlisée, Les contre-réactionnaires. LA république

Jean Zaganiaris, docteur en science politique, est chercheur associé au CURAPP (Centre universitaire de recherches sur l'action publique et le politique), Université Picardie-Jules Verne. Il est enseignant à Com'Sup (Ecole supérieure de communication et de publicité à Casablanca). Situées en histoire des idées, ses recherches sont consacrées à l'étude des obscurantismes d'hier et d'aujourd'hui. Il a récemment publié: Spectrescontre-révolutionnaires, interprétations et usagesde la pensée deJoseph de Maistre (XIXe-XXe siècles),Paris, L'Harmattan, 2006; en co-direction avec Edwige Rude-Antoine, Croisée des champs disciplinaireset rechercheen sciencessociales, Paris, PUF /CURAPP, 2005 ; « Des origines du totalitarisme aux apories des démocraties libérales: interprétations et usages de la pensée de Joseph de Maistre par Isaiah Berlin », Revuefrançaise de science politique, 6, décembre 2004. Contact: zaganiaris@yahoo.fr

15

ELEMENTS POUR UNE HISTOIRE DES USAGES DES SCIENCES SOCIALES PAR L'EXTREME DROITE

Sylvain Crépon Sophiapol/Université Paris X et MAM-METICES/Université Libre de Bruxelles

Sébastien

Mosbah-Natanson

Irises /U niversité Paris-Dauphine

Dans les années 1880, le polémiste antisémite Edouard Drumont se réclame de la sociologie dans son ouvrage La fin d'un mondel. Quelques dizaines d'années plus tard, le principal idéologue et instigateur de l'Action française, Charles Maurras, s'appuie, dans Mes idéespolitiques, sur le fondateur de la sociologie Auguste Comte2 pour légitimer sa conception de l'ordre politique. Dans les années 1960, Alain de Benoist, futur maitre à penser de la Nouvelle droite, se réfère dans ses premiers travaux à l'anthropo-sociologue Georges Vacher de Lapouge, tandis que, une vingtaine d'années plus tard, il s'inspire du relativisme culturel de Claude Lévi-Strauss3. Plus récemment encore, le leader du Front National, Jean-Marie Le Pen, se réfère, dans un discours au Conseil scientifique de son

1

Il écrit par exemple à plusieurs reprises « nous autres socio-logues », in La fin

d'un monde. Étude p.rychologique et sociale, Paris, Savine, 1889 . Voir les pages 302, 514 et 537. 2 Charles Maurras, Mes idées politiques, Paris, Fayard, 1948, pp. 100-101. 3 Alain de Benoist, « Le totalitarisme raciste », Éléments, n033, février-mars 1980,

pp. 13-20. 17

parti, à l'un des fondateurs de la psychologie sociale, en louant «les remarquables travaux menés par (...) Gustave Le Bon »4. Que signifient, chez ces acteurs et idéologues de l'extrême droite française, ces références aux sciences sociales5 et à des auteurs ancrés dans cet univers savant? L'historiographie des sciences sociales retient généralement l'anthropologie racialiste d'un Georges Vacher de Lapouge ou la psychologie des foules d'un Gustave Le Bon, c'est-à-dire des disciplines largement oubliées après avoir été rejetées par la communauté académique, comme ressources intellectuelles pour une extrême droite cherchant à justifier sa conception inégalitaire du monde et son culte du chef. A l'opposé, les sciences sociales « légitimes» seraient caractérisées, en France, par leur inscription dans le paradigme républicain et seraient donc « allergiques »6à cette mouvance politique. Cet ouvrage souhaite revenir sur la question des rapports entre sciences sociales et extrême droite en France depuis le XIXe siècle. La question est de savoir si les sciences sociales ont pu constituer une ressource intellectuelle pour l'élaboration idéologique de la pensée extrême droitière en France. Les transformations sociales et idéologiques de cette mouvance politique se sont-elles appuyées sur l'usage de savoirs sur la société que les sciences sociales ont progressivement constitués? Ce dernier point est évidemment central puisqu'il soulève la question de l'histoire de ces sciences qui, à travers leur lente institutionnalisation, ont éliminé certaines élaborations cognitives sur la société, comme le racialisme ou l'organicisme, au profit de paradigmes qui, s'ils sont pluriels, sont admis comme relevant d'un même espace argumentatif et scientifique. Il s'agit alors de s'interroger sur l'inscription politique des sciences sociales. L'hypothèse d'un usage politique de certaines d'entre elles pose le problème de leur valeur politique, et plus spé4 Citation in Pierre-André Taguieff, La couleuret le sang. Doctrines racistesà lafrançaise, Paris, Mille et une nuits, 2002, p. 133. 5 Les sciences sociales dont il est question ici sont principalement la sociologie, l'anthropologie et l'histoire. Le choix de ces disciplines parmi l'ensemble du champ des sciences sociales correspond aux différents cas empiriques étudiés par les contributions qui composent cet ouvrage. 6 Sur cette question appliquée au domaine politique de manière plus large, voir Michel Dobry Michel,2003. (00.), Le mythe français de l'allergie au fascisme, Paris, Albin

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cifiquement de la propension de certaines théories à être récupérées politiquement ainsi que des conditions sociales et intellectuelles d'une telle récupération. L'autre versant de la question des relations entre sciences sociales et extrême droite interroge la recherche d'une légitimité scientifique par cette mouvance politique. L'extrême droite française a-t-elle, depuis un peu plus d'un siècle, développé une stratégie intellectuelle spécifique dans laquelle les sciences sociales constitueraient une ressource? Les usages politiques extrême droitiers des sciences sociales renvoient-ils à une caractéristique stable du travail idéologique de cette mouvance? Il faut alors questionner les configurations dans lesquelles des emprunts idéologiques ont pu être effectués. Il est également nécessaire de s'interroger sur les acteurs, universitaires, intellectuels ou idéologues, de cette circulation d'idées scientifiques vers le champ politique. Quelles ont été les formes sociales et intellectuelles de cette rencontre entre sciences sociales et extrême droite en France depuis la f111 XIXe siècle? du Cet ouvrage tente d'apporter un éclairage sur ce champ de recherche qui relève à la fois de l'histoire des sciences sociales et de l'histoire intellectuelle de l'extrême droite. Nous avons pris le parti de proposer, non pas une histoire générale des usages idéologiques des sciences sociales par l'extrême droite française depuis ses origines, mais un éclairage, dans une perspective historique et sociologique, de différents moments de ces rencontres bien souvent problématiques pour la communauté académique. Les différentes contributions de cet ouvrage sont organisées en ce sens et proposent, chacune, d'étudier un cas spécifique, tandis que l'entretien avec Pierre-André Taguieff, un des meilleurs spécialistes de l'idéologie de l'extrême droite en France, apporte une vue plus large sur cette thématique. Cette introduction a pour objectif de fournir des éléments de compréhension historiographique aussi bien d'un point de vue épistémologique que politique. Dans un premier temps, nous explorerons l'histoire des fondements idéologiques de l'extrême droite en France depuis le XIXe siècle. Dans un second temps, nous aborderons les problèmes posés par l'histoire politique des sciences sociales, et plus spécifiquement les obstacles historiographiques et idéologiques à une telle histoire lorsque l'on se penche sur les rapports entre sciences sociales et extrême droite. Nous
19

serons alors en mesure d'exposer comment l'extrême droite a pu, dans son travail idéologique, tenter de s'approprier les sciences sociales en présentant les grandes lignes d'interprétation qui se dégagent des différentes contributions de cet ouvrage.

LES FONDEMENTS

IDEOLOGIQUES DROITE

DE L'EXTREME

S'interroger sur l'impact des usages des sciences sociales sur l'idéologie de l'extrême droite nécessite donc d'explorer les caractéristiques de cette dernière. C'est pourquoi, dans le cadre de cet ouvrage, c'est cette dimension idéologique que nous privilégions. Après avoir évoqué les problèmes de déftnition de mouvance politique, nous analyserons ensuite les fondements de son corpus doctrinal. L'extrême droite: un problème de définition

Si l'expression «extrême droite» est couramment employée dans le langage politique et journalistique, elle n'a pas de déftnition unanimement admise. L'absence d'entrée «extrême droite» dans des dictionnaires de science politique ou d'histoire politique témoigne de la difficulté à déf1nir cette notion pourtant fort usuelle7. Comme le note Pierre-André Taguieff dans le présent ouvrage, l'appellation extrême droite relève à la fois d'une «espèce de fourre-tout» et d'une « catégorie polémique». Et d'ajouter qu'elle est en ce sens « totalement inopérante d'un point de vue scientifique». Michel Winock indique quant à lui que l'extrême droite est souvent « indéchiffrable »8du fait qu'elle rassemble des expériences politiques disparates dans l'histoire de France depuis la f1tl du XIXe siècle. Comment en effet rassembler sou~ une même étiquette des

A titre d'exemple: Dictionnaire de la sciencepolitique et des institutions politiques (Guy Hermet, Bertand Badie, Pierre Birnbaum et Philippe Braud), Paris, Armand Colin 1998 ; Dictionnaire historique de la vie politique française au )(Xe (sous la direction de Jean-François Sirinelli), Paris, PUF, 2003. 8 Michel Winock, «Introduction », in Michel Winock (dir.), Histoire de l'extrême droite en France, Paris, Seuil, 1993, p. 7.

7

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mouvements aussi différents que l'Action française, le PPF de Jacques Doriot, l'UDCA de Poujade, le Front national ou le groupuscule Unité Radical, pour ne prendre que ces exemples? Par ailleurs, cette défmition est rendue problématique par le fait qu'aucun parti ou mouvement n'a jamais accepté d'être classé à l'extrême droite9. D'autres expressions comme « droite extrême »10, « ultra-droite »11,ou encore « droite révolutionnaire »12,par exemple, sont aussi utilisées dans la littérature pour désigner ces divers mouvements politiques que l'on peut classer sous l'appellation générique extrême droite. Si la droite dite «républicaine» se démarque aujourd'hui de l'extrême droite, à tel point que toute alliance avec le Front national est exclue à ce jour, cette distinction était bien moins nette au début du XXe siècle. Sans doute serait-il dès lors plus sage d'utiliser ce terme au pluriel afin de prendre en compte cette multiplicité tant historique qu'idéologique. Si les chercheurs continuent toutefois à l'utiliser au singulier, à commencer par les auteurs de ces lignes, c'est avant tout pour des raisons de commodité sémantique. Malgré cette difficulté à établir une définition unidimensionnelle de l'extrême droite, certaines pistes historiographiques permettent d'avancer dans la conceptualisation de cette catégorie. René Rémond indique que, bien que l'extrême droite se soit incarnée dans des mouvements différents, il est au moins une caractéristique commune qui relie ces derniers entre eux: 1'«intransigeance idéologique» qui fait que « toute concession est tenue pour une trahison »13.De sorte que « tenir compte des résistances de la réalité ou de l'opinion est déjà perçu comme un abandon de ses convictions et une concession à l'adversaire »14. Ceci explique que les mouvements dits d'extrême droite se sont presque
9 Ariane Chebel d'Appollonia, L'extrême droite en France, de Maurras à Le Pen, Bruxelles, Complexe, 1988, p. 9. 10 Pierre Milza, « Le Front national: droite extrême... ou national populisme? », in Jean-François Sirinelli (dir.), Histoire des droites en France, tome 1. Politique, Paris, Gallimard NRF, 1992, pp. 691-732. 11 Pierre Milza, « L'ultra-droite des années trente », in Michel Winock (dir.), Histoire de l'extrême droite en France, op. cit., pp. 157-190. 12 Zeev Sternhell, La droite révolutionnaire. Les origines françaises du fascisme, 1914 [1978], Paris, Folio/Gallimard, 1997. 13 René Rémond, Les droites aujourd'hui, Paris, Louis Audibert, 14 Ibidem. 2005, p. 258. 1885-

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tout le temps cantonnés dans l'opposition, une situation qui « dispense les extrémistes d'avoir à faire des choix responsables »15.Une analyse qui s'applique également, selon l'auteur, à l'extrême gauche, ces deux mouvances politiques pouvant être définies comme étant hors système16. Malgré cette intransigeance commune à l'ensemble de la mouvance, la structuration des idées peut s'avérer très diverse. Si certains mouvements, telle l'Action française, se sont avant tout engagés dans la constitution d'une « orthodoxie doctrinale» et d'une «élite de militants indéfectibles», d'autres au contraire ont privilégié l'action et la constitution d'un parti de masse17. And-égalitarisme et nationalisme

L'extrême droite se caractérise aussi par un travail idéologique qui lui est propre et qui la singularise dans le champ politique français. Michel Winock distingue, dans la mouvance de l'extrême droite, deux orientations idéologiques différentes principales qu'il identifie à deux traditions distinctes: un courant issu de la Contrerévolution, monarchiste, élitiste et catholique, et un courant populaire héritier du mouvement boulangiste qui émerge à la fm du XIXe siècle18. Ces deux courants forment l'ossature de cette mouvance disparate que l'on appelle extrême droite. La tradition issue de la Contre-révolution se caractérise par un élitisme intellectuel qui explique le grand nombre d'écrivains et d'hommes de lettres dans ses rangs, à commencer par Maurice Barrès et Charles Maurras. A l'inverse, la seconde tradition est traversée par un antiintellectualisme qui s'est exprimé dans les mouvements populistes qui ont émergé dans la vie politique hexagonale, du général Boulanger au lepénisme contemporain. C'est à partir de ces deux courants, dont il importe de préciser qu'ils constituent des types idéaux à vocation heuristique, que vont se décliner les multiples tendances de l'extrême droite en France.
15 Ibidem. 16 Sur ce point voir Georges Lavau, A quoi sert le Parti communiste français ?, Paris, Fayard, 1981. Et plus récemment, par exemple, Les partis politiques, Paris, Montchrestien, 1999. 17 René Rémond, Les droites aujourd'hui, op. cit., p. 258. 18 Michel Winock, « Introduction», in Michel Winock (dir.), Histoire de l'extrême droite en France, op. cit., p. 7 et sq.

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D'autres traits idéologiques permettent de mieux distinguer ses singularités propres. On en compte deux principaux: l'antiégalitarisme et le nationalisme. Le premier provient des doctrines contre-révolutionnaires, essentiellement celles de Joseph de Maistre et Louis de Bonald. Rejetant les principes égalitariste et individualiste des droits de l'homme, ils prétendent rétablir un ordre à la fois théocratique et aristocratique régi sur la base des hiérarchies traditionnelles 19. Une vision qui repose sur une inégalité et une étanchéité sociales structurelles, un déterminisme de la collectivité sur les individus, ces derniers étant assignés aux ordres et aux corps sociaux auxquels ils appartiennent. Il s'ensuit un « éloge des corps intermédiaires et de la famille en tant que cellules organiques permettant le développement harmonieux de l'individu »20.La nature étant inégalitaire par essence, on ne saurait structurer une société à partir d'un principe juridique abstrait, artificiel et niveleur, comme ont prétendu le faire présomptueusement les révolutionnaires de 1789. Une telle prétention ne peut par ailleurs que s'inscrire en porte-à-faux avec les principes d'ordre divins auxquels est censée se conformer la société, puisque l'ordre social doit être « la traduction d'un ordre supérieur dont le faisceau des lois ordonne l'ensemble des comportements individuels et collectifs »21. Les tenants de l'Action française, de même que par la suite les multiples branches de l'extrême droite, perpétueront cette conception inégalitaire de l'ordre social en le déclinant sous différentes formes et en l'adaptant au contexte de leur époque. Le nationalisme constitue la seconde caractéristique idéologique centrale des mouvements d'extrême droite français depuis plus d'un siècle. Il provient pour l'essentiel du mouvement boulangiste. Ce dernier a su reprendre à son compte le patriotisme révolutionnaire et le centralisme jacobin, valeurs originellement de gauche, et les transformer en nationalisme et en chauvinisme22. Barrès aura sur ce point un apport déterminant. L'auteur des Déracinés,qui peut être considéré comme un des tout premiers et principaux idéolo19 Voir sur ce point, François Furet, La Révolution française, Paris, Gallimard, 2007, pp. 412 et 536. 20 Ariane Chebel d'Appollonia, L'extrême droite en France, op. cit., p. 33. 21 Ibid, p. 33. 22 Henri Lefebvre, Le nationalisme contre les nations, Paris, Meridiens Klincksieck, 1988, p. 52.

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gues du courant nationaliste, a fait ses premières armes politiques au sein du courant boulangiste. Ce mouvement exprime alors pour lui une synthèse entre un socialisme antibourgeois, un patriotisme républicain et un traditionalisme teinté de xénophobie et d'antisémitisme23. Une posture radicale quelque peu hétéroclite, bien que fort courante à son époque, qui rend difficile une classification politique nette, y compris à l'un ou l'autre des deux courants évoqués par Michel Winock. A ses débuts, Barrès n'est donc pas encore à proprement parler un nationaliste d'extrême droite. L'affaire Dreyfus va considérablement changer la nature de son engagement. En effet, comme l'indique Zeev Stemhell, les farouches positions antidreyfusardes de Barrès l'amènent, au terme de l'Affaire, à se liguer « avec les royalistes et les cléricaux », ce qui a pour effet de changer la nature de son nationalisme, d'abord «plébéien et socialisant », et de faire « passer de gauche à droite tout un ensemble de valeurs qui appartenaient jusqu'alors à l'héritage jacobin »24.C'est sur la base de ce glissement radical que se constitue l'extrême droite en France. Maurice Barrès et après lui les doctrinaires de l'Action française, à commencer par Charles Maurras, parviendront en effet à établir une synthèse entre ces deux fondements idéologiques, la Contrerévolution et le nationalisme, ce qui constituera les bases de ce que l'on a appelé par la suite l'extrême droite. La nation devient alors le corps social suprême, celui à partir duquel doivent se structurer les autres cellules de la vie sociale et s'exercer la «prééminence de la collectivité sur les individus »25. Cette exacerbation de l'identité nationale débouche sur une théorisation de la xénophobie et de l'antisémitisme. Outre qu'il s'agit de rejeter les «métèques », ceux qui ne sont pas rattachés aux racines des ancêtres, il est également impératif de se défaire de tous les non catholiques qui ne sauraient être considérés comme d'authentiques nationaux. La France, fille aînée de l'Eglise, doit préserver la pureté de ses racines chrétiennes. Si bien que tous les non-catholiques, protestants, francs-maçons,

23 Voir sur ce point Zeev Sternhell, Maurice Barrès et le nationalisme français, Paris, Armand Colin, 1972, p. 108. 24 Ibid, p. 278. 25 Ariane Chebel d'Appollonia, L'extrême droite en France, op. cit., p. 34.

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juifs, ne sauraient faire partie de l'entité nationale26. C'est ici que le nationalisme se croise avec le catholicisme le plus conservateur, le plus intransigeant. Cette synthèse entre l'anti-égalitarisme issu de la Contrerévolution et le nationalisme marquera par la suite les multiples tendances de la mouvance extrême droitière qui l'adapteront à leurs spécificités propres. On la retrouve au sein des Croix-de-Feu du colonel La Rocque, organisation fondée en 1929 par des anciens combattants27. Elle perpétue la synthèse extrême droitière en combattant tout ce qui s'oppose à la nation: « la lutte des classes, le régime des partis, le clientélisme et le professionnalisme des partis )~8. Tous ces éléments sont jugés consubstantiels à la République parlementaire et à ses principes politiques. Cette organisation ne basculera toutefois pas dans le fascisme, comme on a pu l'écrire à tort, ses dirigeants se montrant rétifs aussi bien au racisme qu'au modèle mussolinien29. À partir de 1936, le Parti populaire français de Jacques Doriot reprend cette synthèse de façon sensiblement différente. En rejetant les clivages de classes, ce parti prétend s'opposer à l'égalitarisme marxiste en souhaitant réaliser une alliance entre ouvriers et patrons afm de parvenir à une véritable paix sociale30. Le nationalisme est mis en avant afm de proposer un mode identificatoire susceptible de subsumer les antagonismes interclassistes, ce qui débouchera rapidement sur des relents xénophobes et antisémites. Le régime de Vichy donne à l'extrême droite l'opportunité de porter ses idées au pouvoir et d'entamer ainsi une véritable «révolution culturelle attendue depuis des lustres »31.La Révolution nationale est alors l'occasion pour nombre de tenants du camp conservateur de se défaire de l'individualisme, de l'égalitarisme (pétain au pouvoir dénonçait «l'idée fausse de
26 Michel Winock, «L'Action
l'extrême droite en France,

française », in Michel Winock

(dir.), Histoire de

op. cit., p. 129.

27 Les différents mouvements que nous présentons sont emblématiques. Nous ne prétendons naturellement pas dresser ici un inventaire complet de la mouvance. 28 Pierre Milza, «L'ultra-droite des années trente », in Michel Winock (dit.), Histoire de l'extrême droite en France, op. cit., p. 167. 29 Ibidem. 30 Zeev Sternhell, Ni droite, ni gauche, l'idéologie fasciste, Bruxelles, Complexe, 1987, p. 205. 31 Jean-Pierre Azéma, «Vichy», in Michel Winock (dit.), Histoire de l'extrême droite en France, op. cit., p. 196.

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l'égalité naturelle de l'homme »32) et d'appliquer très fermée du nationalisme »33.

une « conception

Passés la traversée du désert et le soubresaut de l'opposition à la décolonisation qu'a accompagné le mouvement poujadiste, certains acteurs mettent en place, à l'aube des années 1970, les fondations d'un renouveau. Deux mouvements aux objectifs radicalement différents vont s'illustrer dans cette stratégie: le Front national et le GRECE (Groupe de recherche et d'étude pour la civilisation européenne). Fondé en 1972, le premier perpétue l'inamovible synthèse extrême droitière en s'opposant à l' « égalitarisme utopique» ainsi qu'à « toutes les doctrines supposées contraires aux lois d'un ordre naturel »34.Son orientation nationaliste le conduit par ailleurs à perpétuer la tradition xénophobe et antisémite de l'extrême droite ainsi qu'à combattre l'immigration. Parallèlement, il s'applique à regrouper en son sein les multiples composantes de la mouvance dont les innombrables dissensions depuis les années 1960 constituaient le talon d'Achille. Fondé en 1968, le GRECE s'applique quant à lui à refonder les bases de la doctrine à partir de nouveaux fondements intellectuels. L'égalitarisme des droits de l'homme est ainsi réinterprété à l'aune d'un paradigme culturaliste35. Il est dès lors accusé de saper la diversité culturelle du monde ce qui donne au GRECE une tonalité « positive» susceptible de séduire au-delà des cercles restreints de la mouvance. Si les deux mouvements évoluent en parallèle jusqu'à la fm des années 1980, après la chute du mur de Berlin, le FN puisera abondamment dans le réservoir idéologique du GRECE. Il y trouvera des éléments lui permettant de s'adapter à la nouvelle donne politique faisant suite à l'effondrement du communisme soviétique36. La question consiste désormais à savoir si ces fondements idéologiques ont pu être élaborés à l'aide des sciences sociales. Ces dernières ont-elles contribué, à leur corps défendant ou non, à
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Cité par Jean-Pierre Azéma, ibid, p. 200.
d'Appolonia, Taguieff, L'extrême droite en France, de Maurras à Le Pen, op. cit., droite, Paris, Descartes & Cie, 1994,

33 Ibid, p. 199. 34 Ariane Chebel p. 330. 35 Pierre-André pp.87-103. 36 Sylvain Crépon,

Sur la Nouvelle

La nouvelle extrême droite. Enquête sur les jeunes militants du Front 2006, pp. 42-44.

national, Paris, L'Harmattan,

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légitimer une vision anti-égalitariste du monde, voire à cautionner un nationalisme à tendance xénophobe? Pour répondre à une telle interrogation, il est alors nécessaire de revenir sur l'histoire des sciences sociales et de leurs implications politiques.

LES OBSTACLES

A UNE HISTOIRE POLITIQUE SCIENCES SOCIALES

DES

Une histoire politique des sciences sociales se heurte à un certain nombre de présupposés historiographiques, mais aussi de croyances largement idéologiques liées à ces sciences et à leurs acteurs depuis deux siècles. Se croisent ainsi une vision progressiste, très idéologiquement située et empreinte de présentisme37, des sciences sociales, et surtout de la sociologie, qui seraient liées à la modernité et auraient une visée critique et émancipatrice qui les rendraien t «allergiques» à l'idéologie développée par l'extrême droite, et une vision a-historique de l'anthropologie du XIXe siècle qui la réduit au racialisme et, par extension, au racisme et donc à l'extrême droite. L'objectif des remarques qui suivent est donc de problématiser ces deux visions des sciences sociales pour dresser un cadre historique plus nuancé dans lequel viennent s'insérer les contributions de cet ouvrage. La vision moderniste et progressiste des sciences sociales

Il faut d'abord évoquer cette conception, largement idéologique, des sciences sociales qui associe celles-ci au projet moderne. Ces sciences auraient été largement conçues et élaborées dans l'esprit des Lumières et de la modernité, avec, comme objectif de contribuer à l'avènement d'une nouvelle société. Si cette remarque est évidemment pertinente pour les premiers prophètes de la science sociale, comme Saint-Simon ou Auguste Comte mais aussi lZarl Marx, cette croyance reste encore largement répandue chez nombre de socialscientistscontemporains, même si le principe wébé37 Sur la question du présentisme en histoire des sciences sociales, voir Massimo Borlandi, « La querelle des historiens et des présentistes », in L'acteur et ses raisons. Mélanges en l'honneur de Raymond Boudon, Paris, PUF, 2000, pp. 88-109. 27

rien de neutralité axiologique tend à freiner l'expression de leur engagement progressiste. Comme le note, de manière critique, le sociologue Jan Spurk dans un article consacré à la sociologie sous le Ille Reich, « la sociologie, (...) selon le bon sens, se situe essentiellement dans la tradition de la philosophie des Lumières, de l'AufkEirung; elle est une manière raisonnable de penser la société, profondément attachée à la République et à la démocratie »38. L'engagement militant contemporain de nombreux sociologues, politistes ou anthropologues s'accompagne souvent d'une croyance dans les vertus progressistes du « dévoilement» de vérités scientifiques sur la société39. Cette vision progressiste des sciences sociales a aussi pu conduire à disqualifier, souvent de manière présentiste, des travaux de sociologie, d'anthropologie ou même d'histoire, issus de savants clairement situés à la droite de l'échiquier politique. Or, comme le note l'historien Olivier Dumoulin à propos de sa discipline, « dépister les historiens de droite, révéler leur spécificité n'invalide pas ipso facto leur apport cognitif »40. De même, l'oubli dans lequel a été longtemps maintenue la sociologie leplaysienne est largement dû à l'orientation conservatrice de son fondateur et, par conséquent, à son rejet politique par une bonne partie de la communauté des chercheurs41. De telles positions politico-historiographiques constituent alors autant d'obstacles à un travail historique sur les origines politiques des sciences sociales.

38 Jan Spurk, «La sociologie allemande et le fascisme. Histoire sanglante de la raison instrumentale et de l'expertise sociologique », Cahiers internationaux de sociologie, vol. 107, 1999, p. 290. 39 Sur cette question et l'engagement « radical» d'une partie de la communauté des sociologues, on peut citer l'article récent de Didier Lapeyronnie: «L'académisme radical ou le monologue sociologique. Avec qui parlent les sociologues ? », Revuefrançaise de sociologie, ol. 45, n04, octobre-décembre 2004, pp. 621v 651. 40 Olivier Dumoulin: «Histoire et historiens de droite », p. 329, in Jean-François Sirinelli (00.), Histoire des droites en France, tome 2. Cultures, Paris, Gallimard, 1992, pp. 327-398. 41 Sur la question de l'histoire et de la réception du leplayisme : Bernard Kalaora et Antoine Savoye, Les inventeurs oubliés. Le Play et ses continuateurs aux originesdes sciencessociales,Seyssel, Champ Vallon, 1989. 28

L'exemple

de la sociologie

américaine

Cette acception de la valeur politique des sciences sociales se fonde, il est vrai, sur une tradition et une histoire. Si l'on prend, pour contraster avec le propos de cet ouvrage centré sur la France, le cas américain, les sciences sociales y ont été liées originellement à la tradition libérale et progressiste42. Par exemple, l'école sociologique américaine de Chicago s'est constituée dans un dialogue et dans une collaboration constante avec les mouvements de réforme sociale. Les premiers sociologues de cette école concevaient leur travail comme devant contribuer au progrès de la société américaine43. Robert 1<'.Merton, dans les années 1930, a aussi développé la sociologie des sciences en avançant que le progrès scientifique ne peut s'effectuer que dans des sociétés démocratiques44. Dans les années 1960, Charles Wright Mills pouvait aff1ffi1er que le rôle des sociologues est de «rendre la société plus démocratique» et que le «rôle politique de la science sociale (...) est directement proportionnel à la place qui est faite à la démocratie »45.Les sciences sociales seraient donc fondamentalement démocrates, modernisatrices et progressistes. Une telle assertion concernerait à la fois les idées ou les théories élaborées par ces sciences, leur rôle dans la société, mais aussi les engagements politiques des intellectuels et chercheurs inves tis dans celles-ci. Par conséquent, une telle acception de la dimension politique des sciences sociales, qui s'inscrit dans une perspective plus large qui lie progrès scientifique et modernité46, implique l'incompatibilité entre celles-ci et les idéologies réactionnaires et
par exemple, Dorothy Ross, The Origins of American S ocial Science, Cambridge, Cambridge University Press, 1991. 43 Jean-Michel Chapoulie, La tradition sociologique de Chicago: 1892-1961, Paris, Seuil, 2001, pp. 52-55. 44 Robert K. Merton, «Science and Technology in a Democratic Order» [1942], repris dans Robert K. Merton, The Sociology of Science. Theoretical and EmPirical Investigations, Chicago, The University of Chicago Press, 1973, pp. 267-278. 45 Charles Wright Mills, L'imagination sociologique [1959], Paris, La Découverte, 1997, p. 194. 46 Par exemple, Jürgen Habermas écrit: «Les progrès de la science s'identifiaient alors à la réflexion et à la destruction des préjugés, les progrès techniques à une libération à l'égard de la répression, qu'il s'agisse en l'occurrence des forces répressives de la nature ou de la société », in Jürgen Habermas, Théorie et pratique [1963], Paris, Payot, 2006, p. 347. 42 Voir,

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