Les secrets de Louis XIV

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Louis XIV s’est employé à cacher les ombres de son règne car il avait le goût du secret et l’art de la dissimulation. En accord avec la culture européenne de son temps, il chercha à protéger les mystères de l’État, afin de donner à la monarchie, au nom de son pouvoir absolu, des moyens plus étendus et plus efficaces, même s’ils furent parfois douteux.
Derrière la gloire flamboyante, ce livre nous révèle la face cachée du soleil car l’éclat du règne est entretenu au moyen d’outils bien peu héroïques. «Justice» du roi qui ne s’embarrasse pas de procédure et prépare dans les coulisses ses coups de maître, usage immodéré de la lettre de cachet, manipulation de dossiers politiques (Fouquet), promulgation brutale de textes répressifs (révocation de l’édit de Nantes), courriers cryptés avec des agents étrangers, vastes réseaux de surveillance et d’espionnage, amours cachées (à côté des amours publiques), mariage secret (avec Mme de Maintenon), accord secret avec Charles II d’Angleterre, traités pour le partage du monde, enlèvement de suspects et même d’un patriarche arménien à Constantinople… La liste des affaires ténébreuses et des manipulations est longue. En voici pour la première fois la terrible chronique.
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791021001664
Nombre de pages : 600
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LUCIEN BÉLY
LES SECRETS DE LOUIS XIV
Mystères d’État et pouvoir absolu
TALLANDIER
Cet ouvrage est publié sous la direction de Denis Maraval
Éditions Tallandier – 2, rue Rotrou 75006 Paris
www.tallandier.com
© Éditions Tallandier, 2013.
Ce document numérique a été réalisé parNord Compo
EAN : 979-1-02100-166-4
« Mon âme a son secret, ma vie a son mystère. »
Félix Arvers
INTRODUCTION
Louis XIV avait la réputation d’être un homme secret. Dès sa jeunesse, ses proches remarquent cette capacité à dissimuler ses sentiments comme ses opinions. L’abbé de Choisy, qui a vécu près de lui, lui reconnaît « le talent royal de la dissimulation ». Son valet de chambre La Porte écrit : « Il est vrai qu’il était déjà très secret, et je puis dire y avoir contribué… » Le confesseur du jeune roi, un peu avant sa mort, confie à Mazarin dans une dernière lettre en avril 1653 : « Le roi croît en sagesse et en dissimulation. » Brienne, fils du secrétaire d’État des Affaires étrangères, qui grandit avec le jeune prince, raconte : « Il se cachait à moi comme à tout le monde, et je lui trouvais quelquefois [avant la mort de Mazarin] si peu d’intelligence que j’en étais étonné. J’avoue que je m’y mépris. » Toute sa vie vient confirmer ces impressions laissées par ses jeunes années. Le duc de Saint-Simon, qui l’observe dans son grand âge, note aussi : « Le secret était impénétrable, et jamais rien ne coûta moins au roi que de se taire profondément et de se dissimuler de même. » Ce livre étudie le secret à travers la personnalité, la vie et l’action de Louis XIV, secret d’État souvent parce qu’il touche au souverain. Aux yeux des contemporains de ce roi, le secret fait partie de l’exercice du pouvoir. Au plafond de la galerie de Versailles, le thème apparaît à deux reprises au moins. Une figure allégorique se met le doigt sur les lèvres près du monarque alors qu’il donne ses ordres pour attaquer en même temps quatre des plus fortes places de Hollande. Une autre a la main sur la bouche, près du roi occupé à prendre la ville et la citadelle de Gand. Nous retrouvons ce thème dans l’une des belles médailles frappées pour célébrer les événements du règne. Elle montre Louis XIV de profil à l’avers et au revers le dieu du silence, Harpocrate, debout accoudé à une colonne. Le doigt sur les lèvres lui aussi, il tient une corne d’abondance. On lit la date de 1661, celle du début du gouvernement personnel, et cette légende :comes consiliorum, le secret des Conseils du roi. Le message est clair : le secret doit entourer le travail du monarque avec ses ministres et ses conseillers, la prospérité du royaume en dépend. L’allégorie est ainsi expliquée : « Le secret est l’âme de tous les Conseils, et l’un des principaux fondements de la politique. » Le goût de Louis XIV pour le secret renvoie aux idées et aux réflexes de son temps. Le e XVII siècle a valorisé le secret, l’associant à toutes les réalités précieuses et essentielles. En matière religieuse, les discussions sont réservées aux théologiens, en particulier pour tout ce qui touche à l’aspect mystérieux de la religion, les mystères de la foi, que l’on regroupe sous la formule latine des arcana Dei. Les savoirs et les connaissances sont aussi l’affaire d’un groupe étroit de savants ou d’érudits qui ne divulguent qu’avec précaution leurs découvertes. Les mathématiciens cherchent un code parfait pour pouvoir rédiger et transmettre des informations en toute sécurité. Les sciences essaient de découvrir les secrets de la nature, lesarcana Naturae. Ce secret, ce mystère, enveloppe aussi la personne du roi, gardien de l’État, incarnation du royaume et sommet de la hiérarchie sociale. L’idée s’impose en effet que l’action politique se nourrit de secret et a d’autant plus d’efficacité qu’elle l’utilise. Dans la monarchie française, où le souverain détient un pouvoir absolu, le secret marque et définit surtout son domaine, sa sphère. Il a le droit et sans doute le devoir de garder le secret de l’État, d’autant qu’il n’a pas à rendre compte de ses actes. La culture antique offre le modèle desarcana Imperii, les arcanes de l’État : cette référence tirée des historiens latins valorise le mystère ou les mystères de l’État. En même temps, ce mystère renvoie à une certaine idée de la vie politique. Le prince se montre, mais ne se livre guère. Les sujets obéissent sans discuter au roi, qui décide sans s’expliquer. Une telle vision suppose que l’État royal obéit à une logique cachée, et d’abord à une inspiration qui vient tout droit de Dieu ; ce qui caractérise bien ce temps-là avec ses convictions religieuses et ses traditions historiques. Plus trivialement, le secret se révèle nécessaire pour dissimuler les faiblesses trop humaines d’un monarque, pour couvrir ses négociations dans le royaume et avec les États étrangers, ou pour préparer ses campagnes militaires. L’éducation d’un roi le prépare naturellement à utiliser le secret, à le préserver, à en faire un
instrument et un art, l’art royal par excellence. Louis XIV y ajoute un trait de caractère sans doute et un goût jubilatoire du secret dont il se plaît à s’envelopper. Une question majeure se pose : les hommes d’Église se réservent les mystères de Dieu, les savants ceux de la Nature, enfin les princes et les ministres ceux de l’État. Le secret serait donc réservé aux dominants, aux puissants, et permettrait de renforcer une domination et une puissance sur toute la société. Ceux qui savent peuvent conduire et diriger ceux qui ne savent pas. Je propose une autre vision. Chaque activité humaine développe sa part de mystère. Les différents métiers conservent jalousement leurs techniques de fabrication. Les auteurs qui ont réfléchi sur le secret rappellent volontiers celui du médecin qui a le droit de cacher l’ampleur d’une maladie pour ne pas effrayer son patient. Un paysan conserve ses petits secrets pour améliorer sa production et ne les partage pas volontiers avec ses voisins. Si la religion catholique ouvre au curé, grâce à la confession, le secret de chaque âme, même la plus simple, elle lui interdit de le révéler : cela implique qu’un fidèle a sa part de mystère. L’exemple du roi nous invite à comprendre ce qui s’impose aussi à chaque Français et à bien des Européens à ce moment de leur histoire. Une autre question se pose : le système monarchique favorise-t-il le recours au secret ? Il apparaît comme une protection nécessaire pour le souverain et une couverture utile pour l’État royal. En cela, les monarchies anciennes ressemblent aux pires dictatures qui ont existé à travers le temps, en e e particulier aux XX et XXI siècles où l’administration s’appuie volontiers sur des services secrets omniprésents. La défense de telles méthodes serait comme un premier pas vers la tyrannie. Les monarchies autoritaires n’en ont pas le monopole. La république de Venise exerce une surveillance complexe sur les Vénitiens et considère que les dénonciations secrètes, déposées dans la bouche de lion au palais des Doges, permettent de protéger l’équilibre de la cité. Il faut également rappeler que nos modernes démocraties invoquent également le secret dans de nombreux domaines. Néanmoins, elles se fondent sur une forme de transparence pour les affaires dites publiques soumises au jugement des citoyens, et elles revendiquent un encadrement strict du secret lorsqu’il paraît nécessaire. Des révélations brutales, ainsi celles de WikiLeaks en 2010, peuvent les ébranler ou au contraire les renforcer. Louis XIV a recours au secret comme homme dans ses affaires personnelles. Fils, mari, amant, il doit se dissimuler, se masquer, et cela a pu plaire parfois à l’amateur de théâtre et de ballet qu’il est. Comme la personnalité royale est observée avec soin et examinée tout au long de sa vie, le monarque laisse percer certains de ses secrets. Les mémorialistes ont cherché à sonder son âme. Aujourd’hui, l’historien peut étudier cette préoccupation d’un homme comme les autres, qui est aussi un roi. Nous n’examinerons pas tous les secrets, innombrables, qui font le tissu d’un règne si long, mais nous tenterons de comprendre ce recours et ce secours qu’est la dissimulation. À travers une personne, que l’on connaît mieux que ses sujets et que ses contemporains, nous pouvons comprendre ce que les hommes de son temps cherchent à cacher. Le cas particulier de Louis XIV révèle peut-être les tentations de bien d’autres hommes de son temps. Cette approche anthropologique permet de dépasser un cas individuel et singulier pour éclairer les croyances, les espoirs, les passions et les préjugés d’un monde disparu. L’hypothèse retenue, c’est que chaque moment historique a une certaine vision du secret qu’il nous faut dégager pour mieux comprendre le passé. Même quand le monarque use de dissimulation dans sa vie personnelle, cela devient vite un secret d’État, car les ministres s’en mêlent. En tout cas, Louis XIV comme roi a célébré et utilisé le secret. Une idée commune circule selon laquelle le goût du secret est une qualité royale. Nous entrons dans le domaine des idées politiques qui exaltent l’art de la dissimulation. Les théoriciens qui ont écrit sur la politique distinguent volontiers le secret que l’on conserve et que l’on tait, la dissimulation qui suppose une volonté et un effort pour cacher une réalité, la simulation qui dessine une réalité qui n’est pas, enfin la tromperie qui propose une réalité fausse. Le secret apparaît ainsi comme une nécessité de l’action politique. D’un côté, cela suppose de connaître l’État à côté du roi et d’avoir à l’esprit l’évolution de cette administration qui s’efforce d’être plus efficace et qui devient plus autoritaire. Là, l’État tend à dominer et transformer la société. D’un autre côté, le secret conduit à l’étude des pratiques politiques pour savoir comment et pourquoi les décisions sont prises, pour approcher les négociations qui existent au cœur de l’État, près du souverain et avec lui. Ces discussions, souvent qualifiées d’intrigues, traduisent des intérêts particuliers, révèlent des mentalités, supposent des comportements et des mises en scène. Là, la société essaie de se faire entendre pour mieux se défendre. Enfin, si le secret caractérise les affaires d’État, il tient aussi une place essentielle dans les relations internationales, donc dans les relations au
e sein de la société des princes, ainsi que dans ce monde nouveau qui s’étoffe au XVII siècle, celui de la diplomatie. Cette présence du secret, donc de la dissimulation, peut paraître paradoxale car elle contredit les idéaux du temps. Dans bien des domaines, la recherche de la vérité prime, et c’est l’ambition de ce temps-là, celui de Descartes. Elle s’impose dans le domaine des sciences, mais aussi dans la théologie – Malebranche écritDe la recherche de la vérité. Il faut chercher et combattre l’erreur en matière de foi. Dans le domaine de la morale religieuse, une quête de pureté est nécessaire, avec comme ressource l’aveu à travers la confession. Cela implique un refus du mensonge et de la tromperie. Comment admettre alors cette part d’obscurité qui accompagne le pouvoir ? Comment l’accepter pour cette personne sacrée qu’est le roi de France ? Il y a un second paradoxe. La dissimulation offre au faible un recours contre la puissance ou l’injustice, d’où l’éloge de la dissimulation comme langage de la soumission. Pensons au croyant qui cache sa foi véritable dans un temps d’intolérance. Pensons au simple sujet qui dissimule ses secrets dans un temps de conformisme social, moral et politique. Pourtant, en même temps, c’est un instrument du souverain au sommet de la pyramide sociale et politique. Ainsi se dessine une double dissimulation, celle du roi et celle de ses sujets, dans un jeu complexe. De façon plus spécifique, elle devient une préoccupation de l’homme de cour, ce milieu étonnant qui s’établit autour du prince et qui impose ses règles extraordinaires. Le courtisan doit dissimuler ses sentiments et contrôler son comportement. Ainsi, secret et dissimulation s’imposent comme protection du roi. Celui-ci doit cacher ses hésitations, ses maladies et ses faiblesses physiques, voire mentales, il ne doit pas non plus révéler les décisions cruciales de peur de les condamner à l’échec. Il se doit d’être indéchiffrable. Or, en France, le roi reste visible et accessible à la différence d’autres cours où il est plus caché, comme en Espagne, peut-être en Autriche et à la différence des cours lointaines où l’empereur vit dans une enceinte réservée (le sérail de Constantinople ou la Cité interdite de Pékin) et où il ne se montre que comme un demi-dieu. Louis XIV a joué le jeu : il s’efforce de ne rien laisser paraître, de ne pas répondre aux demandes pressantes, de garder ses secrets et ceux des autres. En revanche, il s’offre aussi aux regards de tous, dans les cérémonies d’État comme dans la vie quotidienne de la Cour, mais aux regards seulement. Louis XIV peut aussi s’imprégner du souvenir de son père. Celui-ci, flanqué du redoutable cardinal de Richelieu, a renforcé la puissance militaire de la France en l’engageant dans une grande guerre. En politique, Louis XIV s’inscrit dans ce sillage. Néanmoins, il n’a guère connu Louis XIII, qui est mort alors qu’il n’avait pas encore cinq ans. De plus, la personnalité sombre de ce père manque de séduction : n’a-t-il pas accepté sans pitié la condamnation à mort de ses proches ? Il laisse en tout cas l’image d’un homme secret, comme le raconte le chroniqueur Tallemant des Réaux : « La veille qu’on arrêta MM. De Vendôme [ce sont les demi-frères de Louis XIII], il [Louis XIII] leur fit mille caresses ; et le lendemain, comme il disait à M. de Liancourt : “Eussiez-vous jamais cru cela ? – Non, Sire, dit M. de Liancourt, car vous aviez trop bien joué votre personnage.” Il témoigna que cette réponse ne lui avait pas été trop agréable ; cependant il semblait qu’il voulût qu’on le louât d’avoir si bien dissimulé. » Ici, le roi joue son rôle royal en condamnant ses demi-frères qu’il juge coupables d’intrigues inquiétantes, mais il cache sa décision pour les empêcher de s’enfuir et de réagir. Comme le montre le chroniqueur, une telle attitude choque peut-être le grand seigneur qu’est Liancourt : même s’il a l’habitude de la Cour, il ne peut approuver cette forme de tromperie, contraire à l’idéal du chrétien et du chevalier. Le jeune Louis XIV voit aussi agir sa mère Anne d’Autriche aux prises avec des contestations politiques. Enfin, il a eu un redoutable maître en la personne du cardinal Mazarin. La longue vie de ce souverain (1638-1715) voit une évolution des esprits. Les manières et les méthodes de Mazarin ont semblé souvent haïssables et son royal disciple se garde bien de les adopter. Il préfère apparaître comme un lion que comme un renard. Primi Visconti écrit néanmoins : « Il a l’air e d’un grand simulateur et des yeux de renard ». Le XVII siècle connaît un engrenage de guerres, ce qui renforce la surveillance des sujets et le contrôle de la société. La Bastille accueille les gêneurs que le pouvoir condamne au silence et elle symbolise peu à peu cette dérive de la monarchie vers un pouvoir arbitraire. Pourtant, ce goût du secret dans la sphère politique convient mal aux exigences de vérité, d’efficacité et de raison qui s’imposent peu à peu, sans doute à la fin du règne. Le secret demeure toujours une prérogative royale, et Louis XV crée plus tard une diplomatie parallèle, e désignée comme le Secret du roi. Le XVIII siècle et le temps des Lumières néanmoins se méfient de cette fourberie légitime qui servirait à opprimer les peuples au nom de la défense du royaume. Voltaire, racontant l’arrestation du surintendant Fouquet en 1661, s’étonne de cette habitude des rois
qui trompent les sujets qu’ils veulent punir. Il considère même que la dissimulation est « l’opposé de la grandeur ». D’autres idées et d’autres idéaux s’imposent donc, avec le souci d’une transparence nouvelle, au moment où l’opinion publique prend du poids à travers les livres et la presse. L’espace public qui se dessine se méfie du secret des Conseils royaux. Le temps de Louis XIV s’inscrirait donc comme un temps de passage entre l’indignation un peu méprisante de Liancourt, fondée sur les principes de la foi chrétienne et de la vertu chevaleresque, et le jugement critique de Voltaire, qui obéit aux exigences de la vérité et de la raison. Le secret nous permet peut-être de découvrir une étape essentielle entre l’idéal nobiliaire et la culture bourgeoise.
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