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Les sites de l'exil

216 pages
Exil, exclusion et recherche de refuge dans l'ailleurs sont des formes de traversée des altérités. Ceci relance la dimension de l'accueil de ce qui, dans chaque sujet, est en recherche de lieux et de langues. Dans l'exil les enjeux de transmission se déplacent. Mais au-delà des effets des migrations, les situations de crise et les mutations, plus ou moins brutales et généralisées mènent à des interrogations sur les phénomènes de retour, sur les mises en fictions nouvelles, sur les refondations. Nos sociétés actuelles connaissent leurs lignes de fracture. Pour cette dernière raison, cet aspect actuel du malaise du lien social dépasse tout ce qui a pu être établi des souffrances psychiques dues à l'expérience historique et concrète de franchissement de frontières objectivables pour venir saisir une part importante du lien social contemporain.
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PSYCHOLOGIE CLINIQUE
Nouvelle série n °3, printemps 1997

"Les sites de l'exil"
sous la direction d'Olivier Douville et de Michèle Huguet

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Psychologie
Rédacteur Secrétaire

clinique

Nouvelle série n° 3, printemps

1997

en chef:

Olivier Douville (Université de Haute Bretagne, Rennes II) Claude W acjman (Paris)

de rédaction:

Comité de rédaction: Paul-Laurent Assoun (Paris VII), Jacqueline Barus-Michel (Paris VII), Fethi Benslama (Paris VII), Jacqueline Carroy (Paris VII), Olivier Douville (Université de Haute Bretagne, Rennes II), Alvaro Escobar-Molina (Amiens), Alain Giami (INSERM), Florence Giust-Desprairies (Paris VIII), Michèle Huguet (Paris VII), Edmond Marc Lipiansky (Paris X), Okba Natahi (Paris VII et Paris XllI), Max Pagès (Paris VII), Edwige Pasquier (Paris), Claude Revault d'Allonnes (Paris VII), Luc Ridel (Paris VII), Claude Veil (EHESS), Claude Wacjman (Paris), Annick Weil-Barrais (Paris X) Comité scientifique: Alain Abelhauser (Université de Haute Bretagne Rennes II), Hervé Beauchesne (Université de Bretagne Occidentale), Michel Audisio (Esquirol), Patrice Bidou (Laboratoire d'Anthropologie Sociale, Paris), Michelle Cadoret (Orsay), Françoise Couchard (Paris X), Christophe Dejours (CNAM), Jean-Michel Hirt (Paris Xill), René Kaës (Lyon II), André Lévy (Paris XIII), Jean Sebastien Morvan (Paris V), Laurent Ottavi (Université de Haute Bretagne Rennes II), Daniel Raichvarg (Orsay Paris Sud), François Richard (Poitiers), Robert Samacher (Paris VII), Loick M. Villerbu (Université de Haute Bretagne Rennes II) Correspondants intematioanux : Teresa Cristina Carreitero (Rio de Janeiro, Brésil), Abdelsam Dachmi (Rabat, Maroc), Yolande Govindama (La Réunion), Jaak le Roy (Maastricht, Pays-Bas), Livia Lésel (Fort de France, Martinique), Klimis Navridis (Athènes, Grèce), Isildinha B. Noguiera (Sao Pallio, Brésil), Jacques Réhaume (Québec, Canada), Joa Salvad6 Ribeiro (Lisbonne, Portugal), Olga Tchijdenko (Minsk, Belarus). Toute correspondance relative à la rédaction doit être adressée à Olivier Douville, "Psychologie Clinique" Laboratoire de Psychologie Clinique, Université Paris 7, Centre Censier, 13 rue de Santeuil, 75005 Paris. L'abonnement: France: Etranger, D.O.M. T.O.M. : Ventes et abonnement: pour un an (2 numéros) 240F 260F pour deux ans (4 numéros) 400F 420F 75005 Paris

L' Harmattan,

5-7 rue de l'EcoÈ Polyta:hnique,

A paraître Psychologie Clinique n° 4, automne 1997 (sous la dir. de M. Huguet et O. Douville) " Exil intérieur"

@ L'Harmattan,

1997

ISBN 2-7384-5686-3

SOMMAIRE Les sites de l'exil
Sous la direction d'Olivier Douville et de Michèle Huguet

Présentation, Olivier Douville, Michèle Huguet

7

Clinique des exils Universalité et singularité de l'exil, Raaja Stitou 13 Désirs d'exil, Jalil Bennani 31 La demeure empruntée, Fethi Benslama 39 L'ailleurs et l'ici: L'héritage de l'exil, Jean-Michel Hirt 49 Adolescences exilées et monde contemporain, Olivier Douville 59 Exil et adolescence: Entre Exil du Père et récit de l'exil, Okba Natahi 73 De la culture au dysfonctionnement i la pratique de l'enfant pa q u et, Jean Galap 83 La banlieue: Mise en scène des frontières, Michelle Cadoret 99 Ça deal ou ça crack. Les enfants du crack: une nouvelle clinique, Laurence Croix 107 De l'errance à l'exil: le placement familial, Serge Lesourd 123 L'interrogation du clinicien face à la crise du sujet moderne, son exil intérieur, Yves Gérin 133 Varia Analyse des données de sortie d'un Hôpital de jour pour enfants (1993-1996), Claude Wacjman 151 Des mécanismes psychologiques de la découverte en biologie, questions à la neurologie et à la biologie, Daniel Raichvarg 157 Psychanalyse, réalité est science i quelques repérages d'un temps de la problématique chez Lacan, Laurent Ottavi 161 Textes rares, textes oubliés Les premières recensions des écrits de Freud en France, Claude Wacjman Hommage à Carmel Camilleri, Geneviève Vermes

177 183

Lectures, Marianne Bigio, Olivier Douville, Danièle Epstein, Marie-Madeleine Jacquet, Lœtitia Jodeau, Edmond Marc-Lipiansky,

Martine Menez, ClaudeWacjman

187

PRÉSENTATION

Olivier Douville1 , Michèle Huguet2 Le psychologue clinicien et le psychanalyste associent spontanément l'exil à cette situation commune de naissance où nous devenons tous exilés d'être séparés de notre mère. Ne dit-on pas qu'on a quitté la « mère-patrie»? Mais la facilité d'un tel rapprochement nous met en garde contre la tentation d'un aplatissement de l'exil, solidaire de sa psychologisation. TI s'agit plutôt, partant de la situation de l'exil dans son actualité, d'en interroger les incidences subjectives, de situer la façon dont les signifiants de lieu: La France, le pays natal, mais aussi les topiques du dedans et du dehors, s'entrecoupent, sans nécessairement coïncider. Quels lieux quitte et rejoint l'exilé, quels césures, clivages ou transitionnalité s'opèrent dans l'expatriement? À quelle expérience renvoie une situation d'exclusion? Exil, exclusion et' recherche de refuge dans l'ailleurs sont des formes de ce que nous désignerons comme des moments de traversée des altérités. À travers le point de souffrance qui peut cliniquement les accompagner, se dévoilent des dispositifs paradoxaux. L'étayage de l'identité est marqué par la relation d'incomplétude entre l'homme et sa culture, et plus spécifiquement par ce qui, historiquement fait trauma, ce d'autant plus que la violence historique s'exacerbe en guerre de représentations et de culture (génocide, colonialisme.; .). L'exil met en forme une violence qui le précède, mais l'exil est un opérateur de transmission de cette violence. TIest des exilés qui n'ont plus pour seul lien que leur seule douleur: être au lieu de son exil seulement un corps exilé souffrant dans sa solitude, son silence, son gel psychique. Les variations sensibles de ce mode d'exil: errance, bannissement, sont de trop parlants exemples d'une hantise qui saisit celui qui fait de son corps le lieu-même de l'être étranger comme si il
1 Psychologue clinicien. Maître de Conférences en Psychopathologie (Université de Ht Bretagne Rennes 2) 2 Professeur de Psychologie à l'UFR Sciences humaines cliniques de l'Université de Paris VII

PSYCHOLOGIE

CLINIQUE - N°3, 1997

n'avait d'autre choix que de redoubler la représentation vécue: êtreétranger, au point de le devenir. Dans ces expériences où la demeure et l'être sont dans un rapport de disjonction douloureux, le lien psychique avec l'origine est considérablement remanié. Des couplages qui jusqu'alors semblaient plus nettement tressés entre l'homme et son corps, sa langue, ses croyances se déchirent, ou, à tout le moins, sont remis en question. Toute situation d'exil convie donc le clinicien à retrouver dans l'expression du symptôme, de la plainte ou du récit, dans la marque même d'une pathologie ou d'une souffrance, l'inscription d'une aliénation culturelle et sociale à l'œuvre. Deux numéros de PSYCHOLOGIE CLINIQUE exploreront ces situations et ces destins d'exil. Ce numéro s'ouvre sur le souci vaste d'une lecture "Les sites de l'exil". La prochaine parution de PSYCHOLOGIE CLINIQUE sera consacrée à "L'Exil intérieur" (automne 19973). "Les sites de l'exil" : La majeure part des articles ici réunis se rejoignent dans une opposition raisonnée et résolue à un management et à une explication culturaliste4 des souffrances subjectives dans l'exil. L'option clinique refuse de les transformer en spectacle. Par ce refus, elle fait acte de résistance à l'hypnose que génèrent les dispositifs de suggestion et d'influence. TI revient à la démarche clinique du psychologue de construire le champ rendant possible d'entendre ce qui insiste de la dimension du sujet: la reprise et le déplacement de l'héritage culturel entre la répétition de l'archaïque et l'ouvert de la refondation. Les auteurs font choix de privilégier ce qui dans chaque sujet est en recherche de lieux et de langues, recherche insue au discours manifeste lui-même et transcendant toute problématique de traduction. Jalil Bennani n'hésite pas à parler ici de « désirs d'exil », Rajaa Stitou, quant à elle, emploie l'expression « singularité de l'exil ». Confrontés aux incidences cliniques des exils, il s'agit de saisir dans leur singularité les mises en récit de la séparation, du déplacement et des retrouvailles C'est ce que mettent tout particulièrement en lumière Fethi Benslama et Jean-Michel Hirt. n convient d'inscrire au titre des nouveaux aspects du malaise dans la culture les formes nouvelles que peut revêtir, par exemple, l'expression des difficultés psychiques pour des enfants de migrants. Jean Galap apporte une contribution sur les enfants de parents antillais, en quête et errance de ces lieux qui pour eux feraient site de rassemblement des traces et des mémoires. Okba Natahi et Olivier Douville proposent chacun une lecture clinique du travail psychique des adolescences à l'épreuve de l'exil, et des enjeux de ce travail face aux conditions anthropologiques qu'il réclame. Mais cette expression,
3

Sous la direction
J. Barus-Michel,

de M. Huguet
Y. Gérin,

et d'O. Douville
M.-C.

(avec des contributions
Lambotte, R. Leparoux ...)

de P.-L. fort peu

Assoun,
4

M. Huguet,

Soit,

les

actuelles

tendances
8

de

l"'ethnopsychanalyse",
de l'enseignement

psychanalytiques

au demeurant,

et très éloignées

de G. Devereux

PRÉSENTATION

« enfants de migrants» est tant usitée qu'on oublie qu'elle est problématique. De quelle migration, de quel exil parlons-nous? Dans l'exil les enjeux de transmission se déplacent; mais aussi le

politique et ses

«

valses hésitations»

à propos de l'intégration

provoquent le sujet à des choix et à des positions subjectives inédites, à des lectures construites, et, parfois, déchirantes, de ses filiations et de ses affiliations. Ce sont surtout les cas de deux jeune femmes relatés l'un par Fethi Benslama, l'autre par Okba Natahi, qui illustrent ce dernier point. Double face de ces temps de subjectivation de l'épreuve de l'exil: temps de réception non seulement de la part idéale et collective de l'origine, mais aussi de sa part maudite, avec quoi certains sur un mode mélancolique se confondent, mais temps aussi grâce auquel le trajet d'exil peut devenir, répétons-le, un geste au singulier. Éloigné de la fiction sociale qui fait tenir les refoulements, l'exilé peut souffrir d'être confronté à un point déshumanisant: celui qui se cristallise dans la souffrance du bannissement et qui aussi et de plus en plus fréquemment se développe en résonance aux malaises de l'identité et de l'autochtonie. L'exil peut devenir occasion pour un certain nombre de sujets, étrangers ou nationaux, de vivre une hantise d'anéantissement de ce qui permet de repérer et de poser à nouveau la coupure et le lien entre moi et autrui. Ainsi certaines conduites adolescentes impuissantes à faire passage entre les ritualités psychopathologiques et l'invention d'une mise en lien et en lieu. L'atemporel de l'exil se heurte aux effets de la modernité, l'investissement des seuils se paye trop souvent de conduites sacrificielles. En témoignent ici Michelle Cadoret et Laurence Croix. TI est alors question de promouvoir ce que les élaborations psychanalytiques et les pratiques cliniques gagneraient en ouvrant la pensée clinique à ces épreuves de fondation de l'identité et de la subjectivation, épreuves qui intéressent les champs de la généalogie et de la transmission. Serge Lesourd s'étayant sur une problématique du trajet - celui qui va de l'errance à l'exil - éclaire les fondements anthropologiques d'une clinique du déplacement imposé: celle du placement familial. Radicalisons. L'exil devient alors un paradigme opératoire pour appréhender ces nouvelles cliniques de et dans la modernité. C'est du moins le propos que soutient Yves Gérin. Enfin, les Varia. Le lecteur fera connaissance de réalités institutionnelles concrètes (Claude Wacjman), de textes à forte dimension épistémologique (D. Raichvarg ; Laurent Ottavi). L'erre du temps a ses cruautés. Hélas, il y a peu, Carmel Camilleri disparaissait, laissant en deuil la psychologie. TI fut un rassembleur d'idées et un pionnier, un humaniste à la pensée juste. Nous ne pouvons que nous sentir redevables de l'héritage qu'il a laissé à ceux, étudiants et chercheurs, qui se consacrent à la Psychologie interculturelle. Geneviève Vermes lui rend ici hommage. 9

Clinique des exils

Universalité

et singularité

de l'exil
Raaja Stitou1

Résumé L'exil est ici interrogé dans sa dimension universelle, structurale, subjective mais aussi événementielle. Dans sa dimension universelle, l'exil concerne cette perte originaire inhérente à l'humain. Dans sa dimension singulière, il concerne son appropriation et son élaboration subjective par tout un chacun. Cette perte originaire se réactualise dans tout franchissement d'une frontière, tout déplacement, qu'il s'agisse d'un renoncement, d'un deuil, d'un changement de pays, d'une rupture historique. Ce déplacement nécessite un travail de métaphorisation, de reconstruction subjective permettant la retrouvaille de cet exil structurant constitutif à la fois du sujet et du lien social. Mots clés Exil; étrangeté;

altérité.

Summary Exile is questionned here about its universal, structural, subjective but also occurent side. In its universal side, exile concerns that primitive loss specific in human conditon. In its personnal side, it concerns its appropriation and personnal elaboration by anyone. Each passing of a border, each changing of place, being wether renouncement, mourning, or historic fracture actualizes original loss. Change of place needs to be metaphorized, needs self-rebuilding as to meet again this constructive exile in one's self, constitutive of self and social links. Key words Exile; strangeness;

otherness.

1

Psychologue
en psychologie

clinicienne,
clinique

16 rue de la Merci 34000 Montpellier;
à l'Université Paul Valéry Montpellier III.

Professeur

associé

13

PSYCHOLOGIE

CLINIQUE

- N°3,

1997

La dimension

universelle

et singulière

de l'exil

L'universalité de l'exil est à entendre au sens où la donnée de départ pour tout être humain, parlant, mortel, sexué, quelle que soit sa différence linguistique ou culturelle, est la séparation d'avec son origine. Tout être parlant est un exilé de la plénitude, cette source inaccessible aussi loin que nous puissions remonter dans la généalogie ou dans les générations. L'indétermination de l'origine, de l'appartenance et du destin creuse un écart qui nécessite la construction de fictions, de montages symboliques permettant aux hommes de faire lien entre eux et de pallier leur déréliction. C'est de cet écart que surgit tout appel faisant d'un être exilé un non-demeuré. D'un point de vue psychanalytique, cet exil fondamental, qui est aussi constitutif de la culture au sens où Freud la définit, c'est à dire ce qui permet de rompre avec l'animalité, peut se décliner selon plusieurs modalités: - L'exil de la nature constitue un arrachement d'un donné immédiat, de l'instinct ou de l'environnement naturel que certains discours écologistes voudraient retrouver. TIexclut l'humain de cette adaptation sans médiation avec le milieu de vie que connait le règne animal à travers des conduites préformées, déclenchées par des stimuli qui assurent la satisfaction de ses besoins, impliquant sa prise dans l'imaginaire. La prématuration du petit d'homme est au

contraire la première manifestation de cette

«

insuffisance vitale».

Aucun montage instinctuel ne lui permettrait de survivre sans le concours de l'autre, régi par un rapport à l'Autre. Dès la naissance, le cri de l'infans, entendu par sa mère, va se transformer en appel d'une présence qui le fasse être, et le langage, dès les premières lallations, ouvrira sur l'infini du sens avant même que des significations ne se constituent. Dès ces premiers moments, c'est la dialectique pulsionnelle et non l'ordre instinctuel qui gouverne son rapport au monde. De même, en devenant corps, son organisme lui sera toujours Autre. La pulsion qui n'est pas concevable en dehors de son articulation à l'Autre, à l'ordre langagier, fût-ce pour feindre de l'ignorer comme dans l'autisme, est aux frontières du psychique et de l'organique. Ce qui dans le règne animal se situe sur le registre de la nature, du besoin, ou de l'instinct est donc médiatisé chez l'homme par le système symbolique. La culture supplée à sa dénaturation. - L'exil de la jouissance toute: le sujet est exilé de cette jouissance sans limites que Freud avait situé chez le père de la horde primitive. Ce mythe rend bien compte de la nécessité d'une coupure symbolique sans laquelle aucune transaction, aucun lien n'est possible. C'est à partir du moment mythique où un trait du père mort est institué en tant que totem que s'instaurent des règles d'alliance, une loi à laquelle le sujet participe inconsciemment. Cette rencontre de 14

CLINIQUE DES EXILS

l'ordre symbolique se reproduit pour tout sujet pour lequel se répète cet exil de la jouissance toute, à travers le meurtre de la Chose qu'opère la morsure du signifiant dans sa chair. - L'exil du signifiant: exilé de la jouissance toute, le sujet l'est aussi du signifiant. Tout de lui n'est pas représenté dans le symbolique, une part demeure étrangère, d'où sa division. En ce sens, le Sujet de l'inconscient, est inintégrable, inaSSimi ble. TI échappe à tout enfermement dans une identité close sur e le-même, à toute assignation à résidence malgré toutes les tentative de mise au pas que voudraient opérer sur lui discours scientifiquès ou pouvoirs politiques. La dimension de l'irreprésentable dont il est porteur est à l'origine du langage, mais elle est aussi nouée à l'institution familiale et sociale. Elle introduit une dynamique féconde lorsque les mythes ou ce qui tient lieu de référence dans une société donnée la présentifient comme part intraduite de toute transmission; ce qui implique la responsabilité du sujet face à l'inconnu et qui l'autorise à créer. L'exil est donc la métaphore existentielle de cette perte originaire contemporaine de la constitution du sujet. TI incarne la coupure fondatrice de l'altérité. Mais si la perte originaire, réactualisée dans tout franchissement d'une frontière, dans tous ces moments de renoncement, de deuil, qui scandent le mouvement de l'existence est inhérente à tous les êtres humains, chacun est marqué par elle de façon inédite, chacun se l'approprie et l'élabore en fonction de sa subjectivité, de son histoire prise dans l'Histoire. Là est la singularité de l'exil. En effet, tout déplacement quel qu'il soit, constitue une expérience d'étrangeté qui vient raviver les failles subjectives. Cette épreuve de l'inconn.u, à travers laquelle se pose la question d'un « qui suis-je? » renvoie le sujet à sa propre division. C'est l'occasion d'une rencontre avec ce qu'il a de plus intime, de plus énigmatique en lui. Cette rencontre peut être constructive lorsque l'étranger est reconnu comme porteur d'altérité. Mais ce déplacement, qui n'est pas sans risque de violence, peut se transformer en bannissement lorsque cette altérité est en faillite; lorsqu'aucune médiation ne vient métaphoriser ce passage en faisant consister la dialectique du dedans et du dehors, du proche et du lointain, du familier et de l'étranger.
.

~

L'expatriement

et ses résonances

subjectives

Ce déplacement qui implique une rupture dans la réalité géographique concerne ces personnes que l'on nomme les immigrés, qui ont à un moment donné de leur vie changé de pays, de langue et de culture. Si certaines d'entre elles ont choisi d'habiter loin de la terre dans une contrée idéalisée, d'autres ont été contraintes à l'immigration pour des raisons de survie et le vivent parfois d'une façon beaucoup moins idéale. Éloignés du lieu des leurs ancrages 15

PSYCHOLOGIE

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narcissiques et de leurs repères symboliques, coupés des parfums et saveurs du pays natal, ils se retrouvent dans un contexte étranger qui n'est plus soutenu par du familier. Ce déplacement vient réactiver les blessures infantiles et rendre plus lancinante la séparation d'avec l'objet du désir; d'où parfois pour certains le vecu dépressif qui les confronte à une perte du sens due au vacillement des repères. Plusieurs positions subjectives peuvent être adoptées face à un monde nouveau dont les codes sont inconnus. Nous pouvons seulement relever quelques traits qui ne sont en aucun cas réductibles à un quelconque catalogue, car l'expérience qu'en fait chaque sujet est infiniment singulière: - Certains sujets vont transformer la souffrance de l'exil en créativité. Ils vont s'engager dans un processus sublimatoire qui permet de dire leur être dans une langue plurielle. De nombreux écrivains, peintres ou poètes, ont découvert leur vocation en terre étrangère, témoignant que l'exil peut ouvrir à bien des voies d'invention signifiante où se révèlent de vrais talents. L'épreuve de l'extraneité a réveillé en eux cette part d'inconnu dont se nourrit tout artiste pour accueillir le monde avec un regard nouveau. Parmi ceux qui vivent une expérience moins heureuse de leur expatriement, il y a ceux qui ne peuvent s'ouvrir à nul autre. Ce repli est parfois nourri par le regard de l'autochtone (à travers lequel ils ne se reconnaissent pas), qui devient persécuteur au point de faire perdre visage humain. Alors, par crainte d'être réduits à rien, d'être réduits à l'anonymat, ils vont se raccrocher d'une manière défensive, voire caricaturale, à leurs traditions. - D'autres encore vont rejeter tout ce qui les rattache à leur culture et fonctionnent dans l'emprunt en guise de réassurance. L'autochtone pris comme modèle vient soutenir un sentiment d'identité en faillite.

On retrouve cette attitude

chez certains jeunes

«

de seconde

génération », à travers le maquillage à outrance ou la transformation du prénom. Mais parfois, derrière la mascarade ou le donné à voir, se profile la culpabilité qui se traduit par un sentiment de trahison: trahir les siens, trahir sa langue, trahir ses traditions. Certains iront jusqu'à interdire à leurs enfants de s'exprimer dans la langue
« maternelle ».

- Il Y également ceux qui ne sont ni d'ici, ni de là bas; figés dans le nulle part. - D'autres enfin sont submergés par la nostalgie de l'ailleurs originel. Dans ce dernier cas de figure, la difficulté à effectuer lID passage vient révéler un échec de l'exil dans sa dimension métaphorique au profit d'une stase dans la jouissance de l'objet nostalgique. Elle instaure un désinvestissement du présent et la production de signes d'appel sur le mode de l'abandon ou du préjudice. Signes qui viennent souvent s'étayer sur des lignes de 16

CLINIQUE DES EXILS

fracture préexistantes dont témoigne la métaphore freudienne du cristal qui se brise. Le sujet est surpris par l'irruption d'une fêlure où des signes de désadaptation viennent faire appel d'une souffrance qui ne trouve parfois ni mots pour se dire, ni lieux pour être reconnue et entendue. Cette fracture venant redoubler la division subjective de tout parlêtre, venant se signifier dans sa crudité, se trouve vécue par le sujet dans son insupportable. Insupportable qui expose à des risques de défaillance subjective si aucune possibilité n'est offerte de nommer et d'élaborer cette souffrance. C'est ce qui nous sera donné à entendre à travers ces quelques séquences cliniques. Malika Elle était infertile depuis cinq ans (stérilité dite secondaire). Lorsque je l'ai rencontrée pour la première fois, cette femme marocaine âgée de trente ans, qui en paraissait beaucoup plus, était invitée à fournir quelques renseignements concernant son fils unique, Samir. Âgé de six ans et demi à l'époque, Samir était très inhibé à l'école et refusait de parler une fois franchi le seuil de la maison parentale. Né au Maroc en l'absence de son père qui travaillait en France, l'enfant est arrivé en terre «d'accueil» à l'âge de trois mois avec sa mère. Malika s'est sentie seule et abandonnée à ce moment là,
«

sans appui, sans recours, ni mère ni sœur pour la réconforter ». Le

mari, chauffeur routier de profession était souvent en déplacement. Samir, qui selon elle était sa seule consolation, n'avait aucune difficulté à la maison. Craignant d'être prise en faute, de donner l'image d'une mauvaise mère, Malika se justifiera sans cesse: « J'ai tout fait pour que mon fils soit heureux, il est bien nourri, bien habillé ». Pour elle, la « souffrance» de Samir auquel elle semble s'identifier, en parlant parfois comme s'il s'agissait d'elle-même, est due sans aucun doute à l'absence d'un frère ou d'une sœur. Afin

d'épargner à son fils la « souffrance du déracinement»,

Malika

décidera « d'étouffer sa douleur» et de ne laisser paraître sous aucun prétexte ses soucis. Elle dit avoir toujours communiqué avec Samir (depuis qu'ils sont en France) en langue française, langue qu'elle parle

à peu près correctement,

«

pour qu'il s'adapte ». La langue arabe,
aux échanges du couple

interdite à l'enfant est destinée uniquement parental.

Malika poursuit son propos dans une sorte de « francarabe », insistant cette fois-ci sur l'histoire de sa « stérilité ». Elle utilisera
cependant le français ou l'arabe selon qu'il s'agit de son espace intime ou de l'espace social (l'hôpital, le médecin...), l'arabe étant réservé à tout ce qui touche au corps. Malika établit un lien entre son infertilité et son arrivée en terre étrangère. Elle ne peut plus avoir d'enfants depuis qu'elle est en France. Au début, elle a laissé faire le temps, 17

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puis, ne voyant aucun signe de grossesse se manifester, elle a consulté de nombreux médecins qui lui ont prescrit toutes sortes de

traitements avant de lui révéler qu'il n'y avait rien à faire: « problème
de tuyaux (trompes) bouchées ». Cette révélation « lui a donné l'impression que la terre se dérobait sous ses pieds» « J'ai réalisé que c'était fini pour moi, c'est encore plus dure quand vous êtes ici à l'étranger. La procréation médicalement assistée, (appelée actuellement l'assistance médicale à la procréation, AMP) lui a donné

beaucoup d'espoir. Son mari était très réticent au départ « à cause de
la méthode très compliquée, mais il a fini par accepter, pensant qu'avec l'aide de Dieu tout est possible ». Mais ce n'est que deux ans après que le couple décidera de passer aux actes. La tentative d'AMP a provoqué une angoisse intense et s'est soldée par un échec qui a rendu Malika à la fois triste et soulagée. Triste car son mari et elle ont dépensé beaucoup d'énergie pour rien; soulagée parce que
«

si Dieu n'a 'pas voulu nous donner l'enfant, c'est peut-être mieux

ainsi ». Malika a refusé une seconde tentative d'AMP mais cela ne l'a

pas empêchée d'espérer ce qu'elle appelle « l'enfant de la piqûre », son dernier recours. Cela lui permet d'oublier qu'elle compare à « ce
corps stérile un arbre sans racines qui ne peut pas donner de fruits ». La rencontre avec Samir

Dès notre première rencontre, Samir accepte de sortir de son silence lorsque je prononce son nom en arabe pour lui dire bonjour. Avant même que je lui explique le but de la rencontre, il précise de lui-

même:

«

Madame B., (son institutrice) m'a dit qu'ici on joue, on

dessine et on fait des rêves ». La séance suivante, il insiste sur le fait qu'il rêve toujours en arabe, langue qu'il comprend mais qu'il ne parle pas. À ma demande de raconter un rêve, s'il le souhaite, il répond :« Je ne sais plus comment on dit les mots en arabe, je les ai perdus».

Puis, une idée lui vient: « si tu veux moi je te le dis en français et toi
tu le dis en arabe, comme ça on ne peut pas se tromper ». Je lui rappelle alors qu'il n'est pas à l'école, et qu'il est important qu'il parle avec ses mots à lui. Je lui précise également que nous chercherons ensemble, si nécessaire, les mots dont il souhaiterait retrouver les équivalences dans la langue arabe mais que de toute façon, il y aura toujours quelque chose qui sera perdu. Et cela, ce n'est pas une faute. Samir accepte de dire son rêve. Tout d'abord il rapporte que son père était en danger, et qu'il a dû parler en langue arabe pour demander de l'aide à des personnes qui ne semblaient pas l'entendre. Puis il

rectifie:

«

c'est pas mon père, c'est moi quand j'étais à l'hôpital j'ai

parlé arabe avec le docteur. TI m'a donné des bonbons, puis j'ai vu qu'il cachait le couteau. J'ai crié personne n'est venu ». Après son récit,

Samir parvient à traduire en arabe le mot bonbon « Halwa c'est ce
18

CLINIQUE DES EXILS

que ma mère dit quand elle fait des gâteaux ». Je l'encourage à poursuivre et à dire ce que les mots de son rêve évoquent pour lui. Sa joie est immense lorsqu'il réussit à traduire un autre mot « mouss », qui signifie couteau: « c'est avec ça qu'on égorge le mouton pour la fête ». TI continuera ainsi son jeu de traduction, son passage d'une langue à une autre, mais en décollant complètement de la logique du sens. TI prononcera des mots qui ne veulent rien dire au niveau du sens dans lesquels on retrouvera des sonorités arabes étrangement familières (gutturales, labiales.. .). Lorsque sa mère vient le chercher en fin de séance, il se précipite

vers elle et lui dit: « raconte lui à la psologue quand j'étais malade,
quand je ne pouvais plus faire pipi» Malika éclate de rire et lui explique en me prenant à témoin qu'il n'était pas malade comme elle le lui avait dit plusieurs fois, mais qu'il a tout simplement été circoncis comme cela arrive à d'autres garçons. Je lui renvoie que, peut-être, il faudrait qu'il en parle avec son père, entre hommes. Deux mois plus tard, j'aperçois Malika dans la salle d'attente, elle souhaite me parler de son fils sans rendez-vous. J'accepte de la recevoir entre deux consultations. Elle m'apprend que Samir devient insupportable avec elle. Cet enfant qui était si soumis à ses parents, si gentil ose maintenant dire à sa mère des« gros mots, et en langue arabe en plus. Mais ce qui est étrange, est que maintenant que tout va mal à la maison, son institutrice est contente de lui ». Je lui laisse entendre que pour Samir, les gros mots et l'arabe sont peut-être deux choses équivalentes puisqu'elles sont toutes les deux interdites. Des paroles autour de sa langue et de sa culture lui ont permis d'évoquer son regret de ne pas avoir accompli de cérémonie rituelle lorsque son fils a été circoncis. Elle pensait qu'en France, ce n'était pas le lieu pour ça, l'absence d'amis et de certains membres de la famille l'avaient découragée. Malika évoque également son prochain voyage au Maroc
« vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point je suis heureuse de

retrouver le lieu de mes ancêtres ». Je m'entends
«

lui dire en arabe:

Allez-vous réconcilier avec votre héritage pour vous en dégager. enfant que

Cela vous permettra d'en transmettre quelque chose à votre fils ». Je ne la reverrai qu'après la rentrée scolaire où, cette fois-ci, elle prend

rendez-vous pour m'annoncer qu'elle attend un enfant,

«

n'a rien à voir avec la piqûre [AMP]. Ce voyage au Maroc m'a beaucoup ressourcéE, je me sens DÉLIVRÉE ». Cette délivrance, ajoute-t-elle, elle la doit aussi à un «fgih» (personne qui tient parfois lieu de guérisseur mais dont la vocation première est d'enseigner, et de lire le Coran sur les tombes). Sans tarder, elle est

allée le consulter le lendemain de son arrivée au Maroc « les yeux
presque fermés », dans un état second, portée par quelque chose d'inconscient. Cet homme tracera des lettres sur un papier qu'il lui demandera d'incorporer en buvant l'eau du verre dans lequel elle les 19

PSYCHOLOGIE

CLINIQUE

- N°3,

1997

aura plongées. TIlui demandera également d'aller se recueillir sur la tombe de ses ancêtres et de faire l'aumône. Quant à Samir, ses grands parents ont organisé une grande fête pour l'accueillir avec un nouveau statut du fait de sa circoncision. Pour me remercier de l'avoir soutenue pendant les moments difficiles, Malika m'offre un paquet de dattes marocaines, ce qui est peut-être une façon de dire que l'arbre avait enfin donné des fruits. Ce que nous pouvons retenir de cette séquence clinique, c'est que Malika dans sa position de femme et dans sa fonction de mère, échouait à transmettre la vie au sens propre et métaphorique du terme. Elle était enfermée dans la nostalgie d'un ailleurs inaccessible, qu'elle logeait dans une réalité extérieure ne l'impliquant pas en tant que sujet. De même son fils Samir, mis en position de combler ce qui faisait manque, occupait un lieu impossible à habiter, et ne recevait de ses références langagières et culturelles que le silence. Un silence mortifère qui ne lui permettait pas de s'approprier son histoire, et de la subjectiver afin de s'ouvrir à d'autres liens. De par sa dimension d'injonction, l'interdit posé sur l'usage de l'arabe constituait un espace lacunaire dans la transmission que Samir répétait dans sa confrontation au social. La langue arabe, non reconnue comme langue partageable, communicable, et articulable à une autre langue devenait pour cet enfant la langue de l'inceste (langue réservée exclusivement au couple parental). La langue française à laquelle il était sommé de s'adapter pour être conforme aux enfants autochtones, ne concernait en rien ses affects et son désir. Elle était réduite à son aspect usuel et instrumental. Mais Malika elle même, dans sa difficulté à concevoir un enfant, se raccrochait à une technique moderne (dans une sorte d'oscillation entre le vœu et la crainte) s'offrant à elle comme remède, prétendant réparer du dehors ce qui faisait défaut au dedans; ce qui lui évitait d'interroger ses résistances à transmettre ce vide qui trace le chemin du désir, qui en assure le passage d'une génération à l'autre. Sarnir n'a pu s'épanouir à l'école et retrouver le lien social, à la fois comme sujet singulier et semblable aux autres, qu'à partir du moment où il a pu nommer ses blessures, c'est à dire les transformer en plaintes puis en messages adressés à l'Autre dans le transfert. C'est à partir de son rêve et de tout un jeu de traduction (traduction latérale et non pas littérale), qu'un déplacement a pu s'effectuer, l'autorisant à reinvestir sa langue en y engageant son désir. Ce travail d'élaboration lui a permis également de réinvestir son corps. La circoncision en effet n'avait pas été vécue par lui comme quelque chose de valorisant mais comme une mutilation, une violence incommensurable. Car l'acte rituel, destiné à rendre signifiante cette marque dans la chair en présentifiant du côté du manque la différence des sexes et des générations s'était transformée en agir. Cette circoncision était privée de l'étayage symbolique offrant la possibilité 20

CLINIQUE DES EXILS

d'un déplacement métaphorique aussi bien pour le sujet concerné que pour la famille qui pose un regard autre sur l'enfant grandissant. Quant à Malika, elle a pu se situer dans un lien de transmission et non pas de contagion à partir du moment où elle a fait appel à la Loi en introduisant la parole de l'Autre. Elle a pu devenir mère à nouveau, contre toute évidence biologique, non pas parce qu'elle a retrouvé son pays, ses traditions ou l'origine dont nul ne peut être le propriétaire, mais parce qu'au contraire elle s'est dégagée de cette origine en acceptant d'acquitter la dette d'un legs venu d'ailleurs. L'incorporation des lettres coraniques (le mot lettre en arabe, harf, signifIe également le bord), n' a-t-elle pas constitué pour elle un geste signifiant qui a contribué à sa renaissance à l'Autre? N'était-ce pas une manière de symboliser dans la fiction les avatars du réel de son corps en renouant avec ses références fondatrices sans s'y fondre ou s'y confondre? Cette pratique d'incorporation du symbolique, dont G. Haddad (1983) retrace les origines et le sens dans les trois religions monothéistes, constitue une mise en acte de l'identification primordiale, identification orale bien illustrée par le mythe de Totem et tabou (1913). Manger le livre, c'est par conséquent accepter son inscription dans l'histoire du groupe, dans une lignée. «À quoi ressemble le Livre dans le ventre de l'homme? écrit G. Haddad. À une promesse d'enfant à venir [H.] Le résultat de l'incorporation nécessaire du Livre est précisément cet avènement d'une procréation potentielle, simultanée avec celle du sujet lui-même, marqué de sa propre disparition à venir »2.

Yamina C'est lors d'une consultation pour enfants que j'ai rencontré Yamina. Cette consultation avait lieu en présence d'un médecin et Yamina y accompagnait son fils Malik âgé de neuf ans, quatrième d'une fratrie de six enfants. Il avait des difficultés scolaires. Malik est né au Maroc et il est arrivé en France pour la première fois à l'âge de six ans avec deux de ses frères et sa mère dans le cadre du regroupement familial. Yamina semblait absente et profondément triste pendant l'entretien. Elle s'exprimait très peu malgré la possibilité d'être entendue dans sa langue. Elle a seulement insisté sur le fait que son fils était devenu méconnaissable et qu'il fallait l'aider à redevenir comme avant. Nous avons donc engagé un travail avec Malik. Pendant la première séance, il fuit vers les toilettes en se plaignant de mal au ventre dès qu'il s'agit d'une parole concernant son histoire ou sa relation à ses parents. Je décide alors de les inviter
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Manger le Livre, Paris, Grasset, 1984, p.184. 21