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Les spectacles sportifs

De
134 pages
Dans cinq ou six siècles, c'est probable, les civilisations futures regarderont avec curiosité les spectacles sportifs. L'ouvrage analyse les spectacles sportifs à travers sept grilles d'interprétations complémentaires : fêtes populaires, récits épiques, institutions totales, guerres amusantes, arts modernes, opiums du peuple, religions nouvelles. Faits sociaux pleins d'originalité, emplis de grandeurs et de décadences, les spectacles sportifs sont-ils capables d'expliquer un moment de l'histoire humaine?
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LES SPECTACLES
,
GRANDEURS

SPORTIFS

ET DECADENCES

@L'Hannattan,2003 ISBN: 2-7475-4602-0

Philippe Gaboriau

LES SPECTACLES
GRANDEURS ET

SPORTIFS
,

DECADENCES

Éditions de LHarmattan 5-7 rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

Composition
SHADYC UMR 8562 EHESS-CNRS, Marseille

Introduction

Dans cinq ou six siècles, c'est probable, les civilisations futures regarderont avec curiosité les spectacles sportifs. Quels sont donc ces étranges objets d'époque qui fascinaient tant les foules? Pourquoi les champions étaient-ils couverts d'or et de gloire, des dizaines de fois mieux rémunérés que les chefs d'état, les professeurs d'université ou les chercheurs les plus réputés? Pourquoi des millions d'êtres humains vivaient-ils avec enthousiasme les instants compétitifs, moments apparemment fédérateurs et passionnants? Faits sociaux plein d'originalité, les spectacles sportifs sont-ils capables d'expliquer un moment de l'histoire humaine?

Je suis en train de revoir au magnétoscope la finale de la Coupe du Monde 1998 de football. C'est l'été sur Paris et vingtdeux jeunes joueurs en shorts (onze bleus et onze jaunes) jouent à la balle avec les pieds, dans un stade bondé, sous l' œil des caméras du monde. Observés, dit-on, par des centaines de millions de téléspectateurs. Quelle effervescence! Quel enthousiasme des 7

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commentateurs! Les journaux français du lendemain tonitruent. Première page de Libération: «La vie en bleu. Pour la première fois de son histoire, la France devient championne du monde de football après sa victoire 3-0, face au Brésil. Un succès fêté hier par près d'un million de personnes sur les Champs-Élysées.» Première page du Monde: «La France a remporté la seizième coupe du monde de football en battant, dimanche 12 juillet au Stade de France de Saint-Denis, l'équipe du Brésil par trois buts à zéro. Cette victoire a suscité dans tout le pays un enthousiasme sans précédent depuis la Libération. » A la télévision, le journaliste Thierry Rolland, au coup de sifflet final, en direct devant vingt-cinq millions de téléspectateurs français, record d'audience absolu, s'étrangle d'émotion: «L'équipe de France est championne du monde... Vous le croyez ça? L'équipe de France est championne du monde en battant le Brésil trois zéro... Deux buts de Zidane... Un but de Petit... Je crois qu'après avoir vu ça, on peut mourir tranquille... Enfin le plus tard possible mais on peut... Ah c'est super! Ah quel pied! Ah quel pied! Oh putain! Oh là là! Ah c'est pas vrai! Ah c'est pas vrai! »

Voilà de bien curieux moments. Phénomènes sociaux qui imprègnent profondément la vie quotidienne des humains (la contemplation du sport à la télévision est devenue une des principales activités contemporaines), les spectacles sportifs peuvent révéler certaines originalités de notre civilisation. Essayons de les voir comme des faits sociaux primordiaux dont l'étude peut nous aider à cerner et à comprendre une époque, une société, une sensibilité morale et esthétique, et à mieux percevoir notre propre spécificité culturelle par rapport aux autres sociétés.

Jeux Olympiques, Coupes du monde ou Coupes d'Europe de football, Tours de France cyclistes, Tournois de rugby ou de tennis, grands prix ou rallyes auto ou moto, matchs et championnats 8

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des divers sports (football, basket, tennis), les spectacles sportifs sont devenus, au cours du xxe siècle, de grands événements à l'intérieur de notre civilisation. Ils rassemblent les foules et mobilisent, souvent en direct, des millions de téléspectateurs, d'auditeurs et de lecteurs de journaux. Pourquoi ces spectacles ont-ils historiquement pris une telle importance? * * *
La ~ix du Nord, mardi 14 juillet 1998, éditorial de Philippe Caron. «Que c'est beau un monde qui gagne. La France est ivre de bonheur. Tout un pays vibre encore, ce matin à l'unisson de ses 'Bleus' triomphalement entrés, via une mémorable remontée des Champs-Élysées, au panthéon des événements exceptionnels. Du plus profond du territoire affluent les témoignages d'allégresse et de reconnaissance qui se sont manifestés spontanément depuis cette finale d'anthologie. Dans la mémoire collective existent peu d'exemples de voir ainsi un tel brassage de générations et de couches sociales entonner la 'Marseillaise' et arborer le drapeau bleu-blanc-rouge avec autant de fierté. Tout se passe comme si, avec ce Mondial, le peuple de France avait retrouvé une âme en s'identifiant à ces héros simples qui incarnent le plus bel échantillon

représentatif de notre pays. »
* * *

Cherchons à voir plus clair. Tentons d'analyser ces événements en utilisant l'approche des sciences sociales et les outils qu'elles nous donnent. Reprenant la méthode idéal-typique, nous regarderons les spectacles sportifs à travers sept grilles d'interprétation complémentaires, chacune étant une explication globale et complète. Les idéaux-types sont à voir comme des constructions rapprochées de la réalité, conçues à partir des éléments les plus significatifs de l'objet étudié et qui visent à en donner les caractères essentiels. On obtient un idéal type, écrit Max Weber, en accentuant unilatéralement un ou plusieurs points de vuel. 9

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Jouons avec nos sept modèles théoriques. Ces sept petites choses, sept squelettes, charpentes idéal-typiques, définitions fermes, sans chair ni nuance. Fabriquons des expériences mentales pour essayer de poser des questions extrêmes.

«Puisqu'il nous est donné de ne voir le monde qu'à travers ces interprétations, multiplions donc hardiment les points de vue, sans craindre les contradictions, qu'au contraire il nous faudra rechercher pour bien nous pénétrer du sens multiple des choses et de l'inépuisable variété des valeurs qui reflètent les conditions essentielles de la vie dont l'éternel devenir ne saurait se fixer sous une forme ou sous une autre, alors qu'elle les implique toutes.» (Bernard Groethuysen)

* * *

Le Figaro, dimanche 2 août 1936, page une, «Les Jeux olympiques sont ouverts. 120.000 personnes ont assistéà l'inauguration par le chancelier du Reich». «Berlin, 1er août 1936. À 16 heures, le chancelier du Reich, entouré des membres du Comité olympique international, a pénétré dans l'immense Stade olympique. Les drapeaux de toutes les nations représentées ont été hissés. Lhymne composé spécialement pour ces Il es Jeux olympiques retentit. Le défilé des athlètes commence, imposant. La foule 120.000 personnes environ - se lève. Le flambeau olympique - qui vient d'Olympie - est apporté par le dernier coureur de ce relais: la flamme olympique, qui restera vivante jusqu'au 16 août, monte. Un athlète vient prêter le serment d'amateurisme, c'est-à-dire de droiture et de discipline. Le chancelier du Reich prononce d'une voix forte les paroles rituelles: 'Les Il esJeux olympiques sont ouverts! « Les fêtes et cérémonies d'ouverture ont commencé par des services divins célébrés au dôme protestant et à la basilique de Sainte-Edwidge, et une cérémonie commémorative au monument aux morts de la guerre. Le temps est couvert, mais agréable. Dès 8 heures, toute circulation est 10

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interdite sur la voie Unter den Linden et dans les principales artères. Seules, les voitures officielles ont droit de passage. La foule a envahi les trottoirs latéraux à l'avenue pour attendre l'arrivée des autorités officielles du Comité international olympique, des délégations étrangères et surtout l'arrivée de la flamme sacrée. Il y a un grand nombre de gens qui ont gardé leurs places toute la nuit. À 9 h 35, les équipes étrangères, précédées de leurs drapeaux nationaux et revêtues de l'uniforme sportif: viennent se ranger autour et devant le monument aux morts. Le comte Baillet-Latour, président du Comité international olympique, entouré du docteur Lewald, du commandant militaire de Berlin, le général von Schaumburg et du commandant du régiment de garde de Berlin, pénètre dans le monument, y dépose une immense couronne de lauriers attachée d'un grand ruban blanc. Larrivée de la flamme sacrée donne lieu à une imposante cérémonie. À midi quarante-cinq, le dernier coureur allemand venant de Unter den Linden, après avoir traversé la Wilhelmstrasse, arrive sur la place du Château, porteur de la torche olympique. Une immense acclamation l'accueille. Il s'avance vers l'autel et allume le feu sacré. Puis, revenant sur ses pas, il allume un second feu olympique devant le château royal. Derrière ce deuxième autel sont réunis les drapeaux de toutes les nations participant aux jeux de Berlin. De bonne heure, l'après-midi, le stade est assiégé. Alors que l'orchestre entonne ses premiers accords, le Grec Spiridon Louis, le vainqueur olympique de 1896, apparaît, vêtu en evzone, sur un escalier du stade. Il est accueilli par des applaudissements frénétiques. La marée des spectateurs s'enfle de minute en minute. Le corps diplomatique tout entier, les associations sportives internationales arrivent successivement tandis qu'un bataillon d'honneur de la Reichswehr vient se poster au pied de la tour où va retentir la cloche olympique. Le dirigeable Hindenburg tourne au-dessus de l'arène. Pendant ce temps, sur un terrain annexe, a lieu le rassemblement des athlètes qui, tout à l'heure, viendront défiler. Si l'on veut bien considérer que d'autres milliers de personnes bordent l'avenue qui mène au stade, on arrive facilement à un total de plus de 250.000 personnes qui se sont déplacées pour cette cérémonie d'ouverture. Tous ces gens restent stoïquement à leurs places, malgré la pluie qui, à 15 h 30, fait son apparition, mais cessera tout à l'heure, juste au moment où débutera la cérémonie. Rien ne les fera partir. Une immense clameur accueille le chancelier du Reich lorsqu'il fait son entrée sur le Il

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stade, descendant les marches de l'escalier qui surplombe la porte de Marathon. Tous les ministres allemands, ainsi que les membres du Comité international olympique, portant au cou la chaîne qui a été créée à leur attention, entourent le chancelier. À ce moment est hissé le drapeau olympique aux cinq anneaux symboliques. La cloche olympique résonne, donnant le signal pour la montée des pavillons aux couleurs des cinquante-trois nations participant aux Jeux. « C'est le défilé des équipes qui commence, la Grèce en tête. Derrière le porteur du drapeau de ce pays se tient le vainqueur du premier marathon, en tenue de l'époque, portant le rameau d'olivier qu'il doit remettre au chancelier du Reich. Voici les Égyptiens, portant le fez, puis l'Mghanistan, l'Argentine, l'Australie, la Belgique, le Chili, la Chine, la Colombie, Costa Rica, le Danemark, l'Estonie, la Finlande et, enfin, la France, dont le drapeau est porté par Noël et dont les membres de la délégation saluent à la manière olympique. Tout comme à Garmisch, une véritable acclamation accueille le défilé des Français, à la marche impeccable, et qui ont coiffé le béret et revêtu la veste bleue et le pan-

talon blanc. Le défilé continue ensuite avec l'Angleterre, la Hollande, les
Indes, l'Islande, puis l'Italie, dont les représentants recueillent, eux aussi, une chaude ovation. Et voici le Japon, la Yougoslavie, la Lettonie, le Lichtenstein, le Luxembourg, l'île de Malte, le Mexique, la Principauté de Monaco, la Nouvelle-Zélande et la Norvège. L'arrivée de l'équipe autrichienne est saluée par une retentissante clameur d'enthousiasme; puis ce sont les îles Philippines, la Pologne, le Portugal, la Roumanie, la Suède, la Suisse, l'Afrique du Sud, la Tchécoslovaquie, la Turquie, la Hongrie, et enfin l'Allemagne dont la délégation est précédée du drapeau hitlérien. Le chancelier prononce ensuite la formule consacrée déclarant les jeux olympiques de 1936 officiellement ouverts. Le canon tonne et en même temps sont lâchés vingt mille pigeons qui tournoient quelques secondes au-dessus du stade, avant de prendre la direction de leur pigeonnier. Les porteurs de drapeaux des nations participantes viennent alors se placer en demi-cercle devant la petite tribune où est monté l'ancien champion allemand Ismair. Tenant le drapeau allemand de la main gauche et élevant la main droite à hauteur de l'épaule, Ismair prononce le traditionnel serment olympique que chacun écoute religieusement. La cérémonie est maintenant terminée et les équipes quittent le stade dans un court défilé qui leur vaut encore de chaleureuses accla12

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mations. Les réjouissances commencent dans Berlin, qui vont durer jusqu'à l'aube. Mais au village olympique, les athlètes se reposent. Demain commence pour eux la grande aventure. »
* * *

Devant nous, maintenant, sept petits modèles, sept paris interprétatifs qui forment «un tableau de pensée». Chaque lecteur, chaque lectrice, est invité(e) à les bricoler et à les assembler à sa manière. Ces sept concepts limites purement idéaux ont été construits pour stimuler la curiosité et l'imagination de chacun, pour ouvrir d'éventuels chantiers de recherche. Les sciences sociales n'ont pas pour mission d'apporter des certitudes. Elles sont là pour créer de nouveaux doutes, tenter de nouvelles questions. Écrire (ou lire) un livre de sociologie implique la volonté de ne pas brusquer le temps, de ne pas se laisser bousculer par lui. C'est en soi une protestation contre le gavage d'immédiat, contre l'indigestion d'actualités que nous inflige le direct permanent.