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Les stéréotypes de genre

De
344 pages
Aujourd'hui les femmes travaillent de manière généralisée et tout laisse à penser que l'égalité entre les hommes et les femmes, si elle n'est pas atteinte, le sera très naturellement bientôt. Au-delà de ce discours la réalité apparaît plus complexe, avec une persistance féroce des stéréotypes. Cet ouvrage tente d'expliquer comment ces images ou préjugés sont véhiculés et peuvent avoir autant de répercussions pour la société que pour l'individu. (Articles en français et en anglais parallèlement).
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Les stéréotypes de genre
Identités, rôles sociaux etpolitiques publiques

2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

@ L'Harmattan,

http://www.librairiehannattan.com diffusion.hannattan@Wanadoo.fr hannattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-09504-5 EAN : 9782296095045

Sous la direction de

Pascaline GABORIT

Les stéréotypes
Identités,

de genre
publiques

rôles sociaux et politiques

L'Harmattan

Avec les contributions de: Paco Abril, Brigitte Beauzamy, Elisabetta Camussi, Christine Castelain Meunier, Pascaline Gaborit, Edoardo Guglielmetti, Irène Jonas, Maria Carolina Marques Ferradni, Alfons Romero, Eloi Ribé, Djaouida Séhili

«L'information

contenue

dans cette publication ne reflète pas nécessairement de la Commission européenne»

l'opinion

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Table des matières
Avant-propos
Préface Partie I : Introduction
Les stéréotypes de genre (Pascaline Gaborit) Gender Stereotypes (Pascaline Gaborit)

9
Il 13
15 41

Rôles genrés et stéréotypes: une analyse de la perception des acteurs (Brigitte Beauzamy) 67 Gender Roles and Stereotypes: an Analysis of Stakeholders' Attitudes and Perceptions (BrigitteBeauzamy) 99

Partie II: Théories

127

La masculinité et la féminité dans les professions spécifiques à chaque genre: perspectives et représentations sociales (Elisabetta Camussi t alter) e 129 Masculinity and Femininity in Gender-specific Professions: a Social Representation Perspective Study (Elisabetta Camussi t alter) e 147 La construction sociale de l'identité de genre: médias, famille et societé (EloiRibé) 163 Social Construction of Gender Identity: Media, Family and Society
(Eloi Ribé) 183

Partie III : Analyses thématiques

201

Genre, diversité sexuelle et éducateurs masculins dans l'éducation à la petite enfance en Espagne (PacoAbriletAlfonsRomero). 203 Gender, Sexual Diversity and Male Educators in Early Childhood Education in Spain (PacoAbrilandAlfonsRomero) 229 Les travailleuses du sexe brésiliennes à Milan: remise en cause des stéréotypes dans les institutions sociales (MariaCarolina MarquesFerracini) 253 The Brazilian Sex Workers in Milan: Challenging the Sex Work Stereotypes from the Italian normative framework

system (Maria CarolinaMarques Ferracim)
Le stéréotype de« La Femme» : réécriture ou réactivation? (IrèneJonaset Djaouida Séhili) The Stereotype of "Women" in the Press and Media (IrèneJonasandDjaouida Séhili)

267

279 299

Partie IV : Conclusions et alternatives
Genre et stéréotypes: complexité et alternatives (Christine Castelain Meunier) Gender and Stereotypes: Complexity and Alternatives (Christine Castelain Meunier)

317

319 333

8

Avant-propos

Avant-propos

Cette publication est le résultat de l'étude menée dans le cadre du projet européen « PROM» cofinancé par la Commission Européenne à travers le programme européen sur l'égalité entre les femmes et les hommes. Les recherches développées grâce à ce projet ont été conduites par différentes organisations, autorités locales, centres de recherche en Suède, Belgique, Espagne, au Royaume-Uni et en France. La méthodologie de recherche a impliqué l'organisation de plusieurs forums rassemblant les acteurs concernés par le sujet: parents, entreprises, institutions publiques et privées, académiciens. Plusieurs questionnaires ont été préparés et ont servi de base pour rassembler et analyser les informations. L'analyse des résultats du projet est reprise dans cet ouvrage. Cette publication regroupe par ailleurs des articles divers d'auteurs très différents issus du milieu universitaire, associatif et politique dont les études contribuent à notre réflexion.

Préface
«Les stéréotypes constituent des barrières à la réalisation des choix individuels tant des hommes que des femmes. Ils contribuent à la persistance des inégalités en influant sur les choix des filières d'éducation, de formation ou d'emploi, sur la participation aux tâches domestiques et familiales et sur la représentation aux postes décisionnels. Ils peuvent également affecter la valorisation du travail de chacun.! »Aujourd'hui, les femmes travaillent de plus en plus et tout laisse à penser que l'égalité, si elle n'est pas atteinte, le sera très naturellement bientôt. Mais au-delà de cette tendance générale qui vise à dépeindre une égalité entre les hommes et les femmes comme une évolution naturelle, la réalité apparaît plus complexe avec une persistance féroce de stéréotypes de genre dans la vie sociale et familiale. Ceci est perceptible dans les représentations sociales, les discours des différents acteurs privés, publics, associatifs mais aussi au sein des familles et des médias. Les rôles et comportements des hommes et des femmes ont longtemps été considérés comme «naturels» parce qu'ils semblaient relever entièrement du biologique2. Tout paraissait immuable car cette apparence figée était renforcée par la tradition qui attribuait aux hommes et aux femmes des rôles fixes. L'implication du physiologique et des représentations a par ailleurs rendu très difficile l'étude du genre, car il était difficile pour les auteurs de faire abstraction des schémas de représentation de la société dans laquelle ils vivaient eux-mêmes3. Ce n'est que récemment qu'on a assisté au développement de théories sociales et cognitives qui expliquent l'émergence des différences de comportement selon l'appartenance à un genre4. Or l'étude des représentations montrait un schéma de valeur différencié selon les genres, à savoir l'association de valeurs héroïques au masculin et l'association du féminin à la douceur, la patiences... L'existence et le fonctionnement des stéréotypes de genre reste actif dans les images de la
I « Rapport sur l'égalité entre les femmes et les hommes 2008 », Commission Européenne 2 Ceci était spécialement vrai en Europe à partir du 18ièmesiècle. Source C. Guionnet- E. Neveu « Féminins, masculins: sociologie du genre» édition Armand Colin p 31 3 C'est la première contrainte méthodologique que Pierre Bourdieu mentionne dans" la domination masculine" 4 « Différents éléments permettent de penser que l'identité de genre et la connaissance des stéréotypes de genre précèdent la production de comportements stéréotypiques chez les enfants. » Armand Chatard, « La construction sociale du genre », paru en « Diversité VilleÉcole-Intégration» n.138, CNDP, septembre 2004, p 23-30 5 C'est Françoise Héritier qui parle de « différentiel des sexes », elle est citée par GuionnetNeveu « Féminins-Masculin» op cit p 12

publicité, des médias, des films et l'inconscient collectif, ceci permettant de structurer l'identité sociale en deux catégories bien distinctes, sans que les rôles attribués à chacun socialement soient interchangeables. Toute étude de genre est en soi extrêmement complexe, et a fortiori l'étude sur les stéréotypes de genre l'est encore plus pour des raisons diverses: Premièrement, au sein de l'étude du genre il y a plusieurs théories, une tendance étant l'analyse des relations entre genres, une autre étant l'analyse des institutions en termes de genre6. La seconde raison est que le genre est une structure complexe où un grand nombre de logiques différentes sont imbriquées7. Le masculin est souvent entendu comme référence, ce qui rend moins courantes les études sur la masculinité ou la paternité. Dans cette publication, la question des stéréotypes est abordée sous l'angle de plusieurs thèmes. Certains articles proposent une approche théorique, d'autres différentes pistes de réflexion. Une partie centrale de l'ouvrage est aussi consacrée à des analyses thématiques des stéréotypes qui sont analysés dans: les médias et la presse féminine (Irène Jonas et Djahouida Séhili), la prostitution de migrantes brésiliennes à Milan (Maria Carolina Marques Ferracini), les écoles en Espagne (Paco Abril et Alfons Romero). Enfin, Christine Castelain Meunier propose une réflexion sur de possibles alternatives aux stéréotypes actuels pour expliquer comment les stéréotypes peuvent être véhiculés et avoir des répercussions sociales à différents niveaux.
Pascaline Gaborit, Edoardo Guglielmetti

6

R.W. Connwell, « Masculinities », second edition, University of California Press, Los
1999), p 61

Angeles, 2005 (paperback 7 Ibidem p 73

12

Partie I Introduction

Les stéréotypes de genre
Pascaline Gaborit
ce sont nous, « Tous les gens qui nous ressemblent Et tous les autres ce sont eux. » Richard Kipling

« Dans la construction sociale liée au genre, il est égal que les hommes et les femmes agissent de manière différente ou similaire. L'institution sociale insiste sur le fait que ce qu'ils font ensemble ou séparément soit perçu comme différent1.» Comme le montre Michel Foucault, les oppositions actuelles entre le féminin et le masculin ont été héritées des siècle2. Pour lui, « dans les conceptions bourgeoises de la sexualité du 19ième sociétés occidentales, la production de discours chargés (au moins pour un moment déterminé) d'une valeur de vérité est liée aux différents mécanismes et institutions du pouvoi? ». Il décrit en effet comment «les rapports de pouvoir passent matériellement à l'intérieur des corps, sans avoir à être relayés par les représentations des sujets4 ». Le rapport entre stéréotypes de genre et édiction de politiques de mesures, y compris en faveur d'égalité des genres, s'inscrit aussi dans une relation de pouvoir de la société sur les corps et sur les comportements. Mais le mot «stéréotype» recouvre aussi plusieurs significations. Pour certains, les stéréotypes sont un fonctionnement de la psychologie sociale naturel qui permet de structurer le monde dans son environnement. Le mot est ici entendu au sens neutre: « Un stéréotype est l'action par laquelle une personne est associée à une catégorie particulières ». D'autres auteurs mettent par ailleurs en avant les conséquences des stéréotypes et leurs corollaires, les préjudices, visant à orienter les comportements envers certaines catégories de personnes et pouvant conduire à de la discrimination: « Un stéréotype est une croyance exagérée associée à une catégorie ou à un groupe humain. Sa fonction est de rationaliser notre conduite par rapport à cette catégorie de personnes6 ».

I Lorber J. Paradoxes of gender. New Haven, CT: Yale University Press, 1992 p 26 2 Foucault M. Histoire de la sexualité: La volonté de savoir, Paris, Gallimard 1976224 p et Foucault M. Dits et Ecrits IL Paris, Gallimard collection Quarto 1994, 1731 P (pp 136-137) 3 Foucault M. Nouvelles introduction à la volonté de savoir. Francfort, Suhrkamp Verlag, 1977, pp 7-8 4 Foucalt M. Les rapports de pouvoir passent à l'intérieur des corps, Entretien avec L. Finas, La Quinzaine littéraire, n°247, 1-15janvier 1977 pp 4-6 5 Brown R. Prejudice: Its social psychology, Oxford, Blackwell, 1995 6 Allport G.W. The nature of prejudice, Cambridge, MA: Addison-Wesley, 1954

Dans cette seconde définition, c'est l'aspect subjectif et construit qui est mis en évidence, ainsi que ses répercussions sur les comportements sociaux. L'étude réalisée dans le cadre de plusieurs projets européens? s'inscrit dans un contexte social où les rôles traditionnels entre les genres se sont effacés pour une plus grande jluidisation des rôles genrés8 qui a signifié une multiplication des rôles à la fois professionnels et familiaux pour les femmes. Ces changements ont amené des tensions entre idéal et réalité d'une part, et entre les évolutions des modes de vie et la persistance de stéréotypes de genre au niveau des différents acteurs institutionnels d'autre part. Cet article vise à dépeindre comment, en partant de l'analyse d'entretiens et de groupes de discussion sur les questions familiales (avec des parents et des acteurs institutionnels) et en s'appuyant sur les théories générales relatives aux stéréotypes et préjugés, on peut en tirer des conclusions sur le fonctionnement des stéréotypes de genre. L'une des hypothèses sur lesquelles repose cette contribution est en effet que les stéréotypes de genre, à savoir comment les acteurs de la société parlent ou se réfèrent aux femmes et aux hommes, ont des implications dans la manière dont ces questions sont abordées aux niveaux institutionnel, politique et social. En d'autres termes, les stéréotypes culturels et de genre ont des répercussions sur la manière dont le système légal, les lois, les services publics, les institutions sociales mais aussi les parents vont prendre en compte les questions liées au travail, à la promotion des femmes, aux familles et à la conciliation vie privée et vie professionnelle... Comme le note Elizabeth Schneider, le droit et les politiques sociales « n'existent pas en dehors de la culture, mais sont rejlétés dans la conscience collective où ils prennent des formes culturelles différentes et produisent du sens au sein de cette culture. Le droit et les politiques sociales sont faits etfonctionnent à la fois au niveau théorique de leur conceptualisation, et sur le terrain en pratique, seulement en matière de jurisprudence mais dans l'application à des cas individuels9 ». Cet article propose d'apporter quelques clés de réflexion sur la façon dont les stéréotypes de genre imbriqués dans nos sociétés européennes créent des discours culturels que les personnes en position de pouvoir peuvent reprendre pour mettre en place des politiques sociales ou des actions en matière d'égalité des chances entre les hommes et les femmes et en matière de conciliation entre vie privée et vie
? Projet PROM 2006-2008, Project Work Life Balance: 2006-2007 et projet Migrant Women 2005-2006. Ces trois projets sont co-financés par l'Union européenne 8 Camussi E. et Leccardi C. «Stereotypes of working women: The Power of Expectations» in Social Science Information, Vol44 (1) p 115 9 Schneider E. Battered women and feminist law making, New Haven, Yale University Press, 2000 p 8

16

professionnelle. Ce sont ces stéréotypes et ces discours qui agissent aux niveaux macro- et micro-individuels et affectent la manière dont les femmes et les hommes sont pris en compte dans la mise en place de mesures et de dispositifs qui vont affecter leur vie quotidienne.
Le fonctionnement des stéréotypes: analyses théoriques

Les stéréotypes sont souvent abordés sous leurs aspects négatifs lorsqu'ils prennent la forme de préjugés, à savoir lorsqu'ils constituent pour la population des catégories négatives. Pourtant, ils représentent avant tout des éléments nécessaires pour intégrer des distinctions entre les individus. L'individu comme les groupes sociaux dans leur quête d'identité établissent des distinctions entre le « nous» et les « autres », entre «je» et « lui », en attribuant des catégories aux différents groupes d'individus qui se distinguent par des attributs physiques mais aussi par des attributs sociaux. Il existe souvent des antagonismes entre les différents groupes, entre le « nous» et les « autres », le « nous» étant couramment associé à des valeurs positives et « les autres» à des valeurs négatives. Le fonctionnement des stéréotypes prendrait donc la forme de miroirs inverséslO. Par exemple, pendant plusieurs siècles, l'Afrique et ses habitants étaient dépeints par les explorateurs et observateurs de l'époque (y compris par le philosophe Hegel) comme « un monde à l'envers, à savoir un monde où tout est totalement différent de l'Europe de manière répulsivell ». L'Afrique est alors dépeinte comme le continent: des tueries, du cannibalisme et où les enfants sont vendus12. De même, un observateur de la culture japonaise du 16ième siècle avait relevé plus de quatre cents différences entre cette culture et la culture occidentale13. Le moteur de ces antagonismes sémantiques est «le désir d'exprimer de la différence. Ce désir provient de besoins de groupes spécifiques afin de créer de la solidarité interne et d'exclure les autres comme anti-groupes, détenteurs d'anti-langages, d'anti-pensées, d'anticultures et d'anti-mondes14 ». Dans le cas des cultures d'autres continents, les antagonismes servaient bien évidemment à asseoir la supériorité et la domination de la culture européenne à une époque de colonisation. Les stéréotypes ont donc une fonction de structuration du monde environnant dans la psychologie des individus (aspect cognitif), mais ils ont aussi des répercussions sur les comportements et actions des groupes (aspect collectif).
10Jahoda G. « Beyond Stereotypes », in Culture and Psychology, Vol 7,2007 pp l8l-l97ici P 192 11Ibidem p 189 12Hegel cité par Jahoda OpCit p 189 13Frois L. Européens et Japonais: Traité sur les contradictions et les difjerences de mœurs, Paris, Chandeigne, 1998 (version originale 1585) 14Hodge R. et Kress G. Social Semiotics. Cambridge, Polity, 1988 p 91 17

Ces catégorisations permettent aux groupes sociaux de reconnaître une diversité ou différence, mais aussi d'affirmer une certaine homogénéité au sein de leur groupe. La diversité est en effet nécessaire aux êtres humains pour se construire: «Là où la différence fait défaut, c'est la violence qui menacel5 ». Dans la construction des stéréotypes, la part de l'imaginaire est prépondérante. La sociologie et la psychologie sociale permettent d'expliquer le rôle et la fonction de l'imaginaire dans les sociétés et d'analyser en partie la formation des stéréotypes et leur évolution. C'est un champ qui dépasse la sociologie et recouvre des notions et conclusions empruntées à l'ethnologie, l'anthropologie, l'analyse culturelle, et même à la psychanalyse. L'étude de l'altérité ou de la représentation de l'autre rejoint l'étude des stéréotypes et des préjugés qui aident à la différenciation entre l'autre et le semblable. Ce qui, à une date donnée, apparaît ambivalent ou paradoxal, entraîne en effet des changements de représentations qui peuvent aboutir à la stigmatisation de l'autre. Les stéréotypes ou les préjugés peuvent masquer des réalités différentes sous des simplifications primaires et présenter ces affirmations comme s'il s'agissait de vérités prouvées. Certaines définitions du stéréotype suggèrent en effet qu'un noyau de vérité existerait. Le stéréotype chercherait ainsi à permettre à un groupe social, à partir de discours largement diffusés et acceptés, d'exercer un pouvoir idéologique sur un autre groupe en position de soumission et de dépendance. Les stéréotypes ne sont pas en effet de simples représentations purement symboliques: ils doivent être compris comme des éléments de jeux de pouvoir et de dominationl6. Notre système psychologique est fait pour effectuer des distinctions17. Dans les cas de conflits et rivalités au niveau collectif, des distinctions suivent un processus d'inversion. Le groupe des « autres» est perçu comme l'image inversée de « soi-même », ce qui induit des attitudes et des comportements collectifs caractérisés envers le groupe des « autres »18.Cette ambivalence est aussi perceptible dans les stéréotypes de genre. Enfin, le processus de formation des stéréotypes qui permet de catégoriser les individus (leur attribuer des caractéristiques qui seraient inhérentes à un groupe) revient à exagérer les différences entre les groupes et à minimiser les différences au sein de ces mêmes groupesl9. Ce phénomène se retrouve aussi dans le cas des stéréotypes de genre.

15 Girard R. La violence et le sacré, Paris, Editions Bernard Grasset, 1972, Coll. Pluriel 16Jonas J. et Séhili D. « Le stéréotype de la femme: réécriture ou réactivation» p 279 17 Valsiner 1. «The social consumption of Cannibals» in Culture and Psychology, Vol 5, pp 245-253 18Jahoda G. «Beyond Stereotypes», in Culture and Psychology, Vo17, 2007, pp 194-195 19 Fiske S.T. et Taylor S.E. Social cognition, New York, Random House 1984

18

L'émergence

du genre parmi les stéréotypes

En faisant une distinction entre le «sexe» comme construction biologique et le genre comme construction sociale dont la formation dépend d'une multitude de messages et d'influences, il est essentiel de se référer à différents types de masculinités et de féminités dans les cultures européennes actuelles et de savoir comment ces constructions influencent et sont influencées par les notions telles que la hiérarchie, le pouvoir et la domination. Les stéréotypes de genre reposent sur la mise en place d'antagonismes attribués quasi automatiquement au groupe des hommes et au groupe des femmes. Ces stéréotypes peuvent être négatifs ou positifs et impliquer également des attitudes positives ou négatives à l'égard de ces groupes. Ces traits attribués à l'un et l'autre genre reposent sur des dichotomies, des antagonismes, des oppositions. .. A titre d'exemple, on peut relever les traits adjectifs souvent cités dans la littérature concernant les stéréotypes positifs et négatifs liés aux deux sexes: Exemples de stéréotypes2o : Masculins positifs: confiant, sûr de lui, courageux, aventureux, rationnel, analytique, fort, compétent, responsable, ambitieux. Masculins négatifs: agressif, impatient, arrogant, égoïste, autoritaire. Féminins positifs: patiente, douce, aimante, affectueuse, intuitive, imaginative, sentimentale. Féminins négatifs: inconstante, vulnérable, docile, soumlse, émotionnelle. «En général, les hommes sont considérés comme possédant des caractéristiques telles que l'indépendance, la corifiance en soi, l'agressivité qui suggèrent l'accomplissement et la réalisation professionnelles. A l'inverse, les femmes sont considérées comme possédant des traits tels que la gentillesse, la compréhension et la chaleur humaine qui impliquent une orientation vers les autres21. » Ainsi, les traits masculins stéréotypés sont davantage assimilés aux qualités de prestige, d'indépendance, de confiance en soi et de responsabilité, et les traits féminins à l'affectif, la

20 Ces exemples sont tirés de l'article Williams lE. et Best D.L. « Sex stereotypes and Trait Favorability on the Adjective Check List », in Educational and Psychological Measurement, n037, 1977 pp 101-110 ici p 108 21 Ruble T., Cohen R. et Ruble D.N. « Sex stereotypes: Occupational Barriers for Women» inAmerican Behavioral Scientist, n027, 1984 pp 339-355 ici p 341 19

communication, les sentiments. D'après certaines études22, les qualités d'intelligence, de confiance en soi et de responsabilité sont reliées dans la conscience collective au prestige et à un statut social élevé, ce qui expliquerait que les hommes occupent l'essentiel des positions hiérarchiques alors que les femmes ont des fonctions professionnelles associées aux soins des autres (postes médicaux), aux relations sociales (presse, relations publiques, réceptionnistes) et à l'éducation des enfants. Ces différences de qualités et traits attribués à l'un et l'autre genre sont susceptibles d'expliquer les différences qui subsistent entre les femmes et les hommes malgré la jluidisation des rôles entre des métiers et filières à forte majorité féminine et des métiers ou filières à forte majorité masculine. Le maintien de stéréotypes permet aussi d'éclairer la persistance de fortes disparités entre les genres dans les milieux tels que la politique, ou les conseils d'administration d'entreprises dans l'Union européenne où les femmes ne représentent encore que Il % des effectifs23. En 1992, Carol Travis propose l'intégration des aspects liés au genre au sein d'un ensemble plus vaste constitué par la culture. La culture européenne et occidentale, comme d'autres sociétés, propose le masculin comme norme de référence et comme catégorie générique. Il est possible de mettre en relation cette intersection entre la culture et le langage - dans lequel le masculin est aussi considéré comme la catégorie de base, la norme de référence, le genre qui l'emporte sur l'autre lorsqu'il y a un pluriel mixte24. Les antagonismes et les oppositions entre les qualités attribuées au féminin ou au masculin ont pour fonction non pas de marquer un conflit ou une hostilité, mais de marquer une distance entre les deux groupes25. En effet, les stéréotypes de genre positifs et négatifs entre les deux sexes ne sont pas reliés à des attitudes spécifiques qui pourraient expliquer un contexte de domination ou de discrimination. Comme le montrent certaines études, des stéréotypes négatifs associés à un genre (par exemple au féminin) n'entrament pas forcément des attitudes négatives au niveau social26. Par exemple, les traits féminins associés à la docilité, à la soumission mais aussi aux valeurs communicationnelles et sociales entraîneraient parfois plus d'attitudes favorables dans un contexte d'embauche. Ceci serait notable en particulier pour l'emploi à des postes dits sociaux (ressources humaines, mais aussi secrétariat, réception.. .). Ainsi, l'association du masculin au pouvoir et au privilège n'est pas forcément synonyme d'attitudes favorables
22More D.M, Suchner R.W. « Occupational Situs, Prestige, and Stereotypes» in Sociology of work and occupations, Vo13, n02 1976 pp 169-185 23Journal Métro, Bruxelles du 26 Mars 2008 24Travis C. The mismeasure ofwoman, New York, edition Simon &Schuster, 1992 25Jahoda G. « Beyond Stereotypes», in Culture and Psychology, Vo17, 2007 pp 181-197ici p 192 26Eagly A. et Mladinic A. « Gender Stereotypes and Attitudes Toward Women and Men» in Personality and Social Psychology Bulletin, N° 15, 1989 pp 545-558 20

dans certains contextes sociaux, y compris dans des situations d'embauche pour certaines catégories de professions. Ainsi, certains observateurs se réfèrent à ce que l'on pourrait appeler des « catégories compassionnelles » : les femmes, les enfants, les pauvres, les immigrés, où la faiblesse supposée ferait ressortir des attributs positifs (<< sont de bonnes personnes»). Cette ce ambivalence est extrêmement perceptible dans le cas des catégories de genre. La création de catégories qui reposent sur le genre appartient aux données culturelles façonnées par l'environnement social. En ce sens, la création d'une identité de genre appartient aussi à la formation de l'identité de l'individu dès le plus jeune âge. Dès lors, les représentations sociales liées au genre se situent à l'intersection entre des catégories sociales et culturelles qui proposent une certaine vision de chaque genre, et des interprétations personnelles plus créatives, ce qui renforce la pluri-polarité des masculinités et des féminités qui sont des représentations plurielles et qui évoluent constamment avec la société. «Une création personnelle, individuelle, émotionnelle voire même imaginaire parmi les catégories culturelles crée une identité de genre pour chaque individu. Chaque conception du genre est une création personnelle et il y a donc plusieurs masculinités et féminitéi7. » Les identités de genre sont plus complexes que les stéréotypes de genre, qui sont des représentations culturelles et sociales. Les théories liées à la psychologie et à la psychanalyse notamment tendent à mettre en évidence que l'identité masculine dans le développement de la personne de sexe masculin passe par le rejet de la féminité, et que cette identité se forme lorsque l'individu masculin se définit comme plus fort, plus en contrôle, voire plus agressif et plus violent28. Mais il convient encore de s'interroger sur les relations et les interrelations qu'entretient la formation de l'identité. «Dans quelle mesure le genre s'inscrit-il dans la formation de l'identité, dans la cohérence interne de l'individu, et en réalité dans l'identité du self et de la personne? Dans quelle mesure l'identité est-elle une norme sociale ou un héritage de l'expérience? Comment la formation de l'identité de genre en afJecte-t-elle les définitions culturelles? En d'autres termes, la « cohérence et la « continuité-» de la personne ne sont pas des éléments de la personnalité mais plutôt des normes sociales et culturelles intégrées. En ce sens l'identité est assurée par des concepts stabilisants tels que le sexe, le genre, l'orientation sexuelle. En conséquence, la notion même de personne peut être remise en cause par l'émergence dans une culture de personnes qui ne se conforment pas aux catégories de genre culturellement

27 Chodorow N. The power of jèelings: Personal meaning in psychoanalysis, gender and culture, New Haven, CT, Yale University Press, 1999 pp 69-70 28 Butler J Gender Trouble: Feminism and the subversion of identity. Boston, Routledge, Kegan Paul, 1999.

21

reconnaissables ou qui apparaissent en dehors de la norme29.» (Par exemple les femmes violentes, les hommes au foyer ou les homosexuel(1e)s) La conviction que les hommes et les femmes sont faits pour vivre dans des sphères séparées et de statut inégal est liée à une autre croyance, tout aussi largement répandue, selon laquelle les hommes et les femmes auraient des traits de personnalité, des compétences et des comportements différents. L'affirmation de l'existence de différences naturelles entre les sexes, qui a succédé à l'affirmation de l'infériorité des femmes, est une construction sociale relativement récente. Elle a fait - et fait encore -l'objet de nombreux débats, aussi bien dans les milieux académiques que dans les conversations quotidiennes. À I'heure actuelle, les oppositions entre les partisans de l'égalité dans la ressemblance et ceux de l'égalité dans la différence continuent à refléter des motivations différentes qui renvoient inéluctablement à des façons distinctes de concevoir les relations entre les genres. L'affirmation de stéréotypes de genre est de plus complémentaire d'une vision très homogénéisante des genres qui revient à nier les possibles différences qui existent entre les femmes elles-mêmes ou entre les hommes eux-mêmes à moins de faire intervenir de nouvelles catégories telles que l'origine, la nationalité etc. En ce sens, les stéréotypes présentent une fonction normative en stigmatisant les déviances qui pourraient exister dans les comportements d 'hommes ou de femmes qui ne correspondraient pas au stéréotype dominaneo. D'après d'autres recherches31, ce phénomène de «déviance face à la norme» serait davantage présent dans la catégorie Hommes que dans la catégorie Femmes et il serait plus facilement accepté qu'une femme exerce un métier traditionnellement masculin que l'inverseà savoir qu'un homme exerce un métier devenu majoritairement féminin (secrétaire, femme de ménage, et même instituteur).
Les femmes, la violence et la domination

Se référer dans les cultures collectives à des stéréotypes de genre (négatifs ou positifs) revient à stigmatiser les personnes appartenant à un groupe mais ne remplissant pas les stéréotypes. Ainsi, Paula Ruth Gilbert montre que les femmes violentes apparaissent comme anormales, folles, déviantes ou masculines parce qu'elles ne correspondent pas au stéréotype culturel social prédominant sur les femmes (en particulier pas au stéréotype
29

30 Burgess D. et Borgida E. «Who Women Are, Who Women should be Descriptive and Prescriptive Gender Stéréotyping in Sex Discrimination» in Psychology, Public Policy and Law, N°S vol 3 pp 665-692 31Diekman A. et Eagly A.H. «Stereotypes as Dynamic Constructs: Women and Men of the Past, Present and Future », in Society for Personality and Social Psychology, 2000 pp 11711188

Ibidem

p 23

22

qui concerne les femmes blanches, européennes )32. Comme le met en évidence Anne Campbell, bien que la violence et l'agression soient communément caractérisées comme des traits féminins, la violence féminine lorsqu'elle est représentée au niveau culturel est davantage associée à un non contrôle des émotions (donc à une réaction intérieure) qu'à une réaction extérieure33 : «Les deux genres exprimeraient un lien entre l'agression et le contrôle, mais pour les femmes l'agression est vue comme une défaillance du contrôle de soi, alors que pour les hommes l'agression représente la tentative d'imposition de son contrôle sur les autres. Pour les femmes l'agression est un échec dans le contrôle des forces de leurs propres émotions d'effroi, alors que pour les hommes il s'agit d'un moyen d'assurer leur autorité sur les forces effroyables en provenance de l' extérieur34 ». Il existerait dans le langage courant, notamment en anglais et en français, une distinction entre prendre le contrôle, qui serait un élément masculin, et perdre le contrôle, qui relèverait davantage du féminin (en anglais on retrouve cet antagonisme dans les expressions « to take control» et « to lose control »). La violence tournée vers l'extérieur serait donc davantage une représentation de la violence masculine que de la violence féminine. A l'inverse, la violence féminine s'apparenterait davantage à ce que Sigmund Freud nomme l'hystérie (mot qui par ailleurs provient dans son étymologie du mot utérus). Pour les femmes la menace provient donc de l'intérieur, alors que pour les hommes elle viendrait de l'extérieur. L'agression pour les femmes servirait à relâcher une tension interne, alors que les hommes pourraient retirer d'une possible agression un sentiment de supériorité, d'estime et de confiance en soi et même des bénéfices sociaux en terme de capital social. Les différentes représentations sociales sur le genre, la violence et la domination ont donc des répercussions au niveau social. Cependant, ces représentations sociales ont aussi des répercussions sur la psychologie de l'individu et sur son comportement individuel puisqu'une femme réagira davantage par un sentiment de honte après un moment d'énervement ou d'agression, alors qu'il serait plus accepté socialement qu'un homme en retire du prestige ou de la satisfaction35. Les représentations relatives au genre sont aussi incarnées par les histoires, mythes et légendes, la littérature et le cinéma: des hommes forts protègent des femmes faibles qui ont besoin de soutien36. Ces représentations posent cependant des problèmes lorsque dans une famille c'est le mari qui est chômeur, en dépression ou en difficulté. C'est cette même idée de
32 Gilbert P. R. «Discourses of Female Violence and Societal Gender Stereotypes », in revue Violence against women, Vo18, nOli, Novembre 2002 pp 1271-1300 33Campbell A. Men, women and agression, New York, Basic Books, 1993 34Ibidem p 1 3SIbidem pp 7-8 36 Gilbert P. R. «Discourses of Female Violence and Societal Gender Stereotypes », in revue Violence against women, Vol 8, n° Il, Novembre 2002 pp 1277 23

domination et de contrôle que propose Whitmer37, qui reprend l'idée «d'absence d'être» de René Girard38 pour expliquer que le héros masculin tel que représenté dans l'imaginaire collectif intemalise la violence pour prouver sa masculinité. Le héros nie son droit d'être humain, de faire confiance, d'être digne de confiance et de dépendre des autres39. Enfin, il n'est pas forcément étonnant de constater un certain maintien des stéréotypes dans un contexte général de jluidisation des genres. Ce maintien peut en effet s'expliquer par la volonté des individus de maintenir des barrières de différenciation, mais aussi par la possible confusion des identités et le fait que le masculin tel qu'il est encore perçu par certains groupes se sente menacé par une possible confusion des identités de genre40.C'est en quelque sorte une hypothèse de repli sur soi, ou de renversement des tendances dans un contexte donné, qui explique aussi qu'il ne faudrait pas concevoir la situation actuelle comme un aboutissement des identités, mais davantage comme un contexte social donné dont les paramètres liés aux genres peuvent évoluer au cours du temps. La question de la résistance aux représentations reprend l'idée développée dans certaines études41 selon lesquelles les stéréotypes sont activés davantage lorsque l'image de soi comme groupe ou comme individu est menacée. «L'activation de stéréotypes négatift à des groupes particuliers vient alors restaurer l'image de soi qui était
menacée42. »

Les hommes comme catégorie

Les hommes sont rarement identifiés comme un groupe cible et encore moins comme une population vulnérable. Pour Christine Castelain Meunier, l'étude des hommes est longtemps restée un tabou43. Et pourtant, ils sont conftontés dans de nombreux pays à des changements qui les remettent en question et leur font perdre leurs repères. Plusieurs facteurs liés à la paupérisation, à l'émancipation des femmes ou à des crises économiques remettent en cause leur rôle traditionnel de soutien économique de la famille. Dans la mesure où le masculin reste la catégorie universelle, les hommes ne sont identifiés que très rarement en tant que « groupe cible» des pouvoirs publics, et leurs besoins ne sont généralement pas identifiés. La
37Whitmer B. The violent mythos, Albany, State University of New York Press, 1997 p 147 38Girard R. La violence et le sacré, Paris, Editions Bernard Grasset, 1972, Coll. Pluriel 39Whitmer B. The violent mythos, Albany, State University of New York Press, 1997 40Blondin R. «Le guerrier désanné : vers une nouvelle masculinité », édition Boréal, Québec 1994 41 Spencer S.J., Fein S., Wolfe C.W., Fong C., Dunn M. «Automatic Activation of Stereotypes: The Role of Self Image Threat» in Personality and Social Psychology Bulletin. Vol24 n011 Novembre 1998, pp 1139-1152
42

43 Castelain Meunier C. «La question du genre et les différentes masculinités» in Gaborit P. Les hommes entre travail etfamille, l'Hannattan 2007 pp 51-77 24

Ibidem

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problématique des hommes est donc très largement absente des programmes visant à dépasser les conséquences des crises socio-économiques. Des études réalisées par l'association ENDA en Colombie montrent que, dans un contexte de crise économique et de changements des rôles genrés, la réaction des hommes peut être très différente44. Cette association travaille en effet dans les quartiers populaires de Colombie. Partant du constat que la catégorie des femmes chefs de famille s'accroissait très rapidement et recouvrait des réalités très différentes (veuves, célibataires, femmes dont le mari n'assure plus ou mal la subsistance familiale), l'association a tenté d'étudier quelles étaient l'implication et les réactions des pères. Il ressort clairement de leur étude que certains hommes ont du mal à s'adapter aux nouveaux modes de vie et à accepter la nouvelle répartition des responsabilités hommes/femmes. L'expression de leurs résistances peut alors être très diversifiée. Elle peut aller de la passivité la plus complète - les femmes considérant leur conjoint comme une personne à charge au même titre que leur(s) enfantes) - jusqu'à l'exercice de violences. Certains hommes choisissent aussi d'abandonner leur foyer et toute responsabilité familiale. Le cas colombien est assez frappant puisque le pays cumule une histoire faite de violences et d'autoritarismes qui ont rendu pour ces pères le dépassement de leurs difficultés professionnelles et économiques difficile. Cette question des pères qui évoluent entre résistances et changements dans une répartition des rôles de plus en plus fluide est largement abordée dans la littérature en Europe45.

Les stéréotypes

de genre auprès de différents acteurs de la société

C'est l'utilisation des stéréotypes de genre au niveau institutionnel qui s'avère intéressante dans la compréhension des rapports sociaux et des rapports de genre. En effet, la création de catégories sociales représentées comme homogènes telles que «les hommes », «les femmes », mais aussi « les homosexuels », vise à créer de la fabrique sociale et de la production de normes sur les comportements et sur les corps. Or l'inadéquation de certaines mesures en matière de législation sur la production genrée, à savoir le fait de produire des lois en faveur des femmes ou des politiques familiales destinées aux femmes, pourrait s'expliquer par une certaine anxiété sociale sur le rôle des femmes et l'abandon de leurs rôles traditionnels, ainsi que par
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ENDA America Latina: Féminisation de la pauvreté et recul de la paternité en Colombie cité par Delacroix S. Floury D. Au-delà de toutes les violences, Fondation de France, Paris éditions la Dispute, 2004 p 36 45 Connwell, R.W. « Masculinities », second édition, university of California Press, Los Angeles, 2005 (paperback 1999); Gaborit P. (Dir) Les hommes entre travail et famille, L'Hannattan 2007

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la maintenance d'une polarité de genre peu flexible au niveau culturel46. Les secteurs comme l'emploi ou l'éducation, mais aussi les politiques sociales sont directement concernés par l'existence de stéréotypes favorables et défavorables attribués à l'un et l'autre genre. Dans les politiques et mesures publiques notamment, les stéréotypes selon lesquels l'homme doit être le principal pourvoyeur de fonds et les femmes doivent se réaliser entièrement dans la maternité sont des traits persistants47. Les études mentionnées présentent un contexte social où les rôles traditionnels se sont effacés pour une plus grande jluidisation des rôles genrés48, c'est-à-dire une multiplication des rôles à la fois professionnels et familiaux pour les femmes. Ces changements ont amené des tensions entre idéal et réalité d'une part, et entre les évolutions des modes de vie et la persistance de stéréotypes de genre d'autre part. Cette ambivalence et ces conflits s'expliquent par les réticences à voir s'effacer les différences entre les genres. Ainsi, face à cette fluidisation des rôles, certains auteurs affirment que les stéréotypes de genre agissent comme des barrières en réaction à l'incertitude sur les rôles sociaux des femmes et des hommes. Les stéréotypes auraient dans ce cas pour fonction de simplifier la réalité de manière à mieux la maîtriser49. D'autres études à l'inverse tendraient à montrer que les stéréotypes s'adaptent aux changements sociaux et que ceux concernant les femmes ont aussi évolué vers une plus grande jluidisation des genres. Les rôles attendus des femmes ayant changé rapidement, il serait de plus en plus accepté que des femmes puissent revêtir des qualités masculines, alors que les rôles des hommes ayant changé moins rapidement, il serait moins accepté qu'ils développent des caractéristiques traditionnellement considérées comme féminines50. Dans le cadre des différents projets sur le genre co-fmancés par l'Union européenne, nous avons réalisé des entretiens dans différents pays européens sur les questions relatives à la conciliation entre vie privée et vie professionnelles et sur les questions de genre. Des entretiens ont ainsi été réalisés avec des associations, des employeurs, des pères et des mères en 2006 et en 2007 à la fois en Suède (ville de Hasselby-Vallingby près de Stockholm), en Espagne (villes de Sabadell et de Figueres en Catalogne), à Bruxelles (Belgique) et dans la ville de Harlow au Royaume-Uni. Les entretiens étaient principalement des entretiens qualitatifs (environ une
46 Kramer L. After the lovedeath: Sexual violence and the making of culture, Berkeley, University of California Press, 1997 47 Camussi E. et Leccardi C. « Stereotypes of working women: The Power of Expectations » in Social Science Information, Vol44 (I) pp 113-140 et Gaborit P. (Dir) Les Hommes entre Travail et Famille, l'Hannattan 2007 48Camussi E. et Leccardi C. OpCit plIS 50 Diekman A. et Eagly A.H. « Stereotypes as Dynamic Constructs: Women and Men of the Past, Present and Future », in Society for Personality and Social Psychology, 2000 pp 11711188
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douzaine personnes par série) et ont été suivis de forums d'échanges et de confrontations. Pour cet article sont repris principalement les résultats des entretiens et forums qui se sont déroulés à Bruxelles avec des associations et avec des parents (dans des groupes séparés d'une douzaine de personnes pour les pères et pour les mères). Les associations représentaient la diversité de la vie associative de la Région de Bruxelles, et les parents étaient aussi sélectionnés pour refléter une diversité de points de vue et d'origines. Au total, plus de quarante personnes ont été interrogées. L'analyse n'est pas exhaustive mais confronte différents points de vue afin d'illustrer l'émergence de stéréotypes. Les résultats des forums et entretiens organisés dans les autres pays partenaires, notamment en Espagne (Catalogne), sont parfois repris à titre comparatif pour illustrer la réflexion.

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Le retour des discours biologistes

Pendant longtemps, le corps médical a cherché à comprendre et canaliser les corps, et il a tenté de trouver des vérités sur leurs fonctionnements ainsi que sur la sexualité. Ce faisant les différents pouvoirs médicaux, juridiques et politiques en sont venus à produire des normes sociales51. Par ailleurs, de nombreuses interprétations biologistes sont venues étayer au cours du 19ième siècle les différences entre les genres et les races. Chaque époque cherche ainsi à légitimer les inégalités sociales à partir de la science qui a cours à ce moment-là. Or on assiste toujours, dans les domaines liés à la maternité, à une production de savoirs et donc de normes qui viennent influencer les comportements de genre52. Les entretiens menés en Belgique auprès des associations et organisations en charge des femmes et des familles révèlent aussi un retour des arguments biologistes au sein des différents courants sociaux (y compris progressistes) pour justifier la répartition des rôles entre les hommes et les femmes. Cette argumentation concerne notamment la répartition des tâches au sein du couple, mais aussi les fonctions parentales. Elle a aussi des répercussions sociales en alimentant certains stéréotypes, à savoir ceux qui nous avions décrits antérieurement sur les mères qui seraient plus aimantes et les hommes davantage enclins à travailler de manière innée. « Si l'on ne prend pas en compte ces différences on se base sur le modèle de l'homme. Le clonage a enlevé à la femme sa féminité, c'est-à-dire la maternité. Le fait d'avoir enfantéfait une différence (...). » (Entretien avec l'association numéro 2, Bruxelles, 21/05/2007)« Entre les hommes et lesfemmes les approchesne sontpas les mêmes, tout comme la notion de propreté n'est pas la même. » (Entretien avec une
51 Foucault M. Les rapports de pouvoir passent à l'intérieur des corps, Entretien avec L. Finas, La Quinzaine littéraire, n0247, 1-15 janvier 1977 pp 4-6 et Foucault M. Histoire de la sexualité: La volontéde savoir,Paris, Gallimard 1976224 P 52Badinter E. Fausse Route Paris, Odile Jacob, 2003 27

institutrice, Bruxelles, mai 2007) Ce courant qui défend les droits des femmes tout en mettant en avant leurs différences naturelles est aussi appelé le courant essentialiste53.
« Le souci, la peur pour les enfants c'est forcément féminin. C'est comme dans la nature avec les poussins. (...) Moi par exemple en tant que femme, je ne suis bien que quand je donne, mais pour les mecs c'est différent. (Entretien avec une institutrice, Bruxelles, mai 2007).

La tendance qui viserait pour les femmes à nier l'existence de différences intra-genre serait, pour certains auteurs, révélateur de l'existence d'une barrière visant à préserver les équilibres du pouvoir entre les sexes54. Cette tendance s'exprimerait notamment dans les milieux professionnels où l'existence d'une certaine « misogynie féminine55 » empêcherait l'évolution de femmes au sein des hiérarchies, préservant ainsi les équilibres traditionnels.
Les discours qui invoquent des différences biologistes existent aussi chez les parents: «C'est génétique à la base, c'est humain. Dans la plupart des cas l'enfant est voulu donc on sait à l'avance le dessin que cela va donner (...). Un père doit rester un père et une mère doit rester une mère, mais ilfaut s'entraider et se mettre d'accord à l'avance sinon la mère souffre. » (Entretien numéro 1, père chauffeur, Bruxelles, 29/06/2007)

Ces points touchent l'intégration des femmes sur le marché du travail, tel que cela a été montré dans des études précédentes en Grande Bretagne56. La différence de salaire en fonction du sexe est un encouragement pour les femmes à quitter leur travail et à devenir le principal donneur de soins. Mais en dehors de la dynamique du marché du travail, l'évolution des rôles genrés n'a toujours pas été acceptée entièrement au niveau social. Par exemple, un père a déclaré: «La mère doit être affectueuse,aimante...mais elle a cessé d'être une mère, elle a pris le rôle du père, la mère est entre les deux rôles. » (Homme marié, deux enfants, Figueres, 14/06/2007)

53 F. Lorenzi-Cioldi et F. Buschini «Avec nous, mais pas parmi vous: un paradoxe de la discrimination positive», Institut pour l'égalité des hommes et des femmes, Les hommes et l'égalité, Bruxelles 2006 54 Camussi E. et Leccardi C. «Stereotypes of working women: The Power of Expectations » in Social Science Information, Vol44 (1) p 117 55Mavin S. et Bryan P. «Women's Place in Organizations: The Role of Female Misogyny» cité par Camussi E. et Leccardi C. OpCit p 119 S6 Forrest S. « Les expériences de pères d'une Ville nouvelle au Royaume-Uni» in Gaborit P. Les hommes entre travail etfamille, Paris, L'Harmattan, 2006 pp 213-237 28

Cette déclaration met notamment en évidence que l'existence de parcours différents ou qui ne correspondent pas aux stéréotypes les plus généralisés pour l'un ou l'autre genre, fait apparaître certains hommes ou femmes comme socialement déviants ou anormaux. L'impression donnée par des femmes qui ne choisiraient pas la maternité par exemple est qu'elles se masculinisent. Ceci mettrait en exergue l'existence de statuts au sein des groupes. Au même moment, le père identifie de façon négative le rôle de la mère comme facteur qui influence les évolutions sociales qu'il perçoit, à savoir: le manque d'éducation des enfants ou l'augmentation des cas de divorce. Ceci renforce aussi l'hypothèse développée par E. Camussi et C. Leccardi57 selon laquelle la persistance de discriminations a une raison descriptive et une raison normative. La raison descriptive s'appliquerait lorsque des femmes sont discriminées à l'emploi parce qu'elles donnent l'impression de par leur genre qu'elles n'ont pas les qualités requises. La raison normative relèverait davantage d'un mécanisme selon lequel, par des choix de comportement différents, des femmes trahiraient des croyances collectives selon lesquelles elles doivent détenir certaines qualités qu'elles devraient posséder par nature (la douceur, l'instinct maternel. ..).
Un autre père se réfère aux différences biologiques ou aux caractères différents entre les hommes et les femmes pour justifier les différences de travail dans le contexte domestique et familial. «Il existe un facteur de genre: il y a des choses que je tolère et il y a des choses qu'elle ne tolère pas car un homme est différent d'une femme. » 58 Un point qui ressort des données et des débats est la répétition des rôles familiaux traditionnels dans la distribution des tâches ménagères entre les fils et les filles. Un homme a déclaré que ses fils et ses filles n'apprenaient pas les tâches ménagères de la même façon car les garçons auraient plus de difficultés que les filles à assumer les tâches ménagères du fait de traits « biologiques» spécifiques. Ce discours et cette perception reviennent au cours de plusieurs entretiens. Certains se réfèrent ainsi à leurs propres expériences: « Je perçois cela comme une question de génétique et de traditions. Depuis l'époque de Jésus Christ, les femmes se sont occupées du foyer et les hommes du travail. Mais il doit se produire un changement dans la génération de nos erifants... Il y aura un changement lorsqu'ils se marieront; et ils partageront les tâches correctement. Le changement est déjà en cours. Dans de nombreuses familles, ce n'est pas l 'homme qui est le soutien de famille et c'est lui qui fait le travail de la femme. Le changement a commencé; beaucoup d'entreprises préfèrent engager des femmes. » (Père interrogé à Figueres, 08/06/2007)
57 Camussi E. et Leccardi C. « Stereotypes ofworking women: The Power of Expectations» in Social Science Information, Vol44 (1) P 123 58Homme interrogé à Figueres le 08/06/2007 29

Les hommes justifient ici une participation plus faible aux tâches ménagères par différents arguments et en soulignant l'avancée importante qui a été faite par rapport à la génération de leurs parents. Les trois principaux facteurs cités sont: les schémas sexués hérités, le manque de formation des hommes de cette génération et le manque de temps parce que les hommes travaillent plus que les femmes.

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Les stéréotypes parmi les associations

Parmi les associations en charge des femmes, des familles, des hommes et des questions de genre, la question des stéréotypes n'est pas entièrement absente, et est elle-même sujet de débats au sein des associations comme le démontre le dialogue ci-dessous lors d'un forum organisé à Bruxelles le 20 juin 2007: «On investit l'argent public dans les activités sportives pour les garçons parce que les filles impliquent moins de problèmes sociaux.» (Représentanted'une association,Bruxelles,2007)
« Affirmer que « les garçons sont violents» et « les filles sont sages» est déjà une construction, une discrimination. Au lieu d'attribuer des étiquettes, il faudrait plutôt se demander quelle éducation en est la cause, sinon ce sont des lectures simplistes, cela ne marche pas. )) (Représentante d'une autre association, Bruxelles, 2007) Des associations plus conservatrices affIrment par ailleurs leur peur de voir les femmes devenir « clonées sur les hommes )). Cela reprend donc l'idée que le travail, la carrière sont associés à l'homme et que la famille, les enfants, le foyer sont associés à la femme: «La libération de la femme ne va pas sans liberté, mais aujourd'hui cette fameuse liberté on ne l'a plus. Cette émancipation est arrivée du jour au lendemain. On a voulu que toutes les femmes rentrent, puissent étudier, profiter de la contraception. Tout ce féminisme nous a apporté énormément de choses formidables; puis il faut s'arrêter pour faire un bilan car on s'est clonés sur l'homme. (...) A force de vouloir cette identité clonée sur l'homme on perd notre identité, avec une énorme perte pour les femmes et une énorme perte pour les hommes. )) (Association numéro 2, Bruxelles, 2007)

L'idée est aussi répandue que les femmes qui travaillent sacrifient leur vie familiale au détriment de leurs enfants, et perdraient ainsi une partie de leur fonction de mère et leur féminité: «Ou on travaille au détriment des enfants, ou on sacrifie son boulot pour son enfant, mais on ne peut pas faire les deux. (...) En plus, les mères qui travaillent reviennent crevées et n'ont pas d'énergie pour les enfants...il ny a plus de complicité (...). )) (Entretien avec une institutrice,Bruxelles,30/05/2007) Enfin, les stéréotypes sur les femmes migrantes sont aussi largement présents dans les discours des associations qui s'occupent de femmes en situation de précarité sociale. Ainsi, ces femmes migrantes peuvent parfois 30

apparaître dans le discours des associations qui leur viennent en aide comme de véritables personnes à prendre en charge - voire comme des enfants. Ces stéréotypes apparaissent lorsque les personnes travaillant dans l'associatif décrivent le but et les activités de leur association: «Il y a beaucoup d'absentéisme chez nous à cause des contraintes familiales qui prennent le dessus. (...) C'est aussi difficile d'organiser des sorties culturelles pour élargir son horizon.. .les encourager à prendre les transports en commun seules... Il y a aussi la question de l'alphabétisation, lefait d'apprendre à tenir un crayon... Le rapport à la citoyenneté, il faut une éducation permanente. Il faut outiller, tisser du lien, développer l'esprit critique. Il faut ancrer cela dans les soucis quotidiens sur les pensions alimentaires...proposer du bien être de la santé, et même de l'écologie. La clé de l'autonomie c'est la langue, les démarches administratives, et éviter que le fils ou le mari ne décident pour elles. (...) C'est génial quand on entend des témoignages comme: « Cela m 'a permis de m'ouvrir, j'étais en cage! ». (Entretien avec une association d'accueil, Bruxelles, 22/01/2007, entretien numéro 1) Comme l'écrit Sylvie Célerier, un certain stéréotype de la femme pauvre serait de même véhiculé par les services sociaux (ici en France) travaillant avec les personnes sans domicile fixe: «D'une part, les femmes vivraient et ressentiraient la pauvreté d'une façon bien plus cruelle que les hommes, avec des conséquences autrement plus ravageuses. L'absence d'un « chez soi» où « on fait sa popote» et l'impossibilité de satisfaire aux «exigences de leur féminité» conduiraient à des souffrances spécifiques et profondes qui les déséquilibreraient psychiquement. Elles sont décrites comme schizophrènes, paranoïaques ou mythomanes - autrement dit aliénées au premier sens du terme - bien plus fréquemment que les hommes59. »

On voit donc parmi les associations se développer des discours stéréotypés sur les genres, alors que les personnes travaillant dans ces organisations sont des personnes sensibilisées aux questions de genre de par leurs activités professionnelles. Comme parmi les pères et les mères interrogés, on voit aussi apparaître une tendance à ignorer les différences au sein des groupes genrés et à accepter qu'il existe des différences intra-genre (par exemple entre femmes).

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Parmi les parents

Bien que l'essentiel des parents ait volontairement ou involontairement évité de faire appel aux clichés, on retrouve pourtant un certain appel aux stéréotypes chez les pères lorsque ceux-ci affIrment avoir connu des difficultés dans leur couple et dans leur famille. On retrouve alors une certaine méfiance envers les femmes décrites comme ambivalentes, à la fois manipulatrices et inconstantes: « Cela fait une trentaine d'années qu'on nous bassine avec le mouvement de libération des femmes, lesjeunes avaient développé
59 Célener S. «La pratique de genre» in Gabont P. Genre, Temps Sociaux et Parentés, L'Hannattan 2008.

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une certaine culpabilité par rapport à cela. C'est peut être vrai que nos grandspères ne s'occupaient pas assez des enfants et qu'il y a eu des exagérations, mais on a voulu essayer d'utiliser ces changements dans la société sous prétexte que les femmes ont remarqué les problèmes posés par les enfants lorsqu'on veut travailler. Et elles nous ont mis les enfants sur le dos. Pour quelles raisons? Si vous voulez travailler à plein temps il est préférable de ne pas avoir des enfants. Je connais un couple où les deux ont une carrière professionnelle mais c'est vraiment une exception. (...) Moi je conseille très fortement à mon fils d'être égoïste et de faire très attention avec les femmes. Il te faut un bon travail et lorsqu'une femme te parle d'enfants, tu t'habilles et tu pars. Il y a beaucoup d'hommes qui sont manipulés, et les attentes des femmes sont parfois très contradictoires: une femme va vous dire qu'elle souhaite avoir un mari qui soit un bon père, mais elle va quand même vouloir que vous fassiez une bonne carrière et que vous rameniez de l'argent, que vous rénoviez la maison, que vous alliez faire les courses. })(Entretien avec un père, Bruxelles, 28/06/2007) Des peurs sont affichées face à une possible «prise du pouvoir» des

femmes: « Le père se sent frustré, il se demande pourquoi j'ai fait des enfants. Je
ne conçois pas ces déséquilibres. Il y aurait la possibilité de faire autrement. Il ne faut pas oublier que les femmes ont une revanche à prendre sur l 'homme, il y a beaucoup de femmes qui veulent le pouvoir. » (Entretien avec un père, Bruxelles, 26/06/2007) La peur d'une perte d'autonomie et d'influence sur les prises de décision dans la famille apparaît dans plusieurs témoignages: « En réalité dans les couples, ce n'est pas le père qui décide. La nouvelle génération, c'est la femme qui décide: on va à la mer... Pendant des siècles, c'est vrai, c'est I 'homme qui a décidé, et il y a encore des tyrans, mais la nouvelle génération c'est carrément l'inverse. J'entends rarement les gens se demander: «Qu'est-ce que tu en penses? » )). (Entretien avec un père, Bruxelles, 18/06/2007) Les femmes qui travaillent et assument une carrière en même temps sont parfois vues par les pères de manière négative: « Les enfants aujourd'hui ne sont pas élevés correctement et les parents sont à blâmer pour ça. Le rôle des pères a changé pour le mieux et celui des mères a changé pour le pire. Elles ne sont plus seulement exclusivement des mères, elles sont maintenant esclaves de leur environnement. Les mères doivent être affectueuses et aimantes, mais elles ont arrêté d'être mères, elles ont pris le rôle des pères et les mères sont bloquées dans un no man 's land entre les deux. » (Entretien avec un père à Figueres, 06/06/2007)

Enfin, parmi les femmes et mères interrogées résident aussi des stéréotypes, mais qui reprennent la vision essentialiste selon laquelle les femmes et les hommes sont naturellement différents. Ainsi, certaines mères pensent que les femmes sont plus aptes à exercer plusieurs activités à la fois que les hommes. «Une femme va pouvoir gérer, quand elle a les enfants, le ménage, la lessive, les courses, le médecin,tandis qu'un homme ne va s'occuper que de l'enfant et de ce qui estprimordial, le reste il va le rattraper la semaine où il n'a
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pas les enfants. Je crois que les femmes savent gérer plusieurs choses en même temps. » (Entretien avec une mère, Bruxelles, 04/05/2007)

Les stéréotypes liés au genre ne sont donc pas l'apanage des institutions politiques, des employeurs ou des décisionnaires au niveau social: ils sont bien intégrés dans les discours au sein de la société et portés par l'ensemble des acteurs sociaux, y compris par les associations progressistes en charge des familles et parmi les parents eux-mêmes. Il existe en effet parmi les parents des discours très forts sur le genre, les différences de rôles et les différences entre les sexes, même si l'essentiel de ces discours reste contradictoire. On voit ici apparaître un glissement et de possibles évolutions, notamment sur les rôles genrés. Mais il est aussi difficile de mettre en évidence l'existence et la fonction des stéréotypes de genre sans faire le lien et la corrélation avec d'autres stéréotypes, par exemple liés à l'origine. Dans le cas des femmes migrantes en particulier, on retrouve le fonctionnement d'un double stéréotype lié à la fois au genre et à l'origine. L'analyse des stéréotypes liés aux femmes migrantes permet donc d'aller plus loin dans la réflexion liée aux stéréotypes de genre et à leur fonctionnement au niveau social.
Le cumul des stéréotypes: les femmes migrantes ou de minorités ethniques

Une étude réalisée par Liane V. Davis et Jan 1. Hagen analyse aux EtatsUnis les stéréotypes qui sont attribués aux femmes qui bénéficient de l'aide sociale et comment ces stéréotypes sont progressivement intemalisés par ces femmes. Selon ces stéréotypes, les femmes bénéficiant de l'aide sociale utiliseraient des stratégies pour tricher et abuser de leurs droits. Elles calculeraient ainsi leur nombre de grossesses pour pouvoir bénéficier d'avantages6o. Au centre de ces stéréotypes repose l'idée que ces femmes sont trop fainéantes et pas assez motivées pour travailler et assumer la charge de leurs enfants. D'après les auteurs de cette étude, ces stéréotypes persisteraient depuis déjà plusieurs décennies. Ces femmes seraient souvent considérées par les milieux sociaux aisés et de classe moyenne américains comme des tricheuses et des parasites et comme étant davantage susceptibles d'avoir d'autres pathologies sociales: familles instables, comportements sexuels déviants61. Les femmes bénéficiant de l'aide sociale auraient - selon plusieurs études réalisées aux Etats-Unis - elles-mêmes intemalisé ces stéréotypes62. Les deux phénomènes qui se produisent sont le phénomène d'extériorisation et celui d'auto-culpabilisation. D'après le
60Davis L.V. et Hagen J.L. « Stereotypes and stigma: What's changed for Welfare Mothers », inAffilia, Vol 11, N°3, Automne 1996 pp 319-337. 61Colesman R.A. et Rainwater L. Social standing: New dimensions of class. New York, Basic Books, 1978 p 198 62 Briar S. «Welfare from below: Recipients' views of the public welfare system» in Ten Broek (Dir) Law of the poor, California Law Review, n054 pp 370-385 33

phénomène d'extériorisation, les stéréotypes selon lesquels les femmes bénéficiant de l'aide sociale abusent du système sont acceptés par les femmes migrantes, mais chacune d'entre elles considère que sa situation personnelle est perçue comme exceptionnelle dans le but de se distancier du cliché63. L'autre phénomène, celui de l'auto-culpabilisation, correspond aux affirmations qui visent à accepter une responsabilité face à la situation: ces femmes expliquent qu'elles bénéficient de l'aide sociale parce qu'elles n'auraient pas cherché suffisamment un emploi. La plupart de ces femmes se sentent alors coupables, piégées et incapables de sortir du système64. La question de l'internalisation des stéréotypes et de l'existence de «self fullfilling prophecies» a été théorisée par plusieurs auteurs65. Ce phénomène repose sur le processus par lequel une croyance généralement non fondée influence le comportement d'une personne de manière à ce que ce comportement rende la croyance cohérente ou vraie. Dans le cas des stéréotypes de genre, cela signifie que les femmes et les hommes tendent à se comporter de manière à répondre aux attentes et aux convictions en modifiant les croyances et les convictions qu'ils ont d'eux-mêmes. Une étude sur les femmes migrantes réalisée dans plusieurs pays européens et spécialement à Bruxelles révèle l'existence de stéréotypes discriminants à l'emploi66. Cette étude comprenait des entretiens qualitatifs de vingt femmes migrantes à Bruxelles suivis d'un forum de discussion où chacun pouvait s'exprimer sur ses problèmes. Comme dans l'étude réalisée plus haut, on retrouve différents processus selon lesquels les femmes migrantes intemalisent les stéréotypes négatifs: un processus d'extériorisation ou de prise de distance dans certains cas, un processus d'internalisation du stéréotype négatif dans d'autres cas (ce qui amène des sentiments de culpabilité et de mauvaise estime de soi), et enfin un sentiment d'injustice dans un troisième cas. Dans les trois cas des trois femmes migrantes citées ci-dessous, on voit qu'il s'agit d'un mélange entre les cas deux et trois. La situation est vécue comme acceptée, à savoir que ces femmes pensent que la situation est juste. Cependant, elles invoquent aussi des raisons externes pour lesquelles elles n'ont pas pu trouver d'emploi (contexte économique et reconnaissance des diplômes).

63Davis L.V. et Hagen J.L. « Stereotypes and stigma: What's changed for Welfare Mothers », inAffilia, Vol Il, W3, Automne 1996 p 322 64 Goodban N. «The psychological impact of being on welfare» in Social service review, n059 pp 403-422 65 Geiss F.L. « Self Fulfilling prophecies. A Social Psychological View of Gender» in Beall A.E. et Sterberg R.J (Dir) The psychology o/Gender New York, Guilford Press, 1993 pp 954; Merton R.K. «The self fulfilling Prophecy» in Antioch Review, 1948 cités par Camussi E. et Leccardi C. OpCit P 124 66Projet« migrant women)) http://urballlmuierinmigrada.org 34