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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Maurice Block

Les Suites d'une grève

CHAPITRE I

LA DEMANDE EN MARIAGE

C’était un dimanche, en plein été. Dans une rue qui ne comptait encore que quelques maisons à un ou deux étages assez simples, mais entourées d’un petit jardin, un jeune homme se dirigeait vers une de ces habitations. Il s’arrête devant le n° 3. La maison était précédée d’un petit parterre séparé de la rue par un mur peu élevé. Le jeune homme pousse la petite porte du mur, entre, non sans hésiter, dans le petit jardin dont il ne semble pas voir les fleurs rangées en lignes symétriques, monte les deux marches qui conduisent à la porte d’entrée, et tire timidement le bouton de la sonnette, qui répond par un faible tintement.

Une seconde après, comme si le visiteur était attendu, guetté même, la porte s’ouvre, une jeune fille apparaît. Elle est vêtue simplement, mais avec goût ; un joyeux sourire s’épanouit sur sa jolie figure rougissante, quand elle dit : « Ma mère vous attend, elle est prévenue ; elle est là », montrant une porte. Et en disant : « J’ai affaire à la cuisine », elle se sauve et disparaît derrière une autre porte, avant que le jeune homme, dont l’émotion était visible, ait eu le temps d’ouvrir la bouche. Il regarda fixement la porte, comme s’il pouvait voir à travers le bois, et se dirigea ensuite d’un pas délibéré du côté de la chambre qu’on lui avait indiquée. Il frappe.

« Entrez ! » dit une voix à l’intérieur.

Le jeune homme entre et salue respectueusement :

« Bonjour, madame Baumole.... Je....

 — Bonjour, monsieur Roger Botain. Asseyez-vous donc. Là, prenez cette chaise à côté de moi. J’ai été prévenue de votre visite.

 — Oh ! madame....

 — Écoutez, reprend Mme Baumole, j’aime aller rondement et abréger les formalités. Vous venez demander la main de ma fille, n’est-ce pas ?

 — Oh ! madame, mon bonheur dépend de vous, j’aime tant Lucie !

 — Je me suis déjà aperçue que vous lui faisiez la cour, pour le bon motif, cela se voyait bien, et comme vous avez une excellente réputation, je n’ai pas cru devoir intervenir. Vous avez rencontré dimanche dernier ma fille chez sa tante et vous l’avez priée de vous permettre de venir me demander sa main. C’était lui dire que vous lui attribuiez assez d’affection pour vous, pour consentir à vous épouser. Elle vous a répondu : « C’est maman qui décidera ». Elle me l’a rapporté en rentrant, et j’ai bien vu qu’elle ne ferait pas d’objection, si je donnais mon consentement. J’y suis assez disposée, je vous ai souvent rencontré chez des amis, vous êtes intelligent et pas méchant du tout ; comme ouvrier mécanicien vous gagnez de bonnes journées, vous serez un jour contremaître, tout va donc pour le mieux. »

Elle fit une pause, et regarda Roger qui l’écoutait bouche béante, les yeux grands ouverts et sans bouger. Elle reprit :

« Vous trouverez peut-être que je vais vite en besogne, j’ai presque l’air de vous jeter ma fille à la tête....

 — Oh ! madame....

 — Ne m’interrompez pas, vous parlerez à votre tour. Sans doute j’aime bien voir ma fille épouser un homme qui lui plaît et qui me paraît avoir des qualités ; vous m’êtes sympathique, et je serais heureuse de vous avoir pour gendre : suis-je franche ? Mais jusqu’à présent je ne vous ai jugé que sur des apparences, sur votre bonne mine, sur vos manières aimables ; ce n’est pas assez, la vie a son côté sérieux : un homme, et surtout un père de famille doit penser à l’avenir, doit prévoir les besoins futurs, être armé contre l’adversité dans la mesure du possible.... Y avez-vous songé ?

 — Je suis si jeune, madame, je n’ai pas votre expérience....

 — Sans doute, l’expérience augmente avec l’âge, mais elle commence dès l’enfance ; les animaux ont de l’expérience. Puisque vous ne m’avez pas compris, je serai plus claire et je vous dirai que j’ai voulu vous amener à me montrer votre livret de caisse d’épargne.

 — Mon livret ? demanda Roger en rougissant, mais je n’en ai point.

 — Vous n’avez pas d’économies ? demanda Mme Baumole d’un ton sévère, et un nuage de tristesse sembla s’étendre sur sa figure. Vous n’avez rien à la caisse d’épargne ? » répéta-t-elle, en scandant les syllabes.

Roger se contenta de secouer la tête, il n’aurait pas pu articuler un simple non.

« Et combien gagnez-vous par mois ?

 — 200 à 250 francs, selon le cas.

 — Combien payez-vous de loyer ?

 — 30 francs par mois.

 — En garni ?

 — Oui, madame.

 — Vous avez vingt-six ans bien sonnés, je crois, et à cet âge vous n’êtes pas encore dans vos meubles ! Hum ! hum ! » Et la figure de la bonne dame devint de plus en plus triste. « Il faut peu de centaines de francs pour un ouvrier célibataire, pour se meubler une chambre à coucher, et en gagnant 2 400 francs par an, il n’est pas nécessaire d’attendre une année pour être en état d’acheter un lit et le reste. » Mme Baumole se tut un instant et Roger n’osait pas interrompre le silence, il se sentait abattu, écrasé.

Mme Baumole reprit :

« Et combien dépensez-vous pour la nourriture ?

 — Environ 3 francs par jour, fit le jeune homme à voix basse.

 — Vous devez être bien nourri pour cette somme ; il n’y a aucun mal à cela, d’ailleurs, si le gain de la journée est en proportion. Le logement et la nourriture vous prennent 130 francs par mois, vous gagnez en moyenne 225 francs, reste 95 francs. Que faites-vous de cette somme déjà assez forte pour constituer le salaire ordinaire de certaines professions ?

 — Il y a le linge, l’éclairage, le journal, les menus dépenses, que sais-je !

 — Cela fait 20 francs, 30 francs si vous voulez, mais pas 95 ; le reste, 50 à 60 francs par mois, vous glisse entre les doigts inconsciemment ou sans que vous vous donniez la peine de le retenir : il y a le tabac, le petit verre, la brasserie et les autres inutilités qui vous plaisent un moment ; c’est la jouissance présente qui vous fait oublier l’avenir, vos aspirations, vos devoirs,... la famille et la vieillesse. »

Mme Baumole se tut. Ses yeux se mouillèrent, une larme descendit le long de chaque joue, et en les essuyant, elle dit au prétendant :

« Vous n’êtes pas en situation de vous marier, l’amour seul ne suffit pas au bonheur, et, d’ailleurs, qu’est-ce qui me garantit que votre affection est sérieuse ?... Ne m’interrompez pas, cela ne servirait à rien. Les paroles de l’honnête homme et celles de l’homme qui ne l’est pas se ressemblent, du moins quant aux sons ; c’est par les actes qu’on distingue le vrai du faux, et la bonne œuvre féconde de la bonne intention stérile. Est-ce que votre amour pour ma fille a été assez fort pour vous faire renoncer à un seul cigare, à une seule chope, à une seule partie de plaisir ? S’exposer à avoir des enfants avant de posséder le premier sou pour leur acheter une layette ! — Cette chère Lucie aura bien du chagrin.... Je ne veux cependant pas lui ôter tout espoir,... et en même temps je vous donnerai l’occasion de lui montrer que votre affection est sérieuse et profonde. Voici donc ma condition : vous avez gravement et grossièrement manqué de prévoyance, vous devez réparer cette faute. Quand vous me prouverez par un livret de caisse d’épargne que vous possédez 2000 francs, fruit de vos économies, je donnerai mon consentement. A la rigueur, avec ce que vous gagnez, un homme qui aime jusqu’au dévouement, c’est-à-dire qui est capable de se dévouer pour celle qu’il aime, peut économiser 1000 francs par an sur 2400, votre temps d’épreuve peut donc se réduire à deux ans ; tant pis si l’épreuve est plus longue, vous n’avez pas pensé au lendemain, le lendemain se venge. »

Mme Baumole se leva, Roger Botain fit de même. Il comprit que la séance était levée. D’une voix tremblante d’émotion il demanda s’il était banni pour deux ans ?

« Pas tout à fait, dit Mme Baumole. Nous nous rencontrons quelquefois chez des amis, vous pourrez nous saluer et échanger quelques paroles. Vous pouvez aussi m’écrire pour nous tenir au courant de vos efforts, car j’ai assez bonne opinion de vous pour croire que vous ferez des efforts... : Ecoutez, je vais vous donner une preuve de mes sympathies et de ma confiance en vous : je vous invite dès aujourd’hui à dîner le lendemain des jours où vous pourrez me montrer, par votre futur livret de caisse d’épargne, que vous avez économisé une somme de 500, puis de 1 000, puis de 1 500 francs. »

Elle avança vers la porte. Roger sortit accompagné de Mme Baumole, qui le salua encore de la main quand il se trouva dans la rue.

CHAPITRE II

LE SOUVENIR DU PÈRE BAUMOLE

Mme Baumole, en rentrant, se trouve devant sa fille en pleurs qui sortait de la cuisine. Lucie se jette dans les bras de sa mère en sanglotant ; elle ne pouvait dire que : « Pourquoi ? pourquoi ?

« Mais qu’as-tu donc, fillette ? fit Mme Baumole, je ne l’ai pas refusé ; je l’ai déjà invité à trois dîners qui doivent précéder le repas de noce, je l’ai simplement ajourné. »

La jeune fille, en essuyant ses yeux, regarda sa mère d’un air interrogatif.

« Eh bien, oui, je lui ai demandé une preuve sérieuse de son amour pour toi.

 — Oh ! il m’aime bien ! s’écria Lucie, j’en suis sûre, sûre, sûre.

 — Je ne le conteste pas absolument, mais les apparences sont trompeuses en ces matières. On s’amuse quelquefois à faire la cour à une jeune fille et même à la tromper ; quand on aime, on se dévoue au besoin : quelle jouissance t’a-t-il sacrifiée ? »

Elles étaient rentrées dans là chambre, et, assises l’une en face de l’autre, elles se regardèrent un moment. Puis la mère embrassa tendrement sa fille : « Console-toi et prends patience ; s’il a de la valeur et t’aime, il t’épousera dans deux ans : il en aura vingt-huit et toi vingt-trois, on n’est pas vieux à cet âge-là ; et s’il se trouve être d’un caractère irrémédiablement faible, il t’aurait rendue malheureuse. »

Elle raconta sa conversation avec Roger Botain et ajouta : « N’est-ce pas une impardonnable légèreté de vouloir se marier sans avoir la moindre avance, pas un centime à la caisse d’épargne ? Qu’est-ce qu’il pensait donc ? Il aurait logé chez nous, mangé à notre table, il aurait profité des vertus de feu ton père sans suivre son exemple ? Est-ce permis, cela, ma fille chérie ?

« C’est grâce à ton inoubliable père que nous jouissons d’une aisance relative. Nous n’avons pas de loyer à payer, la maison nous appartient. Nous louons même deux chambres, l’une à ton oncle, l’autre à ta cousine, pas cher, c’est vrai ; mais ces locations nous fournissent une ressource qui n’est pas à dédaigner. Puis, comme couturières en robes, la possession de cette petite maison est loin de nous nuire auprès de nos clientes.

Ton père l’a fait bâtir avec ses économies, car elle n’est pas tombée du ciel. Comme célibataire, il s’était appliqué à être sobre, et cette vertu lui a rendu de grands services. Voici comment nous avons fait connaissance. Son patron l’avait envoyé faire des réparations dans le logement de mes parents. Ce travail dura quelque temps ; je ne sais comment il se mit à m’aimer, et quand l’ouvrage était achevé, il dit à ma mère : Madame, si vous voulez bien me permettre de venir vous voir le dimanche, je prends l’engagement de porter tous les mois la moitié de mon grain à la caisse d’épargne ». Ma mère le regarda étonné, n’ayant pas compris d’emblée le sens profond de cette demande. Lui, en parlant, s’était tourné de mon côté, d’un air qui voulait dire : « C’est pour elle ! Je l’épouserai, si elle y consent, et avec votre permission, dès que je pourrai ; j’ai déjà des économies, mais pas encore assez. » Ta grand’mère saisit vite sa pensée, le jeune serrurier lui parut honnête et intelligent, elle dit : « Je vous le permets d’abord pour dimanche prochain, nous verrons après ». Ton grand-père put ainsi faire sa connaissance et bientôt l’encouragea. Deux ans après, nous étions mariés.

« Tu étais déjà grande, Lucie, quand ton père mourut — il y a deux ans, fit-elle avec des pleurs dans la voix ; — tu l’as connu, et on t’a souvent raconté tout ce qui s’est passé pendant ces deux années qu’il est venu tous les dimanches passer quelques heures avec nous. Les salaires étaient moins élevés alors, il fallait plus de temps pour ramasser une certaine somme, et ton père était ambitieux, il voulait conduire sa femme dans sa maison Au bout de six mois il dit à mes parents : « Je viens d’acheter un terrain, pas cher, mais assez grand, dans la nouvelle rue du faubourg du Nord ; je pense qu’avant un an je pourrai commencer la construction d’une petite maison ». Il s’arrêta un moment et reprit : « Vous connaissez le but de mes visites et vous ne paraissez pas avoir d’objection puisque tous les trois vous me recevez affectueusement ; cela m’a soutenu jusqu’à présent, mais je serais bien plus heureux si j’étais formellement reconnu comme le futur mari de votre fille ». Or, on t’a déjà raconté que nous fûmes fiancés le jour de l’achat du terrain, et mariés peu de semaines après l’achèvement de la maison. Tout compris, elle revint à peine à 8 000 francs et vaut bien 10 000 francs à présent ; mes parents versèrent leurs petites économies, une douzaine de cents francs, et occupèrent jusqu’à leur mort la chambre louée à ton oncle, tu te le rappelles ; ton père a économisé le reste ; 2 000 francs de crédit que lui firent les fournisseurs et qui ont été exactement payés aux termes convenus, nous ont permis d’avancer sensiblement notre mariage. Mon père, qui savait sa santé gravement atteinte, y tenait autant que nous.

« Penses-tu, ma fille chérie, que le noble exemple de ton père ne nous oblige pas à l’imiter ? Nous nous exposerions à perdre, à diminuer la petite aisance que nous devons à cet homme de mérite, que je crois toujours voir devant moi ! »

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