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Les syndicats au Cameroun

De
143 pages
L'auteur tente de saisir, diachroniquement, le mouvement syndical camerounais, de la période coloniale, marquée par le conflit, à l'ère, plus apaisée, de la convention collective, en passant par l'étape du monolithisme syndical, caractéristique du système du parti unique.
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LES SYNDICATS AU CAMEROUN
Genèse, Crises et Mutations

Problématiques africaines Collection dirigée par Lucien AYISSI
Il s'agit de promouvoir la pensée relative au devenir éthique et politique de l'Afrique dans un monde dont on proclame de plus en plus la fin de l'histoire et de la géographie. L'enjeu principal de cette pensée à promouvoir est la réappropriation conceptuelle, par les intellectuels africains (philosophes, politistes, et les autres hommes et femmes de culture), d'un débat qui est souvent initié et mené ailleurs par d'autres, mais dont les conclusions trouvent dans le continent africain, le champ d'application ou d'expérimentation. La pensée à promouvoir doit notamment s'articuler, dans la perspective de la justice et de la paix, autour des questions liées au vivreensemble et aux modalités éthiques et politiques de la gestion de la différence dans un espace politique où la précarité fait souvent le lit de la conflictualité. La collection « Problématiques africaines» a également l'ambition d'être un important espace scientifique susceptible de rendre de plus en plus présente l'Afrique dans les débats mondiaux relatifs à l'éthique et à la po litique.

Joseph EPEE EKW ALLA

LES SYNDICATS AU CAMEROUN
Genèse, Crises et Mutations

L'H~mattan

Du même auteur L'avenir du syndicalisme unique en Afrique: le cas du Cameroun, Montréal (Québec), HEC - CET AI, 1996. Les Syndicats au Cameroun, Les cahiers de Collection THIOT, Cameroun (Douala), avril 2001. l'es tuaire,

<9 L'Harmattan,

2009

5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.ft harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-07907-6 EAN : 9782296079076

PRÉFACE
Observons-le à brûle-pourpoint: le sujet que traite l'ouvrage du professeur Joseph EPEE EKWALLA, le syndicalisme, pourrait surprendre un public initié et avisé. En effet, « la fm de l'histoire» que claironne l'un des intellectuels organiques du libéralisme triomphant de ces dernières décennies, s'est accompagnée, du moins en apparence, de la défaite du socialisme et du communisme et, partant, du déclin de leurs alliés, singulièrement le mouvement ouvrier. Avec la montée en puissance des idéologies et forces capitalistes et, concomitamment, l'effacement progressif de celles de gauche, on assiste un peu partout, à travers le monde, à l'affaiblissement des syndicats dont les oiseaux de mauvais augure annoncent d'ailleurs la fm prochaine. Pour nombre d'analystes, « le dernier homme» de Francis FUKUYAMA sera libéral et démocrate mais assurément pas syndicaliste. Produire, dans cette perspective, un livre sur le syndicalisme, n'est-ce pas se voiler la face devant les réalités du monde contemporain? N'est-ce pas, pour un intellectuel, se condamner à tenir un discours éthéré, désincarné, sans aucune prise sur la société et sans aucune possibilité d'action sur celle-ci? Quelle serait alors l'utilité ou l'opérationnalité d'un tel discours et d'une telle démarche? A vrai dire, et au risque, inverse, de surprendre le lecteur, la publication du professeur Joseph EPEE EKW ALLA ne constitue nullement une œuvre de circonstance, connectée à je ne sais quelle actualité récente ou immédiate; c'est un travail qui se veut enraciné non seulement dans la durée historique mais encore dans la solidité et la permanence du sacro-saint principe de l'esprit scientifique, et donc de la méthode sociologique: la rupture

objectivante. Construit par les pères fondateurs, en particulier par Emile DURKHEIM, ce principe prescrit au « savant» de toujours prendre du recul par rapport à la proximité des objets et des situations, en évitant ainsi d'être prisonnier ou victime de ses préjugés et de ses prénotions, pour aboutir à un minimum d'objectivité dans l'observation et l'analyse des faits sociaux. C'est une telle posture épistémique qui permet à l'auteur du présent livre de saisir, diachroniquement, le mouvement syndical camerounais, de la période coloniale, marquée par le conflit, à l'ère, plus apaisée, de la convention collective, en passant par l'étape du monolithisme syndical, caractéristique du système du parti unique.
Au total, en mobilisant, autour de la sociologie, un ensemble pertinent de sciences sociales et humaines, tels que le droit, l'histoire et la science politique, l'auteur parvient à faciliter l'intelligibilité du syndicalisme camerounais dont le lecteur pourra découvrir les diverses interconnexions avec les mouvements de lutte pour la dignité et la liberté du peuple camerounais. Avec ce troisième essai, le professeur Joseph EPEE EKWALLA entend s'affIrmer de plus en plus comme un spécialiste incontesté de la sociologie du travail et des organisations, en particulier du mouvement ouvrier, au Cameroun. Puisse donc le lecteur réserver bon accueil à la présente publication et en tirer le meilleur profit possible pour enrichir sa connaissance de notre pays. Yaoundé, le 15 octobre 2007 Professeur Valentin NGA NDONGO Chef de Département de Sociologie-Anthropologie Université de Yaoundé I

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INTRODUCTION
Pendant la période coloniale, le fait syndical eut beaucoup du mal à paraître en Afrique. Partout, l'Etat colonial se montra hostile au syndicalisme. Les travailleurs européens eux-mêmes tolérèrent mal la constitution des syndicats purement africains. Ainsi, en Tunisie, la création d'une centrale tunisienne déclencha l'opposition de la Confédération Générale du Travail (CGT) française et de la presse socialiste; en 1925, elle fut dissoute et les chefs syndicalistes condamnés à des peines sévères. Pour l'Afrique noire de mouvance française, J. Suret-Canale remarque que: «Les !)Indicatseuropéenssont souvent d'un racisme qui ne le cèdeguère à celui de l'administration coloniale)). Les «petits blancs» en concurrence directe avec les Africains de qualification équivalente, sont les plus aptes à défendre leurs privilèges. Au Zimbabwe (ancienne Rhodésie), les mineurs européens s'opposèrent à la création de syndicats africains. Dans les années quarante, Dave Welensky, frère de Roy, et vice-président de l'Union Européenne des Syndicats des Mineurs (UESM) s'opposait encore à cette création et les tentatives d'intégrer les travailleurs africains aux syndicats européens échouèrent elles aussi. Cependant, malgré l'hostilité de l'autorité coloniale et des employeurs, un syndicalisme de fait apparut, parfois sous la forme d'organisation de type traditionnel afin d'échapper à la répression. En outre, indépendamment de l'existence d'organisation à caractère syndical, il y eut de bonne heure, une action syndicale, notamment sous forme de grèves, parfois violentes, prolongées et durement réprimées (nous y reviendrons). Ainsi, il y a un parallélisme étroit entre le fait politique, en tant qu'il engendre des partis politiques, et le fait social qui donne naissance à des organisations syndicales. Dans les deux cas, la situation coloniale manifeste une opposition farouche à ces deux types d'organisation. Mais, elle ne peut empêcher ni l'action politique,

ni l'action syndicale, encore moins l'apparition d'organisations qui préludent à la création de véritables partis ou syndicats. Contrairement à l'opinion dominante à cette époque, le syndicalisme n'a pas été un phénomène purement artificiel plaqué sur les réalités africaines. En fait, comme cela se passe dans tous les pays du monde, le syndicalisme se trouve être la réponse naturelle des travailleurs africains, plus durement exploités que les travailleurs européens par le système colonial. Il faudrait se souvenir que, pendant longtemps, ces travailleurs étaient soumis à un régime de discrimination raciale qui les privait des libertés les plus élémentaires. C'est donc une erreur de faire remonter l'histoire du syndicalisme africain à sa reconnaissance légale (au sens diplomatique du terme) par l'autorité coloniale. Cette reconnaissance fut partout tardive. Elle se situe aux alentours de la deuxième guerre mondiale. Mais, presque partout, il existait avant leur reconnaissance légale des syndicats ou un syndicalisme de fait, aguerri par la lutte sociale et politique menée contre le système colonial. Dans une deuxième phase, les syndicats sont reconnus légalement. A l'hostilité succède le paternalisme, c'est-à-dire l'acception officielle du syndicalisme; mais un syndicalisme canalisé et contrôlé par l'autorité coloniale de façon à réduire les risques de contestation. Il faut mettre les syndicats sous tutelle afin qu'ils deviennent des instruments politiques, des substituts des partis politiques qu'ils ont parfois précédés. Ceci explique les dispositions restrictives de la législation. Partout, les centrales syndicales métropolitaines s'efforcent d'encadrer le syndicalisme africain en l'assimilant à un modèle qui ne peut être que celui de ces centrales métropolitaines. Même dans les territoires britanniques, le « Trade Union Congress)) joua un rôle considérable au point de susciter parfois l'hostilité des travailleurs africains. La conséquence de cette intervention fut de fragmenter les syndicats africains en organisations syndicales multiples et de leur imposer une idéologie étrangère. Ainsi, le paternalisme est venu affaiblir un syndicalisme dont les conditions socio-économiques africaines (faible 8

industrialisation, analphabétisme, petit nombre de salariés, manque de cadres syndicaux, faiblesse de ressources financières, tribalisme, etc.) ne prédisposaient pas la constitution d'une force de première importance. Cependant, on aurait tort de négliger le rôle politique joué par les syndicats au cours de cette seconde phase. Malgré la répression sévère, les syndicats furent une force de contestation non négligeable. Dans une troisième phase qui commence à partir des années 45, on relève une tendance des syndicats africains à réaliser leur unité par une réaction contre le pluralisme hérité du colonisateur et à s'affranchir de la tutelle imposée par les centrales syndicales métropolitaines. Parallèlement, l'Europe politique des syndicats s'accroît. En même temps que les partis politiques passent à la contestation, c'est-à-dire, de la lutte à l'intérieur du système colonial au nationalisme véritable, c'est-àdire, à la lutte contre le système en vue de le détruire, les syndicats font passer à l'arrière-plan les luttes sociales pour faire prédominer la lutte politique, plus précisément la lutte pour l'indépendance. En fait, au cours de cette phase, il y eut une coopération étroite et efficace entre les partis nationalistes et les syndicats. Certains chefs politiques comme Ruben Um Nyobé, Sékou Touré, furent d'ailleurs des militants syndicalistes avant de se consacrer à titre principal à l'action politique. Cette jonction de l'action syndicale et de l'action des partis nationalistes était d'autant naturelle que le nationalisme ne fût pas uniquement politique mais également économique, social et culturel. Notre travail comporte deux parties: la première est consacrée à l'évolution du mouvement syndical en général et au Cameroun en particulier; la seconde nous permettra de saisir les nouveaux rapports (endogènes et exogènes) entre le parti et le syndicat. Trois chapitres constitueront l'objet de notre travail: le premier est consacré essentiellement à l'analyse des années 4560, période charnière du syndicalisme en Afrique. Le deuxième

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décrit le cheminement du syndicalisme unique au Cameroun, d'une part, le processus d'instauration du multipartisme jusqu'à l'avènement du pluralisme syndical, d'autre part. Enfin, nous aborderons les problèmes relatifs aux rapports patronat syndicat des travailleurs et syndicat - pouvoir politique. Dans un premier temps nous essaierons quelques notions générales sur le syndicalisme. de donner

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Chapitre premier: Qu'est-ce que le syndicalisme?
1.1.
LE SYNDICALISME: THEORIQUES FONDEMENTS

Le syndicalisme est aujourd'hui un des éléments reconnus de la vie sociale comme de la vie économique. Certains s'en réjouissent, d'autres le déplorent encore, mais le plus grand nombre l'accepte comme un fait acquis et nul ne songe plus guère à contester le rôle actuel et la force des organisations de travailleurs. A l'origine du terme syndicat, il yale syndic, venant lui-même du grec sundikos, c'est-à-dire celui qui représente et défend les intérêts d'une ville, puis d'un groupe différent du groupe municipal, un conseil, un avocat (le syndic, étymologiquement, appuie un client dans une action en justice). Le syndic assume les mêmes rôles. C'est le mouvement qui vise à unifier les travailleurs dans les organisations, les syndicats, pour défendre leurs intérêts communs (hausse des salaires, meilleures conditions de travail, baisse du temps de travail, lutte contre le licenciement. . .). Un syndic est donc une association privée formée par des individus qui se regroupent pour défendre leurs intérêts communs. Un syndicat professionnel défend des intérêts économiques liés à une profession. unifier l'action Le syndicalisme est donc le mouvement qui vise à les travailleurs dans les organisations. Il est aussi militante qui cherche à poursuivre les buts d'un

syndicat. Selon trois fonctions:

P.

Rosanvallon

1

les

syndicats

ont

une fonction de représentation (expression des revendications de la classe ouvrière) ; ~ une fonction de régulation sociale (canaliser les revendications et résoudre ainsi pacifiquement les conflits) ; ~ une fonction de solidarité (facteur de cohésion et d'identité de la classe ouvrière). Par ailleurs, on ne peut parler de mouvement ouvrier avant la révolution industrielle. Cela ne veut pas dire qu'il n'y avait pas auparavant des travailleurs organisés au sein d'institutions spécifiques, mais les corporations relèvent d'une autre logique que celle du syndicalisme, née du machinisme et de la séparation du travail et du capital. Organisation de classe selon la théorie marxiste, le syndicat est l'émanation de la classe ouvrière qui lutte pour la réalisation de son unité, pour sa prise de conscience et pour la défense des intérêts prolétariens face à la bourgeoisie. C'est entre 1830 et 1842 que les travailleurs accèdent à un niveau supérieur de leur organisation de classe en créant leurs premiers syndicats et leurs premiers partis politiques. Les crises cycliques de surproduction de 1825 - 1830 et de 1835 - 1837 se sont traduites par la mise au chômage de nombreux salariés. Le chômage apparaît depuis comme un péril qui peut s'abattre à tout moment sur les travailleurs. A l'occasion des crises, le patronat organise la concurrence entre les travailleurs afin de maintenir au plus bas les salaires de ceux qu'il emploie en les menaçant de les remplacer par les chômeurs. Marx décrira ces chômeurs

~

1

Rosanvallon, Pien-e, La question syndicale - Histoire et avenir
1987.

d'une forme sociale, Paris, Calmann-Lévy,

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comme « l'armée de réserve du capital »2. Le syndicat apparaît alors comme un moyen pour le prolétaire de faire face aux dangers de la situation. Par le syndicat et dans le syndicat, les travailleurs se présentent en bloc devant le patron qu'ils obligent à traiter avec eux collectivement et non séparément et isolément. Sur la base d'une entreprise et plus tard d'un secteur industriel, les syndicats se constituent et se fédèrent progressivement en établissant un front de classe contre l'exploitation capitaliste. Le plus souvent, la formation du syndicat est liée à la grève à laquelle les ouvriers ont recours pour préserver leurs moyens d'existence, qu'on peut confondre à cette époque avec leurs moyens de survie.

1.2.

LE SYNDICALISME:

Rappel historique

Parce qu'ils défendent les intérêts des travailleurs, parce qu'ils représentent un instrument de combat, les syndicats dès leur origine ont suscité la méfiance et les réactions défavorables parmi les classes dominantes. Quoi qu'il en soit, l'histoire regroupe le mouvement syndical dans les pays capitalistes en trois courants: libéral, marxiste et chrétien. Le courant libéral s'est développé dans les pays d'idéologie capitaliste et visait essentiellement l'amélioration des conditions du travailleur. Ce courant est né en GrandeBretagne au début du 18ème siècle, plus précisément en 1720, par une lettre au Parlement écrite par les maîtres tailleurs de Londres par laquelle ceux-ci l'informent qu'ils viennent de former une association. Mais, l'agitation provoquée par les ouvriers textiles du Yorkshire et du Lankashira, va susciter de sérieuses inquiétudes du côté des pouvoirs publics. Le roi va ainsi, en 1799, publier un texte

2 Karl Marx, Le Capital, Paris, Ed Quadrige, PUF, 1993. 13

qui déclare punissable sera levée en 1826.

toute coalition.

Mais cette prohibition

En France, certaines organisations corporatives ou mutuelles prennent, dès le 18ème siècle, le nom de chambre syndicale. Elles seront cependant supprimées par la loi Le Chapelier du 14 juin 1791 (nous allons y revenir) sous prétexte qu'elles constituaient des corps intermédiaires entre l'Etat et l'individu. Le terme syndicat, en tant qu'association ouvrière, apparaît en 1839. Et une loi Waldeck-Rousseau établit fmalement le droit syndical qui devient effectif en 1901. Le courant marxiste par contre est révolutionnaire. Ses revendications sont matérielles et politiques. Ce courant connaît un essor considérable dès 1848 quand Karl Marx fait cette déclaration:» Prolétaires de tous les pays unissezvous! »3. Cependant, il a fallu attendre la fm du siècle, pour le voir se généraliser en Russie. Dès 1905, les premiers soviets (conseils) des délégués ouvriers réclament l'institution d'un régime démocratique, ce qui provoque la colère du Tsar qui considère les syndicats comme de dangereux foyers révolutionnaires. La répression qui suivra ne découragera pas les syndicats dans leurs entreprises, puisque leur action sera couronnée de succès grâce à la révolution de 1917. Le courant chrétien, enfm, s'oppose à la violence sous toutes ses formes, patronales ou ouvrières, ainsi qu'à l'idéologie marxiste qui anime les anarchistes et les socialistes. Ce courant se retrouve uniquement dans les pays marqués par la religion chrétienne comme l'Italie et l'Espagne. Il est d'ailleurs confIrmé dans l'encyclopédie pontifIcale quadragésimo anno publié en 1931.
3

Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, Paris, Flammarion, ColI GF, 1998. 14