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Les Systèmes socialistes et l'évolution économique

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538 pages

Le pur collectivisme se caractérise par les deux traits suivants : tous les moyens de production, de circulation et d’échange appartiennent à la communauté nationale et sont exploités sous sa direction ; tous les travaux et produits ont une valeur taxée en unités de travail suivant la quantité de travail dépensée, de telle sorte que les travailleurs peuvent acquérir les produits en proportion de leurs travaux sans prélèvements capitalistes.

Ce vaste système d’organisation socialiste a été présenté et développé par différents écrivains.

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Maurice Bourguin

Les Systèmes socialistes et l'évolution économique

AVANT-PROPOS

Beaucoup d’hommes, et parmi les plus cultivés, se trouvent attirés aujourd’hui vers le socialisme, par révolte de conscience contre les inégalités et les misères de nos civilisations industrielles. Le socialisme s’adresse à leur raison par la rigueur de sa critique et l’enchaînement scientifique de sa thèse évolutionniste ; il séduit leur imagination par la perspective d’une cité plus heureuse de justice et de beauté.

Quelle que soit sa croyance, l’homme, en la faisant sienne, la modèle à son image. Telle doctrine, qui se déforme et se rapetisse chez les natures vulgaires, se développe, dans un esprit supérieur, en système scientifique ou en aspiration d’amour. Pour l’homme de cœur que hante l’image obsédante de la misère, est-il rêve plus noble que celui du bonheur pour tous ? A quels avantages sociaux ne renoncerait-il pas avec joie, s’il pouvait croire que la rançon de l’humanité souffrante fût à ce prix ? N’irait-il pas même jusqu’à sacrifier quelque chose de sa liberté ? Assurément, si le socialisme doit être le salut des misérables, les hommes d’élite iront au socialisme, sans souci de ce qu’ils pourront y perdre.

Mais des esprits formés à l’école des sciences expérimentales, ou simplement à celle de la vie, ne sauraient se contenter du côté purement négatif du socialisme, ni s’abandonner, dans leur conception de l’avenir, à de vagues rêveries humanitaires, si généreuses qu’elles soient. Leur socialisme doit être moins instinctif et mieux précisé que celui d’un imaginatif comme Carlyle, ou d’un artiste comme Ruskin. S’arrètera-t-il à des réformes partielles, à des améliorations telles qu’on peut les attendre de la législation protectrice des travailleurs et du progrès des associations ouvrières ? Ira-t-il jusqu’au collectivisme, ou à tout autre système de transformation sociale ? Aucun homme réfléchi, parmi ceux qui tendent au socialisme, n’a le droit de se dérober à cette recherche ; aucun d’eux ne doit reculer devant un examen consciencieux des différentes formes d’organisation socialiste, pour apprécier la valeur des solutions positives que peut offrir la doctrine.

On a entrepris, dans les pages qui suivent, de procéder à cet examen, et l’on s’est efforcé de distinguer, parmi les vues d’avenir des écoles socialistes, celles qui paraissent irréalisables de celles qui sont au contraire justifiées par l’observation.

Il était nécessaire, tout d’abord, d’étudier les théories, et d’exposer aussi fidèlement que possible les divers systèmes de société socialiste, pour soumettre à une critique purement théorique leur organisation et leur fonctionnement hypothétique. Si l’on doit découvrir, en effet, par voie d’analyse ou de raisonnement, quelque vice radical dans la constitution d’un système, il paraît démontré, avant tout examen des faits, que le système est condamné à l’avortement. Sur ce terrain, c’est la méthode déductive qui peut seule être employée.

On évitera, dans cette étude, d’enrichir le vocabulaire sociologique en créant des expressions nouvelles, et l’on se contentera de celles que peut fournir la langue courante. Mais les termes économiques ont une signification tellement élastique qu’il est nécessaire, dès le début, de préciser le sens dans lequel ils seront employés.

J’entendrai ici par socialisme tout système qui implique suppression, réduction ou diffusion des revenus capitalistes, par l’institution de droits collectifs sur les choses au profit de communautés plus ou moins vastes, à côté ou à la place des droits individuels. Ainsi défini, tout socialisme peut aussi bien être désigné sous le nom de collectivisme ; mais l’experssion de collectivisme a pris dans l’usage un sens plus étroit.

Les systèmes socialistes qui ont fait l’objet d’une exposition systématique à notre époque sont extrêmement nombreux. On peut les classer à différents points de vue, en s’attachant à l’un de leurs caractères essentiels.

Suivant que la propriété des moyens de production et la direction des entreprises appartiennent à l’État, aux communes ou à des associations libres, on distingue le socialisme d’État, le socialisme communal, et le socialisme corporatif ou sociétaire. Dans les deux premières formes, l’unité politique est en même temps un organisme économique, et les services de production et de circulation sont soumis à une direction autoritaire sur un territoire déterminé ; mais le socialisme communal, à moins de se combiner avec le socialisme d’État, laisse les communes régler en liberté leurs relations économiques réciproques. Le socialisme corporatif, à l’état de pureté, suppose que nul, dans l’association, ne peut revendiquer un droit individuel sur le capital collectif, ni réclamer à ce titre un prélèvement sur les produits ; le principe socialiste n’y est même complètement reconnu que si l’accès de la corporation, avec tous les droits qu’il comporte, est librement ouvert à tous. Ces différentes modalités du socialisme peuvent être intégrales ou partielles ; les exploitations industrielles de l’État et des communes, telles qu’elles existent aujourd’hui, sont des applications partielles du socialisme d’Etat et du socialisme municipal ; une société qui se composerait exclusivement d’associations de production fondées sur les principes socialistes réaliserait le type intégral du socialisme corporatif.

A un autre point de vue, on peut distinguer les systèmes socialistes suivant leur mode d’organisation de la valeur ; les uns établissent une taxation de la valeur en unités de travail, d’après le temps de travail social dépensé dans la production ; les autres, conservant le mode actuel de la valeur, lui laissent le caractère d’un rapport d’échange avec la monnaie métallique régi par l’offre et la demande. Le régime de la valeur-travail a été surtout appliqué au socialisme d’État ; toutefois, on a cherché aussi à l’introduire dans le socialisme corporatif.

Enfin, on peut encore baser une classification sur le mode de la répartition ; il est communiste, quand tous les biens, y compris les objets de consommation, sont communs à tous les membres de l’État, de la commune ou de l’association, de telle sorte que les produits sont à la discrétion de tous, ou distribués à chacun selon ses besoins ; collectiviste, quand la propriété commune ne porte que sur les moyens de production et de circulation, les moyens de consommation étant au contraire acquis à titre privatif par les individus en proportion de leur travail.

Parmi ces trois classifications différentes, je m’attacherai de préférence à la première, en la combinant avec la seconde. J’exposerai d’abord un système de socialisme d’État intégral connu sous le nom de collectivisme, dans lequel la valeur est déterminée en unités de travail. Je lui conserverai sa dénomination habituelle, sauf à lui appliquer, pour plus de précision, le terme de collectivisme pur.

Ce système fera l’objet d’une étude particulièrement développée. Non certes qu’il joue encore, à l’heure actuelle, un rôle prépondérant dans la doctrine socialiste ; on parait au contraire s’en détacher aujourd’hui, puisque l’un des principaux représentants du marxisme l’a implicitement répudié dans une récente publication. Mais le collectivisme basé sur la valeur-travail est celui de tous les régimes socialistes qui s’écarte le plus de notre état social ; c’est aussi le plus original et le plus remarquable par son unité ; il a occupé une place importante dans l’histoire du socialisme contemporain, comme étant contenu, au moins implicitement, dans les œuvres de ses fondateurs ; dernièrement encore, il reprenait une vie nouvelle sous la plume de deux écrivains dont la pensée ne peut être indifférente. A ces divers titres, il méritait un examen approfondi.

D’autres formes socialistes ont été passées en revue ; formes moins rigoureuses et moins absolues, qui conservent le mécanisme de la valeur régie par l’offre et la demande. A part certaines variétés bâtardes du collectivisme, qui cherchent à concilier le régime de l’offre et la demande avec la monnaie en bons de travail, et sauf quelques utopies anciennes se rattachant au socialisme sociétaire, tous les autres systèmes supposent la monnaie métallique. Je réserverai le nom de socialisme d’État à celui qui remet tout ou partie de la production à l’État, sans transformer cependant le mode actuel de la valeur. Bien que tout collectivisme national puisse être qualifié de socialisme d’Etat, et réciproquement, il est utile d’appliquer aux deux formes du socialisme d’État une désignation différente, pour les distinguer sans recourir à de longues définitions. Il sera question ensuite du socialisme communal, du socialisme corporatif et même du coopératisme, qui n’est qu’une variété particulière du précédent.

Le socialisme communal et le socialisme corporatif se rapprochent de l’anarchisme, quand les groupes autonomes n’ont de liaison entre eux que par des contrats librement formés ou par un fédéralisme très lâche. Mais le véritable anarchisme suppose encore l’abolition totale de l’État politique, la suppression de tout organe de police central ou même local, l’absence de toute loi générale réglant les activités individuelles et collectives ; il suppose aussi un mode de répartition communiste. L’anarchisme et le communisme resteront en dehors de cette étude. On n’y traitera pas non plus du socialisme agraire, qui ne vise que la propriété foncière et n’a pas pour objectif une transformation totale de la société.

Cette première Partie, consacrée à l’étude critique des systèmes socialistes, avait été déjà publiée en 1901 dans la Revue politique et parlementaire1 ; toutefois, elle contient ici des développements nouveaux sur l’équilibre économique dans la société collectiviste, sur le socialisme d’État, et sur la position de l’école marxiste vis-à-vis du collectivisme.

Il ne suffisait pas de présenter les différents types de société socialiste à l’état statique, et de raisonner sur leur constitution théorique. Pour éprouver la valeur réelle des systèmes, pour vérifier si le collectivisme, comme le prétendent ses théoriciens, s’élabore progressivement dans la société présente et doit en sortir un jour par le mouvement nécessaire des choses, il fallait encore procéder à un examen général des faits contemporains, et observer en particulier ceux qui peuvent contenir le germe d’un ordre nouveau ; il fallait suivre le développement des organes qui sont susceptibles de donner à la société une forme nouvelle. Tel est l’objet de la seconde Partie de ce travail, consacrée à l’étude des faits et de l’évolution économique.

Le cours naturel de l’évolution sociale, si rapide depuis les grandes transformations industrielles du XIXe siècle, nous entraîne-t-il vers le collectivisme, ou vers quelque forme mitigée du socialisme ? Nous mène-t-il, au contraire, à un régime de pur individualisme ou de fédéralisme libertaire ? Question impénétrable, sans doute, au début d’une ère de métamorphoses plus profondes et plus brusques qu’à aucune autre époque de l’humanité ; mais question si grave et si poignante aussi, que nous n’en pouvons détacher notre esprit. Or, si nous voulons avoir quelque lumière sur l’énigme de l’avenir, si nous cherchons un guide dans nos tâtonnements, nous n’avons d’autre ressource que d’observer les formes économiques à l’état de mouvement dans nos sociétés contemporaines, pour essayer d’y découvrir quelques indices sur leur organisation future.

Ce livre a été écrit pour les hommes préoccupés de la question sociale, qui cherchent sincèrement à s’orienter dans la recherche de la vérité. Il n’a pas la prétention de leur fournir une solution toute faite sous forme de système. Puisse-t-il au moins leur servir d’auxiliaire, et fortifier en eux le sentiment que notre seule sauvegarde contre les erreurs et les aventures en matière sociale se trouve dans l’usage scrupuleux de la méthode expérimentale.

Janvier 1904.

PREMIÈRE PARTIE

LES THÉORIES LES SYSTÈMES DE SOCIÉTÉ SOCIALISTE

LIVRE I

LE COLLECTIVISME PUR ET SON RÉGIME DE LA VALEUR

CHAPITRE I

Les plans de société collectiviste

Le pur collectivisme se caractérise par les deux traits suivants : tous les moyens de production, de circulation et d’échange appartiennent à la communauté nationale et sont exploités sous sa direction ; tous les travaux et produits ont une valeur taxée en unités de travail suivant la quantité de travail dépensée, de telle sorte que les travailleurs peuvent acquérir les produits en proportion de leurs travaux sans prélèvements capitalistes.

Ce vaste système d’organisation socialiste a été présenté et développé par différents écrivains. Toutefois, ce n’est ni dans les écrits des maîtres du socialisme contemporain, ni dans ceux de leurs disciples immédiats qu’on le trouve exposé ; il faut, nous le verrons plus tard, procéder à un examen attentif des écrits de Karl Marx et d’Engels pour le faire sortir des formules où il s’enveloppe.

Karl Marx s’est toujours abstenu de décrire la société future. Dans le Capital, il développe sa théorie de la valeur et de la plus-value, pour fonder sur elle la critique d’un régime dans lequel le travail salarié fournit gratuitement la plus-value capitaliste. Il s’étend sur les vices et les abus de l’exploitation capitaliste. Il expose l’évolution historique des modes de production, pour montrer qu’elle doit fatalement aboutir à l’expropriation des détenteurs du capital, à la possession commune et à l’exploitation sociale de tous les moyens de production, y compris le sol. Mais, parvenu à ce point décisif, il s’arrête, et refuse de plonger plus loin son regard dans l’avenir, dédaignant « de formuler des recettes pour les marmites de l’avenir »1.

Est-ce faiblesse, impuissance, prudence ou timidité ? Rien de tout cela, au dire des disciples. La réserve du Maître, qu’ils ont longtemps observée eux-mêmes, s’explique par des raisons doctrinales. Si le régime collectiviste était, comme le phalanstère de Fourier ou l’Icarie de Cabet, une conception artificielle issue du cerveau d’un réformateur, un système fabriqué de toutes pièces auquel la société dût s’adapter par un acte de sa volonté réfléchie, il serait certes nécessaire de tracer et de développer le plan de la cité future, pour permettre au législateur de construire la société conformément au modèle proposé. Mais tel n’est pas le sens du socialisme scientifique contemporain, bien différent en cela du socialisme utopique qui l’a précédé. La forme sociale caractérisée par la possession commune des moyens de production n’est pas présentée comme une construction idéale et arbitraire ; c’est un régime qui a ses racines profondes dans la réalité, dans la vie sociale contemporaine, et qui doit, par le jeu de forces immanentes, sortir des entrailles du régime capitaliste pour se substituer à lui. De même que la propriété privée du petit producteur indépendant, cédant aux exigences d’une production grandissante qui réclamait des moyens toujours plus puissants, a dû s’effacer devant la propriété capitaliste fondée sur l’exploitation du travail d’autrui, de même la propriété capitaliste doit nécessairement à son tour se transformer en propriété sociale, par l’effet de la concentration croissante des capitaux et des contradictions inhérentes au régime capitaliste. Conformément à la doctrine hégélienne, le mouvement dialectique du monde réel s’effectue par la lutte des contraires, par le conflit entre le caractère social du mode de production et le caractère privé du mode d’appropriation, entre l’organisation systématique du travail à l’intérieur de chaque atelier et l’anarchie de la production au sein de la société, entre la capacité d’expansion de la production et la capacité plus restreinte du marché.

Ce sont donc, pour employer le langage de l’école, les conditions matérielles déjà existantes ou en train de se constituer qui élaborent elles-mêmes une forme sociale nouvelle. Dès lors, dit M. Gabriel Deville, il faut se borner à étudier ces conditions et à bien les connaître pour s’y adapter, sans « perdre son temps à régler les détails de l’organisation de la société future. A chaque époque sa tâche ; n’ayons pas la présomption de réglementer l’avenir, et contentons-nous de nous occuper du présent2 »

Même fatalisme chez Liebknecht. Dans un long article de Cosmopolis3, dont le titre, L’État de l’avenir, ménage au lecteur une grosse déception, il se déclare incapable de présenter une description de la société future. Il se retranche derrière notre impuissance à prévoir ce que la minute prochaine nous apportera, et à discerner même, dans l’incessant écoulement des choses, la limite du présent et de l’avenir. Ces questions indiscrètes sur l’état futur lui paraissent de véritables jeux d’enfants. L’essentiel est d’écarter les obstacles ; les formes nouvelles croissent organiquement, par la force même de la vie qui anime la société.

M. Vandervelde, invité en 1895, par un journal de Bruxelles, à décrire les rouages de la société collectiviste, refuse à son tour de se placer sur ce terrain, parce que les socialistes positivistes ne sont pas des architectes sociaux voulant reconstruire la société du jour au lendemain sur des plans nouveaux4. Il se borne donc à une esquisse tellement vague, qu’on ne peut parvenir à en saisir les lignes.

M. Jules Guesde observe la même attitude en 1896 à la tribune de la Chambre des députés : « Cette période (des utopies socialistes) est loin, heureusement ! Les socialistes d’aujourd’hui se sont mis à l’école des faits ; ils ne prophétisent pas, ils observent et concluent. — M. de Mun... nous a sommés de le, transporter au sein du futur état de choses, et de faire fonctionner sous ses yeux la répartition du travail dans cette société de copropriétaires. Je ne lui donnerai pas cette satisfaction, ni mes amis non plus. Les ouvriers n’en demandent pas autant... Nous nous bornons à constater que les produits du travail n’appartiendront, sans prélèvement, aux travailleurs, qu’autant qu’ils auront cessé d’être des prolétaires pour devenir des copropriétaires des moyens de production ».5

Pour M. Kautsky, les constructions concernant « l’État de l’avenir » sont inutiles, parce que la transformation de l’État en une grande association économique se suffisant à elle-même n’est pas seulement quelque chose de désirable, mais d’inévitable. Les penseurs peuvent bien, dans une certaine mesure, reconnaître la direction du mouvement économique, mais non le déterminer à leur gré, ni prévoir avec précision les formes qu’il prendra. Il est donc ridicule d’exiger des socialistes qu’ils décrivent le plan de la société future et les mesures de transition. Les socialdémocrates doivent écarter les fantaisies reposant sur des hypothèses, et se contenter de rechercher la direction que prendra le développement économique lorsqu’il sera placé sur une base socialiste6.

Les divers congrès socialistes se sont eux-mêmes strictement renfermés dans la formule de Marx. Le programme d’Erfurt, qui est celui de la socialdémocratie allemande depuis 1891, ne porte rien de plus : « C’est seulement par la conversion de la propriété privée capitaliste des moyens de production — terre, mines, matières, instruments, machines, moyens de transport — en propriété sociale, et par la transformation de la production marchande en production socialiste exercée par la société pour elle-même, que la grande exploitation et la productivité toujours croissante du travail social cesseront d’être, pour les classes jusqu’ici exploitées, une source de misère et d’oppression, pour devenir une source de souverain bien et de perfectionnement harmonieux en tout sens. » Le Congrès de Hanovre, en octobre 1899, sur la proposition de M. Bebel, s’est encore borné à mentionner dans ses résolutions la socialisation des moyens de production et l’établissement du mode de production et d’échange socialiste, sans fournir aucune indication sur ce mode de production et d’échange.

Il était pourtant difficile au parti socialiste de se maintenir rigoureusement dans cette posture dédaigneuse et énigmatique. La propriété collective des moyens de production ne peut être conçue indépendamment d’un certain mode de production et d’échange, d’un certain système de la valeur ; parler de propriété collective sans indiquer, au moins dans ses traits essentiels, l’organisation sociale qu’elle implique, c’est en dire trop ou trop peu, c’est se dérober devant une explication dont on est comptable, par cela seul qu’on a prophétisé la socialisation des moyens de production.

Au reste, rien, dans la pure doctrine marxiste, n’interdit aux adeptes de faire des pronostics sur le régime de la propriété socialisée. Loin de là, Marx a dit lui-même, dans la préface du Capital, que si la société ne peut dépasser d’un saut ni abolir par décrets les phases de son développement naturel, elle peut abréger la période de la gestation, et adoucir les maux de leur enfantement. Pour agir en ce sens, il n’est pas inutile que la société ait conscience de son but.

Le silence ne pouvait donc être qu’un calcul de tactique. Or, refuser. indéfiniment toute satisfaction à de vaines curiosités, c’était assurément faire le jeu d’adversaires empressés à montrer le néant d’une doctrine incapable de s’affirmer dans sa partie positive. Si les formes sociales nouvelles sortent des anciennes par un développement organique, il doit être possible, lorsque l’élaboration est suffisamment avancée, de prévoir les modes dont la formation est en voie de s’accomplir. Se soustraire aux questions, n’est-ce pas avouer implicitement qu’on est trop loin du but de l’évolution pour l’apercevoir ? Se taire était d’autant plus périlleux que, derrière le penseur, un autre homme est là qui se dresse, pressant et menaçant, « avec des mains noires et des yeux ardents ». Celui-là n’admet pas, pour la réalisation de ses espérances, une assignation à quelques siècles ; il veut, lui aussi, entrevoir la terre promise, soulever le voile qui recouvre cet avenir socialiste si mystérieux et si troublant ; cet homme-là, on ne peut l’éconduire comme un adversaire indiscret.

En vain disait-on que la Révolution française s’était faite sans que les hommes du XVIIIe siècle eussent pu prédire les formes politiques et sociales de la société nouvelle, ni prévoir les grandes transformations économiques qui devaient résulter de la domination du Tiers État, du capitalisme et de la guerre des classes. S’il est une vérité banale aujourd’hui, c’est que la Révolution était faite dans les esprits avant de s’accomplir dans les faits. Quand elle éclata, dit Louis Blanc dans son Introduction à l’Organisation du travail, chacun en aurait pu dresser le programme. Effectivement, ce programme tenait tout entier dans la littérature du siècle et dans les cahiers de 89.

Certes, les hommes de la Révolution n’avaient pu prévoir les transformations sociales qui se sont opérées au cours du XIXe siècle, sous l’action du progrès scientifique déterminant l’expansion de la production capitaliste. Mais on ne demande pas non plus aux socialistes contemporains de prédire les déplacements de forces que le cours naturel des choses amènera au sein de l’appareil organisé qui doit constituer la société collectiviste. On leur demande seulement de décrire la structure de cet appareil et son fonctionnement, non sans doute dans ses multiples détails, mais dans ses pièces maîtresses. Tâche singulièrement plus difficile, à vrai dire, que celle des hommes qui préparèrent et accomplirent la Révolution de 1789 ; car ceux-là, visant surtout l’abolition des privilèges, des règlements restrictifs, des charges féodales, pouvaient concevoir à l’avance un plan de société conforme à « l’ordre naturel et essentiel des sociétés. humaines », comme disaient les Physiocrates ; conservant les organes essentiels du corps social, ils se proposaient seulement de les délivrer de leurs entraves artificielles pour assurer le libre jeu des forces individuelles, tandis que nos modernes socialistes ont à dessiner un plan de société dans lequel ces organes abolis doivent être remplacés par un mécanisme tout nouveau.

Quoi qu’il en soit de ces difficultés, l’heure était venue où il n’était plus permis de se dérober ; il fallait se découvrir. « A ceux qui nous demandent : que serons-nous demain ? nous devons une réponse écrit M. Jaurès en 18957.

Les premiers essais sur le mode collectiviste remontent à une époque déjà éloignée. Le plus savant et le moins connu en France est celui de Rodbertus, le Ricardo du socialisme, le maître de Lassalle et le précurseur de Karl Marx. Dès 1842, dans une œuvre d’un caractère purement abstrait, il avait exposé la théorie de la valeur fondée sur le travail, et montré son application dans une société hypothétique où il n’y aurait ni propriété, ni capital privé donnant des revenus ; où l’État, seul propriétaire du capital social, administrerait toute la production, et où les travailleurs retireraient des magasins publics leur part du produit social au moyen de simples billets portant la valeur créée par leur travail8. Il entreprenait cette étude « non pas pour opposer à l’état actuel un état meilleur, mais pour apprendre à mieux connaître l’un près de l’autre ». Il reprit encore par deux fois cet essai, pour donner une analyse plus profonde de l’unité de valeur représentée par l’heure de travail normal, principalement dans sa 4eLettre sociale à von Kirchmann, composée en 1852 et publiée dix ans après sa mort, en 1885, sous le titre : Das Kapital9. L’état qu’il décrit se distingue nettement du pur communisme par la propriété individuelle du travailleur sur la valeur entière de son produit, c’est-à-dire sur les objets de consommation qu’il acquiert dans la mesure de cette valeur. C’est donc le véritable collectivisme, dans le sens le plus rigoureux et le plus complet. Rodbertus en concevait d’ailleurs la réalisation dans un avenir très éloigné10.

La même année 1842, un autre Allemand, Wilhem Weitling, traçait le plan d’une société mi-partie communiste, mi-partie collectiviste, dont M. Antoine Menger a donné une courte analyse11.

L’exposé le plus connu du collectivisme pur est celui de Schæffle, ancien ministre autrichien, dans un petit livre intitulé : La quintessence du socialisme12, qui fut publié pour la première fois en 1874. Schæffle n’est pas un collectiviste ; partant des données fondamentales du socialisme pour en déduire scientifiquement les conséquences, il se propose seulement d’éclairer les adversaires sur les points où leurs réfutations habituelles portent à faux, et les partisans sur les lacunes de leurs théories.

Avec moins d’autorité et plus de fantaisie, un Américain, M. Bellamy, dans un roman célèbre publié en 188813, avait fait vivre la société de l’an 2000 organisée suivant les mêmes principes. William Morris composait aussi vers cette époque un roman du même genre, dont on ne peut tirer aucune indication sur l’organisation interne de la société nouvelle14. Enfin M. Bebel, dans son livre sur La femme15, édité pour la première fois en 1883, avait consacré tout un chapitre à la Socialisation de la société, mais sans nous renseigner encore d’une façon bien précise.

La littérature socialiste, encore insuffisante dans sa partie positive, s’est enrichie depuis lors ; mais les plans d’organisation récemment présentés s’écartent tous plus ou moins du type collectiviste ordinaire, et cherchent à le corriger sur ses points les plus faibles. Dans son étude sur l’Organisation socialiste, publiée en 189516, M. Jaurès nous présente le collectivisme comme une forme destinée à succéder immédiatement à l’ordre capitaliste, mais appelée elle-même à évoluer sans secousse vers le communisme libertaire. Il reste fidèle au principe de la valeur taxée en temps de travail ; mais il tempère le collectivisme en donnant une certaine autonomie aux groupes de producteurs, et s’efforce d’intéresser les travailleurs au progrès de la production en modifiant les bases de l’unité de valeur.

M. Georges Renard, en 1897, dans son Régime socialiste17, allère plus profondément le type consacré du collectivisme en y introduisant, dans une certaine mesure, le jeu de l’offre et de la demande, sans renoncer cependant aux bons de travail comme intermédiaires d’échange. Il tend, comme M. Jaurès, à élargir et assouplir le collectivisme en le pénétrant de justice et de fraternité, et surtout en y mettant plus de liberté, conformément à la véritable tradition française, si hostile au fond à la conception matérialiste et autoritaire du socialisme allemand.

En 1896 et 1899, deux socialistes, l’un Américain, M. Gronlund, l’autre Suisse, M. Sulzer, ont été plus loin encore dans la voie des déformations ; ils ont généralisé l’application de l’offre et de la demande dans le collectivisme. Pour cette raison, et bien qu’ils excluent encore la monnaie métallique, leurs systèmes, comme celui de M. Georges Renard, ne figureront pas dans cette étude du pur collectivisme, et seront examinés au livre suivant.

CHAPITRE II

Un pour Un
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