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Les temps du travail cycles et irréversibilité

195 pages
Comment re-penser le travail ? Les écrits des sociologues, juristes, ergonomes, économistes ou psychologues mettent-ils à jour les innovations dans le travail ? Qu'est devenu le temps au travail et dans le travail ? Plus encore, avec quelles démarches et à partir de quels paradigmes les chercheurs analysent-ils le travail ? Sur quels dispositifs s'appuient-ils et avec quelles postures ?
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L 'homme et la société
Revue internationale de recherches et de synthèses en sciences sociales

Les Temps du travail cycles et irréversibilité

Coordonné par
Jean-Pierre Durand et Pierre Rolle

Publié avec le concours du CNL et du CNRS

L'Harmattan

L 'homme et la société
Revue internationale de recherches et de synthèses en sciences sociales

Fondateurs
Serge JONAS et Jean PRONTEAU

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Directeurs
Michel KAIL et Numa MURARD Comité scientifique Michel ADAM, Pierre ANSART, Elsa ASSIDON, Solange BARBEROUSSE, Denis BERGER, Alain BIHR, Monique CHEMILLIER-GENDREAU, Catherine COLLIOT-THÉLÈNE, Catherine COQUERY-VIDROVITCH, René GALLISSOT, Michel GIRAUD, Gabriel GOSSELIN, Madeleine GRA WITZ, Colette GUILLAUMIN, Serge JONAS, Georges LABICA, Serge LATOUCHE, Jürgen LINK, Richard MARIENSTRAS, Sami NAÏR, Gérard NAMER, Gérard RAULET, Robert SAYRE, Benjamin STORA, Nicolas TERTULIAN

Comité de rédaction
Nicole BEAURAIN, Marc BESSIN, Sylvain BOULOUQUE, Hamit BOZARSLAN, Patrick CINGOLANI, Christophe DAUM, Jean-Claude DELAUNAY, Christine DELPHY, Véronique DE RUDDER, Claude DIDRY, Elsa DORLIN, Pascal DUPUY, Jean-Pierre DURAND, Jean-Paul GAUDILLIERE, Willy GIANINAZZI, Bernard HOURS, Michel KAIL, Pierre LANTZ, Martine LEIBOVICI, Michael LOWY, Margaret MANALE, Louis MOREAU DE BELLAING, Numa MURARD, Nia PERIVOLAROPOULOU, Larry PORTIS, Thierry POUCH, Pierre ROLLE, Laurence ROULLEAU-BERGER, Monique SELIM, Richard SOBEL, Christelle TARAUD, Etienne TASSIN, Sophie WAHNICH, Claudie WEILL

Secrétariat de rédaction
Jean-Jacques DELDYCK

@ L'Harmattan, 2006 5.7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1 @wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05051-8 EAN: 9782296050518

L'homme et la société
Revue internationale de recherches et de synthèses en sciences sociales N° 162
Michel Kail et Richard Sobel
Éditorial. Science et politique.. 0" 00.. .. .. 0.. 0.. .. 0.. 00000.0 .. 0.. 00. 0"

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LES TEMPS DU TRA VAIL CYCLES ET IRREVERSIBILITE

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Pierre Rolle Un nouveau paradigme en sociologie du travail? Jorge Lago Quels temps mesure le chrono métreur taylorien ? Olivier Cousin Quelle place accorder au travail?
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Gaëtan Flocco Du « tout-acteur» à l'analyse des médiations de la contrainte... 79 Élodie Ségal Les « savoir-être », un angle mort des débats
sur la compétence. 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 . 0 . 0 0 0 0 0 . 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 . 0 0 . 0 . 0 0 0 0 0 . . . . 0 . 0 0 ..

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Caroline Lanciano-Morandat Quel mode de gouvernement pour
les nouvelles relations Science-Industrie? ...0.. 0.0 0000.0 000000 115

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HORS DOSSIER Marie Rebeyrolle Acteurs solitaires ou solidaires

dans l'entreprise d' aujourd 'hui

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NOTE CRITIQUE Louis Moreau de Bellaing
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La globalisation du monde

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REVUE DES REVUES (Thierry Pouch) COMPTES RENDUS
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Résumés! Abstracts

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Toute la correspondance - manuscrits (trois exemplaires dactylographiés double interligne, 35 000 signes maximum pour les articles, 4 200 pour les comptes rendus), livres, périodiques - doit être adressée à la Rédaction: L'homme et la société - Jean-Jacques Deldyck Université Paris 7 - Boîte courrier 7027 2 place Jussieu, 75251 PARISCEDEX 05 - Téléphone 0157276486 E-mail: deldyck@univ-paris-diderot.fr
ABONNEMENTS ET VENTES AU NUMERO

Éditions L'Harmattan 5-7 rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS Un abonnement annuel couvre 3 numéros dont 1 double Uoindre un chèque à la commande au nom de L'Harmattan) France: 47,26 € - Étranger par avion: 53,26 € Un numéro simple: 13,72 €, double: 18,29 € + 3,20 € de port

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Editorial Science et politique

La revue L'homme et la société, qui affiche en sous-titre, «Revue internationale de recherches et de synthèses en sciences sociales », poursuit une double ambition, théorique et intellectuelle. Double ambition qui ne contient en elle-même aucune contradiction, sinon que la fameuse « demande sociale» adressée aux sciences sociales souhaiterait réduire les promoteurs de ces sciences au statut d'experts ou de techniciens de la «chose sociale» 1.Revendiquer cette double ambition c'est répondre à l'exigence de scientificité, qui impose une réflexion épistémologique vigilante; laquelle est à l'évidence une des dimensions de ce que nous appelons une attitude intellectuelle. Dans le cas des sciences sociales particulièrement, la politique ne saurait être isolée de l'épistémologie dans la stricte mesure où le chercheur ne peut guère se prévaloir d'une position de surplomb pas plus qu'il ne peut s'abstraire des conditions sociales, culturelles et politiques de la détermination de son objet d'analyse. Ce qui ne signifie pas qu'il soit condamné au subjectivisme mais que ces conditions interviennent dans la définition de son projet d'objectivité. La configuration historique de ces conditions est très nettement dessinée par 1'« évidence» libérale, qui décide de ce que c'est que la société, l'individu, la richesse, le développement, le discours scientifique... Cet~e « évidence» a un effet politique immédiat: la droite politique, qui se et que l'on caractérisait sous le registre de l'ordre, est parvenue à s'imposer comme la championne de la réforme et de la modernité. Cette modification ne manque pas d'affecter tous les modes de discours, y compris donc celui du discours scientifique sur la société, comme le montre la facilité avec

1. Nous renvoyons à l'éditorial du numéro précédent de L'homme et la société: «Citoyenneté, engagements publics et espaces urbains », n° 160-161, qui était intitulé, « Une revue intellectuelle? », p. 5-10.

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laquelle le sociologue ou l'économiste, entre autres, se prêtent au jeu de l' expertise. La tentation de techniciser le « social» ne date assurément pas d'aujourd'hui, et pour s'en convaincre il suffirait d'évoquer la théorie platonicienne du philosophe-roi, ou bien, plus près de nous, les critiques formulées par Henri Lefebvre contre la technocratie. Il n'en reste pas moins que cette technicisation a rarement paru aussi « convaincante ». Technicisées, les questions sociales, comme la question du chômage, celle des retraites ou encore de la santé, reçoivent des «solutions », (entendons les réformes, bien évidemment inévitables et pourtant si longtemps différées, par manque de courage ou de volonté 2), qui sont proposées comme les seules raisonnables du point de vue de l'intérêt général. Ceux qui s'y opposent ne peuvent manquer d'apparaître comme des nostalgiques d'un modèle décidément archaïque ou, pis encore, comme les défenseurs bornés d'intérêts corporatistes. La technicisation actuelle du débat social et politique s'est affirmée à la fin des années quatre-vingt et au début des années quatrevingt-dix du siècle précédent lorsque les représentants des oligarchies économiques et étatiques occidentales ont compris que pour lancer avec succès la contre-offensive «néolibérale », il convenait de contester 1'hégémonie intellectuelle de la gauche (l'intellectuel n'était-il pas alors immanquablement un « intellectuel de gauche»). Gagner la « bataille des idées» non en apportant des réponses concurrentes mais en imposant les questions elles-mêmes et en reformulant les problématiques, comme autant de cadres en dehors desquels tout énonc~ est par avance discrédité, et toute option pratique en découlant, considérée comme incantatoire. L'ordre devait être d'abord un ordre du discours, une mise en ordre du discours 3. Pour saisir l'opportunité d'introduire quelque désordre dans l'évidence discursive actuelle, il nous faut partir de ce qu'elle forclôt ou euphémise et reconnaître que nous vivons dans une société capitaliste et non dans une économie de marché. Les concepts marxiens de « travailvivant» et de «force de travail» permettent alors de marquer la spécificité du mode de subjectivation historique organisé par l'extension du salariat. Dans les formations sociales où domine le mode de production capitaliste, le travail - que ce soit directement en tant que travail salarié,
2. On notera, qu'une fois de plus, la théorie et la pratique politiques s'articulent sur la classique antinomie du nécessaire et du volontaire. 3. Ce que les partisans du linguistic turn ont su reconnaître tout en s'y laissant prendre. Il n 'y a pas à choisir entre le discours et la réalité mais à affronter une réalité toujours déjà investie par le discours ou un discours toujours déjà confronté à la réalité. Que l'on nous permette de conseiller de se reporter aux analyses si stimulantes de Louis MARIN,par exemple dans Le Portrait du roi, Paris, les éditions de Minuit, 1981.

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ou indirectement en tant que travail des services publics, travail domestique ou, sur la base d'un temps de travail non contraint, en tant qu'activité autonome - ne saurait échapper à la logique d'accumulation et de valorisation du capital. Or, les concepts marxiens lient ce que le discours actuel disjoint, le travail et la politique. Le travail n'a pas à devenir un objet pour l'action politique, comme si le travail et la politique se faisaient face, à la manière de deux pratiques sociales distinctes et extérieures l'une à l'autre, car il est intrinsèquement, et non par surcroît, un rapport politique (un rapport homme/homme) en même temps qu'un rapport instrumental (homme/ monde). L'actuel réductionnisme techniciste mythifie ce rapport politique dans 1'« objectivité» de l'économie, légitimant alors les argumentations sur les contraintes économiques. Dans le concept marxien de «force de travail », deux dimensions doivent être identifiées4. Le « travail-vivant », ou le travail en tant qu'activité humaine d'affirmation, de création et de coopération, grâce auquel la force de travail se manifeste comme sujet autonome impliqué et agissant dans un monde vécu et commun. Le « travailcapital », ou le travail soumis à la valorisation du capital, par lequel la force de travail fonction~e comme un facteur de production, selon la fiction commode de sa marchandisation. Habermas ne manque pas d'interpréter la mise au travail capitaliste comme un rapport de perversion politique, capable de transformer l'action du monde vécu en un processus ininterrompu du système de valorisation s. C'est sous la dépendance de la seule logique du capital-travail que l'on formule, nous apparaît-il, les questions sociopolitiques à propos du travail. S'affranchir de ce mode de questionnement ne consiste cependant pas à adopter le « point de vue» du travail-vivant, comme si ce dernier pouvait être isolé et offrir une possible position extérieure au capitalisme. Dans le capitalisme, le travail est forcément (au double sens de ce terme) intégré, enclavé. Il n'en reste pas moins que les luttes sociales introduisent des formes .de déprise partielle (les « acquis sociaux») par le moyen desquelles le travail-vivant manifeste son originalité et consolide cette déprise. Aussi, les conquêtes du monde du travail, comme ses défaites, sont-elles toujours
4. Contre les analyses d' Hannah Arendt, notamment. Dégagé de tout rapport social, le concept marxien de «travail-vivant» se transforme chez Arendt en «un métabolisme entre l'homme et la nature », « activité dans laquelle l'homme n'est ni au monde, ni aux autres hommes, seul avec son corps face à la nécessité de rester en vie» (Hannah Arendt, La Condition de l'homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1983, p. 291). Réduction du travail à une pure activité instrumentale qui permet à Arendt de chercher dans l'action ce pur rapport à l'autre et de fonder une pratique politique autonome. 5. Jürgen HABERMAS, Théorie de l'agir communicationnel,tomeI, Paris, Fayard, p.372.

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politiques! Rétablir cette perspective «politiste» contre la pente «techniciste» ne saurait pourtant être l'occasion de déduire une politique. Ce serait tomber dans le piège logiciste en voulant éviter le piège techniciste. Mais il est de notre vocation théorique et intellectuelle de ne pas refouler la tension politique qui constitue le rapport du capital et du travail. Michel KAIL et Richard SOBEL

Avertissement

Les institutions productives sont celles qui fournissent au collectif les biens et les services sans lesquels il ne pourrait se continuer. C'est pourquoi elles sont obligées de se métamorphoser sans cesse, alors que les appareils politique, législatif et plus encore religieux, voués à la reproduction des formes sociales, doivent chercher en premier lieu à se reproduire eux-mêmes en l'état. L'effort humain consacré à la production s'adapte quotidiennement aux évé~ements du monde social comme aux évolutions de son milieu, et se réforme en fonction de multiples conditions, la démographie, le développement des besoins ou encore la quantité des diverses ressources. Les contraintes qui définissent l'activité de travail ont été, au cours de l'histoire, incorporées dans des systèmes oppressifs, où la spontanéité des travailleurs est bornée et utilisée par leur enfermement dans des castes, des classes, des corporations, ou des statuts salariaux. La nécessité de contourner la résistance des individus, et de tirer le meilleur profit de leur engagement, conduit au petfectionnement perpétuel des gestes et des appareillages. D'où deux caractéristiques essentielles du travail: il ne peut être totalement prescrit, et ne s'accomplit par conséquent qu'au prix d'une violence plus ou moins ouverte exercée sur l'opérateur. Par ailleurs, il représente, dans toutes les sociétés, le lieu primordial où les savoirs s'élaborent, s' éprouvent et s'accroissent. Les changements dans le travail se propagent nécessairement dans le collectif et s'opposent aux mécanismes qui en assurent le maintien à l'identique. Les procédures par lesquelles la tâche est décidée et l' opérateur affecté ou disqualifié orientent beaucoup de pratiques sociales et commandent la politique économique. Le sentiment, si répandu de nos jours, que les innovations auxquelles nous assistons sont plus déterminantes que naguère, et qu'une nouvelle période du travail s'amorce qui prépare une mutation du collectif, doit donc être examiné avec sérieux. Reste la question des outils, des concepts et des méthodes pour appréhender le nouveau: le risque est toujours grand de se réfugier dans les anciens outils et de ne pas pouvoir penser le changement; mais le risque
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est au moins aussi grand de discourir sur des innovations qui n'en sont pas, le seul changement résidant dans la forme de l'expression. Toute la concentration des analystes du travail vise à éviter ces deux écueils afin d'inventer les outils nécessaires pour penser les transformations en cours. Le plus tôt possible.
Jean-Pierre DURAND et Pierre ROLLE

Comment re-penser le travail?

Les deux numéros de L'homme et la société qui suivent relèvent d'un pari: observer si les sciences sociales (et juridiques) sont en mesure aujourd'hui de re-penser le travail. C'est-à-dire de réfléchir sur les démarches, sur les paradigmes, sur les dispositifs, sur les postures que les chercheurs utilisent dans l'analyse du travail et des travailleurs. Les assurances et les certitudes dont faisaient preuve les sociologues ou les économistes du travail des années 1960-1980 ont volé en éclat. En premier lieu, parce que le travail a changé, et en second lieu, parce que les conditions de la production scientifique, au moins sur le travail, se sont transformées elles aussi. Enfin, le politique et les idéologies ont été largement remaniés. Les conditions d'exercice du travail ont été bouleversées dans les deux dernières décennies, d'abord parce que le modèle d'accumulation du capital s'est déplacé en sortant des illusions des années quatre-vingt. À la suite de ce qu'il est convenu d'appeler la crise dufordisme, c'est-à-dire du modèle d'accumulation des Trente Glorieuses, l'idée d'une sortie de crise par l'automation ou par l'automatisation et en tout cas par le tout technologique a fait long feu: le travail s'est retrouvé au cœur des nouvelles nécessités économiques. Avec des solutions multiples pour en accroître l'efficacité: en en abaissant le coût (d'où les délocalisations vers l'Asie, l'Europe orientale, l'Afrique ou l'Amérique latine), en accroissant sa productivité par une meilleure organisation de la production et du travail (généralisation de la lean production 1), voire en allongeant le temps de travail dans certaines situations (cadres et cols blanc en particulier). Ce nouveau modèle productif dont nous faisions état dès le début des années quatre-vingt-dix 2 a conduit à l'accélération de l'internationalisation des échanges (internationalisation qui, rappelons-le, a commencé avec le capitalisme lui-même) et au phénomène dénommé aujourd'hui globalisation. Celui-ci signifie, a minima, non pas une « mondialisation» des
1. Cf. James P. WOMACK, Daniel T. JONES et Jones Roos, Le système qui va changer le monde, Dunod, 1992. 2. Robert BaYER et Jean-Pierre DURAND, L'aprèsfordisme, Syros, 1993 et 1998.

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échanges mais un mode particulier de pensée des dirigeants des grandes firmes et leur organisation stratégique très hiérarchisée: des centres de recherche situés au plus près des meilleures universités du monde, des centres de développement et de production qui croisent les impératifs de la demande (correspondre aux goûts des clients), les exigences de productivité et la proximité des marchés. Cette organisation des firmes-réseaux globales en établissements hiérarchiquement structurés prend évidemment appui sur les TIC (technologies de l'information et de la communication) qui rendent possible l'échange instantané d'informations et la communication rapide en temps décalé (principe essentiel des messageries 3). Il en ressort une transformation radicale des conditions de travail des cadres, ingénieurs et techniciens de ces firmes ou de leurs sous-traitants, dans l'industrie comme dans les services. Quoiqu'elles ne soient pas le fondement des changements mais seulement les outils de ce changement de modèle, les TIC transforment le travail dans tous les secteurs, peuvent introduire de nouvelles formes de contrôle social, exigent des qualifications différentes et soutiennent les efforts de rationalisation. Par exemple, elles permettent la généralisation du juste-à-temps dans l'industrie ou celle duflux tendu dans les services qui, à leur tour, obligent les salariés à respecter certains objectifs auxquels ils ne sont guère associés dans leur fixation : c'est l'un des fondements à l'implication contrainte, à la coopération forcée ou à l'autonomie contrôlée. Ces mêmes TIC brouillent totalement les frontières entre les temps (ou les espaces) de travail et de la vie domestique. Les téléphones portables permettent à la fois de travailler en temps masqué (le travailleur se déplace et continue à travailler en échangeant avec ses collègues) et de rendre le salarié disponible à toute heure et en tout lieu: cas des cols blancs mais aussi des caissièr(e)s qui peuvent être appelé(e)s à tout instant pour remplacer un(e) collègue ou faire face à un rush ponctuel et imprévu. L'ordinateur portable déplace lui aussi la frontière du temps de travail en empiétant sur le temps de loisir ou sur le temps domestique: en laissant plus de liberté au salarié ou au travailleur indépendant qui peut organiser son temps de travail comme il l'entend grâce aux connexions à haut débit, il tend à allonger le temps de travail «au calme », la nuit ou durant les weekends. La hausse du niveau de vie dans les pays industrialisés ne manque pas de transformer aussi la perception du travail, sans que l'on sache précisément encore ce que sont ces nouvelles perceptions de la « valeur travail»
3. Cf. Sylvie CRAIPEAU, 'entreprise commutante. Travailler ensemble séparément, L Hermès, 2001.

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selon les catégories socioprofessionnelles et selon les niveaux de capitaux économiques, culturels et symboliques possédés. Le brouillage des classes sociales4, largement fondé sur l'emploi - que l'on ne saurait détacher arbitrairement du travail - dépend bien sûr des revenus de chacun mais aussi des modes de consommation. La société capitaliste actuelle présente une sorte de paradoxe: à la différence de celle d'après-guerre où tout ce qui était produit était vendu, elle durcit les conditions de production ( cf. le credo qualité, prix, délais) des biens et des services dans les pays du Nord et donne beaucoup plus à consommer (pour ceux qui disposent d'un emploi sécurisé) en poussant une large part de la société vers les « classes moyennes ». Réalité de la consommation ou identification de classe ne change rien au phénomène qui conduit la majeure partie (entre 60 et 75 %) des populations des pays du Nord à percevoir l'emploi comme une bienveillante nécessité qui ouvre le droit au bonheur: ce qui vaut bien un « investissement travail », même si celui-ci se fait dans de nouvelles conditions plus dures et plus stressantes. En effet, la plupart des recherches montrent que les conditions de travail se sont détériorées dans nombre de situations de travail ou que l'activité de travail ne possède guère d'attrait en elle-même quand il s'agit d'emplois d'exécution; le rôle des directions des ressources humaines et de l'encadrement consiste donc à rendre attractifs ces postes en modifiant l'activité du travail lui-même ou ses représentations par un développement de la participation des salariés à l'aménagement des postes ou à l'organisation du travail. La mise en œuvre récente des évaluations individuelles - bien souvent comportementales - pousse plus à l'intériorisation de ces nouvelles exigences de conduite qu'à exclure les mauvais éléments. L'entrelacs des objets étudiés par la sociologie, la psychologie, le droit, l'économie et quelquefois la philosophie rend difficile la production scientifique. Il n'en ressort guère des analyses ou des conclusions éclairant les acteurs ou les praticiens: ce que regrettent semble-t-illes décideurs utilitaristes qui attendent des méthodes et des outils d'usage facile. C'est pourtant en respectant la complexité du réel et des questions qu'il pose que les sciences de l'homme et de la société ont quelques chances de perdurer, car c'est le fondement de leur légitimité. À la complexification des situations de travail elles-mêmes, il faut ajouter le mouvement brownien des travailleurs et du capital. D'une part, le capital est devenu extrêmement mobile et pas seulement sous sa forme électronique: des entrepreneurs n'hésitent pas à déplacer des installations
4. Paul BOUFFARTIGUE, «Le brouillage des classes» in Jean-Pierre DURANDet François-Xavier MERRIEN, ortie de siècle, La France en mutation, Éditions Vigot, 1991. S

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à travers les continents pour produire moins cher, disent-ils; les firmes globales échangent des outils de production, de développement ou de recherche à travers le monde comme des joueurs de Monopoly, créant des incertitudes chez les cadres d'ici, de nouvelles classes ouvrières ailleurs (avec un nouveau marché) et le désespoir dans certaines régions nées de la seconde révolution industrielle. D'autre part, les travailleurs eux-mêmes deviennent plus mobiles: les migrations internationales seront certainement le phénomène social le plus important du siècle naissant. La conjonction de ces mobilités (du capital et des travailleurs) affaiblissent, voire détruisent, les institutions traditionnelles de défense des intérêts des salariés, que ce soient bien sûr les syndicats mais aussi les outils de régulation telles que les conventions collectives ou les accords capital/travail caractéristiques des pays industrialisés de I'hémisphère Nord. À cette première recomposition de la force de travail mondiale, il faut ajouter les mouvements plus anciens qui frappent ces mêmes pays du Nord: le fort taux d'activité des femmes et, dans certains États-nations, la propension à substituer de jeunes recrues aux salariés vieillissants, avec le risque d'une perte de savoir-faire dans les entreprises se délestant ainsi de salariés mieux payés que leurs remplaçants. Ainsi, les analyses du travail doivent de plus en plus tenir compte, au-delà des formations, des qualifications et des compétences, des facteurs d'ethnicité, de genre et d'âge pour conduire des analyses passablement compliquées. Dans des situations où le chômage pèse lourdement, ou bien là où le développement des «travailleurs pauvres» en dit long sur le niveau des salaires, ces pressions du système d'emplois n'ont pas les mêmes effets selon ces catégories démographiques: âge, genre, ethnici té. Si les conditions de travail et le travail ont changé dans la production des biens et des services, parce que la production de ceux-ci a été transformée, il en est de même, en amont, dans la recherche ou dans la mise en œuvre des découvertes scientifiques (développement et industrialisation). Si la science est devenue force productive, c'est-à-dire tient aujourd'hui un rôle primordial dans le modèle productif émergent, les analystes du travail s'intéressent de plus en plus aux transformations du travail des scientifiques, des ingénieurs et des techniciens: quoique cet intérêt des analystes du travail pour ce champ ne soit pas nouveau, l'ampleur des investigations, tant du point de vue des stratégies d'orientation de la recherche scienti5. On utilisera le concept de système d'emploi de préférence à celui de marché du travail: cf., pour la justification de ce concept, Dominique GLAYMANN,Le travail en intérim, Fayard, 2005.

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fique que des modes d'intégration recherche/industrialisation ou que de l'activité proprement dite du chercheur en biologie, en informatique en nanosciences (ne s'agit-il pas de techno-sciences ?) mobiliseront des milliers de chercheurs, y compris parce que l'industrie et les firmes sont demandeurs. Enfin, ces transformations des appareils de production qui accueillent les travailleurs, le brouillage des classes sociales (moyennisation et maintien d'une polarisation), la faiblesse des mouvements sociaux ou de l' organisation des salariés s'inscrivent aussi dans un certain contexte politique: la chute du Mur de Berlin a propulsé le capitalisme, y compris dans sa version la plus libérale, comme seul et unique modèle d'organisation sociale et économique de la planète Terre. Quoique les versions les plus imaginatives de la fin de l'Histoire relèvent d'qn ethnocentrisme même pas voilé, elles n'en ont pas moins largement irrigué la plupart des esprits. Une telle situation politique et idéologique - renforcée par un système d'emploi défavorable aux salariés et aux mouvements sociaux - n'a pas manqué d'avoir des effets sur la production scientifique depuis deux décennies. Si l'objet travail intéresse de plus en plus de chercheurs, en particulier des

sociologues6, des philosophes ou des anthropologues,nombre d'entre eux

ont abandonné la distanciation, posture favorable à la critique, pour des postures et quelquefois des pratiques d'accompagnement des changements dans le travail. Certains praticiens ont pu le faire pour des raisons de statut proche des directions d'entreprises (consultants externes ou internes, organisateurs, conseillers, etc.). D'autres, en particulier chercheurs, ont laissé de côté les approches historiques se référant à la durée ou se plaçant sur le long terme pour se plonger dans l'urgence des analyses, le court terme et l'immédiateté du changement. Attitude étrange pour des chercheurs qui ne sont pas pressés par le temps, les exigences et les rythmes propres aux entreprises, mais qui s'explique par les nécessités d'être publiés et lus dans un climat de concurrence individuelle croissante. Ainsi, nombre d'auteurs ont préféré les résultats partagés par la majorité du monde académique et par les chefs d'entreprises - d'où cette notion de disciplines d'accompagnement des changements sociaux - à l'invention de nouvelles postures ou de nouvelles théories du travail rendant compte des transformations du travail dans la production des biens et des services. Telles sont, par exemple, les pratiques de nombre de tenants de la « sociologie de l'entreprise» ou celles
6. Les sociologues sont plus de trois cents chercheurs et doctorants à participer aux Journées de Sociologie du Travail tous les deux ans, ce qui illustre le dynamisme de la recherche dans le champ.

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de chercheurs qui, engagés dans des recherches finalisées ressemblant plutôt à des études, peuvent confondre posture de recherche et intervention

conjoncturelle à la demande d'une direction d'entreprise 7 ou d'un ministère, voire d'une agence. Le statut du «terrain », dans certaines disciplines, peut plonger le chercheur dans un nouveau positivisme empirique qui, quoique qualitatif, n'a rien à envier aux grandes enquêtes quantitatives des années 1950-1960 si bien critiquées par Pitirim Sorokin 8. L'une des déformations de cette posture est I'hypostasie du changement ou de l'innovation. Le sentiment, si répandu de nos jours, que les innovations auxquelles nous assistons sont plus déterminantes que naguère, et qu'une nouvelle période du travail s'amorce qui prépare une mutation du collectif, doit donc être examiné avec sérieux. La difficulté que rencontre d'emblée cette entreprise est celle que connaissent toutes les études en sociologie et en économie du travail: si I'hypothèse est juste, alors les méthodes d'observation devront être elles aussi révisées, sous peine de laisser échapper les phénomènes les plus novateurs. Faute d'une telle réflexion, l'on risque, par exemple, de prendre pour une émancipation une coercition inédite que l'on ne saurait pas reconnaître, et pour laquelle on n'aurait pas encore de mots. C'est pourquoi il faut tenter d'analyser le présent en juxtaposant des démarches variées, sans prétendre à décrire dès maintenant la cohérence d'un nouveau paradigme. Ce numéro de L'homme et la société vise non pas un recensement systématique des démarches des spécialistes du travail, mais à conduire des auteurs à s'interroger sur leurs pratiques de recherche et sur celles de leurs collègues. Un objet autant travaillé que l'autonomie, et que certains analystes considèrent comme un « ensemble vide », peut mériter un retour. Jorge Lago montre que la séparation arbitraire de la sociologie du travail et de la sociologie de l'emploi, ne permet pas de saisir les constantes historiques et les ambivalences des situations: le plus ou moins d'autonomie dans la rencontre d'un individu avec un emploi dépend de beaucoup plus de facteurs que ceux relevant de la seule situation de travail. Qu'estce alors que le post-taylorisme ? Y aurait-il place pour un taylorisme invariant? Autant de questions qui permettent, sous la plume de Jorge Lago, d'éclairer la nature des changements en cours et surtout leurs analyses. En analysant finement l'activité des cadres, Olivier Cousin nous rappelle
7. Il est tout aussi vrai que des demandes d'intervention d'organisations syndicales ou d'institutions représentatives des salariés peuvent conduire à des résultats de recherche et à des publications éloignés des critères de scientificité si, pour les mêmes raisons, le travail de distanciation et de réflexivité n'est pas opéré. 8. Pitirim SOROKIN, Tendances et déboires de la sociologie américaine, Aubier, 1959.

Comment re-penser le travail ?

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que toute autonomie est nécessairement limitée, la nouveauté s'inscrivant peut-être dans «l'enrôlement de la subjectivité» et dans les injonctions croissantes à la responsabilité qui déstabilisent les individus: l'acteur plongé dans l'organisation risque de s'y noyer. En même temps, il y a urgence à reconnaître que le travail peut procurer du plaisir et posséder un sens, y compris en arrangeant ou en reconstruisant son propre rapport au travail. Alors, la représentation que l'on construit de son autonomie et de son travail pour soi, avec les pairs ou à travers l'organisation, a au moins autant de raisons d'être analysée que l'objectivité de l'activité de travail ellemême. L'autonomie n'est plus un état ou un résultat: elle devient processus et enjeu, y compris pour sauver l'estime de soi. À partir de la même interrogation sur la valeur du concept d'autonomie et sur l'amplitude de celle-ci dans les nouvelles configurations productives des cadres, Gaëtan FIocco travaille les médiations des contraintes qui rendent à la fois le travail acceptable voire captivant. Ces mêmes médiations ne conduisent-elles pas certains cadres à percevoir leur domination tout en en acceptant les conditions générales. Dans cette « sociologie de la contrainte », les voies de la médiation qui transfigurent le travail apparaissent beaucoup plus importantes à travailler que la contrainte elle-même. Une fois de plus, si la contextualisation des situations de travail a son importance, la construction des représentations devient un objet prioritaire. Dans le texte d'Élodie Ségal il est aussi question de subjectivité et plus précisément de rationalisation de la subjectivité qui serait l'une des caractéristiques de rupture du modèle productif émergent. La « flexibilité assistée par la compétence », selon sa propre formule, consisterait, à travers le modelage des savoir-être, à organiser le consentement au travail et pourquoi pas l'implication. La diversité des réactions des salariés (simulation contrainte, adhésion positive ou négative, retrait) montre l'ambivalence des résultats malgré la cohérence des moyens mis en œuvre. C'est certainement parce que les promoteurs des «savoir-être» ont omis de prendre en considération leur dimension collective en tentant de les réduire à un contenu technicisé qu'ils rencontrent autant de difficultés à atteindre leurs objectifs. Comme nous l'avons écrit ci-dessus, l'organisation du travail scientifique devient un enjeu pour les États-nations et pour les firmes globalisées à haute technologie. En associant étroitement travail et statuts des emplois occupés par les chercheurs, Caroline Lanciano-Morandat met en exergue les difficultés de la transition d'un modèle cloisonné (entre science et industrie) au modèle intégré. Plusieurs lecture_ssont possibles des tensions qui animent les rapports entre les différents statuts de salariés sur la plate-

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Jean-Pierre

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forme technoscientifique étudiée par l'auteur. Non seulement les chercheurs contractuels apparaissent comme les pivots liant les institutions privées et publiques parce qu'ils circulent entre celles-ci, mais le mode de gestion des chercheurs précaires par les statutaires, apparaît comme un mode de domination inverse à la suprématie dont ils semblent bénéficier dans le champ scientifique... Alors, sursaut de liberté ou nouvelle forme de subordination pour ces travailleurs de la recherche-industrie qui doivent créer eux-mêmes leurs emplois? L'éclatement des objets dans le champ du travail conduit à une diversification des démarches et des postures, sans compter que des disciplines voisines perpétuent leur cloisonnement. D'où le questionnement de Pierre Rolle dans l'article qui ouvre ce numéro: un nouveau paradigme en sociologie du travail? C'est par des critiques rigoureuses que l'auteur attaque la sociologie du travail des années 1960-1970 qui décontextualisait son objet avec un côté a-historique qui traverse nombre d'analyses de l'époque. Le paradigme d'après-guerre ne s'intéressait qu'à l'entreprise - ou à la fameuse situation de travail - sans voir ce qui influe sur l'entreprise, que ce soit l'État, la nation (avec ses régulations locales) ou le marché international. D'où une sociologie du travail qui réinvestit l'activité de travaiL.. pour découvrir la réalisation de ses propres utopies. Aujourd'hui, l'individualisme qui apparaît nouveau ne serait qu'une vieille lune, réanimée par les concurrences entre candidats à l'emploi: la marginalité des salariés due à leur statut devient ainsi un mode de gestion de la main-d' œuvre. La discussion par l'auteur de la viabilité du concept de capitalisme cognitif le conduit à s'interroger sur l'autonomie qu'il considère comme nécessaire. L'essentiel ne réside pas dans la nouveauté du paradigme, mais dans les nécessaires glissements d'objets. Plus encore, il s'agirait de revisiter la loi de la valeur, les cloisonnements entre disciplines ou bien encore les oppositions traditionnelles (structures/événements, nécessaire/fortuit, originel/ construit, etc.). Et bien sûr, faire l'inventaire du nouveau. La diversité des objets et des démarches des « sciences du travail» ne doit pas nous empêcher de hiérarchiser la multiplicité des travaux et des résultats publiés depuis deux décennies, à partir de critères qui ne sauraient être tous partagés. Si le classement reste le fondement de la démarche scientifique, chacun doit y recourir y compris pour ne pas "Seperdre dans la forêt de la connaissance jaillissante. À chacun de fabriquer sa boussole: que ces deux numéros de L'homme et la société Yparticipent. Jean-Pierre DURAND Centre Pierre Naville, Université d'Évry

Un nouveau paradigme en sociologie du travail ?

Pierre ROLLE

1. Le monde social change à chaque instant. Ses acteurs, les relations qui les constituent, et les frontières du collectif ainsi établi, se transforment sans cesse. Faut-il alors, pour caractériser ces nouveautés, user de nouveaux mots, et inventer des paradigmes sur mesure? On risque fort, par cette méthode, de ne concevoir que des mutations, c'est-à-dire des changements sans support, dont on renonce d'avance à chercher le sens comme la portée. C'est ainsi, semble-t-il, que l'on a formé cet objet insaisissable, la modernité, qui prétend tout à la fois être le principe, le cadre et le résultat de l'analyse. Adjectif, c'est-à-dire terme référé à un autre par un lien inconnu, le moderne devient substance, et n'admet plus dès lors que de se rapporter à lui-même. Par ce coup de force, l'observation devient explication d'elle-même, la dynamique du social s'abolit dans l'instant, et l'identité absorbe la durée. On ne se rend apte à reconnaître le nouveau et à le saisir qu'en le situant, de façon évidemment hypothétique, dans des cadres temporels dont on s'obligera à préciser la constance, ou le mouvement spécifique. Faute de cette précaution, on se met en danger d'arbitraire: le changement que l'on croit constater n'est tel qu'à l'égard d'un passé implicite, qu'on se dispense de décrire, et de localiser à son tour dans l'ordre des temps. D'où, à l'occasion, d'insupportables paradoxes. Il est clair, par exemple, que beaucoup de recherches contemporaines en sociologie du travail ne donnent sens à leurs observations qu'en les contrastant avec les situations considérées comme immédiatement antérieures, et donc typiques de l'aprèsguerre. De ce fait, ces analyses se trouvent démunies devant la résurgence récente de certaines figures de l'emploi qui étaient proscrites, ou réformées, pendant les périodes de reconstruction. Faut-il donc imaginer des régressions, des reculs, des involutions? Toutes ces conceptions semblent
L'homme et la société, n° 162, octobre-décembre 2006