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LES TERRITOIRES DE L'IDENTITÉ

316 pages
Dans ce premier volume de l'ouvrage " Le territoire, lien ou frontière ", les auteurs, géographes, anthropologues et sociologues, explorent à différentes échelles, à travers la planète, les relations entre territoire et identité. Le territoire est ici l'espace d'appartenance des sociétés humaines qui ont tissé avec lui les liens vitaux, symboliques et affectifs.
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LES TERRITOIRES

DE L'IDENTITÉ

COLLECTION "Géographie et Cultures" publication du Laboratoire "Espace et Culture"

directeur: Paul CLAVAL, Professeur Université de Paris IV rédaction: Colette FONTANEL, Ingénieur d'Etudes au CNRS Série "Fondements de la géographie culturelle" Cynthia Ghorra-Gobin (dir.), Penser la ville -de demain, 1994, 266 p. Paul Claval, Singaravélou (dir.), Ethnogéographies, 1995, 370 p. Marc Brosseau, Des Romans-géographes. Essai, 1996, 246 p. Françoise Péron, Jean Rieucau, La Maritimité aujourd'hui, 1996, 236 p. Fabien Chaumard, Le commerce du Iivre en France, entre économie et culture, 1998, 222 p. Robert Dulau, Jean-Robert Pitte (dir.), Géographie des odeurs, 1998, 231 p. Joël Bonnemaison, Luc Cambrézy, Laurence Quint y-Bourgeois (dir.), Le territoire, lien ou frontière? tome 1 : Les territoires de l'identité, 1998, 317 p.; tome 2 : La nation et le territoire, 1998. Série "Histoire et épistémologie de la géographie" Paul Claval, André-Louis Sanguin (dir.), La Géographie française à l'époque classique (1918-1968), 1996,345 p. Jean-François Staszak (dir.), Les Discours du géographe, 1997, 284 p. Jean-Pierre Augustin, Vincent Berdoulay, Modernité et tradition au Canada, 1997, 220 p. Série "Culture et politique" André-Louis Sanguin (dir.), Les Minorités ethniques en Europe, 1993, 369 p. Henri Goetschy, André-Louis Sanguin (dir.), Langues régionales et relations transfrontalières en Europe, 1995, 318 p. Georges Prévelakis (dir.), La Géographie des diasporas, 1996, 444 p. Emmanuel Saadia, Systèmes électoraux et territorialité en Israël, 1997, 114 p. Anne Gaugue, Les Etats africains et leurs musées. La Mise en scène de la nation, 1997, 230 p. Paul Claval, André-Louis Sanguin (dir.), Métropolisation et politique, 1997,316 p. André-Louis Sanguin (dir.), Vivre dans une île. Une géopolitique des insularités, 1997, 389 p. Thomas Lothar Weiss, Migrants nigérians. La diaspora dans le Sud-Ouest du Cameroun, 1998, 271 p. Série "Etudes culturelles et régionales" Jean-Christophe Huet, Les Villages perchés des Dogon du Mali, 1994, 191 p. Béatrice Collignon, Les Inuit. Ce qu'ils savent du territoire, 1996, 254 p. Thierry Sanjuan, A l'Ombre de Hong Kong. Le delta de la Rivière des Perles, 1997, 313 p. Laurent Vermeersch, la ville américaine et ses paysages portuaires. Entre fonction et symbole, 1998, 206 p. Myriam Houssay- Holzschuch, Ville blanche, vies noires: Le Cap, ville Sud-Africaine, 1998, 276 p., à paraître. Robert Dulau, Habiter en pays tamoul, 1998, 224 p. + glossaires: 67 p., à paraître. Jérôme Monnet, Ville et pouvoir en Amérique: Les formes de l'autorité, 1998, 190 p., à paraître.

(Ç) Éditions l'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-7462-4

Sous la direction de

Joël BONNE MAISON Luc CAMBREZY Laurence QUINTY -BOURGEOIS

LES TERRITOIRES

DE L'IDENTITÉ

Le territoire, lien ou frontière?
TOME 1

Série "Fondements de la géographie culturelle" Collection "Géographie et Cultures'"

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Coordination de la rédaction et mise en page: Laurence Quinty-Bourgeois

Colette Fontanel et

Photo de couverture: "Chemin de l'eau", Tableau de Delphine Greindl inspiré de la technique pointilliste des aborigènes d'Australie

Cet ouvrage a été réalisé avec le concours de l'ORSTOM

SOMMAIRE
Som ma ire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. .. .. .
Lis te des aut e u rs

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.. 5

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 7

Pour

Joël. ........... .... ....... .... .... ... .. .

... ... .. .. ....

..

9 Il

Introduction:

Chantal Blanc-Pamard et Laurence Quinty-Bourgeois

Première partie: Les paysages du territoire, marqueurs . d ' identité... ....... 1- Catherine BENOIT, Le paysage horticole de la Caraïbe, ou ... le territoire apprivoisé... ..... .. .. .. .. .. ..... . .. . 2- Edmond BERNUS, Nomades sans frontières ou territoires sans
frontières?
~

21 23

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3- Carole LAUGA-SALLENA VE, Le clos et l'ouvert. Terre et territoire au Fouta-Djalon (Guinée) 4- Chantal BLANC-PAMARD, Les savoirs du territoire en Imerina. (Hautes terres centrales de Madagascar) 5- Bernard MOIZO, L'identité est au cœur du territoire: Les Karen face au monde extérieur dans l'ouest thai1andais 6- Béatrice COLLIGNON, Les fondements territoriaux de l'identité inuit d'hier et d'aujourd'hui (Canada) Deuxième partie: Les discours identitaires autour du territoire 7- Etienne COPEAUX, Les territoires de référence des discours identitaires turcs 8- Gérard-François DUMONT, Le dessein identitaire des régions françaises 9- Michel CASTELLANI, Espace matériel et espace psychologique d'une communauté écartelée: "les" îles de Corse 10- Michèle BAUSSANT, Paradis perdus: La France et l'Algérie à travers le mariage des Européens catholiques d'Algérie (1926-1971) 11- Michel BRUNEAU, Du Pont à la Macédoine: les grands monastères pontiques, marqueurs territoriaux d'un peuple en diaspora 12- Anne GILBERT, les territoires de la francophonie canadienne hors
du Québec.

43 57 79 93 111 113 125 141 151 161

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 1 73

13- Jean-Claude BARBIER, Les paroisses d'Afrique noire fondent-elles des communautés territoriales? 14- Catherine NEVEU, Habitant du quartier ou citoyen de la ville. Réflexions sur l'articulation entre citoyenneté et territoire 15- Jacques LOMBARD, Le territoire, image portée de l'imaginaire
social (Madagascar)

183 191

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Troisième partie: Pratiques et usages du territoire 215 16- Jean-Yves MARCHAL, L'autre frontière (Mexique) .. 217 17- Patrick PILLON, Les agencements spatiaux dans les vallées de Kouaoua et de Houai1ou (Nouvelle-Calédonie) : des pratiques précoloniales à J'organisation administrative 233 18- Bernard CHARLERY de la MASSELIÈRE, Territorialités multiples et conflictuelles: réponses paysannes à la crise des campagnes
africaines. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 245

19- Geneviève CORTES, Mobilités paysannes et identités territoriales dans les Andes boliviennes 259 20- Emmanuel FAUROUX, De la complémentarité à la concurrence: Sakalava et migrants dans l'espace social de l'ouest malgache ...... 269 21- Sylvie BREDELOUP, Territoires du diamant et migrants du fleuve Sénégal 283 22- Nelly ROBIN, Les espaces de transit dans le~ migrations internationales ouest-africaines 297

Liste des auteurs
Barbier Jean-Claude Baussant Michèle Benoit Catherine Bernus Edmond Blanc-Pamard Chantal Bredeloup Sylvie Bruneau Michel Castellani Michel Charlery de la Masselière Bernard

Collignon Béatrice Copeaux Étienne
Cortes Geneviève David Gilbert Destremau Blandine Dorier-Apprill Élisabeth Dumont Gérard-François Fauroux Emmanuel Frérot Anne-Marie Gascon Alain Gaugue Anne Gilbert Anne Grenier Christophe Houssay-Holzschuch Myriam Katz Esther Lauga-Sallenave Carole Lavergne Marc Lombard Jacques Marchal Jean- Yves Maurer Jean-Luc Moizo Bernard Neveu Catherine Nguinguiri Jean-Claude Pelletier Philippe Perouse Jean-François Pillon Patrick Radvanyi Jean Robin Nelly Saadia Emmanuel Tapia (de) Stéphane

ORSTOM - Bénin Université de Paris X - Nanterre EHESS - Centre d'Études Africaines ORSTOM - Paris CNRS - Centre d'Études Africaines ORSTOM-SHADYC - Marseille CNRS - TIDE - Talence Université de Corse IFRA (Nairobi) - Université de Toulouse Le Mirail Université de Paris I Institut Français d'Études anatoliennes (Istanbul) Université de Toulouse Le Mirail ORSTOM - LEA - Montpellier CNRS - URBAMA (Tours) Université d'Aix-Marseille Université de Paris IV ORSTOM - REGARDS - Talence CNRS - URBAMA (Tours) CNRS - UFM de l'Académie de Créteil Université de Paris VIII Université d'Ottawa (Canada) Université de Nantes Université de Paris IV ORSTOM - Indonésie Université de Paris X Nanterre - GRET CNRS - URBAMA (Tours) ORSTOM - Bondy ORS TOM - Paris IDED (Genève) ORSTOM - Madagascar CNRS - LAIOS DGRST- Congo - ORSTOM Université de Lyon II - Institut d'Asie Orientale Université de Toulouse Le Mirail ORSTOM - LEA - Montpellier INALCO ORSTOM - Sénégal Université de Paris IV Université de Poitiers - MIGRINTER

Pour Joël
Les textes réunis dans ces deux volumes sont issus du colloque "Le

territoire, lien ou frontière ?" organisé conjointement par l'Université de
Paris IV et l'Orstom en octobre 1995. Les articles retenus pour cette publication sont centrés sur deux questions qui, d'une certaine façon, se complètent en même temps qu'elles se répondent: "Les territoires de l'identité" (volu/ne 1) et "La nation et le territoire" (volume 2). Après deux ans d'effort depuis la tenue de ce colloque, nous voici à l'aboutissement de ce long processus qui débute avec la conception et l'organisation d'une réflexion collective et s'achève avec la publication des principaux résultats. Joël Bonnemaison, à l'origine de cette 111anifestation,devait être à nos côtés pour en faire la présentation. Mais Joël est parti. Face à l'océan, le Gascon repose en terre bretonne. Il a rejoint le territoire de toute l'humanité. Joël nous a quittés avant de pouvoir savourer l'instant rare et délicieux oÙ l'on tient enfin entre ses mains l'ouvrage fraîchement sorti des presses. Nous savons quelle aurait été sa joie, toujours aussi comlnunicative et spontanée, toujours aussi intacte qu'à la parution de son premier article ou de son premier livre. Mais nous savons aussi que pour Joël cette publication n'était pas une fin en soi. Il la voyait certes comme le bilan normal autant qu'obligé de toute aventure scientifique mais aussi com111e sorte d'état des lieux des recherches sur la question une du territoire. Probablement parce qu'il a contribué de façon décisive à en explorer toutes les dÙnensions, le territoire continuait d'habiter toutes ses pensées. La question le laissait toujours insatisfait, presque inquiet - mais le territoire est inquiétant - comme s'il avait acquis la conviction qu'en la 111atièrenous n'en étions encore qu'à la surface des choses et qu'il restait à poser les fondements d'une géographie renouvelée voire d'une nouvelle discipline. Il avait l'ambition de s'y risquer et la modestie de n'en rien dire.
Pour beaucoup, ce colloque fut un succès. Aussi bien du fait de la qualité des cOl1ununications et des échanges qu'elles ont suscitées que de l'atmosphère si particulière aux rencontres auxquelles on assiste moins pour paraître que pour être, apprendre et, peut-être, comprendre un peu. Nous en avions conclu que la question du territoire inquiète tout autant qu'elle attire... Le nombre et la qualité des analyses issues de ce colloque 1110ntrent bien l'intérêt porté par la géographie comme par l'ensemble des sciences sociales à une problématique de l'espace plus attentive aux représentations 111entales collectives qui y sont associées. Même si la

plupart des contributions présentent une évidente parenté avec les réflexions, déjà plus anciennes, portant sur l'espace vécu et l'espace perçu, on devine chez les auteurs le besoin d'aller plus loin dans l'analyse des diverses dimensions culturelles de la territorialité. C'est bien sûr l'explication d'une participation aussi massive et active à ce colloque. Du côté des géographes, dire que l'organisation de l'espace est un produit social n'est pas une nouveauté. L'objectif de cette réflexion n'était donc pas d'en apporter une nouvelle démonstration. Mais ce qui apparaît clairement dans ces différentes études de cas, c'est que ce constat n'implique pas de voir se réduire leur champ d'investigation à une sorte de gestion con1ptable de la géon1étrie de l'espace, perçu comme le simple support de l'activité humaine. En ce sens, ils font un pas en direction d'autres sciences sociales qui - à travers l'étude des mythes, des géosymboles, des questions identitaires - avaient sans doute exploré depuis plus longtemps cette dimension culturelle du territoire, mais qui, en retour, avaient peut-être négligé l'importance de l'espace géographique dans les processus de reproduction sociale. Pour autant, on peut espérer que ces deux volumes apporteront leur pierre à un interrogation scientifique n1ajeure, à cette «science du territoire» qui reste certes très largelnent à construire, mais dont personne ne peut nier l'importance et l'actualité. Les pistes ouvertes sont si nombreuses qu'on se prend à espérer que cet essai soit moins perçu conune l' aboutissen1ent d'une réflexion collective que son premier vrai départ. De la géopolitique à l'architecture, de l'éthologie à la géographie, de la linguistique à l'anthropologie, l'analyse et la compréhension des relations entre les sociétés humaines et leur territoire exigeraient d'aller plus loin dans cette réflexion. Pour Joël, qui nous a quittés avant de recueillir les fruits de cette initiative, ce serait sans doute le plus bel hommage à lui rendre. Mais on ne force pas l'évolution des sciences, pas même au nom de la mémoire d'un ami. Lui dédier cet ouvrage était le n10ins que nous puissions faire pour rappeler la perte d'un géographe qui a tant contribué à enrichir sa discipline en explorant les din1ensions cachées du territoire.
Laurence Quinty-Bourgeois Luc Cambrézy, et Chantal Blanc-Pamard

INTRODUCTION
Chantal BLANC-PAMARD Laurence QUINTY -BOURGEOIS

La construction de l'identité par le territoire, espace géographique produit affectivement, socialement, culturellement et symboliquement, organise le premier volume. Sous plusieurs aspects: celui des repères que l'homme construit dans cet espace, celui des discours de la société qui façonne cet espace, sous l'angle enfin des rapports sociaux que des individus entretiennent dans cet espace. L'identité culturelle et l'identité géographique se fondent dans un même espace et donnent naissance au territoire. Une double question rapproche les contributions: qu'est-ce qui fait un territoire et comment construit-on du territoire? Précisons que l'intérêt porte plus sur la constitution que sur la définition du territoire. Ce sont les relations entre territoire et identité - le territoire comme espace d'identité, comme espace d'appartenance - examinées à différentes échelles qui servent de fil conducteur. Les "fondements géographiques de l'identité" sont bien au cœur de ce volume. Ce titre donnée par Joël Bonnemaison à sa thèse1 guide la réflexion et ce "voyage autour du territoire" . Dans les trois parties qui composent l'ouvrage, plusieurs thèmes caractérisent cette construction de l'identité par le territoire: la limite, la représentation, le temps, la durée, la liaison espace-temps, la langue, la relation (le lieu et le lien)... Ce volume, comme d'ailleurs le suivant, ne se borne pas, si l'on peut dire, à envisager le territoire dans son enveloppe, ses frontières. Il chemine de la parcelle au parcours nomade et à l'espace réticulaire, et des modes d'organisation de l'espace des sociétés traditionnelles (ou qui relèvent de cultures non-européennes) à ceux des sociétés dites modernes où le principe du territoire d'identité n'en est pas moins présent. Ici, le territoire identifie des ensembles structurés à

1. Joël, Bonnemaison, 1996, Les fondements géographiques d'une identité. L'archipel du Vanuatu. Essai de géographie culturelle. Livre I. Gens de pirogue et gens de la terre, Paris, Éditions de l'ORSTOM; 1997, Livre Il. Les gens des lieux. Histoire et géosymboles d'une société enracinée: Tanna, Paris, Éditions de l'ORSTOM. Il

différentes échelles. Les traitements de l'espace devenu territoire varient suivant les sociétés et les articles nous invitent à les découvrir à travers la planète. "Territoires" prend donc la marque du pluriel et non plus du singulier. Pluriels, les regards le sont aussi puisque les sciences sociales dans leur diversité sont ici mises à contribution. Géographes, sociologues et anthropologues conjuguent leurs approches pour une meilleure appréhension des territoires de l'identité. Les paysages du territoire Le territoire crée-t-il de l'identité? A cette question de Béatrice Collignon, répondent plusieurs auteurs en visitant différents paysages, à travers l'analyse de situations concrètes, localisées (au sens de liées à un lieu), .qui font découvrir l'intériorité de la relation d'une société à son environnement. Ces textes de géographie intimiste rendent compte de l'investissement affectif et culturel que les sociétés placent dans leur espace de vie et qui fait d'un espace un territoire. En témoigne notamment la richesse de la toponymie par laquelle ces sociétés s'inscrivent dans leur domaine. Les paysages sont autant de constructions culturelles manifestant, au plan collectif, leur force et leur empreinte. C'est l'ordre par les lieux. Le territoire s'apprend, se défend, s'invente et se réinvente. Il est lieu d'enracinement, il est "au cœur de l'identité" (Bernard Moizo). Et lorsque le territoire est menacé, l'identité aussi est menacée, contraignant chaque société à puiser dans sa relation au territoire ses propres réponses. On notera au passage l'importance des mots pour traduire la force du lien qui unit les hommes à leur terre, comme le montrent nombre d'expressions choisies par les auteurs de ce chapitre, ou empruntées au "territoire enchanté" de Joël Bonnemaison. Quelles que soient l'origine, les limites, et les formes, ou l'absence de formes apparentes - comme chez les peuples nomades - de l'espace investi, le sentiment d'appartenance à un territoire est toujours intense. Catherine Benoît s'intéresse aux processus d'appropriation et d'ancrage territorial mis en œuvre par les esclaves des Caraibes population déracinée s'il en est. En Guadeloupe, les jardins résultent de l'appropriation d'un espace de liberté. La maîtrise des techniques culturales à laquelle ce processus a abouti d'une part, les valeurs symboliques qui ont présidé à l'organisation de ces jardins d'autre part, témoignent d'une territorialisation de l'espace insulaire: le jardin de case est une parcelle d'espace qui enracine et fabrique du territoire. C'est bien un "géosymbole" au sens que lui donne Joël Bonnemaison, un lieu porteur d'une identité, un territoire-racine. Géosymbole aussi que la tente, "le plus petit et le plus intime" des territoires des pasteurs nomades. Les Touaregs, avec lesquels Edmond Bemus a établi une longue connivence, s'inscrivent dans plusieurs territoires connus et repérables: territoire de la chefferie, territoire du

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groupe, territoire du campement. Dans cet "univers mobile et libre" qui paraît sans limites et presque sans empreintes aux yeux de l'étranger, le parcours nomade est la référence permanente de l'identité collective et un marqueur du territoire. Les sociétés nomades sont elles aussi territorialisées ; aucune antinomie n'existe entre nomadisme et territoire, pas plus d'ailleurs qu'entre mobilité et territoire comme le montre Geneviève Cortes dans les Andes boliviennes. Le modèle d'inscription territoriale des agroéleveurs peuls du Fouta-Djalon, en Guinée, oriente la réflexion de Carole Lauga-Sallenave sur "le clos et l'ouvert". Les îlots de bocage impriment leurs marques dans le paysage et façonnent "un territoire en archipel" (Joël Bonnemaison). Les haies qui enclosent les concessions familiales remplissent plusieurs fonctions: elles produisent, elles protègent, elles guident les déplacements des habitants, dessinant un labyrinthe à la fois protecteur et ouvert. Elles traduisent l'appropriation individuelle, symbolisent l'attachement à la terre, mais elles sont autant liens que frontières. Un travail mené sur "l'écriture du paysage", notamment à partir de dessins d'enfants, en révèle toutes les dimensions. Le territoire peut avoir une double structure, comme l'atteste Chantal Blanc-Pamard sur les Hautes Terres centrales de Madagascar. Deux systèmes concourent à ordonner le territoire de la société Merina : d'une part, les relations verticales et temporelles entre les générations et, d'autre part, des relations horizontales et spatiales qui divisent l'espace en facettes écologiques. Le paysage est le lieu d'une lecture des processus de constitution et d'organisation des savoirs du territoire. Le territoire est tissé d'un réseau d'usages - les chemins de l'eau - et d'un réseau d'espaces, les images du corps. Cet ordre, ou encore cet équilibre, qui lie les hommes à leur territoire est parfois menacé, voire rompu, sous la pression d'événements extérieurs. Le temps et les mutations qui l'accompagnent provoquent des ruptures, des transformations et des adaptations à chaque fois originales. Tel est le cas des Inuit du Canada étudiés par Béatrice Collignon, et des Karen de Thaïlande que présente Bernard Moizo. Les Karen, une minorité ethnique montagnarde de l'ouest thaïlandais, offrent un exemple de re-dynamisation de l'affirmation identitaire face aux menaces que la rupture de leur isolement et les projets d'aménagement du gouvernement thaïlandais font peser sur leur territoire et sur leur mode de vie. Chez les Karen, le territoire est ressourcement d'identité au travers des lieux de sanctuaire qui en sont des symboles durables. Une cérémonie messianique d'inspiration bouddhiste, renouvelée chaque année, ranime l'identité du groupe et affirme le territoire. Le culte de l'éléphant blanc, symbole de puissance aussi pour les Thaïlandais, y prend le relais des divinités du territoire pour défendre et légitimer l'identité karen. Les Inuit canadiens, autrefois "éléments" indissociables de leur territoire, n'en sont plus que des usagers. Les bouleversements qui ont

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affecté leur mode de vie en quelques dizaines d'années à peine - de la nomadisation à la sédentarisation - ont modifié la perception du territoire des jeunes générations. L'apport majeur de cette contribution est de souligner que la dynamique de l'inscription territoriale permet de reconstruire une identité inuit nouvelle. En effet, tout un système de relations - où le campement et la télévision jouent le rôle de médiateur permet aux jeunes Inuit d'intégrer la modernité et de créer des liens entre des lieux éclatés géographiquement et culturelle ment, redéfinissant ainsi un nouveau territoire, plus vaste, "hétérogène, discontinu, irréel", porteur peut-être d'une nouvelle identité inuit. Les Inuit ne sont pas, comme les Corses, prisonniers d'une identité (Michel Castellani) car leur territoire est plastique, créateur d'identité. Le territoire est bien le ciment d'une construction identitaire. Selon l'expression de Joël Bonnemaison, "Les hommes, en habitant leur territoire, deviennent ce territoire" (1992, p. 77)2, car ils savent tout à la fois le ranimer, le raviver, le défendre, ou le réinventer pour se le réapproprier. Les articles de ce premier chapitre en sont une illustration. Les discours identitaires autour du territoire Les discours identitaires s'appuient sur des idéologies à base territoriale et non plus seulement historique. C'est ce qui apparaît dans les différentes études de cas de la deuxième partie. Le passé n'est plus le seul référent. La multiplicité des territoires, du quartier à la région, de la région au pays voire au sous-continent, renvoie à une architecture complexe et à des modes de fonctionnement variés: soit une mosaïque de territoires imbriqués à différentes échelles, sans liens entre eux mais plutôt en concurrence ou en compétition, soit un territoire incomplet fait de lieux plus que de liens. Les textes de ce chapitre présentent des processus de mise en ordre, de structuration, qui ont pour enjeu une définition territoriale ou, plus simplement, sont une revendication à une expression et à une reconnaissance. Une identité en devenir, voilà ce qui caractérise les deux premières contributions. Deux quêtes d'identité à travers des territoires en représentation, l'un turc, l'autre français. Dans le premier, l'affirmation d'une identité nationale, dans le second, celle d'une identité de région. En Turquie, non pas un mais des territoires, non pas un mais des discours identitaires. Autant de discours ou de cartes, autant de représentations, autant de territoires "pour rêver". Des territoires se font et se défont dans un,e géographie imaginaire. Dès lors qu'en est-il de l'identité turque? Etienne Copeaux, en analysant l'articulation des divers

2. Joël, Bonnemaison, 1992, "Le territoire enchanté: Mélanésie", Géographie et cultures, vol. 3, p. 71-88. 14

croyances et territorialités

en

enracinements spatiaux proposés par les discours identitaires - textuel et cartographique - montre que l'identité n'est pas marquée par le seul passé, ici l'agglomération de trois passés, mais reste à construire dans l'histoire présente. La géographie se retrouve mal lotie entre les empreintes fortes d'une histoire exceptionnellement prégnante, les signes partout envahissants d'un nationalisme actuel et les discours destinés à l'étranger, ce qui ne manque pas de troubler le sentiment identitaire des Turcs. A son tour, Gérard-François Dumont décortique les actions de construction identitaire conduites par les régions françaises depuis leur mise en place en 1972. La régionalisation est l'occasion d'inventer et de réinventer des formes de représentation. Chacune des régions le fait à sa manière, souvent en puisant dans son histoire et/ou sa géographie, choisissant ses images, recherchant ses symboles - ses logotypes - pour se forger un destin identitaire. Ici la modernité s'affiche en tradition et, audelà, revivifie l'identité régionale. Cette identification vise à harmoniser le comportement des acteurs au sein de la région-territoire. Un mode de gestion géo-régionale s'élabore autour d'un patrimoine commun. C'est "l'esprit de lien" qui l'emporte sur "l'esprit de frontière", avec une ouverture vers les autres régions et la mise en valeur de complémentarités. Mais le patriotisme géographique régional est en concurrence à la fois avec l'État et d'autres identités subétatiques comme les départements. Les deux articles suivants présentent les difficultés de sociétés et d'espaces disjoints ou éclatés qui sont pourtant, à l'origine, inscrits dans un même territoire. Dans le premier, Michel Castellani analyse la nature ambiguë des relations qui unissent les Corses du dedans - "ces insulaires intérieurs" - à un territoire fait d'une mosaïque de micro-régions d'appartenance, les Corses du dehors - des déracinés - à leur île de référence, et les nouveaux venus - des migrants à objectif économique à un espace hybride. Les multiples facettes de l'humanité insulaire corse traduisent sa fragilité et une acculturation en cours. Comment rétablir une identité qui signifie ici, comme sans doute ailleurs, conserver ses images et vivifier ses desseins? Autre territoire perdu, celui de l'Algérie où nous emmène Michèle Baussant. Le déracinement a créé un besoin de conscience commune chez les Français d'Algérie rapatriés en France mais l'enracinement reste encore à construire, plus de 30 ans après l'exil. Le discours et le travail de mémoire sur le mariage, facteur d'unité du groupe, aident les Européens catholiques d'Algérie à se fabriquer une "identité rétrospective" entre une Algérie perdue et une France à conquérir. L'union des deux territoires est nécessaire à l'affirmation d'une identité, mais la mémoire n'a plus d'ancrage territorial et ne se nourrit plus que de l'histoire de destins individuels et familiaux. Contrastant avec l'article précédent, l'exemple de la diaspora grecque pontique étudiée par Michel Bruneau montre que la perte du territoire ne signifie pas la perte de l'identité. Trente ans après leur départ

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des territoires d'origine en Turquie (1923), les Grecs pontiques on t entrepris la reconstruction, en Macédoine, des grands monastères, symboles de leur identité. Rebâtis à l'identique, ces hauts lieux auxquels sont associés des symboles identitaires puissants (icônes et objets sacrés) affirment et maintiennent l'identité du peuple pontique en dépit de sa dispersion. L'icono"graphie des Grecs pontiques comme la scénographie du monde turc (Etienne Copeaux) sont les instruments d'affirmation d'identités territoriales. . Avec Anne Gilbert, changement d'échelle et de continent, avec un point de vue sur la diaspora francophone au Canada. Hors du Québec, les territoires de la francophonie canadienne forment des espaces-réseaux qui se mettent en place à partir des pôles de vie collective d'une population -essentiellement urbaine et fortement dispersée. Coexistants et concurrents avec les réseaux anglophones dominants, ces espaces contribuent à créer une double appartenance, une "territorialité mixte" qui paradoxalement conforte l'identité. L' ambi valence renforce le rapport à un territoire exclusif. Le référent ethno-culturel - "où l'on vit en français" - caractérise le territoire de la francophonie canadienne. Les textes suivants s'interrogent, chacun à leur manière, sur les relations entre territoires et communautés paroissiales ou urbaines. La paroisse est-elle, en Afrique noire, fondatrice d'une communauté territoriale? se demande Jean-Claude Barbier, en comparant la capacité à créer du territoire des paroisses chrétiennes européennes et des Eglises prophétiques qui ont surgi ces dernières années en Afrique. De son point de vue, la paroisse-territoire ne peut se développer que dans le cas d'une religion ,fédératrice, disposant d'une assise spatiale. Or, la multiplication des Eglises sur un même territoire, qui remplace aujourd'hui la juxtaposition des communautés religieuses, ne favorise pas la création d'une telle assise. Il n'y a d'ailleurs pas non plus d'attachement à un "territoire cultuel" mais au contraire une itinérance des individus entre divers lieux de culte. Ces structures embryonnaires, cette logique nodale, ne font pas territoire. Avec Catherine Neveu, l'interrogation porte sur l'articulation entre citoyenneté et territoire dans les quartiers de Roubaix où l'opposition entre comités de quartier et associations de jeunes traduit deux quêtes de légitimité différente. Le quartier-territoire peut-il être porteur d'identité? Il apparaît ici comme un lieu de confrontations et de contradictions entre l'habitant et le citoyen: le premier s'y inscrit naturellement, le second, trop à l'étroit, aspire à une reconnaissance à l'échelle d'un territoire plus vaste. Le quartier ne serait-il pas amputé des liens qui fondent l'identité? Arrêtons-nous - en manière de transition - sur le texte de Jacques Lombard qui, se demandant si les territoires ne seraient pas autant imaginaires que réels, prend appui sur la société sakalava de l'Ouest malgache pour en décoder la construction culturelle. Les marqueurs identitaires n'y sont pas juridiques ni politiques mais font référence à des notions qui se déclinent comme suit: autochtone, royaume, tombeau,

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sacré, talisman, possession, mémoire... Et l'écriture fixe l'histoire réelle et mythique de la constitution du territoire.

Pratiques et usages du territoire Dans cette troisième et dernière partie, la territorialité est envisagée sous l'angle de la mobilité. Il n'y a plus un mais des territoires, producteurs de nouvelles solidarités entre acteurs sociaux, en deçà ou audelà des frontières nationales. Il ne s'agit plus d'actions collectives mais de recherche de solutions individuelles dépassant les frontières nationales. Dans ce cas on peut parler de territorialisation. La rupture de la continuité temporelle sur un même espace fabrique aussi du territoire. Les auteurs explorent les nouvelles frontières des territoires relationnels. Les deux premiers articles mettent en relief le rôle de l'histoire et révèlent comment le passé peut expliquer des agencements territoriaux. Au Mexique d'abord, où, selon Jean-Yves MarchaI, les premiers moments de la conquête espagnole ont influé de manière décisive sur le destin du fleuve Panuco. C'est la "chance perdue" de ce fleuve dont, l'histoire a fait une frontière alors qu'il aurait pu être un lien. Les deux Etats qui se sont constitués de part et d'autre ont eu un développement contrasté, reflet d'un projet territorial contrarié. Le fleuve ,Panuco, bien que devenu franchissable, reste une limite, inapte à unir l'Etat du Veracruz et celui du Tamaulipas, le long de la côte nord-est du Mexique. Les deux rives appartjennent aujourd'hui à des entités administratives distinctes et les deux Etats s'ignorent. L'auteur attire l'attention sur l'incohérence que font apparaître les découpages régionaux et s'inscrit dans la réflexion sur l'illusion de la perfection frontalière. De même, avec l'exemple de deux régions de Nouvelle Calédonie, Patrick Pillon analyse comment la colonisation a bouleversé la configuration des systèmes sociaux mélanésiens en substituant à la dispersion des peuplements et à la fluidité des relations spatiales, le regroupement et la limite. Les découpages spatiaux, nés d'une matrice administrative imposée, marquent une rupture avec les organisations territoriales précoloniales, que ce soit la réorganisation en tribus, la mise en place de réserves, l'encadrement en districts ou la constitution des aires culturelles qui forment le niveau supérieur. Mais ces nouvelles structures ne sont pas remises en cause. Elles deviennent "supports de projets politiques" et les pratiques sociales actuelles se jouent de ces références multiples. Ces deux articles témoignent que les temps sont inscrits dans l'espace.
Bernard Charlery de la Masselière renoue "développés" face aux "développeurs" en proposant avec le thème des une réflexion entre

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encadrements et aménagements spatiaux. Les paysans sont engagés dans un rapport à l'espace non plus caractérisé par l'ouverture et la mobilité mais par un maillage et une fermeture territoriale. La multiplication des territoires entraîne une fragmentation des structures sociales et spatiales des communautés paysannes. La crise africaine résulte d'un engrenage territorial avec lequel les sociétés africaines doivent composer, quitte à se réinventer un territoire à leur mesure, fait de mobilité, de réseaux, de filières. L'étude des communautés paysannes quechuas des vallées andines de Bolivie par Geneviève Cortes montre que la mobilité ne s'oppose pas à la territorialité. Le paradoxe de la migration internationale est bien qu'elle enracine les sociétés sur leur territoire - "lieu-mémoire" et "lieu-culte" en affirmant leur identité. La mobilité est lien plus que rupture parce que l'investissement foncier que permet la migration scelle une identité territoriale. Ces sociétés andines conjuguent, à des distances parfois importantes et à des rythmes variés, mobilité et ancrage territorial. Avec Emmanuel Fauroux et l'étude du Menabe sur le littoral ouest de Madagascar, on passe de l'ordre au désordre provoqué par l'arrivée de migrants de plus en plus nombreux. A cette pression sur le territoire, s'ajoute une crise écologique, économique et sociale. La territorialité se fait de plus en plus contraignante. Pour une société habituée à des

rapports fluides avec l'espace, au temps des complémentarités succède le
temps des crispations, puis celui des concurrences affichées. Chaque groupe ethnique tente d'imposer son inscription dans un espace régional de plus en plus compartimenté par des activités diversifiées. La société sakalava autochtone, confrontée à un nouveau type de relations interethniques et à des conflits de plus en plus fréquents, cherche des solutions dans la sphère du politique, la revendication d'une identité propre et l'essor d'un mouvement régional. Dans le domaine religieux, le développement des sectes, observé dans toutes les ethnies, constitue sans doute aussi une réponse identitaire. Autres territoires, au pluriel, que ceux du diamant mis en relations par les ressortissants de la vallée du fleuve Sénégal, depuis les années cinquante. Sylvie Bredeloup nous entraîne dans cet univers des diamantaires qui ont su créer des liens - entre identité et intérêt - en des lieux éclatés. Dans la course au diamant, la transnationalisation a pris le relais de ce qui peut n'apparaître que comme une déterritorialisation. C'est un autre type de territoire relationnel: le diamant tisse, au-delà des frontières et à travers les continents, des alliances et des réseaux d'échanges entre différents lieux et milieux professionnels. On a ici un exemple de la mondialisation d'une activité dont le fonctionnement n'est pas entravé par des barrières territoriales et qui repose de fait sur des pratiques transfrontalières. La dynamique des migrations internationales ouest-africaines donne matière à Nelly Robin pour une réflexion sur les itinéraires migratoires à partir du Sénégal. Il y est moins question de territoire que

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de circulation entre des espaces parcourus, les pays transitaires ou pays relais n'étant pas toujours frontaliers. L'expression "espace de transit", qui qualifie le système migratoire par les espaces traversés et mis en réseau, permet d'analyser les stratégies des migrants. Ces espaces complémentaires s'organisent dans un réseau de plus en plus serré par les connexions qui s'établissent entre eux. Un tel déploiement spatial des migrants construit alors un espace d'usage défini par leurs pratiques et susceptible d'évoluer sans cesse. La question d'une continuité spatiale ou d'une rupture - espaces-liens ou espaces-frontières? - rejoint les études sur la dynamique migratoire. On ne peut guère cependant délimiter ici des territoires d'appartenance car l'engagement des migrants à un territoire reste faible. Les diamantaires comme les migrants sont les nouveaux nomades, aux déplacements individuels plutôt que collectifs. Edmond Bernus présentai t des" sans-frontières" , qui pour autant, n'étaient pas sans territoire, au contraire. Pour les nouveaux nomades, ce n'est pas la frontière qui fait le territoire, mais le territoire qui identifie par ses parcours et par ses réseaux. A beaucoup des questions posées dans ce premier volume, les réponses apportées ont longtemps été politiques et/ou sociales. L'ensemble des contributions démontre qu'il est important de les aborder aujourd'hui en termes d'identité et de culture. La construction identitaire est plurielle. La modernité s'affiche en tradition comme la tradition s'affiche en modernité. Le territoire met en ordre mais il est aussi mis en scène et en mots. Le territoire est fait de mémoires, de racines, de lieux, de liens, de nœuds, de réseaux, de rencontres entre disciplines. Joël Bonnemaison disait qu'un jardin, un poème, une prison sont aussi un territoire: paysages, discours, constructions, autant de signes qui lui font écho dans ce livre qui est avant tout le sien.

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Première partie

LES PAYSAGES MARQUEURS

DU TERRITOIRE, D'IDENTITE

1- Catherine BENOIT, Le paysage horticole de la Caraïbe, ou ... le
territoire apprivoisé.

2- Edmond BERNUS, Nomades frontières?
3- Carole LAUGA-SALLENA Fouta-Djalon (Guinée).

sans frontières

ou territoires sans

VE, Le clos et l'ouvert. Terre et territoire au du territoire en ImerÎna.

4- Chantal BLANC-PAMARD, Les savoirs (Hautes terres centrales de Madagascar).

5- Bernard MOIZO, L'identité est au cœur du territoire: Les Karen face au monde extérieur dans l'ouest thaïlandais. 6- Béatrice COLLIGNON, Les fondements territoriaux de l'identité inuit d'hier et d'aujourd'hui (Canada).

LE PAYSAGE HORTICOLE OU... LE TERRITOIRE

DE LA CARAÏBE, APPRIVOISE Catherine BENOIT
EHESS, CEAJ

Les sociétés caraïbéennes sont issues de la colonisation européenne, du génocide des populations amérindiennes, et de la transplantation de populations d'origine africaine, violemment arrachées de leur terre d'origine et réduites en esclavage. Ces colonies prévues au départ pour être des colonies de peuplement ont été mises en valeur, avec la découverte de la fabrication du sucre, pour satisfaire les intérêts économiques des métropoles européennes. Les paysages de champs de monoculture de canne ou de bananes sont les témoins du système de plantation. Un certain nombre d'analyses consacrées à la Guadeloupe et à la Martinique, ont souligné que les descendants des esclàves africains ne pouvaient, du fait de la coupure violente et de l'arrachement brutal de la terre originelle, de la non-inscription des généalogies esclaves dans le sol de l'île, et d'une économie de dépendance dans le cadre de la départementalisation, clamer leur origine en référence à ce sol, ou s'approprier l'espace insulaire2. Récemment, E. Glissant a proposé de distinguer l'identité-racine de l'identité-relation, qui serait le propre des sociétés créoles de la Caraïbe ou de l'océan Indien-. Pour la première, qui "a ensouché la pensée de soi et du territoire" par un mythe d'origine et la violence cachée de la filiation, le sol est un territoire qui en autorise la conquête de nouveaux. Pour la seconde, qui est avant tout le vécu des contacts de cultures, le sol n'est pas vécu comme territoire. Or, si l'on déplace son regard du champ de monoculture de la plantation esclavagiste ou des grandes propriétés actuelles vers une autre forme de mise en valeur du sol, à savoir les jardins, il apparaît qu'il existe bien une territorialisation de l'île4. Le paysage horticole traduit une appropriation de l'espace insulaire différente de celle qui a présidé à l'élaboration du

1. Chargée de conférences à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Chercheur associée au Centre d'Etudes Africaines. 2. Flagie 1993; Glissant, 1981. . 3. Glissant, 1990. 4. Par territorialisation, j'entends, à la suite de J. Bonnemaison, la relation sociale et culturelle qu'un groupe entretient avec l'environnement dans lequel il évolue, et non l'appropriation quasi biologique d'un territoire au sens où la conçoit l'éthologie, Bonnemaison, 1981. 23

paysage agraire. A partir de l'exemple guadeloupéen, cet article s'attache à décrire les différents jardins du paysage horticole caraïbéen, avant de montrer comment ils sont aujourd'hui et ont été dès les débuts de la colonisation pour les populations esclaves, la première, voire la seule territorialisation possible de l'île. Le paysage horticole de la Guadeloupe L'étude des systèmes agraires dans la Caraïbe a eu essentiellement pour objet les techniques et les modes de production de ceux de la plantation et de ceux des grandes exploitations qui lui ont succédé. L'intérêt porté aux champs de monoculture de canne et aux plantations de caféiers, de cacaoyers ou de bananiers a eu pour conséquence de négliger l'importance des jardins dans le fonctionnement de la plantation. La prédominance de la canne est à l'origine de l'élaboration du concept de société de plantation, à partir duquel ont été pensées de manière quasi exclusive l'évolution et le fonctionnement des sociétés caraïbéennes. Pourtant, les sciences sociales anglo-saxonnes se sont intéressées depuis plus de vingt ans au petit paysannat et à l'horticulture dans la Caraïbe, alors que les sciences sociales et des recherches agronomiques de tradition française s'y consacrent depuis peu5. A la Guadeloupe comme dans l'ensemble de la Caraïbe, les habitants des zones rurales de l'île même s'ils travaillent occasionnellement dans les champs de canne - déploient leurs activités horticoles dans un espace dont les deux pôles sont d'une part le jardin de case, et d'autre part le jardin vivrier. Est appelé jardin de case, l'espace habité, considéré dans ses dimensions matérielles et sociologiques, comprenant le jardin, la case et ses constructions annexes6. Les cases entourées du jardin, lui-même bordé d'une haie, présentent leur façade la plus longue vers le chemin d'accès. Une allée conduit du chemin de desserte vers la case et la galerie où sont reçl:1sles visiteurs. L'espace ainsi traversé est la cour-avant - douvan-kaz - lieu ostentatoire où le long de l'allée et jusqu'aux limites de la parcelle sont disposées des plantes de taille moyenne aux fonctions le plus souvent ornementales. Les abords de la case sont soigneusement entretenus, balayés. Les activités de la maisonnée se déroulent à l'arrière de la case, dans un espace appelé courarrière - déryé-kaz. C'est un espace difficile d'accès: il faut, soit traverser la case, soit franchir des allées de plantes comprenant des plantes

5. cf pour la Guadeloupe et la Martinique: Barrau, Peeters, et Gilloire, 1986; Bory , 1982, Chi vallon, 1992, François, Granguillotte, et Joseph, 1985, Gilloire, 1983, Lasserre, 1965, Lawson-Body, 1990, Paquette, 1978, Peeters, 1976 et Degras, 1985, pour une synthèse des recherches agronomiques. 6. Dans la tradition anglo-saxonne, cet espace habité est nommé "dooryard garden", "back-yard garden", "home garden" ou "kitchen garden".

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magiques, ou gravir des marches d'escalier avant d'y arriver. L'aspect de la cour-arrière tranche singulièrement sur celui de la cour-avant, le désordre et la saleté y sont autorisés. Des arbres fruitiers entourent cet espace et les enfants y jouent souvent. C'est là que se trouvent les parcs à animaux, que l'on tue volailles et porcs. Certaines fonctions, même dans les maisons modernes, comme préparer le repas, se laver, laver le linge, peuvent se réaliser dans la cour-arrière et non pas à l'intérieur de la maison. La case, qu'il s'agisse d'une case en bois de deux pièces, d'une case aménagée?, ou d'une luxueuse villa, est avant tout le lieu où l'on dort, où l'on mange le soir très tard, où l'on regarde la télévision, où l'on repasse le linge, bref de ce qui est du ressort de l'intimité. Le jardin vivrier, qui a pu devenir le jardin cultivé à des fins commerciales, est éloigné de la maison. Il est souvent désigné par le terme de "jardin créole", expression un peu réductrice du système actuel de polyculture vivrière. Alors que le jardin de case est le domaine de la femme, celui-ci est entretenu par l'homme qui y cultive les produits essentiels à l'alimentation de la maisonnée: ignames, tubercules, différentes sortes de pois, des légumes, des fruits et des épices. Les jardins guadeloupéens, vivriers ou de case, se définissent en totale opposition au champ. Ce sont des écosystèmes diversifiés, où foisonnent diversité végétale et animale, au contraire des champs de monoculture de l'ancienne habitation ou des exploitations agricoles d'aujourd'hui, écosystèmes spécialisés8. Une "relation d'amitié respectueuse"9 caractérise les relations qu'entretiennent les hommes avec les plantes de leurs jardins: on parle aux plantes avant de cueillir certaines de leurs feuilles ou de leurs bourgeons pour ne pas les attrister ou pour encourager leur croissance, et le traitement de chaque tubercule est individualisé. C'est pourquoi il convient, à la suite d'A.G. Haudricourt, de parler d'horticulture plutôt que d'agriculture pour caractériser les modes de mise en valeur du sol où la plante cultivée est l'objet de soins attentifs et individuels, et où le sol est considéré avec soin. Les productions des jardins sont destinées à la consommation familiale et locale et non à la vente. D'ailleurs l'histoire coloniale américaniste distingue les "vivres", obtenus dans les jardins et destinés à la consommation locale, des "denrées", cultures commerciales qui

7. Est ainsi désignée la case en bois à laquelle a été adjointe des pièces en béton. 8. Les écosystèmes dans lequel l'homme évolue sont de deux types. Les "écosystèmes généralisés", selon la définition de D. R. Harris (Harris 1969), possèdent une grande variété d'espèces végétales ou animales, représentée chacune par un petit nombre d'individus. C'est le cas des jardins de case et des jardins vivriers des zones tropicales. Les "écosystèmes spécialisés" quant à eux, selon la définition qu'en donne O. H. Frankel (Frankel 1959), possèdent un nombre restreint d'espèces végétales ou animales mais représentée chacune par un grand nombre d'individus. C'est le cas du champ de blé des

zones tempérées.

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9. Haudricourt, 1962, p. 42.

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proviennent des champs, destinées à l'exportation. Ce sont des techniques agricoles et un calendrier cultural autres que ceux requis pour le champ de l'habitation qui gouvernent l'exploitation des jardins. Ces jardins situés dans les mornes, ou dans la forêt sont travaillés à la main. L'outillage est sommaire: coutelas, fourche et houe, peu de produits chimiques sont utilisés. La main-d'œuvre est essentiellement familiale; ce sont surtout les hommes qui y travaillent, les femmes et les enfants pouvant assurer de petits travaux d'entretien. Le calendrier cultural pour planter, sarcler et récolter, est basé sur la lune, les saisons, ainsi que sur les qualités prêtées au sol. Au milieu de ce siècle, le jardin vivrier relevait encore du système des cultures itinérantes sur brûlis, hérité des Amérindiens. Il s'agissait alors plus de l'annexion temporaire d'une portion de la nature, que de sa transformation durable. Aujourd'hui, les jardins en forêt qui viennent d'être défrichés, deviennent au bout de deux ou trois ans des jardins stabilisés, structurés et ordonnés que le cultivateur borde d'une haie et exploite sur plusieurs dizaines d'années. Des changements notables dans l'exploitation de ces jardins interviennent cependant depuis plusieurs années, le jardin vivrier pouvant être exploité à des fins commerciales. Des typologies ont été proposées qui distinguent suivant des critères botaniques, économiques et agronomiques, le jardin de case, le jardin vivrier d'autosubsistance et le jardin commercial. Il y a passage d'un modèle "écologique" que représentent les jardins de case et les jardins traditionnels à un modèle "économique" qu'est le jardin vivrier commercial: main-d'œuvre de moins en moins familiale, achat de semences cultivées, utilisation croissante de produits chimiques pour les jardins dont la production est destinée à la ventelO. Le jardin de case, quant à lui, contient une profusion de plantes et d'arbres aux fonctions alimentaires, ornementales, médicinales, et magiques. La diversité des espèces végétales est d'autant plus grande que les arbres accueillent sous leur ombrage des arbustes qui eux-mêmes abritent des plantes. Produit de représentations et de pratiques à la fois horticoles et sociales, le jardin de case traduit une notion de la personne et une vision du monde où la plante, l'arbre et le sol sont des intermédiaires entre les occupants des jardins, l'environnement social et celui des morts. Le jardin de case est organisé en "coquilles" que les visiteurs et les occupants pénètrent par des labyrinthes et des seuilsll. Dans le cadre d'un "vécu persécutif" de la maladie et du malheur, les coquilles ont pour fonction de protéger les habitants du jardin de case des agressions extérieures qui peuvent venir des visiteurs, des voisins, et des esprits des morts. La première coquille comprend les plantes magiques aux limites de l'espace

1O. Paquette, 1978, et Degars, 1985. Il. J'emploie le terme de "coquille" dans le sens où G. Bachelard dans "La poétique de l'espace", Bachelard 1957, puis A. A. Moles et E. Rohmer dans "Psychologie de l'espace" l'ont défini, Moles 1972. La "coquille" est une des enveloppes protectrices, symboliques ou non qui entourent le corps et l'isolent ou au contraire le lient à l'environnement. 26

habité, la seconde correspond à la zone soigneusement balayée autour de la case, la troisième est constituée par les murs de la case sur lesquels peuvent être ajoutés des protections. Les coquilles gèrent deux types de protection. Une première, contre les étrangers et les voisins: plantes protectrices en façade, propreté des abords de la maison et ordre de l'espace, où les étrangers sont autorisés à pénétrer. Une seconde, contre les esprits: propreté, désordre dans certaines pièces de la maison, et plantes, faisant barrage aux vents, ou à l'angle de la chambre. Cette organisation en coquilles rejoint les théories médicales populaires où le corps doit être bouclé, fermé, protégé du monde environnant qu'il s'agisse du milieu "naturel", du monde social ou de l'au-delà. Cette protection de l'individu, de la naissance jusqu'à la mort, se fait par l'ingestion de divers breuvages dès les premiers jours qui suivent la naissance, de massages tout au long du cycle de vie qui visent à refermer le corps, du port de "garde-corps", d'un contrôle sévère des relations sociales et des relations avec les morts. Le jardin de case guadeloupéen, objet des mêmes représentations et soins que le corps, est vécu au plus près de son sens étymologique de clôture. Les jardins en tant qu'espaces grandement maîtrisés, gérés, et en tant que médiateurs symboliques avec l'environnement traduisent bien l'existence d'une territorialité de l'espace insulaire. Ils ont été aussi le premier lieu de son accomplissement. Esclavage et territorialisation de l'espace insulaire

En effet, les jardins ont représenté, malgré les pouvoirs de déshumanisation de l'entreprise esclavagiste qui visait à faire de l'esclave uJ;1bien meuble, des lieux de ré-appropriation d'un sol imposé par la force. Dès le début de la colonisation, les esclaves ont exploité, parfois sous la contrainte, ce qui n'est pas le moindre des paradoxes, des jardins autour de leur case et des jardins vivriers situés aux confins de l'habitation. La présence des jardins sur les habitations était étroitement liée à la manière dont le colon avait décidé de résoudre la question économique de l'alimentation des esclaves. S'il décidait de nourrir les esclaves, il devait certes payer pour fournir la ration alimentaire appelée ordinaire, constituée de produits en provenance de la métropole, mais il disposait entièrement de tout le temps de travail de l'esclave corvéable à merci. Sa seule contrainte était de veiller à ce que l'esclave puisse fournir un maximum de travail sans périr de faim. A l'inverse, si le colon octroyait un lopin de terre que les esclaves pouvaient mettre en valeur sur les quelques heures que celui-là leur abandonnait pour travailler pour eux-mêmes, il n'avait certes pas d'argent à dépenser mais perdait des heures de travail. L'administration coloniale française voyait d'un mauvais œil l'octroi d'un lopin de terre, comme en témoignent les nombreux arrêtés et ordonnances qui ont exigé des colons qu'ils nourrissent leurs

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esclaves au lieu de les laisser mourir de faim ou de se décharger de leur nourriture en leur donnant l'usage d'un jardin12. L'octroi d'un lopin de terre était considéré comme un premier pas vers l'accumulation d'un pécule, lorsque certaines des productions étaient vendues, pouvant être fatale au système esclavagiste13. Les autorités locales et le pouvoir central ont multiplié, après le Code noir publié en 1685, ordonnances et arrêtés en vue d'obliger les colons à pourvoir à la nourriture de leurs esclaves. Cependant en Guadeloupe, dès le milieu du XVIIe siècle, au contraire de la Martiniquel4, des colons ont préféré attribuer quasi systématiquement à leurs esclaves un lopin de terre afin qu'ils pourvoient eux-mêmes à leur nourriture en leur donnant la journée du samedi pour le cultiver. Cette coutume, en vigueur également à la Barbade15, trouve son origine dans l'installation en Guadeloupe des colons hollandais chassés de Récife lorsque le Portugal reprit à la Hollande les terres que cette dernière venait de lui arracher au Brésil. Ces colons apportent avec eux la technique de fabrication du sucre, alors que la canne dans les Antilles françaises est loin d'être considérée comme une culture susceptible d'apporter des revenus conséquents, ainsi que d'autres manières de traiter les esclaves. C'est ainsi que les colons portugais octroyaient un lopin de terre depuis les premières années du XVIe siècle dans leur colonie de Madère16. Le Père Labat, missionnaire qui a laissé sous forme de Relation un journal de ses années passées à la Martinique et à la Guadeloupe à la fin du XVIIe siècle, donne la description suivante des jardins:
"On laisse pour l'ordinaire un espace de quinze à vingt pieds entre chaque case, afin de pouvoir remédier au feu, quand il s'allume dans quelqu'une, ce qui n'arrive que trop souvent. Ils ferment quelquefois ces espaces avec une palissade, et se servent de ce terrain pour renfermer leurs cochons, ou pour faire un petit jardin d'herbes potagères. Dans les Habitations où les Maîtres nourrissent des cochons, il vaut mieux obliger les Nègres de mettre les leurs dans le parc du Maître, que de leur souffrir des parcs particuliers. On les oblige par ce moyen d'avoir soin de ceux du Maître, comme des leurs; et lorsqu'ils veulent vendre ce qui leur appartient, il faut qu'ils en donnent la préférence à leurs Maître, cela lui est dû; mais il faut aussi qu'il leur paye ce qu'il achète d'eux, autant pour le moins qu'ils le pourroient vendre au Marché. Il y auroit de l'injustice d'en agir autrement. [ ] On donne aux Nègres quelques cantons de terre dans les endroits

12. Le 6 novembre 1736, le conseil de Guadeloupe condamna un colon qui avait accordé à ses esclaves le samedi au lieu de les nourrir, Colonies, F3 222, p. 643, in : Debien, 1964 p. 143. 13. Jamard, 1992. 14. Lavollée, 1841, p. 132. 15. Labat, 1742. 16. Debien, 1964. 28

éloignez de l'Habitation, ou proche des bois, pour y faire leurs jardins à tabac, et planter des patates, des ignames, du mil, des choux caraibes, et autres choses, soit pour leur nourriture, soit pour vendre. C'est une bonne maxime d'avoir soin qu'ils y travaillent, et qu'ils les tiennent en bon état. On leur permet d'y vacquer les Fêtes après le Service Divin, et ce qu'ils retranchent du terns qu'on leur donne pour leurs repas. Ces jardins produisent une infinité de commoditez. J'ai connu des Nègres qui faisoient tous les ans pour plus de cent écus de tabac, et autres denrées. Lorsqu'ils sont à portée d'un Bourg, où ils peuvent porter commodément leurs herbages, leurs melons, et autres fruits, ils se regardent comme les heureux du siècle, ils s'entretiennent très-bien, eux et leur famille, et s'attachent d'autant plus à leurs maîtres, qu'ils s'en voyent protegez et aidez dans leurs petites affaires,,17.

Loin d'être marginale, l'horticulture a fini par être pratique courante avant l'abolition de l'esclavage. Ch. Schnakenbourg a calculé à partir des habitations citées par V. Schœlcher dans ses "Rapports des procureurs", que, sous la monarchie de Juillet, 21 % d'habitants à la Martinique et 10 % à la Guadeloupe continuent de nourrir leurs esclaves, outre quelques-uns qui adoptent un système mixte de distribution de nourriture et d'octroi de jardins; les autres - environ 2/3 selon l'auteur se déchargeant entièrement sur les esclaves du soin de produire euxmêmes leur nourriture18. Peu avant l'abolition, l'octroi d'un lopin de terre est accepté bon gré mal gré par l'administration de la Guadeloupe19. Dans les années qui ont précédé l'abolition de l'esclavage, un arrêté local du 3 1 octobre 1846, recevant sanction royale le 8 décembre 1847, confère à l'esclave un lopin de huit ares, à charge pour lui de subvenir entièrement à sa nourriture, ce jardin n'ayant que quatre ares si l'esclave est nourri par le maître20. Les auteurs des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles rapportent l'attachement des esclaves aux jardins. A la veille de l'abolition de l'esclavage, V. Schœlcher insiste sur l'attention et l'entretien que l'esclave voue à son lopin de terre, et son intérêt pour les arbres dont il est propriétaire21. G. Debien, dans son travail sur l'alimentation des esclaves dans les Antilles françaises, mentionne qu'au XVIIIe siècle à SaintDomingue, un système d'assolement et de culture itinérante est mis en place pour éviter que les esclaves ne s'attachent trop aux jardins22. A l'inverse, au XIXe siècle, la correspondance des commandants de quartier avec la métropole, témoigne du fait que les propriétaires ont opté pour l'octroi d'un lopin de terre à leurs esclaves, afin d"'attacher le nègre au

17. 18. 19. 20. 21 . 22.

Labat, 1742, vol. 2, 4e partie, chapitre IX, p. 407. Schnakenbourg, 1980, p. 55. Lavollée, 1841. Taffinn 1985, p. 303-304. Schœlcher, 1842. Debien, 1972, p. 164. 29

sol"23.L'environnement immédiat - arbres et jardins de l'habitation - a été le support d'une inscription dans une terre que la population esclave ne pouvait posséder. Conclusion La territorialisation de l'île s'est faite à partir d'une mise en scène horticole de la nature étrangère au paysage agricole de l'île. Le haut degré de maîtrise, de gestion et de symbolisation dont ont été et dont sont l'objet les jardins traduit bien une appropriation du sol insulaire et, par là, la constitution d'un territoire au moins domestique et privé. Il reste en effet à repérer dans la Caraïbe les espaces et les lieux d'une appropriation collective de l'archipel. Tranchant sur l'aspect soigné des jardins et des espaces privés, la dégradation du paysage et des espaces publics ne témoigne pas d'une reconnaissance collective de l'environnement et d'une appropriation des lieux publics. Bien que de nombreux auteurs s'accordent à mettre en avant l'absence de lien social et l'individualisme, hérités de l'esclavage, qui seraient caractéristiques des sociétés caraïbéennes pour rendre compte de cet écart, peut-être faut-il construire d'autres objets de recherche pour mettre en évidence une territorialisation plus générale? La territorialisation de l'espace s'est faite par une reconnaissance et une domestication de la flore de l'île - quand bien même elle aussi est pour partie étrangère à l'archipel - ce que des écrivains avaient compris bien avant des anthropologues et des agronomes. La revue Tropiques qui parut de 1939 à 1944, en publiant de nombreux articles consacrés à la flore et à la faune antillaise, devait permettre aux Antilles, selon les termes d'Aimé Césaire de se "recentrer" après les ravages du colonialisme. Pourtant, malgré le colonialisme et l'esclavage, ce recentrement n'avait pas lieu d'être pour une majorité de la population, celle-ci étant parvenue à partir de la flore à fabriquer du territoire. L'appropriation de l'environnement s'étant réalisée au sein du contexte coercitif de la société d'habitation, puis ayant continué malgré le contexte de la départementalisation, la Caraïbe montre de manière exemplaire non seulement que tout groupe dominé est à même de symboliser son rapport au monde par la fabrication d'un territoire, mais également que les logiques symboliques, en produisant une représentation du monde créole qui n'est en rien assimilée à la culture européenne, travaillent à l'écart des logiques de classe.

23. cf la lettre du commandant de quartier de l'Anse-Bertrand ANSOM GUA 107 753 en réponse à une circulaire du 30 juillet 1818 citée par Taffin 1985, p. 303.

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