Les Toxicomanes et leurs secrets

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La toxicomanie est devenue un problème politique et social, mais elle représente toujours, pour les professionnels du soin et les familles, un gigantesque défi thérapeutique.
Ce livre, indispensable pour les professionnels de l'aide aux toxicomanes, témoigne d'une longue pratique psychothérapique. Il révèle que la toxicomanie, loin d'être un acte autodestructeur, est souvent une stratégie de survie psychique mise en oeuvre pour anesthésier l'impact insupportable d'expériences douloureuses ou honteuses, soit personnelles, soit liées à des secrets de famille.
Publié le : vendredi 1 juin 2007
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EAN13 : 9782336257389
Nombre de pages : 302
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LES TOXICOMANES ET LEURS SECRETS

(Q L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03464-8 EAN:9782296034648

Pascal Hachet

LES TOXICOMANES ET LEURS SECRETS

L'Harmattan

Psychanalyse et Civilisations Collection dirigée par Jean Nadal
L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection Psychanalyse et Civilisations tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes. Déjà parus Telma Corrêa da Nôbrega Queiroz, Du sevrage au sujet, 2007. Thierry DUBOIS, Effondrements psychiques et cognition onirique, 2007. Jean Pierre RUMEN, Psisyphe, 2007. Pascal HACHET, Un livre blanc pour la psychanalyse, 2006. Djohar SI AHMED, Comment penser le paranormal. Psychanalyse des champs limites de la psyché, 2006. Jean-Michel PORRET, Auto-érotismes, narcissismes et pulsions du moi, 2006. Edith LECOURT, Le sonore et lafigurabilité, 2006. Charlotte HERFRA Y, La psychanalyse hors les murs, 2006 (réédition). Guy AMSELLEM, L'imaginaire polonais, 2006. Yves BOCHER, Psychanalyse et promenade, 2006. Jacques ATLAN, Essais sur les principes de la psychanalyse, 2006. André BARBIER et lean-Michel PORTE (sous la dir.), L'Amour de soi, 2006. Claude NACHIN (sous la direction de), Psychanalyse, histoire, rêve et poésie, 2006. Anne CLANCIER, Guillaume Apollinaire, Les incertitudes de l'identité, 2006. Claude MARITAN, Abîmes de l'humain, 2006. Pascal HACHET, L 'homme aux morts, 2005. Louis VELLUET, Le médecin, un psy qui s'ignore, 2005.

A Lucien Mélèse, Françoise Davoine, Jean-Max Gaudillière et Claude Nachin, pour leur confiance et leur soutien amical A mes amis de l'Association Européenne Nicolas Abraham et Maria Torok A mes patients et à leurs proches

Du même auteur

Aux éditions L'Harmattan

- Les Psychanalystes et Goethe, 1995.
- Psychanalyse de Rahan. Le fantôme psychique d'un héros de BD, 2000. - Cryptes et fantômes en psychanalyse. Essais autour de l'oeuvre de Nicolas Abraham et de Maria Torok, 2000. - Psychanalyse d'un choc esthétique. La villa Palagonia et ses visiteurs, 2002. - Du Trauma à la créativité. Essais de psychanalyse, 2003. - L 'Homme aux morts. Un analysant porteur de fantômes en lignées paternelle et maternelle, 2005. - Un Livre blanc pour la psychanalyse. Chroniques 19902005, 2006. Chez d'autres éditeurs - Dinosaures sur le divan. Psychanalyse de Jurassic Park, Aubier, 1998.

- Le Mensonge indispensable.

Du trauma social au mythe,

Armand Colin, 1999, épuisé (traduit en espagnol). - Ces Ados qui fument des joints, Fleurus, 2000 (traduit en italien et en portugais). - Ces Ados qui jouent les kamikazes, Fleurus, 2001. - Psychologue dans un service d'aide aux toxicomanes, Erès, 2002. - Peut-on encore communiquer avec ses ados?, ln Press, 2004. - Histoires de fumeurs de joints. Unpsy à l'écoute des jeunes, In Press, 2005.

AVANT-PROPOS

Une première version de ce livre a été publiée en 1996, aux éditions Les Belles Lettres-Archimbaud. Cet essai est indisponible depuis 2001. Pour plusieurs raisons, sa réédition apparaît aujourd'hui indispensable. D'abord, cet ouvrage m'a valu de nombreuses marques de sympathie de la part de collègues qui ont estimé « s'y reconnaître» dans leur pratique. De manière corrélative, cette étude s'est imposée comme une réflexion de référence en matière de compréhension et de traitement psychanalytiques des toxicomanes. En témoignent ainsi les commentaires de Chassaing (1998) dans la recherche monumentale qu'il a dirigée et qui est consacrée aux « écrits psychanalytiques classiques sur les toxicomanies ». Ensuite, la poursuite de ma pratique institutionnelle auprès d'usagers de drogues m'a voué à approfondir les liens princeps que j'ai discernés entre les traumas personnels honteux, les secrets de famille et les toxicomanies aux opiacés et autres substances sédatives. La présente édition s'est enrichie, entre autres: - D'une argumentation de mes choix conceptuels, issus de l'œuvre de Nicolas Abraham et de Maria Torok, par rapport aux autres approches psychanalytiques des aléas de la vie psychique entre les générations. - D'une recension critique des travaux récents sur la dimension transgénérationnelle de certaines toxicomanies. - De nouvelles observations cliniques.

- D'une étude sur la fratrie et sur la vie du couple du toxicomane. - De considérations inédites au sujet de l'influence psychique que la souffrance et le comportement des toxicomanes exercent sur leurs enfants, occurrence clinique fréquente que nous sommes obligés d'intégrer dans nos prises en charge. D'une mise en perspective sociétale des toxicomanies à la lueur des pathologies du «secret psychique », dans la mesure où les drames individuels ou familiaux qui font volontiers le lit du recours addictif à une substance psycho sédative possèdent de puissantes articulations avec les aléas de l'Histoire (guerres, crises économiques ). Enfin, on note que les études psychanalytiques poussées sur les toxicomanies demeurent rares. Les toxicodépendances donnent pour l'essentiel lieu, d'une part, à des livres de (mauvaise) vulgarisation axés sur les effets des drogues et qui s'apparentent à des manuels de recettes, d'autre part, à des ouvrages généraux, multidisciplinaires, souvent de bonne qualité et d'allure parfois encyclopédique, mais où la rencontre clinique entre le psychanalyste et le toxicomane n'est traitée que de façon incidente. .. Cette réalité éditoriale est le contrepoint scriptural de l'inflation actuelle des approches médicales stricto sensu (dans certaines institutions, la prescription de traitements de substitution - indispensable pour enrayer l'intoxication mais insuffisante en soi pour soigner un toxicomane - génère une déqualification des interventions psychologiques et éducatives...) et des psychothérapies cognitives et comportementalistes (au sein desquelles les «thérapies brèves », façon coaching, ont le vent en poupe, en particulier en direction des fumeurs «problématiques» de cannabis) dans le champ du soin aux sujets toxicodépendants.

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Ces velléités d'imperium scientiste vont de pair avec la promotion des termes de «polytoxicomanie », que l'on n'observe pourtant pas chez la majorité des patients (ils demeurent rivés à un produit principal, dont ils complètent parfois la consommation par des produits secondaires en termes de fréquence d'utilisation), et de « comorbidité », dont Descombey (2005) a démontré la nullité scientifique. Il est donc important que les praticiens du psychisme, leurs collègues soignants et les étudiants en sciences humaines et sociales disposent d'un essai psychanalytique rigoureux et vivace où la prise en charge des toxicomanes est étudiée d'un quadruple point de vue théorique, clinique, institutionnel et sociétal.

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INTRODUCTION

Le fantasme escamoté ou l'embarras d'un clinicien

On sait que Freud (1916) qualifia la découverte de la psychanalyse de troisième blessure narcissique infligée à 1'homme. Après avoir découvert avec Copernic que «sa» terre n'était pas le centre de l'univers et s'être aperçu avec Darwin qu'il avait pour aïeux les primates, l' homo sapiens vit sa raison (érigée par lui en étalon or de son degré d'hominisation) connaître un décentrage brutal en faveur du monde immense et trouble de l'inconscient. Or le toxicomane inflige trois blessures narcissiques à la psychanalyse elle-même. D'abord, puisqu'il ne vient pas de façon régulière aux séances psychothérapiques, il met en échec le rôle de contenance du cadre thérapeutique. La «révolution» de ce patient, qui échappe à la « loi gravitationnelle» du dispositif institutionnel de soins spécialisés, fait de lui un nouveau Copernic. Ensuite, puisqu'il discourt moins sur ce qu'il ressent et imagine que sur sa « galère» au quotidien, le toxicomane fait échec au cadre analytique en son rôle d'instauration d'un transfert fantasmatique. Ici, bien souvent, il faut en cela incriminer l'existence d'une partie «fossile» de son psychisme, qui a été clivé à la suite d'une expérience mal symbolisée, vécue de manière personnelle ou par sa famille. Cette conservation psychopathologique d'un passé inassumé

et inassumable en l'état fait de lui un nouveau Darwin CI). Cette réalité psychique ne dévoile-t-elle pas à notre écoute et à notre compréhension théorique la possibilité d'arrêts sévères du processus de symbolisation qui fonde notre « humanité» individuelle et collective? Enfin, il faut considérer la capacité que le toxicomane possède à embarrasser le contre-transfert de son thérapeute, par des rêves, des somatisations ou des sentiments étranges. Celui-ci est alors leurré par un patient qui force la dissymétrie fonctionnelle qu'il y a entre les deux partenaires de la relation thérapeutique et le renvoie avec force à ses propres reliquats d'archaïsme mental, au risque de l'y faire mariner de façon durable. En dernier ressort, la faculté que possède le toxicomane de brouiller les rôles et les places dans cette relation et de bousculer avec violence notre neutralité bienveillante (souvent trop atone et trop parcimonieuse dans son urbanité) ne fait-elle pas de lui un nouveau... Freud? Cette étude psychanalytique, clinique et théorique, de l'addiction toxicomaniaque a été écrite sur la base de ces remises en question dérangeantes pour une certaine psychanalyse, qu'un excès d'orthodoxie et de grégarité condamne désormais à la stagnation. Je propose de comprendre le recours actuel à certaines drogues (2) comme une tentative de guérison de la souffrance mentale causée par une pathologie du «secret psychique ». Etrangère à la conception freudienne du symptôme névrotique comme compromis entre un désir inconscient et une censure surmoïque, la toxicomanie constituerait une réaction à une situation d'élaboration psychique ratée, qui aurait pour origine un ou plusieurs événements traumatiques vécus par le sujet ou par un ou plusieurs membres de sa famille. De tels événements sont déniés et parfois tenus secrets de manière farouche par le patient, car ils ont été à l'origine d'un sentiment vif de honte et de culpabilité, volontiers indicible, pour lui ou / et pour un ou plusieurs de ses ascendants.

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Cet ouvrage s'étaye sur dix-sept ans de pratique auprès de personnes toxicomanes et de leurs proches, dans un centre de soins spécialisés (CSST) et ambulatoires de l'association Sato-P. (Service d'Aide aux Toxicomanes Picardie). Au début de ma pratique, j'ai ressenti de l'amertume et du désappointement quant à mes capacités à promouvoir un changement dans la souffrance des sujets que j'écoutais. Dans le même temps, j'ai été frappé par des excentricités qui se sont manifestées tant dans le discours et le comportement de certains patients que dans mes propres éprouvés et réactions. C'est comme si le toxicomane donnait à ressentir à son thérapeute les étapes de sa propre relation, de plaisir puis de déplaisir, à la drogue. D'abord, c'est le coup de foudre. Ensuite, c'est la galère. Autant le névrosé ordinaire qui s'engage dans un cheminement analytique réactualise et rejoue dans le transfert des contenus inconscients que les interprétations de l'analyste (sans oublier les siennes propres) rendent symbolisables, autant le toxicomane fantasme assez peu et a du mal à se saisir en l'état des interprétations que nous lui proposons. Celles-ci se dissolvent, soit dans une stupéfiante indifférence, soit dans une grimace d'incompréhension sincère, soit à l'inverse dans un sourire béat où l'on sent bien que si la lettre est assimilée, l'esprit ne l'est pas, soit enfin dans une écholalie sidérée, blanche, comme hypnotique, dont le sujet paraît ne pas avoir conscience. Ces faits cliniques appellent l'image de la raréfaction optique à laquelle un objet plongé dans l'eau est soumis. Le thérapeute serait dans la position d'un observateur ignorant de la loi qui régit ce phénomène. Plutôt que de chercher à interpréter tous azimuts un matériel fuyant ou absent, j'ai peu à peu senti qu'il me fallait broder avec patience autour du trou laissé dans l'enveloppe psychique de mes patients par une mise en faillite assez radicale de leurs capacités d'élaboration. Il

Alors que dans les névroses de transfert classiques, le refoulement constitutif, ou dynamique (repérable en particulier dans l'hystérie), laisse filtrer la trace vivace d'un désir enfoui, qui est désigné par son interdit et qui se manifeste par des paroles et des conduites symboliques, le toxicomane semble condamné à être collé à un «réel rugueux» (Rimbaud). Le ballet dialectique qui existe entre le refoulement et le désir ne semble guère habiter les mots et les actes qu'il nous adresse. Si la remémoration ne débouche pas souvent sur l'émergence escomptée de fantasmes patents et significatifs, ce processus paraît en revanche trouver à se loger dans le discours sur la consommation de drogue (où l'évocation de la dépendance est reléguée au second plan), en une liturgie du produit omnipotent. Nous observons alors moins un déploiement de l'imaginaire qu'un collage démétaphorisé au signifiant drogue en tant que réalité palpable qui peut être mise à l'intérieur du corps et y produire des sensations objectivables. Si le toxicomane se présente sur le plan clinique comme un sujet dont l'imaginaire est presque escamoté (ce qui peut le faire apparaître à tort comme une personne terne ou déficiente sur le plan psychique), le contre-transfert que ce patient donne volontiers à vivre à son thérapeute est en revanche animé et déroutant. Echo singulier d'une souffrance dont les fondements vivaces ne sont pas inexistants, mais enfermés dans une partie de l'appareil psychique. Selon ma propre expérience, cela peut consister en une gêne physique, une inquiétude démesurée pour le toxicomane lorsqu'il est absent, une irritation de l'humeur ou encore des rêves très réalistes. C'est comme si le thérapeute pouvait subir un blocage de son travail de métaphorisation et, dans une certaine mesure, être agi par le transfert de son interlocuteur. Face à l'opacité des symptômes et aux ratés que subit l'élaboration psychique chez le toxicomane, l'écoute flottante du thérapeute compense parfois une frustration plus ou moins 12

prononcée par un acharnement quasi inquisiteur à donner à tout prix du sens. Cette tentation de céder à un emballement interprétatif s'est souvent traduite par un manque d'unité des points de vue (3) dans la recherche psychanalytique. Certes, la difficulté à penser les toxicodépendances n'est pas nouvelle. Magoudi (1986) a pu citer des propos éloquents d'Anna Freud: « Les analystes sont en permanence déçus par les états addictifs ». De plus, autre idée d'Anna Freud, relayée par plusieurs auteurs, les psychanalystes chercheraient surtout à expliquer ces états avec les termes d'intérêt qui prévalent à une époque donnée (n'en va-t-il pas ainsi pour toutes les psychopathologies ?). Force est de voir aujourd'hui que cette prise de conscience n'a pourtant pas été promotrice de changement. J'ai donc vécu l'élaboration de cet ouvrage comme une traversée du désert, même si quelques cliniciens - Peyron (1981), Geberovitch (1984) et Charles Nicolas, Voukassovitch et Touzeau (1989) - ont indiqué que la distinction entre l'introjection et l'incorporation (qui survient lorsqu'une expérience n'a pas pu être symbolisée), c'est-àdire entre l'élaboration psychique authentique et la pseudoélaboration psychique, faite par Abraham et par Torok (1978) fournissait des repères conceptuels adéquats pour aborder l'addiction toxicomaniaque (4). Ce que la toxicomanie doit aux aléas de la vie psychique entre les générations a été surtout questionné par des auteurs d'obédience systémicienne, qui se sont référés aux travaux de Boszormenyi-Nagy (1973). Mais l'approche systémique est contestable sur un point essentiel: elle voit dans l'enfant un réceptacle passif qui hériterait tel quel d'un trauma familial non surmonté. Alors qu'en fait l'enfant entreprend alors de façon active d'avoir accès aux traces de ce drame plus ou moins secret et de le résoudre lorsqu'il en perçoit une manifestation non explicitée parmi ses ascendants. 13

Par ailleurs, nul intervenant en toxicomanie n'a abordé la spécificité du transfert, du contre-transfert et de la technique qui peut être promue dans le traitement de ce travail de symbolisation incoercible des difficultés psychiques d'un ascendant aimé. Ces manques théoriques ont de quoi rendre perplexe si l'on considère, d'une part, que l'ensemble des cliniciens s'accordent désormais à penser que la «cure type» est inadaptée pour le traitement des addictions aux drogues, d'autre part, que l'ampleur des conduites toxicomaniaques pose un gigantesque défi thérapeutique (5).

Définitions On parle de toxicomanie lorsqu'un sujet présente une dépendance psychique à un produit toxique. En 1969, l'Organisation Mondiale de la Santé a défini la pharmacodépendance comme un « état psychique et parfois également physique résultant de l'interaction entre un organisme vivant et un médicament. Cette interaction se caractérise par des modifications du comportement et par d'autres réactions qui engagent toujours plus fortement l'usager à prendre le médicament de façon continue ou périodique afin de retrouver ses effets psychiques et quelquefois d'éviter le malaise de la privation. Cet état peut s'accompagner ou non de tolérance ». La notion de dépendance est fondamentale (la dépendance physique survient de façon accessoire), car elle permet de ne pas confondre la toxicomanie patente avec les usages occasionnels ou récréatifs de drogue. Les types de vie psychique que j'ai pu observer chez mes patients toxicomanes présentent une forte proximité clinique et métapsychologique avec les pathologies dues à des situations de « secret psychique» personnel ou familial, 14

qui ont été discernées par Nicolas Abraham et Maria Torok (1976, 1978). Dans un article de synthèse, Rand (1993) a souligné le fait que ces auteurs ont opéré une véritable refonte de la psychanalyse. En effet, à côté des souffrances mentales dues à des traumatismes survenus aux premiers âges de la vie psychique, les cliniciens sont désormais incités à prendre en compte, d'une part, l'impact des traumatismes psychiques dus à des expériences sociales qui peuvent survenir à tout âge de l'existence, d'autre part, l'influence transgénérationnelle (6) de ces traumatismes (7). Pour qu'un secret psychique soit généré, il faut qu'une génération, un individu ou un groupe aient été incapables de parler de ce qu'ils ont fait, de ce qu'ils ont laissé faire, voire de ce dont ils ont été les témoins, même (et surtout) impuissants. Or, c'est la parole qui permet, dès la relation mère-nourrisson, la mise en place du processus d'introjection, par lequel nous parvenons à élaborer les expériences que nous vivons, à les symboliser. Abraham (1978) a montré que chaque expérience vécue requiert, sur le plan mental, que nous puissions intégrer les différentes composantes qui constituent notre participation: représentations, images, affects, actions (soit réalisées, soit esquissées sur le plan musculaire et non réalisées) et mots (8). Ces composantes doivent entretenir des rapports de complémentarité et de congruence (être symbolisées de façon correcte) pour être introj ectées dans le Moi et, de la sorte, emichir les rapports que le sujet entretient avec lui-même, autrui et le monde. Lorsque cette intégration dans le Moi est impossible, du fait d'une distorsion excessive entre les différentes composantes de la participation du sujet à une expérience vécue, l'appareil psychique est amené à recourir à un mécanisme pathologique particulier: l'inclusion. Celle-ci donne au sujet que l'expérience qu'il a vécue a été élaborée,

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alors que l'inclusion entraîne la brisure d'une symbolisation existante. Sur le plan topique, l'inclusion réalise un clivage au sein du Moi. Lorsqu'elle contient les traces d'une expérience traumatisante qui n'a pas été tenue secrète par le sujet, la partie clivée du Moi est semi-ouverte, en attente d'introjection. On parle alors d'incorporat. Mais lorsque l'expérience traumatisante a été incommunicable et, donc, tenue secrète par le sujet, la partie clivée du Moi est close de façon hermétique, cadenassée. On parle alors de crypte (9). Sur le plan économique, les affects, les représentations, les mots ou les gestes qui n'ont pas été élaborés sont conservés, immobilisés en l'état dans la partie clivée du Moi. Sur le plan dynamique, les échanges entre le Moi et le système inconscient-préconscient (soumis à l'action du refoulement dynamique et à sa levée) sont contrariés par la mise en place d'un refoulement conservateur que la partie clivée du Moi organise vis-à-vis de la partie saine du Moi et, de manière indirecte, des autres instances. Sur le plan génétique, la survenue d'une inclusion n'est pas le fait d'une fixationrégression à un stade psycho sexuel de la petite enfance. En effet, à la différence essentielle des traumatismes précoces qui affectent un psychisme en cours de construction, les traumatismes (toujours réalitaires) qui suscitent ce mécanisme peuvent survenir à tout âge de la vie. De fait, l'inclusion est en quelque sorte parasitaire, «en plus» par rapport à une névrose ou une perversion, voire une psychose, déjà constituée. Le sujet porteur d'une inclusion dans le Moi ne renonce pas à tenter de rendre cohérentes les composantes de l'expérience mal symbolisée. Cet effort se manifeste par la présence de fantasmes d'incorporation. Ce type de fantasme exprime un désir d'élaboration psychique, mais sans que celle-ci soit réalisée (car le clivage dans le Moi n'est pas résorbé), et il ne procède pas d'échanges dynamiques 16

entre les désirs et les interdits. Il s'effectue sur le ou les modes de la participation du sujet à l'expérience traumatique qui, faute d'avoir pu être liés au faisceau des autres modes de participation à cette expérience, en ont rendu (de façon partielle ou totale) la symbolisation impossible. C'est pourquoi il peut exister des fantasmes d'incorporation sur le mode de la représentation, de l'affect, de l'état corporel ou du comportement. Quel que soit ce mode, le contenu du fantasme d'incorporation est toujours en trop ou manquant ou encore incongru par rapport aux situations qui le mobilisent. La présence d'un blocage sévère de la symbolisation chez un parent, confronté à une expérience traumatisante (gardée secrète ou non) qui a clivé son Moi, détermine chez son enfant le travail d'un fantôme. Ce concept, esquissé par Nicolas Abraham en 1975, correspond « au travail dans l'inconscient du secret inavouable d'un autre» (10). C'est l'influence entre les générations des traumatismes psychiques non élaborés par les parents et dont l'impact a clivé leur Moi qui est perçue par l'enfant. Ce dernier se sent tenu de symboliser les expériences qui n'ont été élaborées que de manière partielle par ses ascendants, qu'il s'efforce de comprendre et de soigner dans l'espoir d'être à son tour mieux compris et soigné par eux. Ce travail biscornu du psychisme se manifeste par des pensées, des affects ou, de façon plus fréquente, des actes qui ne vont pas dans le sens des enjeux psychiques propres au sujet et qui, souvent, s'y opposent avec force. Un rapport à soi-même fait d'étrangeté énigmatique est ainsi engendré, de façon affolante même si l'on n'est pas (forcément) dans le registre de la psychose. Le travail d'un fantôme gauchit et surstimule l'instinct filial mis en évidence par Imre Hermann (1940), c'est-à-dire le besoin (frustré) du nourrisson de se cramponner à sa mère afin de réaliser avec elle une unité duelle. Lorsque ses parents ne sont pas porteurs de traumatismes non surmontés, voire indicibles, l'enfant 17

intériorise des imagos parentales stables qui lui permettent de refouler son instinct filial et d'inscrire son désir dans un espace psychique autonome. Par contre, chez le porteur de fantôme, la pulsion génitale est à l'adolescence contrariée par l'instinct filial demeuré en souffrance. En particulier, un tel sujet aime moins «par amour» que «par pitié» : la persistance inconsciente du besoin infantile d'élaborer la souffrance psychique d'un proche étouffe, déforme son désir sexuel et contrarie son accomplissement génital. De façon globale, le patient a souvent la sensation de ne pas exister pour et par lui-même (11) et invoque volontiers le destin. Enfin, face à un patient porteur d'un fantôme, le thérapeute tend à éprouver un contre-transfert particulier, conceptualisé par Dumas (1985) sous le nom d'ange et qui se traduit par des sensations étranges, une somatisation, voire un rêve (12). Les phénomènes par lesquels l'Ange se manifeste soit précèdent un matériel à venir, soit préviennent que quelque chose n'a pas été entendu par le thérapeute. La théorie du fantôme et les autres approches psychanalytiques des aléas de la vie psychique entre les générations souffrent d'un défaut d'articulation. Cette réalité théorique a plusieurs causes, dont le lecteur doit être informé à présent que j'ai précisé mes choix conceptuels. D'abord, comme nous l'avons vu, l'intérêt de certains psychanalystes pour le «transgénérationnel» est pour une bonne part lié aux travaux systémiques de BoszormenyiNagy (op.cit.). Le problème est que cet auteur, comme le précise Tisseron (1999), «n'est pas parvenu à proposer une théorie satisfaisante du mode de transmission des secrets, du fait qu'il a voulu faire l'économie de la notion d'appareil psychique et rendre compte des interactions familiales selon un système purement informationnel ». Ensuite, peu avant sa mort, survenue en 1975, Nicolas Abraham (op.cil.) avait indiqué que le concept de travail d'un fantôme dans l'inconscient n'avait pas encore fait l'objet 18

d'un cadrage métapsychologique complet. Ceci a conduit de nombreux auteurs à proposer des réflexions insuffisantes sur le plan de la rigueur scientifique et, en particulier, à confondre les traumas propres à une génération familiale (qui donnent lieu à des cryptes ou à des incorporats au sein du Moi) avec le travail de fantôme que construisent certains membres de la génération suivante. Il a fallu attendre quelques années pour que Nachin (op.cit.) précise la métapsychologie du fantôme, en ses différents points de vue topique, dynamique, économique et génétique. De plus, comme l'ont souligné Hachet (2006) et Nachin (2006), l'œuvre de Nicolas Abraham et de sa compagne Maria Torok a été mal accueillie au moment de sa parution (il y a une trentaine d'années), tant par certains psychanalystes lacaniens, dont l'Ecole parisienne connaissait alors un rayonnement quelque peu impérialiste, depuis nuancé, que par de nombreux tenants de l'orthodoxie psychanalytique, cramponnés de façon dogmatique et persistante (rien de nouveau sous le soleil) aux écrits freudiens. Les approches de la vie psychique entre les générations proposées par de stricts émules de Freud et de Lacan mettent de façon exclusive l'accent sur la relation d'objet ou sur le narcissisme des parents. C'est le cas des recherches d'Alain de Mijolla (1981), dont les remarquables observations au sujet de Rimbaud et de son capitaine de père, lui aussi voyageur en terre arabe et homme de plume, sont interprétées en termes de «fantasmes d'identification inconscients ». Au jugé de la documentation que cet auteur expose avec finesse, rien n'interdit pourtant de faire l'hypothèse d'un travail de fantôme que le jeune poète aurait fabriqué sous l'influence psychique de diverses expériences maternelles mal surmontées de deuil et de séparation, en particulier d'avec son fantasque époux.

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Il faut également mentionner les travaux d'Eiguer (1991) sur «l'identification à l'objet transgénérationnel », ceux de Faimberg (1987) sur le «télescopage des générations» et ceux de Wilgowicz (1991) sur le « vampirisme» psychique. Nachin (1993) fait remarquer que ces conceptualisations méconnaissent la portée des traumas subis par les parents et «le caractère actif du travail psychique de leur enfant dans leur conjoncture », comme l'avaient pressenti Ferenczi (1924), qui parla du « nourrisson savant », Hermann (op.cit.), qui proposa le terme d'« instinct filial» pour rendre compte de l'aspiration normale de l'enfant à soutenir et comprendre ses parents, et Searles (1979), qui décrivit la « compétence psychothérapique» du nourrisson et son altération sévère chez les sujets dits états-limites et chez les patients schizophrènes. Enfin, alors que la mode était aux «pulsions» au moment où Abraham jeta les grandes lignes de la théorie du fantôme, l'approche de ce dernier ne relève pas, comme le détaille Tisseron (1995a), «d'une théorie des instances psychiques, mais d'une théorie du lien social ». En effet, la déformation du fonctionnement psychique sous l'effet de l'influence entre les générations des traces d'une expérience familiale dramatique ne renvoie pas à une inflation ou à un défaut de pulsion de vie ou de pulsion de mort chez le père ou la mère, mais au fait que dans l'expérience de communication avec le parent, les objets psychiques de l'enfant sont constitués « à travers certaines modalités de la symbolisation - par exemple mimo-gestuelle ou vocale - et qu'ils ne sont pas confirmés - voire qu'ils sont démentis - selon les autres modes de la symbolisation» (ibid.).

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Problématique

Cet essai a pour buts de mettre en évidence : - Les particularités des blocages de l'élaboration psychique chez les toxicomanes, dus à l'inintégration d'expériences traumatisantes vécues par eux ou par des membres de leur famille. - Le rôle de l'addiction vis-à-vis de ces situations psychiques, en particulier lorsqu'elles se manifestent par des efforts déployés par le sujet pour soigner les traumatismes non surmontés d'un parent, voire d'un grand-parent. - La spécificité du transfert, du contre-transfert et de la technique face aux patients qui présentent de telles difficultés. - Le rôle que le dispositif de soins spécialisés pour les toxicomanes, à ses différents niveaux institutionnels, est susceptible de jouer pour faire évoluer les troubles de la symbolisation qui paraissent pouvoir déclencher un recours à la toxicomanie.

Plan de recherche
Je commencerai par détailler les principaux travaux psychanalytiques menés pour comprendre les toxicomanies (chapitre 1), élaborations qui ont donné lieu d'éloquents malaises dans la théorisation des troubles de la symbolisation dont souffrent les toxicomanes. Je me livrerai ensuite à des considérations cliniques. l'évoquerai dans un premier temps les conditions de vie personnelles ou familiales particulières (chapitre 2) dont j'ai constaté la fréquence chez les toxicomanes. Je présenterai dans un second temps trois observations cliniques détaillées (chapitre 3) : un cas de crypte chez une toxicomane au cannabis, un cas de crypte chez une héroïnomane et un cas de fantôme chez un

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héroïnomane. A ce stade de mon investigation, je développerai des hypothèses théoriques et je m'attacherai à distinguer le fonctionnement psychique des toxicomanes de celui des sujets non addictés qui sont porteurs d'une crypte ou d'un fantôme (chapitre 4). J'étudierai ensuite l'impact psychique de la problématique du toxicomane sur ses proches: frères et sœurs, conjoint et enfants. J'examinerai en particulier dans quelle mesure la toxicomanie peut constituer un secret que l'intéressé cache à ses enfants (chapitre 5). Je proposerai alors des modalités de prise en charge (chapitre 6). Outre la technique de la cure, je mettrai en évidence des « tentations », qui témoignent de la difficulté à élaborer un contre-transfert, et je suggérerai plusieurs possibilités pour y remédier. Enfin, je resituerai ces réponses thérapeutiques à l'échelle des institutions spécialisées dans le soin aux toxicomanes et j'effectuerai une mise en perspective sociétale de ma réflexion (chapitre 7). Je soulignerai alors les liens forts qui existent entre la recrudescence des toxicomanies et la tendance collective à escamoter la mort et le deuil, en articulation avec l'ombre portée des conflits qui ont ensanglanté le 20ème siècle.

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NOTES

(1) Je complèterai cette métaphore par un rapprochement entre l'axe étiologique transgénérationnel de la toxicomanie et la généalogie zoologique que Darwin a conçue pour notre espèce. (2) C'est-à-dire à l'héroïne et aux médicaments psychotropes dont les effets sont proches de ceux de l'héroïne; mais aussi au cannabis lorsque ce produit fait l'objet d'une véritable addiction. (3) En revanche, si Laplanche (1980) constate que la sublimation fut une « croix» pour Freud, il serait sans doute abusif d'insinuer que la toxicomanie est celle de l'ensemble des théoriciens de la psychanalyse! Des filiations de pensées existent, réelles même si elles sont discrètes. (4) Le toxicomane «s'injectant» parce qu'il ne sait pas introjecter. (5) On estime qu'il y a trois cents mille personnes toxicodépendantes en France. (6) Ce concept est dû à Tisseron (1999). (7) Les travaux d'Abraham et de Torok ont été poursuivis, entre autres, par Didier Dumas (1985 et 1989), Annie Franck (2002), Fabio Landa (1999), Claude Nachin (1989, 1993), Nicolas Rand (1989, 1995), Jean-Claude Rouchy (1992), Serge Tisseron (1990, 1992) et moi-même. (8) L'aspect quadripolaire du symbole a été mis en évidence par Nachin (1989). (9) Ce concept est dû à Abraham et à Torok (1978). (10) Nachin (1993) a étendu cette définition au «travail induit dans l'inconscient d'un sujet par sa relation avec un parent ou un objet d'amour porteur d'un deuil non fait, ou d'un autre traumatisme non surmonté, (...) avec la réserve qu'un deuil non fait devient par lui-même un secret ».

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(11) Sensation bien décrite par Tisseron (2003) : « Il y a des moments où l'on est comme dans un rêve, (...) où l'on se sent à côté du monde. Ce qui se passe autour de nous ne paraît pas vraiment nous concerner. Nous sommes «du monde », certes, mais nous ne nous sentons pas «au monde ». Il y a des gens qui traversent leur vie dans un tel état. Ils y sont même tellement habitués qu'il ne leur viendrait pas à l'esprit de pouvoir ressentir les choses autrement. On pourrait dire d'eux qu'ils sont « en état de vie apparente », un peu comme on dit de personnes dont toutes les fonctions vitales fonctionnent, mais dont l' électro-encéphalogramme est plat, qu'elles sont « en état de mort apparente ». (12) « Le rêveur ne rêvant que de ce qui le concerne, si dans ce cas l'analyse du rêve débouche pour l'analyste sur une confrontation avec des objets qui lui appartiennent en propre, il apparaît généralement de surcroît que ce travail était nécessaire pour l'analyse du client dont on a rêvé» (ibid.).

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PREMIER CHAPITRE LES TOXICOMANIES DANS LA LITTÉRATURE PSYCHANAL YTIQUE

« Je me suis donné pour méthode de ne jurer par personne, mais de fréquenter tous les maîtres de la philosophie, d'en scruter toutes les pages, de connaître toutes les familles. » Pic de la Mirandole, Discours sur la dignité de l 'homme

Malaises dans la théorisation

et filiations de pensée

Un exposé complet des conceptions psychanalytiques au sujet des toxicodépendances excèderait les limites de cet ouvrage. Je me bornerai aux travaux essentiels. l'insisterai toutefois sur les références qui relient les toxicomanies aux deuils et aux secrets douloureux, personnels ou familiaux. Les livres psychanalytiques de référence sur les toxicomanies sont de toute façon rares, ce qui témoigne d'une difficulté, persistante, à penser cette pathologie. Il existe aujourd'hui plus d'écrits sur les activités des institutions qui reçoivent des toxicomanes que sur les difficultés psychiques de ces personnes. Peu soutenus sur le plan théorique, les intervenants en toxicomanie paraissent souvent englués dans des considérations au premier degré,

comme si leurs efforts intellectuels participaient du refoulement conservateur qui afflige les toxicomanes dont le Moi est clivé! Moins enclins à explorer la « boite noire» où sont inscrites les logiques qui sous-tendent les trajectoires douloureuses des toxicomanes (1) qu'à décrire au premier degré ces dernières, ferions-nous alors, tel Monsieur Jourdain, du comportementalisme sans le savoir? Les substances psychoactives et leurs modes d'administration dans le corps ne sont plus les mêmes qu'au temps de Freud. En fait, les premières et les seconds évoluent sans cesse. En France, les addictions à I'héroïne et aux médicaments psychotropes détournés de leur usage ont supplanté l'opium et la cocaïne, même si cette dernière connaît un fort regain d'intérêt depuis une dizaine d'années. En lien partiel avec cette réalité, les conceptions psychanalytiques proposées pour les toxicomanies ont souvent été caractérisées par un manque d'unité. On ne saurait pour autant parler de dissociation absolue. Lorsque l'on recherche ce qui a pu faire lien entre les différents travaux sur la toxicomanie en psychanalyse, on discerne quatre étapes, qui se chevauchent de manière partielle au niveau chronologique et constituent autant de fils rouges.

Premier temps: une recherche de plaisir narcissique d'apaisement des tensions pulsionnelles

et

«Les défonces, c'était ma joie. Presque autant que baiser et, au moins, on n'avait pas besoin d'être deux pour ça. Des défonces sublimes, au creux de mes draps fleuris. Sur ma droite: carafe d'eau et verre. Sur ma gauche: mon tas de petites chéries couleur d'arc-en-ciel. Des défonces royales de huit jours d'affilée. » Marie-Gisèle Landes-Fuss, Une baraque rouge, moche comme tout, à Venice, Amérique. 26

Comme l'indique Charles-Nicolas (1989), la représentation que de nombreux psychanalystes ont eu pendant des décennies au sujet des toxicomanes est celle de personnes narcissiques qui sont en proie à leurs pulsions orales et essayent d'en apaiser les effets tensionnels. Les références de Freud à la toxicomanie sont peu nombreuses, éparses et peu organisées. De plus, la toxicomanie n'y est pas différenciée de l'alcoolisme et elle n'est pas intégrée dans une catégorie nosographique. Egrénées le long de diverses avancées théoriques, il semble que les idées freudiennes ad hoc aient surtout joué un rôle d'étayage ponctuel, voire anecdotique, pour ces dernières. De fait, hormis le texte pré-analytique Sur la cocaïne (1893), Freud n'a même pas consacré un article aux toxicomanies. Une approche de ses idées-forces permet toutefois de dégager quatre pistes qui, toutes, intéressent la sexualité: - L'addiction, substitut d'un acte sexuel, est liée à la masturbation, ainsi qu'en témoigne une lettre à Fliess du 22 décembre 1897. - La toxicomanie est liée de façon directe au plaisir. En effet, la levée des inhibitions par le produit rend de nouveau «accessibles des sources de plaisir dont la répression fermait l'accès» (1904). - Des liens entre l'addiction et la perversion orale peuvent être expliqués par une oralité constitutionnelle (1905).

- Les toxicomanies sont semblables aux «névroses qui peuvent se ramener uniquement à des troubles de la vie sexuelle» (1905). Dès 1908, bien que ce soit au sujet de l'alcoolisme, Karl Abraham avait comparé l'acte de s'intoxiquer à une activité sexuelle sans partenaire, ce qui préfigurait le narcissisme freudien. Cet auteur avait attribué une signification à la seringue et à la drogue injectée, qu'il tenait pour des symboles respectifs du phallus et de l'éjaculation! 27

Hartmann (1925), qui écrivit le premier texte psychanalytique sur la toxicomanie en tant que telle (c'est-àdire distincte de l'alcoolisme), affirma qu'une composante homosexuelle renforcée (signe d'une fixation-régression psycho sexuelle de type narcissique) pouvait constituer un facteur prédisposant à la cocaïnomanie. Rado (1926) a conçu le concept d'« orgasme pharmacogénique » pour expliquer le court-circuit des zones sexuelles périphériques dans la cocaïnomanie, laquelle procurerait un plaisir autoérotique fondé sur l'érotisme oral, en vertu de caractéristiques similaires de diffusion et de retard au sein du corps. Simmel (1929) a souligné une coïncidence chez le toxicomane entre les satisfactions érotiques et narcissiques, qui chez ce sujet s'agenceraient sur un mode auto-érotique. Glover (1932) a pensé que les toxicomanes étaient aux prises avec une homosexualité inconsciente, qu'il relia au sadisme. Félice (1936) a effectué un parallèle entre l'extase mystique, forme de sublimation, et l'ivresse que procurent les substances toxiques. Enfin, Fenichel (1945) a considéré que les toxicomanes étaient fixés à un but narcissique passif et qu'ils utilisaient l'effet d'élation de certaines substances toxiques pour préserver l'estime de soi et satisfaire un désir sexuel archaïque. On retrouve ces conceptions dans deux références beaucoup plus récentes. Fain (1981), qui a créé le concept de « néo-besoin» pour désigner un besoin inutile créé chez un nourrisson par une mère qui sursollicite ses besoins existants (elle remplace le pouce choisi par la tétine imposée), a comparé la toxicomanie à la satisfaction d'un néo-besoin. Il s'agirait de multiplier les expériences de plaisir artificielles aux dépens de l'organisation mentale qui naît des autoérotismes. Le Poulichet (1987) a souligné le rôle de l'oralité et l'importance de la persistance d'une relation fantasmatique primitive avec la mère dans la dépendance au toxique.
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