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LES TRAJECTOIRES DU POUVOIR DANS UNE COMMUNAUTÉ MAYA K'ICHE DU GUATEMALA

De
254 pages
Le Guatemala vit une phase décisive de sa construction nationale. Nombreux sont les facteurs, qui risquent d'hypothéquer l'apaisement des rapports sociaux dans une société dont l'histoire violente se déploie sur près de cinq siècles. Pour comprendre les trajectoires de cette société, il faut en passer par l'examen approfondi des rapports sociaux dans les communes du pays, singulièrement celles à majorité indigène. Parmi elles, Toponicapan possède une profondeur historique inégalé.
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Les trajectoires du pouvoir dans une communauté Maya K'iché du Guatemala

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions William Isaac Thomas et Florian Znanieck, Fondation de la sociologie américaine, 2000. Marnix DRESSEN, Les établis, la chaîne et le syndicat, 2000. Lilian MATHIEU, Sida et prostitution. Sociologie d'une épidémie et de sa prévention, 2000. Janine FREICHE et Martine LE BOULAIRE, L'entreprise flexible et l'avenir du lien salarial, 2000. Catherine BERNIÉ-BOISSARD (sous la direction de), en collaboration avec Valérie ARRAUL T, Espaces de la culture - Politiques de l'art, 2000. Pascal NICOLAS-LE STRA T, Mutations des activités artistiques et intellectuelles, 2000. Geneviève CRESSON, Les parents d'enfants 'hospitalisés à domicile, 2000. Arnaud Du CREST, Les difficultés de recruter en période de chômage, 2000. François De SINGLY (dir.), Être soi parmi les autres, 2001. Dominique REVEL, La précarité professionnelle au masculin et au féminin, 2001. Pierre VERDRAGER, Le sens critique. La réception de Nathalie Sarraute par la presse, 2001. Michèle FELLOUS, À la recherche de nouveaux rites, 2001. Bernard DANTIER, Les sciences de l'éducation, les rapports entre savoirs de l'école, pédagogie et société, 2001. Bernard FUSULIER, Articuler l'école et l'entreprise, 2001.

Laurent TALLET

Lestt~ectoITesdupouvoITdansuneconnnunaure Maya K'Îché du Guatemala

Rapports de sens et rapports de force

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

cg L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0276-7

Sommaire

lntroduction Guatemala, juin 2000 : démocratie instable et paix civile préçaire.

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I. Problématique et cadre théorique 25 Identifier des dynamiques originales de transformation du politique. Rôle du religieux, sens des changements: éléments pour une réflexion sur la construction du sens social et son appréhension dans le contexte de la modernisation. Politique, pouvoir, local et changement Politique, religieux, Croire et modernisation Le Local, ce qui s'y joue, ce qui s'y révèle 28 35 42

II. Etat, sectes protestantes et lignages, 1871-1935 51 Etat et miliciens, sectes protestantes et convertis: un détour et une rupture 55 n.1. Si les contestataires locaux sont des adversaires, l'ennemi, c'est l'Etat 6l 11.1.I. De la Colonie à l'Indépendance, la séparation ethnique et les deux visages des politiques d'intégration nationale: centralisation ou autonomie municipale ? 65 II.1.2. Retour des Libéraux: les réformes, points d'appui pour des contestataires qui ne remettent pas en cause l'ordre traditionnel 73 n.l.3. Territorialité et pouvoir. Les positions d'autorité des lignages: confréries religieuses, mairie indigène et conseil municipal 78 11.1.4.Vers une implosion du système d'autorité traditionnel ? 83 II.1.5. Démocratisation ou diversification du personnel politique potentiel? Modernisation ou tradition réaménagée? 90 II.2. La conversion entre 1912 et 1935 : contre la communauté, mais avec précautions 97 II.2. 1. La conquête du Royaume de 8atan 102 II.2.2. Conversions à Totonicapan : religion ou politique? 107

III. L'Eglise et l'Etat ente 1944 et 1954. Divergence des projets, convergence des effetsll5

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111.1.De la Doctrine Chrétienne à l'Action Catholique: réorthodoxisation et mise en place d'un nouveau sens social ~ 121 Rapports de force, rapports de sens: de l'usage politique du religieux-----125 Ill.2. La «Révolution» d'octobre 1944 et les acteurs du local: des alliances sans allégeance, de l'Etat-ennemi à l'Etat..instrument 145 llI.2.1. Les causes de la «Révolution» de 1944, l'implantation du nouveau régime, ses innovations institutionnelles et ses implicites idéologiques 147 III.2.2. L'Eglise et l'Etat, des adversaires aux initiatives convergentes: modernisation sociale et globalisation du local lS5

IV. 1954-2000 : Totonicapan, du gel du local à sa refonte

161

IV.I. Le CDRO, ou la recréation des logiques communautaires indigènes-171 IV.1.1. Une conception laïque de l'identité indigène? 178 IV.l.2. La reconstruction politique de la communauté locale183 IV. 1.3. Modernisation et retour à la tradition: la revendication d'une identité maya et totorncapanèque 194 IV.2. Logiques des élections de 1995 et dynamiques au long cours du pouvoir local 199 IV.2.1. Réappropriation et réinterprétation des changements et continuités: accès aux positions d'autorité, motivations de l'engagement partisan, représentations du pouvoir 211 IV.2.2. Logiques locales, espace global, des articulations problématiques. Dynamiques de la défaite, de la victoire et du changement 220 IV.2.3. Un politique entre moyen et marché 229

Conclusion. Recompositions du Croire, reconfigurations du politique. Le « local» guatémaltèque: laboratoire privilégié pour vérifier des hypothèses et alimenter la réflexion théorique? 233 Bibliographie 243

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Introduction Guatemala, juin 2000 : démocratie instable et paix civile précaire

Les électeurs guatémaltèques, appelés pour la deuxième fois depuis le retour à une démocratie « en actes », en 1995, à renouveler leurs dirigeants politiques à tous les niveaux (Président, députés, conseils municipaux), livrent leur verdict au mois de janvier 2000. Le Parti de I'Avance Nationale (PAN) du Président Arzu, subit un cuisant échec. Signataire des Accords sur les Droits, Culture et Identité des Peuples Indigènes du Guatemala en 1995, puis des Accords de paix de 1997 mettant fin à la plus ancienne guerre civile d'Amérique Latine, débutée dés 1954, le PAN n'évite pas néanmoins un désaveu qui est la conséquence des politiques publiques menées depuis 1995. D'un néolibéralisme des plus orthodoxes, elles ont consisté principalement à effectuer des coupes sombres dans les budgets «sociaux» de l'Etat (éducation, santé, etc.) et à laisser le soin au «marché» d'assurer le développement économique et social d'une des populations les plus déshéritées de l'aire latino-américaine. Comme de juste, les principales victimes de cette politique ont été depuis 1995, dans la continuité douloureuse d'une histoire amorcée avec la Conquête espagnole au 16ème siècle, les 23 ethnies indigènes du Guatemala, qui constituent environ 65% de la population totale, et qui sont en grande majorité d'ascendance maya. Pauvres elles étaient, plus pauvres elles sont devenues, les seuls bénéficiaires du «redémarrage» économique permis par le retour à la paix, ayant été, comme on pouvait s'y attendre, les détenteurs de capital, en très grande majorité « ladinos », les descendants des colons espagnols. S'il existe, au sein d'une part croissante de la population, une réelle volonté de construire une société non-raciste, le mode de développement choisi conduit à reproduire et renforcer les inégalités économiques et sociales: la majorité de la population indigène, partant de « plus bas» en raison de la discrimination raciale multiséculaire, n'a aucune chance de rattraper son retard, en termes d'opportunités d'amélioration de ses conditions de vie. Le risque est réel, de voir les inégalités sociales réinterprétées comme inégalités raciales par certains acteurs collectifs se revendiquant comme indigènes, et de voir ainsi les polarisations ethniques se radicaliser à nouveau, malgré les efforts effectués pour dépasser ce clivage, ou du moins l'apaiser. Un des corollaires de l'accroissement de la pauvreté étant l'augmentation de la délinquance et de la criminalité, avec pour acteurs principaux coupables et victimes - d'une pièce désormais classique, « les pauvres », et

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la population indigène ayant pour la première fois massivement participé aux élections, on pouvait également s'attendre à ce que le vainqueur tUt un parti ayant pour (presque) unique fonds de commerce la lutte contre la criminalité. Celle-ci est, au Guatemala, extrêmement meurtrière, du fait de la quantité d'armes en circulation et d'une certaine «culture de la violence », qui trouvent leur origine dans 40 années de guerre civile. Les indices permettant d'envisager ce résultat se trouvaient déjà dans le développement exponentiel des lynchages de criminels - avérés ou supposés - par des foules harassées d'inquiétudes matérielles.Mais aussi dans l'augmentation du nombre et de la fréquence des actions de milices cagoulées servant aussi bien de services de protection privée des riches, que d'exécuteurs à la botte de certains acteurs de la vie politique soucieux d'éliminer des concurrents trop populaires. La logique est respectée, et Alfonso Portillo, candidat du Front Républicain Guatémaltèque, remporte les élections présidentielles. Son parti, dont le véritable chef n'est autre que l'ex-dictateur Efrain Rios Montt, rafle la grande majorité des sièges au Parlement, et s'installe au pouvoir dans la majeure partie des communes du pays. La Constitution de 1985, qui avait marqué le début de la transition démocratique, avait déclaré Rios Montt inéligible à vie, en tant qu'auteur du coup d'Etat de 1982. Rios Montt est notoirement grand décideur des massacres de communautés indigènes entières en 1982 et 1983 (conséquence d'une volonté de détruire les bases arrières potentielles de la guérilla «blanche» et marxiste, plus que volonté génocidaire, contrairement aux interprétations construites par le mouvement maya pour assurer son développement). Au lendemain de la victoire de son parti, Rios Montt n'en accède pas moins à la Présidence du Congrès, s'affirmant ainsi officiellement et légalement comme un acteur central de la vie politique. Alfonso Portillo, professeur de droit, est entré en politique au milieu des années 1980, au sein de la Démocratie Chrétienne Guatémaltèque. Il a dès cette époque été l'un des artisans, sinon de la réconciliation nationale qu'il serait illusoire de considérer comme achevée, d'ailleurs, tout comme il serait erroné d'attribuer cet inachèvement au « clivage ethnique», pour les raisons qu'on vient de résumer -, du moins des négociations visant à convertir la guérilla marxiste guatémaltèque (Union Révolutionnaire Nationale Guatémaltèque) en parti politique. Portillo entretient donc paradoxalement des relations cordiales avec certains dirigeants du parti de l'ex-guérilla, alors même que nombre des

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cadres du FRG s'opposèrent en leur temps les armes à la main aux amis de Portillo. Celui-ci conserve également des amitiés dans la Démocratie Chrétienne, laquelle consomme actuellement la rupture avec les idéaux de la Théologie de la Libération véhiculés par l'Action Catholique à partir des années 1970, en cherchant à reconquérir une classe moyenne qui tend à se convertir au protestantisme. Paradoxalement encore en apparence - c'est l'ensemble des amitiés dont dispose Portillo dans ces divers groupes qui a en partie favorisé sa victoire: « en apparence », parce qu'il est impossible de comprendre la vie politique guatémaltèque si l'on ne tient pas compte de son degré de personnalisation, des inimitiés, amitiés et autres relations privées, familiales, d'affaires qui l'organisent bien plus que les contenus idéologiques. De manière aussi « apparemment paradoxale », Portillo a bénéficié de la révélation par la presse, entre les deux tours des élections, d'une vieille affaire criminelle dont il avait été l'acteur principal, survenue au Mexique au début de la précédente décennie: Portillo aurait abattu de sa main deux de ses étudiants à la fin d'un dîner bien arrosé. Manière bien peu « républicaine» de vider une querelle à propos, dit la presse, «d'une femme »... S'il faut se méfier des manipulations politico-médiatiques, et plus encore des lieux communs et autres idées reçues concernant le « machisme latinoaméricain », il semble quand même que la révélation de cette affaire ait contribuée à renforcer l'image publique d'un Portillo « homme à poigne» qui ne finasse pas lorsqu'il s'agit de régler les problèmes, qu'il s'agisse de sa vie privée ou des maux qui affectent le Guatemala: le FRG n'a t..il pas bâti tout son discours politique, depuis 1995, autour de deux idées-forces, la lutte contre la corruption politique, administrative, policière, et l'élimination rapide et définitive des délinquants (sinon des causes de la criminalité elles-mêmes) ? Pas de prisonniers, dans cette nouvelle guerre... Discours développé par Rios Montt lui-même, dans un autre cadre. Car l'homme appartient aussi à l'Eglise du Verbe, secte protestante pentecôtiste. Rios Montt y est un membre influent du groupe des « Anciens », qui rassemble la plupart des fondateurs de la secte au Guatemala. Ce qui signifie qu'il a la haute main sur la définition des stratégies de développement de la secte - y compris sous l'aspect de son enrichissement financier et de celui des «affaires commerciales entre Frères »- et, compte tenu de sa position et de son parcours personnels, sur

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la construction de réseaux d'influence dans le champ politique et dans l'armée. Cette activité sociale, économique, politique couplée à une appartenance à un groupe religieux est d'une riche significatio~ dans le contexte guatémaltèque. Sur le plan idéologique, toute la philosophie du parti FRG est résumée dans les prêches des pasteurs pentecôtistes: remettre le pays au travail, attribuer aux seuls manquementspersonnels - et jamais à la société ses propres difficultés personnelles, faire des affaires, ne pas boire, refuser l'impôt mais pas le denier du culte, etc. Cette vision de la société n'est toutefois pas l'apanage des pentecôtistes, dans la mesure où elle semble en phase avec une idéologie dominante et pas seulement au Guatemala qu'on pourrait nommer «démocratie de marché », ou encore politique sans éthique, dominée par l'idéologie économique et sociale néo-libérale. Par ailleurs, longtemps opposée à tout engagement trop évidemment politique de ses pasteurs et de ses fidèles, la mouvance pentecôtiste (certains disent «néo-pentecôtiste») entend depuis le début des années 1990 ne plus « Laisser l'espace politique à Satan », selon le mot de ses principaux idéologues, parlant depuis leurs temple-bases des Etats-Unis. Parole efficacement relayée et fidèlement répétée par des structures médiatiques et pastorales mondiales, internationales, nationales, régionales et localesl, Bien évidemment, les raisons de la victoire massive du FRG tiennent aussi en partie à l'état de division des groupes politiques qui auraient pu s'y opposer. Entre autres, au délabrement d'une Démocratie Chrétienne qui avait monopolisé le pouvoir entre 1985 et 1991, bénéficiant en cela des actions économiques et sociales menées par l'Action Catholique au cours de la guerre civile, et des réseaux de mobilisation que celle-ci avait créés, notamment au sein des communautés indigènes. Les diverses raisons de la disqualification presque totale, sinon définitive, de la Démocratie Chrétienne, au Guatemala en général, auprès de la population indigène en particulier, seront nécessairement examinées dans cet ouvrage, comme composantes essentielles des processus étudiés. EUes ont entraîné notamment ta migration des voix et des acteurs politiques indigènes vers d'autres partis, par exemple le Front Démocratique Nouveau Guatemala qui représentait la tendance « socio-économique» du mouvement indigène.

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1 Voir J. Garcia-Ruiz, «Cambio e identidad social: 10 religioso en los procesos de recomposicion en Guatemala », Estudios- Documentos, Ediciones Muni-K~at, Quetzaltenango, Guatemala~ 1999.

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Ce parti a disparu à la suite des élections de la fin 1999, après avoir échoué à obtenir le minimum de 4% de sufITages exprimés nécessaire à l'envoi de députés au parlement. Rigoberta Menchu, figure emblématique du mouvement maya guatémaltèque depuis son prix Nobel de la Paix de 1992, a été un temps associée à ce parti et à cette tendance du mouvement indigène. On a déjà évoqué les causes du désaveu encouru par le PAN. On peut ajouter que les réseaux de soutien et de financement de ce dernier, le profil de ses financeurs, sont à peu près les mêmes que ceux du FRG: entrepreneurs, CACIF (équivalent de notre MEDEF français), grands propriétaires terriens, ainsi qu'une classe moyenne qui a tiré des bénéfices de la politique néo-libérale du PAN, mais qui craint - avec raison - pour sa vie et ses biens, du fait de l'augmentation de la pauvreté et de la criminalité. Tous réseaux, personnalités dirigeantes et « faiseurs d'opinions» promptement passés à l'ennemi dès lors que les sondages pré-électoraux ont indiqué avec quelque netteté que les politiques publiques menées depuis 1995 n'avaient pas satisfait la grande majorité d'une population dont une part croissante s'inscrivait sur les listes électorales. S'agissant des grands propriétaires terriens, c'est un projet de loi d'imposition des terres non-exploitées qui les a décidés. Projet dûment jeté aux oubliettes par le gouvernement en 1998, sous la pression de manifestations « populaires» organisées à grand renfort de désinformation, par le FRG notammentl. Dans le même ordre d'idées, le «mouvement indigène guatémaltèque» tend à la fois à se complexifier. .. ou à se simplifier (question de perspective. ..): complexification lorsqu'on envisage le nombre en augmentation constante des groupements, associations, organismes locaux, régionaux, nationaux, à vocation politique, de défense juridique, culturelle, économique (et parfois le tout en même temps) ; simplification puisque beaucoup de ces groupes résultent de scissions internes d'organisations pré-existantes, et disparaissent ou se ressoudent entre eux aussi vite qu'ils se constituent; complexification parce que les organisations nationales à vocation politique tentatives de mobilisation

-

I Les communautés indigènes des diverses communes du pays possèdent encore quelques «teITes communales inaliénables» garantissant des moyens de survie minimale~ ainsi qu'une cohésion et une solidarité interne relative; les petits propriétaires indigènes~ pas plus que ces tetres, n'auraient été affectés par le nouvel impôt.

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d'un électorat indigène sur ce seul critère « ethnique», avec un accent mis, au choix, sur l'amélioration des conditions de vie des démunis ou la promotion de manières de faire présentées comme «'typiques» en politique, économie, droit, religion - perdent rapidement une « base» qui n'est déjà pas très nombreuse. Là réside d'ailleurs le véritable intérêt d'analyser ce qu'est en train de devenir le «mouvement indigène guatémaltèque », qui incidemment est plus « maya» qu' « indigène», plus « local» et non « délocalisé» - que « national» dans son organisation, et plus « global» que « national» en ce qui concerne la signification de sa forme: il est pluriel et mouvant, et c'est cette pluralité et ce mouvement qui le placent au coeur des logiques de la phase actuelle de modernisation des sociétés humaines dans le contexte de la mondialisation. Le terme «mouvement indigène» recouvre une réalité d'une telle multiformité, hétérogénéité, mobilité, et des divisions internes si fortes - reposant bien souvent sur des oppositions de personnes et d'intérêts individuels- qu'on peut se demander s'il existe encore aujourd'hui en tant que force politique allant quand même dans le même sens. Le critère identitaire « indigène» n'organise plus significativement les polarisations politiques; ou plus exactement, les conceptions de l'Etre indigène sont si diverses qu'elles

-

favorisent

des adhésions

transversales,

en termes

identitaires

strictement

-

catholique indigène, protestant indigène etc.- comme en ce qui concerne l'engagement politique partisan. En termes plus simples, cette pluralité des conceptions de l'Etre indigène favorise l'instrumentalisation de cette identification par des acteurs sociaux qui visent majoritairement une amélioration immédiate de leurs conditions de vie, et pas l'institutionnalisation de «manières de faire ou de penser» construites comme typiquement indigènes, ni même la promotion de l'enseignement des langues indigènes et la pratique de ces langues dans l'administration ou dans la vie politique. Le fait que les acteurs ne rechignent pas à instrumentaliser les quelques organisations qui développent ce dernier genre de discours indique seulement l'existence d'une possiblité stratégique parmi bien d'autres. Toujours est-il que, devant cette pluralité stratégique, les organisations indigènes sont obligées de s'allier à des partis dont le discours central ne porte pas sur la défense ou la promotion d'intérêts construits subjectivement comme «spécifiquement indigènes». .. voire avec des groupes qui, tels le FRG, rassemblent des responsables de massacres de communautés indigènes. Evoquant nécessairement la guerre civile dans ce

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livre, on montrera la nature, les causes et la forme de divisions communautaires dont certains groupes ou individus indigènes se sont servis pour éliminer d'autres indigènes, en collaborant expressément avec l'armée. .. La dissémination des énergies et stratégies des organisations et de la population indigènes, après la guerre civile, est organisée par le même type de logiques, lesquelles rendent évidente l'absence d'un front commun indigène. Ces organisations renforcent ainsi leur discrédit auprès de «bases» convaincues de la nécessité et du bien-fondé d'un tel discours. Comme on l'a laissé entendre, ces« bases}), toutefois, ne sauraient être surévaluées quant aux nombre de leurs membres, et encore moins quant au degré de conviction de ceux-ci: le politique est au Guatemala d'abord un « marché» où les contenus idéologiques s'effacent devant les pratiques clientélistes, et la référence identitaire est souvent un instrument visant à canaliser des fonds vers des individus, des associations, des communes etc., ou encore à garantir l'élection à un poste d'autorité, les combattants mettant rapidement un bémol conséquent à leurs revendications, une fois ces intérêts satisfaits. Il doit toutefois être clair que ces pratiques ne sont en aucun cas des « traits culturels» spécifiquement indigènes. Entre autres conséquences, la population indigène tend à orienter ses adhésions vers des groupes locaux développant leurs discours « au plus proche» : il ne s'agit plus de changer la société globale, mais d'améliorer les conditions matérielles de la vie quotidienne, ou encore l'exercice des traditions politiques et religieuses, des membres de la communauté indigène de telle ou telle commune. Sur le plan politique, au niveau local aussi bien que départemental ou national, la conséquence la plus directe est que le politique est réduit au clientélisme au détriment de toute formulation idéologique et de tout projet à long terme de vie en collectivité. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a plus de discours idéologiques, mais bien plutôt que les électeurs votent pour le plus offrant et adhèrent, si l'on peut dire, successivement à des propositions significativement divergentes: le «trompé}) dans cette affaire, risque d'abord d)être l'observateur qui se laisserait prendre aux discours d'acteurs justifiant leurs adhésions par de prétendues «convictions
inaliénables» .

Si on tient compte du fait qu'aux élections de 1995, comme à celles qui viennent de se terminer, le FRG fut l'un des partis les plus généreux,

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financièrement parlant, on comprend que le discours sécuritaire n'a pas seul acquis la victoire. Les tentatives de résistance au clientélisme existent néanmoins: sous la forme des Comités Civiques présentant des candidats aux élections municipales. Il en sera question notamment lorsqu'on évoquera les élections générales de 1995 - où les logiques sont les mêmes qu'en 1999 pour expliquer les stratégies et les représentations du politique des acteurs du« local» guatémaltèque. L'augmentation importante du nombre de Comités présentés aux dernières élections municipales, est aussi une attestation d'un nouveau rapport au sens et au politique, qui cadre parfaitementavec un système clientéliste généralisé, et sur l'origine et la signification duquel il faudra s'arrêter. D'autres éléments importants doivent être d'emblée précisés: Rios Montt appartient, comme déjà dit, à une secte protestante, laquelle regroupe de riches familles; les conversions au protestantisme augmentent massivement depuis le milieu des années 1980 au Guatemala; la plupart des entrepreneurs de quelque envergure appartiennent à de tels groupes Frères» - ; le denier du culte, en ces groupes, est obligatoire; il existe au niveau national, latino-américain et mondial des structures qui fédèrent l'ensemble de ces groupes, toutes obédiences confondues, et qui, dans Je même temps, définissent le contenu des prêches, développent des activités économiques et prodiguent des conseils en investissement. Le caractère massif de la conversion au protestantisme est aussi particulièrement attesté au sein des communautés indigènes guatémaltèques. Que l'on ne s'y trompe pas, cependant: il ne s'agit pas de dresser le tableau d'une formidable pompe à voix et à finances au profit exclusif du FRG, qui passerait par le quadrillage minutieux du Guatemala par des sectes protestantes. Si cette figure est en partie vraie, la forme d'implantation et d'évolution des groupes protestants pentecôtistes et néopentecôtistes dans les communautés locales, ainsi que les motivations des convertis, qui se greffent sur des systèmes de parenté, des représentations territoriales, des pratiques et des représentations du politique, viennent considérablement perturber cette belle construction. Pour prolonger cette dernière réflexion, la même perspective doit être adoptée pour analyser les appartenances religieuses - les contenus de
religieux

- qui

promeuvent

l'enrichissement

personnel

et « les affaires

entre

croyance semblent avoir bien peu d'importance

-

ainsi que leurs

20

articulations avec les choix électoraux et les stratégies des partis politiques. Il sera par exemple question dans la partie portant sur les élections de 1995 d'un Comité Civique local « apolitique », dirigé par le prêtre d'une paroisse communale. Comité destiné à organiser la rupture avec, et prendre la place de, la Démocratie Chrétienne, et qui a bien du mal à faire voter pour lui les catholiques pourtant fervents participants aux diverses activités laïques et religieuses de l'Action Catholique -, et même à garder ses dirigeants pour lui.

-

Cet engagement direct d'un prêtre en politique, contre l'avis de sa
hiérarchie et contre la Démocratie Chrétienne, est d'ailleurs emblématique d'un malaise au sein de l'institution ecclésiastique au Guatemala: la hiérarchie contrôle t-eUe encore ses représentants locaux? Plus largement, cette dernière figure peut attester un mouvement plus large et plus global de dérégulation institutionnelle, qui affecte aussi bien les institutions politiques, en tant que garantes d'une centralité et d'une stabilité idéologique et stratégique: on a là un indicateur fort d'une relativisation et d'une pluralisation du rapport au sens, bien attestées par ailleurs dans les sociétés occidentales et indiquant possiblement la mondialisation de cette figure. Cette problématique sera développée plus avant, puisqu'elle pose la question centrale de la possibilité et de la pensabilité d'un sens collectif dans une phase de modernisation des sociétés humaines caractérisée par la relativisation et la pluralisation du rapport au sens: question qui intéresse non seulement les sociétés humaines réelles, mais aussi des chercheurs en sciences sociales qui pointent depuis peu la nécessité de repenser, de refonder les instruments conceptuels permettant de rendre compte de phénomènes sociaux que d'anciennes grilles de lecture ne permettent plus d'appréhender correctement. TI n'y a pas, donc, au Guatemala de polarisations politiques articulées exclusivement sur des appartenances religieuses, un protestant ou un catholique ne vote pas pour un parti ou un individu en fonction de ce critère. De fait - et l'on voit ici s'estomper une division artificielle entre « local » et « global», question qui constituera un des axes de réflexion «on» vote, « on » rejoint un parti d'abord en fonction de ce que « ça rapporte» matériellement ou symboliquement (argent et/ou pouvoir), et en fonction d'inimitiés ou d'amitiés personnelles que les discours du genre «je ne

-

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peux pas être avec lui, c'est un catholique» dissimulent commodément. « On vote» au plus proche, dans tous les sens du terme: pour celui qu'on connaît, pour celui qui peut, dès avant l'élection, faire la preuve de ses capacités financières ou de la solidité des relations qu'il mobilisera pour concrétiser ses promesses. «On» vote au plus proche, mais en général pour celui ou ceux qui peuvent mobiliser des réseaux de financement supra-locaux - nationaux, voire internationaux -, radhésion aux idées n'intervenant généralement que pour légitimer a posteriori les choix purement matériels ainsi opérés. Cela vaut aussi pour la relation entre le candidat local à la candidature et le parti qu'il envisage de rejoindre: de fait, le candidat est l'intermédiaire entre le groupe politique constitué qui cherche à remporter les élections, et la base qu'il peut mobiliser. Le parti s'assurera que cette base existe. Le candidat, que le parti est riche, et la base potentielle fera de même. L'engagement en politique servant d'abord à s'enrichir, ou à développer des affaires qui rapportent déjà, ce système ne ferme aucunement la porte aux déshérités: il suffit que la conjonction des trois éléments présentés cidessus soit perçue comme possible. Les modalités de l'appartenance religieuse et celles qui concernent les partisan des candidats - participent donc des mêmes logiques «de marché », tant au niveau pratique - ce qu'il y a à gagner à rejoindretel ou
tel groupe, soutenir tel candidat choix politiques

- le

vote des électeurs

aussi bien que l'engagement

- qu'à

celui des « convictions».

On retrouve bien dans ces appartenances et ces convictions « navigantes» correspondant à une individualisation accélérée, à une pluralisation et une
relativisation du rapport au sens

- laquelle

a pour corollaire l'incapacité

des institutions religieuses ou politiques à imposer une orthodoxie, une « vérité », des comportements, une fidélité etc.- les figures centrales d'une modernisation qui partout dans le monde tend à prendre des formes semblables, sinon similaires, et dont l'origine première est à trouver dans le moment de l'émergence du sujet individuel. Des auteurs tels que Jésus Garcia-Ruiz placent ce moment, au Guatemala, aux alentours des années 1940 qui virent arriver l'Action Catholique et les premiers groupes
pentecôtistes,
1 J.Garcia-Ruiz,

singulièrement

dans les communautés

indigènes

1.

« Modernité et sociétés paysannes: le rôle du religieux dans la recomposition des identités au Guatemala », Archives de Sciences Sociales des Religions, numéro spécial sur« Religion et politique en Amérique Latine », N°97, Paris, janvier-mars 1997.

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La navigation des acteurs sociaux, de sens en sens et de groupe en groupe instrumentalisés pour satisfaire des intérêts immédiats, la pluralisation et la relativisation socialement légitimes du sens et des stratégies d'adhésion, doivent par ailleurs provoquer une interrogation concernant les effets sur la définition d'un projet de société s'inscrivant dans le long terme: pas de projet, dans la configuration qu'on vient d'évoquer, mais des acteurs sociaux qui s'opposent ponctuellement aux autorités qu'ils ont auparavant élues, qu'elles soient locales ou nationales, lorsque les politiques publiques leurs déplaisent. Le risque est réel, avec l'arrivée du FRG au pouvoir, de voir cette manière de faire confisquée et les stratégies d'opposition rendues inopérantes, voire mortelles pour ceux qui les mettraient en œuvre, ce qui n'était pas le cas avec le PAN. Attestation la plus récente du risque encouru par la paix civile, et de la difficile traduction de la démocratie dans les pratiques institutionnelles et sociales: au mois de mai 2000, l'annonce par le gouvernement d'une hausse unilatérale et massive du prix des transports a entraîné, d'une part, une protestation matérialisée par des violences et des destructions « irrationnelles» (non pas tournées vers les représentants du gouvernement, mais contre des « possédants» - ceux qui pouvaient supporter financièrement l'augmentation - et des passants, dont quelques touristes), d'autre part une répression policière meurtrière. La hausse (25 centimes) impliquait un sacrifice important pour la majorité de la population, le bus demeurant le moyen de transport le plus utilisé car le moins onéreux ~ le gouvernement n'avait pas, de surcroît, jugé utile de l'annoncer et d'y préparer les esprits, ou d'organiser un débat préalable afin de mettre en place des aménagements ou compensations. L'initiative maintenue, en dépit des réactions provoquées - est en fait une hausse déguisée des impôts.

Plusieurs termes sont constamment revenus dans cette introduction: politique, pouvoir, religieux, local, globaL.. et plus modestement, «point de départ». C'est en effet autour de ces concepts qu'a été réalisée la thèse de doctorat d'où ce livre est tiré1 . Quelques éléments permettant de comprendre pourquoi on déjà été présentés.
Le pouvoir local dans une commune à majorité indigène du Guatemala: histoire, enjeux, stratégies et représentations, Université Paris VITI, Département d'Anthropologie et Sociologie du politique, décembre 1999. 1

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Cette perspective, si elle ne permet pas de « tout expliquer» du Guatemala contemporain, peut, peut-être, contribuer efficacement ,à éclairer les situations et les phénomènes sociaux qui s'y donnent aujourd'hui, mais qui s'inscrivent aussi dans un processus historique long, marqué par une articulation complexe entre des modifications et un certain nombre de continuités,le résultat d'ensembleformant au finalun univers social à part entière. Cette approche peut aussi permettre de dégager des éléments contribuant à la réflexion anthropologique et sociologique sur des phénomènes qui ne se donnent pas exclusivement au Guatemala, et donc alimenter la réflexion théorique sur certains objets des sciences sociales.

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Première partie Problématique et cadre théorique Identifier des dynamiques originales de transformation du politique. Rôle du religieux, sens des changements: éléments pour une réflexion sur la construction du sens social et son appréhension dans le contexte de la modernisation