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Les Vieux maudits ou La Dictature du hérisson

De
250 pages

Paul et Sophie acceptent avec enthousiasme de signer un bail leur offrant un appartement de 120 m2 avec terrasse à 600 m de la plage dans une maison possédant un jardin. Cependant, avant eux et en vingt-trois ans, dix-huit locataires se sont déjà succédés tour à tour au 6 de la rue du Reich d’Escartefigues-lez-Bains. Ils ne le savent pas encore.
Ils devront apprendre à cohabiter avec un couple de gens âgés occupant l’appartement du rez-de-chaussée. Le cours des choses va très rapidement prendre un virage des plus inattendus... Ils en viendront, entre autres et malgré eux, à enrichir leur vocabulaire de mots grossiers et iront de surprise en surprise... Il faut bien avouer que dans un monde « hérissonnien » – puisque tel est le cas – tout semble apparemment possible.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-81630-6

 

© Edilivre, 2014

Du même auteur

 

Du même auteur :

– Rendez-vous manqués, recueil de poésie, Éditions IchraQ, Tunis, 2011

– Le cœur d’Ana, recueil de poésie, Éditions Mille-Poètes en Méditerranée, 2013

– Délices, recueil de poésie grivoise, Éditions Mille-Poètes en Méditerranée, 2013

– Mythomania sur le Net, roman, Éditions Edilivre, 2013

– Bellucio, roman, Les Éditions du Net, 2014

Citation

 

 

« Un voisin est un animal nuisible assez proche de l’homme1. »


1. Pierre Desproges

 

Chapitre 1

Installation

1
Escartefigues-lez-Bains

Le soleil du Midi dispensait ses bienfaits sur la promenade d’Escartefigues-lez-Bains. On pouvait apercevoir dans le ciel des mouettes valser allégrement, puis plonger soudainement dans l’étang de Thau à la vue d’une proie facile. Quelques passants promenaient leur solitude bienheureuse sur l’allée le long de laquelle des massifs colorés exhalaient des senteurs printanières sereines. On voyait poindre timidement sur les frêles tiges des mûriers quelques feuilles graciles d’un vert tendre. Le printemps s’installait paisiblement à deux pas de la plage, et les grands palmiers veillaient du haut de leurs palmes majestueuses sur les promeneurs de l’après-midi.

Quelques centaines de mètres plus loin, dans la rue du Reich, deux couples de voisins faisaient connaissance ; l’un imposait les marques de son pouvoir à mesure que l’autre découvrait un monde, qui jusque là, lui était on ne peut plus étranger…

« Mais pourquoi vous mettez vot’poubelle dans vot’coffre ?

Je pensais avoir agi à découvert, mais il n’en était rien, notre nouveau voisin veillait sur nos allées et venues. Depuis quelques jours, je ne pouvais pas bouger le petit doigt sans qu’il se manifeste et commente tous mes faits et gestes ; je m’évertuais donc à l’éviter autant que faire se peut.

– Je n’ai pas eu la présence d’esprit de la sortir hier soir, alors je vais la déposer dans une poubelle du village voisin, voilà, c’est tout simple.

– Vous êtes tarée ou quoi, j’vous ai dit que j’allais m’en occuper… Ici, c’est moi qui m’occupe des poubelles depuis toujours, il faudra vous y faire !!!

2
Le vieux Jeun’S

Le voisin, que nous avions surnommé en désespoir de cause le « Hérisson », portait un pyjama bleu et délavé. Il semblait fort contrarié par mon attitude. Sous l’effet de sa mauvaise humeur, ses cheveux coiffés en brosse se hérissèrent davantage, puis retombèrent aussitôt dans une platitude molle peu avantageuse. De toute évidence, ce malotru de nonagénaire à la coiffure en brosse ne devait manifestement pas connaître cette nouvelle marque de gel que les Jeun’S de la publicité pratiquant la planche à roulette sur le petit écran utilisent pour décaper efficacement les murs des garages avoisinants.

– Donnez-moi ça tout d’suite que je la remette dans vot’ bac !!! Sur ce, Giorgio Lespinasse dit « le Hérisson » empoigna mon sac poubelle avec une telle force qu’il s’ouvrit partiellement et faillit se répandre à mes pieds…

– Je vous demande pardon, vous avez proposé à mon époux de vous charger de nos poubelles alors que vous aviez déjà commencé à le faire sans nous demander notre avis. Mon mari qui est un homme conciliant, n’a pas osé vous en faire la remarque et s’opposer à votre comportement intempestif. Quant à moi je peux vous dire que je ne suis pas vraiment d’accord au sujet de vos agissements. Nous avons toujours pris en charge nos ordures ménagères jusqu’à présent et nous sommes bien capables de continuer de la sorte !

– J’comprends pas bien c’que vous dites PUTE À LA CON. Moi j’voulais juste pour rend’service. D’habitude on m’obéit sans broncher je vous f’rais remarquer ! Les dix-huit locataires qui étaient là avant vous ont toujours fait ce que je leur ai demandé.

– Cela partait d’une bonne intention monsieur Lespinasse ; je n’en doute pas une seconde. Je tentais de me pas m’emporter et de rester polie, mais ce n’était pas simple. Ce vieux commençait à m’ennuyer. De plus ce chiffre de « dix-huit » m’intriguait outre mesure je dois bien l’avouer. J’avais hâte de me débarrasser de cet énergumène, je lui tournai le dos et commençai à charger le coffre de ma voiture.

– Vous voulez que j’vous aide à charger votre voiture ?

Je décidai de ne pas répondre. Ce vieil abruti dans son éternel pyjama délavé malodorant n’avait jamais levé le petit doigt pour nous aider à porter jusqu’à présent un seul carton. Voyant que je n’avais, mis à part ma poubelle, que des cartons vides à loger dans mon coffre, il se proposait enfin de m’aider ! J’étais en face de l’archétype évident du parfait glandeur. Bon, je reconnais à sa décharge qu’il était un peu faiblard pour pouvoir m’apporter de l’aide ; je n’en exigeais pas tant. S’il avait exprimé dès le départ des bons sentiments à notre égard, je me serais bien évidemment empressée de répondre par la négative.

Je n’avais en réalité pas besoin que l’on m’aide dans mon déménagement. Le problème était en fait tout autre. Depuis que nous avions commencé à emménager dans cette maison, nos allées et venues constituaient son unique spectacle. Dès qu’il y avait quelque chose à voir, le locataire du dessous s’installait en effet dans un fauteuil confortable devant notre garage en compagnie de sa triste et lamentable épouse, et ils nous regardaient en chœur charger et décharger nos affaires avec une curiosité malsaine. Les commentaires allaient bon train. Nos meubles ne semblaient pas leur plaire, notre abat-jour non plus. De plus, l’anonymat qu’exhibaient nos cartons finissait par les agacer, à tel point qu’un beau jour ils en vinrent à exiger qu’on leur dise ce qu’ils contenaient un par un…

Je venais tout juste de régler cette affaire de poubelles poliment, mais à vrai dire avec ce manque de tact caractéristique que j’arbore inconsciemment avec les gens qui outrepassent les règles de la bienséance ; c’était trop tard, le mal était fait.

« ELLE dit QUOÎ la PUTE D’EN HAUT ? »

…Avais-je bien entendu, ou était-ce une hallucination ?

3
Le hérisson et l’ennui

Je me réveillai en sursaut et pris conscience que je venais tout juste d’émerger d’un rêve. Tout était donc à refaire et ce problème bien réel de monopole hérissonnien des poubelles n’était pas encore réglé. Il me vint à l’idée que je chargerais Paul de cette affaire à son retour de voyage. Son habituelle délicatesse saurait nous tirer avantageusement de ce petit problème de voisinage à première vue sans importance.

Ce « Hérisson » avait tout d’un boulet par excellence. Je trouvais que ce sobriquet de mammifère à la frange agressive lui allait décidément comme un gant. Cet abruti était en fait à première vue un type du genre qui semble ne servir strictement à rien sinon à vous empêcher d’évoluer comme bon vous semble dans un monde ne pouvant manifestement pas être meilleur en sa présence… Dans quel but ? Juste parce qu’il s’ennuyait semble-t-il, à ne rien faire de ses journées d’ancêtre retraité et désœuvré. Un con s’emploie toujours à occuper ses journées au détriment de son entourage, c’est bien connu. C’est effectivement bien long à gérer la retraite lorsque l’on n’a ni occupation, ni compassion, ni passion apparente, ni le moindre soupçon d’humour. Alors on observe les gens, ou mieux, on les épie ; de plus, on s’introduit chez eux et on essaie de tout savoir, on fouille tant et plus, on… Pour le reste, nous nous demandions jusqu’où cet énergumène était capable d’aller. Mais nous pensions toutefois qu’il allait sans doute se lasser.

Parfois, nous nous disions que nous avions affabulé et que la porte du vaisselier ou bien la porte d’entrée avaient bien pu être laissées ouvertes par inadvertance par l’un ou l’autre d’entre nous. Paul et moi planions tellement que tout semblait possible de ce côté-là aussi. Mais bon, ces phénomènes étranges se renouvelaient de plus en plus souvent et nous avions décidé d’être très attentifs à ce sujet afin de savoir ce qui se passait réellement au 6 de la rue du Reich d’Escartefigues-lez-Bains et qui ne s’était jamais produit dans l’ancien appartement que nous occupions précédemment.

Le soleil s’évertuait toujours à briller dans cette belle et agréable région de l’Hérault. Je m’étais petit à petit rendormie. Sur le cadran de l’horloge, l’heure n’avait pas attendu la fin de mes réflexions en cours et continuait parallèlement sa course folle. Il fallait que je m’active. Si je n’y prenais pas garde, j’allais vraiment manquer mon rendez-vous en ville.

« ELLE est LÀ ou pas la SALOPE DU PREMIER ? J’ne l’ouïs PAS. T’as mis où mon sonotone MACHIN TRUC MUCHE ? »

Heu… Il me semblait avoir réellement entendu le mot « salope » cette fois…

4
Premier délit

J’étais montée sur une chaise, j’avais escaladé l’évier de ma cuisine et venais tout juste de couper le fil d’alimentation de la télévision de ma nouvelle voisine… Cela avait été si facile et, comment dire ? Ça m’avait procuré une joie intense, c’était un genre de sensation frôlant l’extase que l’on n’éprouve à vrai dire que trop rarement.

Ce qui en revanche m’inquiéta, c’est que je n’avais pas rêvé et je m’étais cette fois vraiment rendue coupable d’un délit pour de bon, et ce pour la première fois de ma vie… ! Après tout, on me donnait depuis quelque temps des noms d’oiseau de toutes sortes, il était temps que je fasse honneur à cette réputation toute nouvelle. Puisque j’étais une « salope », je me devais d’assurer grave ! Si aller mettre ses poubelles dans un conteneur d’une commune voisine n’était jusqu’à présent pas répréhensible, en revanche, sectionner volontairement le câble de la télévision d’une vieille dame grincheuse et addict aux séries idiotes l’était vraiment. YES !!! Qu’aurait dit un tribunal à ce sujet ? Dégradation du bien d’autrui sans doute. Enfin, nous n’en étions pas encore là, il fallait à tout prix que je me reprenne avant que cela ne dégénère. Moi qui avais été bien élevée et continuais à agir dans ce sens, toujours soucieuse du bien-être de mon entourage, respectant autant que faire ce peut les êtres qui me côtoyaient, je venais en quelques jours de basculer immanquablement dans la délinquance. Il y a un temps pour tout semble-t-il… Contrairement à ce que l’on pense, l’approche de la cinquantaine ne mène pas toujours sur les sentiers attendus de la sagesse.

Je ne savais pas ce qui m’avait pris, ou plutôt si… et cela devenait des plus inquiétant.

« Giorgio, la télé marche PU. J’vois PU la tronche à William. C’est QUOÎ qui passe ?!»

…Cette fois, j’avais entendu bien distinctement cette phrase et je pouvais affirmer que j’avais réussi mon coup, YES et RE-YES !!!

5
Chiens de garde ou hérissons ?
telle était la question

Nous avions accumulé tant et tant de choses en quelques vingt années de mariage et nous y tenions, c’est bien normal. Comme tout le monde, nous aimions côtoyer nos souvenirs glanés ici au fil des ans, mais il y avait également ces milliers de livres tous choisis avec soin et annotés pour la plupart dont nous ne pouvions imaginer un seul instant nous séparer. Que convenait-il de faire pour mettre tous ces trésors en sécurité ? Choisir un lieu de vie à proximité d’un couple de petits vieux retraités apparemment calmes qui nous serviraient en quelque sorte de chiens de garde ? Décider de s’équiper d’un vrai chien dont la taille n’avait guère d’importance pourvu que la bête aboie dès qu’un intrus se manifeste à notre porte ? Acheter un mas au beau milieu d’un chai loin de tout et du monde ? La solution idéale aurait été de s’équiper d’une alarme de sécurité directement reliée aux services de police, mais cela s’avérait un peu excessif et nous n’en voyions par ailleurs guère l’utilité. Nous avions opté pour la première option pensant qu’avoir des petits vieux dans notre entourage immédiat était après tout économique et tranquille, et que cela nous dispenserait en outre d’aboiements canins inutiles… Quant à la police, ce n’avait jamais été à vrai dire ma tasse de thé.

J’étais ce matin à moitié nue dans mon salon en train de lire tranquillement lorsque j’ai entendu des coups frappés à la porte, des coups tonitruants assénés avec force et suivis de plusieurs « Y’a quelqu’un ? ». Le tout était prononcé avec un ton traînard assorti d’un accent étrange qui m’interpella aussitôt. Je me souvenais pourtant avoir pris grand soin de fermer le portail menant à la terrasse. La veille, j’avais fait l’acquisition de tringles à rideaux et de stores que j’avais posées immédiatement. Je ne les avais toutefois pas choisis complètement occultants, car je désirais pouvoir continuer à jouir de cette vue agréable et reposante sur les pins parasols du jardin de notre nouvelle demeure. Je réalisai que ma voisine avait sans doute perçu ma présence à travers le voile discret de tulle, et c’est peut-être pour cette raison qu’elle insistait de la sorte à ma porte sachant que j’étais effectivement présente. Je me suis enfuie discrètement dans ma chambre sans lui ouvrir…

Nous avions donc emménagé peu de temps auparavant dans cette grande propriété située à six cent mètres de la mer que nous partagions donc avec un couple de gens âgés. Ces derniers occupaient le rez-de-chaussée et nous le premier étage. Je me demandais vraiment comment j’allais m’y prendre pour ériger une barrière entre ces voisins à l’air infiniment curieux et mon légendaire besoin d’indépendance. N’entrevoyant pas d’emblée une solution évidente, j’eus soudain envie de partir ne serait-ce qu’une journée rejoindre ce havre de paix que constituait notre ancienne demeure dont nous possédions encore les clefs. Je renonçai aussitôt à cette idée saugrenue car je devais m’accoutumer à cet endroit malgré tout très avenant que nous avions choisi Paul et moi. Le nouvel appartement était spacieux et agréable. Nous disposions par ailleurs d’une très grande terrasse, d’une piscine et d’un jardin arboré fleuri en abondance. En revanche, il y avait ces voisins qui ne m’inspiraient décidément pas…

Il me fallait user de tact pour dire à cette dame que je désirais être seule et que j’avais besoin de calme pour me concentrer car je travaillais souvent à la maison. Je devais également lui faire comprendre avec délicatesse qu’elle ne pouvait acheter d’éventuelles confessions venant de ma part avec quelques carrés de chocolat, mais ces vertus de voisinage capitales et néanmoins indispensables n’avaient à vrai dire jamais été mon point fort… Il me vient à l’idée de lui avouer que j’étais allergique au chocolat, c’est ce que je fis dès que l’occasion se présenta !

6
Giorgio Lespinasse

Monsieur Giorgio Lespinasse dit « le Hérisson » était donc le mari de notre nouvelle voisine. Mis à part son incontournable coiffure en brosse et un air décidément renfrogné, cet énergumène aurait presque pu paraître sympathique. Il avait des cheveux, ce qui est tout de même assez rare pour un vieux, des cheveux hérissés il est vrai et c’était plutôt comique. Mon petit doigt me disait qu’il avait été un séducteur dans une autre vie. J’en eus très rapidement la certitude. Je me gardai bien évidemment de répondre à ces avances pour le moins ostentatoires… Je sais cependant qu’un con déçu se retourne très rapidement contre vous, mais que diable, on n’est tout de même pas obligée de se mettre au garde-à-vous devant autant de laideurs répulsives additionnées ! À chaque fois qu’il s’exprimait, je m’amusais à repérer le moment où son dentier à la fois trop blanc et trop proéminent s’échapperait de sa mâchoire de beauf confirmé. Cette réjouissance programmée m’était très rapidement passée, je dois bien le reconnaître.

Ce beauf donc, passait tout son temps à se plaindre de sa femme, laquelle – paraît-il – le frappait à tour de bras. Pour un peu, nous étions prêts à le prendre en pitié. Oui mais voilà, il était également très médisant et de toute évidence malfaisant. Une tare en appelant une autre de concert… Lorsque l’on est médisant à longueur de journée sur l’entourage immédiat, racontant tout et n’importe quoi au sujet de tout le monde, n’y a-t-il pas toutes les chances que l’on soit également malfaisant ?

Le peu de fois que j’avais eu affaire à lui, il n’avait eu de cesse de proférer un torrent des méchancetés gratuites envers tous les voisins du quartier. « Qui dit du mal de son prochain en dira de toi… ». Si cet adage n’était pas encore répertorié dans les annales de la bienséance, je me sentais tout à fait prête à en suggérer son introduction immédiate.

Nous étions effectivement en présence d’un spécimen illustrant à lui seul des millénaires de dénigrements en tout genre. Quant à son épouse, à part son accent aussi peu engageant qu’indéfinissable, je ne pouvais en dire grand-chose, car je m’étais jusqu’à présent donné beaucoup de peine afin de l’éviter au maximum.

Je repense à ce portillon qui donnait sur la terrasse que je m’évertuais à fermer dans le but de m’isoler du monde et que j’avais retrouvé malencontreusement ouvert à plusieurs reprises. Depuis notre arrivée dans cette nouvelle demeure, les incursions dans notre intimité semblaient se faire de plus en plus fréquentes. Les supposés inquisiteurs de l’étage du dessous n’avaient même pas eu l’intelligence de pratiquer leur curiosité habituelle avec le doigté nécessaire afin que l’on ne soupçonne pas leur intrusion rituelle dans notre espace de vie… Lorsque l’on s’introduit chez les gens à leur insu, la moindre des choses serait normalement de tout faire pour que cela ne se remarque pas ! J’imagine que dans pareil cas, le mieux est de rester discret. Plusieurs jours de suite, j’avais retrouvé par exemple le tiroir du haut de ma commode – toujours le même – complètement vidé de son contenu. Cela m’avait paru bizarre. Je me savais rêveuse depuis toujours, mais pas au point d’oublier que j’avais mis toutes mes petites culottes par terre sur le sol de ma chambre et les y avais laissées… Outre l’animosité grandissante mêlée de curiosité bien légitime que cela suscitait en nous, ce manque d’intelligence manifeste n’avait de cesse de nous interpeller Paul et moi.

Ce jour-là, après cette nouvelle arrivée intempestive de ma voisine dans mon salon sans y être invitée, après l’avoir conviée vivement à sortir de chez moi, je m’étais à nouveau réfugiée dans ma chambre où j’étais restée un bon quart d’heure enfermée à double-tour. Je n’en étais ressortie qu’après être certaine de ne plus être a priori dérangée. Je pris alors aussitôt conscience que la porte-fenêtre de la cuisine était restée malencontreusement ouverte. Était-on allé jusqu’à entrer également dans cette pièce ? Je me demandai s’il serait dorénavant impérativement nécessaire de garder cette porte fermée afin d’éviter que l’on y pénètre sans préavis. Cependant, il n’était absolument pas question que je m’isole davantage et il commençait à faire trop chaud pour que je me décide à vivre les fenêtres fermées.

Ceci dit, je ne savais toujours pas ce que j’allais faire de cette plaque de chocolat qui venait d’être posée par ma voisine sur la clenche de ma porte d’entrée. Feindre de l’ignorer relevait d’une pure ineptie puisqu’il me fallait obligatoirement emprunter cette voie d’accès pour sortir de chez moi…

« ELLE m’a toujours pas remerciée pour le chocolat LA PUTE À LA CON D’EN HAUT ! C’est juste une BELLE SALOPE, C’EST MOI QUI TE LE DIS. J’va la TUER la PUTE, j’va la TUER !

– Pas besoin, c’est moi qui vais la crever. Elle perd rien pour attendre. »

Là, j’avais entendu ces phrases on ne peut plus distinctement…

7
Indiscrétions en tout genre

Par discrétion, j’avais donc décidé d’appeler nos voisins les « Hérissons ». Il est vrai que la banane gominée en brosse du nonagénaire m’avait plutôt inspirée… Ainsi, à chaque fois que nous serions amenés à parler de ces curieux individus très intrusifs, pour le cas où ils viendraient à tendre un peu trop l’oreille, nous commettrions un minimum de gaffes. Des phrases du genre « Viens voir, la Hérissonne se promène en petite culotte rose à pois blancs dans le jardin ! », ou encore « Le Hérisson est en train de nous épier par la fenêtre, viens, embrasse-moi tout de suite » ou bien encore « Prends-moi, là comme une bête, les Hérissons nous regardent ! » devenaient par le fait anodines (sourire).

Le lendemain au réveil, alors que la porte-fenêtre était grande ouverte, je m’étais plainte auprès de mon mari des indiscrétions répétées de nos nouveaux voisins sans prendre la précaution de les appeler par leur surnom de substitution. Ça commençait bien ! Je n’avais plus qu’à espérer qu’ils soient complètement sourds… Mais au fait, les hérissons peuvent-ils être atteints de surdité ?

La veille encore, je m’étais refusée à placer quoi que ce soit dans notre conteneur à poubelles personnel pour la bonne et simple raison que le sieur Lespinasse avait pris la décision – sans nous demander notre avis à ce sujet – de se charger lui-même de cette corvée qui consistait à emmener notre bac à l’autre bout de la propriété pour le sortir sur le trottoir en temps et en heure, et ce en fonction des jours de ramassage fixés par la commune dans laquelle nous résidions. Il se trouve que la veille au soir, j’avais eu la paresse d’enfiler une tenue décente pour faire les cent mètres requis qui me permettraient d’emmener notre conteneur sur le trottoir où il serait pris en charge. En plus, il faut bien l’avouer, je ne voulais pas prendre le risque d’affronter au passage ce malotru de Hérisson curieux, qui ne manquerait pas de m’aborder à nouveau pour parfaire un inventaire détaillé et outrageant des gens de notre voisinage en me dressant le répertoire incongru de leurs défauts respectifs et dont je n’avais que faire.

Ne dit-on pas « Montre-moi le contenu de ta poubelle et je te dirai qui tu es » ? Si on ne le dit pas, et bien voilà qui était également fait ! J’étais pratiquement certaine que la nuit les Hérissons étaient tout à fait capables d’explorer le contenu intégral de nos déchets ; sinon, pourquoi tenaient-ils tant à tout gérer eux-mêmes ? Je reconnais que c’était aller un peu loin dans les suppositions, mais bon. Étais-je en train de devenir vraiment parano ? Sans doute. En tout cas, cela ne me ressemblait absolument pas. Cependant, j’avais conscience que je me faisais peut-être des idées ; les gens âgés qui louaient l’appartement d’en bas étaient sans doute de bonnes personnes prêtes à rendre mille services. Mais voilà, qui rend un service en appelle un autre en retour et je n’étais absolument pas disposée à rentrer dans ce jeu contraignant.

Cela ne faisait que quatre jours que nous avions emménagés dans cette maison louée au rez-de-chaussée à ce couple de gens âgés. Quatre jours seulement et nous nous sentions déjà totalement envahis. Je ne pouvais m’empêcher d’éprouver un mauvais pressentiment…

« CROT PUT NAM MIOK TIPIAK À LA CON !

– T’inquiète, demain je la bute la pute. »

Rêve ou réalité ? Avais-je bien entendu cette fois-ci également ?!

8
Culpabilités inutiles

Je ne parvenais pas à m’endormir. Il m’était venu à l’idée que si la voisine avait la veille osé ouvrir le portillon privé donnant sur la terrasse pour venir frapper à ma porte, c’était que quelque chose de grave était peut-être survenu. Je culpabilisais un peu. Je me disais qu’il était peut-être arrivé quelque chose à monsieur Lespinasse. Mais je repensais à cette plaquette de chocolat que j’avais trouvée ensuite et me dis que s’il avait fallu appeler le SAMU, sa femme n’aurait pas pris dans l’urgence le soin de mettre la main en premier sur ce précieux appât chocolaté dans le but de me l’offrir.

Je décidai donc de ne pas culpabiliser davantage. Cependant, je pris conscience qu’à chaque fois que je revenais de ma terrasse, je m’empressais de refermer inconsciemment la porte-fenêtre… En outre, les rideaux que j’avais également déjà posés ne suffisaient pas à garantir mon indépendance, car j’avais aperçu la vieille dame le front littéralement collé aux vitres, s’évertuant à compter à voix haute le nombre de cartons qu’il me restait encore à ranger chez moi. Il fallait absolument que je parle à ce couple de toute urgence.

Radio Classique diffusait en boucle de la musique dont la douceur m’aidait à recouvrer une sereine quiétude. Je devrais néanmoins dans peu de temps porter jusqu’au coffre de ma voiture cette fameuse énorme poubelle qu’il me faudrait évacuer au plus vite ailleurs que dans mon conteneur, car la chaleur régnant dans cette région du sud de la France en ce début mai était assez conséquente et n’arrangeait rien en la matière.

« ELLE est là LA MERDE D’EN HAUT OU PAS ? »

Je me demandais à nouveau si je percevais des voix ou si j’avais entendu ces mots. Cela devenait comme un refrain, c’était l’horreur.

Comme je n’avais pas encore eu le courage de parler à mes voisins et que par ailleurs je ne désirais pas qu’ils procèdent à l’inventaire assidu de nos consommations quotidiennes, je n’avais envisagé pour le moment d’autre solution que celle d’aller jeter mes ordures dans un village voisin… Il est vrai que rien n’avait l’air simple depuis que nous étions venus habiter en ces lieux. Il nous faudrait mettre un terme très rapidement à cette forte emprise menée par notre entourage immédiat. Mais comment ?

Je regardais par ma fenêtre les pins parasols émergeant d’un ciel à l’azur immaculé, quelques pommes de pins naissantes décoraient leurs branches. Une brise légère faisait se balancer ce feuillage persistant. J’éprouvai soudain un impérieux besoin de m’assoupir dans le canapé confortable où je me reposais, bercée par cette vision aussi paisible que réconfortante.

Chopin m’offrait un concerto pour piano dont la quintessence me transportait. Dehors, les oiseaux devaient chanter, ou bien avaient-ils éprouvé le besoin de faire la sieste eux aussi. Je ne les entendais pas, je ne les entendais plus. Rêveuse, je somnolais. Je devais reprendre des forces avant la poursuite de ce déménagement en cours. Nous avions décidé de ne pas avoir recours à un déménageur et nous étions loin d’avoir complètement terminé. J’avais rendez-vous avec mon époux dans notre ancien appartement pour continuer à faire des cartons de livres et les charger ensuite dans nos deux voitures respectives… Nous travaillions énormément depuis plusieurs jours et nous progressions bien. De plus, la perspective d’habiter dans ce nouvel endroit spacieux et arboré nous enchantait encore.

« ELLE dort la PUTE D’EN HAUT OU QUOI ???

Ce refrain pour le moins déplacé semblait malheureusement se renouveler sans cesse. Il était clair que je n’affabulais en aucune façon.

 

...