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Les villageois

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160 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296283213
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LES VILLAGEOIS

Dans la collection IIAlternatives ruralesll Dirigée par Dominique Desjeux

Dernières parutions:
F. Beslay, Les Réguibats. De la paix française au front Polisario. . A. Adams, Sénégal. La terre et les gens du fleuve. Jalons, balises. A.-M. Hochet, Afrique de l'Ouest. Les paysans, ces "ignorants efficaces". J.-P. Dar.ré,Laparoleet la technique. L'univers de pensée des éleveurs du Temois. P. Vallin, Paysans rouges du Limousin. D. Desjeux (sous la direction de), L'Eau. Quels enjeux pour les sociétés . rurales? J.-C. Guesdon, Parlons vaches... Lait et viande en France. Mpects économiques et régionaux. D. Sheridan, L'irrigation. Promesses et dangers. L' eau contre la faim? N. Eimer, Les paradoxes de l'agriculture française. L. Timberlake, L'Afrique en crise. La banqueroute de l'environnement. A. Cadoret (sous la direction de), Protection de la nature: histoire et idéologie. De la nature à l'environnement. E. Beaudoux, M.Nieuwerk, GroupementspaY.l"ansd'Afrique. Dossier pour l'action. P. Maclouf (textes réunis par), La pauvreté dans le monde rural.

J. Clément,

S. Strasfogel,

Disparition

de la forêt.

QueUes solutions à

la crise du bois de feu? R. Verdier, A. Rochegude (sous la direction de), Systèmesfonders à la ville et au village. Afrique noire francophone. H. Lamarche (Sous la coordination de), L'Agriculture familiale T.I. Une réalité polym011Jhe. B. Hervieu (Etudes rassemblées par), Les agriculteurs français aux urnes. B. Hervieu, R.-M. Lagrave (sous la direction de ), Les syndicats agricoles en Europe. B. Sali, Modernité paysanne ew Afrique noire. Le Sénégal. R. Carron (G.E.M, présidé par), Pour U!lepolitique d'aménagement des territoires ruraux. I. Albert, Desfemmes, une terre. Une nO\JveUedynamique sociale au . Bénin.

Daniel HODSON

LES VILLAGEOIS

Préface de Jean Rémy

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@

L'Harmattan, 1993
2-7384-2185-7

ISBN:

L'auteur remercie le Fonds de la Recherche Fondamentale Collective (FRFC) de Belgique pour l'aide apportée à la recherche préalable et à l'édition de cet ouvrage.

PRÉFACE

Dans la vie quotidienne, le village, la campagne, le ruraL.. restent des termes aidant chacun à discriminer de façon efficace des entités en les opposant à d'autres, comme le bourg ou la ville. Aussi ces termes gardent, voire renforcent leur signification dans le langage ordinaire même si les scientifiques ne savent plus quels contenus leur donner. Il est d'ailleurs vrai qu'au niveau des caractéristiques concrètes, le rural évolue: l'agriculture n'y est plus toujours une activité majoritaire. Des villages peuvent même être considérés comme dynamiques alors que leur agriculture est en déclin. Dans une telle évolution, certains analystes penseraient que les oppositions ville/campagne se réduiraient à fournir des critères externes intervenant sur le marché des signes différenciateurs. Dans ce cas, les caractéristiques de l'habitat du paysage ou de la sociabilité permettraient à certains de se créer une identité par différence, comme d'autres construiraient leur image en investissant prioritairement divers aspects du système des objets, tels la voiture, l'habillement ou le mobilier. . . L'auteur ne nierait probablement pas ce type d'approche, mais son point de vue est différent. Il s'interroge sur le statut du discours que le villageois produit sur lui-même. Son propos n'est pas de savoir si ce discours est vrai ou faux. II se demande si ce discours n'est pas une manière de se raconter une histoire qui est opérante parce qu'elle fait sens. Cela amène l'auteur à s'interroger sur les liens intimes entre le mythe et la vie quotidienne, liens qui ne se ramènent pas à une relation 9

d'extériorité entre deux modes de connaissance. Pour répondre à cette question, il adopte la notion de fOffile comme outil analytique. Dans l'optique de Ledrut, faire surgir des formes implique que l'on n'oppose pas la réalité aux concepts qui permettraient de la maîtriser abstraitement. La forme suppose que l'on rende compte à la fois de la substance et des lignes de force qui lui sont immanentes. L'auteur cite là R. Ledrut mais ce travail est sous la mouvance de Simmel, même si celui-ci n'est jamais évoqué. En effet, cet ouvrage contribue à opérationnaliser cette notion de forme pour en faire un outil de mise en ordre des informations. En ce sens il est novateur au niveau d'une méthodologie sociologique qui suppose un va-et-vient constant entre le matériau empirique et la réflexion théorique. Ce va-et-vient est guidé par l'affirmation répétée de la non dissociation entre la forme et le contenu. L'opposition entre une architecture à murs porteurs et une architecture à structure autonome est proposée comme une analogie permettant de bien cerner ce problème: forme dissociable ou indissociable du contenu. Inspiré par cette perspective, l'auteur part du lieu comme expression d'une forme d'échange. Ceci l'amène à poser la signification sociologique du spatial. Il ne s'agit pas d'abord d'observer un objet spatialement découpé où l'on examinerait une relation causale complexe et semi-aléatoire, avec d'autres facteurs. Il s'agit de comprendre comment une forme de rapport au monde prend de la pertinence en s'entremêlant à une forme spatiale. Entre les deux, s'instaure une sorte "d'affinité élective" pour parler comme Max Weber. Ainsi, au cours de l'analyse, le rural va-t-il apparaître progressivement comme une façon de dire le monde à partir du "mien". Le village devient alors un support qui permet de parler en termes mythiques de ce mode d'échange et de le constituer comme référent. Tout cela introduit à analyser la dynamique du symbolique. Celle-ci suppose un rapport d'implication entre la matérialité et le social. En outre, on se trouve dans une situation inverse d'une visée positiviste où l'espace euclidien sert à penser les rapports entre les êtres et les choses comme des rapports d'extériorité. Ici au contraire, ils sont vus comme imbriqués les uns dans les autres. Les rapports à l'espace, lus en termes topologiques, viennent redoubler une lecture du social, comme les rapports biologiques permettent de penser les liens sociaux de parenté. Cette imbrication réciproque articule de plus une lecture de soi et une lecture du social. A ce niveau, les travaux de D. Bodson reprennent les préoccupations de Levi-Strauss et les transposent pour saisir la spécificité du rural comme lieu porteur "d'une vision endogame du monde". Pour Bodson, le rapport au village ne peut se dire sans poser en même

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temps le rapport à la femme. Il ne s'agit pas d'une simple analogie, comme si on allait développer un rapport amoureux au village. Entre l'un et l'autre, il y a quelque chose qui est entre l'homologie et l'allégorie. Car le village et la femme mettent en jeu des choses du même ordre. Ainsi, on ne peut dire l'un sans l'autre: le village sans la femme, ni la femme sans le village. Dans la ligne d'une analyse structurale, l'auteur fait ressortir combien la forme d'échange ne peut s'affirmer qu'en opposition à une autre qui en est la négation. La ville est constamment évoquée par les villageois comme lieu où prédomine le "public" à la manière dont on entend ce terme à propos d'une femme publique: lieu qui est à tout le monde donc à personne. L'auteur fait d'ailleurs ressortir combien cette lecture du "public" est antithétique avec la signification citadine d'un espace public qui n'est à personne pour être à tout le monde. Il nous introduit par là dans un jeu de renvois inversés qui pourrait être éclairant pour comprendre les transactions actuelles au niveau de la recherche des formes d'échange socialement pertinentes pour faire sens dans des situations spatiales et sociales caractérisées par leur fluidité et leur ambiguïté. Cet ouvrage vient à son heure à un moment où s'expriment des transactions de tous types. Il a le mérite de nous ramener à la tension entre l'expérienciel et le mythique, d'essayer de nous faire saisir l'importance d'une méthodologie se fondant sur la forme comme outil d'analyse et de s'efforcer de donner un statut à la matérialité dans l'ordre symbolique. Ce dernier point ramène l'espace à l'avant-scène pour jeter un regard sur sa pertinence sociale. Que signifie aujourd'hui une sociologie urbaine et rurale? Nul doute qu'un tel texte contribue à répondre à cette question. Jean Rémy Professeur Ordinaire à l'Université catholique de Louvain.

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INTRODUCTION

Parler, c'est toujours se situer. On ne parle pas de nulle part, on ne parle jamais de nulle part. Ceci, qui est vrai pour tout discours, est également vrai pour le discours sociologique, et l'est peut-être encore plus en sociologie rurale. Les sociologues ruralistes ne sont pas n'importe quels sociologues. Ils entretiennent par rapport à leur objet de recherche une relation qu'il n'est pas simple de dénouerI. Ainsi, nous avons pu remarquer que, lorsqu'il construit son propos, le sociologue ruraliste parle toujours aussi un peu, d'une façon ou d'une autre, directement ou indirectement, de son village, ou d'un village qu'il connaît. Que la relation soit nostalgique, qu'elle soit ambivalente, qu'elle soit détachée, bref quelle que soit la forme que revêt cette relation, on parle toujours un peu de soi-même lorsque l'on pratique ce genre de réflexion sociologique2.

I. Voir les actes du Colloque « Sociologie rurale, sociologie du rural» qui s'est tenu à Louvain-la-Neuve en décembre 1988, publiés dans Recherches Sociologiques, vol. XX, n° 3, 1989. 2. Ainsi par exemple, Pascal DIBlE revient faire l'anthropologie de son village après avoir déserté les Hopi, ceux-ci lui laissant l'impression de le considérer comme un « Parisien tête de chien ». Et de dire: «Quand le réel n'est plus ce que l'on espérait qu'il serait, la nostalgie reprend tout son sens, on se met à penser à ce quelque part où l'on s'imagine avoir été l'homme adamique derrière lequel chacun d'entre nous court en secret», Le village retrouvé, Paris, Grasset, 1979, p. 17.

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En général, cette relation à l'objet de recherche est quelque peu camouflée, que la chose soit intentionnelle ou non. A tout le moins, on n'en fait pas état, du moins directement. Tout se passe comme si, chez les sociologues ruralistes, s'établissait un consensus sur ce relatif silence: on sait bien que les relations que l'on entretient avec son objet de recherche ne sont pas de pure indifférence, mais la chose doit rester implicite3. Cette implication vis-à-vis de l'objet n'est pas réservée à la sociologie rurale. Cette question de type épistémologique traverse l'ensemble du corpus théorique. Le problème de la relation à l'objet est une préoccupation récurrente de l'analyse sociologique. Face à cette question, un courant épistémologique majeur prône la mise à distance: tenter de mettre entre parenthèses la relation que l'on entretient à l'objet, en s'efforçant d'approcher une position de non-implication. Cette option épistémologique, centrée sur la mise à distance, n'insiste pas sur l'examen de ce qui fait l'implication, sur la relation du chercheur à l'objet, relation qu'elle tente continuellement d'évacuer dans la démarche qu'elle propose. Pour notre part, nous pensons avec Bertaux, qu'il n'est pas possible d'évacuer la relation à l'objet, y compris dans tout ce qu'elle a d'extra-scientifique, pas plus que l'on peut faire comme si l'on se mettait entre parenthèses du social pour tenir un discours qui ne soit pas régi par les présupposés déposés dans l'usage des mots. Que l'on nous comprenne bien, ceci est avant tout une position épistémologique. Dans cette option épistémologique, on considère l'importance du travail d'interprétation, ce qui veut dire que la question de la relation du sociologue à son objet est cruciale: elle est constamment remise en jeu dans la constitution de son discours en même temps qu'elle y est constamment mobilisée.

De même, «La Maurienne» qui a servi de lieu d'investigation pour l'ouvrage Les transformations d'une société rurale (Paris, Armand Colin, 1964) n'est pas une vallée indifférente à l'auteur, P. RAMRAUD. 3. Dans une correspondance où elle présentait son intervention au colloque précité, Rose-Marie LAGRA VE, Maître de conférence au Centre de Sociologie rurale de l'EHESS (Paris), écrivait ceci: «L'analyse des biographies des sociologues "ruralistes" .montre que la spécialisation dans le rural doit beaucoup à l'appartenance sociale ou symbolique de ces sociologues à la classe paysanne. Par monographie interposée, ils payent une sorte de dette réelle ou symbolique à leur village natal ou à leur terrain de prédilection, réhabilités par le discours savant. »

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Pour D. Bertaux4, « L'instrument véritable du sociologue, ce n'est pas son questionnaire ou sa grille d'observation: c'est sa tête avec tout ce qu'elle contient de culture sociologique, anthropologique, politique, historique », ce à quoi il conviendrait d'ajouter pour être complet « ... et de présupposés implicites de tous ordres ». Ce que Bertaux défend ici comme conception de la sociologie est que celle-ci n'est pas avant tout question de mesures visant à rendre compte fidèlement de la «réalité sociale », mais que la sociologie existe dans la capacité du sociologue à mobiliser son bagage de connaissances sociologiques - tant les auteurs que les paradigmes, que le démarche empirique - pour construire une interprétation5. La part de l'individu, de tout l'individu, est importante dans l'interprétation et elle ne doit donc pas être mise entre parenthèses sans autres formes de procès. Elle doit tout à la fois être mobilisée dans l'interprétation et maîtrisée par les règles de la discipline sociologique dont cette interprétation procède. Ceci implique que le sociologue doit avoir conscience de la position de laquelle il parle, de son objet et des éléments de tous ordres qui interviennent dans la construction de son interprétation6. Et c'est bien en ceci que la sociologie est une discipline. On ne peut se passer de ses présupposés car ceux-ci sont mobilisés par l'interprétation alors qu'en même temps il convient d'éviter que ceux-ci ne contaminent, à l'insu du chercheur, sa propre démarche7. Dans cette option épistémologique, nous nous proposons de prendre en compte dans cette recherche que parler du rural est une chose

4. D. BERTAUX, « L'imagination méthodologique », in « Les méthodes en sociologie », Actes du colloque de J'A.I.S.L.F., Louvain-la-Neuve, 1983, Recherches Sociologiques, 1985 (2), pp.269-279. 5. Nous nous inspirons ce faisant de J'enseignement de Maurice Chaumont lorsqu'il affirmait: « En sociologie on n' a pas de théories. il n 'y a que des modèles d'analyse ", cité par J. Remy, « Comment problématiseT le changement social », in M. MOLITOR, J. REMY et L. VAN CAMPENHOUDT (dir.), Le mouvemenl el la forme. Essais sur le changement social en hommage à Maurice Chaumonl, BruxeJJes, Publications des F.U.S.L., 1989, p.123. 6. J. Remy insiste dans ses enseignements et ses écrits sur la nécessité pour le sociologue de pratiquer ce qu'il appelle une « socio-analyse ». Voir par exemple, J. Remy, «Pour une sociologie du rural ou le statut de l'espace dans la formation des acteurs sociaux », Recherches Sociologiques, vol. XX, n° 3, 1989, p.266. 7. P. BOURDIEU et al., Le métier de sociologue, Paris, Mouton. 1983.
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difficile, qui investit des intérêts de tous ordres y compris d'ordre extrascientifique. Prendre le rural pour objet est une entreprise qui ne se trouve pas facilitée par ce consensus auquel nous faisions référence plus haut. Référant spongieux, comme le dit Y. Gilbert8, le rural ne laisse pas d'avoir des fonctions d'un mythe, d'un lieu à la fois très défini (le village que l'on connaît) et indéfini (les villages dont on parle « en général»), qu'il nous est nécessaire de poser quelque part pour des raisons qui débordent l'ordre analytique. Ceci n'est pas seulement lié au contexte affectif qui lie le sociologue ruraliste à son objet. D'une façon ou d'une autre, le rural ou la campagne est un lieu que l'on pose comme un contrechamp. Peut-on s'empêcher de poser le rural comme un monde à part, peut-on s'empêcher de penser le rural comme un monde ailleurs, comme un monde avant, comme un monde tout court? Lieu à la fois concret et abstrait, à la fois lieu et catégorie, le rural ou, comme on voudra l'appeler, par ce qu'on y investit est un lieu imaginaire - qui nous permet de penser ce que nous sommes.

Ainsi, les Bruxellois qui parlent du « fin fond des Ardennes»
désignent un lieu concret mais en même temps évoquent un lieu qui est beaucoup plus et beaucoup moins qu'un lieu, un espace le plus souvent ambivalent en ce qu'il constitue un référent et un référent en contrechamp duque] on se situe. Notre propos ne se veut pas « démystificateur ». Du reste, comme le montre Morin9, les rationalisations ne font qu'alimenter le mythe. A l'inverse, et c'est d'ailleurs ce qui en fait une des difficultés majeures, il s'agira ici de prendre en compte le fait que l'on parle d'un terrain qui est investi par un mythe opérant. Plutôt que d'« expliquer» ou de « dénoncer », il s'agira de « faire avec », de manier un mythe à l'intérieur d'une discipline 10.
8. Y. GILBERT, « Le mythe rural », Espace et Sociétés, 1978, pp.24.27.
9. E. MORIN, La rumeur d'Orléans, Paris, Seuil, 1969. 10. P. Bourdieu montre combien « la science du monde social [...] véhicule, en particulier dans les oppositions qu'elle met en œuvre (Gemeinschaft/GeseIlschaft, folk/urban, etc.) pour penser le monde social ou dans les divisions selon lesquelles elle s'organise (sociologie rurale et sociologie urbaine, etc.), toute la philosophie sociale-qui se trouve inscrite dans les oppositions les plus ordinaires de l'expérience ordinaire du monde social (ville/campagne, rural/urbain, etc. ». Et d'insister dans cette ligne sur ce que « l'histoire sociale des représentations sociales du monde social fait partie des préalables critiques de la science du monde social ». Voir: P. BOURDIEU, « Une classe objet », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 1977 (17, 18), pp.2-5. Comme nous allons nous en expliquer plus en détail, nolre façon de positionner le discours sociologique par

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