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Du MEME AUTEUR

- Passions à la Créole, roman, Editions BAYARDÈRE, Dijon, 1988.
- Peace) love and redemption (Passion des origines) origine des passions), poèmes, Editions ETOILE DE LAPENSEE, Paris, 1998.

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L'Harmattan 5-7, rue de I'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@ L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-3208-9

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«J'Jhabite une blessure sacrée J'Jhabite des ancêtres imaginaires J'Jhabite un vouloir obscur J'Jhabite un long silence J'Jhabite une soif irrémédiable. . .))*

* A. CESAIRE,

<<Moilaminaire» (Calendrier

lagunaire)

AVANT -PROPOS

C@ette étude se situe aux confins de deux approches: anthropologique et psychanalytique. Elle emprunte davantage à la seconde branche qu'à la première. Même si l'objet de la démarche se fait collectif, notre étude est plutôt psychanalytique, dès lors qu'elle se construit sur l'analyse de comportements individuels et l'analyse de l'histoire de groupes, à partir des comportements de ceux-ci. L'anthropologie constitue alors ici une toile de fond, néanmoins indispensable. Ce livre procède pour ainsi dire, au décryptage du « Silence-parlé» sous différentes formes, en elles et entre elles, par les sociétés noires africaines et afro-américaines; et cela, sous le piquant de l'aspect narratif de mises en scènes biographiques et sous la rigueur scientifique allouée à l'ouvrage. La plupart des analyses glissent vers la genèse psychologique de ce «Silence» en question,- pièce maîtresse de notre étude. Que l'objet soit délicat, naît du fait que ce quelque chose auquel l'on est soi-même confronté, trouve par l'occasion à être distribué et expliqué. Mais pour un étranger à la situation, le déplacement transférentiel serait considérable voire impossible.

Nous terminons cette brève introduction en évoquant les motifs ayant entouré la rédaction de ce livre: nous avons baigné pendant de longues années dans ce silence, sans nous interroger; aujourd'hui nous nous posons des questions à ce sujet, et nous pensons disposer des outils et des moyens d'investigation, à la recherche de l'origine de ce «parlersilence» .

10

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tu n'Etais encore. .. Pourtant, Hier te concerne infailliblement.

Q2femain tu ne Seras encore...
Mais, à Demain tu es inexorablement assujetti.
Ainsi consommeras-tu chaque quantum de ton «Etre-là Aujourd'hui». Car ton « Etre-là » ne se limite pas au cri perçant, lâché du chaud creux des bras de ce jeune médecin accoucheur tout émerveillé, jusqu'au râle hoqueteux étouffé d'un dernier soubresaut, dans cette pièce à atmosphère d'agonie et d'infinie pesanteur. «Nous appartenons à une Antériorité»*, souffle Hugues LIBOREL à travers ses réflexions psychologiques et psychanalytiques relatives à la migration. Effectivement, s'agissant de la perception objective que nous avons de l'individu qui en chacun de nous pense, agit et réagit de telle ou telle autre façon à un moment présent quelconque, il est certain que nous appartenons tous à une Antériorité et à une Postériorité. «Nous n'échappons à l'influence de rien de ce qui nous entoure de près ou de loin)) ; auquel cas: «Je suis ce qu'il estfait de Moi ».

* « Questionnements

sur la migration

».

Points de vue anthropologiques et psychanalytiques sur le «partir provoqué et souhaité ». Revue MAWON: «Les cahiers de l'immigration guadeloupéenne, guyanaise, martiniquaise et réunionnaise ». - N°2 Mai 1998 « Santé et Environnement », p.107. Presses ARGRAPHIE 8,Bd Jourdan Paris XIV ème.

Dans l'Antériorité des pas perdus, s'il est vrai que tous sont nés, certains pourraient avoir toujours été là..., et d'autres pourraient être encore là, bien longtemps après. L'ombre des piliers ancestraux reflète sur le perron du fatum de la Postériorité. On n'a pas connu avant de réalité plus empirique et, toute la question est de savoir comment nous vivons cette réalité. A ce propos, depuis un certain temps déjà, j'essaie de résoudre ce problème crucial qui se pose à moi: Les sociétés afro-américaines dont je suis issue, sont de descendance directe du peuple noir africain «esclavagisé»; d'un côté et de l'autre, on parle généralement voire essentiellement le «silence». . Certains peuvent y voir une pusillanimité, chez ces gens qui n'oseraient alors plus parler. . D'aucuns peuvent penser à une certaine «amnésie», à ne plus savoir quoi dire. . D'autres encore sont capables d'associer une innéïté à cette tendance taciturne en ce peuple,. . .et caetera, et caetera. Comme cela m'est «logiquement» imposé par mon appartenance culturelle et mes orientations professionnelles, j'emprunte les voûtes du passé par les antres africaines, pour chercher à savoir s'il y aurait une valeur psychologique, psychanalytique et / ou anthropologique associée à ce mode de communication si cher aux miens et auquel j'adhère de façon inhérente:

. .

Quelle serait la réalité psychologique il un substratum mode d'expression?

régissant cela? relatif à ce

. Y-aurait-

émotionnel

Y-aurait-il une valeur particulière liée à l'appartenance raciale et / ou géographique?

Telle se présente en différentes parties, la problématique à partir de laquelle va s'élaborer notre travail de recherche, autour des hypothèses sous-tendant que les peuples noirs afroaméricains et africains souillés par l'esclavage né de la Traite des Nègres, vivraient un profond conflit interne du fait de leur pas-

12

sé colonial; et qu'entre autres formes d'extériorisation, ce conflit se manifesterait sous une «expression-silence» particulière et très variable, avec des conséquences plus ou moins profitables, plus ou moins dangereuses pour l'une et / ou l'autre des deux populations. Après avoir inventorié quelques-unes des principales formes de ce silence perçues à travers les deux groupes de société, tout en tentant de répondre aux questions soulevées par l'interprétation des observations et des «vécus» relatifs à ce silence, nous procéderons à une analyse psychologique approfondie, de ce «parler-silence» intra et inter générationnel,

- débordant

parfois même les contours communautaires -, à un niveau individuel et à un niveau collectif; tout ceci enrichi d'une singulière étude autobiographique, une fine astuce qui nous conduit à une conclusion merveilleusement didactique et romancée à la fois, ce qui conforte le but primordialement visé.

13

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CHAPITRE

1

Le silence dans la société noire afro-américaine
De l'observé et / ou du vécu par les trames de la société noire afro-américaine, en l'occurrence antillaise, puisque c'est de celle-là plus que de toute autre qu'il est ici question, je retiens parmi des particularités indéniables, un «parler-silence» aux multiples connotations.
Dès ma plus tendre enfance, en plein milieu rural dans ma douce Martinique, j'appris à «entendre» de la façon qui ne donne pas à entendre et à m'«exprimer» en ne me donnant pas à être «entendue». Très tôt donc, je fus contrainte à cette expression regroupant en un même mouvement la pensée et l'action; il s'agit que l'on dise «sous-silence» ou plus justement, que l'on ne dise pas (verbalement) ce que l'on pense et que l'on fait ponctuellement et conjointement. Cette «langue de bois» me fut inculquée surtout par mon père. Mon père est le personnage central de ma vie, en ce sens que c'est celui qui m'a le plus marquée. Tout mon jeune âge fut agi par ses expressions indifférenciées de semblant de paix ou de révolte conflfmée, et par l'image de lui qu'il m'insufflait. A ce moment de ma vie déjà, j'avais l'irréfutable sensation d'être Moi parce qu'il était Lui. Je détestais autant sa désagréable et

agaçante habitude de se taire à nous, que ses péremptoires ordres et réprimandes. Je ne le cernais donc pas plus par son silence que par ses paroles. J'étais en fait terrorisée par toute forme d'expression de mon père. Il me traumatisait; je crois que c'est le juste mot. Je n'ai pas vraiment souvenir de maltraitance physique de sa part; ou peut-être... d'une fessée, une seule fois. Il avait une manière câline propre à lui seul de me traiter; il m'appelait «I(alou». Cela signifierait quoi pour lui, dans notre expression créole ou dans tout autre jargon? Je n'en saurai jamais rien. Tout ce qui me revient de cela, c'est que lorsqu'il le faisait en ces matins tôt où il était d'apparente bonne humeur, mes sœurs aînées à l'affût de ses moindres inclinations à la distraction, - et pour cause -, m'incitaient à réagir. Je n'y faisais rien. Aujourd'hui, je pense que c'est en raison du fait, que ce comportement proche (abord proche), devait le rendre si différent et si surprenant, que j'en sortais interdite. Ou désiraisje simplement, profiter et abuser de cette situation de proximité si rare et exclusive de sa part! Dans la fratrie, je jouissais d'une espèce de privilège pour avoir été la dernière à naître. Je connus ainsi une certaine « satisfaction» à être choyée par mes parents à leur manière et, à être protégée par mes frères et sœurs. Je connus aussi la joie de grands moments de batifolage, avec les jeunes du même âge du voisinage. Mes plus belles récréations se résolvaient souvent en des plongeons effrénés entrecoupés de parties de pêche avec eux, dans la rivière qui sillonne le quartier; nous y passions des heures entières à sauter de rocher en rocher et à y saisir nos proies, jusqu'à ce qu'une voix maîtresse nous rappelât à l'ordre; alors nous rentrions, les blouses pleines de «z'habitants», de «grands bras», de «boucs». * Nous nous livrions aussi à des parties de cache-cache avec des poursuites à perdre haleine, à travers buissons et bosquets; et
* Dans les rivières abondent les écrevisses dont certaines appelées en Martinique « z'habitants », et « ouassons » à la Guadeloupe, sont les plus recherchées pour leur taille pouvant dépasser vingt centimètres et leur saveur exquise. D'autres espèces plus petites, rassemblent les « grands bras », les « queues rouges », les « boucs ».Toutes possèdent une paire de pinces, sauf les « boucs» . 18

dans la nuit tombante, des sibilants «zwèlo»*l troublaient le calme habituel du quartier; et quel vacarme quand l'un d'entre nous était « pris» ! Souvent, il fallait l'intervention du père, de sa voix forte, pour y mettre fin. Nous trouvions encore un immense plaisir à nous enivrer le soir venu, à l'élixir s'égouttant des voix gutturales des anciens, à l'évocation des mystères d'antan; nous nous affairions autour de ces vieux à la fois redoutés et adorés, pour les émouvants contes qui ne lassaient jamais.
-

«Titim ?»*2,commençait le chef pour s'enquérir de notre

attention. «Bwa sèk 1»*3, répondions-nous en chœur. Et nous partions pour une terrible aventure à vous hérisser tous les poils du corps. - «Té ni an vyé madanm. . .»* 4, poursuivait le chef. - «Titim .. .», renchérissait-il.
-

Mes frères et sœurs eurent aussi leurs heures de répit, mais ce ne fut pas de la même consistance. Mes misères furent moindres que les leurs; et entre autres situations dont j'eus le privilège, leurs jeunes années s'écoulèrent sous une petite case en paille de canne à sucre, avec tous les inconvénients associés, alors que je fus celle qui profita le plus de notre maison familiale; une des plus banales de l'époque, type quatre petites pièces, au fond d'une vallée, dans la fraîcheur et la quiétude de la campagne. Son toit de tôle et ses murs de pierre, lui conféraient à la fois douceur, chaleur, réconfort. Aujourd'hui encore, en dépit de l'éloignement dans le temps et dans l'espace, malgré les tumultes dont ma vie fut secouée, malgré les transformations subies par cette demeure, je pourrais dépeindre avec exactitude ses moindres recoins de l'époque, la moindre éraflure aux murs, et raccrocher à leurs places toutes les toiles d'araignées, que ma mère s'obstinait à détisser chaque quinzai* 1 «2wèlo» : mot créole, lancé par ceux qui sont cachés dans un jeu de cache-cache; voudrait dire «coucou, je suis là». * 2 & *3 - « Titim ? », «Bwa sèk ! » : aux Antilles, ce sont des formules leitmotiv reprises tout le long du conte, pour que le conteur retienne alors l'attention de son auditoire. * 4 « C'était une vieille femme,. .. ».

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ne. C'est dans cette trame que je naquis et vécus jusqu'à ce que je prisse époux. Ma mère qui jouit de sa pleine vieillesse y accoucha chacun d'entre nous. Le lieu de ma naissance est un petit coin bien délimité sur le versant Est de l'île, et qui, dans les cœurs qu'il a conquis, tient beaucoup plus de place que ne tiendrait la terre entière. Logé entre deux verdoyantes collines, et traversé d'un bout à l'autre par une paisible rivière aux berges convergeant en arcs de cercle, il décrit une cuvette naturelle. Serait-ce pour cela qu'à l'origine, il fut dénommé «Bassin noir» ? Il resterait encore à justifier le qualificatif «noir». Des champs de canne à sucre à perte de vue à l'horizon; des maisons aux toits éclatants au soleil; d'ombrageux et centenaires grands «arbres-à-pain»*; des cocotiers au tronc grêle, s'élançant dans les airs et se berçant comme à la renverse au gré du vent; des fruits divers; des fleurs offrant une explosion de gaieté par leurs parfums et leurs couleurs; des enfants pieds nus sur le bord des chemins; un coq qui lance son cocorico et un autre qui lui répond, un chien qui jappe, des bestioles variées; c'était cela le bonheur pour moi, dans ma tendre campagne. Je dois la grisaille de mon enfance et de mon adolescence, du fait de mon père, par son tumulte et son assourdissant silence.

A) Typologie

de quelques silences observés et

/

ou vécus:

(Liste non exhaustive de quelques cas de silence très communément

utilisés)

1. «Silence-autorité»

:

Chez nous (dans ces sociétés antillaises et surtout à l'intérieur même des familles), sans raison apparente, on parle le « silence-autorité» , sous la seule volonté exprimée verbalement

* « L'arbre-à-pain » : dont le nom scientifique est « artocarpus », est très couramment rencontré aux Antilles. Son fruit dit «fruit-à-pain», très riche en amidon, reste un peu l'aliment de base dans ces îles. 20

ou de façon tacite, de celui qui use de ce silence et en profite, en bien ou en mal. Pour celui-là, il s'agit qu'il se taise et / ou que l'on se taise aussi, justement parce que cela lui importe. Mon père ne savait guère nous parler autrement. A ce propos, j'ai des souvenirs d'enfance qui me laissent encore pour certains, déconcertée et estomaquée.

-

Concernant

alors

mon

père,

cela se résumait

parfois à cette exposition des choses: «je me tais et je désire qu'à votre tour, vous me foutiez la paix ~ le reste ne vous regarde pas ~cela ne concerne que mOD>. La cloche ayant sonné, le cartable regorgeant de livres et cahiers, nous rentrions gaiement à la maison. C'était la fin des cours mais pas celle de la journée. Le «quatre-heures» pris, les leçons apprises, les bêtes rentrées en parcs ou garennes, nous autres petites créatures fringantes, nous adonnions à nos passions favorites. Assises sur les marches des entrées ou adossées aux pans cloisonneux des cases, nous papotions, chuchotions, chahutions; et nous nous éclations à travers les allées. Peut être était-ce inconsciemment, une façon à nous de glisser un message. La suite laisse en effet transparaître, que nous nous laissions aller à dire par là, qu'à notre âge, nous attendions autre chose de la vie que les seules exigences des parents. Car au moment où nous trouvions le plus d'attrait à ces succulents divertissements, nous ne saurons jamais pour quelles raisons nos parents et surtout les pères, exigeaient qu'on arrêtât tout. Ils nous sommaient d'aller manger, nous laver, prier Dieu et gagner le lit. Nous n'avions cependant à cet instant-là, ni faim, ni sommeil. Et des heures entières, nous gardions les yeux ouverts, tournions et nous retournions dans notre lit. C'était des moments interminablement longs. Et cela se passait ainsi à la maison, chez la voisine d'en face, chez celle de derrière,. .. etc. Partout c'était la même galère. Et particulièrement à la maison, il ne fallait entendre la moindre mouche voler. Mon père en voudrait même au vent, de faire crisser la paille de notre arrière-case. Pourtant il ne songeait pas à dormir. Il n'écoutait rien de spécial et ne disait rien non plus. Il était tout simplement là..., ailleurs..., perdu dans cette situa-

21

tion semblant vitale pour lui. Et pour nous, c'était motus bouche cousue. L'horreur, pour des enfants ayant envie besoin de gesticuler et de s'esclaffer!

et et

autorité,

Mon père avait cette autre façon de marquer

son

en nous disant par son silence: «je me tais et je vous ignore». A certains événements banals de mon enfance, me laissant à la fois perplexe et placide aujourd'hui, est pendu ce dimanche après-midi où, la tête penchée par-dessus le dossier de sa chaise qu'il avait enfourchée, mon père écoutait sans même sourciller. A aucun moment, il ne tournait les yeux en direction de son interlocuteur. Cette attitude qu'il garda tout au cours de l'exposé saccadé de ce jeune homme, fut modifiée d'un très long soupir qui ne traduisait ni indifférence, ni attachement.

Que cachait donc ce silence? J'avais alors huit-dix ans. Paul que nous voyions pour la première fois, était venu se présenter à la famille. Grand, mince, tenue endimanchée; de quoi faire rêver toute jeune fille. Et par-dessus tout, un jeune homme bien, «bien élevé », comme cela se disait usuellement en ces temps-là. L'air intimidé, quelque peu apeuré, les jambes ramenées devant son siège, le buste droit; face à mon père, il attendait ainsi, que ce dernier se prononçât enfin, à propos de ce qu'il venait de lui annoncer avec tant de vénération et de véhémence à la fois: «nous nous connaissons depuis plusieurs semaines, Monsieur, et je l'aime.. .». Paul qui pour l'occasion s'était fait accompagner de deux cousins, se présentait de la sorte à la demande de la main de ma sœur aînée, celle-là même qui portait déjà leur flis en son sein,
chose que Paul n'eut même pas le temps, ou peut-être le courage, d'avouer à la famille. Car de réponse, il n'en obtint point de mon père. Celui-ci s'était contenté de se lever de sa chaise, faisant longuement grincer les montants quelque peu disloqués, abandonnant là d'un air résolu le jeune homme interloqué. Et ce flls qui vit le jour quelques mois de là, ne connut jamais son géniteur, celui qui aurait semble-t-il transgressé, 22

-

en s'imposant

ainsi en gendre.

Autrement désagréable, était la façon qu'avait notre père de nous contraindre au «supposé-connu», en nous laissant entendre: «je me tais car vous devriez savoir ce que je veux». J'avais toujours huit à dix ans, quand se déroulaient ces choses-là. Et toujours un dimanche après-midi, je témoignais à une scène effroyable pour mon âme encore très fragile. Mon frère aîné alors âgé de plus d'une vingtaine d'années, était rossé par mon père. Mon frère subissait sans geindre, mon père agissait sans parler. Mon frère ne se rebellait point, et mon père ne lui adressait non plus, ni reproches, ni injures. Ils avaient tout simplement l'air de savoir tous les deux, la raison exacte de ce qui se passait, tant et si bien que point ne serait besoin de se justifier, ni d'un côté ni de l'autre. Tout se déroulait en silence, sans cris. J'ai seulement perçu des yeux embués sur le visage de mon frère. Les larmes, c'est moi qui les ai versées. Ma mère non plus ne se prononçait guère en de telles occasions. Elle se limitait à verser parfois quelques larmes qu'elle séchait tout aussitôt, comme par dépit qu'elles aient coulé. .. Avait-elle toutefois le droit de pleurer?

-

- Toujours

dans le cadre du «silence-autorité», et du

genre, «je me tais car vous savez ce que je veux, c'est absurde de votre part de ne pas en tenir compte», peut se situer l'anecdote suivante: Nous étions toutes les deux adolescentes, au jour où l'une de mes sœurs se laissa tout bonnement aller à considérer pour de l'acquiescement, le mutisme de notre père et son indolence à une demande de sortie. Ce jour-là, nous réalisâmes alors combien expressif, significatif et imposant, était le silence de notre père. Car l'explosion qui s'ensuivit fut de taille! Ma sœur reçut sa plus belle correction à notre retour. C'est qu'en réalité, notre père n'aurait voulu entendre venant de nous aucune demande de ce genre. Et jamais au grand jamais, nous 23

n'osâmes plus nous prononcer sur un tel sujet. L'âme meurtrie et, désormais résignées que nous fûmes, nous nous bornâmes à nous taire à notre tour et à attendre en priant le grand Autre, que vienne enfin le jour où nous n'aurions plus à vaincre ce silence. Cela prenait pour nous valeur de menace et d'insécurité; nous en appelions donc à Dieu, pour défense et protection. N'en pouvant plus d'«entendre» son silence, nous aurions désiré ne plus avoir de père, ou le plonger pour de bon et pour toujours, dans son silence abyssal. Et dans nos têtes innocentes, nous «tuions» notre père et creusions nous-mêmes sa fosse. «Dans nos rêves d'enfants audacieux et fous Un père ça manque ou alors c'est de trop».* cette autorité sourde, un de mes meilleurs amis me parla en ces termes. Lui, c'est Eric et c'était quand il avait douze ans. Il raconte que jusqu'à cet âge, ses parents et notamment son père, ne lui disaient jamais de vive voix ce qu'il lui fallait rapporter de l'épicerie. On lui rédigeait toujours une petite note. Eric comprit que c'était chose inébranlable, le jour où il osa dire que ce n'était pas la peine de lui faire de petits papiers. - «Pour qui te prends-tu? », lui avait alors rétorqué son père. Une autorité qui aurait tout l'air de sous-tendre sans réserve: «je me tais à toi, car tu ne dois rien savoir que tu ne devrais, du moins si je ne juge pas le moment venu», ou, «je me tais, parce que je n'ai pas à te parler autrement, tout bonnemenb>. La question du père a l'air d'une demande d'affrontement au flls, dès lors que celui-ci aurait pu paraître un adversaire, quelqu'un qui se sentirait de taille. Le père se serait-il senti insulté, ou aurait-il perçu un défi à son autorité?

- De

* «Entre «Peace,

Pour Sébastien, adolescent martiniquais de seize

ans, «il n'y a aucun espoir que cela change».

père et [lls», p.39, [Destin.. .Dessein]. love and redemption»«Passion des origines,

origine

des passions».,

Edit. ETOILE DE LA PENSEE, Paris, 1998, 87 pages, M .RIEUX..

24